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Regard posé

Pour colmater la fracture libanaise
Par
Rami Rayess
Publié
mai 5, 2026 - 08:48

À mesure que se creuse le discours de la haine et de la rancœur entre Libanais, les questions se bousculent sur ce qu’il serait réellement possible de faire pour colmater la fracture politique et médiatique qui s’enracine à travers les réseaux sociaux, désormais à la portée de tous et permettant à chaque citoyen d’exprimer son opinion (ce qui est en principe une bonne chose) sans exercer le minimum d’autocensure, si bien que les fanatismes communautaires et sectaires se déversent librement, sans aucun frein moral ni politique. Cette fissure sociale reflète la division verticale que traverse le pays, une division dangereuse qui touche aux grands choix stratégiques appelés à définir l’identité du Liban et son rôle régional pour l’avenir, et qui porte sur des questions aussi centrales que la manière d’affronter Israël et ses agressions continues contre le Liban, ainsi que la question du monopole des armes par l’État, en application de l’accord de Taëf en vertu duquel toutes les milices libanaises avaient remis leurs armes au début des années quatre-vingt-dix, à l’exception du Hezbollah, au nom de la « Résistance ». Si des justifications ont pu être invoquées pour conserver les armes et libérer le territoire (ce qui s’est effectivement réalisé en 2000 dans ce qu’on pourrait qualifier d’accomplissement historique majeur, marqué par le retrait d’Israël des terres qu’il occupait sans condition aucune), il est certain en revanche que le rôle de ces armes s’est étendu bien au-delà de la libération pour créer un État dans l’État libanais et renforcer le poids politique du Hezbollah face aux autres forces libanaises, ce qui a conduit à des affrontements du type du 7 mai 2008, quand le Hezb s’est lancé à l’assaut de la capitale et de la Montagne en réaction à deux décisions gouvernementales qui servaient pourtant, dans les faits, la cause de la construction de l’État. Ce qui est regrettable, voire navrant, c’est que la partie même qui se targue d’avoir accompli la libération historique de 2000 porte la plus grande part de la responsabilité politique et militaire dans l’anéantissement de cet acquis, de la guerre de juillet 2006 jusqu’aux deux guerres d’appui de 2024 et 2026, au cours desquelles Israël a pu réoccuper les Cinq Collines lors de la première phase, puis plus de cinquante-cinq villages lors de la seconde, à laquelle il a donné le nom de « Couleur jaune ». Si le lien organique du Parti avec l’Iran n’est un secret pour personne (le Parti lui-même s’en vante et l’affiche publiquement), ce qui frustre nombre de Libanais, c’est l’empressement du Parti à venger le Guide suprême Ali Khamenei et à proclamer sa solidarité avec la République islamique, alors que l’Iran n’avait jamais levé le petit doigt face aux guerres successives que le Liban a subies ces dernières années, pas plus qu’il n’avait vengé l’assassinat de l’une des figures les plus éminentes de son axe, le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah. Naturellement, toutes ces considérations ne sauraient justifier que certains Libanais détournent entièrement le regard des agressions israéliennes incessantes contre le Liban, de ses violations quotidiennes de sa souveraineté et de la prise pour cible des civils, comme cela s’est produit le 8 avril dernier, sachant que le bilan des victimes de ces agressions dans la seule guerre de 2026 a dépassé les deux mille six cents morts. Certains de ces Libanais semblent d’ailleurs disposés à blanchir Israël de ses crimes bien au-delà de ce qu’Israël réclame pour lui-même, et appellent à accélérer les pas vers une normalisation gratuite ; certains vont même jusqu’à nier les ambitions historiques d’Israël sur le Liban, au moins jusqu’à la ligne du Litani, et son désir profond d’avancer vers ce fleuve pour annexer la région qui s’étend en deçà, sous prétexte de protéger les colonies du Nord et leurs habitants ! Ces mêmes Libanais ferment par ailleurs les yeux sur les développements alarmants par lesquels Israël poursuit les Libanais en vidant des zones dans le mont Hermon ou à ses abords immédiats, zones contiguës à des territoires qu’il occupe également en Syrie, où il a du reste étendu son emprise après la chute du régime de Bachar el-Assad en décembre 2024. Désireux d’engager le Liban vers un accord de paix et de normalisation avec Israël, ils n’hésitent pas à convoquer, pour convaincre l’opinion publique du bien-fondé d’une telle démarche, les exemples de Camp David entre l’Égypte et Israël et de Wadi Araba entre la Jordanie et Israël, malgré les écarts considérables, politiques et autres, qui séparent ces situations comparées de la réalité libanaise. Pris en étau entre la pression américaine, les agressions israéliennes et l’exploitation iranienne du front libanais, le Liban se trouve à la croisée des chemins dans un moment de division nationale aiguë qui annonce de graves conséquences, à moins qu’on ne trouve le moyen d’instaurer un dialogue politique remettant les questions nationales à leur juste place : le monopole des armes par la seule légitimité libanaise, la mise en place de bases solides pour la négociation avec Israël (cessez-le-feu, retrait militaire, reconstruction…), étant entendu que toutes ces étapes devront s’accomplir sous le seul toit de l’État. Le Liban n’est plus en mesure de sous-traiter ses décisions nationales, et c’est précisément ce dont il a souffert tout au long des décennies passées.

