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Diachronia

Crise, catastrophe et ébranlement du monde (7/7)
Por
Wissam Saadé
Publicado
juil. 11, 2026 - 13:57

Cet essai propose une traversée des figures de la crise et de la catastrophe, depuis les cosmologies anciennes jusqu’à l’expérience vécue du bouleversement du monde. En croisant les héritages grecs, bibliques, indiens et la pensée de Jan Patočka, il interroge la manière dont les civilisations ont pensé le désordre, l’effondrement, l’irréversible et la possibilité même de l’action lorsque le sens vacille. Publié ici en sept chapitres-articles, ce texte suit un fil exigeant mais essentiel: comprendre si la catastrophe est une rupture soudaine, une lente désagrégation du monde, ou la vérité profonde de notre temps. En voici la septième et dernière partie. Régimes de l’ébranlement: Patočka, le Puruṣa et la question du Front à l’époque algorithmique Or, à chacun de ses régimes sa propre trame de l’ébranlement, dans la lignée de pensée qui s’inspirerait de Jan Patočka (1907-1977). Pour mesurer la portée d’une telle affirmation, il convient d'abord de situer le geste philosophique du phénoménologue tchèque. Disciple d’Edmund Husserl et de Martin Heidegger, Patočka n’a pas pensé le monde depuis le confort abstrait d'une chaire universitaire, mais à l'épreuve des bouleversements politiques et de la saturation idéologique du XX e siècle. Co-fondateur et porte-parole de l'initiative citoyenne de la Charte 77 à Prague — un engagement éthique pour la légalité et les droits humains qui lui coûta la vie —, il forge dans ses Essais hérétiques sur la philosophie de l'histoire le concept radical d’«ébranlement» [1] . Loin d'être une simple réaction politique, l'ébranlement désigne une transformation du rapport du monde à lui-même dans l’expérience historique. Avant toute secousse, l’homme habite le «monde de la vie» ( Lebenswelt ) quotidien, dominé par le souci de la survie, du confort et de la gestion technique : un espace fonctionnel où les objets et les rôles s'enchaînent sans qu'aucun sens ultime ne soit jamais interrogé [2] . L’ébranlement survient lorsque cette structure d’évidences pratiques se fissure [3] . Le monde ne disparaît pas, mais il cesse d’être immédiatement intelligible comme allant de soi, obligeant l’homme à passer de la simple subsistance biologique à l'existence spirituelle nue [4] . Pour Patočka, cet ébranlement s'enracine concrètement dans l'expérience de la déflagration historique et du péril extrême. Ce geste hérite directement, tout en le subvertissant, de la genèse du Dasein heideggerien, elle-même hantée par le traumatisme de la Première Guerre mondiale. En effet, le concept heideggerien d' Unheimlichkeit (l'inhospitalité, le fait de se découvrir sans abri) trouvait son ancrage historique secret dans l'expérience de la tranchée, où le monde familier s'effondrait pour laisser place à la contingence brute de la mort. Chez l'un comme chez l'autre, la catastrophe joue le rôle d'un opérateur phénoménologique majeur: elle brise l'ustensilité du monde. Face au péril, les objets cessent de servir, les routines s'interrompent et les discours officiels perdent leur vernis de vérité. Le Dasein heideggerien fait alors l'expérience de l'angoisse devant le Néant, tandis que l'ébranlé patočkien est projeté face à sa propre finitude radicale. Dans les deux cas, le monde reste là, mais son intelligibilité immédiate s'est effondrée, arrachant l'individu aux bavardages et aux évidences lénifiantes du «On» ( Das Man ) [5] . C'est pourtant dans l'issue de cette crise que Patočka se détache radicalement de son maître allemand, opérant une bifurcation éthique décisive. Chez Heidegger, la sortie de l'inauthenticité se résout dans une ontologie monadique: l'être-pour-la-mort isole le Dasein , car personne ne peut mourir à ma place. L'authenticité s'y acquiert dans une «résolution» ( Entschlossenheit ) souveraine, tragique et solitaire, où le sujet assume son destin propre. Cette prééminence de la décision pure, coupée d'une exigence éthique universelle, est précisément ce qui permit historiquement à Heidegger de verser dans l'illusion d'une résolution collective incarnée par un destin national-socialiste. À l'inverse, Patočka montre que la catastrophe ne sépare pas les hommes, mais qu'elle fonde une communauté paradoxale. Le paroxysme de la violence engendre un saut hors de la Force: l'ébranlé n'est pas simplement celui qui éprouve la peur physique de mourir, mais celui qui comprend soudain que la guerre, l'organisation technique et les conflits d'intérêts sont des idoles vides. Parce que les victimes de la catastrophe partagent la même dénudation, elles se reconnaissent mutuellement comme des êtres de liberté, définitivement soustraits à l'empire de la Force. Dès lors, si l'on déploie cette pensée phénoménologique à travers différents «régimes cosmologiques» — c'est-à-dire les manières historiques dont le monde se donne et s'ordonne —, force est de constater que chaque époque possède sa propre vulnérabilité ontologique. Un régime ne se définit pas seulement par ses outils ou ses crises internes, mais par la trajectoire spécifique de son ébranlement. Dans le régime cyclique, proche des temporalités mythiques ou du saṃsāra , où la stabilité repose sur la répétition cosmique, l’ébranlement prend la forme de la rupture du retour. C'est le vertige d'une fissure dans la certitude même du recommencement. Dans le régime eschatologique, tendu vers une promesse de salut ou de dénouement linéaire, l'ébranlement s'incarne dans l’indécidabilité de la fin, laissant l'homme face au vide d'une attente suspendue, privée de sa résolution divine. Dans le régime chaotique, où l'ordre politique et conceptuel tente de contenir les forces primordiales, l'ébranlement se manifeste par la résurgence du non-formé au cœur même du formé, révélant la précarité fondamentale des constructions humaines [6] . Dans le régime algorithmique contemporain, caractérisé par la calculabilité intégrale du réel et la prétention au contrôle technique total, l’ébranlement ultime réside dans l’excès de l’imprévisible sur le calculable. C'est le moment précis où le contingent brise l'illusion de la maîtrise cybernétique [7] . C’est lorsque la catastrophe ou le péril extrême brise cette ultime carapace technique que s'opère la véritable percée métaphysique. Projeté face au Néant, l'individu s'allie à ses pairs pour donner naissance à la «solidarité des ébranlés». Contrairement aux alliances politiques classiques, qui s'unissent par intérêt matériel ou contre un ennemi commun, cette solidarité rassemble ceux qui n’ont plus d’intérêts à défendre — ni patrie, ni classe, ni pouvoir —, mais seulement leur dignité nue. L'ébranlé patočkien ne cherche pas à maîtriser son destin ni à clore l'histoire par une décision de puissance ; il maintient ouverte la blessure de la catastrophe pour y puiser une résistance éthique universelle. En fin de compte, cette rencontre redéfinit le sens du Sacré. Le sacrifice de l'ébranlé n’est jamais un investissement utilitaire pour une victoire idéologique future ; il s'offre comme un témoignage pur face à l'absurde, un acte qui «ouvre» le monde au lieu de le refermer sur des certitudes dogmatiques. La structure du sacrifice de l'ébranlé telle que Patočka la déploie — un don pur, sans calcul de réciprocité, qui «ouvre» le monde plutôt qu'il ne le referme — trouve une résonance profonde dans la notion védique de yajña (यज्ञ), le sacrifice cosmique. Dans le Ṛgveda (X.90), l'hymne Puruṣasūkta décrit la création du monde entier comme le résultat du démembrement sacrificiel du Puruṣa (पुरुष), l'Homme cosmique primordial: le cosmos naît non d'un acte de volonté ou de pouvoir, mais d'un offrande totale de soi, sans reste ni retour [8] . Il n'est pas accompli pour obtenir quelque chose — mais il est la condition de possibilité de l'ordre du monde lui-même. La parenté avec le sacrifice de l'ébranlé patočkien est saisissante : dans les deux cas, ce qui est offert n'est pas un bien particulier mais l'existence elle-même, et cet acte a une portée cosmologique, non simplement morale ou politique. En refusant de négocier son existence sur le plan de l'avoir ou du pouvoir pour s'installer courageusement sur celui de l'être, l'ébranlé accède à la «Vie dans la Vérité» [9] . Il ne cherche pas à rétablir une «paix» illusoire — qui n'est souvent que le nom de la mobilisation technique passive —, mais à sauvegarder la clarté douloureuse acquise dans la déchirure. Cette trame phénoménologique fait de la solidarité des ébranlés l'unique force spirituelle capable de faire face à la nuit nihiliste de la modernité. Dans l’ontologie de Patočka, la solidarité des ébranlés trouve son paradigme dans l’expérience du Front. Elle demeure indissociable de la proximité effective de la mort et de l’arrachement à la quotidienneté qu’opère la confrontation brutale avec la finitude. Or, dans un monde hypernumérisé, la structure même de l’expérience se trouve altérée: la technique ne se borne plus à administrer la survie — cette «vie nue» dont parlait Agamben —, elle colonise désormais l’horizon même de la présence. Le sacrifice du Puruṣa supposait un démembrement réel, une matérialité irréductible de l’offrande. Le numérique, à l’inverse, tend vers la désincarnation. Dès lors, la «solidarité des ébranlés» risque de se dissoudre dans une simple «connectivité des indignés», où l’engagement n’engage plus véritablement le corps, mais seulement sa projection imaginale. L’exposition au risque cède la place à la mise en scène de soi ; la communauté de destin se transforme en agrégation de profils. Dans ce contexte, l’expérience du Front ne disparaît pas ; elle se déplace. Elle consiste désormais à préserver des zones d’ombre, des espaces d’opacité ontologique où l’existence échappe à sa propre mise en données, à sa réduction en flux quantifiables et en informations exploitables. Le Front ne se situe plus seulement sur la ligne de feu, mais à la frontière où se joue l’irréductibilité de l’humain face à la numérisation intégrale de l’être : celle du corps devenu image, puis de l’image elle-même réduite à la circulation d’un simulacre sans épaisseur hylémorphique, privé de son hylè comme de sa potentia . Ce qui subsiste alors n’est plus la présence, mais sa trace abstraite et calculable. Le Front devient ainsi le lieu d’une résistance à la transparence absolue. Dans l’Inde védique, le Ṛta , ordre cosmique du monde, se maintenait à travers l’énigme irréductible du sacrifice. À l’inverse, la rationalité technique contemporaine tend à abolir toute part d’ombre, à dissiper tout mystère dans l’univocité du calcul. Là où le sacrifice ouvrait une brèche vers ce qui excède la maîtrise humaine, l’algorithmisation du réel aspire à refermer cette brèche, en ramenant l’être lui-même à l’horizon de sa prévisibilité. Le véritable Front de notre temps pourrait dès lors se situer précisément en ce point: dans la sauvegarde de ce qui, en l’homme et dans le monde, demeure réfractaire à toute opération de