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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
L'Essentiel de la semaine
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Par LevantTime .
Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
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Deux points chauds à suivre: la Békaa-Ouest et Ispahan

Deux régions revêtant une importance stratégique certaine ont été dans la nuit de lundi 30 mars à mardi 31 mars au centre des opérations militaires dans le cadre de la guerre en cours au Moyen-Orient depuis le 28 février: Ispahan, en Iran, et la Békaa-Ouest, au Liban. L’aviation américaine a ainsi effectué dans la nuit de lundi des raids particulièrement violents à Ispahan contre d’importants dépôts d’armes et de munitions relevant du Corps des Gardiens de la révolution islamique. Les sources US ont indiqué mardi dans la matinée que des bombes anti-bunkers de très gros calibre, de plus d’une tonne chacune, ont été utilisées au cours de ces bombardements afin de détruire le contenu des dépôts d’armes aménagés profondément sous terre. Les images vidéo diffusées mardi matin à l’issue de la nuit d’enfer vécue par la région d’Ispahan montrent des explosions apocalyptiques et de hautes colonnes de flammes denses qui se dégageaient des cibles bombardées par l’aviation américaine. Ces raids intensifs contre la zone d’Ispahan revêtent une importance particulière du fait de la présence dans ce secteur d’installations et d’infrastructures énergétiques, nucléaires, industrielles et militaires relevant des Pasdaran. Cette intensification des bombardements aériens US dans une zone aussi névralgique qu’Ispahan s’explique vraisemblablement par la volonté évidente de l’Administration Trump d’accroître sensiblement les grosses pertes subies par le régime des mollahs afin de le contraindre manu militari d’accepter les conditions définies dans le plan en 15 points présenté par Washington pour mettre fin à la guerre. Dans ce contexte, le ministre américain de la Guerre, Pete Hegseth, a repris dans une déclaration faite mardi l’allusion du président Donald Trump portant sur la présence à Téhéran d’un «nouveau pouvoir», appelant ce dernier à faire preuve de «sagesse». À l’instar du chef de la Maison Blanche, il a souligné que les frappes contre le régime redoubleront de violence si Téhéran n’avalise pas l’accord proposé par l’Administration US. Ces propos confirment ainsi l’interprétation des observateurs selon laquelle les intenses bombardements à Ispahan, dans la nuit de lundi, avaient pour but de présenter aux mollahs un «échantillon» de ce qui pourrait les attendre s’ils s’obstinent à rejeter le plan américain. Il est de plus en plus question à cet égard d’une opération de commando US visant à saisir et sortir du territoire iranien les 450 kilogrammes d’uranium enrichi à 60 pour cent stockés par les Pasdaran. Un débarquement terrestre visant à prendre le contrôle de l’île stratégique de Kharg serait également à l’étude. Dans l’attente que se précise le cours des opérations militaires, près de 2.500 Marines sont arrivés au début de cette semaine dans la région. Ils doivent être rejoints sous peu par plusieurs autres milliers de parachutistes et de Marines qui seront déployés en prévision de missions ponctuelles en territoire iranien. Au niveau de l’aviation israélienne, elle intensifie ses raids contre les infrastructures militaires et industrielles. Une source de Tsahal a indiqué mardi à ce propos qu’au cours des dernières vingt-quatre heures, les attaques aériennes ont visé près de 250 cibles, dont notamment des rampes de lancement de missiles. La Békaa-Ouest Second «point chaud» dans les opérations militaires en cours: la Békaa-Ouest. Dans la nuit de lundi, l’aviation de l’État hébreu a ainsi effectué de nombreux raids aériens intensifs contre plusieurs localités de la Békaa-Ouest, dont notamment Yohmor et Sehmor et les villages voisins, l’objectif étant d’isoler la Békaa-Ouest du Liban-Sud en rendant impraticables les grands axes routiers reliant ces deux régions. La zone de la Békaa et de Baalbeck suscitent l’intérêt des observateurs en raison des risques d’escalade dans ces deux régions, dus au fait que le Hezbollah utilise la zone en question afin de lancer des missiles en direction d’Israël. Repli de l’armée libanaise Mais le développement le plus grave intervenu mardi sur le terrain aura été la décision de l’armée libanaise de se retirer de la zone de Bint Jbeil, notamment des villages frontaliers chrétiens de Debel et Rmeich. Ce repli pourrait être le signe annonciateur d’une bataille qui pourrait se dérouler autour de la ville de Bint Jbeil. Reste à signaler au niveau diplomatique que le Conseil de sécurité a tenu mardi en fin de journée (heure de Beyrouth) une réunion extraordinaire, à la demande de la France, afin de débattre de la situation créée par les récentes agressions contre la Finul, qui ont fait trois tués dans les rangs des Casques bleus. Au-delà des discours de circonstance, la séance a été marquée par l’intervention du délégué permanent du Liban à l’ONU qui a clairement dénoncé le fait que le Hezbollah ait entraîné le Liban dans une guerre contre la volonté du gouvernement. Notons à ce propos que le ministère des Affaires étrangères a adressé une note à la mission libanaise à l’ONU lui demandant d’informer les instances onusiennes de la décision du Conseil des ministres de considérer toute présence militaire et sécuritaire du Hezbollah comme illégale.

