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Diachronia

Crise, catastrophe et ébranlement du monde (4/7)

Du Tohu-bohu au Kali Yuga, à l’épreuve du vécu patočkien

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Par Wissam Saadé
Publié juil. 5, 2026 - 12:23

Cet essai propose une traversée des figures de la crise et de la catastrophe, depuis les cosmologies anciennes jusqu’à l’expérience vécue du bouleversement du monde. En croisant les héritages grecs, bibliques, indiens et la pensée de Jan Patočka, il interroge la manière dont les civilisations ont pensé le désordre, l’effondrement, l’irréversible et la possibilité même de l’action lorsque le sens vacille. Publié ici en sept chapitres-articles, ce texte suit un fil exigeant mais essentiel: comprendre si la catastrophe est une rupture soudaine, une lente désagrégation du monde, ou la vérité profonde de notre temps. En voici la quatrième partie. 

Du cycle à l’irréversible

Distinguer la crise de la catastrophe, ou séparer la catastrophe cosmique de la catastrophe historique ou individuelle, constitue en effet deux impossibles — ou plutôt deux impensés — dans la pensée indienne traditionnelle. Dans cette pensée, le cosmique ne s’oppose pas à l’historique ; il s’y déploie. La catastrophe n’est pas l’exception du temps, mais sa vérité la plus intime.

La dissociation entre crise et catastrophe, tout comme la décosmisation progressive du désastre, constitue le produit d’une longue généalogie propre à la pensée occidentale. Celle-ci résulte du croisement entre les héritages gréco-romains et judéo-chrétiens, puis de leur reconfiguration à l’époque moderne. C’est en effet au sein de la tradition judéo-chrétienne que se stabilise, avec le plus de netteté, une pensée de la catastrophe comme événement absolu. Le Déluge de la Genèse, l’Apocalypse de Jean ou encore le Jugement dernier configurent une même structure temporelle: un temps linéaire, orienté, doté d’un commencement et d’une fin irréversible ; un événement terminal qui ne réorganise pas seulement le monde, mais le ferme pour en inaugurer un autre ordre, celui du salut et de la rédemption[1]

Il serait donc réducteur de dire que le judéo-christianisme sépare la catastrophe terrestre de la catastrophe cosmique: il les maintient en rapport, mais dans une hiérarchie nouvelle, ordonnée selon l’économie d’un temps à sens unique. Le désastre terrestre n’est plus perçu comme un moment parmi d’autres du grand cycle cosmique, mais comme le signe, l’indice ou le prélude d’une catastrophe ultime et universelle. La linéarisation de la temporalité introduit ici une mutation décisive: le mal, la guerre, la destruction deviennent chargés d’un sens téléologique ; ils ne relèvent plus d’une cyclicité de la nature, mais d’une dramaturgie de l’histoire. 

Une telle transformation marque une rupture profonde avec les cosmologies antiques, et plus encore, avec les visions dharmiques de l’Inde. Dans ces dernières, les ruptures du monde — guerres, pestes, effondrements — s’inscrivent toujours déjà dans un ordre cyclique. Elles n’interrompent pas l’harmonie cosmique ; elles en constituent le battement intérieur, la respiration. Le désastre humain n’est jamais pensé comme événement définitif, mais comme modulation, nécessaire et transitoire, d’un équilibre plus vaste. Entre le plan terrestre et l’ordre du cosmos, il n’est pas de fracture ontologique: l’un et l’autre participent d’un même devenir (saṃsāra), mouvement de création (sṛṣṭi) et de dissolution (pralaya). 

Dans la tradition judéo-chrétienne, au contraire, la catastrophe terrestre devient événement historique, et la catastrophe cosmique, événement terminal. La première traduit la faute dans le langage du temps ; la seconde résout le temps lui-même dans l’absolu de la révélation. Ce qui se joue ici n’est pas leur simple séparation, mais leur mise en tension dans une temporalité orientée, où le monde possède un commencement, une histoire et une fin. La catastrophe cesse d’être respiration du cosmos pour devenir accomplissement de l’histoire. 

Ainsi s’esquisse, dans la généalogie occidentale classique — qu’elle soit gréco-chrétienne ou moderne —, une structure eschatologique du penser: la crise y appelle la catastrophe comme sa fin, et la catastrophe, loin de s’inscrire dans le rythme infini du devenir, désigne le point de rupture, la clôture du temps. À l’inverse, la pensée indienne concevra toujours la catastrophe non comme dissolution terminale, mais comme moment de la régénération, phase crépusculaire d’un cycle voué à renaître. 

Dans une perspective eschatologique, le temps est structuré comme une ligne orientée: commencement, développement, accomplissement, fin. Dans ce cadre, la crise et la catastrophe ne sont pas simplement deux modalités du désordre, mais deux intensités différentes rapportées à un horizon ultime.