calcul. Mais cette entreprise de clôture porte en elle sa propre contradiction. À mesure que s’étend la promesse d’une maîtrise intégrale du réel, s’approfondit une frustration proportionnelle à l’impossibilité d’abolir définitivement l’indétermination constitutive de l’existence. Plus la technique prétend neutraliser l’événement, plus elle se heurte à ce résidu irréductible qui échappe à ses modèles. La transparence absolue devient alors l’horizon d’un désir condamné à ne jamais s’accomplir. De cette tension naît une dynamique d’accélération où la quête de contrôle se précipite elle-même vers la catastrophe qu’elle entendait conjurer. Une telle perspective n’est pas sans rappeler certaines intuitions de la pensée indienne relatives au Kali Yuga . L’âge sombre n’y apparaît pas seulement comme une période de déclin, mais aussi comme le moment où les contradictions d’un cycle historique atteignent leur point de saturation. La catastrophe n’y est pas un accident extérieur venant interrompre l’ordre du monde ; elle constitue l’accomplissement même d’une logique devenue incapable de se limiter elle-même. Pourtant, à mesure qu’elle approche, elle se trouve déjà, dans un certain sens, dépassée. Car l’extrême proximité de la dissolution dévoile simultanément les limites de ce qui prétendait s’ériger en totalité. Ainsi, le mouvement qui semble courir vers la clôture finale rencontre paradoxalement ce qu’il ne peut absorber: une transcendance négative, une réserve d’être irréductible à toute formalisation. Dans la perspective du Kali Yuga , la fin n’est jamais une fin absolue ; elle est le point où l’épuisement d’une forme rend à nouveau possible l’apparition d’un autre commencement. La catastrophe demeure réelle, mais elle cesse d’être ultime. Ce qui se révèle alors, au cœur même de l’effondrement annoncé, n’est pas la victoire définitive du calcul, mais son impossibilité métaphysique. Là où tout semblait devoir être réduit à la transparence, subsiste encore l’ombre ; là où l’être paraissait intégralement converti en information, demeure un reste inassimilable. C’est peut-être dans la fidélité à ce reste que se joue désormais la véritable solidarité des ébranlés. [1] Jan Patočka, Essais hérétiques sur la philosophie de l'histoire , trad. Erika Abrams, préf. Paul Ricoeur, Lagrasse, Verdier, 1981. La notion d' ébranlement ( otřes en tchèque) apparaît principalement dans les essais V et VI de l'ouvrage (pp. 102-118, éd. 1999), consacrés aux guerres du XX° siècle comme expérience limite, et se prolonge dans la notion solidaire de «solidarité des ébranlés» — formule par laquelle Patočka désigne le lien éthique et politique unissant ceux qui ont traversé l'expérience du front et de la mort imminente. Dans la tradition sanskrite, un tel ébranlement renvoie à la notion de saṃvega (संवेग) — secousse existentielle soudaine, choc de lucidité provoqué par la confrontation avec la souffrance ( duḥkha , दुःख), l'impermanence ( anitya , अनित्य) ou la mort imminente ( maraṇa , मरण). Dans les textes bouddhistes et jaïns, saṃvega est précisément ce qui ébranle l'existence ordinaire ( saṃsāra , संसार) et ouvre à une vie authentique. Or, saṃvega s'inscrit dans une sotériologie: il est une étape sur un chemin balisé vers la délivrance ( mokṣa , मोक्ष). L' otřes n'a pas de telos sotériologique — il est une structure ontologique de l'existence historique, non un moment d'un parcours spirituel. Autrement dit: saṃvega est un choc intérieur qui libère de l'histoire ; l' otřes est un choc collectif qui engage dans l'histoire. [2] La notion de Lebenswelt (« monde de la vie ») est centrale dans la phénoménologie husserlienne tardive. Voir Edmund Husserl, La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale , trad. Gérard Granel, Paris, Gallimard, coll. «Tel», 1976 ; notamment §§ 33-55, pp. 143-225. Patočka hérite directement de ce concept, qu'il radicalise en lui ôtant son ancrage subjectif-transcendantal pour en faire un champ d'expérience pré-personnel et historique. [3] La formule «structure d'évidences pratiques» renvoie à ce que Patočka nomme, à la suite de Heidegger, le régime de la Verfallenheit (la «déchéance» ou «échéance»), soit l'absorption de l'existence dans le On ( das Man ) quotidien. Voir Martin Heidegger, Être et Temps , trad. François Vezin, Paris, Gallimard, 1986 (éd. originale: Sein und Zeit , Halle, Max Niemeyer, 1927), §§ 35-38, pp. 195-220. [4] Jan Patočka, op. cit. , pp. 102-118. Cette opposition structure l'ensemble des essais V et VI, où Patočka articule le passage du premier mouvement de l'existence (l'ancrage, Verankerung ) — dominé précisément par le souci de la survie et du confort — au troisième mouvement, celui de la percée ( Durchbruch ) vers l'existence authentiquement historique. Sur la théorie des trois mouvements de l'existence, voir également Jan Patočka, Le Monde naturel et le mouvement de l'existence humaine , trad. Erika Abrams, Dordrecht, Kluwer, 1988. [5] Sur l'ancrage historique secret de l' Unheimlichkeit heideggerienne dans le traumatisme de la Première Guerre mondiale, voir Rüdiger Safranski, Heidegger et son temps , trad. Isabelle Kalinowski, Paris, Grasset, 1996, pp. 120-145 ; ainsi que la lecture de Françoise Dastur, Heidegger et la question du temps , Paris, PUF, coll. «Philosophies», 1990. Sur la notion d' Unheimlichkeit elle-même, voir Martin Heidegger, Être et Temps , trad. François Vezin, Paris, Gallimard, 1986, §§ 40 et 58, pp. 230-238 et 310-320. La différence décisive entre les deux penseurs tient au statut de la catastrophe: chez Heidegger, l'angoisse ( Angst ) devant le Néant demeure une structure existentiale formelle — elle révèle la finitude du Dasein comme tel, indépendamment de tout contenu historique déterminé. Patočka, au contraire, refuse cette neutralisation: l'ébranlement ( otřes ) est irréductiblement historico-politique, noué à la guerre du XX° siècle comme événement singulier et collectif. Ce faisant, Patočka accomplit un geste de concrétisation de l'analytique existentiale heideggerienne: là où Heidegger pense la crise comme révélateur ontologique universel, Patočka la pense comme fait civilisationnel daté, porteur d'une responsabilité éthique que l'ontologie formelle ne peut assumer seule. Sur cette subversion critique de Heidegger par Patočka, voir Etienne Tassin, «La Communauté des ébranlés», in Marc Richir et Etienne Tassin (dirs.), Jan Patočka. Philosophie, phénoménologie, politique , Grenoble, J. Millon, 1992, pp. 135-158 ; et Paul Ricoeur, préface aux Essais hérétiques , op. cit. , pp. 7-14. [6] Sur le régime chaotique et la tension entre forme et informe dans les cosmogonies primordiales, voir Paul Ricœur, La Symbolique du mal , Paris, Aubier, 1960, pp. 179-230, consacré aux mythes de chaos et de création. Ricœur analyse ce qu'il nomme le «mythe de la création dramatique» — dont le Enûma Eliš babylonien constitue le paradigme — comme structure symbolique fondamentale où l'ordre cosmique naît d'un combat contre le chaos primordial. Tiamat, la puissance de l'informe et des eaux indifférenciées, doit être vaincue et démembrée par Marduk pour que le monde formé ( cosmos ) puisse exister. Ce que Ricœur met en lumière, c'est que dans ce type de régime, le mal n'est pas secondaire ni adventice: il est co-originel à la création, inscrit dans la structure même du réel. L'ordre ne triomphe jamais définitivement du chaos — il le contient, le refoule, mais ne l'abolit pas. La résurgence du non-formé au cœur du formé est ainsi une menace structurelle permanente, non un accident. Cette lecture ricœurienne dialogue directement avec celle de Hermann Gunkel, Schöpfung und Chaos in Urzeit und Endzeit (Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1895), qui avait le premier mis en évidence la continuité entre cosmogonie et eschatologie dans les mythes sémitiques : le chaos des origines ( Tehom , תְּהוֹם, l'abysse des eaux dans la Genèse) revient à la fin des temps comme menace eschatologique — ce qui souligne que le «régime chaotique» et le «régime eschatologique» ne sont pas étrangers l'un à l'autre, mais deux faces d'une même angoisse cosmologique. Pour une lecture comparatiste élargie aux cosmogonies védiques — où Vṛtra (वृत्र), le dragon de la sécheresse et de l'obstruction, doit être vaincu par Indra pour que les eaux et la lumière se répandent ( Ṛgveda , I.32) —, voir Jan Gonda, The Vision of the Vedic Poets , La Haye, Mouton, 1963, pp. 85-120 ; et plus généralement Georges Dumézil, Heur et malheur du guerrier , Paris, PUF, 1969, pp. 67-98, sur la fonction cosmogonique du combat contre l'informe dans les traditions indo-européennes. Sur la persistance philosophique de cette structure dans la pensée contemporaine, voir également Hans Blumenberg, La Légitimité des Temps modernes , trad. Marc Sagnol, Jean-Louis Schlegel et Denis Trierweiler, Paris, Gallimard, 1999, pp. 125-180, qui analyse comment la modernité tente — et échoue — à liquider définitivement l'angoisse du chaos primordial en la rationalisant sous la forme du «problème» soluble. [7] Bernard Stiegler, La Technique et le Temps , t. I: La Faute d'Épiméthée , Paris, Galilée, 1994 ; ainsi que Antoinette Rouvroy, « La "gouvernementalité algorithmique" et les perspectives d'une politique critique du web », Réseaux , n° 177, 2013, pp. 163-196, qui analyse précisément les limites de la calculabilité intégrale face à l'irréductible contingence du réel. [8] Wendy Doniger (trad.), The Rig Veda: An Anthology , New York, Penguin Classics, 1981, X.90 ( Puruṣasūkta ), pp. 31–33. [9] La «vie dans la vérité» est un concept central de la pensée de Patočka, désignant une manière d’exister qui ne se réduit pas à l’adaptation aux exigences de la survie, de l’utilité ou de la conformité sociale, mais qui consiste à assumer lucidement la vérité de la condition humaine telle qu’elle se révèle dans les situations limites (crise historique, confrontation à la finitude, effondrement des évidences). Elle implique un déplacement de l’existence hors du régime de l’illusion stabilisatrice vers une ouverture à la vérité, comprise non comme possession d’un savoir, mais comme exposition risquée à ce qui se dévoile dans l’ébranlement du sens. Cette vie dans la vérité s’oppose ainsi à la «vie dans la non-vérité», dominée par la technicisation, la passivité et l’oubli du sens. La «vie dans la vérité» ne se laisse pas comprendre comme un état de stabilité opposé à la «vie dans la non-vérité», mais comme une tension constitutive de l’existence ébranlée elle-même. Le vécu patočkien est ainsi traversé par une dynamique de déstabilisation et de reprise: l’ébranlement ne conduit pas simplement à la chute ou à la résignation, mais ouvre la possibilité d’une conversion du mode d’exister, où l’homme, arraché aux formes de la quotidienneté rassurante, demeure néanmoins exposé à la tentation du retour à la fermeture. L’«ébranlé» habite ainsi un entre-deux existentiel, où la vérité n’est jamais possédée, mais toujours à soutenir contre la pente de la réassurance, de l’oubli ou de la réduction technique du monde.

