
Notes sur la notion de tactique dans « The Brutalist »

Le cinéma sur l’architecture et le pouvoir
Vu il y a un certain temps déjà, c’est la saison des classements des meilleurs films de l’année qui me ramène The Brutalist de Brady Corbet à la mémoire. Le film figurant dans plusieurs classements, puisque, même s’il s’agit d’un film de 2024, sa sortie internationale a eu lieu en 2025.
Et — fruit du hasard ? — ce film ressurgit au bon moment dans ma vie, puisque cela correspond au moment où la notion de pouvoir se signale à nous dans tout ses états : dans ses dérives morales, avec l’affaire Epstein ; dans son arrogance, avec la capture de Maduro ; dans sa violence, avec la répression des manifestants en Iran ; ainsi que dans ses nouvelles formes. Je pense notamment à l’importance accordée à la maîtrise de l’espace numérique, symbolisée récemment par la volonté d’Israël d’investir dans ChatGPT afin d’influencer ses réponses dans un sens qui lui est favorable.
Et si je parle de « bon moment », c’est tout d’abord parce que The Brutalist parle de pouvoir, comme c’est souvent le cas dans les films mettant en scène un architecte ou la notion d’architecture.
J’en veux pour preuve quelques films récents sur le sujet, comme The Zone of Interest de Jonathan Glazer, avec son mur de clôture érigé pour ne pas voir les atrocités commises dans le camp d’Auschwitz, ou Megalopolis de Francis Ford Coppola, avec son analogie entre l’Empire romain et l’Empire américain.
Et même s’il n’est pas directement question d’architecture, je pense aussi à The Apprentice, qui, en revenant sur le début de carrière de Donald Trump en tant que promoteur immobilier, nous rappelle à quel point le pouvoir est avant tout une affaire de maîtrise de l’espace. Il y a bien sûr beaucoup de littérature sur le sujet et, dans mon cas, c’est surtout aux travaux sur la société disciplinaire de Michel Foucault que je pense.
Travaux dans lesquels Foucault s’appuie sur le modèle de la structure panoptique - une architecture carcérale permettant une surveillance permanente - pour analyser la façon dont le pouvoir, dans son organisation de l’espace, cherche à réguler les comportements sans avoir besoin de se manifester en permanence.
Et pour revenir à Donald Trump, plus que ces films récents, s’il y a bien un film qui fonctionne en miroir avec The Brutalist, c’est The Fountainhead de King Vidor, sorti en 1949 et adapté d’un livre de la papesse du libertarianisme, à savoir Ayn Rand.
Ayn Rand, dont il a beaucoup été question au début du second mandat de Donald Trump, tant il a été entouré par des figures telles qu’Elon Musk, adeptes de cette philosophie prônant un État minimal afin de libérer les forces de l’individualisme et de ce qu’elle nomme « l’égoïsme rationnel ».
Et si ce film fonctionne en miroir avec The Brutalist, c’est parce que, dans les deux cas, nous avons affaire à un architecte brimé dans ses ambitions, mais à cause de deux formes de pouvoir diamétralement opposées.
Le pouvoir de la société et du carcan étatique dans le cas de The Fountainhead, où il est question d’un architecte qui refuse de sacrifier sa vision pour répondre aux exigences d’un collectif incapable de comprendre son génie.
Et le pouvoir d’un égoïste rationnel dans le cas de The Brutalist, où il est question d’un architecte rescapé de l’Holocauste pour qui le rêve américain aboutira au fait de se faire violer par le riche industriel lui ayant passé commande pour la construction d’un centre communautaire.
Sans vouloir trancher sur la question de savoir quel pouvoir demeure malgré tout le meilleur entre ces deux, ce qui me semble surtout intéressant à relever, c’est la façon dont, malgré tout, László Tóth, l’architecte dont il est question dans The Brutalist, parvient à résister au pouvoir auquel il est assujetti.
Le temps comme forme de résistance au pouvoir
Et c’est avant tout pour cette raison que c’est le bon moment de se ressouvenir de The Brutalist. Surtout pour moi, en tant que Libanais, et peut-être pour d’autres aussi, puisque l’un des paradigmes de la nouvelle forme de pouvoir — celui basé sur la maîtrise de l’espace numérique — est la division des individus entre ceux qui ont le droit d’exercer leur liberté d’expression et ceux pour qui cela relève du risque.
Il y a donc l’exemple d’Israël et de ChatGPT, mais on pourrait aussi penser à l’entrée sur le territoire des États-Unis, où il est désormais demandé de pouvoir avoir accès à nos historiques sur les réseaux sociaux.
Et c’est bien de cette forme de résistance dont il est question dans The Brutalist, celle qui consiste à pouvoir raconter son histoire et sa vision du monde malgré ces contraintes.
Dans le film, cette idée est incarnée par la façon dont László Tóth détourne de manière secrète la commande qui lui a été faite par le riche industriel afin de garder une trace de son histoire personnelle : le bâtiment qu’il construit tout au long du film se révélant être une réplique du camp de concentration où sa famille a été emprisonnée.
Et plus que Michel Foucault, dont l’analyse se concentre sur la structure du pouvoir, cette notion de résistance me fait surtout penser aux travaux de Michel de Certeau.
De Certeau qui, dans son essai « L’Invention du quotidien », analyse la façon dont, face aux « stratégies » du pouvoir pour maîtriser le savoir et l’espace, il reste possible de développer des « tactiques » de résistance. Des arts de la tactique qui ont tous en commun le fait de s’articuler autour de la notion de temps.
Et c’est ainsi que, face à la stratégie du pouvoir pour maîtriser l’espace réel ou numérique, le tacticien, lui, possède le temps afin d’échapper aux radars du pouvoir et à la « discipline » qu’il tente d’imposer.
Et si l’exemple que l’on cite souvent pour illustrer son idée est le chapitre « Marcher dans la ville », où de Certeau montre comment, dans un espace planifié par un autre, on peut toujours prendre le temps d’inventer son propre parcours, le film The Brutalist me fait surtout penser à son concept de la « perruque ».
Concept à travers lequel de Certeau décrit la façon dont, dans un lieu de travail, on peut détourner du temps et du matériel afin de faire quelque chose pour soi.
Et, parallèlement au temps, l’autre aspect qui caractérise la tactique chez de Certeau transparaît dans cette citation extraite de son essai : « Le quotidien s’invente avec mille manières de braconner. »
Et c’est surtout à cet art de l’utilisation du temps, et au sujet braconnier et bricoleur de de Certeau, que je pense à l’heure où la société disciplinaire décrite par Foucault semble atteindre une nouvelle phase avec les nouveaux outils numériques mis à disposition du pouvoir.
La tombe au lieu de la cabane
Et pour terminer sur une métaphore architecturale, que ce soit les travaux de Certeau ou ce que symbolise la bâtisse construite par László Tóth, cela me fait penser à des écrits sur l’histoire de l’architecture où il est souvent question de savoir quelles constructions ont été faites en premier entre les tombes ou les cabanes.
Sans chercher de réponse à cette question, ce qui m’intéresse surtout dans la distinction entre ces deux formes d’architecture, c’est que, dans le cas de la cabane, on a affaire à de l’éphémère, tandis que, dans la tombe, on a affaire à une volonté de garder une trace à travers le temps.
Et si ma sensibilité va à ce que la tombe représente, ce n’est bien entendu pas pour inviter les résistants à creuser leur propre tombe, mais plutôt pour les inviter à prendre le temps de construire des tombes métaphoriques afin de déjouer la stratégie du pouvoir qui consiste à effacer certaines voix et des pans entiers de l’histoire.