Logo Levant Time

Politique

Syrie: du risque de partition à l’épreuve du nouvel État
Par
Jad Akhawi
Publié
janv. 22, 2026 - 19:42

En Syrie, la question qui se pose n’est plus celle de savoir si le régime de Bachar al-Assad pourrait se maintenir. Ce chapitre est désormais clos. Le véritable enjeu se situe ailleurs. La Syrie pourrait-elle, après l’effondrement de l’ancien régime, reconstruire un État unifié et viable ou le risque de désintégration et de partition demeure-t-il latent, sous de nouvelles formes ? La chute du régime d’Assad à la fin de l’année 2024, suivie de l’accession d’Ahmad el-Chareh à la tête du pouvoir pour la période de transition, a marqué un tournant majeur dans le paysage syrien. Si ce bouleversement n’a pas, de facto, mis fin à la crise, il en a profondément redéfini les contours politiques. Le débat a été déplacé de l’avenir d’un régime vers celui de l’État lui-même. Premièrement : qu’est-ce qui a réellement changé après Assad ? L’effondrement de l’ancien régime ne s’est pas limité à un simple changement à la tête du pouvoir, mais par la chute d’un système tout entier, fondé sur : – le parti unique, – des appareils sécuritaires tentaculaires, – une centralisation imposante – et des alliances extérieures solides, plus particulièrement avec l’Iran et la Russie. La phase de transition, conduite par Ahmad el-Chareh, s’est caractérisée par un discours radicalement différent : il ne s’agissait plus de restaurer un régime, mais de refonder l’État. De ce fait, l’ancienne Constitution a été abrogée, le parti Baas dissous, l’ancienne structure sécuritaire démantelée, et le processus de la réédification des institutions étatiques lancé sur de nouvelles bases, même si celles-ci sont toujours fragiles. Ce qui est encore plus important c’est que la nouvelle direction a affirmé dès le départ que l’unité de la Syrie n’était pas négociable. Plus encore, elle a rejeté tout discours sur la partition du pays ou sur l’établissement d’une fédération à caractère communautaire. Il ne s’agissait pas d’un simple slogan, mais d’un choix politique concret. Deuxièmement : le risque de partition a-t-il été éliminé ? La réponse exacte est de dire que le danger a été réduit, mais il persiste. Au plus fort de la guerre, notamment entre 2012 et 2016, la partition représentait une possibilité réelle. Le discours sur la « Syrie utile », les cartes de mini-États et les fortes divisions entre les zones d’influence avait fait du démembrement du pays un projet sérieusement mis sur la table à l’échelle internationale. Aujourd’hui, le paysage est différent pour plusieurs raisons: 1 - L’existence d’un nouveau pouvoir central doté d’une légitimité transitoire Ahmad el-Chareh n’hérite pas de l’ancien régime. Il tente d’édifier une légitimité nouvelle, consolidée par une ouverture américaine et arabe prudente, et un aval international sous conditions. 2 - L’absence de consensus international sur la partition À l’heure actuelle, les États-Unis, la Russie et les puissances régionales ne perçoivent aucun intérêt de la partition de la Syrie. Le coût en serait élevé et les risques l’emportent largement sur les bénéfices. 3 - L’échec de l’idée des mini-États à caractère communautaire À l’ombre du refus turc et du désengagement des États-Unis, il est impossible d’édifier un mini-État alaouite viable, une entité sunnite unifiée, un projet druze sécessionniste, ou encore un État kurde. De ce fait, la partition de la Syrie n’est plus perçue comme une solution envisageable, mais plutôt comme un scénario d’effondrement, au cas où le nouvel État échouerait. Troisièmement : Revirement américain… et abandon des Kurdes L’un des principaux changements qui ont marqué la Syrie post-Assad est le revirement clair de la politique américaine. Washington qui avait, des années durant, soutenu les Kurdes comme force de facto dans le Nord-Est de la Syrie, a redéfini ses priorités. Le message américain était clair : – Aucun soutien ne sera apporté à un projet séparatiste kurde. – Aucune protection ne sera accordée, de façon permanente, à une administration autonome indépendante – La priorité est à la stabilité d’un État syrien unifié. Ce changement de position a poussé la direction kurde vers une option jusqu’alors peu envisagée : négocier avec le nouveau régime. Des accords ont ainsi été conclus pour intégrer progressivement les forces démocratiques syriennes (FDS) dans les institutions de l’État, gérer les ressources et les points de passage en échange de garanties portant sur les droits culturels et de citoyenneté. Cela ne signifie pas que la question kurde est résolue, mais elle est passée de la logique de la séparation à celle d’une intégration fragile et incertaine. Quatrièmement: du démembrement au retour à la centralisation… mais à quel prix ? La Syrie passe aujourd’hui d’une phase de démembrement réel à une tentative de rétablissement d’un État central. Cette nouvelle centralisation est différente, ou devrait être différente, de celle qui prévalait sous l’ancien régime. Le défi principal que doit relever Ahmad el-Chareh n’est pas uniquement d’ordre militaire, mais aussi d’ordre politique et social : – Comment construire un État fort sans retomber dans le despotisme ? – Comment gérer les diversités sans provoquer l’implosion du centre ? – Comment imposer l’autorité de l’État sans reproduire la répression ? Pour l’instant, les indices sont contradictoires : – des progrès sont constatés dans la reprise du contrôle du territoire, – mais l’économie reste fragile, – les minorités sont inquiètes – et les anciennes forces, qui jouissaient d’une large autonomie, sont méfiantes. En d’autres termes, le danger n’est plus la partition de la Syrie en mini-États, mais l’échec du nouvel État central à gérer la diversité. Cinquièmement: la Syrie est-elle vraiment hors-danger ? La Syrie a échappé au scénario de la partition rapide et chaotique, mais elle n’est pas encore entrée dans une phase de stabilité durable. La situation peut être résumée comme suit : – la Syrie a échappé à un effondrement total, – elle a échappé aux cartes à caractère communautaire – et elle a échappé à la transformation du démembrement en réalité permanente. Toutefois, elle n’a pas encore surmonté : – l’effondrement économique, – la fragilité de la paix civile, – le risque d’un retour de la violence sous de nouvelles formes, – et le test de la légitimité populaire du nouveau pouvoir. L’État syrien existe donc aujourd’hui, mais il reste à l’épreuve. Sixièmement: le scénario le plus plausible À court et moyen termes, le scénario le plus plausible est celui : – d’un État unifié, – d’une centralisation politique et sécuritaire claire, – d’une décentralisation administrative limitée, – d’une intégration progressive des forces locales, – et d’un soutien international conditionné aux réformes et à la stabilité. Ce modèle ne ressemble pas à la Syrie d’avant 2011, encore moins aux scénarios de partition. Il ressemble plutôt à celui d’un État qui sort d’une longue guerre et qui cherche à se redéfinir. Le succès de ce scénario repose sur un facteur crucial : la nouvelle autorité transitoire deviendra-t-elle un État rassembleur ou sera-t-elle une nouvelle version d’un pouvoir fort dépourvu d’un contrat social ? La chute du régime d’Assad a clos un chapitre, mais elle en a ouvert un plus difficile. La Syrie se trouve aujourd’hui face à une opportunité historique rare : sortir de la logique du régime sans tomber dans le piège du démembrement. Le danger de partition n’est plus imminent, mais il n’est pas entièrement écarté. Il réside dans l’échec au plan politique et non pas géographique. En définitive, la question n’est plus celle de savoir si la Syrie sera partagée, mais si elle réussira à devenir un État unifié après la chute du régime qui prétendait la gouverner au nom de l’unité.

