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Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer . Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
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Frappes stratégiques contre l’Iran, proposition de négociations directes libano-israéliennes

En Iran, le sort du nouveau Guide suprême Mojtaba Khamenei pose question, et une île iranienne hautement stratégique a été prise pour cible par l’aviation américaine. Sur le front libanais, Israël poursuit son offensive terrestre malgré quelques avancées diplomatiques ces derniers jours autour de l’idée de négociations directes avec Israël, lancée par le gouvernement libanais ; une proposition qui reste tributaire du terrain. Pour la deuxième semaine consécutive, le Moyen-Orient vit comme dans une histoire en accéléré. L’attaque contre l’Iran par les armées israélienne et américaine se poursuit, avec des bombardements intensifs ayant atteint, le 14 mars, l’île iranienne hautement stratégique de Kharg, au nord du Golfe persique. Cette île abrite de grandes infrastructures pétrolières qui ont intentionnellement épargnées par les Américains, alors que le président Donald Trump indiquait que des installations militaires avaient été réduites à néant. L’attaque contre cette île constitue un développement fondamental car elle fait planer une menace potentielle sur les exportations pétrolières de l’Iran. De leur côté, les Iraniens, surtout par la voix des Gardiens de la révolution, se sont employés à montrer leur domination sur le détroit d’Ormuz, par lequel transite non moins de 20% du pétrole mondial. Ils ont déclaré empêcher le passage de tout pétrolier relevant de leurs « ennemis », en l’occurrence les Etats-Unis et Israël et leurs alliés, épargnant les bateaux de pays comme l’Inde, par exemple. Les Iraniens ont par ailleurs menacé de miner le détroit, ce qui a entraîné une riposte américaine ayant détruit largement leurs capacités navales. Le 14 mars, Donald Trump a appelé les pays concernés par les dangers pesant sur leurs bateaux à envoyer des bâtiments militaires escorter les pétroliers lors de leur passage dans ce détroit. Ce que les Iraniens auront réussi à provoquer, c’est une hausse mondiale des prix du pétrole, particulièrement préjudiciable au président Trump, à quelques mois des élections de mi-mandat aux Etats-Unis. Mais leurs propres attaques contre les Etats arabes du Golfe et les intérêts américains dans la région, tout comme contre Israël, ont largement baissé en intensité. Serait-ce un essoufflement de leurs capacités militaires face à l’ampleur de l’offensive (qui a détruit, selon leurs ennemis, une grande partie de leur production militaire), ou une réduction tactique dans l’utilisation de leurs missiles et de leurs drones pour tenir bon plus longtemps, dans une intention visible de fatiguer leurs ennemis et de permettre au régime des mollahs de survivre? L’autre question ayant préoccupé les observateurs cette semaine est la santé du nouveau Guide suprême iranien, Mojtaba Khamenei. Les rumeurs sur son état de santé se sont intensifiées au cours de la semaine, et il est progressivement apparu, notamment dans des rapports de services secrets israéliens et américains cités dans des déclarations officielles, comme ayant été gravement blessé lors de la frappe qui a tué son père, l’ayatollah Ali Khamenei, et plusieurs membres de sa famille directe, par une frappe israélienne à Téhéran le 28 février 2026, lors du lancement de la guerre. Et ce qui a renforcé les rumeurs est le premier message adressé à la nation iranienne par Mojtaba Khamenei le 12 mars, qui a été lu par une présentatrice et dans lequel le principal intéressé n’est pas apparu. Un discours qui reprend largement les messages du très radical chef de la sécurité iranienne, Ali Larijani. En tout état de cause, les rumeurs les plus folles circulent sur lui : il serait défiguré et/ou amputé des deux jambes, il serait dans le coma, il serait même décédé, il aurait été transporté en Russie pour y être hospitalisé… A suivre. Entre-temps au Liban Le front libanais, lui, n’a pas connu de répit durant cette semaine, bien au contraire. On y a remarqué des attaques coordonnées entre le Hezbollah, dont les combattants sont largement revenus au sud du Litani, et aux frontières avec Israël (si tant est qu’ils s’en soient jamais éloignés) et les attaques venant directement de Téhéran. Le parti, dont l’activité a été qualifiée d’illégale par le gouvernement libanais dès le 2 mars sans que cela ne soit suivi d’action effective sur le terrain, a même intensifié ses opérations à partir du mercredi 11 mars, lançant ce jour-là une centaine de roquettes dans une seule attaque. La grande absente du conflit reste l’armée libanaise. L’autre développement sur le terrain est l’incursion terrestre de plus en plus marquée des soldats israéliens en territoire libanais. Des combats ont lieu avec les miliciens du Hezbollah dans plus d’un secteur, en particulier autour du très stratégique village de