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Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer . Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
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S’adressant aux dirigeants de l’UE, Aoun laisse éclater sa colère contre le Hezbollah

Ce dixième jour de l’offensive américano-israélienne contre le régime des mollahs iraniens a été marqué par trois faits saillants : la position en flèche adoptée par le président Joseph Aoun qui a stigmatisé, en des termes très sévères, le comportement du Hezbollah, se prononçant en outre pour des négociations directes avec Israël sous supervision internationale ; les intenses bombardements aériens israéliens contre la banlieue-sud de Beyrouth, plus précisément contre les bureaux du Qard el-Hassan (la structure financière illégale du Hezbollah) ; et le vote par le Parlement de la prorogation du mandat des députés pour une période de deux ans. Ce vote, intervenu à une mince majorité de 76 voix, s’explique par l’incapacité dans laquelle se trouve l’État d’organiser le scrutin législatif qui devait avoir lieu dans deux mois, en mai prochain. Au stade actuel, nul n’est en mesure de prévoir la durée du confit armé enclenché par le Hezbollah sur la scène locale, d’autant que cette nouvelle guerre qui ébranle une fois de plus le Liban est totalement tributaire du contexte régional global. Le président Joseph Aoun a d’ailleurs mis l’accent sur ce point précis dans une déclaration rendue publique lundi, 9 mars, en milieu d’après-midi. Dans une claire allusion au Hezbollah, le chef de l’État est sorti de sa réserve et s’est montré particulièrement critique à l’égard du parti pro-iranien, déclarant que « ceux qui ont lancé des roquettes (contre Israël, le 2 mars dernier) l’ont fait sur base de calculs iraniens ». Le chef de l’État s’est déclaré favorable dans ce contexte à des négociations directes avec Israël « sous supervision internationale ». C’est la première fois depuis son élection à la Première Magistrature de l’État que le président Aoun se prononce aussi ouvertement pour des négociations directes avec Israël. S’adressant par zoom aux dirigeants de l’Union européenne, à l’initiative du président du Conseil de l’Europe et de la présidente de la commission européenne, le président Aoun a laissé éclater sa colère contre le Hezbollah, stigmatisant vivement le comportement de ce parti, qui s’est traduit par la réouverture du front du Liban-Sud, dans la nuit du 1 er au 2 mars : « Ceux qui ont lancé les roquettes voulaient entrainer le Liban dans le chaos (…). Le pays est pris entre deux feux, entre une agression qui ne respecte en aucune façon les lois internationales et le droit humanitaire, d’une part, et une fraction armée qui se tient à l’écart de l’État et qui ne tient nullement compte de l’intérêt du Liban et de son peuple, d’autre part ». Soulignant que le tir de roquettes, au nombre de six, contre Israël par le Hezbollah, dans la nuit du 1 er au 2 mars, n’avait absolument aucun impact sur le déroulement de la guerre actuelle dans la région et n’avait pour but que d’entrainer une intervention israélienne pour prétendre par la suite que seule la milice du Hezbollah est en mesure de défendre le pays, le président Aoun s’est clairement prononcé pour la tenue de négociations directes avec Israël pour sortir le pays de la crise. Cette position en flèche du chef de l’État intervient alors que sur le plan régional, le conflit iranien se trouve à un tournant crucial à la suite de l’annonce officielle, dimanche soir, 8 mars, à Téhéran, de la désignation du nouveau Guide suprême de la République islamique iranienne en la personne de Mojtaba Khamenei, qui succède ainsi à son père, Ali Khamenei, tué au cours des premiers raids de l’aviation israélienne à Téhéran, le 28 février. Le nouveau Guide est connu pour ses relations étroites avec les Gardiens de la Révolution islamique. Sa désignation a été perçue par nombre d’observateurs comme le signe d’un surcroît de durcissement dans la position iranienne. Le président Donald Trump a d’ailleurs souligné lundi en fin de soirée qu’il était hostile à la nomination de ce nouveau Guide…

Être ou ne pas être
Par
Karim Tabet
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To be or not to be. Dans cette célébre tirade, Shakespeare symbolise la vie avec son lot de douleurs, d’injustices et de souffrances, que nous subissons depuis des décennies, mais elle incarne aussi la mort et le suicide comme issue de sortie. Si un groupuscule fanatique a decidé d’emprunter cette route au nom d’une cause obscurantiste, la majorité des Libanais la rejette ouvertement. La fin annoncée d’une tyrannie Les signes ne sont pas trompeurs. L’Histoire nous l’apprend encore et encore. Quand une dictature telle que celle des mollahs et des Gardiens de la révolution se retrouve coincée au pied du mur, quand le danger guette, quand les chimères et les mégalomanies dont elle s’est longtemps nourrie pour sa survie se fracassent contre la dure réalité, quand s’effondre ce château de cartes qu’elle s’est efforcée de construire durant des décennies à n’importe quel prix, au mépris de toute considération morale et éthique envers une population qu’elle croit tenir sous son joug, quand le