Union pour la Méditerranée: une relance inachevée du rêve de Barcelone (4/5)
Par
Jean-Patrick Dayras
Publié
janv. 21, 2026 - 14:04

Après avoir retracé la naissance du processus de Barcelone et son évolution vers l’Union pour la Méditerranée, marquant son élargissement, il convient de s’interroger sur l’état actuel de cette Union. Quelles en sont les réalisations et les difficultés ? Cet article propose un état des lieux et un bilan, ainsi que des perspectives pour 2026. Parmi les trois mots qui désignent le processus de Barcelone, on trouve bien sûr « processus », mais aussi « partenariat » et « Med » de Euromed. Ils sont la preuve que cette initiative a créé une dynamique de coopération, de dialogue – mot également employé – et de rencontre entre les pays formant une communauté autour de la Méditerranée, ainsi que ceux qui y sont étroitement liés par la géographie. S’y sont ajoutés les pays du voisinage immédiat, sans oublier les organisations qui fédèrent et représentent des sous-ensembles, comme l’UE et l’UMA (Union du Maghreb arabe). Trente ans après, cette initiative n’est pas morte. Toutefois, mise à l’épreuve du temps et des évènements, elle devait évoluer et s’inscrire dans un cadre nouveau, moins ambitieux, mais plus réaliste et pragmatique. À Euromed correspondait une stratégie de long terme, certes ambitieuse, mais déterminée par un dialogue politique et impliquant une coopération globale autour de trois volets. L’institutionnalisation fut un succès, mais les objectifs, notamment économiques, restaient en deçà des attentes. Il est alors apparu pertinent de réorienter les projets vers des actions régionales et, pour ce faire, d’adopter une structure institutionnelle plus réactive et opérationnelle. Si l’ambition semblait, en apparence, perdre en intensité, l’efficacité apparaissait plus prometteuse, plus facile à mettre en œuvre et – ce qui faisait défaut jusque-là – plus visible pour les populations. Le sommet de Barcelone de 2005 a marqué un tournant politique : dix ans après le lancement du partenariat, il se fixait pour objectif de le relancer, d’en renforcer la visibilité et l’efficacité, et de définir un programme pour les cinq prochaines années. Le processus de Barcelone répondait à la nécessité d’associer les pays du Sud de la Méditerranée à la construction européenne. Toutefois, le scénario idéal du partenariat, qui consistait à enclencher une dynamique vertueuse comparable à celle observée en Europe centrale et orientale, où l’ouverture commerciale appelait des réformes institutionnelles d’accompagnement bénéfiques au développement global, ne s’est pas vérifié. Le constat fut sans pitié : le processus est en panne. Au manque de résultats concrets et visibles s’ajoutaient, au milieu des années 2000, la difficulté de coopération politique pour les pays entourant la Méditerranée, en raison du conflit israélo-palestinien et de l’apparition de signes de fatigue institutionnelle au sein de l’UE. En 2007, Nicolas Sarkozy, alors candidat à la présidence française, proposait la création d’une Union méditerranéenne limitée aux pays riverains. Sous une forte impulsion allemande, appuyée par la Commission européenne, le projet a été élargi pour éviter une rupture avec les pays non méditerranéens. Le projet a pris le nom d’Union pour la Méditerranée (UpM) et a été adopté lors du sommet de Paris du 13 juillet 2008. Il visait à relancer la dynamique initiée en 1995, qui marquait le pas, et à réactiver Euromed . Il s’est agi d’une transition institutionnelle prolongeant et ranimant le processus de Barcelone sous une forme plus pragmatique et opérationnelle, fondée sur une gouvernance partagée. Les projets, désormais régionaux et concrets, concernent les secteurs des transports, de l’énergie, de l’environnement, de l’éducation et de la jeunesse, de l’égalité entre les genres. Depuis 2010, l’UpM, qui compte 43 membres, dispose d’un secrétariat permanent à Barcelone. Diagnostic de 2025 Des progrès techniques et des projets concrets, comme le pipeline d’investissements, des initiatives sectorielles, et une coopération universitaire/jeunesse, ont été réalisés. Toutefois, les difficultés d’intégration économique régionale, les crises géopolitiques récurrentes (conflits régionaux, retombées de la guerre en Ukraine, instabilité au Sahel et au Moyen-Orient), et les tensions multiples consistent des limites politiques (priorités sécuritaires) et structurelles persistantes. En cours, une relance politique avec un appui financier : New Pact for the Mediterranean. Celui-ci vise trois axes : éducation, mobilité, et emploi ; économies plus intégrées et durables ; ainsi que sécurité et immigration. L’OCDE et l’UpM font état des progrès réalisés, mais soulignent la nécessité d’une approche plus ciblée et d’un processus d’intégration renforcé. Certaines voix critiquent la priorité accordée aux intérêts européens et le manque de moyens politiques et financiers (manque d’investissements privés) pour concrétiser la transformation attendue, en particulier pour les grands projets régionaux transfrontaliers. Le développement d’une appropriation locale des projets, la participation de la société civile et la garantie des droits sont indispensables pour concrétiser ces projets. Perspectives et recommandations pour 2026 Développer de grands programmes régionaux (énergie renouvelable, corridors logistiques, formation technique) ; soutenir l’investissement dans des réformes pratiques (facilitation du commerce, gouvernance des ports, reconnaissance des qualifications) ; renforcer la participation de la société civile et du secteur privé local pour légitimer les projets et garantir leur impact social (emploi, droits) ; mettre en œuvre des mesures de résilience coopératives en prévision de risques climatiques, alimentaires et migratoires. Le bilan Le processus de Barcelone a permis la création d’un espace de dialogue entre les deux rives de la Méditerranée et l’élaboration de programmes de coopération. Les projets à dimension sociale et culturelle et la décision d’y impliquer la société civile sont des atouts qui permettront de relever les défis. Par contre, la zone de libre-échange n’a pas été pleinement réalisée. Le financement reste un obstacle, tout comme les conflits régionaux et le contexte général de la Méditerranée, marqué par les migrations et l’instabilité. En conclusion, le processus de Barcelone existe toujours sous une forme plus moderne, alliant pragmatisme, réalisme et dialogue régional pour la réalisation de projets concrets. L’UpM, réincarnation du processus, rassemble un plus grand nombre d’États (43), ce qui constitue en soi un succès. Les efforts à poursuivre restent d’ordre politique et financier, avec une attention particulière à la sélection des initiatives sectorielles et à la mise en œuvre d’une intégration régionale tangible et réelle. Prochain et dernier article : le bilan pour le Liban depuis 1995 et le rôle spécifique que le pays pourrait jouer dans l’Union : être un initiateur-fédérateur qui associerait toutes les communautés libanaises dans cette démarche. Articles précédents 1/5 L’Union méditerranéenne … le projet éphémère d’un arc méditerranéen 2/5 De l’Union Méditerranéenne à l’Union pour la Méditerranée 3/5 Trois noms pour une coopération riche de promesses, le Processus de Barcelone