Khiam, au Liban-Sud, avec la possibilité d’une offensive terrestre israélienne de plus en plus claire, notamment au vu des renforcements militaires à la frontière. Le plus grave, pour le front libanais, c’est qu’il pourrait durer même au-delà de la guerre en Iran, comme cela est apparu dans des déclarations israéliennes cette semaine. Malgré tous les efforts de propagande du Hezbollah visant à justifier son entrée en guerre, l’équilibre des forces reste plus inégal que jamais, puisque les attaques du parti pro-iranien n’auraient jusque-là tué que deux militaires israéliens (selon les sources de l’armée israélienne), et n’ont provoqué aucun mouvement de population au nord d’Israël. En revanche, au Liban, le compteur des morts civiles s’affole (plus de 800 déjà selon le ministère de la Santé), et les déplacés sont plus de 800 000 déjà à avoir trouvé refuge dans des régions jugées plus sûres. Le gouvernement libanais tente de contenir le mouvement avec plus ou moins de réussite, et les aides internationales commencent à affluer, mais à un rythme qui demeure limité jusque-là. A ce propos, il faudrait retenir la visite du secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres à Beyrouth cette semaine, pour exprimer sa « solidarité » avec le peuple libanais. Ses appels à la désescalade ne devraient pas pour autant être entendus par les belligérants. Au niveau politique, la proposition de « négociations directes » avec Israël avancée par le président de la République Joseph Aoun reste embryonnaire bien qu’elle ait fait du chemin en fin de semaine. Ayant été confrontée à un silence américain et israélien les premiers jours, cette proposition a reçu le soutien du président français Emmanuel Macron en fin de semaine, et il est déjà question d’une possibilité que de telles négociations se tiennent à l’avenir à Chypre ou à Paris. Le Quai d’Orsay a nié cependant, samedi, avoir élaboré un plan de paix entre le Liban et Israël. Du côté libanais, on parle déjà de la formation du comité qui sera chargé des négociations, avec des noms qui circulent, comme celui du chercheur Paul Salem par exemple. Il reste cependant une inconnue importante, celle d’un éventuel nom chiite, un point que le président du Parlement Nabih Berry refuse de trancher pour le moment, d’autant qu’il cherche à imposer la condition d’un cessez-le-feu avant les pourparlers. Le Hezbollah lui-même, par la voix de son secrétaire général Naïm Kassem, dans un discours vendredi, a demandé au gouvernement libanais « de ne pas faire de concessions gratuites » à Israël. Côté israélien, le principal développement consiste dans le fait que le Premier ministre Benjamin Netanyahu a chargé l’ancien ministre Ron Dermer du dossier libanais. Jusqu’à nouvel ordre, cependant, le principal mot de la fin dépendra des résultats des développements sur le terrain.

L’enjeu, contrer non pas «des Libanais», mais le projet khomeyniste

On a souvent parlé, surtout avant la guerre, du « miracle libanais », du Liban comparé au phénix qui renaît de ses cendres. Belle image… Sauf qu’à force de renaitre de ses cendres sans discontinu pendant plus d’un demi-siècle, le pays du Cèdre est aujourd’hui à bout de souffle… D’autant qu’il est miné de l’intérieur par un parti qui ne se soucie en aucune façon de « l’intérêt du Liban et de la survie de son peuple », comme l’a souligné fort à propos le président Joseph Aoun dans son intervention, en ligne, à l’adresse des dirigeants de l’Union européenne. Le chef de l’Etat n’a pas hésité à mettre le doigt sur la plaie en accusant ouvertement le Hezbollah d’avoir réactivé le front du Liban-Sud pour « servir les intérêts iraniens », affirmant que l’objectif de la formation alliée aux Pasdaran est de provoquer « la chute de l’Etat libanais » pour prétendre par la suite qu’elle est, seule, capable d’affronter Israël. Tel est donc le véritable problème existentiel, dans toute l’acception du terme, auquel est confronté le Liban. Il s’agit là d’une lapalissade pour les partis et pôles d’influence souverainistes. Mais lorsque le président de la République – à qui certains milieux reprochent d’être trop complaisant à l’égard du Hezbollah – en vient à stigmatiser les égarements du parti pro-iranien devant des instances internationales, c’est que le danger sur ce plan a atteint un seuil particulièrement critique. Et pour cause : le comportement irraisonné, voire « irresponsable » du Hezb – comme l’a souligné mercredi l’ambassadeur de France à l’Onu – a dépassé tout entendement. C’est précisément ce danger que le commandant de l’armée, le général Rodolphe Haykal, a occulté en s’adressant il y a quelques jours aux officiers de la Grande Muette. Cherchant à justifier la passivité de la troupe face au déferlement milicien de la formation pro-iranienne, en violation flagrante des résolutions du Conseil des ministres à ce sujet, il a souligné que l’armée « doit demeurer à équidistance des Libanais ». En clair, Yarzé doit s’abstenir, selon lui, d’appliquer les décisions du gouvernement afin de ne