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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
L'Essentiel de la semaine
Portrait de l'auteur
Par LevantTime .
Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
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L’illusion de l’inaction face à un régime sanguinaire

Il y a 108 ans, quelques mois avant la fin de la Première Guerre mondiale, et plus précisément le 18 mars 1918, Georges Clemenceau, Premier ministre et ministre de la Guerre en France, déclarait devant l’Assemblée nationale: «On dit: nous ne voulons pas la guerre, mais il faut la paix le plus tôt possible. Ah! Moi aussi, j’ai le désir de la paix le plus tôt possible et tout le monde la désire. Il serait un grand criminel celui qui aurait une autre pensée, mais il faut savoir ce qu’on veut. Ce n’est pas en bêlant la paix qu’on fait taire le militarisme prussien. Ma politique, je fais la guerre.» Cette déclaration du père de la victoire de 1918, mérite bien une réflexion sur la guerre régionale en cours. Il est incontestable que ceux qui ne sont pas adeptes de la paix sont de grands criminels! Encore faut-il le dire au régime de Téhéran. En termes de paix, de justice et de libertés, celui-ci a un palmarès très éloquent. Pendant les années qui ont suivi la révolution de Khomeiny, le tristement célèbre ayatollah Sadeg Khalkhali a ordonné à lui seul l’exécution de 10.000 opposants. Sa renommée fut telle, qu’on le surnomma «le juge pendeur». Entre 2023 et 2025, le régime des mollahs a exécuté 4.000 personnes sur un total de 6.000 exécutions dénombrées dans le monde durant la même période. Les répressions sanglantes en Iran parlent d’elles-mêmes: entre 1980 et 2022, plus de 10.000 opposants ont été massacrés lors de manifestations dans les rues. Pendant les dernières protestations de 2026, plus de 30.000 manifestants sont tombés sous les balles des Basijs. Pour mémoire, les Pasdarans et les Mollahs ont appuyé inconditionnellement le régime sanglant des Assad père et fils en Syrie, et le Hezbollah au Liban. Fort de cet appui, ce dernier prêche la guerre, tambours battants, depuis plus de quatre décennies et continue de le faire. Il n’a jamais envisagé la paix. Rien que des trêves entre deux guerres, le temps de se réarmer et se réorganiser. Plus encore, il réussit à susciter l’adhésion de partisans fervents et d’arrivistes à ses positions et ses options. Ces derniers ont été soudainement «réactivés» ces derniers jours. Ils se posent en figure d’une «résistance de salon», face à Israël et aux États-Unis. Le Hezbollah est désormais directement commandé hiérarchiquement par le Corps des Gardiens de la révolution iranienne. À son actif depuis 2005, une série d’assassinats qui ont commencé par l’ancien Premier ministre, Rafic Hariri. Des figures du 14 Mars ont subi le même sort, dans le cadre d’une même spirale de violence qui s’est terminée pour le moment par l’assassinat de l’éditeur et militant socio-politique, Lokman Slim. Ces assassinats ont aidé le Hezbollah à intimider les souverainistes et à noyauter toutes les institutions et administrations de l’État libanais par une flopée de corrompus et de soumis, aux dépens des Libanais qui aspirent à un véritable État de droit depuis l’indépendance. Ceci a conduit la République vers le naufrage. Le Hezbollah avait trouvé face à lui, dès 1999, des penseurs, des journalistes, des religieux, et des mouvements estudiantins, qui ont fait face, au fil des années, à une répression continue, exercée par les services de sécurité contrôlés dans un premier temps par l’occupation syrienne puis par le Hezbollah et ses alliés. Plus tard, les partis opposés au Hezbollah se sont affirmés, mais les résultats de leur action sont restés plutôt maigres. Au sommet des hiérarchies étatiques, les comportements allaient de la collaboration directe ou indirecte avec l’Iran, à l’inaction. Les champions de l’inaction, qui justifiaient leur attitude par la priorité de la paix civile, débitaient des discours insipides et soporifiques, valables en tout temps et en tout lieu. Ces inactifs ont vainement attendu des jours meilleurs, et agit avec le Hezbollah comme l’agneau avec le loup dans la fable de La Fontaine. Par ailleurs, les «bêleurs» de la paix, au Liban et en Occident, critiquent la guerre menée par les États-Unis contre le régime sanguinaire et xénophobe de l’Iran, qui utilise la diplomatie comme tactique afin de gagner du temps, faire fléchir ses adversaires et faire avancer ses pions en matière d’armement, de programme nucléaire et de subversion régionale. Ces champions de la paix n’ont rien d’autre à proposer que l’inaction face à Téhéran. Ils argumentent que la politique des sanctions de Washington et de l’Occident n’a servi à rien pendant trois décennies. Ceci est partiellement vrai, mais sans ces sanctions, aurions-nous eu des relations de bon voisinage avec l’Iran? Les mollahs n’affirmaient-ils pas à un certain moment qu’ils contrôlaient Bagdad, Damas, Beyrouth et Sanaa? Sans les sanctions, cette réalité n’aurait-elle pas pu être pire? Les mêmes «bêleurs» critiquent le président Trump à tort ou à raison, soit pour sa perception de l’échelle des valeurs soit pour avoir attaqué l’Iran. Ils sont déjà passés aux conclusions dès les premières heures de la guerre. Le régime des mollahs n’aurait pas trouvé de meilleurs supporters. Ce régime pourrait tomber demain ou survivre des mois ou des années, mais sera certainement dans l’impossibilité de continuer à exporter efficacement sa révolution dans la région, tel que le stipule la Constitution iranienne. La guerre américano-israélienne contre l’Iran aura des conséquences certaines et pour longtemps, sur l’économie mondiale et les portemonnaies des contribuables partout dans le monde. Ce sera le prix à payer pour limiter la nuisance d’un régime qui a suffisamment perturbé le monde arabe, voire le monde entier. Ceux qui ne sont pas des lutteurs ne le comprendraient jamais! Et les affairistes éternels, toujours guidés par le business, ils ne trouvent rien à redire face aux hégémonies et à l’érosion des valeurs.