ZEE Liban-Chypre : l’investissement pétrolier et les défis géopolitiques (2)

Le pari énergétique face à l’effondrement économique Avec la signature de l’accord de délimitation des frontières maritimes avec Chypre en 2025, l’exploitation des ressources offshore s’impose comme un levier potentiellement décisif pour la relance de l’économie libanaise, en crise profonde. Si cet accord a fourni un cadre juridique formel pour les frontières maritimes, il n’a toutefois pas dissipé l’ensemble des défis économiques et géopolitiques. Les délais d’exploitation, les différends régionaux persistants et les blocages politiques placent le Liban face à une équation complexe : saisir les opportunités énergétiques sans compromettre ses intérêts nationaux. Le pétrole d’abord : du risque juridique au choix de l’accord Selon le général Khalil Gemayel, expert en délimitation des frontières maritimes, le Liban était convaincu que le recours aux juridictions maritimes internationales pour trancher le différend avec Chypre aurait transformé les blocs pétroliers libanais adjacents à ce pays - les blocs 1, 3, 5 et 8 - en zones disputées jusqu’au prononcé d’une décision définitive. Une telle situation aurait, de facto, entraîné un retard considérable dans les opérations d’exploration, les grandes compagnies pétrolières internationales évitant systématiquement les zones litigieuses. Dans cette logique, la signature de l’accord a été perçue comme un moyen de sortir ces zones de l’incertitude juridique et de les rendre immédiatement exploitables, sans entraves légales. Clarification juridique, exploitation différée Cependant, Gemayel nuance fortement cette lecture. Il rappelle que l’attribution récente du bloc libanais n° 8 a accordé au consortium mené par TotalEnergies un délai de trois ans pour décider, à la lumière des résultats des études sismiques, s’il procédera ou non au forage d’un puits. Selon lui, cette période « ouverte » pourrait, en pratique, s’avérer bien plus longue que le temps qu’aurait nécessité une décision rendue par une juridiction internationale compétente, décision qui aurait garanti les droits du Liban et fixé ses frontières maritimes avec Chypre de manière définitive, claire et sans ambiguïté, ne laissant aucune place à l’interprétation. Des acquis juridiques limités dans un environnement diplomatique complexe Gemayel ne s’attend pas à ce que l’accord contribue de manière significative au renforcement de la stabilité juridique ou diplomatique du Liban. Il estime que l’accord a été conclu sans l’implication d’un acteur clé dans la délimitation des frontières, à savoir la Syrie. Il souligne également que la Turquie rejette toute atteinte aux droits des Chypriotes turcs en République turque de Chypre du Nord. La Turquie et la Syrie : des acteurs absents mais déterminants Il met en garde contre le fait que la Turquie empêche concrètement, par la présence de ses navires militaires, toute compagnie pétrolière de mener des activités de prospection dans les zones qu’elle considère relever des droits des Chypriotes turcs. Cette réalité, combinée au différend maritime non résolu avec la Syrie, pourrait constituer un risque à la fois pratique et politique pour la mise en œuvre effective de l’accord. Le point tripartite en suspens : une bombe frontalière à retardement Gemayel souligne que l’accord a laissé en suspens la question du point tripartite n° 7 (Syrie – Chypre – Liban), en attendant l’achèvement de la délimitation avec la Syrie. Or, selon lui, le problème est bien plus profond. Damas considère en effet que la zone maritime litigieuse avec le Liban s’étend du point libanais n° 5 au sud jusqu’au point n° 7 au nord, couvrant une superficie contestée estimée à environ mille kilomètres carrés. Gemayel avertit que cette situation pourrait se transformer, à terme, en un véritable problème stratégique pour le Liban. La feuille de route nécessaire : accélérer la délimitation et compenser les pertes À la lumière de ces éléments, Gemayel estime que le Liban doit, en priorité, accélérer le règlement du différend maritime avec la Syrie afin de fixer définitivement ses frontières septentrionales. Il appelle également à hâter l’attribution et l’exploitation des blocs pétroliers libanais adjacents à Chypre, dans le but de compenser une partie des pertes induites par un accord qu’il considère, dans son essence, comme déséquilibré. Lecture stratégique de l’accord : trois enseignements clés Si les déclarations de Gemayel mettent clairement en évidence les risques juridiques et géopolitiques, une lecture stratégique fait ressortir trois observations majeures : Investissements rapides, incertitude temporelle 1. La priorité économique à court terme : le Liban a choisi de lever les obstacles juridiques afin de rassurer les investisseurs et d’attirer rapidement les compagnies pétrolières. Toutefois, cette approche n’a pas permis une exploitation immédiate des ressources, notamment en raison du long délai accordé pour le bloc 8. Les conflits régionaux ressurgissent en mer 2. La persistance des menaces régionales : les différends avec la Syrie et le refus de la Turquie de reconnaître les droits des Chypriotes turcs exposent le Liban à des risques récurrents susceptibles d’entraver l’exploration et la production. L’accord fournit un cadre juridique, mais n’offre pas de protection réelle contre les tensions politiques ou militaires. Des frontières définies, une souveraineté fragile 3. Un équilibre interne fragile : l’accord reflète une décision politique rapide, mais il laisse le Liban avec des frontières juridiquement définies, tout en demeurant vulnérables aux contestations futures. Cette situation réduit la marge de manœuvre du pays dans de futures négociations et pèse sur les retombées économiques espérées. Conclusion : un accord juridique sans garanties stratégiques En définitive, l’accord avec Chypre offre au Liban une stabilité formelle et un référentiel juridique, mais l’expose à des défis stratégiques majeurs. La réussite de cet accord en tant qu’outil de souveraineté économique et de sécurité énergétique dépendra de la capacité du Liban à régler rapidement le différend avec la Syrie, à accélérer les opérations d’exploration et à gérer avec prudence ses relations régionales, afin de transformer un simple texte juridique en une véritable opportunité pour l’économie nationale et le secteur de l’énergie. Article précédent: ZEE Liban-Chypre : entre acquis juridiques et pertes maritimes