pas entrer en confrontation avec une partie de la population. Mais il s’agit là d’un faux problème, ou une façon de poser le problème de manière totalement tronquée. Ce qui est requis n’est nullement d’affronter une partie des Libanais. Ce qui est demandé est de faire face à un projet politique dont le fondement idéologique, théocratique, transnational, est la négation de l’idée même du Liban , d’un Liban pluraliste, libéral, ouvert sur le monde, respectueux des spécificités de chacune de ses composantes sociales. Le projet khomeyniste (puisque c’est de lui qu’il s’agit) est idéologiquement aux antipodes de la raison d’être de l’entité libanaise dont il ne reconnait d’ailleurs pas l’existence, la percevant uniquement, et exclusivement, comme un simple terrain d’affrontement avec le monde occidental et une première ligne de « défense » contre Israël. La réouverture du front du Sud, le 2 mars, pour venger la mort du Guide suprême iranien, avec toutes les conséquences qui en découlent sur le plan libanais, n’est-il pas la preuve la plus éclatante du mépris total que les Pasdaran, et dans leur sillage le Hezbollah, ont pour la légalité libanaise, les intérêts les plus élémentaires du Liban et la volonté de survie de sa population? D’aucuns pourraient rétorquer qu’un face-à-face entre l’armée et la milice pro-iranienne serait très couteux en termes de vies humaines et de stabilité interne. Les conséquences inhumaines de cette cinquième guerre contre Israël au Sud, enclenchée le 2 mars par le Hezbollah, à la demande du Corps des Gardiens de la révolution, sont-elles moins couteuses ? Plus de huit cents morts en deux semaines, non moins de 600 000 habitants du Sud et de la banlieue forcés à l’exode, de nouveaux villages rasés par l’armée israélienne, des raids aériens ciblés par centaines avec leurs lots de destructions et de victimes, et, surtout, une nouvelle occupation qui semble poindre à l’horizon… Et cette fois-ci, en toute vraisemblance, l’Etat hébreu n’acceptera pas de se retirer avant d’imposer un accord qui fera regretter au Hezbollah et consorts l’accord du 17 Mai ou les termes du cessez-le-feu de novembre 2024. Mais qu’importe, l’important n’est-il pas la survie des Pasdaran et du régime tyrannique et sanguinaire des mollahs à Téhéran? A la lumière de telles réalités tangibles, ce serait non moins qu’une violation de la Constitution et un coup de Jarnac porté au Liban que de faire preuve de complaisance et de laxisme à l’égard d’un parti dont l’idéologie théocratique, l’action milicienne, le rôle régional et l’existence même sont l’antithèse et la négation des fondements du pays du Cèdre.

La situation palestinienne… Gaza
Par
Hisham Dibsi
Publié

Gaza est l’avenir L’image générée par intelligence artificielle pour le projet «Riviera de Gaza» traduit, dans toute sa séduction, l’imaginaire immobilier du président Trump et de son gendre Kushner. Elle s’étend sur 365 km² de sables dorés que caressent les vagues tièdes de la Méditerranée, sous un climat dont rêvent les nantis des pays froids. De cette image, seuls sont absents les propriétaires des terres, qui n’ont aucune place dans la scène à venir — pas même au titre d’agents d’entretien ou d’ouvriers du bâtiment —, à l’image des esclaves affranchis à la peau sombre qui contribuèrent, de leurs muscles et de leur sueur, à bâtir et entretenir Washington lors de sa fondation, et qui en forment aujourd’hui encore la majorité de la population. Le peuple de Gaza, toutefois, n’a pas seulement été effacé de l’image : il n’a pas non plus obtenu de cessez-le-feu, les morts et blessés se comptant désormais en dizaines par jour — un taux jugé acceptable à l’aune des guerres d’extermination!!! Aussi la guerre est-elle considérée comme achevée du point de vue du président Trump, et ce que mène le gouvernement Netanyahu ne serait que la réponse à la situation telle qu’elle se présente — sans autre qualification ni appellation que celle d’« opérations de nettoyage »?!! Les pères fondateurs de Washington méritent, à ce titre, quelque reconnaissance en tant que libérateurs d’esclaves et employeurs de pauvres pour édifier la capitale des décisions du monde. Ils se sont décidément révélés plus humains et plus civilisés que leurs héritiers contemporains. Mais si l’on quitte Washington pour «Jérusalem-Al-Qods», on obtient peut-être une image différente, générée cette fois à partir des textes de la Torah. Une large frange de politiciens et de ministres, au premier rang desquels les rabbins radicaux, réclame au gouvernement Netanyahu l’expulsion de la population de Gaza vers quelque destination que ce soit, ne tolérant le maintien sur place que d’une centaine de milliers de personnes «élues» triées sur le volet, à des fins de service. Non point en tant qu’esclaves à la peau sombre, mais en tant que «bêtes de somme» — selon la terminologie du texte de la Torah —, des créatures que le Seigneur aurait assignées au service des Fils d’Israël revenant de l’errance vers la Terre promise. En vérité je vous le dis : en