Moyen-Orient: le feu et la poudre
Par
Rami Rayess
Publié
avr. 17, 2026 - 17:38

Les promesses politiques et électorales du président américain Donald Trump se sont évaporées, en particulier dans le domaine de la politique étrangère, et les grands titres rutilants sur la fin des guerres ont fait long feu, lui qui se vantait, dès son élection, de mettre un terme à «huit guerres», alors qu’il en a allumé deux en contrepartie, au Venezuela et en Iran, et menace sérieusement de faire de Cuba sa troisième étape. L’arrestation du président vénézuélien Nicolás Maduro s’est certes déroulée sans provoquer de réaction intérieure notable, le régime ayant lâché son propre chef pour composer avec pragmatisme face à la pression américaine, mais il en va tout autrement avec l’Iran. Les événements sur le terrain ont démenti les anticipations américaines et israéliennes, car il est apparu rapidement que l’élimination de la tête du régime, le Guide suprême Ali Khamenei et plusieurs hauts responsables avec lui, n’a pas fait perdre aux Gardiens de la révolution le contrôle du pays ni desserré leur emprise de fer sur lui. Le pari sur l’éclatement d’un soulèvement populaire depuis l’intérieur iranien dès l’embrasement de la guerre s’est lui aussi soldé par un échec, car si une large part de l’opinion iranienne nourrit une hostilité réelle envers le régime, elle ne souhaite pas pour autant chevaucher la vague américaine. Le rôle joué par les États-Unis et leur CIA dans le renversement du gouvernement Mossadegh lors du coup d’État de 1953 demeure profondément ancré dans la mémoire populaire et collective iranienne, y ayant sans doute consolidé la conviction que miser sur les Américains ne peut aboutir ni contribuer au vrai changement, d’autant que Trump lui-même ne s’intéresse guère à la transformation politique pour des raisons réformistes, mais exclusivement par calcul d’intérêt. L’administration américaine n’aurait eu aucune difficulté à traiter avec le nouveau Guide s’il avait manifesté la souplesse qu’attendait Washington, et elle ne se serait alors guère souciée des aspirations du peuple iranien à la liberté, à la démocratie et aux droits de l’homme. L’exemple vénézuélien demeure parlant, puisque Trump a écarté la cheffe de l’opposition bien qu’elle se soit flattée de le proposer au prix Nobel de la paix, pensant que s’approprier la plus haute distinction internationale pourrait accroître son crédit auprès du président américain. Celui-ci a simplement fait fi de tout cela et a continué de travailler avec les piliers du régime Maduro lui-même, qu’il maintient dans une cellule du centre de détention fédéral de Brooklyn-New York, en obtenant par ailleurs ce qu’il convoite sur le plan pétrolier. Les rêves de changement du peuple vénézuélien se sont naturellement eux aussi effondrés. À présent, le président américain Donald Trump menace Cuba, cette île qui a inquiété Washington pendant des décennies et lui a longtemps servi d’épine dans le flanc, et il semble résolu à balayer tous les efforts de rapprochement et de réconciliation menés par son prédécesseur Barack Obama pour tourner la page du passé, ouvrant ainsi un nouveau front contre elle. Ce faisant, il confirme le peu de cas que Washington fait des principes élémentaires de l’action internationale ou de la nécessité de passer par l’Organisation des Nations Unies. Plus encore, une volonté manifeste se dessine d’éroder et d’affaiblir l’ordre mondial bâti au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dont le «Conseil de la paix» (encore chancelant) institué à la suite de la guerre de Gaza n’est qu’une illustration parmi d’autres de cette politique. Mais qui a dit que