désespoir prend le dessus et que tous les indicateurs passent au rouge, alors le fanatisme aveuglé, l’hystérie furieuse et la folie kamikazienne, prennent la relève et l’emportent sur la raison. Pour paraphraser Georges Clemenceau : « Les dictatures sont comme le supplice du pal : elles commencent bien mais elles finissent mal ». La grenouille iranienne qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf a fini par imploser. Mais à un prix toujours exorbitant pour les populations ployant sous son emprise vicieuse. Idem pour son agent au Liban, le Hezbollah. La montagne a-t-elle accouché d’une souris ? Vous aviez à choisir entre la guerre et le déshonneur ; vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre ». À mes yeux, cette critique acerbe et prémonitoire de Churchill à l’égard de Chamberlain, illustre de manière symbolique la politique gouvernementale envers le Hezbollah. Après des semaines de tranquillité, les fusées envoyées en Israël par le Hezbollah, le 1er mars, étaient non seulement une gifle retentissante et un affront à l’encontre de l’État, mais surtout la preuve flagrante que la loyauté de cette milice envers le Liban est nulle et non avenue. Sans aucune valeur militaire, elles ne sont que des coups d’épée dans l’eau, et une fuite en avant, un acte irresponsable et suicidaire. Paranoïa, délire, folie des grandeurs, et fanatisme aveugle en sont les fils conducteurs. Mais le tribut payé par le peuple libanais, et en particulier la communauté chiite que la milice prétend représenter, est très lourd. Il en va non seulement d’énormes ravages matériels, de douloureuses pertes humaines, d’appauvrissement général, de déplacement de populations, et d’humiliation sans bornes, mais surtout du destin et de l’avenir de tout un pays que l’aberration meurtrière d’une organisation totalitaire, doctrinaire, exaltée, totalement affidée à la République islamique d’Iran, mène directement à l’abysse. La décision du 2 mars 2026 de considérer la branche militaire du parti comme organisation hors-la-loi, est malheureusement intervenue trop tard. Le fer devait être battu il y a quinze mois, quand il était chaud. Rater le momentum s’est avéré fatal et a profité à la milice qui a exploité le laxisme et le manque de fermeté officiel pour poursuivre, aux nez et à la barbe de tous, subversion et déstabilisation. Le forcing de la Grotte aux Pigeons était pourtant annonciateur de problèmes à venir. Au lieu de s’y opposer fermement et de l’interdire, au lieu d’y mettre un frein, les autorités ont jugé meilleur de faire le dos rond en attendant que l’orage passe. Et le 2 mars, rebelote avec une autre attaque en direction d’Israël. Un nouveau pied-de-nez à la décision gouvernementale. À vouloir trop arrondir les angles on finit par rater le coche. L’Histoire nous apprend qu’à un moment donné et fatidique, taper du poing sur la table et faire preuve d’intransigeance quand il s’agit de l’intérêt supérieur de l’Etat, sont nécessaires et cruciaux, indépendamment du prix éventuel à payer. Nonobstant les vaines tentatives du président Joseph Aoun de ramener la milice à la raison (cette même milice qui avait signé l’accord de cessez-le-feu et son désarmement sur tout le territoire libanais), le citoyen lambda a le droit légitime de considérer que Aoun s’est fait rouler dans la farine, et nous avec lui. Les menaces de guerre civile, de scission dans l’armée, d’invasion syrienne et d’autres scénarios démoniaques assenés quotidiennement par la propagande du Hezbollah ne sont que des écrans de fumée, de vulgaires épouvantails destinés à semer peur et confusion. « Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux », écrivit A. de Tocqueville. L’éternel recommencement ? Zeus condamna Sisyphe à faire rouler éternellement un rocher au sommet d'une colline, lequel rocher dégringole la colline quand il parvient au sommet. Sisyphe connaît l'étendue de sa misérable condition et c'est à elle qu'il pense pendant la descente. Mais il choisit la vie envers et malgré tout, ne cède pas au désespoir et continue à faire rouler son rocher, bravant ainsi les dieux. Ce mythe tragique me fait penser à notre pays exsangue qui se trouve dans l’œil du cyclone, un maelström duquel il aura d’énormes difficultés à s’extirper, mais il n’a d’autre choix que de combattre le mal et de le vaincre. Cependant, le temps presse. L’urgence est à nos portes. Paroles et bonnes intentions officielles ne suffisent pas et se sont avérés stériles, inefficaces et contre-productives à ce jour. Tergiversations, hésitations, langue de bois, ne sont plus de mise et ne peuvent plus être tolérés. Tant que les autorités ne mettront pas immédiatement à exécution la décision officielle d’imposer une fois pour toute la loi sur l’intégralité du territoire, tant qu’elles n’auront pas l’audace, la détermination, le courage de mettre au pas le Hezbollah et de le désarmer sans porter de gants et sans demander sa permission, le Liban restera à la merci d’irresponsables, de voyous et de criminels, et ne jouira d’aucune crédibilité ou sympathie sur le plan international, incidemment à la grande satisfaction d’Israël qui attendait le faux pas pour effectuer, en toute bonne conscience, son travail de sape qu’il va persister à poursuivre jusqu’à nouvel ordre.