Tel-Aviv–Téhéran: mimétismes sanglants et «double ennemi» (2/2)

Le Liban subit depuis des années une double logique de la violence et de l’exclusion, cette fameuse «montée aux extrêmes» – pour reprendre l’expression de René Girard inspirée de Clausewitz – mâtinée de moments de collusion objective, de détente dans l’animosité. Il est le seul pays à payer le prix d’une confrontation avec Israël, et même plus au service d’une cause arabe, la cause palestinienne juste et légitime, mais pour les beaux yeux des mollahs de Téhéran. Dans ce sens, on ne peut légitimer le comportement du Hezbollah, qui a déclenché trois guerres destructrices en 2006, 2024 et 2026, par le souci de la confrontation avec l’État hébreu. Oui, d’aucuns useront du prétexte des hameaux de Chebaa et des collines de Kfarchouba, pour justifier le maintien de la résistance, mais cet argument a été démonté, cartes à l’appui, depuis 2006, comme étant une fabrication visant à légitimer la poursuite du projet Hezbollah, et, à l’époque, de prétexte visant à justifier le maintien de l’occupation syrienne du Liban – à savoir la lutte contre Israël. La réalité est amère, mais il faut quand-même la dire : si les miliciens du Hezbollah se battent sur le territoire libanais, et s’ils sont eux-mêmes parfaitement Libanais, ils le font pour et sur ordre de l’Iran. Leur parti a déclenché trois guerres sur commande, à l’instigation de Téhéran. Au nom d’une volonté factice de résister à Israël, le Hezbollah a littéralement invité les Israéliens à occuper le Liban. Non qu’ils aient eu besoin d’un prétexte – mais pourquoi leur en donner un gratuitement? Pourquoi parsemer la route de Jérusalem de checkpoints israéliens sur le territoire libanais ? Pourquoi contribuer, paradoxalement, à donner vie au Grand Israël…? Sommé de rendre à l'État son monopole de force légitime, sa maison-mère iranienne attaquée, son marjaa assassiné, le Hezb a choisi la voie de la fuite en avant suicidaire. L’État libanais ne saurait être tenu responsable de son choix. D’ailleurs, il ne lui a jamais demandé son avis avant de prendre ses décisions de guerre. Le comble est que l’État doive assumer, de toutes les manières et à chaque fois, les manipulations stratégiques de l’Iran sur le dos des Libanais, les fantassins du Hezb faisant office, à chaque fois, de pions… Une paix des vaincus Le Liban ne veut pas de cette guerre, en dépit de l’enthousiasme frénétique des uns et des autres à en profiter pour régler leurs comptes sur la scène intérieure. Il s’agit, une fois de plus, d’une guerre entre Israël et l’Iran sur son territoire. Il n’y a pas ici de «bons» et de «mauvais». Juste deux occupants qui doivent cesser d’instrumentaliser le Liban, reconnaître sa souveraineté et retourner à l’intérieur de leurs frontières, et une milice qui doit remettre ses armes à l’État libanais et cesser de suicider sa communauté en la transformant en chair à canon par servitude volontaire. L’Iran a offert la chance à Israël d’achever sa destruction de la cause palestinienne grâce à la bêtise du Hamas, et voilà que le même scénario se déroule à présent avec le Hezbollah. Les deux projets n’ont que faire du Liban en tant que pays souverain et indépendant. La victoire d’Israël aurait pour effet une paix des vaincus imposée au Liban. La victoire du Hezbollah, même obtenue par défaut, aurait pour effet un nouvel épisode de vengeance à l’encontre de l’État libanais – et aussi des Libanais qui rejettent cette guerre et s’opposent à son projet. Ceux qui veulent en découdre et régler leurs comptes en soutenant l’un ou l’autre partie, notamment avec cette délicieuse et insupportable surenchère, du fond de leurs canapés de salon d’Amérique du Nord ou d’Europe, contribuent à la destruction du Liban, volontairement ou pas. Quelle que soit l’issue du conflit, le Liban n’en est pas une finalité. Le règlement se fera à ses dépens, dans la sphère internationale, parce qu’il a une fois de plus accepté, par un mélange d’incompétence décisionnelle et par impuissance, d’être transformé en terrain de confrontation. Mais les Libanais ne sont pourtant pas incapables de peser réellement sur l’issue de ce conflit qui les dépasse. Ils peuvent, et doivent, rallier la légalité libanaise (à condition que celle-ci continue à se prendre au sérieux). Plus que jamais. C’est la seule possibilité de sauver encore le