le fait pour Washington de méconnaître les intérêts réels des peuples serve véritablement les siens? Et qui a dit que le renforcement de ses alliances avec la plupart des régimes dictatoriaux au Moyen-Orient et au-delà y serve également? Il est vrai que les systèmes démocratiques ne s’engendrent pas du jour au lendemain, et il est vrai que la démocratie importée d’Occident peut se révéler inadaptée à certaines sociétés, mais il est tout aussi vrai que la répression des peuples finit toujours par engendrer, à un moment ou à un autre, une explosion politique et sociale. Si l’expérience des révolutions arabes a débouché sur des dénouements douloureux, c’est en raison de circonstances complexes tenant tantôt à la confiscation de la révolution par les régimes eux-mêmes (la Syrie en est l’exemple), tantôt à l’incapacité des forces révolutionnaires à s’organiser, elle-même imputable au fait que les pouvoirs dictatoriaux avaient domestiqué les sociétés et les avaient vidées des élites capables de porter un projet de changement ; rien de tout cela, pourtant, ne justifie que l’Occident se replie sur une politique de réhabilitation des régimes ou de leur substitution par d’autres qui ne leur cèdent en rien sur le terrain de la répression. Pour ce qui est du Moyen-Orient, la question ne se réduit plus à la seule nature des sociétés politiques de la région arabe, mais tient aussi à l’obstination d’Israël à allumer des guerres de manière continue, et, fait nouveau, à entraîner les États-Unis avec lui dans ses conflits sur plusieurs fronts, quand bien même la sécurité nationale américaine ne serait pas réellement menacée, contrairement à ce qu’Israël s’emploie à faire croire. La dernière en date de ces guerres est celle menée contre l’Iran, lequel n’a pas manqué pour sa part de nuire à ses voisins des États arabes du Golfe, ce qui fera de la coexistence future un défi durable. Cet acharnement israélien à détourner le regard de l’idée de paix, voire à la saborder par les guerres et les occupations, aura des retombées profondément négatives sur l’ensemble de la région, et pour des générations à venir. Sur le plan palestinien, Israël ne se contente pas de détruire Gaza et de la pilonner quotidiennement, y compris après le cessez-le-feu (jusqu’à un nombre effroyable de martyrs avoisinant les 75 000 !), il s’attaque également à la Cisjordanie en y implantant ses colonies, ce qui condamne définitivement toute solution pacifique et enterre le projet historique des deux États, lequel ne verra jamais le jour si Tel-Aviv persiste dans ses politiques régionales. Cette politique du fait accompli, Israël l’applique également au Liban-Sud du Liban et dans le sud de la Syrie, dont il a occupé de nouvelles portions après la chute du régime de Bachar el-Assad en décembre 2024, sans parler bien sûr de son occupation du Golan syrien depuis 1967, qu’il refuse de restituer et qu’il a formellement annexé, sans aucune intention d’y revenir. À moins que la région ne parvienne à réguler le tempo israélien par des règles fermes, notamment en exerçant des pressions pour mettre fin à la politique de guerres permanentes et en cascade et en accordant au peuple palestinien ses droits légitimes, Israël ne pourra pas pérenniser son projet d’occupation. Les accords d’Abraham ont en effet montré qu’ils n’avaient nullement désamorcé la tension régionale, bien au contraire qu’ils l’avaient aggravée, et qu’ils n’avaient pas davantage assuré à Tel-Aviv la sécurité qu’il poursuit de guerre en guerre. L’odeur du feu et de la poudre emplit le Moyen-Orient, et de nouvelles approches autant que de nouvelles politiques s’imposent désormais.

Liban: quel après-guerre?