tant que Palestiniens, nous ignorions que Dieu nous avait créés à cette fin, et que notre mission sur terre était de les servir !! Si nous l’avions su… nous aurions refusé Sa volonté. L’histoire de «Gaza est l’avenir» n’a rien de neuf: elle est née sous le premier mandat du président Trump, lorsque son gendre Kushner — à l’en croire — passa en revue tous les plans ayant échoué à résoudre le conflit palestino-israélien, ceux qui dormaient dans les tiroirs de la Maison-Blanche. Il estima être en mesure d’en distiller un plan viable, qu’il anonça promptement sous l’appellation de «deal du siècle» — une approche fondée sur l’économie, censée apporter la prospérité aux Palestiniens à l’écart du casse-tête de la politique… Il proposait que la bande de Gaza serve d’assise géographique à la solution, à laquelle se rattacheraient toutes les villes de Cisjordanie, à l’exception de Jérusalem-Est, que Trump avait annexée à Israël, comblant ainsi Netanyahu et son entourage ; le tout dans le but de soustraire les colons aux frictions quotidiennes avec les non-Juifs — les «goïm» — et de leur octroyer les deux tiers de la Cisjordanie en récompense de leur patience à l’égard des autochtones. Mais l’affaire comportait une autre dimension, que M. Kushner découvrit dans les plans du second mandat du président Obama : ce projet portait alors le nom d’«État de Palestine islamique» et avait fait l’objet de négociations avec la direction internationale des Frères musulmans, avec le Hamas ainsi qu’avec le président islamiste élu en Égypte, Mohamed Morsi. Le Hamas, qui gouverne la bande de Gaza depuis son coup de force contre la légitimité palestinienne en 2007, devait se charger de promouvoir cet «État de Palestine islamique» reconnaissant le «caractère juif» de l’État d’Israël — ce leitmotiv cher à Netanyahu à l’époque —, qui lui permettrait d’envisager l’expulsion de l’ensemble des non-Juifs porteurs de la nationalité israélienne. Le talon d’Achille de ce plan résidait toutefois dans la proposition d’élargir le territoire du secteur au détriment du désert du Sinaï, en compensation de l’annexion des deux tiers de la Cisjordanie. C’est ce qui mit en branle l’État profond égyptien dans son bras de fer avec le président élu, jusqu’à sa destitution. C’est sans doute dans ce contexte que Kushner s’employa à dépouiller sa proposition de toute dimension idéologique, se contentant du seul contenu économique et rebaptisant le projet «deal du siècle» — promesse de prospérité pour tous au Moyen-Orient!!? Il convient dès lors de répondre à des questions qui paraissent simples, presque naïves. Comment peut-on passer outre le droit à la propriété privée et en liquider la protection, lui qui constitue le pilier central de la Constitution des États-Unis?!! Comment peut-on faire abstraction du droit à l’autodétermination politique d’un peuple qui compte, cette année, quinze millions d’âmes — la moitié vivant dans sa patrie, l’autre dans la diaspora?!! Que reste-t-il des hauts faits fondateurs américains au moment de la création des Nations Unies?!! — surtout quand son Secrétaire général et ses équipes se retrouvent dans le viseur quotidien de Trump et Netanyahu!!? Et lequel des deux mériterait le prix de la paix, Donald Trump ou António Guterres!!? Le Conseil de paix Cette instance fut créée en vertu de la résolution 2803 du Conseil de sécurité, en vue de mettre fin à la guerre d’extermination à Gaza et d’administrer le secteur durant une période de transition dont la durée demeure indéfinie — car cela relève du seul accord entre Washington et Tel-Aviv. Le Conseil avait annoncé ses missions: veiller à l’accord de cessez-le-feu, soutenir la paix et la sécurité dans le secteur par l’entremise d’une force internationale provisoire, et mobiliser des engagements financiers pour la reconstruction et l’aide humanitaire. Le Conseil n’incluant aucune personnalité palestinienne, les compromis trouvés pour sortir de cette impasse prévoyaient la constitution d’un comité administratif composé de technocrates palestiniens dotés d’un pouvoir exécutif placé sous l’autorité du Conseil, afin que le lien puisse être établi avec la population gazaouie — l’Autorité palestinienne légitime ayant été écartée de son rôle naturel sous l’effet du veto israélien. Lorsque le président américain chercha à élargir les prérogatives du Conseil de paix au-delà de ce que prévoyait la résolution onusienne, en l’érigeant en mécanisme de paix plus vaste pour la région et le monde — un mécanisme s’affranchissant du cadre des Nations Unies, de ses règles et de ses normes —, l’Union européenne et plusieurs États arabes et islamiques exprimèrent leur opposition, insistant sur l’impératif du respect du droit international, de la représentation palestinienne et de l’ancrage de tout plan à une solution politique globale visant à la création de l’État palestinien. Dans le même sens, Pékin fit part de ses réserves, tandis que Moscou souligna la nécessité de préserver l’équilibre, de défendre la légitimité des Nations Unies et