Le tunnel et la tente
Par
Akram Nehmé
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Ils ont des missiles de précision, mais ils n’ont pas de couvertures pour les enfants. Ce n’est pas un oubli ni une erreur d’organisation, c’est un choix. Le ciment n’a pas servi à construire des abris pour protéger les familles, il a servi à creuser des tunnels pour protéger les roquettes. Dans cette logique, une ogive a une valeur stratégique, alors qu’un civil est considéré comme remplaçable. Il suffit d’en fabriquer d’autres. La démographie devient ainsi une forme d’arsenal. Et la souffrance de ces civils n’est pas un échec pour ceux qui dirigent ce système. Elle devient au contraire un outil. Une mère qui pleure dans une école devant les caméras du monde entier produit un message puissant qui se répand tout seul: regardez ce qu’ils nous font. Ce que l’on oublie souvent de dire, c’est que l’ennemi n’a pas détruit les abris. Il n’y en a tout simplement jamais eu. Pour éviter que les gens posent trop de questions, on a fini par transformer la misère en doctrine. On explique que souffrir est une forme de résistance, que la pauvreté est une preuve de dignité et que vivre dans le dénuement est presque une médaille d’honneur. Dans ce système, celui qui ose se plaindre devient suspect, comme s’il trahissait la mémoire des martyrs. Pendant ce temps, les chefs dirigent la cause depuis des bunkers climatisés et des bureaux protégés, tandis que les militants ordinaires dorment parfois sur le bitume et sont déclarés glorieux. Les discours ne coûtent rien, alors que les matelas, eux, coûtent de l’argent. Pendant des décennies, tout a été fait pour que l’État libanais reste trop faible, trop divisé et trop corrompu pour offrir une véritable alternative à la population. Le résultat est simple: les gens restent là où ils sont, non pas par amour du système mais parce qu’ils ont l’impression qu’il n’existe aucune autre issue. Le véritable génie de ce système ne réside ni dans les missiles ni dans les réseaux financiers parallèles. Son génie consiste à transformer des populations entières en otages qui finissent par remercier ceux qui les tiennent prisonniers, simplement parce qu’ils n’ont plus la force d’imaginer autre chose. Les tunnels protègent les armes. Les tentes, elles, servent à montrer la souffrance. Et pour ceux que la misère ne suffit pas à convaincre, il existe toujours la grande promesse du paradis. C’est en quelque sorte le salaire différé du pauvre. Dans ce monde, il n’y a pas toujours de retraite, pas toujours de soins, pas toujours d’école digne pour les enfants, mais on promet une récompense parfaite après la mort, avec des conditions générales que personne n’a jamais pu lire. Le contrat est idéal pour ceux qui le proposent, car le bénéficiaire ne revient jamais demander des comptes. Dans ce système, mourir devient presque une promotion et envoyer les autres mourir peut être présenté comme un acte de générosité. C’est une forme de comptabilité du martyre dans laquelle la main-d’œuvre se paie elle-même avec sa foi. Il n’y a pas de charges sociales, pas de syndicats, pas de grèves. Il y a seulement des mères qui pleurent et des affiches sur les murs. Ces affiches sont essentielles, car le martyr ne disparaît pas vraiment. Il devient une image. Sur l’affiche, avant son nom, on écrit «Le martyr heureux», et après son nom on ajoute: «Sur le chemin de Jérusalem». Mais l’affiche ne dit jamais ce qu’il a laissé derrière lui. Elle ne montre pas la famille sans père, les enfants qui grandissent sans lui, ni le vide immense qui se crée dans une maison quand quelqu’un ne revient plus. Ce vide est simplement comblé par le prochain volontaire. Alors une question simple finit par se poser: qui a décidé qu’il est heureux? Le mort ne parle pas, et c’est précisément ce qui rend le système si efficace. On peut lui faire dire ce que l’on veut. On peut affirmer qu’il est comblé, qu’il est heureux au paradis, et personne ne pourra jamais vérifier. Dire à une mère que son fils est heureux revient presque à lui interdire de pleurer. Son chagrin devient suspect, comme s’il était une forme d’ingratitude. Alors beaucoup de mères se taisent. Elles regardent les affiches sur les murs et elles se taisent. Mais au fond d’elles-mêmes, une question continue de les hanter. Si leur fils est vraiment heureux, pourquoi la douleur est-elle si grande ? Pendant ce temps, on continue de promettre la victoire divine. Elle est toujours proche, toujours imminente, mais elle semble reculer chaque fois qu’on croit s’en approcher. Elle est annoncée pour bientôt, pour dans dix ans, pour la prochaine génération ou pour la prochaine guerre. Et pendant que cette promesse se déplace dans le temps, les architectes de cette victoire vivent plutôt bien. Ils ont des gardes du corps, des villas protégées et des