Crise, catastrophe et ébranlement du monde (6/7)
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Wissam Saadé
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juil. 9, 2026 - 15:15

Cet essai propose une traversée des figures de la crise et de la catastrophe, depuis les cosmologies anciennes jusqu’à l’expérience vécue du bouleversement du monde. En croisant les héritages grecs, bibliques, indiens et la pensée de Jan Patočka, il interroge la manière dont les civilisations ont pensé le désordre, l’effondrement, l’irréversible et la possibilité même de l’action lorsque le sens vacille. Publié ici en sept chapitres-articles, ce texte suit un fil exigeant mais essentiel: comprendre si la catastrophe est une rupture soudaine, une lente désagrégation du monde, ou la vérité profonde de notre temps. En voici la sixième partie. La décision et la guerre : Arjuna, figure épique du Mahābhārata , face à Carl Schmitt Conjurer la catastrophe? Elle ne se combat pas: elle gravite, elle hante, elle s’infiltre dans les formes mêmes de la raison. Dissocier crise et catastrophe? Peut-être n’est-ce plus possible: l’une s’est muée en rythme, l’autre en horizon. Ce que nous appelons gouverner se réduit alors à cet art fragile: demeurer sur la ligne d’incertitude où le monde oscille entre sa fin et son recommencement. La thèse schmittienne selon laquelle «est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle» érige la crise en moment de vérité du politique, mais cette élévation ne se comprend pleinement que si on la replace dans l’horizon plus vaste de la catastrophe. L’état d’exception ne surgit jamais, chez Schmitt, comme un simple accident affectant un ordre autrement stable: il se déploie toujours contre la toile de fond d’une menace — réelle ou anticipée — d’effondrement de l’ordre juridique et institutionnel. La catastrophe remplit ainsi une fonction herméneutique essentielle: elle constitue la condition d’intelligibilité de la crise, justifiant la nécessité d’une décision souveraine capable de conjurer la dissolution du politique dans l’anomie [1] . Dans cette perspective, le vocabulaire de l’urgence, de la nécessité, du péril existentiel ne sert pas seulement à décrire une situation extrême: il contribue à produire la scène où la souveraineté peut apparaître. La catastrophe devient moins un événement empirique qu’une mise en forme conceptuelle, un seuil dramatique où le politique est ramené à sa pure possibilité. L’exception, loin d’être contingente, fonctionne comme un dispositif qui reconduit continuellement le droit à son origine extra‑normative: l’acte de décider. Cette dramaturgie appelle toutefois une prise de distance critique. En identifiant la catastrophe comme moment fondateur du politique, Schmitt tend à naturaliser une vision du monde où la survie collective serait en permanence menacée, légitimant ainsi une capacité décisionnelle sans véritables limites. Un tel schéma occulte la possibilité que les ordres juridiques intègrent des mécanismes de résilience interne: procédures graduelles, contrôles institutionnels, normes d’exception encadrées précisément pour éviter qu’une crise ne dégénère en effondrement. En présupposant que seule une décision souveraine peut empêcher la catastrophe, la pensée schmittienne construit une topologie du politique où l’exception devient la clé de voûte implicite de toute normativité. Ainsi, rapportée à la catastrophe, la crise schmittienne apparaît moins comme un fait objectif que comme une structure conceptuelle destinée à légitimer une forme de pouvoir qui s’affirme dans la suspension de la règle. La fragilité révélée par l’exception ne concerne pas seulement l’ordre juridique lui‑même: elle touche la pensée qui en fait l’instrument de la souveraineté. En reliant étroitement décision et catastrophe, Schmitt propose une vision du politique fondée sur l’extrême, au risque de confondre l’exception avec la norme latente de la vie collective. Giorgio Agamben a poussé cette logique à son point de renversement. En soutenant, dans Homo Sacer et État d’exception , que la frontière entre norme et exception s’est dissoute, il affirme que l’état d’exception n’est plus une interruption mais le paradigme actuel du gouvernement [2] . Le souverain schmittien, figure concentrée du pouvoir, cède la place à une administration diffuse de la vie, où la «vie nue» est exposée à un pouvoir indéfiniment extensible. La catastrophe n’est plus une menace extérieure justifiant la décision, mais une structure permanente du politique moderne : un mode de gestion biopolitique qui généralise l’urgence et brouille la distinction même entre légalité et illégalité. Par là, Agamben montre que la pensée de Schmitt, conçue pour penser l’exception, trouve paradoxalement son accomplissement dans un monde où l’exception devient la règle. Dans La crise sans fin. Essai sur l’expérience moderne du temps , Myriam Revault d’Allonnes montre que la crise possède une ambivalence constitutive: elle est à la fois la forme temporelle propre à la modernité — un monde en suspens, traversé par la mutation permanente — et l’indice paradoxal d’un épuisement du politique lorsque cette crise devient permanente. Or, si toute temporalité se confond avec la crise, que reste‑t‑il du moment décisif? Là où Schmitt voyait dans l’exception la scène originaire de la souveraineté, Revault d’Allonnes diagnostique au contraire un effacement du lien qui unissait crise et décision [3] . La krisis , étymologiquement moment du jugement, glisse vers une inertie chronique: au lieu d’ouvrir un espace d’intervention, elle devient l’arrière‑plan indécidable d’un monde gouverné par la gestion. Ce déplacement transforme profondément la structure du politique. La crise n’est plus un événement singulier qui appellerait un acte souverain ; elle devient un état ordinaire, surveillé, quantifié, administré par des dispositifs de prévision et d’optimisation. Sous cette forme, elle cesse de représenter un seuil critique et se mue en une logique de neutralisation : la crise est anticipée, modélisée, absorbée dans des protocoles techniques de régulation. Le politique, dès lors, n’est plus identifié par sa capacité à décider, mais par sa faculté à stabiliser en continu un monde perçu comme intrinsèquement instable. Dans un tel contexte, la catastrophe occupe la place laissée vacante par la crise. Alors que cette dernière est intégrée aux routines de gouvernement, la catastrophe devient la seule forme d’événement susceptible de réactiver le geste décisionnel. Loin d’être une rupture imprévisible, elle constitue un horizon régulateur: un spectre utilisé pour justifier l’exception, pour réintroduire la décision souveraine là où la crise, banalisée, n’en offre plus l’occasion. Ce renversement éclaire la manière dont les pouvoirs contemporains mobilisent la possibilité de l’effondrement — qu’il soit climatique, sanitaire, financier ou sécuritaire — pour légitimer des dispositifs d’exception intégrés à la normalité même de la gouvernance. Ce glissement s’inscrit dans ce qu’on peut appeler un paradigme bio‑datapolitique: une architecture de pouvoir propre à l’âge technoscientifique, où la gestion des vivants et celle des données sont indissociablement liées. Le biologique et le numérique — la vie et l’information — constituent désormais les vecteurs conjoints d’une rationalité orientée vers l’anticipation, la modélisation et la régulation préventive. Il ne s’agit plus seulement, comme dans la biopolitique foucaldienne, de gérer des populations ; il s’agit de produire des environnements calculables, des comportements prévisibles, des risques quantifiés. La techno‑science n’est plus un instrument au service du politique: elle en devient la condition de possibilité, son infrastructure profonde. La biopolitique gère la vie ; la biodatapolitique formalise la vie en données pour la rendre anticipable, modulable et algorithmisable . Ce paradigme trouve des résonances profondes dans la cosmologie du karman , où tout acte ( karman ) s’inscrit comme trace immanente et puissance de rémanence, s’accumulant dans une continuité causale qui excède l’instant de son accomplissement. Le sujet y apparaît moins comme agent autonome que comme nœud d’une chaîne de causalités enchâssées, traversé par des déterminations intégrées qui configurent ses devenirs possibles. Le monde se donne alors comme un tissu de corrélations invisibles mais opératoires, où l’infrastructure du réel est pensée comme intelligibilité relationnelle du devenir — une matrice socio-cosmique où l’action, la conséquence et la disposition des existences s’articulent selon une rationalité à la fois normative, processuelle et profondément stratifiée [4] . Là où la pensée védique articulait une ontologie opératoire du monde à travers le rite, l’âge digital semble instituer une ontologie computationnelle de la réalité, dans laquelle le réel est continuellement produit comme effet de calcul, de modélisation et d’optimisation. Dans un tel univers algorithmique, la crise perd son intensité historique. Elle est désingularisée, dédramatisée, réduite à une variable au sein de systèmes adaptatifs orientés par le traitement continu des signaux faibles — qu’il s’agisse de la santé publique, des marchés, du climat ou de la sécurité. Le politique se réduit à une boucle permanente d’ajustements, de calibrations, de réponses préventives. La catastrophe, en revanche, acquiert une fonction paradoxale: loin d’être simplement l’effondrement redouté, elle devient le ressort imaginaire permettant de naturaliser l’exception, d’automatiser les décisions, d’étendre la logique de la surveillance et du contrôle au nom de l’urgence à venir. Penser l’avenir du politique exige dès lors de réinterroger l’entrelacement entre crise et catastrophe à l’aune du techno‑capitalisme algorithmique. Non pour céder à une vision apocalyptique du présent, mais pour retrouver la possibilité d’une critique qui ne se laisse pas absorber par la déréalisation du pouvoir — un pouvoir qui gouverne moins par des décisions que par des corrélations, moins par le droit que par le calcul, moins par l’événement que par son anticipation indéfinie. La confrontation avec la Bhagavad‑Gītā — ce dialogue philosophico‑spirituel au cœur du Mahābhārata , qui met en scène l’enseignement de Krishna à Arjuna sur l’action, le devoir et la lucidité — permet d’opérer un déplacement décisif dans notre manière de penser la décision, la crise et la catastrophe. Là où Schmitt voit dans la crise la justification d’un pouvoir décisif, le texte indien en fait au contraire le lieu d’un enseignement intérieur. La scène inaugurale — Arjuna paralysé face à l’effondrement symbolique de l’ordre guerrier — constitue bien une crise, mais non une crise schmittienne. Elle n’exige aucune suspension de la norme : elle révèle que l’action ne peut jamais être fondée sur une norme extérieure. La crise est une catastrophe intérieure — dissolution des repères, impossibilité d’agir — qui appelle non un souverain décisionniste, mais un retournement de la perception. La décision véritable ne surgit pas de l’exception, mais de la désidentification. Krishna enseigne à Arjuna que l’acte doit être sans appropriation ( niṣkāma karma ), que le sujet de l’action n’est pas l’ego, et que seule une vision non égologique de l’ordre du monde ( dharma ) peut rendre l’action juste. La décision n’est donc pas rupture mais compréhension ; non suspension de la norme, mais intuition du réel. Là où Schmitt affirme que le souverain fonde l’ordre par la décision, la Gītā suggère que c’est l’ordre cosmique — ṛta , dharma — qui rend possible une décision qui ne soit pas violence [5] . Ce renversement se redouble lorsque la Gītā aborde la catastrophe. Chez Schmitt et Agamben, la catastrophe apparaît comme le cadre où se manifeste le politique: horizon du pouvoir d’exception ou norme diffuse de gouvernement. Dans la Gītā, elle est d’un tout autre ordre: interne, existentielle, cognitive. Lors de la théophanie (chapitre XI), la vision du Temps destructeur des mondes ( kālo ’smi lokakṣayakṛt ) ne renvoie pas à un effondrement politique, mais à la vérité cosmique du devenir, qui dissout l’illusion d’une maîtrise souveraine du monde. Face à cette catastrophe ontologique, l’enjeu n’est pas de décider plus fort, mais de comprendre que toute décision réellement juste suppose la traversée de la peur et la reconfiguration du rapport à l’agir. La catastrophe, loin d’être une justification de la souveraineté, devient une