


N’allez pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Le régime de Téhéran n’est pas tombé ; et quand bien même il serait fragilisé, il ne vacille pas. Si les manifestations et les émeutes déclenchées dans les villes d’Iran sont à l’honneur des universitaires, des femmes, des bazaris comme des autres strates de la société, c’est à se demander si elles ont dépassé en ampleur celles qui avaient déboulonné le Chah en 1979.
Mais ces convulsions et protestations peuvent soudain atteindre une gravité insoupçonnée, et il ne serait pas illusoire de parier sur leur succès comme n’hésite pas à le déclarer le chancelier allemand.
Et même en cas de frappe israélienne ou américaine !
Il n’empêche qu’on n’assistera pas de sitôt à la débandade de l’élite politico-cléricale iranienne, ni à celle de ses mamelouks que sont les pasdarans et les bassidjis *. Ce ne sont pas des gens à prendre la poudre d’escampette face à des protestataires désarmés. Et puis, l’ayatollah Khamenei, même diminué par la maladie, n’est pas le Premier ministre Mohammad Mossadegh qu’un coup d’État fomenté en 1953 par la CIA américaine et le MI6 britannique avait aisément renversé pour réinstaurer Mohammad Reza Pahlavi. Alors à moins que le régime ne se retourne contre lui-même, c’est sur les barricades que se jouera l’avenir du pays.
Les pontes du régime ne vont pas renoncer à leur ascendant et les Gardiens de la Révolution n’ont qu’une envie : celle d’en découdre avec l’ennemi intérieur. Tout ce beau monde a trop à perdre d’une alternance au pouvoir. Et puis ayant trempé dans la corruption et la répression, où les barons et piliers de l’Etat trouveraient-ils refuge ? En Chine ou en Fédération de Russie, le Venezuela leur étant supposément interdit ?
Cependant, sous la menace extérieure, la classe dirigeante peut jeter du lest. Elle peut aller jusqu’à réduire l’autorité du Guide suprême, ou même céder sur le nucléaire, mais elle ne lâchera pas pour autant le pouvoir. Soyons clairs, une malveillante cyberattaque ou même un bombardement américain, sans engagement de troupes au sol, ne sont pas en mesure d’abattre le régime honni. Alors, encore une fois, ce sera au peuple qui a investi les rues d’emporter la victoire à l’arraché.
Une guerre civile asymétrique au départ, comme ce fut le cas en Syrie, est donc probable. Et là, il ne faudrait pas exclure une intervention russe et/ou chinoise, ne serait-ce que pour faire pendant à l’ingérence israélienne et américaine.
Et le Liban alors ?
Cela dit, on n’est pas sorti de l’auberge : si le sang doit être versé dans les provinces de la République islamique, autant s’attendre à une déflagration au Liban. Car si jamais il se voit menacé en son siège même, le régime des mollahs n’hésitera pas à embraser le Proche-Orient dans son entièreté.
Oui, une décision suicidaire n’est pas à écarter de la part de ceux qui ont dégringolé la pente en moins de deux ans et qui vivent un état effarant de déni.
D’où l’appel à veiller et à rester vigilant !
*Si leur potentiel actuel atteint les 200.000 soldats, il ne faut pas perdre de vue « qu’au moins 2 millions de pasdaran, et autant de bassidji, ont connu la terrible expérience du front. Cette fraternité d’armes explique l’influence ultérieure de leurs réseaux de solidarité de vétérans démobilisés dans l’ensemble du corps social ». Jean-Paul Burdy, « Iran : Une militarisation du régime par les Gardiens de la Révolution », Magazine Moyen-Orient, 10 janvier 2024