enfants qui étudient en Europe. Ils parlent de sacrifice depuis des podiums blindés et pleurent les martyrs avec beaucoup d’éloquence, mais ils ne deviennent presque jamais martyrs eux-mêmes. Cette coïncidence dure depuis des décennies et, à force de durer, elle finit par ressembler moins à une coïncidence qu’à un système très bien organisé. Dans ce système, les tunnels descendent toujours plus profondément pour protéger les armes, tandis qu’en surface les tentes attendent le vent, la pluie et les caméras du monde entier. Et le système continue de tourner. Il tourne depuis des décennies parce que les morts ne reviennent jamais raconter leur version de l’histoire et parce que les vivants sont fatigués. Fatigués de se battre, fatigués de perdre, fatigués d’espérer. Alors ils finissent par voter pour ceux qui les maintiennent dans cette mécanique. Ils votent rarement par conviction et presque jamais par amour. Ils votent souvent par peur, par absence d’alternative et surtout par fatigue. Et parfois aussi par un certain cynisme très humain qui consiste à se dire que, si l’on doit rester prisonnier, autant que son geôlier gagne. Le système connaît très bien cette fatigue et il s’en nourrit. Et il continuera de fonctionner tant que personne n’osera poser la question la plus simple, celle que tout le monde évite par habitude, par peur ou par politesse. Qui a décidé qu’il est heureux ? Et surtout, depuis toutes ces années, combien de ces martyrs sont vraiment arrivés jusqu’à Jérusalem ?

Lecture sociologique de la transformation de la société chiite

La relation complexe entre une partie de la société chiite libanaise et le Hezbollah ne saurait être appréhendée par la seule analyse politique conventionnelle. Elle déborde les calculs stratégiques et les intérêts immédiats pour pénétrer un espace plus profond — celui des architectures culturelles et symboliques qui façonnent la conscience des communautés et gouvernent leurs comportements. C'est ici qu'il devient nécessaire de convoquer les outils de la sociologie et de l'anthropologie, notamment ce qu'Émile Durkheim a élaboré autour de la conscience collective, et ce que Claude Lévi-Strauss a mis au jour sur les structures culturelles profondes qui organisent la manière dont les sociétés perçoivent le monde. La conscience collective et l'obéissance au temps de la peur Durkheim soutient que toute société produit un système de valeurs et de croyances partagées, ce qu'il nomme la conscience collective. Ce système ne détermine pas seulement ce que la communauté tient pour juste ou injuste ; il exerce également une pression morale sur les individus, les inclinant à se conformer à ce que le groupe juge nécessaire à sa survie. En temps de crise existentielle ou de guerre, la conscience collective tend au durcissement et au repli. Les sociétés qui se sentent menacées cherchent des symboles puissants, capables d'organiser leur peur commune et de la transmuer en sentiment de cohésion. Dans ces moments-là, les organisations idéologiques s'affirment comme des dépositaires de l'identité collective — non plus de simples acteurs politiques. C'est dans ce cadre que l'ascension du Hezbollah devient intelligible. Le parti a réussi à se présenter non pas seulement comme une organisation politique ou militaire, mais comme un corps symbolique incarnant une dignité collective menacée. Avec le temps, cette dimension symbolique s'est tissée dans la conscience collective de l'environnement qui l'avait vu naître. Contester le parti est ainsi devenu, aux yeux de beaucoup, équivalent à contester la communauté elle-même — non plus une critique d'une décision politique, mais une atteinte à l'appartenance. Durkheim nous rappelle pourtant que la conscience collective peut se muer en force conservatrice, rétive à la révision critique, surtout lorsque les valeurs communautaires se trouvent liées à des institutions puissantes ou sacralisées. Dès lors, tout débat sur les choix politiques et militaires devient quasiment impossible, car la question n'est plus d'ordre politique mais identitaire. Du pluralisme du Jabal Amel à la centralité de la Résistance Pour saisir cette mutation dans toute sa profondeur, il faut revenir à l'histoire sociale de la région du Jabal Amel, dans le sud du Liban. Avant les dernières décennies du XXe siècle, la société chiite de cette région n'était ni monolithique dans sa structure, ni gouvernée par un seul récit politique. Elle constituait bien plutôt un espace social à références multiples : des oulémas indépendants, de vastes réseaux familiaux, des traditions savantes, et une émigration active vers l'Afrique et les Amériques qui avait façonné une culture sociale relativement ouverte. À cette époque, l'appartenance religieuse était un élément important de l'identité, mais elle n'était pas le seul cadre définissant le