


Ce n’est pas une tragédie grecque à trois actes qui s’est jouée devant nous, mais bel et bien le vécu, le réel, l’actuel, l’avilissant, l’impardonnable. En moins de deux semaines, nous avons vu défiler tout à tour sur nos écrans un vaudeville, une situation surréelle et une catastrophe humaine. Trois épisodes, différents l’un de l’autre, qui exhibent, manifestent et dénoncent néanmoins le mal quotidien qui ronge ce pays exsangue qu’est le Liban d’aujourd’hui.
La foire aux cancres
«Que peut-il y avoir de commun entre cet homme et le peuple, entre ce gros bourgeois parvenu, ventru, aux bars de poussah, et un homme qui travaille… Et n’est-ce pas la plus grande misère de ce temps, que ce soit un tel homme qui parle pour le peuple, qui parle dans le peuple, qui parle du peuple.»
Ces paroles de Charles Péguy dans son essai L’Argent adressées à Jean Jaurès, son mentor d’antan, s’appliquent parfaitement à la grande majorité des représentants du peuple qui aspirent, à n’importe quelle occasion et sous n’importe quel prétexte, à défendre (?) les «intérêts» de leurs électeurs. Et pourtant, dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, ou même une partie de la vérité, aussi ennuyeuse, aussi triste ou dure à avaler qu’elle puisse paraître, ne semble pas être de leur credo. Mais est-ce vraiment surprenant, et faut-il s’attendre à mieux?
Durant trois journées, nous avons eu droit à une performance et à un spectacle loufoque, dérisoire, burlesque, honteux, qui faillit même tourner au pugilat. Non ce n’était pas une comédie de Feydeau, mais bien les débats parlementaires sur le budget de 2026. Des personnages qui déblatèrent des généralités, des mensonges, des inexactitudes et contre-vérités; d’autres qui pour calmer la colère justifiée de manifestants aux portes du Parlement, ou pour grapiller quelques voix de plus aux prochaines élections, proposent sans aucune étude préalable d’augmenter les salaires des retraités de l’armée, sans oublier comme il se doit les moralisateurs qui montent au créneau et pérorent des inepties ou ceux qui acceptent tout bonnement un budget mal ficelé, injuste et abracadabrant, alors que leurs représentants au gouvernement s’y opposent. Allez comprendre.
Et le tout dans une ambiance de basse-cour, où nos poules s’interpellent, jacassent et caquètent alors que le coq au perchoir semble dépassé; à un point tel qu’il ordonne d’interrompre de suite la transmission télévisée pour deux raisons éventuelles: épargner au poulailler encore plus d’humiliation aux yeux du monde entier, ou passer en catimini des décisions impopulaires.
En somme, un véritable charivari, où chacun à qui mieux mieux pousse des cris d’orfraie, s’indigne, gesticule bruyamment et crie au scandale alors que le peuple subit, trinque et ne bronche toujours pas. «Quand la vérité est coûteuse, le mensonge devient efficace», disait Platon en parlant de démocratie. Notre Parlement de la Honte en est la preuve flagrante.
Un spectacle ubuesque
Fallait-il croire au père Noël lorsque le chef de l’armée débarqua à Washington? Ou bien la mission qui lui était conférée était a priori minée et destinée à couler sur les rives du Potomac? S’agissait-il d’un manque de préparation ou de psychologie, de naïveté de sa part, ou était-ce tout simplement un traquenard dans lequel Heykal tomba? L’état-major de l’armée est-il à ce point noyauté par le Hezbollah, et la volonté de tenir tête une fois pour toute à la milice n’existe pas réellement? Il n’y a aucun doute que la réponse du commandant en chef des forces armées à la question du sénateur Graham sera sujette à de nombreuses interprétations, et fera couler encore beaucoup d’encre, mais elle pourrait malheureusement et éventuellement être porteuse de nouveaux problèmes et de complications sévères dont notre pays n’a nul besoin.
Nous avons donc le droit, sinon l’obligation, de nous poser ces quelques questions, au vu non seulement des besoins urgents de l’armée, de la crédibilité et de l’autorité de l’État, mais en particulier de l’espoir que tout Libanais sincère portait envers la réussite de cette mission qui je l’espère ne finira pas en queue de poisson.
«Quand quelqu’un désire la santé, il faut d’abord lui demander s’il est prêt à supprimer les causes de sa maladie», affirmait Hippocrate. Quand on quémande l’aide d’autrui, on ne peut pas se permettre de faire la fine bouche ou de jouer au plus malin. La vérité même de Lapalisse. Graham envoyait-il en fait un message clair à l’État libanais par le biais de son représentant?