d’assurer un rôle palestinien actif dans la gestion de la période transitoire. Tout cela aboutit à un retour de l’Autorité palestinienne pour la gestion du passage de Rafah, en vertu de l’accord de partenariat conclu avec l’Union européenne en 2005. Le Conseil de paix ne trouva, par ailleurs, d’autre solution pour assurer une force de police intérieure dans le secteur que de revenir à l’appareil de police palestinien reconnu internationalement. C’est dans ce contexte — que le gouvernement Netanyahu ne reconnut que contraint par les pressions américaines, arabes et internationales — que le Conseil de paix put tenir sa première réunion à Washington à la mi-février dernier. Il en ressortit la mobilisation d’environ dix-sept milliards de dollars, la préparation d’un plan de reconstruction du secteur, la confirmation du rôle du comité administratif palestinien dans le plan de relèvement, la consolidation du cessez-le-feu et l’amorce du passage à la deuxième phase du plan Trump — un plan découpé en vingt étapes. Mais où en sommes-nous aujourd’hui ? Dans le fracas de la guerre avec l’Iran, personne ne prête plus attention à ce qui se passe dans la bande de Gaza, où Netanyahu parvint à bloquer le passage à la deuxième phase du plan de paix, sous prétexte qu’il fallait d’abord obtenir la remise des armes du Hamas — sans révéler l’accord conclu à Doha et annoncé par le président Trump, selon lequel le Hamas aurait été autorisé à poursuivre sa gouvernance sur Gaza et à conserver son armement jusqu’à l’entrée de la force internationale?!! Pendant ce temps, l’armée d’occupation étend sa présence dans la zone tampon jaune, qui couvre désormais plus de la moitié de la superficie du secteur, et mène des opérations militaires quotidiennes qui repoussent les Palestiniens vers la mer, divisant le secteur verticalement du nord au sud selon l’axe de la rue Salah ad-Din — avec une densité de population moindre à l’est de cet axe et bien plus élevée à l’ouest. Tant que la force internationale de maintien de la paix se heurte à des difficultés juridiques quant à sa définition et à ses attributions — et que sa constitution se fait attendre, à l’heure où ces lignes sont écrites —, le gouvernement israélien maintient le rythme de ses opérations militaires pour remodeler le théâtre de la bande de Gaza selon ce qui lui convient au plan sécuritaire sur le long terme. Cette situation a réduit les membres du comité administratif palestinien à ne faire que s’asseoir dans leurs bureaux, songeant à la démission : le comité a son siège provisoire dans la ville égyptienne d’El-Arich, et Israël a interdit à ses membres — ainsi qu’à son principal responsable, l’ingénieur Ali Shaath — d’entrer dans la bande de Gaza. Israël a de même conditionné l’entrée des camions d’aide à une réduction de leur nombre et à une restriction de leur contenu, au moyen de pressions ininterrompues qui débouchent sur une pénurie des vivres distribués gratuitement et l’interdiction de toute tente neuve — alors que 90 % des tentes en usage sont usées jusqu’à la corde. Sans compter l’interdiction d’introduire des engins lourds pour déblayer les décombres des rues — dans le but délibéré de faire obstruction aux recherches des corps de plus de dix mille personnes disparues sous les ruines. À ce jour, aucun calendrier de retrait israélien du secteur n’a été annoncé. Ce qui se passe au contraire, c’est que l’armée d’occupation s’emploie à couper tout lien entre le comité administratif et la population gazaouie — comme l’ont déclaré plusieurs personnalités impliquées dans le processus. Ce qui se passe concrètement, c’est la transformation de la bande de Gaza en zone tampon israélienne, où la vie des Gazaouis en «temps de paix» s’avère plus rude et plus humiliante encore qu’en temps de guerre d’extermination. Pendant ce temps, on procède à l’apprivoisement du Hamas et à l’établissement d’un accord avec ses dirigeants sur leur rôle dans la prochaine phase — laissant son appareil militaro-sécuritaire-administratif poursuivre sa gouvernance sur la partie occidentale du secteur, celle qui regroupe les trois quarts des Gazaouis —, dans l’attente de compromis à venir dont nul ne connaît la nature si l’affaire est laissée aux mains de Washington et de Tel-Aviv. Dans le même temps, le gouvernement Netanyahu réaffirme son exigence d’expulser les Gazaouis vers le désert du Sinaï et son refus de laisser le secteur retrouver sa densité démographique — traitant le Palestinien comme une masse humaine sans identité, sans volonté et sans droit à la décision. Le fait même que le Palestinien reste dans son pays est devenu une obession existentielle pour l’État d’Israël. Ainsi, l’opération du 7 octobre a fait exploser les angoisses les plus profondes — celles qui appellent à l’élimination de l’autre, plutôt qu’à la recherche de la paix avec lui. La haine entre les deux peuples n’a jamais atteint l’intensité qu’elle connaît aujourd’hui. Elle a pris une dimension pathologique dont il sera difficile de guérir dans un avenir prévisible.