Par
Rami Rayess
Publié
avr. 3, 2026 - 20:33

Comment se présentera la situation du Liban et de la région au lendemain de la guerre américano-israélienne contre l'Iran ? Et qu'adviendra-t-il de la fracture libano-libanaise, qui s'est approfondie à des degrés sans précédent sous l'effet conjugué de ce conflit, de l'engagement du Hezbollah en son sein et des agressions israéliennes qui ne cessent de s'étendre sur le territoire libanais, alors que le nombre de victimes dépasse désormais le millier et s'accroît quotidiennement, d'heure en heure ? Du côté iranien, la survie du régime un mois environ après l'ouverture des hostilités constitue en soi un accomplissement, et c'est précisément ce que les partisans de ce qui se désignait autrefois sous le nom d'«axe de la résistance» nommeraient volontiers une «victoire». Cette appellation demeure bien sûr relative, car ce qui passe pour une victoire à l'aune des critères de cet axe représente un échec retentissant au regard du cours réel de la guerre. Un régime qui se maintient au pouvoir sur des ruines ne saurait se prévaloir d'une victoire, et l'Iran aura besoin de décennies entières pour se relever de l'effondrement dans lequel ce conflit dévastateur l'a précipité. Pourtant, selon les calculs d'un régime théocratique et dogmatique profondément ancré dans ses certitudes idéologiques, le fait de s'être maintenu face à la plus grande puissance du monde, qui se targue de sa toute-puissance militaire, et face à son alliée régionale qui a réussi en quelques mois à bouleverser les équilibres de force dans la région, représente une prouesse indéniable. À cela s'ajoute, dans la logique iranienne, le fait que Téhéran a su défier le système du Dôme de fer, transpercer le bouclier sécuritaire israélien et faire pleuvoir des centaines de missiles sur des villes et des localités israéliennes, en coordination avec le Hezbollah qui tire à son tour des centaines de roquettes sur le nord de la Palestine occupée, tout en résistant aux colonnes de l'armée israélienne qui s'acharnent à s'enfoncer dans le Sud-Liban et à progresser dans l'occupation de ses villages, prélude à l'instauration d'un nouvel état de fait qui se traduirait par un accord de cessez-le-feu inédit. Car l'accord de 2024 semble avoir perdu toute substance, lui qui n'a du reste jamais été respecté par Israël depuis sa signature, tout au long de plus de quinze mois durant lesquels la souveraineté libanaise a été violée des centaines de fois sans que le comité du « mécanisme » ne soit parvenu à contraindre l'État hébreu à appliquer quelque disposition que ce soit. Sur le plan intérieur libanais, ceux qui misaient sur «la fin» du Hezbollah ne peuvent plus se permettre de détourner indéfiniment le regard de ce qui se passe en Iran, ni de nier que cette «résilience iranienne», si coûteuse soit-elle, offrira tôt ou tard, d'une manière ou d'une autre, un répit au Hezb. Plus fondamentalement encore, ils ne sauraient ignorer les agressions israéliennes qui frappent des civils innocents, des secouristes, des médecins et des journalistes, et qui s'en prennent tout autant aux infrastructures civiles, telles que les ponts et les installations publiques, afin d'isoler la région au sud du fleuve Litani du reste du territoire libanais, sans compter la destruction totale des villages de la ligne de front réduits à ras de terre dans le but d'en expulser définitivement leurs habitants et de préparer une occupation de longue durée, d'une nature radicalement différente de ce qui s'était produit lors de l'occupation du Liban-Sud à partir de 1978, puis lors de la grande invasion de 1982 qui atteignit Beyrouth, jusqu'à la libération complète du territoire en 2000. Si cette réalité nouvelle oblige les Libanais qui s'opposaient, à juste titre, à l'engagement du Hezbollah dans cette guerre au nom de tous et sans consultation préalable, à reconsidérer leurs certitudes et leurs paris sur l'élimination du Hezb, elle impose simultanément au Hezbollah de renoncer sans délai au langage de la menace, de l'intimidation, de la trahison et des accusations de « sionisation » à l'encontre de tel ou tel responsable. On ne saurait admettre que ce parti armé, qui a entraîné le Liban dans une guerre dont celui-ci ne tire aucun bénéfice, se retourne contre le reste des Libanais une fois le conflit suspendu, ainsi que le laissent entendre certains de ses dirigeants ou certains de ses relais médiatiques, dans un défi provocateur aux sentiments de larges franges de la société et à l'idée même de l'État, censé être le dénominateur commun de toutes les composantes de la nation. Ce dont Israël tire peut-être le plus grand profit, c'est d'alimenter les dissensions et les rancœurs entre Libanais, de dresser les communautés les unes contre les autres, car cela lui épargne bien des efforts en incitant les Libanais à se consumer mutuellement et à se détourner de la confrontation avec son projet expansionniste, lequel prend désormais des contours alarmants tandis que montent, depuis l'intérieur même d'Israël, les voix réclamant un «Grand Israël» et la nécessité d'une expansion vers le nord, en direction du Sud-Liban, pour protéger les villages et les colonies condamnées à l'instabilité chronique. Les Libanais ont vécu la douloureuse expérience du 7 mai 2008, qui n'était autre qu'un coup de force armé contre l'idée du vivre-ensemble entre les différentes composantes de la société libanaise, survenu au faîte de la puissance et de l'hégémonie armée du Hezb sur la vie nationale, constitutionnelle et politique du pays. Une telle expérience demeure inacceptable sous quelque forme que ce soit, car elle serait une recette toute prête pour la guerre civile et le reniement de toutes les réalisations de la paix civile, de la reconstruction et de la stabilité, si fragile soit-elle, rendues possibles par les accords de Taëf de 1989. Ce que les Libanais doivent cultiver en cette heure historique, c'est l'humilité et le retour aux positions fondamentales, afin d'œuvrer à mettre fin à la guerre et aux agressions, à rebâtir le climat national propice à la consolidation de la stabilité et de la paix intérieure, de façon à déjouer tous les projets visant à alimenter les divisions par la violence, cette violence que le pays a éprouvée pendant quinze ans de guerre civile dévastatrice.