pédagogie du détachement. Cette relecture se révèle particulièrement féconde face à la situation contemporaine. Alors que la bio‑datapolitique transforme la crise en gestion algorithmique du futur, la Gītā propose un autre rapport au temps: un présent intensifié, aligné sur le dharma , où l’action ne dépend ni de la peur de la catastrophe ni de son instrumentalisation gouvernementale. Le sujet n’y est pas souverain, mais processuel, traversé par les guṇa , et l’agentivité ne se réduit jamais à la réaction aux signaux faibles. Ainsi apparaît, à la lumière de la Gītā, une requalification profonde de la souveraineté. La souveraineté véritable n’est pas la capacité de suspendre la norme, mais la capacité de se déprendre de soi. Elle n’est pas décisionnelle mais intérieure ; non liée à l’effondrement, mais à la lucidité. Ni crise ni catastrophe ne fondent l’ordre: elles révèlent les illusions du sujet qui croit gouverner, et les limites des modèles qui fondent l’action sur l’urgence, la peur ou l’anticipation technologique. La Gītā ne nie pas la crise, elle la transfigure. Elle ne nie pas la catastrophe, elle la cosmologise. Elle ne nie pas la décision, elle la dé‑psychologise. Elle ouvre ainsi une voie qui échappe aussi bien au décisionnisme schmittien, qu’à l’exception normalisée décrite par Agamben, ou à la crise continuée de la gouvernance algorithmique: une autre conception du sujet, du temps et de l’action, qui redéplace le politique vers une souveraineté non souveraine. La pensée politique moderne a souvent inscrit l’action dans une logique de rupture: chez Schmitt, la souveraineté se manifeste dans la décision prise en situation d’exception, c’est‑à‑dire dans la capacité à trancher lorsque l’ordre semble vaciller. Cette conception dramatique du politique fait de la crise le moment de vérité, et de la catastrophe l’horizon qui justifie la suspension des normes. Pourtant, une telle philosophie de l’action, fondée sur l’urgence, rencontre ses limites à l’époque où la crise cesse d’être un événement pour devenir une condition permanente. Comme l’a montré Myriam Revault d’Allonnes, la modernité tardive transforme la crise en structure temporelle diffuse: elle n’est plus un moment décisif mais un temps indéfini, administré, absorbé dans les dispositifs de prévision, au point d’oblitérer la possibilité même de la décision. Dans le cadre bio‑patapolitique contemporain, marqué par la centralité des modèles algorithmiques, l’action politique glisse progressivement de l’intervention au calcul, de la délibération à la réaction aux signaux faibles. Le sujet lui‑même se trouve configuré comme opérateur d’ajustement, non comme puissance d’agir. C’est précisément en ce point que la Bhagavad‑Gītā , surtout relue à travers Bal Gangadhar Tilak, ouvre une perspective philosophique radicalement différente. La crise qui inaugure le texte — la paralysie d’Arjuna face à l’effondrement symbolique de l’ordre guerrier — n’a rien de schmittien: elle ne requiert ni suspension de la norme, ni surgissement d’un souverain. Elle dévoile plutôt une vérité intérieure: l’action ne peut être légitime que si elle est arrachée à la peur, au calcul et à l’appropriation [6] . Tilak montre avec force que la Gītā n’enseigne pas le retrait ni le renoncement, mais une transformation de la subjectivité permettant l’action juste. Loin de réduire le politique à la décision souveraine, il affirme que l’action conforme au dharma est antérieure à toute décision souveraine, parce qu’elle procède d’un rapport adéquat au réel. L’agent n’agit pas pour conjurer un effondrement: il agit parce que son action participe d’un ordre cosmique dont il n’est ni le maître ni le centre. Ainsi la Gītā transforme la notion même de crise. Celle‑ci n’est pas un seuil politique, mais une épreuve de perception. La véritable catastrophe n’est pas le désastre extérieur, mais l’effondrement intérieur du sujet lorsqu’il découvre que son action ne peut plus s’appuyer sur les repères habituels. La théophanie du chapitre XI, où Krishna se révèle comme «Temps devenu destructeur des mondes», ne constitue pas une apocalypse politique ; elle dévoile la structure ontologique du devenir. Ce n’est pas le monde qui s’effondre, mais l’illusion du sujet souverain. En ce sens, la catastrophe n’est pas le fondement d’une décision d’exception: elle est un événement de vérité qui dissout l’idée même de souveraineté entendue comme pouvoir autonome. Cette perspective s’oppose point par point à la logique contemporaine de la gouvernance algorithmique. Alors que les systèmes de prévision transforment la crise en une variable de gestion permanente, la Gītā propose une temporalité fondée sur l’intensité du présent. Agir selon le dharma , c’est se libérer du primat du futur sur le présent, c’est rompre avec la dynamique réactive de l’anticipation anxieuse. Tilak souligne que l’action véritable se situe précisément là où le sujet cesse d’être déterminé par la peur des conséquences: l’acte juste n’est pas un effet du risque, mais l’expression d’un alignement intérieur. À l’horizon de cette philosophie, la souveraineté n’est plus la capacité de décider dans l’urgence, mais la capacité de s’extraire des déterminations affectives et heuristiques qui gouvernent la réaction. On comprend alors que la Gītā , surtout dans la lecture qu’en propose Tilak, reconfigure profondément le champ de la philosophie politique. Elle déplace la souveraineté du registre de la décision vers celui de la disponibilité [7] . Elle récuse l’idée que la crise ou la catastrophe puissent fonder le politique: celles‑ci ne révèlent que l’illusion d’un sujet qui se croyait maître de l’ordre et capable d’en suspendre le cours. Ce que la Gītā met en lumière, c’est que l’action ne doit rien à la rupture, mais tout à la lucidité. Elle ne dépend pas de l’effondrement, mais d’une compréhension plus profonde de notre inscription dans le réel. Loin de justifier le pouvoir par la menace, elle dissout le pouvoir dans une éthique de l’engagement non approprié. Ainsi, la Gītā offre une alternative conceptuelle majeure aux modèles occidentaux de la crise et de l’exception. Elle ne nie ni la vulnérabilité du monde ni l’instabilité de l’histoire, mais elle refuse d’en faire le moteur du politique. Elle propose une ontologie de l’action où la souveraineté cesse d’être le geste exceptionnel d’un sujet transcendant, pour devenir la manière dont une subjectivité transfigurée assume sa place dans la trame du devenir. En ce sens, elle invite à repenser la possibilité même de l’action dans un monde saturé de crises et hanté par la catastrophe: non en cherchant à maîtriser l’exception, mais en apprenant à agir sans elle. Ce déplacement n’est toutefois intelligible qu’à la condition de reconnaître que toute théorie du gouvernement repose, explicitement ou non, sur une cosmologie sous-jacente. Gouverner revient toujours, d’une manière ou d’une autre, à se situer dans une cosmologie implicite. La crise ne saurait dès lors être autre chose qu’un désajustement du monde lui-même ; la catastrophe, quant à elle, ne relève pas simplement de l’événement, mais d’une transformation du régime cosmique du réel. Le retour aux traditions bibliques comme sanskrites présente ici un intérêt décisif: il permet de reconstruire les strates profondes d’une cosmosophie politique. Celle-ci désigne une manière de penser le politique à partir de ses enracinements cosmologiques, c’est-à-dire en l’inscrivant dans une conception globale de l’ordre du monde ( cosmos ), du temps et du devenir. Elle ne considère pas le politique comme un domaine autonome — réduit aux institutions, à la souveraineté ou aux normes — mais comme une modulation d’un ordre cosmique plus fondamental, susceptible de se déployer selon des régimes variés : cyclique, eschatologique, chaotique ou encore algorithmique. [1] Carl Schmitt, Théologie politique. Quatre chapitres sur la doctrine de la souveraineté , trad. fr. Jean-Louis Schlegel, Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque de philosophie», 1988 (éd. orig. 1922), p. 15. [2] Voir Giorgio Agamben, État d’exception , trad. fr. Joël Gayraud, Paris, Seuil, coll. «L’ordre philosophique», 2003, ainsi que Homo sacer I. Le pouvoir souverain et la vie nue , trad. fr. Marilène Raiola, Paris, Seuil, 1997. [3] Myriam Revault d'Allonnes, La Crise sans fin. Essai sur l’expérience moderne du temps , Paris, Seuil, coll. «La couleur des idées», 2012, notamment l’introduction. [4] Dans Cuire le monde. Rite et pensée dans l’Inde ancienne , Paris, La Découverte, 1989, Charles Malamoud met en évidence une structure décisive de la pensée védique: le réel n’y est pas d’abord constitué comme objet de représentation ou de contemplation, mais comme champ d’opérations effectives , traversé par des procédures rituelles qui en assurent la transformation et l’intelligibilité. Dans cette perspective, le rite ne peut être compris comme un langage secondaire qui viendrait signifier un ordre cosmique déjà donné. Il constitue au contraire un dispositif productif, par lequel le réel advient à lui-même sous des formes différenciées. L’analyse de la cuisson ( pāka ) joue ici un rôle paradigmatique : elle condense une même logique de transformation qui engage simultanément la matière, la forme et le sens. Cuire, dans ce cadre, ne désigne pas seulement une opération technique, mais une véritable transmutation du réel, où l’état des choses, leur statut symbolique et leur inscription cosmique se trouvent conjointement reconfigurés. Dès lors, la pensée védique peut être comprise comme une forme d ’ ontologie opératoire, au sens où l’être n’y est jamais donné comme substance stable, mais toujours comme résultat provisoire d’un ensemble d’opérations réglées. Cette ontologie se déploie selon une continuité différenciée entre trois registres qui ne s’opposent pas mais se répondent : le geste technique, en tant qu’organisation matérielle de l’action ; l’efficacité rituelle, en tant que validité normative interne de cette action ; et la transformation cosmique, en tant que corrélat ontologique du rite accompli. Ce qui apparaît alors de manière décisive chez Malamoud, c’est que ces niveaux ne relèvent pas de sphères hétérogènes — technique, symbolique et métaphysique — mais d’une même logique de transitivité du réel . Le monde védique se présente ainsi comme un continuum d’opérations où le réel n’est jamais simplement constaté, mais continuellement produit, ajusté et stabilisé par des chaînes de gestes efficaces. Ainsi se dessine une rationalité du faire qui ne sépare pas le savoir de l’opération, ni la technique du cosmos. Le monde n’y est pas un objet extérieur à décrire, mais le corrélat interne d’une praxis réglée, où connaître et transformer coïncident dans une même économie opératoire du réel. En s’autorisant à transposer l’approche de Malamoud, il devient possible d’éclairer autrement le régime contemporain de l’opérativité du réel. En effet, cette structure permet de penser la mutation contemporaine du monde comme passage d’une opérativité rituelle-symbolique à une opérativité algorithmique et infrastructurelle. Le monde devient alors un champ de calculabilité généralisée, où l’opératoire ne passe plus par le rite, mais par des dispositifs techniques continus qui organisent en amont les conditions mêmes de l’action, de la perception et de la décision. L’infrastructure algorithmique ne se limite pas à traiter le réel: elle le configure, le découpe et le rend anticipable. Elle institue ainsi une forme de ritualisation immanente, non plus fondée sur une médiation symbolique ou sacrale, mais sur la répétition automatisée de séquences computationnelles qui structurent les comportements et orientent les conduites. [5] Sarvepalli Radhakrishnan, The Bhagavadgita , Londres, George Allen & Unwin, 1948, p91-118 [6] Bal Gangadhar Tilak, Shrimad Bhagavad Gita Rahasya, or Karma-Yoga-Shastra , Poona, Tilak Bros., 1915 (trad. angl. de l’original marathi), notamment les sections consacrées à la doctrine du karma-yoga et à l’interprétation de la Bhagavad Gita comme enseignement de l’action désintéressée ( niṣkāma karma ). [7] Nagappa K. Gowda, «The Sthitaprajna as the Foundation of the Nation: Tilak and the Gita Rahasya», dans The Bhagavadgita in the Nationalist Discourse , Oxford, Oxford University Press, 2011. L’auteur y analyse la lecture tilakienne de la Bhagavad Gita , en montrant comment Bal Gangadhar Tilak transforme la figure d’Arjuna en subjectivité éthique du dharma .