La guerre en Iran: positionnement des principaux acteurs

Le 28 février, le tonnerre s’est fait entendre dans le monde entier. Le tonnerre, ce mouvement imprévu et brutal. Brutal assurément. Imprévu? Pas vraiment. Cet événement était attendu, mais personne n’en connaissant la date, l’ampleur et les objectifs visés. La date est désormais connue. L’ampleur reste encore un mystère. Quant aux objectifs, quels sont-ils pour Israël et pour les États-Unis? Compte-tenu de la politique affichée par l’Iran des mollahs à l’égard d’Israël et des fondements du pouvoir que l’Iran entretient à grands frais pour éradiquer ce pays (et paralyser le Liban), Israël joue sa survie. Monsieur Netanyahu également. L’objectif qui en découle est clair: l’éradication. Les États-Unis ont un tout autre agenda. Les négociations avec l’Iran piétinaient – une stratégie iranienne bien connue. Le président Trump, habitué aux négociations rapides et constatant les tergiversations de ses interlocuteurs, n’avait qu’un souhait: supprimer ce pouvoir de religieux avec lequel il lui était impossible de réellement négocier un contrat favorable aux deux parties, à commencer par les États-Unis… Au passage, il voulait venger la prise d’otages de 1979, plaie encore vive. L’objectif final visé: s’affranchir au plus vite de ce dossier du Moyen-Orient et avoir les coudées franches pour s’intéresser à l’indopacifique. De là à penser que M. Netanyahu a forcé la main au président Trump pourrait être une hypothèse. Pour le chef de la Maison Blanche, l’objectif est d’obtenir une victoire rapide sans engager des troupes au sol. Les Israéliens, eux, jouent sur la durée. Ce sera une pierre d’achoppement. La Russie: silencieuse. Son objectif est ailleurs. Ses positions en Afrique, y compris en Libye, sont assurées, ses jalons en Syrie (Tartous, Hmeimim) et au Soudan (Port-Soudan) sont acquis. Seule la victoire en Ukraine est dans sa ligne de mire, victoire qui sera scellée lorsque la négociation avec les États-Unis lui garantira la reconnaissance de la gestion et de la possession, en tant que terres russes, de la Crimée et des oblasts de Donetsk, Louhansk, Kherson, Zaporijjia, qu’elle n’a pas intégralement conquis. À ces revendications s’ajoutent d’autres concernant le devenir de l’Ukraine. L’attitude du président Poutine ne peut qu’entraîner l’adhésion de M. Trump à une telle négociation. La Chine: silencieuse. Son principal sujet de préoccupation demeure la sécurisation de son approvisionnement en hydrocarbures, indispensables pour maintenir sa puissance industrielle. Les succès militaires remportés au Venezuela par les forces US et en Iran par les armées américaine et israélienne – sachant que le Venezuela et l’Iran possèdent des systèmes de détection et un équipement antiaérien chinois – n’incitent pas la Chine à faire montre de rodomontades si ce n’est – tout comme les Russes – à réclamer de se référer aux seules décisions des instances internationales, bafouées par ailleurs aussi bien par l’Iran que par le Venezuela. Les États ayant sollicité la protection des Russes ou des Chinois après avoir chassé d’autres pays, peut-être imparfaits mais fidèles, se sentiront bien désemparés s’ils sont à l’avenir la cible de menaces, compte-tenu du manque de réaction – russe ou chinoise – à l’offensive contre l’Iran. Les Émirats se modernisent, l’Europe absente Quel sera l’avenir des BRICS+? Seul le temps nous le dira. Mais lorsqu’on se prétend protecteur, il ne convient pas d’être seulement prédateur. Après s’être affranchis de la tutelle saoudienne, trop longtemps pesante, engluée dans un immobilisme conventionnel autant qu’économique, les Émirats arabes unis se sont modernisés et ont ouvert la voie à une mondialisation heureuse et prospère. Ils ont acquis avec assurance une autonomie stratégique dont les différences avec la géopolitique saoudienne se manifestent sur presque tous les plans: l’Arabie est un partenaire stratégique du Pakistan et soutient le gouvernement fédéral de la Somalie, tandis que les Émirats ont un penchant pour l’Inde et une relation privilégiée avec le Somaliland, non reconnu; au Soudan, l’Arabie soutient l’armée régulière (SAF) tandis que les Émirats appuient la force de réaction rapide (RSF); au Yémen, l’Arabie soutient le gouvernement reconnu, les Émirats les séparatistes du sud; sur le plan maritime, en mer Rouge et dans l’Océan Indien, l’Arabie développe une stratégie de sécurité nationale, tandis que les Émirats ont développé en Océan Indien une chaîne portuaire et logistique. Enfin, concernant Israël, l’Arabie n’a toujours pas reconnu officiellement l’État hébreu, contrairement aux Émirats, signataires des Accords d’Abraham (2020). L’Arabie qui se veut une puissance territoriale et politique, cherche à réaliser un système de sécurité collective. Les Émirats veulent des partenaires maritimes et commerciaux. Deux conceptions différentes de la politique, des relations internationales et de la diplomatie. Deux positions mondiales divergentes, en termes d’influence et d’action. L’Europe? Absente. Ou tout au moins inaudible. Elle avait pourtant toute sa place, toutes les chances de jouer un rôle, toutes les capacités pour le faire. Comment le faire alors qu’une partie de cette Europe est focalisée sur l’Est, hypnotisée comme un lapin par les phares d’une voiture, alors qu’une autre partie, peu nombreuse, est tournée vers la mer, la Méditerranée et l’Orient (Proche et Moyen)? Une troisième partie de l’Europe est incapable d’agir, attachée viscéralement aux États-Unis, quoi qu’il en coûte. Et l’Iran dans tout cela? Qui commande, qui dirige, qui a une stratégie? Pour l’heure, l’Iran attaque tous les pays. En conclusion, les États-Unis et Israël poursuivent des objectifs différents avec un tempo différent. Il y a eu une collusion d’intérêts immédiats. À moyen et à long termes, ils paraissent bien éloignés. Israël n’a aucune intention de négocier, Que deviendra l’Iran alors? Fragmentée, éclatée, occidentalisée? Dans tous ces cas de figure, cela ne serait favorable ni à la Russie, ni à la Chine. Quant aux États-Unis, obnubilés par leur souhait de voir disparaître ce gouvernement religieux honni, ils ne parvenaient pas à négocier selon leurs critères. Désormais, avec qui vont-ils négocier?