Il aurait été pourtant aisé au général de procéder avec tact et habileté (plusieurs réponses acceptables étaient possibles), et non de réagir du tic au tac à la question piège du sénateur dont on connaît la position envers Israël; une conviction profonde qu’il ne cherche nullement à cacher. Même Darin Lahoud, membre du congrès d’origine libanaise et qui porte le Liban en son cœur, avait été très clair dans ses propos au sujet du Hezbollah. Et pourtant patatras!
Il est évident que nous avons encore raté une occasion en or de faire table rase du passé, d’affirmer notre volonté réelle de prendre notre destin en main, et d’entamer ainsi un nouveau chapitre plus prometteur. Gageons que ce spectacle surréel auquel nous avons assisté ne se répercutera pas nocivement sur nous tous. Il en va du destin d’un pays où l’improbité et l’inégalité règnent, et d’une population appauvrie, éreintée, désespérée et à bout de souffle. Le scepticisme reste donc de rigueur jusqu’à nouvel ordre!
L’hécatombe tripolitaine
Mais dans quelle jungle vivons-nous? C’est vrai que l’on se pose tous les jours la même question mais ce qui s’est déroulé dernièrement à Tripoli est non seulement une catastrophe humaine, mais aussi et surtout le résultat d’un laisser-aller criminel et d’une corruption rampante à tous les échelons. Un cataclysme de cette ampleur aurait fait sauter de nombreuses têtes dans un pays qui se respecte. Certains de nos ministres et hauts responsables auraient dû rendre leur tablier, et d’autres jetés en prison. Triste tableau qui illustre l’état de déliquescence, de décomposition avancée et d’injustice qui prévalent dans le pays.
Cioran disait d’un ton caustique que «ce qui est fâcheux dans les malheurs publics, c’est que n’importe qui s’estime assez compétent pour en parler». Les députés de la ville sont très forts pour monter au créneau, passer sur les antennes, bomber le torse et accuser l’État de négligence. Mais où étaient-ils lorsque le drame frappa une première fois la capitale du Nord il y a quelques semaines? Idem pour l’État.
Les millionnaires tripolitains qui auraient pu contribuer à réhabiliter des immeubles à risque étaient aussi aux abonnés absents. Malgré la sonnette d’alarme et en dépit des menaces d’effondrements de dizaines d’habitations, aucune action sérieuse pour remédier au problème n’eut lieu. Personne ne bougea le doigt. Et la catastrophe endeuilla à nouveau la ville le 8 février. Aujourd’hui, on continue de dénombrer les morts et les blessés, tous victimes de l’irresponsabilité et du m’en fichisme d’une administration sclérosée et pourrie.
Au risque de déplaire à tous les afficionados du Hezbollah, il ne suffit pas de caresser les habitants du Sud dans le sens du poil, quitte à négliger le reste du territoire. Certes, cette partie du pays ravagée par l’irresponsabilité de la milice armée mérite l’attention de l’État, mais nullement aux dépens d’autres régions sinistrées qui ont aussi urgemment besoin de fonds, d’assistance sérieuse, de protection, de bienveillance étatique. Tripoli n’en est qu’un exemple. L’urgence frappe aux portes et les risques d’un mécontentement populaire aux conséquences imprévisibles pourrait tôt ou tard surprendre les autorités. La colère gronde et cette ville, trop longtemps (et sciemment) abandonnée à son sort et laissée pour compte, a son mot à dire. Colmater les brèches ou se contenter de rafistolages ne sert plus à rien. L’état d’urgence et un sérieux plan de sauvetage pour palier au pire sont requis.
Voltaire considérait que «la politique est le moyen pour des hommes et des femmes sans principes de diriger des hommes et des femmes sans mémoire». Je souscris avec des pincettes à la première partie de sa pensée, car je reste convaincu qu’il existe chez nous des hommes et des femmes à principe et de bonne volonté. Par contre, je tends à approuver le reste de sa pensée. Notre situation sur le plan politique en est la parfaite illustration, puisqu’à ce jour, nous prenons toujours les mêmes et recommençons.
Est-on à ce point assujettis ou amnésiques? Le désir constant de nos polichinelles locaux à se jouer de nous n’a-t-il pas démontré ses propres limites? Leur performance désastreuse n’est-elle pas sujette à réflexion? Sommes-nous donc destinés à tomber éternellement de Charybde en Scylla? Matière à réflexion.