Crise, catastrophe et ébranlement du monde (5/7)
Por
Wissam Saadé
Publicado
juil. 7, 2026 - 14:09

Cet essai propose une traversée des figures de la crise et de la catastrophe, depuis les cosmologies anciennes jusqu’à l’expérience vécue du bouleversement du monde. En croisant les héritages grecs, bibliques, indiens et la pensée de Jan Patočka, il interroge la manière dont les civilisations ont pensé le désordre, l’effondrement, l’irréversible et la possibilité même de l’action lorsque le sens vacille. Publié ici en sept chapitres-articles, ce texte suit un fil exigeant mais essentiel: comprendre si la catastrophe est une rupture soudaine, une lente désagrégation du monde, ou la vérité profonde de notre temps. En voici la cinquième partie. Du Tohu‑Bohu à Sodome: critique de la « Science politique » Les onze premiers chapitres de la Genèse rejouent, comme en cascade, le combat entre structure et dissolution, entre création et rupture. L’homme y sort du jardin: crise du lien. Caïn tue Abel: crise de la fraternité. Le Déluge: catastrophe cosmique. Babel: crise du langage et du collectif. À chaque étape, c’est le tohu-bohu que la création refoule, sans jamais le faire disparaître. Quand apparaît Abraham, il entre dans cette histoire des crises. Il n’en est pas le rescapé: il en devient le témoin, voire le répondant. Devant lui se rejouent des fractures familiales et politiques, la famine, la stérilité, la guerre, le sacrifice. Mais une seule fois se dresse le visage complet de la catastrophe: le châtiment divin sur Sodome et Gomorrhe — comme si tout le tohu-bohu des origines, contenu depuis le bereshit , trouvait là un dernier embrasement avant de se resserrer autour d’un homme, Abraham, et d’une promesse. Le monde est né d’un désastre intérieur à la propre œuvre de Dieu. Le tohu-bohu en est la cicatrice — trace visible d’un désordre primordial que la Parole a contenu sans jamais l’abolir. Avant que le monde soit dit, il fut vacillant. La terre n’était pas néant: elle était informe, frémissante, promise encore à la parole qui la mettrait en demeure d’exister. L’Éternel n’a pas créé le monde à partir du vide, mais à partir d’un tremblement. Car la création n’efface pas l’abîme: elle le domestique. Ce tohu-bohu n’est pas le mal ; il est le champ où Dieu s’éprouve Créateur, un chaos potentiellement habité. Ainsi, entre le Néant et l’Être s’étend la zone du commencement: là, la Parole divine trace sa frontière et, de ce qui résiste, fait naître la forme. Le réel oppose sa pesanteur à la Création ; Dieu ne le nie pas, il l’ordonne. Et le monde, depuis, demeure fragile: à chaque instant, il peut se défaire et retomber dans son chaos d’origine. Ainsi se dévoile le mystère du tohu-bohu : la Création n’est jamais close, elle recommence à chaque souffle. Le monde ne se soutient pas de sa propre force, mais de la fidélité du Verbe qui le maintient dans l’être. Ainsi commence l’Écriture: «La terre était tohu va-bohu , et les ténèbres étaient sur la face de l’abîme» (Gn 1, 2). S’avançant vers le châtiment annoncé contre Sodome et Gomorrhe, le texte ne nomme pas le tohu va‑bohu , mais il en laisse transparaître l’ombre: feu et soufre, retournement et stérilité. Ce n’est pas le chaos qui surgit, mais sa mémoire ; non la création qui se défait, mais le monde qui se rappelle ce qu’il fut avant d’être mis en ordre. Anéantir Sodome, c’est opérer une régression vers l’ante-genèse, vers ce «commencement pré-créationnel» où la lumière n’avait pas encore tranché les ténèbres. La plaine du Jourdain, jadis exaltée comme le «Jardin de l’Éternel», subit une métamorphose ontologique: elle devient un désert de bitume, une terre d’infécondité absolue. Nous assistons ici à un chaos plénier. C’est le retrait de la présence divine laissant place à un monde défait. Sodome rejoue, en miroir inversé, le paradoxe de la Genèse: là où la bénédiction ordonnait la vie, le Jugement instaure la vacuité. L’emploi du verbe hébreu Hafakh («renverser», «bouleverser») pour décrire la chute de la cité ne désigne pas une simple ruine archéologique, mais une subversion de l’ordre cosmique. Ce que le Verbe avait structuré (le passage du chaos à l’ordre), le courroux le rend à l’informe. Abraham se tient sur la brèche, entre le cosmos subsistant et le chaos revenant. Sa question — «Le Juge de toute la terre n’exercerait-il pas la justice ?» — est un cri métaphysique: le Démiurge peut-il consentir à ce que Son œuvre redevienne Tohu va-Bohu ? La destruction des cités de la plaine est une réactivation du vide primordial, une «dé-création jubilatoire» que seule la prière du Patriarche parvient à distinguer d’un retour définitif au néant absolu. Sodome n’est pas seulement détruite: elle est ontologiquement dissoute, ramenée au brouillon cosmique, au chaos primordial, là où la lumière hésite encore à exister. Abraham sauve l’espèce d’un anéantissement total — non pas par la force de la prière, mais parce qu’il rappelle à Dieu qu’un monde exige un minimum de cohérence. «Je regarde la terre, et voici qu'elle est Tohu va-Bohu ; les cieux, et leur lumière a disparu.» [Jérémie 4:23]. Cette vision du prophète Jérémie rejoint l’apocalypse sodomite. Ici, le langage du chaos originel n’est plus seulement une cosmogonie, mais la grammaire même du Jugement: quand l’homme corrompt l’Alliance, la terre perd son assise et s’abîme à nouveau dans l’indistinction du premier jour. Penser la catastrophe, penser le désastre: c’est là que la passion humaine, à travers la philosophie, la mythologie et la religion, n’a jamais cessé de s’éprouver. Deux visions s’affrontent tout en se répondant: l’une, cyclique, où crise et catastrophe sont les pulsations d’une respiration cosmique ; l’autre, linéaire, où le temps s’oriente vers un telos et où l’eschatologie devient le passage obligé entre crise et accomplissement. Dans ce second régime, l’histoire remplace le cosmos: la fin n’est plus un recommencement, mais une révélation. Dès lors, l’eschatologie devient d’emblée politique, et la science politique, en son fond, n’est rien d’autre qu’une eschatologie appliquée. Pour exister, tout projet politique doit convoquer sa propre idée de la catastrophe: une fin à conjurer, un désastre à nommer. Qu’il s’agisse de la faillite du capitalisme, de l’effondrement écologique ou de la dissolution de l’identité collective, le politique se fonde souvent sur cette anticipation du pire, non pour l’accepter, mais pour se donner à lui-même la nécessité d’agir. Le drame de la science politique moderne tient à son effort constant pour refouler, ou du moins dissimuler, son arrière-plan eschatologique. En se constituant comme discipline empirique et rationnelle, vouée à l’analyse des faits et à la neutralité méthodologique, elle a voulu se purifier de toute téléologie. Mais, comme l’a montré Eric Voegelin, la modernité n’a pas détruit les schèmes de pensée religieux: elle les a «immanentisés» [1] . Ce qui relevait du salut transcendant est devenu un processus historique: la politique s’est faite substitut de la sotériologie. L’eschatologie, loin d’être abolie, s’est traduite en promesse de progrès, en utopie de réconciliation ou en horizon d’autonomie totale. Hans Blumenberg, en réponse à cette lecture, a vu dans cette immanentisation non une corruption de la théologie, mais une réappropriation légitime : la modernité se doterait d’une autonomie narrative, reconduisant le mythe de la fin au niveau du projet humain. Mais cette «auto‑affirmation» ( Selbstbehauptung ) de la raison, en niant le sacré dont elle procède, a eu pour effet de rendre désormais invisibles les fondements symboliques de l’action politique [2] . La science politique des Modernes est demeurée tributaire de l’aspiration à transférer à l’homme les prérogatives de la création ex nihilo jadis réservées à Dieu. Le mérite d’une méditation sur le catastrophique primordial — celui du Tohu va‑Bohu et de ses récurrences, qu’elles apparaissent implicitement dans le récit de Sodome ou explicitement dans la prophétie de Jérémie — est de révéler que le Dieu de l’Ancien Testament ne crée pas ex nihilo , mais ex confusione . La création n’est pas surgissement du néant, mais acte de différenciation, de mise en ordre d’une matière préexistante. Le chaos, dès lors, n’est pas aboli ; il demeure la matrice latente de l’être, toujours susceptible de resurgir sous diverses formes: catastrophe, jugement, ou perte du sens. Ce Tohu Bohu biblique correspond, sous un autre régime du temps, à la phase de retour au non‑formé dans la temporalité cyclique indienne: le moment où le nom et la forme ( nāma‑rūpa ) se dissolvent dans le principe indéterminé ( avyakta , «le non‑manifesté»). Le Tohu Bohu évoque le chaos avant la création ; le pralaya , quant à lui, désigne le chaos après la création — celui dans lequel le monde se replie à la fin de chaque cycle ( kalpa ). Dans les deux cas, il ne s’agit pas d’un néant, mais d’un état liminaire : la forme s’efface, mais demeure en puissance. Dans la pensée biblique, le Tohu Bohu représente un désordre métaphysiquement négatif: il s’oppose à la lumière et à la parole créatrice; il est ce que Dieu contient, ordonne et refoule. Dans la pensée indienne, au contraire, le pralaya et l’ avyakta désignent des états de pure potentialité: le désordre ne s’oppose pas à l’ordre, il en constitue l’envers nécessaire. Ainsi, dans l’une comme dans l’autre tradition, le désordre n’est jamais extérieur à l’ordre, mais sa condition même. Penser ensemble le Tohu Bohu et le pralaya , c’est retrouver le point d’équilibre où toute cosmologie — qu’elle soit théologique ou philosophique — se révèle indissociable du politique : gouverner le monde, c’est toujours s’efforcer de maintenir un ordre fragile à la limite du chaos primordial. Penser ensemble le Tohu Bohu et le pralaya , c’est pressentir que le désordre n’est pas un accident du monde, mais sa profondeur même — la zone où se rejoue sans cesse la possibilité du sens. Si toute cosmologie demeure inséparable du politique, c’est qu’elle engage toujours une manière de se situer face à cette profondeur: maintenir un ordre, c’est déjà composer avec un fond qui l’excède. Or, la modernité a voulu rompre ce pacte originaire. En séparant le politique de l’eschatologique et du cosmologique — en dissipant l’un dans la gestion et en mathématisant l’autre dans la loi des nombres —, elle a déplacé la pensée de l’origine vers celle de la maîtrise. La gouvernance s’est voulue science du calcul, oubliant qu’elle naissait jadis d’un rapport à l’abîme, non à la certitude. Mais quand l’ordre se défait, quand la crise devient la texture ordinaire du monde, ce refoulé cosmique remonte: le politique redécouvre qu’il ne procède pas de la volonté souveraine, mais de la faille, du vertige du fond sans fond. Et si la modernité politique s’était trompée de drame ? Et si elle avait voulu ignorer la profondeur de l’indécis, de l’indécidable — ce lieu où la décision elle-même se désoriente? Dire que la crise doit se résoudre, n’est-ce pas déjà méconnaître qu’elle ne s’achève plus? Qu’elle s’étend comme condition du monde, comme atmosphère de tout présent? Peut-être est-ce cela, le signe de toute modernité : son essence n’est pas nouvelle, mais prolongée ; elle dure depuis des millénaires comme une lente traversée du Kali Yuga , un âge de fer étendu à l’échelle de la conscience. [1] Dans The New Science of Politics ( La Nouvelle Science du politique , trad. Sylvie Courtine-Denamy, Paris : Seuil, 2000), Eric Voegelin développe sa thèse centrale de l’«immanentisation de l’eschaton» ( immanentization of the eschaton ): les idéologies modernes, tout en se présentant comme rationnelles et historiques, reconduiraient des structures de salut d’origine religieuse en les transférant dans l’histoire humaine elle-même. La promesse de rédemption transcendante se trouve ainsi convertie en projet politique de réconciliation totale, de progrès historique ou d’émancipation finale. Cette lecture se distingue toutefois de celle de Carl Schmitt et de Karl Löwith. Chez Schmitt, la modernité politique demeure structurée par des catégories théologiques sécularisées — souveraineté, décision, exception — mais l’accent porte avant tout sur la continuité formelle entre concepts théologiques et concepts politiques. Chez Löwith, l’histoire moderne du progrès apparaît comme une transposition séculière de l’eschatologie chrétienne dans la philosophie de l’histoire. Voegelin, quant à lui, radicalise le diagnostic: il ne voit pas seulement dans la modernité une survivance du théologique, mais une réactivation «gnostique» de la promesse de salut, où l’homme prétend accomplir dans l’histoire ce qui relevait autrefois de la transcendance. Dès lors, le problème n’est plus uniquement la sécularisation des concepts religieux, mais la transformation du politique lui-même en instrument sotériologique. Eric Voegelin tend cependant à reconduire une lecture fortement pathologisante de la gnose, comprise comme dérèglement de l’esprit et volonté d’auto-divinisation conduisant, selon lui, aux formes modernes du totalitarisme. L’immanentisation de l’eschaton y apparaît comme la tentative catastrophique d’accomplir dans l’histoire humaine une rédemption qui relevait autrefois de la transcendance, au prix d’une falsification du réel et d’une fermeture de l’expérience à l’ordre de l’être. À l’inverse, Jacob Taubes, tout en partageant avec Voegelin le constat d’une persistance des schèmes eschatologiques dans la modernité, refuse d’y voir une simple erreur spirituelle ou une pathologie politique. Dans Occidental Eschatology ( Eschatologie occidentale , trad. Gilles Quinsat, Paris: Éditions de l’Éclat, 2009 [1947]), l’eschatologie n’est pas pensée comme illusion, mais comme moteur profond de l’histoire occidentale. L’apocalyptique y devient la révolte de l’esprit contre la tyrannie du «monde tel qu’il est», contre toute prétention du politique à se constituer en ordre définitif. Taubes réhabilite ainsi la figure du révolutionnaire — de Paul the Apostle à Karl Marx, en passant par Thomas Müntzer — comme porteur d’une puissance eschatologique de séparation et de jugement, maintenant vivante la flamme du krinein face à la clôture du monde établi. Se définissant lui-même comme un «archéologue de l’apocalyptique», Taubes s’intéresse moins à la restauration d’un ordre transcendant qu’à la puissance négative du messianisme: une force de déstabilisation permanente empêchant le politique de se refermer sur sa propre autosuffisance idolâtre. Là où Voegelin cherche à restaurer une transcendance séparée afin de réordonner la cité, Taubes voit dans l’impulsion révolutionnaire la persistance légitime d’une espérance irréductible à la finitude du politique. Une politique privée d’horizon eschatologique risquerait alors de n’être plus qu’une pure administration du néant. Voir Jacob Taubes, Occidental Eschatology , trad. Gilles Quinsat (Paris : Éditions de l’Éclat, 2009 [1947]), notamment la deuxième partie. [2] Blumenberg soutient que la modernité a hérité de questions médiévales et eschatologiques (telles que le sens ou la fin de l’histoire) auxquelles elle a été contrainte de répondre par des moyens hétérogènes, notamment l’idée de Progrès. Ce décalage structurel engendre l'illusion d'optique d'une continuité substantielle avec la religion. Il désigne par «réoccupation» ( Umbesetzung ) ce mécanisme fonctionnel: les nouveaux schémas de pensée occupent des positions systémiques laissées vacantes par la chute du cadre théologique, sans pour autant en être les dérivés. Voir: Hans Blumenberg, La Légitimité des Temps modernes , traduit par Marc Sagnol, Jean-Louis Schlegel et Denis Trierweiler, Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque de philosophie», 1999, pages 71 à 77.