"L’insurrection des particularités": une Europe désarmée face à l’histoire

Dans une première partie de cette analyse, nous avons commencé à opposer les deux visions de l’Europe telles que vues par ses fondateurs, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, en particulier Robert Schuman, et telle qu’elle existe aujourd’hui, privée de son élan fondateur et occultant ces racines chrétiennes et gréco-romaine. En voici la seconde partie, qui repose sur une analyse de la philosophe Chantal Delsol., qui vient de publier un ouvrage sur le « Vieux continent ». Dans L’Insurrection des particularités, Chantal Delsol dresse le constat sévère d’un éloignement progressif de cet esprit fondateur. Selon elle, l’Europe contemporaine a substitué à l’héritage une idéologie de la neutralité, à la culture une administration, et à l’anthropologie chrétienne un individualisme abstrait. En prétendant se fonder exclusivement sur des normes universelles détachées de toute tradition, elle a progressivement délégitimé les appartenances concrètes – nations, cultures, religions, modes de vie – qui structuraient pourtant l’espace européen. De cette évolution naît ce que Delsol appelle une « insurrection des particularités ». Les peuples et les identités se rebellent contre une Europe perçue comme lointaine, normative et indifférente aux particularités. Là où Schuman voyait dans les nations des médiations nécessaires à la paix, l’Europe contemporaine tend à les considérer comme des survivances à dépasser. Ce rejet produit un paradoxe : en voulant abolir les différences au nom de l’universel, elle provoque leur retour sous forme de tensions, de replis identitaires et de fractures. Cette crise culturelle se double aujourd’hui d’une crise géopolitique majeure, révélée brutalement par la guerre en Ukraine. Le retour d’un conflit de haute intensité sur le sol européen agit comme un révélateur : l’Europe qui s’était construite dans le refus de la guerre découvre qu’elle a aussi désappris à penser la puissance, la défense et la conflictualité. L’illusion d’un continent définitivement pacifié, régi uniquement par le droit et le commerce, s’effondre face à la réalité de l’histoire. Le conflit ukrainien met en lumière les limites des capacités militaires européennes, longtemps négligées au nom d’un pacifisme devenu structurel. Dépendante de l’OTAN et, en dernière instance, des États-Unis pour sa sécurité, l’Europe peine à se concevoir comme un acteur stratégique autonome. Cette faiblesse militaire n’est pas seulement technique : elle est le symptôme d’un désarmement plus profond, culturel et politique. Un continent qui ne sait plus ce qu’il est, ni ce qu’il veut défendre, peine logiquement à accepter l’idée de la force. Cette fragilité apparaît également dans d’autres dossiers géopolitiques, comme les débats suscités par les velléités américaines à l’égard du Groenland. Le « Vieux Continent », autrefois centre de gravité du monde, semble parfois redevenir un objet de convoitise plutôt qu’un sujet souverain de l’histoire. Là encore, l’affaiblissement stratégique reflète l’érosion de la conscience civilisationnelle. Pour Chantal Delsol, l’Europe a oublié ce qui faisait sa singularité : la capacité à articuler l’universel et le particulier. En rompant avec le christianisme comme socle culturel — non comme religion d’État, mais comme vision de l’homme et du monde — elle a perdu son principe d’unité interne. L’insurrection des particularités n’est donc pas une dérive accidentelle, mais la conséquence logique de cette amnésie. La confrontation entre Schuman et Delsol révèle ainsi une alternative décisive. Là où la démocratie chrétienne de l’après-guerre faisait de la mémoire - du « Plus jamais ça » - un moteur de construction, l’Europe contemporaine semble vouloir se fonder sur l’oubli. Or, un continent qui ne sait plus d’où il vient, ni ce qu’il voulait éviter, se retrouve vulnérable, tant sur le plan intérieur que face aux rapports de force extérieurs. Peut-être la guerre en Ukraine invite-t-elle, tragiquement, à redécouvrir l’intuition fondatrice de Schuman : une Europe consciente de ses limites, fidèle à ses héritages, capable d'unir sans effacer, de se défendre sans renier l’âme qui l’a fait naître et l'histoire qui l'a façonnée. Article précédent: Le "Vieux continent" entre mémoire fondatrice et désarmement civilisationnel

Une coopération riche en promesses, le Processus de Barcelone (3/5)
Par
Jean-Patrick Dayras
Publié
janv. 20, 2026 - 13:29