Le Liban, entre spirale de la violence et recomposition de la société

Ce qui se passe aujourd’hui au Liban ne peut plus être compris dans le cadre d’une guerre ou d’un conflit classique, mais dans ce que René Girard a décrit comme la « spirale de la violence » : la violence n’y est plus un moyen, elle devient un système autonome qui se reproduit lui-même par le discours avant même le terrain. Dans ce contexte, le discours du Hezbollah, pas plus que les déclarations de personnalités comme Mahmoud Komati, ne sauraient être lus comme des expressions conjoncturelles ou émotionnelles. Nous sommes face à une structure discursive cohérente, qui dépasse le politique pour recomposer la société par la force symbolique et matérielle à la fois — le discours lui-même devenant un instrument de reconfiguration du réel, et non son simple reflet. C’est là que se révèle la dangerosité d’un discours politique fondé sur l’accusation de trahison et la menace : non pas comme déviation conjoncturelle, mais comme composante d’une structure plus profonde qui cherche à redéfinir les notions d’État, de société et de légitimité. René Girard offre un cadre analytique d’une importance capitale pour comprendre ce qui se produit, à travers ses concepts de « violence fondatrice » et de « mécanisme du bouc émissaire ». La violence, selon Girard, ne se perpétue que si elle est relégitimée par un discours moral qui lui confère un caractère de nécessité ou de sacralité. Dans le cas libanais, on observe distinctement : la conversion de la guerre en devoir moral, la redéfinition de la défaite en « sacrifice », et la réduction de l’opposition au concept de « trahison ». En ce sens, l’accusation de trahison n’est pas utilisée comme outil descriptif, mais comme mécanisme d’exclusion, préparant l’isolement de l’autre et le dépossédant de sa légitimité. Dans sa théorie du bouc émissaire, Girard montre que les sociétés en crise tendent à déporter leur tension interne vers une victime substitutive à qui est imputée la responsabilité du chaos. Ce dont nous sommes témoins aujourd’hui est un glissement progressif : d’un ennemi extérieur clairement identifié vers un ennemi intérieur aux multiples visages, englobant les médias, les opposants et jusqu’aux citoyens inquiets. Ce glissement n’est pas un détail : c’est l’indice d’une crise profonde dans la structure de la légitimité, où le maintien de la cohésion interne devient conditionné à la production d’un « ennemi intérieur ». La spirale de la violence comme mécanisme autorégénérant De son côté, Jeanne-Henriette Louis, dans son ouvrage L’engrenage de la violence , propose un cadre complémentaire, qui éclaire la manière dont la violence se transforme en système fermé se reproduisant lui-même : la violence engendre la peur, la peur engendre le silence, et le silence permet davantage de violence. Dans le cas libanais, cette boucle se manifeste clairement : une guerre continue qui épuise la société, un discours qui la justifie et en interdit tout questionnement, une pression sociale et médiatique pour étouffer les voix discordantes. Il n’en résulte pas seulement la perpétuation de la violence, mais son inscription comme norme. L’adaptation à la violence Certains lisent positivement l’adaptation de la société à cette violence — ce que contredisent les écrits de Boris Cyrulnik à travers son analyse du phénomène d’« adaptation au traumatisme ». Les sociétés soumises à des traumatismes répétés peuvent développer des mécanismes de défense qui les amènent à accepter ce qui était auparavant jugé inacceptable. Au Liban, cette adaptation se manifeste dans : la banalisation du déplacement massif de centaines de milliers de personnes, l’acceptation de la destruction comme état de fait, le silence face au discours de menace intérieure. Cette adaptation ne signifie pas la guérison ; elle indique au contraire un dysfonctionnement profond de la perception du réel, où le traumatisme est absorbé plutôt que traité. La mutation la plus saillante du discours actuel du Hezbollah demeure son passage de l’expression à l’imposition. Le discours ne cherche plus à convaincre ; il vise à : imposer une définition particulière du patriotisme, monopoliser la désignation de l’ennemi, et intimider les opposants. Ce qui signifie concrètement l’émergence d’un pouvoir parallèle illégitime : capable de prendre des décisions existentielles (comme la guerre), sans avoir à rendre de comptes à quelque institution que ce soit. Mais le paradoxe réside dans l’abîme entre le récit et la réalité : face au discours de puissance et de victoire, le Liban est confronté à une réalité radicalement différente — le déplacement de centaines de milliers de citoyens, la destruction massive des infrastructures, l’aggravation de l’effondrement économique, l’érosion des institutions de l’État. Cet écart entre le récit et la réalité n’est pas une simple contradiction : c’est un élément constitutif de la perpétuation de la crise, en ce qu’il empêche toute révision sérieuse ou toute véritable reddition de comptes. Cela nous mène à la désintégration du contrat social lui-même : dans tout État, la décision de guerre est l’une des expressions les plus significatives de la souveraineté, et elle est soumise au principe de la responsabilité. Mais dans le cas libanais : la décision est prise en dehors des cadres officiels, ses conséquences sont imposées à la société, tout débat à son sujet est interdit. Cette réalité conduit à la désintégration du contrat social, où le citoyen perd son rôle de partenaire dans la décision et se transforme en simple récepteur de ses effets. Le Liban se trouve aujourd’hui à un carrefour décisif. La question n’est plus seulement