rapport de l'individu au monde. La culture du Jabal Amel avait historiquement produit une pensée intellectuelle et scientifique remarquable, suscitant des érudits et des penseurs qui avaient joué des rôles considérables dans la vie religieuse et culturelle de la région. Mais la guerre civile libanaise, avec les occupations et les conflits armés qui l'ont accompagnée, a refaçonné ce tissu social. Dans ce contexte bouleversé, le Hezbollah est apparu comme un acteur capable d'organiser la peur collective et de la canaliser en un projet politique et militaire cohérent. Progressivement, l'identité politique de la communauté a été reformulée autour d'une idée centrale et unique : la Résistance. La structure symbolique de l'identité L'analyse structurale de Lévi-Strauss nous aide à comprendre cette mutation culturelle. Les cultures, selon lui, ne fonctionnent pas à travers des idées isolées mais à travers des structures symboliques profondes qui organisent la perception que les sociétés ont du monde. Ces structures reposent généralement sur des oppositions binaires fondamentales : l'intérieur et l'extérieur, la protection et la menace, la communauté et l'ennemi. Dans l'expérience du Hezbollah, l'identité collective a été réorganisée autour d'une dualité tranchée : la Résistance face à l'ennemi. Cette structure symbolique n'opère pas seulement dans le discours politique — elle devient le prisme à travers lequel la société interprète les événements du quotidien. Les pertes peuvent être lues comme des sacrifices nécessaires, les crises comme des épreuves d'endurance, les critiques internes comme un fragment de complot extérieur. De cette façon, la réalité est perpétuellement réinterprétée de manière à préserver la cohérence du récit fondateur. Mais cette structure porte en elle le danger du repli. Lorsque le monde entier se réduit à la binarité de la Résistance et de l'ennemi, la capacité à percevoir la complexité politique et sociale dans sa plénitude se rétrécit jusqu'à disparaître. Du mouvement de résistance à la structure de pouvoir social Avec le temps, le Hezbollah a cessé d'être un simple acteur militaire ou un mouvement de résistance. Il s'est transformé en une structure de pouvoir social globale au sein de l'environnement chiite. Le parti a édifié un vaste réseau d'institutions éducatives, de médias et de services sociaux, accompagné d'un appareil économique et caritatif d'envergure. Ce réseau a créé un lien organique entre le parti et la société, à tel point que sa présence est devenue constitutive de la vie quotidienne de nombreuses personnes. En ce sens, le parti n'est plus une force politique que l'on peut soutenir ou combattre — il est devenu un cadre social qui structure de multiples dimensions de la vie collective. Cette métamorphose a renforcé sa capacité à ancrer la structure symbolique sur laquelle repose son discours. Mais elle a aussi approfondi l'enchevêtrement entre l'identité collective et l'organisation politique, faisant de toute critique du parti l'apparence d'une menace portée contre la communauté elle-même. Cette lecture sociologique n'absout pas pour autant le parti de sa responsabilité politique et morale. L'organisation qui se pose en représentante exclusive d'une communauté doit également assumer la responsabilité du prix que cette communauté paie pour ses choix. Lorsque ces choix conduisent à des guerres répétées, au déplacement des populations, à l'exposition de la société à des risques permanents, une question fondamentale s'impose : cette stratégie protège-t-elle encore la communauté, ou est-elle devenue elle-même une composante de la crise qu'elle traverse ? Le moment du bilan L'histoire sociale montre que les communautés ne demeurent pas indéfiniment captives de leurs structures symboliques. Lorsque les contradictions entre le discours et le réel vécu s'accumulent, la conscience collective elle-même commence à se transformer. Ce processus est lent, souvent invisible à ses débuts, mais il constitue le véritable point de bascule dans l'histoire des peuples. Ce que le Liban traverse aujourd'hui est peut-être l'un de ces tournants. L'épuisement social, l'effondrement économique et le déplacement massif des populations sont autant de forces qui poussent les gens à reconsidérer la relation entre l'identité et les armes, entre la protection promise et le coût réel. La question qui se pose à la société libanaise aujourd'hui n'est pas seulement une question de sécurité ou de politique — c'est une question plus profonde : comment redéfinir la dignité et la protection en dehors de la logique de la guerre permanente ? Une société à qui l'on demande de se sacrifier sans fin pourrait commencer, à un moment donné, à chercher une autre forme de sécurité — une sécurité fondée non sur les armes et la loyauté, mais sur l'État et le droit.