Troisième article de notre série d’articles sur le partenariat euro-méditerranéen: le Processus de Barcelone, ses évolutions, son financement puis son remplacement à partir de 2008 par l’Union méditerranéenne devenue Union pour la Méditerranée La Méditerranée riche de cultures, espace d’interconnexion, carrefour de civilisations, est un ensemble de pays partageant un patrimoine, dans lequel leurs cultures différentes se sont enrichi les unes des autres. Les relations se sont étendues à des échanges économiques et scientifiques. Cette identité unique a favorisé la création de réseaux qui perdurent sur fond d’un sentiment d’unité régionale. L'Union européenne proposa un cadre de coopération multilatérale avec l’ensemble des pays du bassin méditerranéen initiant une nouvelle phase dans leurs relations, abordant pour la première fois les aspects économiques, sociaux, humains, culturels et les questions de sécurité commune. Ce partenariat s'est concrétisé par l’adoption d’une déclaration lors de la Conférence de Barcelone (27 et 28 novembre1995) par les États membres de l'UE et les douze pays tiers méditerranéens (PTM) : Algérie, Chypre, Égypte, Israël, Jordanie, Liban, Malte, Maroc, Syrie (suspendue depuis mai 2011), Tunisie, Turquie, l’Autorité palestinienne et, en qualité d’observateur, la Mauritanie. La Ligue des États arabes et l'Union du Maghreb arabe (UMA) étaient invités. La déclaration finale de la Conférence euro-méditerranéenne a été le démarrage de ce que l’on a appelé le « Processus de Barcelone » ou « Partenariat euro-méditerranéen » (PEM), également appelé « Euromed ». Ses objectifs et ses modalités s’articulent autour de trois volets structurants : coopération politique et de sécurité dans le but de définir un espace commun de paix et de stabilité, coopération économique et financière pour la construction d'une zone de prospérité partagée, coopération culturelle et sociale pour favoriser la compréhension entre les cultures et les échanges entre les sociétés civiles. L’objectif final était ainsi de créer une zone de prospérité partagée dans une Zone de Libre-échange Euro-Méditerranéenne (ZLEM), ce qui a été engagé dans le cadre alors de l’UpM en 2010. L’instrument financier de cette politique euro-méditerranéenne était le programme MEDA (Mesures d’Accompagnement financières et techniques) de l'UE pour la mise en œuvre du partenariat euro-méditerranéen et de ses activités. A partir du 1er janvier 2007 l'Instrument Européen de Voisinage et de Partenariat (IEVP) prendra le relai. Dix pays partenaires de l'UE bénéficient, à travers le programme MEDA, de fonds de la Banque européenne d'investissement. Cette conférence et la déclaration adoptée ont posé les fondements d'un processus visant à atteindre un cadre multilatéral de dialogue et de coopération entre l'UE et les pays tiers méditerranéens, permettant en outre de définir un programme de travail : Dans le cadre du partenariat politique et de sécurité les membres s’engagent à soutenir le règlement juste, global et durable des conflits au Moyen-Orient, en se fondant notamment sur les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies. Dans le cadre du partenariat économique et financier la mise en place de la ZLE euro-méditerranéenne est encadrée par les accords d’association euro-méditerranéens et des accords de libre-échange entre les PTM. Ces accords sont conclus dans le respect des règles de l'Organisation mondiale de commerce (OMC). Les partenaires définissent des priorités pour faciliter la mise en place de la ZLE et doivent également fixer des priorités de coopération concernant les infrastructures de transport, le développement des technologies de l'information et la modernisation des télécommunications. Pour ce qui concerne le partenariat social, culturel et humain, les membres coopèrent dans le but de développer les ressources humaines et pour favoriser la compréhension entre les cultures et les échanges entre les sociétés civiles. En 2005, dans le but de renforcer et resserrer les liens du partenariat tout en réaffirmant et développant ses objectifs qui prennent ainsi de la profondeur, l’objectif d’instaurer une zone de libre-échange entre tous les pays d’Euromed est affirmé. Ce partenariat, fondé sur les rapports de paix entre tous les États membres qui ont des intérêts communs ainsi qu'un long passé d'échanges mutuels, s’étend à l’immigration et à la lute contre le terrorisme qui deviennent des domaines prioritaires Le Processus de Barcelone, lancé en 1995, est une initiative unique et ambitieuse qui a jeté les bases d’un nouveau partenariat régional dans le cadre de la coopération euro-méditerranéenne. Le partenariat a été implémenté en 2008 avec la mise en place de l'Union pour la Méditerranée. Novembre 2025 a été le 30e anniversaire du processus de Barcelone, initiative historique de coopération euro-méditerranéenne lancée en 1995 dans l’espoir d’une paix partagée au Moyen-Orient. Cette initiative a réuni des pays des deux rives de la Méditerranée pour renforcer leurs liens et relever des défis communs dans les domaines politique, économique, culturel, social et environnemental. Le processus de Barcelone a ouvert la voie à la création de l’Union pour la Méditerranée (UpM) en 2008, consolidant un esprit de coopération régionale qui perdure encore aujourd’hui. Le conflit au Moyen-Orient a prouvé que la stabilité de la région est cruciale pour la sécurité mondiale, et toute crise en son sein ou autour d’elle se répercute inévitablement dans le monde entier. En outre, la région est confrontée à des disparités économiques croissantes, à une urgence climatique grandissante, à une fragilité sociale et présente une vulnérabilité prégnante. Dans un contexte aussi critique, il est important de se demander si des efforts suffisants ont été déployés au cours des trente dernières années pour renforcer les cadres de coopération régionale et multilatérale afin de relever les défis communs. Prochain article : l’Union pour la Méditerranée, bilan général depuis 1995 et, sans cacher les freins, offrira des perspectives pour 2026 Articles précédents : 1/5 Union méditerranéenne: qu'est devenu le processus de Barcelone? 2/5 L’idée méditerranéenne à l’épreuve des équilibres européens

Le "Vieux continent" entre mémoire fondatrice et désarmement civilisationnel

La notion de « Vieux Continent » renvoie à une Europe façonnée par une longue histoire, une pluralité de peuples et une profondeur spirituelle singulière. Toutefois, cette Europe n’est pas une réalité figée : elle a été pensée, reconstruite et réinterprétée selon les époques. Deux visions permettent d’en mesurer l’évolution et les tensions contemporaines : celle élaborée dans l’après-Seconde Guerre mondiale par Robert Schuman et la démocratie chrétienne ; et celle décrite aujourd’hui par Chantal Delsol dans L’Insurrection des particularités. Entre ces deux moments, l’Europe est passée d’un projet de civilisation fondé sur la réconciliation à une crise identitaire marquée par la fragmentation et l’impuissance stratégique. Dans l’immédiat après-guerre, la pensée de Robert Schuman s’enracine dans une expérience historique traumatique. L’Europe sort exsangue de deux guerres mondiales nées sur son sol. Le mot d’ordre implicite qui habite alors les consciences est simple, radical, presque existentiel : « Plus jamais ça ». Plus jamais la guerre fratricide, plus jamais les nationalismes meurtriers, plus jamais la négation de la dignité humaine. Ce refus absolu du retour à la barbarie constitue le socle moral du projet européen tel que le conçoivent Schuman, Adenauer ou De Gasperi, tous issus de la tradition de la démocratie chrétienne. Pour Schuman, l’Europe n’est pas d’abord un espace économique ou technocratique, mais une communauté de destin fondée sur une certaine idée de l’homme. Cette anthropologie est héritée du christianisme, non comme dogme imposé, mais comme matrice culturelle ayant façonné la conception européenne de la personne, de la loi et du pouvoir. C’est dans ce sens qu’il affirme, selon une formule restée célèbre : « La démocratie sera chrétienne ou elle ne sera pas » (1). Loin de signifier une confusion entre foi et politique, cette phrase exprime la conviction que la démocratie ne peut survivre sans un socle moral reconnaissant la dignité de la personne humaine, la responsabilité, la solidarité et la limite du pouvoir. La déclaration du 9 mai 1950 traduit concrètement cette vision. L’Europe ne se fera pas par décret, mais par des réalisations concrètes créant une solidarité de fait. Il ne s’agit pas d’abolir les nations, mais de les inscrire dans un cadre supérieur capable de neutraliser leurs pulsions destructrices. Le « Vieux Continent » est alors conçu comme une civilisation consciente de ses racines gréco-romaines, chrétiennes et humanistes, et décidée à transformer sa mémoire tragique en principe de paix durable. La démocratie chrétienne propose ainsi une synthèse originale : unité sans uniformité, pluralité sans affrontement, mémoire sans ressentiment. Prochaine article: L’insurrection des particularités : une Europe désarmée face à l’histoire (1) René Lejeune, Robert Schuman, père de l'Europe, Fayard (p 169).