Le Liban entre conditions de négociation et complexités décisionnelles

Israël pose comme condition préalable le désarmement du Hezbollah avant toute négociation, exigence qu'il sait d'avance hors de portée de l'État libanais, dès lors que la décision de guerre et de paix demeure, dans une très large mesure, étrangère aux institutions de cet État. Israël a néanmoins franchi un pas notable en nommant Ron Dermer à la tête de sa délégation aux négociations avec le Liban — un responsable de haut rang, proche des cercles décisionnels et notamment du Premier ministre Benjamin Netanyahu. Cette nomination confère à la démarche israélienne une consistance politique indéniable et envoie un signal sans équivoque à la communauté internationale: Israël est prêt à s'engager dans un processus de négociation au plus haut niveau. En revanche, l'État libanais s'efforce de constituer une délégation de négociation qui reflète les équilibres confessionnels internes sur lesquels repose le système politique. Mais cette tentative s'est heurtée rapidement aux complexités de la réalité libanaise: le président du Parlement, Nabih Berry, a refusé de désigner le membre chiite de la délégation, conditionnant sa participation à un cessez-le-feu complet avant toute séance de négociation. Cela intervient au moment même où le Hezbollah a déclaré son refus de tout cessez-le-feu avant la fin de la guerre contre l'Iran, affirmant qu'il a engagé toutes ses capacités dans ce conflit et qu'il combattra jusqu'au bout ou jusqu'à la victoire. De telles positions ferment pratiquement la porte à tout cessez-le-feu à court terme et rétrécissent la marge de manœuvre de toute initiative politique ou processus de négociation. Elles révèlent aussi la divergence manifeste entre la logique de l'État libanais — qui cherche à contenir la crise par les canaux diplomatiques — et celle des groupes paramilitaires, qui lient leur décision à un contexte régional plus vaste, transcendant les frontières du Liban. À la lumière de ces données, Israël apparaît comme ayant réussi à marquer un point supplémentaire auprès de l'opinion publique internationale : il se présentera comme la partie qui a affiché sa disposition à négocier en envoyant un émissaire de haut rang, tandis que le Liban donnera l'image d'un État incapable d'unifier sa décision intérieure ou de satisfaire aux prérequis d'une transition vers un règlement politique. Cette perception, qu'elle soit exacte ou exagérée, fragilise la position de négociation du Liban et rend plus difficile la défense de ses intérêts dans les enceintes internationales. En définitive, ces développements révèlent une fois de plus la profondeur de l'impasse dans laquelle se trouve le Liban, là où se télescopent un État aux capacités limitées et une puissance militaro-politique qui prend ses décisions en dehors de ses institutions. Dans ce contexte, tout processus de négociation ou règlement politique devient otage d'équilibres régionaux sur lesquels le Liban n'a aucune maîtrise. Tandis que l'État s'efforce de consolider sa place à la table des négociations, le véritable défi reste la restitution de la décision de guerre et de paix à ses institutions constitutionnelles — car sans cela, le Liban restera un terrain de liquidation des conflits régionaux, plutôt qu'un État capable de défendre ses intérêts nationaux.

Walid Khalidi, l'architecte du savoir palestinien

Résumer en quelques lignes l'itinéraire d'un historien qui vécut près d'un siècle et qui, jusqu'à ses derniers jours, demeura plongé dans l'écriture et la réflexion, l'esprit sans cesse habité par ce qui se jouait dans son pays, la Palestine. Et sa cause ne varia pas d'un iota. Walid Khalidi, qui nous a quittés il y a quelques jours à peine, le 8 mars 2026, réunit au fil de sa longue vie de nombreuses qualités, dont la plus saillante est sans doute celle qu'on lui a maintes fois attribuée et que ses recherches et ouvrages confirment: il fut le gardien du récit de la Nakba, et l'homme même qui défit la narration sioniste sur la Palestine. Depuis sa disparition, de grands journaux — arabes et internationaux — ont publié des nécrologies centrées sur ses travaux d'une haute rigueur, sur les multiples rôles qu'il joua dans la sphère politique, ainsi que sur les activités qu'il mena sous des formes très diverses. Deux traits fondamentaux, peut-on avancer, caractérisèrent la personnalité de Khalidi — ce chercheur palestinien arabe que reconnurent aussi bien les milieux académiques occidentaux qu'arabes, en raison de sa connaissance encyclopédique et de son autorité intellectuelle, notamment sur la question palestinienne. Le premier tient à son attachement rigoureux aux exigences de la recherche scientifique, sans jamais transiger sur ce point ; ce qui lui valut une haute autorité au sein des universités occidentales et arabes. Dans ses ouvrages, ses conférences et ses articles, Khalidi ne s'écarta d'un iota de cette exigence, l'imposant à tous ceux qui travaillèrent à ses côtés, consacrant ainsi une démarche historiographique décisive et incontestée. Le second est son esprit institutionnel, qu'il concrétisa par la fondation de l'Institut des études palestiniennes à Beyrouth en 1963, conçu comme référence scientifique spécialisée sur la question palestinienne et le conflit arabo-israélien. Cette institution de recherche arabe entièrement indépendante, sans affiliation partisane et sans visée commerciale, publia, durant la période où il en assuma le secrétariat général, plus de huit cents ouvrages de référence sur la cause palestinienne, en arabe, en anglais, en français et en espagnol, et certains de ses titres furent également traduits en d'autres langues. On peut imaginer l'ampleur des défis auxquels se trouva confrontée une telle institution, et les pressions qui pouvaient compromettre son travail de toutes parts — pressions qui rendent son indépendance particulièrement difficile à préserver, d'autant qu'elle se consacre à l'étude d'une question complexe, la Palestine, dont le conflit remonte à bien avant la Nakba de 1948. À cela s'ajoute que cette institution s'appuie — dans sa quête d'indépendance académique — sur des dons non assortis de conditions, afin de ne pas se trouver tributaire de telle ou telle partie. Dans