Liban. L’Iran d’abord Il est temps pour les jusqu’auboutistes de toutes les communautés qui soutiennent le Hezbollah de comprendre que le parti ne se bat ni pour l’étendard de la Palestine, ni pour l’honneur de la communauté chiite, ni pour le Liban-Sud, la Békaa et le reste du territoire libanais, mais pour l’Iran, l’Iran d’abord, et l’Iran seulement. La «résistance à Israël» telle que menée par le Hezb a transformé le Liban en champ de ruines sans faire avancer la cause palestinienne, d’un iota. Au contraire, les acquis de la libération de l’an 2000 ont été galvaudés et inversés pour la plus grande gloire de Téhéran. Le Liban n’est plus, encore une fois, qu’un vaste champ de ruines, de déplacés et de désœuvrés… Le camp opposé au Hezbollah doit comprendre, de son côté, que la communauté chiite n’est pas responsable de la tumeur Hezbollah, laquelle est le résultat de facteurs cumulatifs, et qu’on ne saurait demander à des intellectuels et des forces sans armes de faire une intifada démocratique intra-muros contre une milice armée jusqu’aux dents, qui plus est sous le feu des canons – ou encore de former une sorte d’équivalent du Rassemblement de Kornet Chehwane pour délégitimer le Hezbollah. L’exemple de Kornet Chehwane est particulièrement impossible à réaliser : il y avait un parrain à ce rassemblement, en l’occurrence l’église maronite sous l’égide de Nasrallah Sfeir et de Youssef Béchara, capables de réunir des forces politiques chrétiennes qui rechignaient à s’asseoir ensemble et discuter. Qui est l’autorité chiite, spirituelle ou temporelle, capable de rassembler l’opposition chiite, à l’heure où le Conseil supérieur chiite a été lui aussi phagocyté par la milice…? Non. La solution politique au problème du Hezbollah est libanaise, pas chiite. Elle réside dans la formation d’une coalition de forces représentatives de toutes les communautés, incluant des personnalités chiites, pour préserver l’idée de l’État et renforcer sa capacitation décisionnelle dans l’étape à venir d’une part, et axée, de l’autre sur une volonté d’en finir avec la logique de la violence et de l’exclusion, et de prôner une culture du lien, de neutralité et de paix. Sans cela, le Liban est immanquablement voué à la disparition. Et tout le monde en assumera la responsabilité. Pas seulement le Hezbollah, et certainement pas la communauté chiite et ses valeureux démocrates!

Tel-Aviv-Téhéran: mimétismes sanglants et «double ennemi» (1/2)

Le conflit actuel qui se déroule sous nos yeux au Liban oppose bel et bien Israël et l’Iran, et plus spécifiquement Israël et le Hezbollah. En dehors de toute volonté de diabolisation du Hezbollah – et, pourtant, il existe un florilège de raisons valables pour le diaboliser, entre les assassinats politiques, enlèvements, exécutions manu militari, coups de force miliciens, humiliations de l’armée, transformation du Liban en plaque tournante régionale du blanchiment d’argent et de la drogue, ou encore contribution massive à la corruption, et la liste est très longue… – le Hezbollah est, par sa nature, une ramification des Gardiens de la révolution iranienne venue se greffer depuis 1982 sur une communauté chiite marginalisée, abandonnée par l’État libanais. Ce faisant, il s’est implanté au Liban-Sud, remplissant le vacuum laissé par l’État libanais durant la guerre, puis est devenu l’enfant choyé par l’occupant syrien. Cette implantation s’est faite d’abord par la multiplication de structures d’organisations sociales idéologiques islamistes qui ont compensé l’absence des institutions étatiques, et suscité, partant, l’adhésion d’une partie de la population. Ensuite par une forme de légitimation fondée sur le discours de la résistance à Israël et à ses affidés au Liban-Sud. Mais aussi par la force, avec l’assassinat des cadres de la gauche résistante, la «guerre des Frères» avec le mouvement Amal, la protection du régime Assad après la fin de ces combats fratricides, mais aussi et surtout par le terrorisme exercé sur les opposants chiites non-Hezbollah, allant des menaces jusqu’à la violence et aux assassinats. Certes, la guerre suppose par définition, du point de vue de ses protagonistes, une logique binaire de confrontation entre le bien et le mal, l’ami et l’ennemi. Ce n’est pas seulement, du reste, le propre de la guerre ; c’est l’un des axiomes fondamentaux du politique. Mais