Les huit premiers jours d’un conflit qui changera le Moyen-Orient

Du coup d’envoi, le 28 février, de l’offensive israélo-américaine contre le régime des mollahs iraniens, maquée par l’assassinat du Guide suprême de la République islamique Ali Khamenei, jusqu’à l’embrasement du front du Liban-Sud, à l’aube du 1 er mars, en passant par les frappes iraniennes sur tous les pays du Golfe arabe, la première semaine de la nouvelle guerre du Moyen-Orient est sans conteste historique à plus d’un égard. Il est des années qui peuvent se résumer en quelques mots, et des semaines qui semblent être des années. Les jours écoulés du 28 janvier au 8 mars 2026 ont été si riches en rebondissements qu’ils pourraient être qualifiés de passage d’une ère à une autre. Le point de départ a été le déclenchement, pourtant prévisible, des frappes israélo-américaines contre le régime iranien, après l’échec des négociations sur le dossier nucléaire, le programme de missiles balistiques à longue portée et le sort des antennes régionales des Pasdaran, notamment le Hezbollah libanais. Le reste a été une succession de surprises, comme si l’attaque sur l’Iran avait ouvert une boîte de Pandore. La première surprise est venue de la précision des frappes israéliennes en ce samedi 28 février au matin, qui ont abouti, comme cela sera annoncé des heures plus tard, au succès de l’assassinat du Guide suprême de la révolution iranienne, Ali Khamenei, le véritable chef spirituel et politique de ce pays, en même temps qu’une quarantaine de hauts responsables et cadres supérieurs iraniens, dont le ministre de la Défense, le chef des Pasdaran, le chef des Renseignements et le plus proche conseiller de Khamenei. Jusqu’à quel point ce premier coup, et les premiers bombardements américano-israéliens en territoire iranien, ont-ils déstabilisé ce pays ? A titre de représailles, le régime créera la surprise en dirigeant ses missiles balistiques non seulement contre Israël ou les bases américaines de la région, comme cela aurait été prévisible, mais surtout vers les Etats arabes du Golfe, jusque-là considérés comme des symboles de sécurité et de stabilité. Les agressions contre les pays du Golfe Quotidiennement, depuis le début de cette guerre, les infrastructures civiles du Koweït, des Emirats arabes unis, du Bahreïn, de Qatar, d’Arabie saoudite et même du sultanat d’Oman, pourtant intermédiaire privilégié dans les négociations irano-américaines, sont pilonnées par les missiles des Gardiens de la révolution. Depuis huit jours, leurs aéroports sont quasiment fermés et leur légendaire sécurité interne est bafouée, malgré l’interception de la grande majorité des missiles et drones iraniens lancés contre leur territoire. Et même lorsque le président iranien Masoud Pezeshkian se résout à « s’excuser » auprès de ces pays pour les dommages causés, huit jours après le déclenchement du conflit, leur promettant la « suspension » des frappes contre eux, les tirs se sont poursuivis le jour même, suggérant soit une position conciliante tactique, de pure façade, des Iraniens, soit un début d’effritement du régime entre l’aile dure représentée par les Pasdarans, et une autorité politique supposément plus modérée. Dans tous les cas, un autre signe de l’affaiblissement du régime iranien a été le retard dans la désignation d’un successeur à Khamenei durant les huit derniers jours, sachant que les Gardiens de la révolution cherchent à imposer la candidature du fils du Guide assassiné, Mojtaba Khamenei, dont la désignation est rejetée par les Américains. Les Israéliens, eux, continuent à s’opposer à toute élection d’un nouveau Guide : après avoir frappé une première fois le lieu de réunion du Conseil iranien des experts chargé de cette mission, l’armée israélienne, par la voix de son porte-parole arabophone, Avichay Adraee, a une fois de plus menacé ce conseil d’un nouveau ciblage en cas de réunion pour le vote, qui serait « imminent ». En tout état de cause, cette première semaine du conflit s’est achevée dans la nuit du 7 au 8 mars par une escalade d’ordre « qualitatif », à savoir le bombardement de quatre entrepôts de carburants à la périphérie de Téhéran, ce qui a provoqué des incendies monstres tout autour de la capitale. L’ouverture du front au Liban L’autre surprise de taille a été la réouverture par le Hezbollah du front du Liban-Sud. Cette initiative, suicidaire dans tous les sens du terme, est intervenue à la demande express des Pasdaran. Dans ce qui a constitué une déclaration de guerre à Israël, le parti pro-iranien a ainsi lancé des roquettes Katioucha contre le territoire israélien dans la nuit du 1 er au 2 mars, près de 48 heures après le début de l’offensive américano-israélienne et moins