Le Liban pris en étau
Par
Rami Rayess
Publié
mars 25, 2026 - 06:04

En temps de guerre et de crise, la scène libanaise se divise entre ceux qui font remonter à la surface toutes les fractures et tous les contentieux pour les attiser et les aggraver, et ceux qui s'emploient à consolider un climat d'unité nationale permettant de traverser la période difficile, dans l'attente de jours plus calmes où il deviendrait possible d'aborder les grandes questions nationales. Il est certain que le moment n'est pas venu de s'enfoncer dans des dossiers aussi profonds et aussi chargés que la validité de l'accord de Taëf, la nature du régime politique ou l'abolition du confessionnalisme politique. La phase est celle de l'arrêt de la guerre, du pansement des blessures, de la recherche d'une sortie de l'impasse dans laquelle le pays s'est enlisé, impasse dont rien, pour l'instant, ne laisse présager qu'on en sortira facilement à court terme. Il existe des postulats auxquels il serait impossible de renoncer si le pays veut se dégager de l'ornière profonde qu'il traverse, postulats dont l'abandon a coûté, à l'épreuve des faits, un prix très élevé : — L'exclusivité des armes entre les mains de l'État libanais. Il n'est pas d'autre issue que de parvenir à cette réalité, qui va de soi dans tous les pays du monde. Aucun État ne consent à « sous-traiter » la défense de son territoire à une faction armée qui ne répond pas à ses ordres et est arrimée, dans ses relations, son financement et son armement, à un État étranger. Le gouvernement libanais a accompli des avancées importantes dans ce domaine, mais ni les frappes israéliennes continues ne l'ont aidé à mener à bien sa mission, ni la nature même de la mise en œuvre de cette décision difficile — celle de l'exclusivité des armes, qui touche à de nombreuses complexités et sensibilités internes — ne lui en a offert les moyens. Quant à ceux qui comptent sur Israël pour s'acquitter de cette tâche, l'expérience des quinze mois qui séparent le cessez-le-feu du retour des hostilités devrait rendre difficile de croire à ce choix, aussi dévastatrices qu'aient été les frappes portées au Hezbollah. — La décision de guerre et de paix. Si la conviction s'est ancrée dans l'esprit de la grande majorité des Libanais que l'État doit monopoliser les armes et la fonction défensive, il en va de même pour la décision de guerre et de paix, dont l'État seul doit être le détenteur. L'invocation irresponsable du refus de cette réalité, sous prétexte que c'est Israël qui tranche aujourd'hui de la guerre et de la paix avec le Liban, ne supprime pas la nécessité de régler cette question en termes libanais — cet argument est tout aussi irrecevable que l'affirmation jadis avancée qu'Israël aurait de toute façon déclenché la guerre, même si le Hezbollah n'avait pas tiré ses six roquettes sur les territoires occupés. — Le plan de défense. Il est impossible de détourner le regard de la nécessité pour le Liban de réfléchir sérieusement, à l'avenir, à la manière de protéger son territoire des agressions israéliennes qui ne se sont pas interrompues sur son sol depuis la Nakba de 1948, à des degrés variables qui se sont accentués ou atténués selon les circonstances politiques et militaires. S'il est certain que le Liban ne pourra pas, avec ses seules forces officielles, faire face à une armée israélienne qui bénéficie d'un soutien illimité des États-Unis lui assurant sa suprématie militaire régionale, il est en revanche indispensable de concevoir des formules plus souples permettant de protéger sa frontière sud et les villages de la ligne de front, selon la terminologie consacrée. Il reste que les défis politiques et militaires auxquels le Liban fait face en ce moment exigent une mobilisation diplomatique active, conduite par le gouvernement libanais, pour mettre les propositions du président de la République sur la table, par l'intermédiaire des amis du Liban, quand bien même ces propositions auraient été accueillies par une froideur politique israélienne qui contraste avec l'embrasement du front libanais. Il est clair que la paralysie diplomatique qui s'est installée quelques jours après le début de la guerre tient au refus par Israël de toutes les propositions et à son absence totale d'empressement à éteindre ce front, d'autant que le Hezbollah, animé par la colère que suscite l'assassinat du Guide suprême iranien Ali Khamenei, a retrouvé quelque chose de l'initiative et multiplie les salves de roquettes qui font perdre aux habitants du nord d'Israël, riverains de la frontière libanaise, toute sécurité et toute stabilité, les contraignant à se réfugier dans des abris souterrains. Si Israël ne paraît nullement pressé