celle d’une confrontation extérieure, mais de la nature du système intérieur qui se forme sous la pression de la guerre et du discours qui l’accompagne. Si la spirale de la violence, telle que Girard la décrit, se poursuit sans être brisée, elle ne conduira pas à la stabilité, mais à une escalade et une explosion accrues. Et si l’adaptation au traumatisme se prolonge, comme Cyrulnik nous en avertit, la société perdra progressivement sa capacité à distinguer le normal de l’anormal. Le véritable danger ne réside pas seulement dans la guerre, mais dans sa transformation en état permanent, recomposant la société sur la base de la peur et non de la citoyenneté. Briser cette boucle commence par reprendre les questions fondamentales : Qui détient le pouvoir de décider la guerre ? Qui porte la responsabilité ? Et quelle est la place du citoyen dans tout cela ? Sans cela, le Liban ne sera pas un État, mais une arène ouverte à des conflits qui dépassent sa capacité d’endurance.

Le subit optimisme de Trump et les lignes de fracture iranienne

Les milieux politiques dans le monde, et plus particulièrement les marchés internationaux, vivaient en ce lundi 23 mars dans l’angoisse des développements militaires qui risquaient de se produire à l’expiration, en soirée, de l’ultimatum lancé par le président Donald Trump au régime iranien, l’enjoignant d’assurer la libre circulation maritime au détroit d’Ormuz, faute de quoi il donnerait l’ordre de bombarder les centrales électriques et l’infrastructure énergétique en Iran. En réaction, Téhéran a menacé de s’attaquer aux installations énergétiques et vitales, notamment des stations de désalinisation de l’eau de mer, dans plusieurs pays du Golfe. La journée de lundi a ainsi débuté dans un climat particulièrement tendu jusqu’au moment où le chef de la Maison Blanche dévoilait subitement en début d’après-midi (heure de Beyrouth) que des discussions avaient été engagées durant le week-end avec « l’Etat iranien », a-t-il précisé sans aucune référence à la République islamique, afin d’aboutir à un « accord », dont il n’a pas indiqué les contours. Il s’est contenté de souligner dans ce cadre qu’il avait ajourné de « cinq jours » le bombardement des installations électriques et énergétiques, le temps que se décantent les pourparlers engagés avec le régime iranien. Dans une discussion à bâtons rompus avec des journalistes, le président US a dévoilé que les contacts avaient été entrepris avec « un haut responsable iranien très respecté », relevant à ce sujet qu’il ne s’agissait pas du nouveau Guide suprême, dont le sort, l’état de santé et l’emplacement demeurent d’ailleurs un mystère. En fin d’après-midi, des sources israéliennes dévoilaient que le « haut responsable » en question est le chef du Parlement iranien, Mohammed Bagher Ghalibaf, un ancien général des Gardiens de la révolution islamique et ancien chef de la police. Les médias israéliens et des sources américaines ont été jusqu’à souligner que des pourparlers formels étaient prévus à Islamabad, au Pakistan, entre M. Ghalibaf, d’une part, et le vice-président américain, M. Vance, et les négociateurs désignés par M. Trump. Mais nouveau coup de théâtre : peu de temps après l’annonce du président US, les médias proches des Pasdaran, ainsi que le ministère iranien des Affaires étrangères et des « sources autorisées » à Téhéran apportaient un démenti catégorique à tout contact, direct ou indirect, avec l’Administration US. A la suite du démenti rendu public par les Pasdaran, le principal concerné, le chef du Parlement, publiait lui aussi, en début de soirée, un communiqué affirmant qu’aucune négociation n’avait eu lieu avec Washington, ni directement ni par le biais d’un médiateur. Ce flottement apparu au niveau iranien a suscité moult interrogations. Le président Trump a-t-il eu des discussions avec une aile « modérée » du régime iranien, représenté en l’occurrence par le président du Parlement, sans que les Gardiens de la révolution n’y soient associés de près ou de loin ? Le démenti que se sont empressés de publier les Pasdaran a-t-il fait émerger au grand jour une nette ligne de fracture au sein du régime entre un courant pragmatique, qui prône un accord réaliste avec les Etats-Unis, et la faction radicale jusqu’au-boutiste qui refuse tout compromis et s’obstine à poursuivre le combat avec les Etats-Unis et Israël? Il a souvent été question ces dernières années d’un tel clivage entre deux courants « réformateur » et « radical » en Iran, mais au vu de la tournure prise par la guerre totale livrée par les armées américaine et israélienne contre le régime des mollahs, la fissure entre ces deux ailes du pouvoir, contrôlée avant la guerre par l’ayatollah Ali Khamenei, s’est sans doute élargie et pourrait avoir abouti, en toute vraisemblance, à une profonde fracture au sein du régime entre les « pragmatiques » et les « radicaux », surtout en l’absence d’un Guide suprême capable de se poser en arbitre et en ultime recours. Cette cassure et l’absence de l’autorité du walih el-faqih expliqueraient la rapidité avec laquelle les Pasdaran se sont empressés de démentir tout projet d’accord ou toute négociation entamée avec la partie américaine. Dans le but évident de discréditer et de vider de son contenu l’annonce faite par le président Trump, les Pasdaran et le ministère iranien des A.E. ont été jusqu’à affirmer que les propos tenus par le chef de la Maison Blanche ne constituent qu’une « manœuvre visant à faire baisser le prix du pétrole sur le marché international ». Que ce procès d’intention soit fondé ou pas, les révélations du président américain ont effectivement provoqué une chute rapide du taux du baril du