Crise, catastrophe et ébranlement du monde (4/7)
Por
Wissam Saadé
Publicado
juil. 5, 2026 - 12:23

Cet essai propose une traversée des figures de la crise et de la catastrophe, depuis les cosmologies anciennes jusqu’à l’expérience vécue du bouleversement du monde. En croisant les héritages grecs, bibliques, indiens et la pensée de Jan Patočka, il interroge la manière dont les civilisations ont pensé le désordre, l’effondrement, l’irréversible et la possibilité même de l’action lorsque le sens vacille. Publié ici en sept chapitres-articles, ce texte suit un fil exigeant mais essentiel: comprendre si la catastrophe est une rupture soudaine, une lente désagrégation du monde, ou la vérité profonde de notre temps. En voici la quatrième partie. Du cycle à l’irréversible Distinguer la crise de la catastrophe, ou séparer la catastrophe cosmique de la catastrophe historique ou individuelle, constitue en effet deux impossibles — ou plutôt deux impensés — dans la pensée indienne traditionnelle. Dans cette pensée, le cosmique ne s’oppose pas à l’historique ; il s’y déploie. La catastrophe n’est pas l’exception du temps, mais sa vérité la plus intime. La dissociation entre crise et catastrophe, tout comme la décosmisation progressive du désastre, constitue le produit d’une longue généalogie propre à la pensée occidentale. Celle-ci résulte du croisement entre les héritages gréco-romains et judéo-chrétiens, puis de leur reconfiguration à l’époque moderne. C’est en effet au sein de la tradition judéo-chrétienne que se stabilise, avec le plus de netteté, une pensée de la catastrophe comme événement absolu. Le Déluge de la Genèse , l’ Apocalypse de Jean ou encore le Jugement dernier configurent une même structure temporelle: un temps linéaire, orienté, doté d’un commencement et d’une fin irréversible ; un événement terminal qui ne réorganise pas seulement le monde, mais le ferme pour en inaugurer un autre ordre, celui du salut et de la rédemption [1] . Il serait donc réducteur de dire que le judéo-christianisme sépare la catastrophe terrestre de la catastrophe cosmique: il les maintient en rapport, mais dans une hiérarchie nouvelle, ordonnée selon l’économie d’un temps à sens unique. Le désastre terrestre n’est plus perçu comme un moment parmi d’autres du grand cycle cosmique, mais comme le signe, l’indice ou le prélude d’une catastrophe ultime et universelle. La linéarisation de la temporalité introduit ici une mutation décisive: le mal, la guerre, la destruction deviennent chargés d’un sens téléologique ; ils ne relèvent plus d’une cyclicité de la nature, mais d’une dramaturgie de l’histoire. Une telle transformation marque une rupture profonde avec les cosmologies antiques, et plus encore, avec les visions dharmiques de l’Inde. Dans ces dernières, les ruptures du monde — guerres, pestes, effondrements — s’inscrivent toujours déjà dans un ordre cyclique. Elles n’interrompent pas l’harmonie cosmique ; elles en constituent le battement intérieur, la respiration. Le désastre humain n’est jamais pensé comme événement définitif, mais comme modulation, nécessaire et transitoire, d’un équilibre plus vaste. Entre le plan terrestre et l’ordre du cosmos, il n’est pas de fracture ontologique: l’un et l’autre participent d’un même devenir ( saṃsāra ), mouvement de création ( sṛṣṭi ) et de dissolution ( pralaya ). Dans la tradition judéo-chrétienne, au contraire, la catastrophe terrestre devient événement historique, et la catastrophe cosmique, événement terminal. La première traduit la faute dans le langage du temps ; la seconde résout le temps lui-même dans l’absolu de la révélation. Ce qui se joue ici n’est pas leur simple séparation, mais leur mise en tension dans une temporalité orientée, où le monde possède un commencement, une histoire et une fin. La catastrophe cesse d’être respiration du cosmos pour devenir accomplissement de l’histoire. Ainsi s’esquisse, dans la généalogie occidentale classique — qu’elle soit gréco-chrétienne ou moderne —, une structure eschatologique du penser: la crise y appelle la catastrophe comme sa fin, et la catastrophe, loin de s’inscrire dans le rythme infini du devenir, désigne le point de rupture, la clôture du temps. À l’inverse, la pensée indienne concevra toujours la catastrophe non comme dissolution terminale, mais comme moment de la régénération, phase crépusculaire d’un cycle voué à renaître. Dans une perspective eschatologique, le temps est structuré comme une ligne orientée: commencement, développement, accomplissement, fin. Dans ce cadre, la crise et la catastrophe ne sont pas simplement deux modalités du désordre, mais deux intensités différentes rapportées à un horizon ultime. La crise y apparaît comme un moment de tension interne au devenir historique, un point de décision encore intégré à la continuité du monde. La catastrophe, quant à elle, tend à être pensée comme irruption d’une fin — non seulement d’un ordre particulier, mais potentiellement de l’ordre du monde lui-même. Ainsi, leur relation est souvent prise dans une logique eschatologique: la crise devient un seuil, tandis que la catastrophe devient soit la figure anticipée, soit l’effectuation de la fin. Le fait que, dans la tradition occidentale, la relation entre crise et catastrophe soit souvent structurée par une matrice eschatologique implique que ces catégories sont toujours prises dans une intelligibilité du temps orienté, où le sens du présent dépend d’un horizon de fin. Or ceci implique que toute eschatologie pas immédiatement politique, en ce sens qu’elle produit une hiérarchie des temps, une lecture des crises comme signes, une orientation de l’action en fonction d’une fin supposée. l’eschatologie n’est pas le politique, mais elle structure le champ du pensable politique. La catastrophe dérive étymologiquement de la katastrophê , terme issu de la tragédie grecque désignant le «retournement final», moment de dénouement irréversible. Elle ne désigne pas seulement une rupture d’équilibre, mais la destruction ou l’effondrement d’un ordre de monde, souvent perçu comme total, irréparable, ou du moins irréversible (guerres mondiales, génocides, effondrements écologiques). Le catastrophique, bien qu’il apparaisse d’abord comme relevant d’un registre spatial — effondrement, dévastation, dislocation des formes — face à la temporalité décisionnelle propre à la crise, constitue paradoxalement la condition de possibilité d’une certaine intuition méditerranéenne, puis occidentale, du temps lui-même. Car ce que la catastrophe introduit, ce n’est pas seulement une rupture dans le monde, mais une transformation du sens du devenir: elle inscrit le temps sous le signe de l’irréversible. Dès lors, le temps n’apparaît plus comme simple répétition cyclique ou retour des mêmes configurations, mais comme exposition à une perte qui ne peut être intégralement résorbée. Même la récurrence des saisons, bien qu’elle reconduise l’apparence du cycle, semble alors traversée par cette marque de l’irréversible: le retour ne reconduit jamais strictement l’identique. Chaque recommencement porte la trace d’une altération, comme si la répétition elle-même demeurait assujettie à une temporalité plus profonde de l’usure, de la finitude et de la non‑réversibilité. C’est sans doute dans l’imaginaire grec, et notamment homérique, que cette tension entre le retour et l’irréversible trouve sa première mise en scène. L’ Odyssée se situe précisément à ce point de bascule où le rêve d’un retour intégral rencontre la conscience du temps irrévocable. L’homérisme a toujours représenté un défi à l’irréversible. L’expérience d’Odysseus, ou d’Ulysse, se situe à l’intersection du réversible et de l’irréversible: l’œuvre entière s’organise autour de la possibilité et de l’impossibilité du retour. L’ Odyssée met en scène une logique du retour: le retour à Ithaque, la restauration du foyer, le rétablissement de la royauté, la reconnaissance finale. Sous cet angle, elle paraît encore appartenir à un imaginaire méditerranéen ancien où l’ordre perdu demeure susceptible d’être reconquis. Le voyage d’Ulysse apparaît alors comme une parenthèse destinée à être refermée ; il inscrit dans le mythe la possibilité d’une réparation de l’histoire. Mais plus profondément, ce retour est marqué du sceau de l’irréversible. Car Ulysse ne revient jamais au même monde : Troie est détruite, ses compagnons sont morts, le temps a traversé Ithaque, et lui-même, métamorphosé par l’expérience, ne peut plus coïncider avec son passé. Le nostos [2] grec ne signifie donc pas restauration parfaite de l’identique ; il représente un retour entaché de perte, une survivance plus qu’une véritable réversibilité. L’ Odyssée conserve encore la forme cyclique du retour, mais ce cycle est déjà traversé par la fissure du temps irréversible. Même lorsque le héros retrouve sa demeure, quelque chose demeure irrémédiablement détruit: la continuité du temps, l’innocence du départ, la possibilité d’un recommencement intact. Sous cette lumière, le retour d’Ulysse apparaît comme le point de bascule entre deux régimes symboliques : il relève encore d’une civilisation du cycle, mais laisse déjà affleurer une temporalité de l’altération, où tout retour porte la marque de l’irréparable. L’ Odyssée pourrait alors être l’effort ultime d’une culture méditerranéenne pour sauver le mythe du retour dans un monde où le temps commence à se fermer sur l’irréversible. C’est pourquoi la mer y joue un rôle central: elle est le lieu de l’égarement et de la métamorphose, l’espace fluide où le mouvement du retour rencontre sa propre impossibilité, où l’errance devient la vérité du voyage. Emmanuel Levinas, relisant la figure d’Ulysse, a vu dans cette tension l’un des clivages fondamentaux entre la pensée grecque et la pensée biblique. Dans Totalité et Infini comme dans d’autres textes, il oppose le destin d’Odysseus à celui d’Abraham : d’un côté, la pensée du retour ; de l’autre, l’aventure du départ sans retour, l’ouverture à l’altérité [3] . Chez Levinas, Ulysse symbolise la structure profonde de la pensée grecque: partir, rencontrer l’étrangeté, mais toujours revenir chez soi. Tout détour y demeure réinscriptible dans l’identité du Même. Les monstres, les îles, les tentations, les étrangers jalonnent un parcours qui, paradoxalement, reconduit chaque altérité à la sphère du familier. L’altérité y est traversée pour être finalement réappropriée, convertie en expérience du Même. Abraham, à l’inverse, incarne une structure radicalement différente: il quitte sa terre, sa maison, sa généalogie sans promesse de retour. Son mouvement n’est pas celui du cercle, mais de l’ouverture. Il s’expose à l’inconnu dans une rupture définitive avec l’origine. L’expérience biblique devient ainsi celle du non-retour: le sens ne procède plus de la restauration, mais de la promesse et de la responsabilité. Cette opposition prend, chez Levinas, la forme d’une différence entre deux régimes du rapport au temps: le retour et l’ exode . Ulysse figure la circularité et la réappropriation, l’économie du Même ; Abraham, le départ sans restitution, la dissymétrie de l’altérité qui fait loi. L’un s’enracine dans la totalité, l’autre ouvre vers l’infini. Dans cette perspective, la crise et la catastrophe se distribuent selon ces deux régimes symboliques. L’univers d’Ulysse est celui de la crise: un déséquilibre provisoire de l’ordre, moment de suspension qui prépare le retour à la normalité. Même les épreuves les plus violentes — la perte, le naufrage, l’errance — ne brisent jamais la structure du sens: elles sont destinées à être surmontées, réintégrées par la logique du nostos . La crise est, en ce sens, un dérèglement provisoire du Même. L’univers d’Abraham, en revanche, relève d’un tout autre régime: celui de la catastrophe comme expérience de l’irréversible. La catastrophe, ici, n’est pas effondrement spectaculaire, mais rupture ontologique du rapport au Même. Elle désigne la sortie radicale hors du cercle, l’impossibilité du retour à l’origine. Dans ce déplacement, Levinas redéfinit la catastrophe: elle n’est plus événement destructeur mais structure de non‑retour éthique, condition même de l’ouverture à l’autre. La crise appartient encore au domaine de la maîtrise et de la régénération du sens ; la catastrophe, à celui de la dépossession et de la responsabilité. Entre Ulysse et Abraham se joue ainsi le passage d’une civilisation du retour à une civilisation de l’irréversible, du temps cyclique au temps orienté. La première cherche dans la crise la possibilité du rétablissement ; la seconde reconnaît dans la catastrophe la condition d’un sens qui ne se clôt plus sur lui-même. Chez Ulysse, le monde peut encore se reprendre ; chez Abraham, il se délivre par l’ouverture à l’infini. Bibliquement, Abraham fait irruption au chapitre 12 de la Genèse. Les onze chapitres précédents (Gn 1–11) relèvent de ce que l’on pourrait appeler la pré-histoire biblique : ils déroulent les commencements du monde, la désobéissance d’Adam et Ève, le meurtre d’Abel, la corruption de l’humanité avant le Déluge, la reconstruction autour de Noé et la dispersion des hommes à Babel. Une succession de naufrages, presque. Une série de catastrophes qui sont autant de naissances ratées. Le récit biblique s’ouvre lui-même sur une catastrophe potentielle: le tohu va-bohu , cette indétermination originaire, un chaos non pas informe comme une matière brute, mais déjà ravagé – un monde que la Parole créatrice doit contenir et ordonner. Avant même la création, il y a le au commencement ( bereshit ), moment d’entre-deux où la catastrophe couve déjà, où le chaos réclame un ordre que Dieu institue sans jamais l’annuler. [1] Karl Löwith, Histoire et Salut: Les présupposés théologiques de la philosophie de l'histoire (Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », 2002). [2] En grec ancien, le terme nostos (νόστος) désigne avant tout le retour au foyer, le retour chez soi après une longue absence. Dans la littérature grecque, et particulièrement dans l’Odyssey d’Homer, il renvoie au chemin souvent éprouvant par lequel le héros retrouve sa terre, sa maison et les siens après des années d’errance. [3] voir Emmanuel Levinas, Totalité et Infini , Paris, Le Livre de Poche / Biblio Essais, 1990, pp. 17‑19 (Préface) et pp. 46‑48 (début de la Première partie)

Crise, catastrophe et ébranlement du monde (3/7)
Por
Wissam Saadé
Publicado
juil. 2, 2026 - 17:01