d'en finir avec la guerre contre le Liban, le plus grave reste sa volonté de réoccuper de larges pans du Liban-Sud, ce qui constituerait un recul majeur par rapport à la libération de 2000, arrachée au prix de nombreux sacrifices, de beaucoup d'honneur et d'insoumission, et l'abandon d'un acquis considérable qui distinguait alors le Liban comme seul pays arabe à avoir contraint Israël à se retirer des territoires qu'il occupait, non seulement sans accord de paix, mais sans restriction ni condition. Le Liban se trouve aujourd'hui devant une vérité amère : c'est lui qui propose des négociations à Israël, et c'est Israël qui les refuse, alors que par le passé, c'est Israël qui cherchait à maintes reprises à conclure un traité de paix avec lui, et c'est le Liban qui refusait. Entre cette situation et celle-là, l'essentiel est que le pays ne se perde pas dans les discours incendiaires des deux bords : d'un côté, ceux qui se targuent de leur force malgré les frappes et ne cessent de menacer de fondre sur le Liban intérieur le moment venu ; de l'autre, ceux qui sont prêts à absoudre Israël de toutes ses agressions et de tous ses ciblages, et qui semblent à peine capables d'enregistrer que plus de mille martyrs sont tombés au Liban en l'espace de deux semaines seulement !

Un débat américain inédit: Israël, allié ou fardeau stratégique?
Par
Rami Rayess
Publié
mars 7, 2026 - 06:48

Avec l'éclatement de la seconde guerre israélo-américano-iranienne, les questions et les observations se pressent autour de ce conflit majeur qui ne manquera pas, sans le moindre doute, de reconfigurer le visage de la région et du monde, laissant derrière lui de profondes répercussions sur l'avenir du Moyen-Orient et la nature des équilibres politiques qui le traversent. Voici ce qui semble en constituer les observations les plus saillantes: — Il apparaît clairement que cette guerre a été mal préparée. En dépit de l'élimination du Guide suprême, du ministre de la Défense iranien et du commandement supérieur dès les premières heures, la chaîne de commandement et de contrôle en Iran se révèle décentralisée — comme en témoigne la persistance des salves de missiles tirées dans toutes les directions. L'incapacité des États-Unis et d'Israël à neutraliser la capacité de frappe en second de l'Iran (Second Strike Capability) confirme cette impression. Par ailleurs, le pari sur un soulèvement populaire en Iran a échoué et ne saurait constituer un facteur fiable. Il ne faut pas non plus ignorer que le combattant iranien procède d'une doctrine religieuse où le martyre n'est pas redouté, mais recherché comme une fin et un gain. — En parallèle des lourdes pertes iraniennes, il serait imprudent de détourner le regard du fait que les missiles iraniens ont effectivement détruit l'ensemble des bases militaires américaines dans les pays du Golfe, selon un rapport saisissant du New York Times — ce qui soulève la question sérieuse et profonde de savoir si l'engagement américain dans cette guerre sert réellement «l'intérêt national des États-Unis». Les voix politiques s'accumulent pour dire qu'Israël a «entraîné» Washington dans cette bataille, en l'informant simplement de sa décision d'entrer en guerre, alors que les gouvernements israéliens cherchaient auparavant à obtenir une «couverture» et l'aval américain avant toute opération militaire d'envergure. Ce glissement interroge également le slogan de Trump, qui se vantait de mettre fin à toutes les guerres et de clore au moins huit conflits ouverts. — Cette guerre ne bénéficie d'aucune couverture politique ou juridique, ni sur le plan international — aucun passage devant l'ONU ni devant aucune de ses instances —, ni sur le plan intérieur américain, le président Donald Trump ayant délibérément contourné le Congrès, ignorant l'institution politique américaine et passant outre la Constitution. — Le débat s'élargit aux États-Unis sur les véritables objectifs de la guerre et sur la question de savoir si l'Iran représente réellement une menace pour la sécurité nationale américaine. Certes, Téhéran n'a jamais cessé d'agiter le slogan «Mort à l'Amérique» et est accusée de nombreuses attaques contre des forces américaines. Mais la discussion sérieuse porte sur le point de savoir si elle menace réellement la sécurité intérieure des États-Unis, et si la guerre constitue la réponse la plus appropriée au défi qu'elle pose. Ce débat en revient inévitablement à Israël: la menace vise Israël, non l'Amérique, et c'est Israël qui a entraîné les États-Unis dans ce conflit. Washington paie aujourd'hui un prix plus élevé qu'Israël lui-même. — Les bombardements iraniens sur les pays du Golfe devraient conduire les États-Unis à