West Texas Intermediate, pour livraison en mai, qui a perdu en quelques heures près de 7,4 % de sa valeur, chutant à 90,95 dollars. Dans ce cadre, certains observateurs soulignent que la nouvelle échéance de cinq jours, donc jusqu’à vendredi, fixée par le président Trump reflète une volonté de calmer les marchés durant toute cette semaine et d’endiguer le climat de panique qui était perceptible durant le week-end et lundi matin. Changement de régime? En tout état de cause, le président Trump a entretenu durant toute la journée et la soirée de lundi un net climat d’optimiste qu’il a accentué en fournissant les grandes lignes des pourparlers qui auraient été engagés avec le « haut responsable » iranien. Il a d’abord précisé que les contacts avaient été entamés « samedi soir », affirmant en outre qu’un « changement de régime » est en cours en Iran. « Il y a un changement de régime », a-t-il souligné, relevant à ce propos que tous les hauts responsables du pouvoir qui était en place avant la guerre ont été tués. Le président US a affirmé que « l’Iran veut aboutir à un accord » et que ses nouveaux interlocuteurs à Téhéran, qu’il a qualifiés de « très raisonnables », ont accepté de livrer leur stock d’uranium enrichi, de réduire sensiblement la portée de leurs missiles balistiques, de mettre un terme à l’enrichissement de l’uranium et donc de renoncer à se doter d’un armement nucléaire, et de s’abstenir de déstabiliser les pays du Moyen-Orient. Autant de concessions qui, si elles se confirment dans les faits et se concrétisent par un accord solide, équivaudraient à une capitulation totale. Les prochains jours permettront de lever les incertitudes sur ce plan. Dans l’attente, les opérations militaires, les pilonnages et les raids aériens se poursuivent intensément aussi bien dans plusieurs régions iraniennes qu’au Liban-Sud où l’armée israélienne a annoncé avoir fait prisonniers plusieurs membres de l’unité d’élite du Hezbollah, al-Radwane.

La situation palestinienne… la Cisjordanie

Elle s'appelait Palestine Au lendemain de la Première Guerre mondiale, et en application des décisions de la conférence de San Remo d'avril 1920, fut proclamée au Proche-Orient une nouvelle entité géopolitique sous le nom d'État de Palestine, constituée des sandjaks de Jérusalem, de Naplouse et d'Acre selon le découpage administratif de l'Empire ottoman vaincu, outre l'annexion du Badiya de Transjordanie. La constitution de l'État de Palestine fut signée le 10 août 1922, et le recensement de la population fut également mené à terme le 23 octobre de la même année. La Société des Nations, gardienne désignée de la civilisation humaine et garante de son épanouissement, avait émis un document précisant les conditions imposées à la Grande-Bretagne, puissance mandataire sur l'État de Palestine, le mandat devant entrer en vigueur le 29 septembre 1923 pour s'achever le 15 mai 1948. Afin de résoudre la question du sandjak d'Acre, qui s'étendait au nord jusqu'au sud du vilayet de Beyrouth, un tracé de frontière fut établi entre les autorités mandataires française et britannique, et les deux parties conclurent l'accord Paulet-Newcombe le 23 décembre 1920, définissant ce que nous connaissons aujourd'hui sous le nom de frontière libano-palestinienne, laquelle devint libano-israélienne lors du retrait des troupes britanniques de Palestine, à l'échéance du mandat le 15 mai 1948, et de la proclamation de l'indépendance de l'État d'Israël. Quant à la Palestine mandataire, dont le gouvernement reconnu était placé sous la présidence du Haut-Commissaire britannique, le ministère des Colonies jugea nécessaire de séparer le Badiya de Transjordanie, d'une superficie de 90 000 km², et de créer un émirat doté d'une administration autonome, deux ans après son annexion à l'État de Palestine, en le confiant à l'émir Abdallah ibn Hussein, l'un des fils du chef de la Grande Révolte arabe. Cet émirat se transforma à son tour, sous la tutelle du mandat britannique, en Royaume hachémite de Jordanie. La séparation de l'émirat de Transjordanie répondait, aux yeux de certains historiens, à une nécessité britannique : faciliter l'immigration sioniste vers la Palestine s'étendant entre le fleuve et la mer et favoriser l'émergence du « foyer national du peuple juif », selon la formule employée par le ministre des Affaires étrangères britannique Arthur Balfour dans sa déclaration du 2 novembre 1917. Dans l'État de Palestine sous mandat, le marché du travail se développa et le pays connut une croissance économique accélérée ; Jérusalem s'imposa dans son rang de deuxième capitale après Le Caire, tandis que le port de Haïfa prenait la tête des ports de la Méditerranée orientale. Les différentes sphères de la vie politique, sociale et culturelle s'épanouirent ; des partis, des associations et des chambres de commerce se constituèrent, une partie de l'agriculture adopta des modes de production modernes, et le marché du travail s'élargit pour répondre aux besoins des armées britanniques qui avaient fait de la Palestine leur centre opérationnel pour l'administration de leurs colonies. Dans ce contexte, trois consulats furent ouverts à Jérusalem, Haïfa et Jaffa pour répondre aux besoins de la communauté libanaise et à sa présence remarquable, dont les effectifs atteignaient quelque cent mille résidents, dont la plupart regagnèrent leur patrie lors de la Nakba. S'y ajoutaient des communautés saoudiennes, irakiennes et syriennes d'effectifs comparables, jusqu'à l'heure de la fin du mandat britannique sur la Palestine, l'heure qui marqua la naissance de l'État d'Israël, après la défaite des armées d'Égypte, de Jordanie, d'Arabie saoudite, d'Irak, de Syrie et du