de deux ans et demi après la « guerre de soutien » à Gaza, le 8 octobre 2023, dont le pays ne s’est pas encore relevé. Incrédules, les Libanais se sont à nouveau retrouvés embourbés dans un cercle vicieux de violence, de bombardements destructeurs, d’exode des habitants de régions entières au Liban-Sud, à la banlieue-sud de Beyrouth et dans la Békaa-nord. Le Hezbollah, lui, poursuit ses attaques quotidiennes vers le nord d’Israël, employant des roquettes et des drones. Il a même lancé des drones contre une base britannique dans la paisible île de Chypre. Des chars Merkava israéliens à la frontière libanaise. Après ce nouveau front ouvert à partir d’un pays exsangue, miné par la crise économique et les conséquences d’une guerre très récente, même les plus farouches défenseurs de la « libanité » (!) du Hezbollah ont dû réviser leurs théories. Car ce parti, qui continuait à subir, sans réagir, des assassinats ciblés israéliens malgré le cessez-le-feu du 27 novembre 2024, n’a riposté qu’à l’assassinat du Guide suprême de la révolution iranienne, ce qui a été perçu unanimement comme une claire réponse à un ordre venu du « parrain » iranien. Des menaces israéliennes Cette décision a pris de court l’ensemble de la classe politique libanaise, dont notamment l’allié du parti pro-iranien, le chef du mouvement Amal et président du Parlement libanais, Nabih Berry. Le président de la République Joseph Aoun et le gouvernement de Nawaf Salam se sont clairement positionnés contre cette décision unilatérale du Hezbollah, décrétant comme « illégales » toutes ses activités militaires et lui enjoignant de remettre ses armes, comme il ressort d’une résolution du Conseil des ministres, datée du lundi 2 mars. Toutefois, cette décision inédite des autorités libanaises, dont la mise à exécution a été confiée à l’armée libanaise (chargée précédemment de désarmer le sud du Litani, avec le succès que l’on sait), n’a pas mis le pouvoir à l’abri des critiques internes ni des menaces israéliennes, face au retour des combattants du Hezb aux frontières. Le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a menacé samedi le Liban d’un lourd tribut à payer s’il n’arrive pas à désarmer ce parti. En tout état de cause, ce nouveau conflit semble différent de celui qui l’a précédé : l’armée israélienne occupe des espaces encore plus importants, elle a même effectué une descente héliportée dans un village de la Békaa, samedi 7 mars, et toute la région au sud du Litani est désormais évacuée par les habitants, ainsi que la banlieue-sud de Beyrouth. Parmi les assassinats ciblés, plusieurs ont visé des cadres iraniens des Gardiens de la révolution, dont dans le Mont-Liban et à Beyrouth, régions considérées comme « sûres ». L’issue de ce nouvel épisode sanglant est plus incertaine que jamais. Le régime iranien a décidé de semer le chaos, et de sacrifier à nouveau des pays comme l’Irak, et, surtout, le Liban, ainsi que ses relations avec les pays voisins, du Golfe arabe jusqu’à l’Azerbaïdjan et Chypre. A quoi ressemblera le Moyen-Orient après cet explosif épisode ? Sans nul doute, ce conflit jouera le rôle d’accélérateur de l’histoire.

Quel type de Conseil de coopération après la guerre contre l'Iran?

La position unifiée des membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) concernant les attaques iraniennes contre les six États membres laisse entrevoir une forme de renaissance pour ce bloc, du moins en apparence. Il faut reconnaître que le Conseil a connu de profondes turbulences internes depuis fin 2025, suite aux différends saoudo-émirati au Yémen, différends qui avaient déjà éclaté au grand jour au Soudan. Certains estiment que l'étincelle initiale se trouvait en Libye. Ces désaccords ont paralysé le Conseil, allant jusqu'à provoquer une crise interne sans précédent en 45 ans d'histoire de ce bloc régional. La menace iranienne était précisément la raison d'être du Conseil de coopération du Golfe. Le nom donné à ce conseil de six membres a été soigneusement choisi. L'objectif apparent était d'éviter de provoquer l'Iran en s'abstenant d'utiliser l'expression «Golfe Arabe», considérée comme taboue en Iran. Les États du Golfe, sous l'impulsion du regretté cheikh Zayed ben Sultan, s'efforçaient de contenir la menace que représentait le slogan d'«exportation de la révolution», lancé par l'ayatollah Khomeini, fondateur de la République islamique, en 1979, après la chute du régime du Shah. Le cheikh Zayed a accueilli le premier sommet du Conseil de coopération du Golfe (CCG) à l'hôtel Intercontinental d'Abou Dhabi. Cet événement a ouvert la voie à un long processus visant à créer un rempart contre l'agression iranienne, qui se manifestait par le refus de l'Iran de mettre