réfléchir en profondeur à leurs conséquences, et à opérer une comparaison qui s'impose : les pays du Golfe contribuent à l'économie américaine à hauteur de milliards de dollars à travers des contrats d'armement et d'autres transactions, tandis qu'Israël coûte à Washington des dizaines de milliards de dollars chaque année, et ce depuis la Nakba de 1948. N'y a-t-il pas là un sentiment croissant, dans les cercles américains, qu'Israël est devenu un «fardeau stratégique» davantage qu'un véritable «allié stratégique»? C'est un débat politique sérieux qui traverse de nombreux milieux aux États-Unis. Quoi qu'il en soit, la région s'ouvre sur toutes les possibilités. L'ambition israélienne de dominer la région et d'en grignoter les terres les unes après les autres risque de se heurter à de sérieuses résistances, à la lumière des profondes mutations que connaît le Moyen-Orient en ce moment. Sa politique fondée sur le refus de reconnaître les droits légitimes du peuple palestinien, sur la perpétuation de l'occupation des terres de 1967, sur l'indifférence constante à l'égard de toutes les initiatives de paix depuis des décennies, et sur le rejet de toutes les solutions proposées, ne peut pas se prolonger indéfiniment. Qui a dit que l'acceptation arabe — et non arabe — de l'emprise totale d'Israël sur la région serait une chose acquise, même si les performances arabes au fil des décennies passées ont été décevantes et insuffisantes face aux défis croissants que représente le projet israélien à chacune de ses étapes — depuis la création de l'État sioniste sur les terres de la Palestine historique, jusqu'au grignotage progressif d'autres terres arabes, en passant par le refus d'établir un État palestinien indépendant, l'empêchement du retour des réfugiés ou de tout arrangement sur Jérusalem, jusqu'à l'effondrement de tous les verrous politiques et moraux dans la dernière guerre de Gaza, où le nombre de martyrs frôle les soixante-dix mille civils et innocents? La région est entrée dans un travail douloureux, et en sortir sera infiniment plus difficile qu'y entrer. Les événements qui viennent en seront le témoin.

Entre effacement du droit et consécration de l'occupation: la cause palestinienne en péril

Le tournant périlleux que traverse la cause palestinienne est peut-être le plus critique depuis la Nakba de 1948, non seulement en raison de l'abolition du principe du droit à l'autodétermination du peuple palestinien, de la confiscation de ses terres et de l'établissement d'un autre État sur ces terres, mais aussi en raison de la nature du projet israélien, qui revêt un caractère colonial expansionniste et s'emploie à engloutir toujours davantage de territoires, effaçant par là la solution à deux États et empêchant l'émergence d'un État palestinien dans ses frontières minimales, c'est-à-dire les frontières de 1967. Les projets de colonisation que le gouvernement israélien approuve en cascade ne constituent que la partie émergée de l'iceberg de ce qui est planifié ; ces projets visent à transformer le visage de la Cisjordanie, où se sont implantés à ce jour plus de 800 000 colons, dans le but d'accomplir l'objectif expansionniste et, simultanément, d'anéantir toute perspective sérieuse de création d'un État palestinien. À mesure que le rejet international de l'expansion des colonies s'efface pour n'être plus qu'une condamnation verbale, la situation en Cisjordanie apparaît de plus en plus sombre : les colons, sous la protection de l'armée israélienne, font irruption dans les villages et les villes, y semant la destruction des maisons, des biens et des cultures. Il est vrai que les positions arabes et islamiques condamnant ces mesures incessantes n'ont pas faibli, mais elles demeurent incapables de modifier la réalité en place — ou de la geler à tout le moins —, d'autant qu'elles répètent leur attachement à l'Initiative arabe de paix adoptée lors du sommet arabe de Beyrouth en 2002, à laquelle Israël n'a accordé aucune attention notable depuis lors. Bien au contraire, il a cherché à affaiblir son «partenaire» palestinien présumé — l'Autorité nationale palestinienne issue des accords d'Oslo (1993) — et a délibérément détourné le regard de la montée en puissance de son adversaire historique, le mouvement Hamas. Alors que les administrations américaines successives se targuent de leur parti pris en faveur d'Israël et rivalisent pour lui avoir apporté le soutien politique, militaire et matériel le plus considérable, le président actuel Donald Trump estime avoir franchi des étapes décisives en ce domaine. C'est lui qui, lors de son premier mandat, prit la décision de reconnaître Jérusalem comme capitale d'Israël — faisant fi de