la guerre, spécifiquement, n’a que faire des nuances là où la politique en appelle. Cependant, le binôme «ami-ennemi» propre à Carl Schmitt et Julien Freund, quoique tentant théoriquement, ne saurait fonctionner pour analyser le conflit actuel. Une autre lecture, plus adaptée, serait celle du «double ennemi», développée par Jacques Beauchard, et plus adaptée aux États fragiles, incapables d’influer sur les différends provoqués par des acteurs tiers, paraétatiques par exemple. «L’ennemi de l’ennemi demeure un ennemi», dit Beauchard. Il est un fait difficilement contestable que ni le Hezbollah, ni naturellement Israël, n’agissent dans l’intérêt du Liban. Et, qui plus est, force est de constater le mimétisme quasi total qui existe entre les deux. État de qui-vive martial Depuis 1948, l’État d’Israël se trouve ainsi en guerre permanente, pour asseoir une légitimité fondée sur l’éradication d’un peuple autochtone qui se trouvait sur la terre qu’il occupe actuellement, et ce quels que soient les prétextes idéologiques avancés par les sionistes pour justifier historiquement cette occupation. La logique du régime israélien, de Ben Gourion à Netanyahu, a été de rester en état de qui-vive martial contre ses ennemis, au nom d’une menace existentielle… qu’il a, du reste, souvent entretenue, non seulement par volonté de mobilisation de l’esprit de corps israélien, mais pour mieux diviser les rangs de ses adversaires (la création du Hamas face au Fateh. Il a, dans le même esprit, laissé faire longtemps l’Iranien dans la région au nom de ladite «alliance des minorités», dans le but d’amoindrir les régimes arabes et de maintenir un état de conflit sunnito-chiite). Cette logique, à l’exception de la parenthèse Oslo, annihilée avec l’assassinat de Yitzhak Rabin en novembre 1995, a été fondée sur la haine, l’exclusion et la violence à l’égard des Palestiniens, dont le lâchage et l’extermination sans bruit ont été la condition sine qua non d’une paix avec les pays arabes. Israël joue ainsi en toute impunité au gendarme du Proche-Orient, et le mythe du Grand Israël continue de titiller l’extrême-droite israélienne, comme en attestent les déclarations récentes de certains responsables israéliens et américains. Sans oublier, dans la pratique, le comportement annexionniste en Syrie et, à présent, potentiellement, au Liban, grâce à la guerre actuelle. Du reste, il existe chez Netanyahu une mégalomanie galopante doublée d’un réalisme politique, sur un fond de corruption manifeste. L’hégémonie théocratique de l’Iran des mollahs De son côté, l’Iran se trouve en guerre permanente aussi depuis l’avènement des mollahs, et surtout de Khomeiny en 1979. Le projet de la wilayat el-faqih est celui d’une hégémonie théocratique transnationale, légitimée par le biais de ceux au sein de la communauté chiite qui choisissent d’y adhérer. Le guide spirituel iranien en est le Léviathan, l’hégémon , le dictateur. L’exportation de la révolution islamique a été la daawa (au sens khaldounien, le discours politique élaboré pour conquérir le pouvoir) de l’Iran khomeyniste dès ses débuts, et l’Iran n’y a jamais renoncé. Toutes ses ramifications miliciennes, à commencer par le Hezbollah, ont été créées à cette fin. Certes, le Hezb s’est transformé, plus par réalisme et utilitarisme que par conviction et réforme, en parti politique, par souci d’entrisme dans le système politique libanais. Mais son commandement est resté miliciano-religieux, totalement inféodé sur le plan décisionnel aux Pasdaran. Partant, son projet n’a que faire du périmètre libanais, comme en attestent les discours de Hassan Nasrallah, qui ne réservaient en général qu’un petit pan à la situation libanaise, au terme d’analyses interminables de la situation régionale sous l’angle iranien. La «Lettre ouverte aux opprimés» reste le document politique du Hezbollah, en dépit de son entreprise cosmétique visant à «adoucir» son visage par opportunisme politique. Pour légitimer son existence, le Hezbollah a donc adopté la daawa de la résistance à Israël, après sa liquidation systématique des cadres de la Résistance nationale formée par la gauche, notamment par le Parti communiste libanais. Une partie de la gauche a ensuite été placée sous la tutelle syrienne et encadrée par Assad, comme en Syrie, puis phagocytée financièrement et politiquement par l’Iran. Les leaderships