La crise y apparaît comme un moment de tension interne au devenir historique, un point de décision encore intégré à la continuité du monde. La catastrophe, quant à elle, tend à être pensée comme irruption d’une fin — non seulement d’un ordre particulier, mais potentiellement de l’ordre du monde lui-même.

Ainsi, leur relation est souvent prise dans une logique eschatologique: la crise devient un seuil, tandis que la catastrophe devient soit la figure anticipée, soit l’effectuation de la fin.

Le fait que, dans la tradition occidentale, la relation entre crise et catastrophe soit souvent structurée par une matrice eschatologique implique que ces catégories sont toujours prises dans une intelligibilité du temps orienté, où le sens du présent dépend d’un horizon de fin. Or ceci implique que toute eschatologie pas immédiatement politique, en ce sens qu’elle produit une hiérarchie des temps, une lecture des crises comme signes, une orientation de l’action en fonction d’une fin supposée.  l’eschatologie n’est pas le politique, mais elle structure le champ du pensable politique.

La catastrophe dérive étymologiquement de la katastrophê, terme issu de la tragédie grecque désignant le «retournement final», moment de dénouement irréversible. Elle ne désigne pas seulement une rupture d’équilibre, mais la destruction ou l’effondrement d’un ordre de monde, souvent perçu comme total, irréparable, ou du moins irréversible (guerres mondiales, génocides, effondrements écologiques).

Le catastrophique, bien qu’il apparaisse d’abord comme relevant d’un registre spatial — effondrement, dévastation, dislocation des formes — face à la temporalité décisionnelle propre à la crise, constitue paradoxalement la condition de possibilité d’une certaine intuition méditerranéenne, puis occidentale, du temps lui-même.

Car ce que la catastrophe introduit, ce n’est pas seulement une rupture dans le monde, mais une transformation du sens du devenir: elle inscrit le temps sous le signe de l’irréversible. Dès lors, le temps n’apparaît plus comme simple répétition cyclique ou retour des mêmes configurations, mais comme exposition à une perte qui ne peut être intégralement résorbée.

Même la récurrence des saisons, bien qu’elle reconduise l’apparence du cycle, semble alors traversée par cette marque de l’irréversible: le retour ne reconduit jamais strictement l’identique. Chaque recommencement porte la trace d’une altération, comme si la répétition elle-même demeurait assujettie à une temporalité plus profonde de l’usure, de la finitude et de la non‑réversibilité.

C’est sans doute dans l’imaginaire grec, et notamment homérique, que cette tension entre le retour et l’irréversible trouve sa première mise en scène. L’Odyssée se situe précisément à ce point de bascule où le rêve d’un retour intégral rencontre la conscience du temps irrévocable. L’homérisme a toujours représenté un défi à l’irréversible. L’expérience d’Odysseus, ou d’Ulysse, se situe à l’intersection du réversible et de l’irréversible: l’œuvre entière s’organise autour de la possibilité et de l’impossibilité du retour.

L’Odyssée met en scène une logique du retour: le retour à Ithaque, la restauration du foyer, le rétablissement de la royauté, la reconnaissance finale. Sous cet angle, elle paraît encore appartenir à un imaginaire méditerranéen ancien où l’ordre perdu demeure susceptible d’être reconquis. Le voyage d’Ulysse apparaît alors comme une parenthèse destinée à être refermée ; il inscrit dans le mythe la possibilité d’une réparation de l’histoire. Mais plus profondément, ce retour est marqué du sceau de l’irréversible. Car Ulysse ne revient jamais au même monde : Troie est détruite, ses compagnons sont morts, le temps a traversé Ithaque, et lui-même, métamorphosé par l’expérience, ne peut plus coïncider avec son passé. 

Le nostos[2] grec ne signifie donc pas restauration parfaite de l’identique ; il représente un retour entaché de perte, une survivance plus qu’une véritable réversibilité. L’Odyssée conserve encore la forme cyclique du retour, mais ce cycle est déjà traversé par la fissure du temps irréversible. Même lorsque le héros retrouve sa demeure, quelque chose demeure irrémédiablement détruit: la continuité du temps, l’innocence du départ, la possibilité d’un recommencement intact. Sous cette lumière, le retour d’Ulysse apparaît comme le point de bascule entre deux régimes symboliques : il relève encore d’une civilisation du cycle, mais laisse déjà affleurer une temporalité de l’altération, où tout retour porte la marque de l’irréparable. L’Odyssée pourrait alors être l’effort ultime d’une culture méditerranéenne pour sauver le mythe du retour dans un monde où le temps commence à se fermer sur l’irréversible. 