ce contexte, le directeur général de l'institution, Khalid Farraj, déclare: « Khalidi a œuvré à ancrer un ensemble de valeurs et de conceptions collectives au sein de l'institution, qui la distinguent des autres lieux de travail. Le cœur de ces valeurs réside dans la fusion entre ceux qui servent l'institution et l'idéal commun qu'il avait posé, ainsi que dans l'adhésion à l'essence même de la cause pour laquelle elle fut créée : asseoir le droit de ceux qui en sont les légitimes détenteurs, par le biais d'une recherche scientifique rigoureuse. » [1] La simple survie d'une institution de recherche arabe — dans une région peu encline à cultiver la recherche — pendant plus de six décennies, sans jamais se livrer aux « bras » d'aucune entité politique, financière ou partisane, est une réussite qui honore l'institution et ceux qui la dirigèrent. C'est la voie que traça, à l'origine, Walid Khalidi, et qu'il s'employa à affermir pendant de longues années. * * * Walid Khalidi était un homme de principes. Il démissionna de l'université d'Oxford en 1956, en refus de l'engagement britannique dans l'agression tripartite contre l'Égypte, avant de rejoindre l'Université américaine de Beyrouth pour y poursuivre ses recherches et son enseignement. On mesure la difficulté d'un tel choix pour un universitaire trentenaire enseignant dans l'une des plus grandes universités occidentales: Khalidi fit primer sa position nationale sur ses intérêts personnels, au premier rang desquels se trouvait sa carrière académique, interrompue à Oxford avant d'être reprise à Beyrouth — ville alors bouillonnante d'une vie intellectuelle intense —, ce qui lui permit, quelques années plus tard, de fonder l'Institut des études palestiniennes, dont le siège principal se trouve encore aujourd'hui à Beyrouth. L'historien israélien antisioniste de renom, Ilan Pappé, dit de lui: «Au cours d'une conversation informelle que nous eûmes (...), j'appris qu'il y avait une autre raison à son malaise à l'égard d'Oxford: en tant qu'académicien, il cherchait dès cette époque à enseigner et à écrire sur la Nakba de 1948, mais il apparut clairement qu'Oxford, à cette période, ne reconnaissait pas la Nakba comme un sujet digne d'étude académique.» [2] Walid Khalidi a laissé de nombreuses empreintes académiques durables. Parmi les plus significatives figure sa mise au jour du contenu du «Plan Dalet», élaboré par les organisations paramilitaires sionistes pour prendre le contrôle des territoires palestiniens, notamment durant les années 1947 et 1948 — un plan qui réfute de fond en comble la narration selon laquelle les terres palestiniennes auraient été inhabitées, ou selon laquelle leurs habitants les auraient quittées de leur plein gré. Khalidi s'arrête longuement sur la résolution de partage de la Palestine adoptée par les Nations Unies, et dit en des termes saisissants: «La résolution de partage adoptée par l'Assemblée générale des Nations Unies en 1947 a revêtu une importance décisive dans le récit des vainqueurs, à tel point qu'une amnésie historique collective a effacé tout ce qui la précède, dans le passé lointain, intermédiaire et immédiatement antérieur, comme si la résolution de partage était à l'origine même de la question palestinienne, et non le point culminant tragique (pour les Palestiniens) de tout ce qui la précède depuis les débuts du sionisme politique.» [3] Parce que la recherche scientifique ne saurait être dissociée du cours de la politique et de ses transformations, Walid Khalidi participa, sans jamais se compromettre au point de nuire à son indépendance académique, à de nombreuses sphères d'activité politique, contribuant là où il le pouvait à la formulation d'une position et d'une vision palestiniennes ancrées dans la défense des droits nationaux légitimes. Il «faisait partie du cercle rapproché des responsables du Mouvement des nationalistes arabes et jouissait de la confiance de nombre de ses dirigeants (...), il tissa également des liens étroits avec les fondateurs du Front populaire de libération de la Palestine, du mouvement Fatah et de l'Organisation de libération de la Palestine (...). Au début des années soixante-dix, Khalidi s'engagea dans des contacts privés avec les États-Unis au nom de l'OLP.» [4] . Pour ceux qui l’ignorent, il joua un rôle central dans la rédaction du discours historique que le président de l'OLP, Yasser Arafat, prononça aux Nations Unies en 1974. Une autre étape décisive fut sa participation à la délégation jordano-palestinienne conjointe lors des pourparlers de paix de Madrid en 1991, fondés sur le principe de la «terre en échange de la paix» ; une étape charnière dans l'histoire du conflit arabo-israélien, même si elle fut progressivement vidée de sa substance et contournée par les négociations d'Oslo, menées dans le secret et qui aboutirent à l'accord de 1993. Sur la Nakba, les villages palestiniens et le déplacement systématique des Palestiniens, Walid Khalidi publia deux ouvrages de référence: Pour ne pas oublier et Avant la diaspora . Leur consultation suffit à démanteler la narration israélienne selon laquelle l'État d'Israël se serait édifié sur une terre sans peuple. Les livres et travaux de Walid Khalidi demeureront en ce sens une référence pour les chercheurs et les étudiants pendant de longues années encore ; lui qui fut un maître attentionné pour des centaines de chercheurs qui se formèrent sous sa tutelle, tant dans les universités qu'à l'Institut des études palestiniennes. La disparition de ce grand historien constitue une occasion de plus pour rappeler que la cause palestinienne doit demeurer une responsabilité portée à bouts de bras par tous les hommes libres du monde. Il s’agit d’une cause morale et humaine avant que d’être politique. [1] FARRAJ, Khalid. , «Au centenaire de Walid Khalidi : la mission devenue méthode de travail, Supplément spécial à l'occasion du centenaire de Walid Khalidi», Revue d’études palestiniennes , n° 143, Beyrouth, été 2025, p. 123. [2] PAPPÉ, Ilan, «Walid Khalidi et la naissance des études palestiniennes, 1963–2025» , ibid ., p. 57. [3] Revue d’études palestiniennes, vol. 9, n° 33 (hiver 1998), p. 3. [4] KHALIDI, Rachid, «Walid Khalidi, le pionnier et l'innovateur, Supplément spécial», op. cit ., p. 18–19.