Liban. Ces armées avaient mobilisé quelque 25 000 soldats, outre l'Armée de libération arabe dont les rangs comptaient trois mille volontaires sous le commandement de l'officier libanais Fawzi al-Qawuqji, tandis que les mouvements sionistes armés avaient réussi à constituer une armée plus moderne qui entama le combat avec un effectif de 30 000 soldats, que le recrutement opérationnel porta rapidement à quelque 115 000 hommes en l'espace d'une année. La bataille fut ainsi tranchée sur la base de la supériorité israélienne quantitative et qualitative, tandis que les armées arabes demeuraient positionnées en retrait, loin derrière les lignes de partage approuvées par l'Organisation des Nations Unies. Que s'est-il passé à Jéricho ? Jéricho, la terre qui vit naître le premier regroupement humain aspirant à la sédentarité, à la construction et à la production, il y a treize mille ans, au Néolithique. C'est là que commencèrent à se former, dans leur état embryonnaire, le concept de société et le concept de ville, avant que ceux-ci n'apparaissent dans leur pleine maturité dans la civilisation sumérienne. Les Cananéens la bâtirent, les Babyloniens l'habitèrent, les Romains la traversèrent, et elle se fixa finalement chez les Arabes palestiniens. Jéricho, cité de la tiédeur au cœur du froid, riveraine de la mer Morte qui s'enfonce à quatre cents mètres sous le niveau de la Méditerranée, là où reposent les eaux baptismales descendues du mont Hermon — elle est une symphonie de l'histoire, de la géographie et de l'homme, dans toutes les dimensions de son exception singulière. C'est là, à Jéricho, que s'acheva la guerre de Palestine, une partie des villes et des territoires restant sous le contrôle de l'armée jordanienne commandée par le général britannique Glubb Pacha. C'est là que fut tenu, en plusieurs phases, un congrès réunissant les notables palestiniens afin d'acclamer le roi Abdallah ibn Hussein comme souverain sur l'ensemble des territoires palestiniens et de proclamer l'union de toute la Palestine avec l'émirat de Transjordanie. C'était là la première union arabe à l'époque moderne ! Ainsi l'émirat de Transjordanie se transforma-t-il en Royaume hachémite de Jordanie, dont la capitale était Amman et non Jérusalem-Est. Au début de l'année 1949, la loi de jordanisation des Palestiniens fut promulguée pour priver tout détenteur d'un passeport palestinien des droits de la citoyenneté jordanienne. Par cette mesure, les territoires palestiniens à l'ouest du fleuve prirent le nom de « Cisjordanie », le pays se trouvant ainsi nommé d'après le fleuve et non d'après son peuple. Lors de la conclusion des premiers accords d'armistice avec Israël, le 12 décembre 1949, l'Égypte, la Jordanie, la Syrie et le Liban prirent part aux négociations, tandis que le président de l'État de Palestine en exil au Caire, Hajj Amine al-Husseini, et son Premier ministre Ahmad Hilmi Abd al-Baqi se virent interdire de représenter le peuple palestinien, en dépit de la reconnaissance par la Ligue des États arabes du gouvernement de toute la Palestine, issu du Conseil national réuni à Gaza le 30 septembre 1948. C'est ainsi que le général Glubb Pacha l'emporta, que le président palestinien échoua, et que la Palestine devint soit Israël, soit la Jordanie. Elle s'appela Palestine La première décennie qui suivit la Nakba fut consacrée à la reconstruction des communautés du refuge en Cisjordanie, dans la bande de Gaza et dans la diaspora, ainsi que dans ce que le langage de l'époque désignait comme les pays du « cordon » — l'Égypte, la Jordanie, la Syrie et le Liban. La condition des Palestiniens en Cisjordanie se transforma également : la dénomination de leurs institutions passa des chambres de commerce palestiniennes aux chambres de commerce jordaniennes, et ce changement s'étendit aux associations, aux clubs, aux journaux — toute enseigne portant le nom de Palestine fut convertie en Jordanie. Il y avait désormais un roi, une couronne, un État et une armée, mais sans le mot Palestine. Le roi jordanien étant protégé par la Couronne britannique et la bienveillance américaine, les esprits de la génération de la Nakba palestinienne se tournèrent vers le chef de la révolution — ou du coup d'État — égyptienne, Gamal Abdel Nasser, au point de voir son image dans la lune. D'autres esprits se portèrent sous la bannière du Baath arabe socialiste, peu importait que la sujétion fût à Damas ou à Bagdad. Dans le contexte du conflit entre la « droite réactionnaire arabe » et les « forces nationales progressistes », une majorité palestinienne s'aligna sur les courants nationalistes et de gauche contemporains de cette époque. Au sein de ce climat, à l'aube de la deuxième décennie de la Nakba, les intérêts de la direction nassérienne dans son bras de fer avec la réaction arabe — Arabie saoudite et Jordanie — rejoignirent l'aspiration palestinienne et la passion pour le recouvrement de la Palestine. C'est ce qui advint lors du sommet arabe de 1964, où fut proclamée une entité politique sous le nom d'Organisation de libération de la Palestine, à laquelle était rattachée une armée organisée, l'Armée de libération de la Palestine, avec l'état-major égyptien aux commandes de la brigade Aïn Jalout, l'état-major syrien à la tête de la brigade du Yarmouk, l'état-major irakien dirigeant la brigade al-Qadisiyya, et l'état-major jordanien commandant la brigade des forces de Badr. De là commença la marche de l'entité palestinienne contemporaine, qui embrassa plusieurs courants nationalistes et de gauche, mais s'appuya dans son essence sur le mouvement Fatah en tant que courant central, traçant un chemin indépendant des capitales arabes et caractérisé par le