

Les relations libano-syriennes traversent de nouveaux tournants à la suite de l'importante visite qu'a effectuée le Premier ministre libanais Nawaf Salam à Damas, à la tête d'une délégation ministérielle, dans le but de consolider les liens bilatéraux entre les deux pays et de les porter vers une ère nouvelle, capable de dissiper les scories d'une période révolue où les problèmes mutuels s'étaient accumulés et la confiance anéantie, sous l'effet du rôle néfaste exercé par la tutelle syrienne sur le Liban pendant plus de trente ans.
Il semble que le passage de la fraternité laborieuse aux espaces de coopération ait véritablement commencé, ce qui exige persévérance, détermination et constance de la part des deux directions, car le chemin vers la reconstruction des relations libano-syriennes est long sans pour autant être impossible, bien au contraire, il demeure faisable, à condition de s'appuyer sur les constantes des deux pays, en évitant aussi bien la rupture totale (l'expérience de 1950) que la tutelle absolue (1976-2005). Une chose est certaine : les deux parties ont un intérêt évident à s'engager dans cette voie inéluctable.
Ces relations ne sauraient prospérer si elles s'orientaient vers une coupure radicale, comme ce fut le cas en 1950. Si l'une des causes de cette rupture tenait à la contradiction fondamentale entre les choix stratégiques et économiques des deux pays, la fermeture des frontières a néanmoins porté un préjudice considérable à l'économie libanaise, dans la mesure où le passage terrestre syrien constitue un point de transit obligatoire pour les marchandises libanaises à destination de l'arrière-pays arabe, tout en affectant, inévitablement, l'économie syrienne elle-même.
Aujourd'hui, alors que la Syrie s'engage dans une phase politique nouvelle consécutive à la chute du régime Assad en décembre 2024, et qu'elle commence à attirer des capitaux et des investissements importants à la faveur de la levée des sanctions américaines et de la suspension de la loi César, le Liban peut se positionner comme un partenaire bénéficiaire de ce mouvement économique, non pas dans une logique de subordination, mais de complémentarité. Les projets d'interconnexion électrique menés également avec la Jordanie en sont l'un des exemples les plus éloquents.
Mais au-delà du volet économique, aussi considérable soit-il, des dossiers exigent d'être traités, d'autant plus que les bouleversements majeurs survenus dans la région, en Syrie comme au Liban, permettent enfin d'engager une discussion sérieuse et approfondie, sans doute la première de cette nature, entre les deux pays, affranchie des atmosphères de dépendance et de tutelle qui ont marqué leurs relations mutuelles pendant plus de trois décennies. Voici ce qui apparaît comme les priorités incontournables à examiner avec sérénité et lucidité, à l'abri du tumulte politique et des brouillages médiatiques qui cherchent, ici ou là, à faire reculer les aiguilles de l'horloge.
— Maîtrise et tracé des frontières : les contentieux frontaliers entre États constituent un fait ordinaire des relations internationales, et les dossiers qui s'y rattachent s'enchevêtrent le plus souvent quand les relations politiques se tendent. Il existe un besoin pressant, qui sert les intérêts des deux pays, de contrôler les frontières, de lutter contre la contrebande des deux côtés et de prendre les mesures sécuritaires et militaires nécessaires à cet effet. Mais le plus important reste la délimitation définitive des frontières terrestres et maritimes entre les deux pays, ce qui implique notamment de trancher le débat sur l'appartenance des hameaux de Chébaa, longtemps instrumentalisées comme prétexte pour maintenir les armes du Hezbollah au motif qu'elles seraient occupées par Israël, surtout au regard du refus persistant du régime de Bachar el-Assad de fournir à l'ONU ou au gouvernement libanais les documents établissant leur libanité.
— Le dossier des déplacés : si un grand nombre de déplacés syriens ont regagné leur pays lors du déclenchement de la guerre israélienne contre le Liban, il demeure indispensable de poursuivre le traitement de ce dossier important de manière à garantir un retour digne et décent à ces déplacés dans leurs foyers. Il convient également de régulariser le dossier de la main-d'œuvre syrienne au Liban, qui reste nécessaire à l'activité économique libanaise, tout en veillant à ce qu'elle s'inscrive en permanence dans le cadre des règles juridiques et des procédures légales en vigueur.
— Le dossier des détenus et des prisonniers : tandis que le Parlement examine la loi d'amnistie générale susceptible de redresser l'injustice subie par des centaines de prisonniers non condamnés et d'alléger la surpopulation carcérale qui pèse sur des établissements déjà défaillants, le dossier des détenus syriens dans les prisons libanaises a enregistré une avancée notable, un dossier de nature à « dégeler » l'atmosphère entre les deux pays, eu égard à l'importance que les autorités syriennes accordent à cette question.
— Le dossier des dépôts syriens dans les banques libanaises : les chiffres précis concernant le volume des dépôts syriens dans les banques libanaises font défaut ; ces dépôts ont connu le même sort que ceux des Libanais dans les banques commerciales, une question qui demeure sans solution sérieuse depuis près de six ans et qui devrait être relancée sur la base de la protection des droits des déposants, quelle que soit leur identité ou leur nationalité, car il s'agit là d'un droit acquis au déposant, sans exception.
— Le dossier des disparus libanais en Syrie : il est inadmissible que ce dossier continue de baigner dans une telle opacité ; le passer sous silence constituerait une faute grave, tant les familles de ces personnes ont le droit de connaître le sort de leurs proches après de longues années d'absence. Si le régime précédent s'appliquait à en dissimuler le sort, la nouvelle ère dans les relations entre les deux pays doit impérativement faire toute la lumière sur les circonstances de ce dossier.
— Le volet économique : c'est sans doute l'un des dossiers les plus importants, qui mérite l'attention soutenue des deux pays en raison des bénéfices mutuels qu'il est possible d'en tirer : de l'agriculture à l'industrie en passant par le commerce, jusqu'à l'énergie, l'électricité et d'autres domaines d'importance.
Sur le plan politique, si la suppression du Conseil supérieur libano-syrien — héritage de l'ère de la tutelle — et son remplacement par des relations diplomatiques normales entre États constitue une avancée positive, il est néanmoins indispensable de tirer parti de la révision des accords bilatéraux effectuée en 2010 et de les mettre à jour en adéquation avec les nouvelles réalités politiques et avec la dynamique nouvelle des relations entre les deux pays, fondée sur le respect mutuel et la non-ingérence dans les affaires intérieures.
Le chantier qui attend le Liban et la Syrie est considérable, aux niveaux politique, économique et sécuritaire, d'autant plus qu'Israël grignote des territoires syriens supplémentaires depuis la chute du régime Assad, tout en occupant des terres libanaises qu'il range sous ce qu'il qualifie de «ligne jaune» dans la guerre en cours. Sans qu'il soit nécessaire de réarticuler les deux pistes comme ce fut le cas sous la tutelle, la concertation et la coordination ne sauraient nuire à l'un ou l'autre des deux pays ; elles les préparent à affronter la prochaine étape avec toutes ses difficultés et ses complexités, ce qui vaut infiniment mieux que de persister dans un divorce silencieux.