la nature plurielle de la ville et de sa symbolique religieuse et historique —, et transféra l'ambassade de son pays dans la cité trois fois sainte ; il reconnut également la souveraineté israélienne sur le Golan syrien occupé depuis 1967. Si la cause palestinienne a suscité une vaste sympathie populaire qui s'est traduite par des manifestations de protestation dans de nombreuses capitales européennes, se prolongeant sur des mois consécutifs, ce mécontentement populaire ne s'est pas pleinement répercuté dans les politiques des gouvernements occidentaux, lesquels ont fermé les yeux sur les massacres perpétrés dans la bande de Gaza. Ils ont ainsi exposé au grand jour une politique de deux poids, deux mesures à l'égard des situations ukrainienne et palestinienne, donnant à entendre que le sang palestinien est un sang bon marché, tandis que le sang ukrainien mérite tous les soutiens du monde. Il va de soi que tout sang humain est précieux et que l'on ne saurait jamais tenir son effusion pour chose légère. Ces politiques ont conduit en pratique à la «diabolisation» du Palestinien, à qui l'on colle l'étiquette du terrorisme alors même qu'il aspire à libérer sa terre, tandis qu'elles ont «humanisé» l'Israélien, inscrivant systématiquement son comportement dans le cadre de la «légitime défense», quand bien même c'est lui qui occupe la terre. Si le ciblage des civils est un acte odieux, condamnable et réprouvé en tout temps et en tout lieu, ce qui se passe en Palestine n'a pas commencé le 7 octobre 2023 — ce qu'avait relevé le Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, en déclarant que ces événements «ne sont pas venus du vide», observation qui lui valut depuis lors de graves tracasseries politiques et médiatiques de la part d'Israël et de ses soutiens au sein des Nations Unies et au-delà. La propagande israélienne, forte de ses immenses capacités à l'échelle mondiale, est parvenue à renverser nombre de vérités et même à fabriquer des récits servant ses intérêts et ceux du discours qu'elle n'a cessé de construire — à savoir qu'elle ne fait que se défendre dans tout ce qu'elle entreprend, fût-ce au prix de la mort de plus de 70 000 civils à Gaza, dont certains ont péri délibérément de faim et de soif, et fût-ce en bombardant les hôpitaux, les centres médicaux et de soins, les écoles, les universités, les clubs culturels et les installations sportives. Les réseaux sociaux, qui constituent l'espace le plus vaste pour les jeunes et les adolescents, n'ont pas davantage contribué à rectifier le récit — notamment en raison d'une censure sévère exercée par les entreprises qui possèdent et administrent ces plateformes —, lesquelles ont bloqué des centaines de comptes et de sites reflétant l'opinion favorable à la Palestine et contraire au courant dominant qui soutient Israël et sa guerre implacable contre le peuple palestinien. C'est ici encore que se pose le problème de la narration — si l'on peut s'exprimer ainsi : Israël a toujours prétendu combattre le mouvement Hamas, alors qu'en réalité il s'en prenait à l'ensemble du peuple palestinien, comme en atteste le taux de destruction dans la bande de Gaza, qui a dépassé 80 %. De même, les slogans brandis sur la libération des otages par la force se sont révélés creux: malgré la destruction totale, Israël n'a pu y parvenir et a dû recourir à des médiations politiques pour libérer ses captifs — vivants ou morts — au moyen d'accords d'échange. Les chiffres publiés par l'Institut d'études palestiniennes indiquent que le nombre d'hôpitaux détruits ou mis hors service dans la bande de Gaza s'élève à 38 ; le nombre d'universités et d'établissements d'enseignement détruits, à 165 ; le nombre d'écoles détruites, à 670 ; et le nombre de mosquées détruites, à 835. Les statistiques alarmantes se poursuivent: 1 670 membres du personnel médical ont été tués, 140 membres des équipes de défense civile, 787 membres de la police et agents assurant la sécurité de l'aide humanitaire, 203 employés de l'UNRWA, 254 journalistes, et 1 023 savants, universitaires et enseignants. Il est manifeste que le conflit a pris des orientations inédites, à la faveur d'une impunité totale et d'une violation sans précédent des lois et des normes internationales — ce qui met le monde entier à l'épreuve et soulève des questions fondamentales sur les slogans que certains États n'ont cessé de brandir et de célébrer: droits de l'homme, démocratie, égalité et justice. De même, cela ouvre des interrogations profondes sur la nature du nouvel ordre international, dominé par la loi du plus fort et l'indifférence aux droits fondamentaux des peuples opprimés.

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