Cet essai propose une traversée des figures de la crise et de la catastrophe, depuis les cosmologies anciennes jusqu’à l’expérience vécue du bouleversement du monde. En croisant les héritages grecs, bibliques, indiens et la pensée de Jan Patočka, il interroge la manière dont les civilisations ont pensé le désordre, l’effondrement, l’irréversible et la possibilité même de l’action lorsque le sens vacille. Publié ici en sept chapitres-articles, ce texte suit un fil exigeant mais essentiel : comprendre si la catastrophe est une rupture soudaine, une lente désagrégation du monde, ou la vérité profonde de notre temps. En voici la troisième partie. Le Kali Yuga ou la catastrophe prolongée Dans cette logique, le politique ne constitue pas un espace autonome de décision souveraine ; il représente plutôt un moment transitoire au sein d’un ordre cyclique où destruction et recomposition coïncident. Le pouvoir, loin d’interrompre le cours cosmique, s’y inscrit comme une modulation du désordre et de son dépassement. Cependant, les épopées — si fondamentales soient-elles — ne sauraient, à elles seules, épuiser la conception indienne de la catastrophe. Il faut leur adjoindre le poids doctrinal et cosmologique des Purāṇa , qui prolongent l’intuition épique en lui conférant une portée systématique. Ces textes instaurent une véritable architecture du temps cyclique, où la cosmologie devient à la fois mythe, théologie et métaphysique de la répétition. À partir du XIXᵉ siècle, la confrontation de l’Inde à la modernité coloniale suscite une réévaluation profonde de l’hindouisme. Plusieurs réformateurs — notamment les fondateurs du Brahmo Samaj et de l’ Ārya Samaj — mènent alors une guerre intellectuelle contre les Purāṇa , tenus pour responsables de la superstition, de l’idolâtrie et du retard spirituel du pays [1] . Rammohan Roy, initiateur du Brahmo Samaj , prône un retour au monothéisme rationnel des Upaniṣad , qu’il oppose à la prolifération rituelle et polythéiste des Purāṇa . Swami Dayānanda Sarasvatī, fondateur de l’ Ārya Samaj , radicalise cette position en appelant à un retour intégral aux Veda : seule la religion védique, antérieure à toute mythopoïèse purānique, incarnerait, selon lui, la vérité originaire de l’Inde. Ainsi, «dépurāniser» l’hindouisme revenait à le rationaliser et à l’épurer, pour le réinscrire dans un horizon compatible avec la science, la morale et la réforme moderne. Mais le purānisme s’est trouvé pressé des deux côtés: contesté par les réformistes, au nom de la raison, et étouffé par les traditionalistes, au nom de l’ordre et de la liturgie. Les Sanātanistes, défenseurs du Sanātana Dharma — la Loi éternelle — prétendaient sauvegarder la tradition, mais leur orthodoxie visait en réalité à stabiliser la religion autour d’un canon rigide et ritualiste, marginalisant la souplesse narrative et symbolique du discours purānique [2] . Sans les rejeter explicitement, ils en neutralisaient la puissance cosmologique, réduisant les Purāṇa à de simples supports cultuels plutôt qu’à des matrices du sens et du devenir. Leur conception de la fidélité traditionnelle tendait à figer un univers hiérarchisé, où la répétition rituelle primait sur la créativité mythopoiétique . Entre ces deux pôles, la « pensée purānique » — avec son imaginaire fluide des cycles (yuga), des dissolutions ( pralaya ) et des renaissances ( sṛṣṭi ) — fut réduite au silence. Elle portait pourtant une sagesse du temps et du devenir d’une profondeur métaphysique incomparable : une perception de la catastrophe non comme rupture, mais comme immanence du Kāli Yuga à la texture même de la temporalité. C’est cette intuition que tentèrent de réhabiliter — face à la fois aux Samajistes et aux Sanātanistes — des penseurs tels qu’Aurobindo Ghose, Ananda Coomaraswamy et Radhakrishnan. En eux, les Purāṇa redeviennent métaphysique du temps, grammaire du devenir cosmique et poétique de l’ordre et du chaos [3] . Rendre justice au legs purānique, c’est reconnaître en lui l’imaginaire comme mode de pensée, capable d’articuler l’humain au rythme cosmique du Sanātana Dharma : non pas un archaïsme à dépasser, mais une intelligence symbolique du monde, où le catastrophique n’est plus un accident, mais l’essence immanente du temps vivant. Le Kali Yuga, annoncé à la fin du Mahābhārata avec la mort de Kṛṣṇa, relève pleinement de la vision purānique du temps. Cet âge, inauguré immédiatement après la disparition du dieu (vers 3102 av. J.-C.), correspond à l’Âge de fer ( kṛta-yuga ), celui du désordre moral, de la dissolution spirituelle et du retrait du dharma. La justice, la vérité et la vertu n’y subsistent plus qu’à titre de résidus — simples fractions de leur puissance originelle ; tandis que l’avidité, le mensonge et la violence deviennent les principes dominants du monde. Le Sūrya Siddhānta , traité d’astronomie védique, fixe le commencement de cet âge au moment même de la mort de Kṛṣṇa, et la tradition purānique en évalue la durée à 432 000 ans humains : une unité de temps à l’échelle du cosmos, où l’histoire humaine s’efface dans la respiration de Brahmā [4] . Dans cette perspective, le Kali Yuga ne désigne pas une destruction ponctuelle du monde, mais une catastrophe prolongée, un état de crise permanente de l’ordre cosmique. Le lien entre l’humain et le divin s’y défait peu à peu ; la catastrophe devient condition ontologique, expression de la lente désagrégation du dharma sans possibilité immédiate de restauration [5] . La mort de Kṛṣṇa n’achève pas le monde : elle inaugure le temps de la désorientation fondamentale, un âge sans rédemption immédiate, marqué par la confusion des valeurs, la perte de la transcendance et le retrait du sens. Le Kali Yuga est le temps de la catastrophe — non par le cataclysme soudain, mais par la durée du désordre, par cette corrosion lente et continue qui dissout les fondements du dharma, préfigurant la grande pralaya, la dissolution ultime, et préparant, dans son effondrement même, la genèse d’un nouveau cycle cosmique. Le Kali Yuga est un temps de tristesse essentielle. Quoi que l’on fasse, il demeure une mélancolie d’arrière-fond, un voile ontologique sur le cœur du monde. Cette tristesse n’est ni affective ni morale: elle est plus originaire que la béatitude spinozienne et plus antique que l’angoisse heideggérienne ; elle est le ton fondamental du temps obscur. Tristesse d’abord, puis ses métamorphoses : le déguisement, le refoulement, le déni. Elle survit en toutes choses, se dissimule sous la frénésie du monde, se masque dans le flux des désirs, mais ne s’abolit jamais. Car le Kali Yuga est aussi le temps de la duplicité. Tristesse authentique, mais toujours déjà trahie par ses propres détournements ; sincérité impossible, parce qu’à peine ressentie, elle est aussitôt réinvestie dans le jeu de ses simulacres. Le monde vit alors dans l’oubli de sa propre douleur: oubli toujours recommencé, toujours échoué, toujours nécessaire. C’est enfin le temps du va-et-vient entre deux saluts: le salut individuel, intérieur, recherché dans la bhakti et la connaissance de soi ( ātma-jñāna ), et le salut cosmique, attendu dans la descente de l’ultime avatar, Kalki, celui qui clôt le cycle et restaure le dharma. Ainsi, au cœur du désordre se déploie une double attente : celle du réveil intérieur et celle de la régénération cosmique. Le Kali Yuga, dans sa mélancolie et sa duplicité, est donc le théâtre de la conscience déchue, mais aussi la matrice de l’espérance : cet intervalle où le divin s’est retiré pour mieux revenir. Dans le Kali Yuga , le dharma — principe d’équilibre, de justice et d’ordre cosmique — ne subsiste plus qu’à l’état résiduel. Le monde ne s’effondre pas sous l’effet d’un cataclysme unique, mais se désagrège lentement, dans une érosion continue de l’harmonie. À mesure que l’on s’approche de la dissolution finale, celle-ci semble à la fois s’accomplir et se différer: la catastrophe s’annonce, mais ne se consomme jamais pleinement. Pas d’apocalypse — seulement la persistance d’une fin inachevée. Cette vision trouve un écho remarquable chez Hésiode, dans la théorie des cinq âges de l’humanité exposée dans Les Travaux et les Jours . Après l’âge d’or, règne de justice et de proximité avec les dieux, chaque époque successive — argent, bronze, héros, puis fer — marque une détérioration graduelle de la condition humaine: fracture de l’ordre cosmique, corruption morale, oubli de la vertu [6] . L’âge du fer, dernier et le plus misérable, correspond directement au Kali Yuga : le temps où les liens sociaux se dissolvent, où la ruse, la violence et la cupidité dominent, où l’homme, selon Hésiode, vit «sans honte ni justice» [7] . Dans ces deux visions, la catastrophe n’est pas une rupture subite, mais un processus irréversible de déclin. Le monde s’éloigne du divin non par destruction brutale, mais par usure de la mesure, affaiblissement de la vérité, altération du lien cosmique. Là où Hésiode voit la perte de Dikè (la Justice divine), la tradition hindoue désigne le retrait du Dharma . Cependant, une différence essentielle les distingue. Chez Hésiode, le temps est linéaire et tragique: la chute semble définitive, sans salut ni retour. Dans la pensée indienne, au contraire, le Kali Yuga n’est qu’un moment du cycle, destiné à être suivi du retour de l’âge d’or ( Satya Yuga ). L’obscurité prépare la lumière ; le déclin, la renaissance. Ainsi, Hésiode propose une catastrophe morale sans régénération, tandis que l’hindouisme purānique conçoit une catastrophe cosmique régénératrice: la fin et le recommencement s’y confondent, dans la respiration même du temps. Le monde s’approche de la dissolution ; mais à l’instant où la catastrophe semble s’accomplir, elle se dissipe. Sa vérité est celle d’un crépuscule permanent, où la destruction demeure à la fois inévitable et sans cesse ajournée. Or ces ajournements sont aussi des voiles qui tombent, des replis du temps sur lui-même. Le temps se retire, se contracte, jusqu’à ce que Kalki surgisse — non comme une transition progressive, ni comme un sursaut post‑apocalyptique, mais comme un saut, une irruption du divin dans la matière épuisée, tel l’éclair traversant la nuit d’un monde moribond. Kalki ne détruit pas: il convertit la dissolution en recommencement. Après tout, il est l’avatar de Viṣṇu, non de Śiva — principe de préservation et de continuité du cosmos, venu non pour anéantir, mais pour réaccorder le monde au rythme vivant du dharma. [1] Sur la relecture de l’hindouisme dans le contexte de la modernité coloniale et la critique des traditions purāniques, voir Brian A. Hatcher, Hinduism in the Modern World (London: Routledge, 2015), ainsi que David N. Lorenzen, Who Invented Hinduism? Essays on Religion in History (New Delhi: Yoda Press, 2006), qui analysent la construction moderne de “l’hindouisme” comme catégorie réformée et rationalisée au XIXᵉ siècle. [2] Sur la formation du courant sanātaniste et la défense du Sanātana Dharma comme tentative de stabilisation normative de la tradition hindoue face aux réformes modernistes, voir aussi Kenneth W. Jones, Socio-Religious Reform Movements in British India (Cambridge: Cambridge University Press, 1989). [3] Sur la relecture moderniste et néo-métaphysique des traditions purāniques et épiques face aux réformes religieuses du XIXᵉ–XXᵉ siècle (notamment les débats entre courants réformistes type Arya Samaj et défenseurs de l’orthodoxie dite sanātana ), voir chronologiquement : Aurobindo Ghose, The Life Divine (1914–1919) et Essays on the Gita (1922), où s’esquisse une lecture évolutive et cosmologique du temps hindou ; Ananda K. Coomaraswamy, The Dance of Śiva (1918–1924), qui réinterprète les Purāṇa comme symbolique du rythme cosmique de création et destruction ; et Sarvepalli Radhakrishnan, Indian Philosophy (1923–1927) ainsi que The Hindu View of Life (1926), où les traditions purāniques sont relues comme expressions philosophiques d’une métaphysique du devenir. Ces auteurs, dans des registres distincts, contribuent à déplacer les Purāṇa d’un statut mythico-religieux vers une lecture spéculative du temps, de l’ordre et du chaos cosmique. [4] Voir Alain Daniélou, Les Mythes et les dieux de l’Inde (Paris: Flammarion, 1992 [éd. orig. anglaise 1991]) et Shiva et Dionysos (Paris: Fayard, 1979). [5] Dans cette perspective, le Kali Yuga ne relève pas d’un événement eschatologique ponctuel, mais d’une intensification durable de la distance entre ordre cosmique ( dharma ) et condition humaine, rejoignant ainsi certaines intuitions schellingiennes d’une catastrophe immanente au temps lui-même. Le lien entre l’humain et le divin s’y défait progressivement, non sous la forme d’une rupture soudaine, mais selon une lente érosion des conditions mêmes de l’ordre. La catastrophe cesse alors d’être un événement identifiable : elle devient structure du devenir, modalité prolongée de l’histoire, où la désagrégation du dharma ne connaît pas de seuil décisif de restauration immédiate. Sur cette lecture croisée des temporalités cycliques indiennes et de la philosophie spéculative allemande, voir Friedrich Wilhelm Joseph Schelling, Les Âges du monde ( Die Weltalter ), trad. fr. par Jean-François Courtine et Emmanuel Martineau, Paris, Aubier, coll. « Bibliothèque philosophique », 1992 (textes des versions 1811–1815), notamment les fragments sur la scission interne de l’absolu et la temporalisation du fond originaire. [6] Sur la dégradation progressive des métaux et la rupture de l'ordre cosmique, cf. G. Dumézil, Heur et malheur du guerrier , Paris, PUF, 1969. Dumézil y souligne que l'âge des Héros constitue une exception grecque dans une structure de déclin par ailleurs très proche des doctrines indo-iraniennes. [7] Les Travaux et les Jours , trad. fr. Paul Mazon, Paris, Les Belles Lettres, coll. « CUF », v106-201., éd. numérisée, Bibliothèque nationale de France (Gallica), ARK : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k96154311.texteImage (consulté le 14 mai 2026).

Crise, catastrophe et ébranlement du monde (2/7)
Por
Wissam Saadé
Publicado
juin 29, 2026 - 12:49