modérés et libanais ont été marginalisés… même Nabih Berry, réduit progressivement, surtout après la fin de la tutelle syrienne, au rang de paravent politico-institutionnel au service du Hezb. La fonction tribunicienne de la résistance à Israël n’a cependant pas empêché le Hezbollah de jouer implicitement le rôle de garde-frontière pour l’État hébreu depuis le retrait israélien de l’an 2000, avec l’assentiment de Tel-Aviv. L’objectif primordial d’Israël était d’en finir avec la cause palestinienne, le Hezb étant, dans ce cadre, un allié objectif sur le territoire libanais, aux antipodes de sa rhétorique de «libération de la Palestine». L’Iran a ainsi fait main basse sur la cause palestinienne, via le Hamas et le Hezbollah, une véritable aubaine pour Tel-Aviv, qui justifiait, de cette façon, une montée aux extrêmes permanente avec des acteurs islamistes, donc impossibles à légitimer aux yeux de la communauté internationale, plutôt que des acteurs politiques modérés, comme le Fateh ou la gauche. Cette alliance objective s’est heurtée sporadiquement aux ambitions iraniennes de maximiser ses cartes de pression sur Israël à travers ses proxys, dans le cadre des négociations régionales avec l’Occident. L’entente tacite a ainsi été ébranlée en 2006, avec la guerre de Juillet. Mais, paradoxalement, cette guerre, et la mise en place de la résolution 1701 qui l’a éloigné temporairement de la frontière sud, a été l’occasion en or pour le Hezbollah - marginalisé sur la scène libanaise et en mal de légitimité depuis son assassinat de Rafic Hariri en février 2005 - de redorer son blason en se parant d’une «victoire divine» à la Pyrrhus. Après 2006, il s’est donc consacré à son objectif initial et fondamental: prendre le pouvoir à Beyrouth pour le compte de Téhéran. Cette entreprise avait commencé avec les arrangements d’Avril 1996 et la campagne menée contre Rafic Hariri, dans le but de désubstantialiser l’État libanais et le transformer économiquement et politiquement en squelette rachitique, au profit du mini-État viable en lui-même. Il a, dans le même ordre d’idées, empêché en 1993 l’armée de se déployer au Liban-Sud, intervenant dans ce cadre auprès de Damas pour annuler la décision prise dans ce sens par Hariri. Après la guerre de juillet 2006, il a empêché à nouveau la troupe de se déployer au Sud conformément à la 1701, multipliant par ailleurs les attaques contre la Finul… L’assassinat de Hariri s’inscrivit également dans ce cadre de travail de sape mené contre l’État. L’occupation du centre-ville après la guerre de 2006 en signe de vindicte contre l’État libanais et le 14 Mars, puis le siège du Grand Sérail pour provoquer la chute du cabinet Siniora, le coup de force du 7 mai 2008, puis l’octroi à Doha du tiers de blocage au gouvernement, la désintégration du 14 Mars en raison de la quête de pouvoir obsessionnelle des uns et des autres, et l’avènement de Michel Aoun à la présidence ont achevé ce processus. C’est l’État libanais qui est dans la ligne de mire du Hezbollah depuis le départ. Ce dernier en a perdu le contrôle avec l’effondrement de l’empire iranien après le 7 octobre 2023 et sa catastrophique guerre de soutien à Gaza, et c’est sur lui qu’il se déchaînera potentiellement à l’issue de cette guerre. Il a d’ailleurs déjà largement entamé le travail, et lâché ses foudres sur Nawaf Salam comme il l’avait fait en 2006 contre Fouad Siniora… alors que ce dernier avait arrêté la guerre et la destruction à Rome, sauvant le parti proiranien d’un funeste sort... L’État libanais essaie d’arrêter à présent la guerre, et c’est pourtant sur lui que le Hezb se déchaîne… alors que c’est le parti qui, une fois de plus, s’est mis, et le Liban avec lui, dans ce pétrin! Enfin, paroxysme du mimétisme, le projet impérialiste du Grand Israël, animé par une logique fondamentaliste et sectaire, n’a d’égal que le projet impérialiste de la Grande Perse, réalisé sur le terrain après l’accord sur le nucléaire de 2015, avec la mainmise de l’Iran sur Damas, Beyrouth, Sanaa et Bagdad, et mu par un autre mégalomane, utilitariste et corrompu, feu Khamenei. Les deux forces sont ainsi animées d’une nostalgie d’un âge d’or, basée sur des mythes religieux et une vision millénariste et eschatologique commune. En résumé, «ennemis», oui. Mais aussi deux faces de la même médaille… et deux calamités pour le Liban.