L’île de Kharg, nouvelle carte maîtresse aux mains de Trump

La guerre entre la République islamique iranienne, d’une part, et l’axe américano-israélien, incluant par ricochet l’Europe et les pays du Golfe ainsi que la Turquie, d’autre part, achève, en ce samedi 14 mars, sa deuxième semaine. Cette première phase du conflit a été axée essentiellement, côté occidental, sur l’élimination, dès les premières heures de l’offensive, le 28 février, d’une quarantaine de membres du haut commandement militaire et politique iranien, dont le Guide suprême Ali Khamenei, suivie d’un matraquage aérien massif et continu visant à détruire les infrastructures militaires et administratives du régime. Côté iranien, les opérations militaires ont consisté en des tirs de missiles balistiques et de drones dirigés contre le territoire israélien, mais également contre les pays du Golfe, parallèlement à la réactivation, à l’aube du 2 mars, du front du Liban-Sud. La fin de cette deuxième semaine de guerre a été marquée par un développement majeur d’une grande portée stratégique : le bombardement par l’aviation américaine des installations militaires et civiles et de la structure de défense aérienne de l’ile iranienne de Kharg, située au nord du Golfe persique, à une vingtaine de kilomètres des côtes iraniennes. Qualifiée souvent de « joyau de la couronne » de l’industrie pétrolière iranienne ou aussi de « talon d’Achille énergétique » de l’Iran, l’île de Kharg a de tout temps représenté le véritable poumon économique de l’Iran. Et pour cause : près de 90 pour cent des exportations pétrolières de l’Iran passent par cette île, facilement accessible par les grands superpétroliers du fait qu’elle bénéficie d’eaux profondes, contrairement aux autres ports. L’île offre en outre une infrastructure qui permet d’accueillir plusieurs superpétroliers de manière concomitante et de stocker non moins de 35 millions de barils de pétrole. L’importance hautement stratégique de l’île de Kharg a permis au président Donald Trump de se doter d’une carte maîtresse dans le bras de fer apparu il y a quelques jours autour du détroit d’Ormuz et des velléités des Pasdaran de bloquer la libre circulation maritime sur cette voie de transport vitale. Le chef de la Maison Blanche a ainsi clairement souligné, samedi, que l’aviation américaine a effectivement détruit les installations militaires, aériennes et maritimes de l’île mais s’est abstenue de s’attaquer à l’infrastructure pétrolière. Pour le président Trump, l’équation est claire : si le régime iranien s’emploie à fermer le détroit d’Ormuz, l’aviation US détruira les installations pétrolières de Kharg, ce qui aura pour conséquence de provoquer l’asphyxie économique et financière de la République islamique. Les exportations pétrolières représentent en effet la principale source de revenus de l’Iran. Pour joindre l’acte à la parole, l’armée américaine a décidé de dépêcher en renfort dans la région du Moyen-Orient et du Golfe 2500 Marines, ce qui a accentué les rumeurs qui circulaient, samedi, sur un possible débarquement US à Kharg afin de régler le problème du détroit d’Ormuz. Il parait évident dans ce contexte que l’issue de cette délicate partie de bras de fer aura un impact certain sur le prix mondial du pétrole et par conséquent sur le prix de l’essence à la pompe et des produits de grande consommation. Cette retombée se fait déjà ressentir du fait que l’Iran poursuit ses tirs de missiles contre les pays pétroliers du Golfe, dont notamment les Emirats arabes unis où l’activité au port de Foujeira a été interrompue samedi en raison d’un incendie provoqué par un tir de missile. Les autres « points chauds » Au niveau des autres « points chauds » du conflit, la nuit de vendredi et la journée de samedi ont été marqués par les désormais traditionnels raids aériens et les tirs de missiles, prenant pour cible la banlieue-sud et plusieurs villages du Liban-Sud, ou aussi le nord d’Israël et la Galilée. Parallèlement, l’armée israélienne a poursuivi sa lente avancée dans certains secteurs de la région méridionale du pays. Le ministre israélien de la Défense a souligné à ce propos que « le conflit est rentré dans une nouvelle phase », ce qui accrédite la thèse d’une possible occupation prolongée par Israël de la zone du Liban-Sud située au sud du Litani. Au niveau régional, l’ambassade des Etats-Unis à Bagdad a été la cible d’un tir de missiles qui a provoqué de légers dégâts matériels, tandis que le gouvernement irakien annonçait l’adoption de mesures spéciales visant à empêcher toute nouvelle agression contre les intérêts français en Irak, comme ce fut le cas il y a deux jours.