C’est pourquoi la mer y joue un rôle central: elle est le lieu de l’égarement et de la métamorphose, l’espace fluide où le mouvement du retour rencontre sa propre impossibilité, où l’errance devient la vérité du voyage. Emmanuel Levinas, relisant la figure d’Ulysse, a vu dans cette tension l’un des clivages fondamentaux entre la pensée grecque et la pensée biblique. Dans Totalité et Infini comme dans d’autres textes, il oppose le destin d’Odysseus à celui d’Abraham : d’un côté, la pensée du retour ; de l’autre, l’aventure du départ sans retour, l’ouverture à l’altérité[3]

Chez Levinas, Ulysse symbolise la structure profonde de la pensée grecque: partir, rencontrer l’étrangeté, mais toujours revenir chez soi. Tout détour y demeure réinscriptible dans l’identité du Même. Les monstres, les îles, les tentations, les étrangers jalonnent un parcours qui, paradoxalement, reconduit chaque altérité à la sphère du familier. L’altérité y est traversée pour être finalement réappropriée, convertie en expérience du Même. Abraham, à l’inverse, incarne une structure radicalement différente: il quitte sa terre, sa maison, sa généalogie sans promesse de retour. Son mouvement n’est pas celui du cercle, mais de l’ouverture. Il s’expose à l’inconnu dans une rupture définitive avec l’origine. L’expérience biblique devient ainsi celle du non-retour: le sens ne procède plus de la restauration, mais de la promesse et de la responsabilité. 

Cette opposition prend, chez Levinas, la forme d’une différence entre deux régimes du rapport au temps: le retour et l’exode. Ulysse figure la circularité et la réappropriation, l’économie du Même ; Abraham, le départ sans restitution, la dissymétrie de l’altérité qui fait loi. L’un s’enracine dans la totalité, l’autre ouvre vers l’infini. Dans cette perspective, la crise et la catastrophe se distribuent selon ces deux régimes symboliques. L’univers d’Ulysse est celui de la crise: un déséquilibre provisoire de l’ordre, moment de suspension qui prépare le retour à la normalité. Même les épreuves les plus violentes — la perte, le naufrage, l’errance — ne brisent jamais la structure du sens: elles sont destinées à être surmontées, réintégrées par la logique du nostos. La crise est, en ce sens, un dérèglement provisoire du Même. 

L’univers d’Abraham, en revanche, relève d’un tout autre régime: celui de la catastrophe comme expérience de l’irréversible. La catastrophe, ici, n’est pas effondrement spectaculaire, mais rupture ontologique du rapport au Même. Elle désigne la sortie radicale hors du cercle, l’impossibilité du retour à l’origine. Dans ce déplacement, Levinas redéfinit la catastrophe: elle n’est plus événement destructeur mais structure de non‑retour éthique, condition même de l’ouverture à l’autre. La crise appartient encore au domaine de la maîtrise et de la régénération du sens ; la catastrophe, à celui de la dépossession et de la responsabilité. 

Entre Ulysse et Abraham se joue ainsi le passage d’une civilisation du retour à une civilisation de l’irréversible, du temps cyclique au temps orienté. La première cherche dans la crise la possibilité du rétablissement ; la seconde reconnaît dans la catastrophe la condition d’un sens qui ne se clôt plus sur lui-même. Chez Ulysse, le monde peut encore se reprendre ; chez Abraham, il se délivre par l’ouverture à l’infini.

Bibliquement, Abraham fait irruption au chapitre 12 de la Genèse. Les onze chapitres précédents (Gn 1–11) relèvent de ce que l’on pourrait appeler la pré-histoire biblique: ils déroulent les commencements du monde, la désobéissance d’Adam et Ève, le meurtre d’Abel, la corruption de l’humanité avant le Déluge, la reconstruction autour de Noé et la dispersion des hommes à Babel. 

Une succession de naufrages, presque. Une série de catastrophes qui sont autant de naissances ratées. Le récit biblique s’ouvre lui-même sur une catastrophe potentielle: le tohu va-bohu, cette indétermination originaire, un chaos non pas informe comme une matière brute, mais déjà ravagé – un monde que la Parole créatrice doit contenir et ordonner. Avant même la création, il y a le au commencement (bereshit), moment d’entre-deux où la catastrophe couve déjà, où le chaos réclame un ordre que Dieu institue sans jamais l’annuler. 


[1]Karl Löwith, Histoire et Salut: Les présupposés théologiques de la philosophie de l'histoire (Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », 2002).

[2]En grec ancien, le terme nostos (νόστος) désigne avant tout le retour au foyer, le retour chez soi après une longue absence. Dans la littérature grecque, et particulièrement dans l’Odyssey d’Homer, il renvoie au chemin souvent éprouvant par lequel le héros retrouve sa terre, sa maison et les siens après des années d’errance.

 

[3]voir Emmanuel Levinas, Totalité et Infini, Paris, Le Livre de Poche / Biblio Essais, 1990, pp. 17‑19 (Préface) et pp. 46‑48 (début de la Première partie)

 

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