Le choix de la peur du choix
Par
Akram Nehmé
Publié

Le Liban vit sous pression, entre ce qui le frappe de l’extérieur et ce qui le bloque de l’intérieur, et avec le temps, ce qui était exceptionnel est devenu presque normal. Le vrai problème n’est plus seulement ce qui vient d’ailleurs, il est dans cette incapacité à trancher, dans ce moment suspendu où l’État voit parfaitement ce qui doit être fait mais n’arrive pas à franchir le pas. Ce n’est pas un manque de compréhension, c’est une peur qui s’est installée lentement, nourrie par une histoire où chaque affrontement interne a laissé des traces trop profondes pour être ignorées. Quand un pays a connu la guerre, il ne développe pas seulement des réflexes, il porte des traumatismes, des peurs enracinées, des automatismes de survie qui poussent à éviter, contourner, repousser, même quand cette fuite devient elle-même un danger. Alors on parle, on explique, on évite, on n’agit pas. Ce n’est plus de la prudence. C’est une paralysie. C’est là que le paradoxe s’installe. Plus la situation est claire, moins elle est traitée, comme si voir plus net rendait toute décision plus difficile à assumer. On donne des noms rassurants à ce blocage, on parle de prudence, de réalisme, on habille l’inaction de mots acceptables, alors qu’au fond il s’agit d’une incapacité à aller jusqu’au bout de ce que l’on sait déjà. On s’accroche à des solutions intermédiaires, à des équilibres fragiles, à des compromis qui donnent l’illusion de tenir, alors qu’ils ne font que retarder l’inévitable, et ce temps gagné ne sert pas le pays, il sert ce qui le bloque. On se rassure en parlant de stabilité, et en réalité on se ment, en se croyant plus malin que la réalité, comme si repousser une décision revenait à la maîtriser. Mais ces demi-mesures ne stabilisent rien, elles installent le problème, elles l’ancrent, elles le rendent plus légitime avec le temps, et surtout plus difficile à corriger. Ce qui devait être temporaire s’enracine, ce qui devait être une exception devient une règle, et ce qui devait être contesté finit par s’imposer. Pendant ce temps, le rapport de force ne s’affaiblit pas, il se consolide, il s’organise, il se normalise, et ce qui était encore possible hier devient aujourd’hui risqué, demain presque impossible. Le choix ne disparaît jamais, il se dégrade, il se durcit, il devient plus coûteux, jusqu’au moment où refuser de décider revient à accepter ce que l’on prétend éviter. Le Liban ne manque pas de lucidité, il manque d’un État capable d’assumer les décisions qu’il sait nécessaires. Ce n’est pas une situation sans issue, la sortie existe, mais elle exige un prix que l’on refuse encore de payer. Ce ne sont pas les bombes de l’ennemi qui font tomber un État, c’est le jour où il accepte de ne plus être celui qui décide.

Le martyre, au Liban, de Nicolas Kluiters s.j., face au Mal (2/3)

La fête de Saint-Joseph (19 mars), patron de l’Université qui porte son nom, a ramené à la mémoire de son nouveau recteur, François Boëdec s.j., le souvenir d’Alban de Jerphanion, premier martyr jésuite de l’interminable guerre qui a éclaté en 1975 au Liban, et dont un nouvel épisode, qu’on espère être le dernier, s’est ouvert début mars. Cinq autres martyrs de cette guerre sont tombés après le père de Jerphanion. En signe d’hommage, et avec la parution d’une nouvelle biographie consacrée à l’une de leurs figures les plus saintes, celle du prêtre néerlandais Nicolas Kluiters, dont le procès en béatification est engagé, nous présentons ici cet ouvrage, qui comprend des détails inédits sur les motivations de ceux qui ont tué le père Nicolas. Nous dégageons par la même occasion le sens général du don qu’il a fait au Liban, pour que notre patrie demeure un modèle de «liberté et de pluralisme» pour l’Orient et l’Occident, à l’heure même où une nation militarisée menace de l’amputer d’une partie essentielle de son territoire portant le souvenir du passage du Christ. La greffe d’un Néerlandais pure souche sur un milieu libanais n’a pas été sans efforts. Il a fallu à cette fin une dose substantielle d’adaptation et de renoncement. Doué pour les arts, Nicolas Kluiters se destinait à la peinture avant de se découvrir une âme d’apôtre. Finesse de goût contre rudesse de l’environnement humain, le contraste est total. Par ailleurs, il renonçait consciemment à un Occident dont très probablement ses nouveaux paroissiens idolâtraient les réalisations, les richesses et… les mirages. Dans son journal, souligne son biographe, on a retrouvé ces lignes: «Je suis convaincu que la culture occidentale est en pleine décadence dans tous les domaines de son expression. Ses réalisations et connaissances scientifiques sont un gaspillage pratique de forces et d’énergie. (…) La grandeur actuelle de l’Occident est fondée sur la suprématie militaire et économique et pas du tout sur la grandeur spirituelle.» Ses