L’idée méditerranéenne à l’épreuve des équilibres européens (2/5)
Par
Jean-Patrick Dayras
Publié
janv. 17, 2026 - 10:27

Après avoir défini l’espace géographique de l’Union méditerranéenne et exposé les raisons pour lesquelles les mers adjacentes ainsi que les pays riverains non liés à la Méditerranée en ont été écartés, les Conseils de la Baltique et nordique, ainsi que leurs objectifs, seront présentés afin d’identifier ce qui les rapproche de cette Union et les différences d’objectifs qui les caractérisent. Les limites géographiques de l’Union méditerranéenne étaient précisément déterminées: la mer Méditerranée, délimitée par les détroits de Gibraltar et des Dardanelles ainsi que par le canal de Suez. Les pays concernés, à savoir ceux que l’on peut désigner comme l’arc méditerranéen de l’Europe (en incluant, en raison de sa langue, de son histoire et de sa culture, le Portugal), ainsi que les pays riverains du Sud et de l’Est, au nombre de seize : Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Égypte, Israël, Jordanie, Liban, Palestine, Syrie, Turquie ; pour l’Adriatique: Bosnie-Herzégovine, Croatie, Albanie et Monténégro; enfin, la Mauritanie, pour une raison similaire - bien que non identique - à celle justifiant la présence du Portugal. Il était voulu par l’initiateur que la Méditerranée n’apparaisse pas comme une simple succession continue de pays entourant un ensemble vide, mais comme un espace de vie, de production et d’échanges humains, commerciaux et culturels, composé de la mer Méditerranée et des pays riverains qui l’entourent. Il s’agissait d’un ensemble indissociable: union de pays, de terres donc, mais aussi union de ces terres avec la mer, espace central qui les relie. Pourtant, il apparaît que les objectifs assignés sont essentiellement terrestres. Aucun ne concerne directement la mer. La chancelière allemande de l’époque, Angela Merkel, a exigé que ce projet englobe les vingt-sept pays de l’Union européenne. Pour éviter tout affrontement, le président français Nicolas Sarkozy a dû modifier le projet d’union en y intégrant l’ensemble des pays de l’UE et en adaptant son appellation afin d’écarter toute ambiguïté. Il est toutefois parfois utile de faire ressurgir les différentes phases de la création d’un processus pour comprendre les raisons de ses succès ou de ses échecs, et, par là même, les difficultés rencontrées par l’Union pour la Méditerranée (UpM) à avancer au rythme souhaité. Nous verrons qu’elle ne constitue pas un échec, mais peut-être - en partie - une victime des pesanteurs liées à sa macrostructure, telles que l’Europe sait en produire. Deux instances sont ici présentées : le Conseil des États de la Baltique, qui s’apparente - de loin, par ses ambitions et ses objectifs - à l’Union méditerranéenne (ou à l’UpM), et, pour mémoire, le Conseil nordique. Ce dernier sera traité très brièvement, car il n’est pas centré sur et autour de la Baltique dans sa vocation. Le Conseil des États de la Baltique Ce Conseil** a été créé en 1992 à l’initiative de l’Allemagne et du Danemark afin de favoriser la coopération dans la région de la mer Baltique, notamment en matière de sécurité et d’environnement. Il joue un rôle de plateforme régionale de coopération sur des enjeux civils, environnementaux, maritimes et sociétaux. Il s’agit d’un forum régional regroupant dix États - Danemark, Estonie, Finlande, Allemagne, Islande, Lettonie, Lituanie, Norvège, Pologne et Suède - qui ont tous adhéré à l’Union européenne, à l’exception de l’Islande et de la Norvège. Des pays comme la France disposent en outre d’un statut d’observateur à titre national. Son secrétariat est établi à Stockholm. L’invasion russe de l’Ukraine a modifié certaines composantes de ce Conseil avec la suspension de Moscou. Ses objectifs sont: * promouvoir l’identité et la coopération régionale autour de la mer Baltique ; * favoriser un développement durable et prospère de la région ; * assurer une région sûre et sécurisée (sécurité civile, protection des personnes, coopération transfrontalière) ; * garantir la protection de l’environnement et la résilience démocratique ; * encourager les contacts humains et une croissance économique équilibrée. Les domaines d’action incluent notamment la protection maritime, l’économie maritime durable, la lutte contre la traite des êtres humains et le crime organisé, ainsi que l’éducation, la jeunesse et la culture, avec un rôle renforcé dans la coopération régionale européenne du Nord-Est. Le Conseil nordique Créé en 1952, le Conseil nordique, et son pendant ministériel instauré en 1971, visent à renforcer la coopération entre les pays nordiques dans de nombreux domaines (mobilité, environnement, culture, société). Sa vision est clairement orientée vers une coopération et une intégration politiques, économiques, sociales et culturelles. Il constitue un modèle d’union régionale démocratique. Ce Conseil regroupe le Danemark, la Finlande, l’Islande, la Norvège et la Suède, ainsi que leurs territoires autonomes (Groenland, îles Féroé, Åland). Son siège est à Copenhague. Ses objectifs essentiels sont de favoriser un espace nordique intégré - libre circulation, égalité, durabilité et innovation - et de promouvoir les valeurs démocratiques et la solidarité régionale. Le Conseil nordique n’inclut ni l’Allemagne ni les autres pays de l’Union européenne. Il est néanmoins mentionné afin de montrer que des instances géographiquement constituées, regroupant certains pays de l’UE autour de projets communs avec des pays non membres de l’Union dans une aire géographique définie, coexistent et opèrent activement. Elles fonctionnent sans doute plus aisément que l’UpM, vaste et peut-être trop lourde à porter et à faire fonctionner de manière dynamique. Seul le Conseil des États de la Baltique peut être comparé à l’Union méditerranéenne, les deux étant structurés autour d’un ensemble maritime à partir de pays riverains. Les objectifs de ce Conseil n’ont cependant pas l’ampleur de ceux de l’Union méditerranéenne. Or, cette dernière, bien qu’encerclant la mer Méditerranée – avec en outre un volet adriatique et une ouverture atlantique – demeure dépourvue d’objectifs véritablement maritimes. L’Union méditerranéenne fut éphémère. Elle a cédé la place à l’Union pour la Méditerranée, qui existe aujourd’hui. C’est essentiel pour les peuples méditerranéens. Le Liban y a toute sa place. Prochain article: La transmutation du Processus de Barcelone en Union pour la Méditerranée (3/5) Article précédent : Union méditerranéenne: qu'est devenu le processus de Barcelone? (1/5)

Iran: une guerre civile, comme celle de Syrie, reste probable
Par
Youssef Mouawad
Publié
janv. 17, 2026 - 09:04