Cet essai propose une traversée des figures de la crise et de la catastrophe, depuis les cosmologies anciennes jusqu’à l’expérience vécue du bouleversement du monde. En croisant les héritages grecs, bibliques, indiens et la pensée de Jan Patočka, il interroge la manière dont les civilisations ont pensé le désordre, l’effondrement, l’irréversible et la possibilité même de l’action lorsque le sens vacille. Publié ici en sept chapitres-articles, ce texte suit un fil exigeant mais essentiel: comprendre si la catastrophe est une rupture soudaine, une lente désagrégation du monde, ou la vérité profonde de notre temps. En voici la deuxième partie. Cosmologie du désordre Les notions de crise et de catastrophe jalonnent l’histoire conceptuelle du politique moderne comme deux opérateurs majeurs de figuration du désordre et de sa lisibilité historique. Le terme de crise procède du grec krisis , signifiant originellement «décision» ou «jugement». Dans le lexique médical hippocratique, il désigne ce moment décisif où l’évolution d’un processus pathologique s’infléchit vers deux issues également possibles: la guérison ou la mort. Transposée au champ politique, la crise désigne ainsi un régime de déséquilibre dans lequel les formes instituées de régulation ne parviennent plus à absorber ou à neutraliser les tensions sociales, économiques ou symboliques. Elle possède dès lors une double valence: elle est révélatrice, en ce qu’elle met à nu les lignes de fragilité d’un ordre ; elle est également productrice, puisqu’elle appelle une reconfiguration de cet ordre, une relance de ses principes de cohérence. La crise renvoie à un moment de suspension décisionnelle, à un entre-deux instable du devenir, où les déterminations se trouvent provisoirement suspendues sans que l’issue soit encore tranchée. Ce référentiel grec contraste avec la pluralité de ses équivalents — qui ne sont jamais de véritables équivalents — dans le champ sanskrit. On peut notamment évoquer सङ्कट ( saṅkaṭa ) , qui désigne une situation critique, une détresse ou un nœud dangereux ; विपत्ति ( vipatti ) , qui renvoie à l’adversité ou au désastre potentiel ; ou encore, dans certains usages philosophiques, संशय ( saṃśaya ) , qui exprime le doute ou une indécision structurante [1] . Aucun de ces termes ne recouvre toutefois pleinement la densité du grec krisis , entendu comme moment de décision immanente, où le jugement advient au cœur même de l’indétermination. En revanche, un autre terme sanskrit, निष्कर्ष ( niṣkarṣa ) , peut être mobilisé non comme équivalent de la crise, mais comme son envers logique: une sorte de photographie inversée du concept grec de krisis . Là où la crise désigne le moment ouvert de la décision, le niṣkarṣa renvoie au résultat stabilisé d’un processus de discernement, à la conclusion fixée après la traversée de l’indétermination — autrement dit, le sens une fois la crise du sens résolue [2] . Mais, à y regarder de plus près, ils en approchent certaines dimensions du «critique» tel qu’il se manifeste dans l’expérience vécue, sans qu’il soit toujours nécessaire — ni même possible — de les stabiliser dans une articulation conceptuelle stricte. Car la crise n’est pas seulement une catégorie logique ou un schème de décision: elle relève aussi d’un régime affectif. Elle se donne comme hésitation, comme fragilisation des prises, comme perte relative de contrôle, mais aussi comme effort pour reconquérir ce qui échappe. Elle implique ainsi une tension entre l’impuissance et la volonté de maîtrise de l’incontrôlable. Elle comporte également une tonalité propre: celle d’une inquiétude face au temps qui se dérobe, se contracte ou se suspend, comme si le devenir lui-même se retirait de ses propres coordonnées habituelles. En politique, la crise ne désigne donc pas uniquement un moment de bascule rationnelle. Elle est à la fois jaillissement du politique et exposition de son envers le plus tendu: un état de crispation où le pouvoir se découvre simultanément excité par sa propre reconfiguration et fragilisé par ce qui excède toute prise stable. La crise joue et déjoue la catastrophe. Le critique — attitude fruste, voire réflexe de survie — se travestit en soulagement: «je n’en suis pas encore à la catastrophe». Dans ce décalage, il se constitue comme une position de relâchement relatif, une manière de différer l’effondrement en le maintenant à distance. La catastrophe, en contrepartie, se donne comme une sorte de fête inversée de la crise: non pas célébration, mais excès sans sujet, suspension des repères, exposition brute du monde à sa propre déliaison. Elle apparaît ainsi comme l’envers intensif de la crise, là où celle-ci demeure encore prise dans la logique de la gestion et du seuil, tandis que la catastrophe excède toute économie du contrôle et du report. Les deux grandes épopées indiennes, le Mahābhārata et le Rāmāyaṇa , déploient chacune, à leur manière, une dynamique complexe entre crise et catastrophe, sans toutefois en proposer une conceptualisation explicite [3] . Cette articulation se donne plutôt à travers une mise en scène narrative, cosmologique et éthique du désordre, où celui-ci apparaît simultanément comme suspension de la décision et comme effondrement de l’ordre du monde. Dans le Mahābhārata , la crise se manifeste d’abord comme un brouillage du dharma , entendu à la fois comme ordre normatif, cosmique et social. Avant même le déclenchement de la guerre de Kurukṣetra, le monde est déjà entré dans un régime de déséquilibre: la loi devient illisible, les lignées se contredisent, les devoirs s’entrechoquent et les hiérarchies se décomposent. La situation relève alors pleinement du registre de la crise, au sens fort du terme, c’est-à-dire celui d’une indécision structurale où le jugement est à la fois requis et rendu impossible sans faute. L’exemple paradigmatique en est la figure d’Arjuna, pris dans une suspension du jugement sur le champ de bataille, incapable de trancher sans compromettre l’ordre même qu’il est censé défendre [4] . Cependant, la crise n’est jamais purement interne à un régime de décision: elle est toujours déjà traversée par une potentialité catastrophique. La guerre de Kurukṣetra en représente l’actualisation absolue, où la virtualité du désastre s’incarne dans une catastrophe intégrale: destruction presque totale des lignages, effondrement des structures de filiation, épuisement des catégories morales ordinaires [5] . Le désordre ne se contente plus ici de suspendre l’ordre ; il désagrège les conditions mêmes de sa possibilité . Dans la pensée indienne, la catastrophe s’inscrit dans une logique cosmique du cycle ( yuga ) . Elle n’est pas l’événement contingent d’une ruine, mais le moment nodal d’une métamorphose cosmique : le monde s’y défait pour pouvoir se reconfigurer . La fin d’un cycle n’est jamais une rupture absolue, mais l’ouverture d’une recomposition nécessaire, où dissolution et régénération s’enchaînent selon le rythme de la temporalité cosmique. Le Mahābhārata illustre cette dynamique en présentant la catastrophe non pas comme une clôture, mais comme une re-sédimentation de l’être . Le conflit, en détruisant l’ordre ancien, prépare la renaissance du monde et l’avènement d’un nouvel équilibre du dharma. La guerre, bien qu’apocalyptique par son ampleur, devient le vecteur d’une restauration cosmique: un passage de la déchéance à la réaffirmation du sens. Le Rāmāyaṇa , à l’inverse, propose une autre modalité du désordre et de sa résolution. La crise ne s’y manifeste pas par un cataclysme cosmique, mais se condense dans l’exil de Rāma, symbole de la légitimité suspendue. La catastrophe n’y éclate jamais pleinement: elle est déplacée, différée, contenue. Le récit opère une neutralisation du désastre par sa propre structure. Rāvaṇa , figure du désordre souverain, incarne la tentation du chaos ; sa défaite marque la reconstitution de la continuité du dharma et la restitution de la souveraineté légitime . Ainsi, tandis que le Mahābhārata fait de la catastrophe la matrice d’une refondation cosmique , le Rāmāyaṇa en déploie la domestication narrative: le désastre se transmue en processus de purification et de réaffirmation de l’ordre. La crise devient passage, non fin ; la destruction, principe de pérennité du monde. Ce qui distingue profondément les deux grandes épopées indiennes, c’est que la crise n’y est jamais purement décisionnelle, ni la catastrophe purement terminale. L’une et l’autre relèvent d’un même régime cosmique, structuré par les trois dynamiques qui ordonnent tout devenir du monde : dissolution ( pralaya ) , recomposition ( sṛṣṭi ) et répétition cyclique ( saṃsāra [6] . Dans le cadre du dharma , tel qu’il organise la pensée des itihāsa ( Mahābhārata et Rāmāyaṇa ), il n’existe pas de séparation stable entre crise et catastrophe, car le monde y est conçu comme rythmé par des cycles de déséquilibre et de réajustement. La déliaison du dharma n’est donc jamais absolue: elle s’inscrit dans une économie plus vaste de recomposition cosmique. La crise correspond à une instabilité interne de l’ordre, déjà traversée par une potentialité d’effondrement, tandis que la catastrophe n’implique jamais une pure annihilation, mais une reconfiguration du monde, un réagencement du sens après la désagrégation. [1] Sur les usages philosophiques de saṃśaya comme structure de l’indécision et du doute dans les traditions indiennes, voir aussi Jonardon Ganeri, The Lost Age of Reason: Philosophy in Early Modern India 1450–1700 (Oxford University Press, 2011). [2] Nadja Stchoupak, Luigia Nitti et Louis Renou, Dictionnaire sanskrit-français , Paris, Adrien Maisonneuve, 1959. [3] Wendy Doniger, The Hindus: An Alternative History , New York, Penguin Press, 2009, chap. 9 (« Women and Ogresses in the Ramayana »), p. 213-250 ; chap. 10 (« Violence in the Mahabharata ») et chap. 11 (« Dharma in the Mahabharata »), p. 251-338. Doniger y analyse la manière dont le Rāmāyaṇa et le Mahābhārata mettent en scène la désagrégation du dharma sous la forme de guerres, de conflits dynastiques et de désordres cosmico-politiques [4] Sur la suspension du jugement d’Arjuna et la crise du dharma dans le Mahabharata, voir Alf Hiltebeitel, The Ritual of Battle: Krishna in the Mahabharata (Ithaca: Cornell University Press, 1976), en particulier l’introduction et les chapitres consacrés à la Bhagavad Gītā (notamment les sections analysant l’ouverture du dialogue entre Arjuna et Krishna, où est mise en scène l’effondrement des repères du dharma et la suspension de la décision dans le champ de bataille de Kurukṣetra). [5] Sur la guerre de Kurukṣetra comme catastrophe totale et moment d’effondrement du dharma , voir notamment Ananda K. Coomaraswamy, Hinduism and Buddhism , New York, Philosophical Library, 1943, p. 75-82 ; D. D. Kosambi, The Culture and Civilisation of Ancient India in Historical Outline , Londres, Routledge & Kegan Paul, 1965, p. 100-108 ; Irawati Karve, Yuganta: The End of an Epoch , Hyderabad, Orient Blackswan, 1969, p. 7-32 et 95-120 ; ainsi que Bimal Krishna Matilal, Moral Dilemmas in the Mahabharata , New Delhi, Motilal Banarsidass, 1989, p. 1-24. [6] Upinder Singh, Ancient India: Culture of Contradictions , New Delhi, Oxford University Press, 2021, chap. « Violence in Early Indian Tradition » et sections consacrées au Mahābhārata , notamment la lecture de la guerre de Kurukṣetra comme moment d’intensification extrême de la violence politique et cosmique plutôt que comme simple conflit dynastique. Singh y insiste sur le fait que les sources épiques et normatives ne construisent pas une théorie unifiée de la violence, mais en révèlent la centralité structurante dans les imaginaires du pouvoir, de la parenté et du dharma . Lire aussi: Crise, catastrophe et ébranlement du monde (I/7): «crise» et «catastrophe»: un rapport au temps différent

Crise, catastrophe et ébranlement du monde (I/7)
Por
Wissam Saadé
Publicado
juin 26, 2026 - 15:14

Cet essai propose une traversée des figures de la crise et de la catastrophe, depuis les cosmologies anciennes jusqu’à l’expérience vécue du bouleversement du monde. En croisant les héritages grecs, bibliques, indiens et la pensée de Jan Patočka, il interroge la manière dont les civilisations ont pensé le désordre, l’effondrement, l’irréversible et la possibilité même de l’action lorsque le sens vacille. Publié ici en sept chapitres-articles, ce texte suit un fil exigeant mais essentiel: comprendre si la catastrophe est une rupture soudaine, une lente désagrégation du monde, ou la vérité profonde de notre temps. En voici la première partie, introductive. «Crise» et «catastrophe»: un rapport au temps différent Au plan conceptuel, la «crise» se déploie dans une zone de transitivité ontologique: elle est l’entre-deux précaire où vacille le sens, suspendue entre l’instance de la critique et l’imminence de la catastrophe. Si «crise» et «critique» partagent l'étymologie du krinein grec — ce geste de passer au crible, de discriminer et de trancher —, leurs vocations divergent dans l'économie du jugement. La crise constitue le moment de rupture où l’équilibre d’un système (ou d’une existence) s’avère insoutenable ; la critique, quant à elle, s’érige en activité réflexive visant à convertir ce déséquilibre en horizon de vérité ou en issue intelligible [1] . Le drame de toute critique réside dans sa condamnation à ne rencontrer que des crises: elle ne s'éveille qu'au contact du déchirement. Inversement, l’horizon spectral de toute crise est sa propre précipitation dans la catastrophe. Dès lors, la catastrophe peut être définie comme une crise radicalement critique: un paroxysme où la capacité de discernement est submergée par l'irréversibilité du désastre. Dans l'imminence, le Krinein est encore une veille: c'est la conscience aux aguets qui cherche à déceler la faille avant qu'elle ne devienne gouffre. C'est le moment de la décision suspendue, où le tri entre le salut et la perte demeure une puissance. Dès que survient l'irréversibilité, le Krinein change de nature: il ne trie plus les possibles, il scelle le destin. Il ne décide plus de l'issue, il constate la clôture du sens. Entre ces deux abîmes, ce «rôdeur» étymologique rappelle que la pensée est un funambule sur le fil du rasoir: elle est ce qui s'efforce de maintenir un espace de discernement là où tout semble se précipiter vers la fatalité. La catastrophe suspend la continuité de l’ordinaire: elle interrompt les enchaînements habituels de sens, de causalité et d’intelligibilité. Elle produit un désajustement plénier, c’est-à-dire une perte de commensurabilité entre les cadres de l’expérience et ce qui advient. L’ordinaire ne tient plus comme monde ; il se défait comme tissu de continuités. La crise, en revanche, ne suspend pas l’ordinaire: elle le maintient en suspens. Autrement dit, elle n’interrompt pas la continuité, mais la rend indécidable, instable, ouverte. La crise est un régime d’attente interne au monde ordinaire lui-même: les structures tiennent encore, mais sans résolution, comme si le monde restait en équilibre sans issue immédiate. Elle est tension prolongée plutôt que rupture. La catastrophe instaure un après irréversible. La crise, au contraire, diffère cet après, elle le suspend sans jamais le fonder. La catastrophe désarticule le calendrier: elle ravage le temps comme support, le transforme en temps furieux, déchaîné. Elle charge le démoniaque — non plus comme simple négativité, mais comme mode de non-être hantant le monde. Ainsi, la catastrophe ne bouleverse pas seulement la périodisation de l’histoire — celle des divisions narratives ou scientifiques — ; elle ébranle la périodisation de l’être lui-même, elle touche au mode d’articulation du temps et de l’existence. Or, différents régimes cosmologiques produisent différents régimes de crise, de catastrophe et d’action politique. Les régimes cosmologiques ne sont pas de simples arrière-plans métaphysiques: ils structurent silencieusement les formes mêmes de la crise, de la catastrophe et de l’action politique. Dans un cosmos stable, ordonné par des régularités intelligibles et des hiérarchies fixes — comme dans certaines cosmologies antiques ou théologico-politiques — la crise apparaît surtout comme un déséquilibre interne: une perturbation d’un ordre supposé restaurable, donc une invitation à la réparation plutôt qu’à la refondation. À l’inverse, dans un univers moderne désenchanté, où la nature est régie par des lois impersonnelles et où l’histoire est ouverte, la catastrophe tend à prendre la forme d’une rupture systémique: effondrement du sens, dislocation des cadres institutionnels, surgissement de contingences irréversibles. L’action politique s’y trouve alors transformée en gestion du risque, en anticipation permanente de scénarios de défaillance, voire en gouvernement par l’urgence. Dans les cosmologies eschatologiques ou apocalyptiques, enfin, la crise devient structurelle et saturée de sens: elle n’est plus un accident mais un signe, et la catastrophe n’est pas seulement destruction mais révélation d’un terme ultime. L’action politique peut alors osciller entre retrait du monde, accélération du conflit ou mobilisation salvifique. Ainsi, selon que le monde est pensé comme ordre cyclique, machine neutre ou théâtre eschatologique, la crise n’a ni la même épaisseur ontologique, ni la même temporalité, ni les mêmes formes de réponse collective. Mais ces régimes ne se succèdent ni ne s’excluent strictement: ils s’invitent les uns chez les autres, se contaminent et coexistent sous forme de strates, produisant des configurations hybrides où la crise oscille entre réparation, gestion et révélation ; voire où elle devient la crise de la peur de perdre son horizon cosmologique et de succomber au régime d’autrui. [1] Sur cette généalogie moderne du rapport entre crise et critique, voir Reinhart Koselleck, Critique and Crisis: A Study of the Political Function of Dualistic Moral Thought (éd. originale allemande: Kritik und Krise. Eine Studie zur Pathogenese der bürgerlichen Welt , 1959 ; trad. anglaise: MIT Press, 1988). Historien allemand majeur de l’histoire des concepts ( Begriffsgeschichte ), Koselleck montre que la modernité européenne a progressivement transformé la critique en puissance historique autonome. Dans son analyse, la pensée critique issue des Lumières ne se contente plus d’examiner le réel: elle se constitue comme tribunal moral et rationnel face à l’État, à la religion et à l’ordre politique existant. Mais cette autonomisation de la critique produit simultanément une crise permanente de la légitimité politique. La modernité se caractériserait ainsi par une tension structurelle où la critique engendre sans cesse les crises qu’elle prétend résoudre, ouvrant un horizon historique marqué par l’instabilité et l’attente d’une refondation du sens. Là où Reinhart Koselleck analyse la critique comme destin constitutif de la modernité européenne — c’est-à-dire comme dynamique interne à l’histoire politique des Lumières et de l’État moderne — Dipesh Chakrabarty, historien postcolonial indien formé à la tradition marxiste et à l’historiographie subalterne, en révèle les limites géohistoriques: la crise moderne n’est plus l’horizon universel du politique, mais une expérience historiquement localisée que l’Europe a tendu à universaliser en l’érigeant en norme globale de l’intelligibilité historique. Dans Provincializing Europe: Postcolonial Thought and Historical Difference (Princeton University Press, 2000), il cherche à montrer que les catégories fondamentales de l’historiographie moderne — notamment celles de progrès, de sécularisation, de crise et de critique — ne sont pas des formes universelles de l’intelligibilité historique, mais des constructions issues de l’expérience intellectuelle et politique européenne. La position de Chakrabarty n’est pas une universalisation de l’«attitude non critique», mais une reconfiguration des conditions de possibilité de la critique . Toutefois, elle ouvre un espace problématique réel: celui de la tension entre pluralisation des rationalités et maintien d’un horizon commun de jugement.

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