fin à la guerre contre l'Irak, indépendamment de l'origine du conflit. Le Conseil de coopération du Golfe (CCG), créé à Abou Dhabi en mai 1981, a ainsi constitué un rempart pour ses six États membres suite au déclenchement de la guerre Iran-Irak en septembre 1980. Le Conseil est largement parvenu à empêcher l'escalade du conflit, malgré ses huit années de guerre et la volonté de l'Iran de riposter contre les États du CCG, en particulier l'Arabie saoudite et le Koweït. Le Conseil a en grande partie réussi à contenir l'extension du conflit. Il est notoire que les États membres du CCG ont soutenu l'Irak tout au long de la guerre. La chute de l'Irak, porte d'entrée orientale du Golfe, aurait entraîné la chute de toute la région du Golfe, quelles que soient les erreurs commises par Saddam Hussein, alors président irakien. Les erreurs irakiennes peuvent être reconnues si l'on considère que Saddam, avec son expérience politique limitée et son imprudence, n'a pas compris dès le départ qu'entamer une guerre contre la République islamique revenait à tomber dans le piège de Khomeiny, cherchant un ennemi extérieur pour attiser le nationalisme iranien et le chauvinisme persan. Il est également notoire que l'Iran a cherché à se venger de l'Arabie saoudite en tentant de politiser le pèlerinage du Hajj et de provoquer des troubles alors que des centaines de milliers de pèlerins se trouvaient à La Mecque pendant cette période. L'Iran s'est également attaqué au Koweït, tentant d'assassiner l'émir, cheikh Jaber Al-Ahmad, et provoquant des incidents sécuritaires à plusieurs reprises. L'Arabie saoudite a réussi à se défendre contre l'agression iranienne. De même, le Koweït est parvenu à se protéger et à assurer la continuité de ses exportations de pétrole. En réponse aux attaques iraniennes contre ces navires, il a notamment hissé les drapeaux américain et soviétique sur ses pétroliers. Chaque État membre du Conseil de coopération du Golfe (CCG) a subi l'agression iranienne. La République islamique n'a épargné ni Bahreïn ni les Émirats arabes unis, ces derniers ayant joué un rôle déterminant dans l'élaboration d'une position commune du Golfe visant à mettre fin à la guerre, compte tenu des conséquences potentielles d'une invasion iranienne de l'Irak à cette époque. Le Conseil de coopération du Golfe (CCG) a résisté aux chocs subis, notamment l'invasion du Koweït par l'Irak en 1990. Il a œuvré pour la libération du Koweït et sa restitution à sa population. Plus tard, en 2003, le CCG a encaissé les répercussions du séisme irakien – la rétrocession de l'Irak à la République islamique par l'administration de George W. Bush – avec tout le déséquilibre stratégique que cela a engendré pour l'ensemble de la région. Ce déséquilibre a coïncidé avec la chute totale de la Syrie et du Liban aux mains de l'Iran. Durant le Printemps arabe, le CCG a joué un rôle essentiel dans la protection de Bahreïn, où l'Iran a exploité les tensions sectaires. L'intervention directe des États membres du CCG a été déterminante pour contrecarrer une tentative iranienne flagrante de renverser le régime de ce pays pacifique. Qu’on le veuille ou non, le Conseil de coopération du Golfe (CCG) a vécu, depuis sa création, sous l’ombre de la crise iranienne, voire de la menace iranienne. Un nouveau Moyen-Orient, un Golfe différent et un Iran différent naîtront de la guerre israélo-américaine contre l’Iran. Un nouveau Conseil de coopération du Golfe verra-t-il également le jour? Quel rôle joueront le CCG et ses États membres face aux nouveaux défis posés par les profonds bouleversements en Iran, notamment compte tenu des craintes de désintégration de ce pays qui cherche à dominer le Golfe depuis avant même l’instauration de la «République islamique»? Le CCG sera confronté à un Iran différent, dont la forme et la nature du régime sont difficiles à prévoir à ce stade. La seule certitude est que le régime actuel, la «République islamique», est voué à disparaître. Rien ne le démontre mieux que les attaques lancées par les Gardiens de la révolution contre les pays du CCG pour des raisons fallacieuses, révélant ainsi le vrai visage du régime. Ces attaques ont même visé le sultanat d'Oman, qui a toujours entretenu des relations amicales avec l'Iran. Le sultanat a adopté une école politique fondée sur le principe que des relations amicales avec l'Iran, pays voisin, sont inévitables, quelle que soit la nature du régime en place à Téhéran… Abstraction faite de l'Iran, la question demeure: qu'en est-il de l'Irak, pays qui doit changer et qui, depuis la création du Conseil de coopération du Golfe, a été une source de préoccupation pour chaque État membre, que ce soit sous Saddam Hussein ou après sa chute?