N’allez pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Le régime de Téhéran n’est pas tombé ; et quand bien même il serait fragilisé, il ne vacille pas. Si les manifestations et les émeutes déclenchées dans les villes d’Iran sont à l’honneur des universitaires, des femmes, des bazaris comme des autres strates de la société, c’est à se demander si elles ont dépassé en ampleur celles qui avaient déboulonné le Chah en 1979. Mais ces convulsions et protestations peuvent soudain atteindre une gravité insoupçonnée, et il ne serait pas illusoire de parier sur leur succès comme n’hésite pas à le déclarer le chancelier allemand. Et même en cas de frappe israélienne ou américaine ! Il n’empêche qu’on n’assistera pas de sitôt à la débandade de l’élite politico-cléricale iranienne, ni à celle de ses mamelouks que sont les pasdarans et les bassidjis *. Ce ne sont pas des gens à prendre la poudre d’escampette face à des protestataires désarmés. Et puis, l’ayatollah Khamenei, même diminué par la maladie, n’est pas le Premier ministre Mohammad Mossadegh qu’un coup d’État fomenté en 1953 par la CIA américaine et le MI6 britannique avait aisément renversé pour réinstaurer Mohammad Reza Pahlavi. Alors à moins que le régime ne se retourne contre lui-même, c’est sur les barricades que se jouera l’avenir du pays. Les pontes du régime ne vont pas renoncer à leur ascendant et les Gardiens de la Révolution n’ont qu’une envie : celle d’en découdre avec l’ennemi intérieur. Tout ce beau monde a trop à perdre d’une alternance au pouvoir. Et puis ayant trempé dans la corruption et la répression, où les barons et piliers de l’Etat trouveraient-ils refuge ? En Chine ou en Fédération de Russie, le Venezuela leur étant supposément interdit ? Cependant, sous la menace extérieure, la classe dirigeante peut jeter du lest. Elle peut aller jusqu’à réduire l’autorité du Guide suprême, ou même céder sur le nucléaire, mais elle ne lâchera pas pour autant le pouvoir. Soyons clairs, une malveillante cyberattaque ou même un bombardement américain, sans engagement de troupes au sol, ne sont pas en mesure d’abattre le régime honni. Alors, encore une fois, ce sera au peuple qui a investi les rues d’emporter la victoire à l’arraché. Une guerre civile asymétrique au départ, comme ce fut le cas en Syrie, est donc probable. Et là, il ne faudrait pas exclure une intervention russe et/ou chinoise, ne serait-ce que pour faire pendant à l’ingérence israélienne et américaine. Et le Liban alors ? Cela dit, on n’est pas sorti de l’auberge : si le sang doit être versé dans les provinces de la République islamique, autant s’attendre à une déflagration au Liban. Car si jamais il se voit menacé en son siège même, le régime des mollahs n’hésitera pas à embraser le Proche-Orient dans son entièreté. Oui, une décision suicidaire n’est pas à écarter de la part de ceux qui ont dégringolé la pente en moins de deux ans et qui vivent un état effarant de déni. D’où l’appel à veiller et à rester vigilant ! *Si leur potentiel actuel atteint les 200.000 soldats, il ne faut pas perdre de vue « qu’au moins 2 millions de pasdaran, et autant de bassidji, ont connu la terrible expérience du front. Cette fraternité d’armes explique l’influence ultérieure de leurs réseaux de solidarité de vétérans démobilisés dans l’ensemble du corps social ». Jean-Paul Burdy, « Iran : Une militarisation du régime par les Gardiens de la Révolution », Magazine Moyen-Orient, 10 janvier 2024

Union méditerranéenne: qu'est devenu le processus de Barcelone? (1/5)
Par
Jean-Patrick Dayras
Publié
janv. 16, 2026 - 12:39

Dans cette série d’articles, Levant Time retrace la genèse, la création et le fonctionnement actuel de l’Union pour la Méditerranée (UpM), dont le Liban est membre. Une approche prospective sur ce que le pays du Cèdre pourrait entreprendre, et le rôle qu’il peut avoir dans le cadre de cette Union viendra clore la série. L’Union pour la Méditerranée (UpM) est l’héritière directe du processus de Barcelone, puis du projet lancé en 2008 par le président français Nicolas Sarkozy sous l’intitulé d’« Union méditerranéenne ». Cette initiative, approuvée par un grand nombre d’acteurs mais récusée, voire critiquée, par d’autres - notamment les pays d’Europe du Nord, sous la houlette de la chancelière allemande Angela Merkel, méfiants quant à ses contours et à ses implications - aura néanmoins présenté deux mérites essentiels. Le premier fut de permettre l’aboutissement d’un projet, certes sous un autre nom et selon une autre forme, mais concrétisant la création d’une « Union pour la Méditerranée ». Le second fut de raviver, en s’y substituant, un processus de Barcelone alors en perte de vitesse, mais en inversant sa logique de construction. Le postulat initial reposait sur l’idée que le co-développement - à la fois Nord-Sud et Sud-Sud - permettrait de créer une zone de libre-échange de biens et de savoir-faire. Les échanges Sud-Sud, en particulier, devaient contribuer à faire de cet ensemble un espace de paix, de développement culturel et de progrès social. Il était présupposé que le politique suivrait. C’est précisément là que résidait la nouveauté et la tentative de relance, sous une autre forme, du processus de Barcelone. Si celui-ci peut se prévaloir de quelques succès dans le domaine économique, ses volets politique et social ont échoué pour une raison majeure : la difficulté de faire dialoguer l’ensemble des pays concernés, en raison notamment de l’impossibilité de résoudre le conflit israélo-palestinien, à laquelle s’ajoutaient des méfiances sous-jacentes, en particulier autour de sujets sensibles comme l’immigration. Le président Sarkozy estimait, non sans raison, que le développement coordonné des économies à travers des projets communs permettrait de rouvrir le dialogue à tous les autres niveaux : politique, social et culturel. Cette approche écartait d’emblée ce que certains appelaient de leurs vœux, sans doute pour marginaliser cette idée nouvelle, une multiplication de microprojets. L’impulsion donnée à des projets structurants devait offrir une nouvelle chance à l’ensemble de la zone et, au-delà, revêtir une valeur exemplaire. L’Union méditerranéenne était pensée comme l’association de pays membres de l’Union européenne, essentiellement les États riverains, et des pays bordant la Méditerranée, dans le but de concevoir et de mettre en œuvre des projets communs favorisant le développement économique de la région et la transformation de cet espace en zone de paix. En 2008, l’Union européenne venait de s’élargir vers l’Est avec l’adhésion de ses 26ᵉ et 27ᵉ membres, la Bulgarie et la Roumanie. Leur intégration était en cours et devait s’achever à moyen terme. Cet élargissement, souhaitable sous certains aspects, apparaissait néanmoins comme potentiellement excessif, au risque de conduire l’Europe à se reconfigurer en cercles concentriques, afin de permettre à un noyau dur d’avancer et d’entraîner les autres ensembles à un rythme soutenable. Dans cette optique, il ne fallait pas considérer ces deux pays comme relevant de l’espace de la mer Noire, mais bien comme les marches orientales de l’Union européenne. Les problématiques propres à la mer Noire étaient déjà bien réelles et leur résolution ne dépendait pas, à court terme, de l’Union européenne, mais essentiellement de la Russie. Elles dépendaient surtout de la capacité de chaque État riverain à résoudre ses difficultés internes, héritées de l’implosion de l’ex-URSS, ainsi que celles liées à la présence, parfois déterminante, de minorités. Ces enjeux relevaient avant tout de la capacité de ces pays à instaurer des pratiques démocratiques et à dialoguer entre eux, sans ignorer pour autant leurs contraintes géopolitiques et leur environnement régional immédiat. Puisque l’analyse de l’Union pour la Méditerranée sera abordée ultérieurement, il convient de ne pas intégrer l’ensemble des problèmes latents ou avérés dans la perspective de la création d’une Union, qu’elle soit d’abord « méditerranéenne », puis « pour la Méditerranée ». Les pays riverains de la Méditerranée avaient déjà fort à faire avec leurs propres difficultés, sans y ajouter des problématiques plus lointaines, mais dont l’avenir montrera l’importance. Ces éléments, parmi d’autres, suffisaient à exclure les mers Noire et de Marmara du périmètre envisagé. La Méditerranée retenue sera donc celle des manuels de géographie. Prochain article : Naissance de l’Union méditerranéenne, projet éphémère devenu Union pour la Méditerranée.