conservatisme, la modération, l'alliance et l'affrontement en cas de nécessité. Entre deux guerres Entre la défaite humiliante des armées arabes lors de la guerre du 5 juin 1967 et la guerre d'Octobre 1973, guerre du passage du canal de Suez, un besoin urgent s'imposa aux directions arabes : permettre aux organisations palestiniennes d'allumer des incendies dans l'environnement d'Israël, selon la formule du dirigeant égyptien Gamal Abdel Nasser. La direction baassiste de gauche à Damas surenchérissait sur le dirigeant égyptien en réclamant une guerre de « libération populaire prolongée », tandis que les dirigeants du Baath en Irak affichaient une morgue et une condescendance que le général Hafez el-Assad était incapable de supporter. Ainsi fut convoquée la lutte armée palestinienne, émanant d'un peuple avide de combattre pour sa patrie, son identité et son avenir politique, et c'est sur ce rythme que fut entreprise la marche vers la reconquête de la Palestine sur la carte politique, quel qu'en fût le prix. Le prix fut véritablement lourd en sang, en destruction et en combats : la confrontation avec Israël n'en constituait pas la seule dimension, en dépit du vœu du Palestinien ordinaire ; chaque fois que les intérêts d'un État arabe quelconque entraient en collision avec le projet armé palestinien, les résultats se retournaient contre tous, comme ce fut le cas en Jordanie et au Liban : si le régime jordanien parvint en trois ans de conflit à mettre fin à la présence armée palestinienne sur son territoire, le régime libanais connut quant à lui un cours différent au moment de la signature de l'Accord du Caire en 1969, aux termes duquel l'État libanais renonça à sa souveraineté sur une partie de son territoire, que ce fût dans le Sud ou dans les camps de réfugiés. Aussi, sitôt achevée la guerre d'Octobre, le Liban et tous ses habitants, Palestiniens compris, se trouvèrent pris dans les retombées catastrophiques qu'engendrèrent les négociations arabo-israéliennes sous l'enseigne de la « paix » — mais ceci est une autre histoire. Quant au voyage de recouvrement de l'identité nationale palestinienne, il ne s'acheva qu'avec la décision du Royaume hachémite de Jordanie de rompre ses liens avec la Cisjordanie et de reconnaître l'Organisation de libération de la Palestine comme unique représentant légitime. L'Organisation obtint ainsi la reconnaissance officielle jordanienne, sans toutefois recevoir la Cisjordanie arabe — jusqu'aux accords d'Oslo en 1992, au lendemain de la révolution de l'Intifada des pierres. Judée et Samarie Lorsque l'islam politique sunnite — le Hamas — lança sa guerre contre les accords d'Oslo, il n'avança aucun slogan ayant trait à l'identité nationale ni à l'avenir de l'être humain palestinien. Le Hamas fit de la mosquée Al-Aqsa la boussole vers laquelle il orientait ses opérations militaires et politiques, ainsi que le point de polarisation populaire, et la mission centrale, vaste et indéfinie, était de « libérer la mosquée Al-Aqsa » ; rien là de fortuit : le Hamas en fit le couronnement avec l'opération du 7 octobre, à travers laquelle les commandants des Brigades al-Qassam voulaient, selon leurs propres déclarations, atteindre cet objectif ou mourir en le poursuivant. L'opération « Déluge d'Al-Aqsa » est un modèle de la pensée religieuse intégriste, et de l'extrémisme le plus radical dans la conversion du cours de la lutte nationale libératrice en un cours de conflit islamo-judaïque. C'est le chemin même qu'a emprunté l'extrémisme israélien contemporain sur fond de sionisme religieux. J'estime ici que les deux peuples, israélien et palestinien, sont victimes du croisement d'un terrorisme de l'extrémisme religieux qui s'échange des services et s'alimente mutuellement des deux côtés : un terrorisme intellectuel, politique et culturel qui use de la violence et de toujours plus de violence, au service d'un conflit dont la seule issue est la destruction des sociétés de l'intérieur. Ce résultat est apparu rapidement dans le cas palestinien, et se manifeste dans le cas israélien à un rythme plus lent, mais avec une clarté saisissante. L'exemple en est que la première mesure prise par le gouvernement israélien fut de substituer au nom des territoires palestiniens consacré par le droit international lors de la délimitation des accords d'Oslo aux Nations Unies le nom biblique de « Judée et Samarie ». De même que le Hamas avait aboli la définition nationale et laïque du conflit, entraînant une nouvelle fois l'effacement de la Palestine et le retour au vocable de « Judée et Samarie ». Depuis l'opération Déluge d'Al-Aqsa, 44 % de la superficie des territoires palestiniens en Cisjordanie ont été annexés et judaïsés ; 90 000 dounams ont été confisqués sous le nom de propriétés de l'État, tandis que l'armée d'occupation s'est emparée de 27 % des terres au titre de zones militaires ; le nombre de colons a triplé ; la quasi-totalité des campements bédouins et de leurs villages dans les terres communes et la vallée du Jourdain ont été rasés — sans compter le siège des villes, la destruction de trois camps à travers 1 900 agressions armées, la destruction de 1 022 installations résidentielles, agricoles et industrielles, l'émission d'ordres de démolition pour 1 167 bâtiments, et enfin l'arrestation de 11 000 citoyens, la mort de 835 personnes et 6 450 blessés, hommes, femmes et enfants. Tel est le bilan, à ce jour, du croisement de deux extrémismes sur les territoires palestiniens, des territoires qui ont perdu leur nom, l'ont recouvré, et font face à une nouvelle dépossession. Elle s'appelait Palestine, elle s'appela Palestine, mais ils veulent en faire aujourd'hui la Judée et la Samarie.