convictions, il fallait les communiquer à des hommes et des femmes qui le perçurent à la fois comme un «intrus» – sa prononciation de l’arabe fut d’abord incompréhensible –, et comme un frère. Il s’assombrissait, par exemple, à cause du barrage de la langue, de voir des prêtres maronites administrer les sacrements à des personnes sensées être ses paroissiens. Vocation apostolique et résistances sociales se faisaient la guerre dans son cœur. En outre, son apostolat le mettait en contact avec un cléricalisme pour lequel il ressentait, par moments, «une profonde répugnance». Au point que, quelques mois avant son martyre, il souhaita se mettre au service des milieux plus pauvres et songea au Soudan, estimant qu’il n’était plus utile à Barqa. Mais le père Peter-Hans Kolvenbach pensa, au contraire, que les religieuses des Saint-Cœurs avaient encore besoin de sa présence. La priorité fut accordée à la consolidation de son travail, malgré le danger. Il reprit donc sa mission. Torturé et assassiné Droit, direct, parfois impulsif – il lui arriva de gifler des élèves en classe, avant de se corriger – le père Nicolas s’imposa à Barqa comme une indispensable autorité, tant en matière spirituelle que civile. Mais il ne faut pas croire que la vie du père Nicolas Kluiters fut aride comme le chardon du Liban, ou qu’il ait été un stoïcien qui s’ignore. Cet homme sensible sut se faire des amis et s’attira comme tout homme ordinaire des regards admiratifs dont il se garda pudiquement. Il devint même très populaire. C’est ce qui lui coûta la vie. «Voyez comme le monde le suit», ont pu dire ses ennemis. Il fut considéré comme «indésirable» aux yeux des forces syriennes et chiites (en plein essor) qui souhaitaient «vider la Békaa de ses chrétiens», selon son biographe. On chercha l’occasion de l’éliminer. Il en fut même averti directement par un ou deux soldats syriens qu’il prit en autostop. Le 14 mars 1985, l’occasion se présenta. Après une visite dans la région de Hermel où il célébra la messe pour un groupe de religieuses, pressé de retourner à Barqa, il emprunta la route qui traversait les deux villages mixtes de Nabha et Qaddâm, qu’il déconseillait en général à ses visiteurs. C’est sur cette route qu’il tomba dans une embuscade et fut arrêté, torturé et assassiné. Le lecteur de la biographie en sera surpris, même 40 ans après le crime. Après des journées de recherche, son corps, en état de décomposition avancée, fut remonté d’un gouffre de la région où il avait été descendu mort, mais les mains liées, à l’aide d’une corde. Le médecin-légiste fixa la mort au 14 mars, jour de sa disparition. Ses funérailles furent célébrées le 3 avril 1985 au couvent des pères jésuites à Taanayel. Sa dépouille repose dans le cimetière du couvent. L’enfer à l’œuvre Le sadisme dont firent preuve ses tortionnaires et assassins suffit à prouver que les hommes n’avaient pas été les seuls à l’œuvre, mais que l’enfer s’y était mis. Dans son travail pastoral, le père Nicolas avait lui-même discerné par moments des anomalies qu’il attribua à des «esprits impurs». Il raconte par exemple qu’un jour, au cours d’un baptême, la vitre d’une fenêtre ouverte par un brusque coup de vent, s’était brisée «lorsqu’il avait ordonné d’expulser le Satan». À deux ou trois reprises dans sa vie, le père Nicolas avait ressenti une angoisse diffuse en se sentant comme englouti dans un gouffre. Il n’est plus là pour le dire, mais le fait que son corps ait été remonté d’un gouffre, n’est probablement pas un détail insignifiant. Toute vie chrétienne a sa part de combat spirituel contre l’Adversaire, son agonie, son jardin des Oliviers. Nous possédons à ce sujet un extraordinaire témoignage du grand reporter de guerre français, Jean-Claude Guillebaud. Dans son ouvrage Comment je suis redevenu chrétien , ce dernier raconte comment, en couvrant la guerre du Liban, il fut confronté «à la question du Mal» (écrit pas lui avec un M majuscule), à cause du «cortège funèbre des massacres», accompagnant le conflit. Pour lui, ces massacres étaient le signe d’une «jubilation barbare qui ne relevait pas de la seule passion idéologique ou religieuse». Officiellement, le corps du père Kluiters fut formellement identifié par son dentiste, le Dr Sleïman Khnaisser, qui le reconnut aux soins dentaires qu’il lui avait administrés à la mâchoire inférieure. Le médecin-légiste affirma qu’il n’avait jamais vu, de sa carrière, un corps «si affreusement traité». À part les coups, il parla d’étranglement et d’égorgement. L’acharnement de ses tortionnaires sur le corps du père Nicolas Kluiters, est un éclatant exemple du genre d’horreurs démoniaques ayant marqué la guerre civile du Liban. Prochain article: Le troublant testament de Ghassibé Keyrouz, bras droit de Nicolas Kluiters s.j. Lire sur le même sujet: «Mort pour que vive le Liban», l’ultime sacrifice de Nicolas Kluiters s.j.