Le calibrage diplomatique de l’Eglise catholique dans les conflits: l’exemple du Venezuela

Ironie de l’histoire, le coup de force américain au Venezuela de la nuit du 3 au 4 janvier a signé le début d’un nouvel épisode de « déstabilisation planétaire » contre laquelle le Pape Léon XIV venait de mettre en garde quelques jours auparavant, dans son Message pour la 59e Journée internationale de la paix du 1er janvier 2026. « Dans les relations entre citoyens et gouvernants, y affirmait le Souverain Pontife, on en arrive à considérer comme une faute le fait de ne pas se préparer suffisamment à la guerre, à réagir aux attaques, à répondre à la violence. Bien au-delà du principe de légitime défense, cette logique antagoniste est, sur le plan politique, la donnée la plus actuelle dans une déstabilisation planétaire qui devient chaque jour plus dramatique et imprévisible. » En termes de « déstabilisation » et « d’imprévisibilité », les Etats-Unis ne pouvaient faire mieux ! Certes, le Venezuela était « marqué depuis tant d'années par le narcotrafic et la corruption », selon le père Georges Engel, un prêtre missionnaire cité par Olivier Bonnel sur Vatican News. De ce fait, personne ne regrettera vraiment Nicolas Maduro, élu le 10 janvier 2025 pour un troisième mandat jugé illégitime par la majorité de la communauté internationale. L'action des Etats-Unis n'en est pas justifiée pour autant. De fait, réagissant au coup de force, lors de l’Angélus du 4 janvier, le Pape a soigneusement évité de prendre position dans le conflit, se contentant surtout d’affirmer que « le bien du peuple vénézuélien bien-aimé doit prévaloir sur toute autre considération ». Cette position calibrée est caractéristique de la diplomatie du Vatican, qui se place toujours au-dessus des parties en conflit, pour défendre ce qui lui paraît essentiel, quitte à être accusée de mettre sur le même plan l’agresseur et l’agressé. L'essentiel et le subsidiaire L’« essentiel » en question vient dans la suite du message du pape. Il s’agit «de surmonter la violence et de s'engager sur la voie de la justice et de la paix, en garantissant la souveraineté du pays, en assurant l'état de droit inscrit dans la Constitution, en respectant les droits humains et civils de chacun et de tous, et en œuvrant ensemble à la construction d'un avenir serein de collaboration, de stabilité et de concorde, avec une attention particulière pour les plus pauvres qui souffrent de la situation économique difficile ». Cette forme de diplomatie, où la souveraineté des Etats, les règles constitutionnelles et les droits de l’homme occupent quand même leur place, est celle de la « neutralité active » ; une conduite de distanciation des « axes » géopolitiques proche de celle que le patriarche maronite souhaite voir le Liban adopter. Cette voie diplomatique est aussi désignée dans le langage du Vatican « diplomatie du bien commun ». Ses moyens sont ceux du dialogue, des moyens « désarmés et désarmants », pour reprendre une image de Léon XIV, ce qui la différencie par exemple de la diplomatie de l’ONU, dont les leviers sont d’un tout autre ordre. Neutralité active, non passive La « neutralité active » signifie que le Saint-Siège ne prend pas parti pour un camp contre un autre, sans pour autant rester passive ou « neutre » quand les droits fondamentaux sont violés. Ainsi, en octobre 2023, dans une déclaration publique, le cardinal Parolin a exprimé une préoccupation profonde concernant l'escalade du conflit israélo-palestinien, qualifiant les actions en cours comme potentiellement constituant un "génocide". N’ayant pas d’intérêt économiques ou militaires, le Saint-Siège peut ainsi juger d’une situation à partir de principes de nature éthiques, tout en favorisant le dialogue et en proposant chaque fois des sorties non violentes aux conflits. Souvent, en parallèle, le Vatican agira en coulisses, dans la discrétion et la constance, dans la direction de la non-violence. Du particulier au général Ce qui n’empêche pas la diplomatie vaticane de s’élever, dans sa réflexion de fond, du particulier au général. Dans le message sur le Journée mondiale de la paix, on relève à cet effet une plaidoirie du Vatican contre la prolifération des armes et l’industrie des armements. Cette plaidoirie tient compte, cette année, de l’introduction des algorithmes et la dissuasion nucléaire dans les conflits, pour montrer que ce nouveau développement, dont on constate les ravages au Moyen-Orient et en Europe, mine les fondements même de toute civilisation et conduit l’humanité au fond du gouffre. « On assiste même, renchérit le document, à un processus de déresponsabilisation des dirigeants politiques et militaires, en raison de la croissante “délégation” aux machines des décisions concernant la vie et la mort des personnes humaines. Il s’agit d’une spirale destructrice sans précédent de l’humanisme juridique et philosophique sur lequel repose toute civilisation et par lequel toute civilisation est protégée. » Humanisme philosophique et juridique Qu’est au juste cet « humanisme juridique et philosophique » soulevé par Léon XIV ? Sur le plan philosophique, c’est affirmer que l’être humain a une dignité propre, qui ne dépend ni de son utilité, ni de sa richesse, ni de sa force ; c’est affirmer aussi que la personne humaine est douée de raison et de liberté, donc responsable de ses actes ; c’est enfin affirmer que la société, la politique et la science doivent être au service de l’homme, et non l’inverse. Ces concepts, bien enracinés dans l’anthropologie chrétienne, correspondent à l’affirmation de foi que chaque être humain est créé à l’image de Dieu et que la dignité humaine est donc inaliénable, même en situation de faiblesse (maladie, pauvreté, vieillesse ou faute). Sur le plan juridique, l’humanisme signifie que le droit existe pour protéger la personne humaine, et non seulement pour organiser le pouvoir. Cela implique notamment le refus des lois qui traitent l’homme comme un simple objet (marchandise, outil, donnée), notamment dans les relations de production. Il s’agit là d’une critique des systèmes juridiques purement techniques ou utilitaristes, comme de l’idée que « tout ce qui est légal est juste ». Comme on le voit, c'est sur des principes bien clairs que l'Eglise fait reposer ses jugements. Certains estiment que notre époque est "apocalyptique" et voient dans ce qui se passe un signe du "temps de la fin". Mais il n'est pas besoin d'aller si loin pour en juger. Comme l'assure saint Augustin, maître à penser du pape Léon XIV, les hommes sont libres, responsables et redevables de leurs actes. C'est à leurs fruits qu'ils seront jugés. Ce qui n'empêche pas notre époque d'être effectivement inquiétante.