Quand tout se déplace, sauf l’État
Par
Nanette Ziadé-Ritter
Publié

Presque trois semaines de guerre et quasiment un million de déplacés. Le couperet est tombé. Des déplacés qui ont essentiellement choisi la capitale, déjà étouffée dans un Liban exsangue économiquement et surtout dépourvu de volonté politique pour changer un statu quo devenu totalement obsolète. Un état de choses qui non seulement freine le progrès mais est, disons-le sans ambiguïté, responsable de tous nos maux. Nul pays au monde, sans État fort ou au moins respecté, ne peut exister. Aujourd’hui, ce sont essentiellement les chiites qui sont déplacés. Ceux-là mêmes que le Hezbollah prétend protéger. Et le plus effrayant, c’est que, démunis sous les tentes et sous la pluie, beaucoup continuent de jurer allégeance à ce parti qui n’a de dieu que lui-même. On peut s’interroger sur l’efficacité de l’embrigadement exercé par cette milice, mais cela révèle surtout un fait politique: l’entité militaire et l’entité politique se nourrissent mutuellement et reprennent des forces dans un contexte où l’État, incapable de faire respecter sa souveraineté, se trouve impuissant à réguler ou intégrer une communauté entière. Au Liban, le déplacement n’est jamais un simple problème logistique. Il ne s’agit pas seulement de loger, nourrir, soigner. Il s’agit de contenir. Contenir des tensions anciennes, des peurs latentes, des fractures que l’on a pris l’habitude de contourner plutôt que de régler. Et comme souvent, ce que l’on repousse finit par revenir, mais en pire. Nul n’a jamais éradiqué quiconque. Il ne s’agit donc pas d’exclure les chiites de l’équation, mais de savoir comment intégrer cette communauté et son idéologie au sein d’une géographie actuellement fluctuante. Car au-delà de l’accueil humanitaire, il y a une suspicion tangible — qui n’est pas venue de nulle part — et la crainte de faire de la place à quelqu’un dont on ignore l’activité, et qui, en étant une cible, pourrait provoquer ce qu’on appelle, de manière triviale, des dommages collatéraux. Ce climat de méfiance ne peut que susciter sédition et fermer des portes. Pourtant, l’esprit de solidarité des Libanais n’a jamais failli. On l’a vu en 2006, puis après le 7 octobre. Mais aujourd’hui, il rencontre un obstacle inédit: la peur d’être exposé. De plus, le Liban a beau afficher une coexistence fragile, il ne s’est jamais vraiment départi des cloisons engendrées par la guerre civile. Certes, techniquement, il n’y a plus d’Est ni d’Ouest, mais dans les têtes, si. Et ces cloisons s’enracinent dans un système de dix-huit communautés qui tentent de cohabiter, chacune portant ses cultures, ses récits et ses idéologies parfois diamétralement opposées. Ces divisions n’ont jamais été réellement intégrées au tissu étatique. Elles ont été gérées, bricolées, aménagées, mais elles restent un héritage que chaque crise rouvre. Il y a aussi le besoin de survie immédiat, de sauver ce qui reste des meubles d’une vie trop écourtée par des attentes qui peinent à poindre. On évoque souvent, à bon escient, l’absence de citoyenneté au Liban, compliquée par ce système communautaire. Mais ce que ce million de déplacés met en lumière, c’est que cette absence de citoyenneté a des conséquences concrètes : une incapacité à intégrer des segments de la population, un État paralysé par son inertie, voire ineptie. Un million de déplacés à placer dans des infrastructures vétustes et chancelantes : une catastrophe humanitaire et sanitaire déjà en marche. Et les slogans, les allégeances, les rumeurs et le complotisme, tout cela aggrave le problème, mais sert aussi à dédouaner l’État de ce qu’il ne veut pas entreprendre. Il ne s’agit pas de se réveiller et, d’un coup de baguette magique, exécuter une décision. Il s’agit de commencer à montrer un acte de bonne volonté, même s’il devait se solder par un échec. Toute guerre finit autour d’une table de négociations. Celle de 2026 verra- t- elle l’accouchement dans la douleur d’une ébauche d’État ? Parce qu’à force de gérer dans l’urgence, de différer les décisions, de composer avec l’inacceptable, on ne fait pas que mal gérer. On s’habitue à l’idée qu’il n’y a pas d’alternative. Et ça, peut-être, c’est le plus dangereux. Parce qu’à ce rythme-là, il ne restera bientôt plus grand-chose à déplacer. Ni à sauver. Tout ministre, aussi bien intentionné soit-il, ne peut mener sa stratégie à bon port s’il est freiné par la hiérarchie de son ministère. Le grand nettoyage systématique des institutions n’a jamais vraiment commencé, et c’est pourtant la clé de la solution : un État solide, qui sanctionne quand il le faut, qui réglemente la bonne marche du pays. Car qu’on le veuille ou non, il faut qu’on s’accepte les uns les autres pour garder ce pays… à moins que nous ayons déjà décidé de le perdre.