Le «nouveau régime» iranien évoqué par Trump est-il réellement «cartésien»?

C’est une guerre d’un genre nouveau à laquelle nous assistons et qui oppose depuis le 28 février les armées américaine et israélienne, d’une part, à la République islamique iranienne, d’autre part. Pour schématiser à l’extrême, nous pourrions dire que nous faisons face à une guerre qui amalgame, comme on dirait en langage populaire, « le bâton et la carotte » de manière enchevêtrée à un point tel qu’il devient difficile de déceler entre les lignes la part et le degré de vérité, de manœuvres, de mensonges ou de dissimulation de la pensée au niveau des parties en conflit. Cette journée du lundi 30 mars 2026 a illustré dans une large mesure cette complexité de la situation, dans toute sa dimension. Le président Donald Trump est ainsi revenu à la charge dans une interview au New York Post , faisant état de la présence à Téhéran d’un «nouveau régime qui se montre cartésien et rationnel» dans sa ligne de conduite et qui est «plus flexible que les dirigeants qui ont été éliminés» (au début de la guerre). Le chef de la Maison Blanche a affirmé que les pourparlers avec ce «nouveau régime» sont sur la bonne voie, mais dans le même temps, il précise qu’il «n’est pas sûr» qu’un accord pourra être conclu. Il va même jusqu’à souligner que «très probablement, il n’y aura pas d’accord». Refusant d’indiquer qui est le haut responsable iranien avec lequel Washington est en pourparlers, le président Trump s’est contenté de préciser qu’il pourrait divulguer son identité d’ici «une semaine». La question élémentaire qui se pose sur ce plan est double: existe-t-il véritablement à Téhéran un «nouveau pouvoir», et auquel cas, est-il réellement «plus cartésien et rationnel» que son prédécesseur, comme l’a affirmé le président Trump à plusieurs reprises? Si ce nouvel interlocuteur iranien – à supposer qu’il existe – se montre aussi cartésien que le dit le président US, quelle preuve les dirigeants américains ont-ils que son attitude reflète réellement un nouveau mode de penser à Téhéran? Les expériences passées ont montré que le régime des mollahs, dont est issu forcément le mystérieux «nouvel interlocuteur», est passé maître dans la takiya , dans la dissimulation de la pensée réelle de la personne ou partie en question, dans l’attente que la tempête s’apaise et que la conjoncture géostratégique évolue dans un sens plus favorable, dans notre cas précis, à la République islamique. Compte tenu de ce fait bien avéré, peut-on faire confiance véritablement à une personnalité ou à un clan, sorti des rangs d’un régime qui a bâti pendant 47 ans son pouvoir sur une idéologie théocratique, totalitaire et obscurantiste profondément anti-occidental, sur le terrorisme, la répression sanglante et, surtout, la takiya? Le président Trump a souligné ce lundi, dans l’une de ses déclarations, sa volonté de se venger de toutes les agressions perpétrées par le régime des mollahs pendant 47 ans contre l’armée américaine, notamment à Beyrouth en 1983, et contre les ressortissants américains (également au Liban). Peut-on faire table rase sur ce comportement belliqueux qui s’est étalé sur près d’un demi-siècle, en prenant les mêmes acteurs et en recommençant naïvement? La position iranienne L’ensemble de ces interrogations, ou plutôt de ces inconnues, se posent avec d’autant plus d’acuité qu’elles sont confirmées par les prises de positions publiques affichées par les sources officielles iraniennes (qui ne reflètent pas nécessairement la réalité, takiya oblige). Ces sources ont une nouvelle fois démenti ce lundi que des pourparlers sont en cours avec l’Administration Trump et font état uniquement, comme elles l’ont fait les jours précédents, d’un «échange de messages» par le biais de médiateurs (vraisemblablement pakistanais). Mais en tout état de cause, de même source on réaffirme que le plan en 15 points proposé par les USA n’est pas acceptable par la République islamique. Ce que le président Trump a démenti lundi, dans son interview au New York Post, en affirmant que le «nouveau pouvoir» a accepté «la plupart des 15 points». Les données militaires Face à ces zones d’ombre qui caractérisent les positions des uns et des autres, et dans l’attente que se décante la situation à cet égard, les observateurs n’ont plus, en cette Semaine Sainte, qu’à calquer leur attitude sur celle qui fut celle de Saint Thomas, en se basant sur les faits réels et tangibles. L’Administration US affiche ainsi la volonté d’engager des pourparlers directs pour aboutir à un accord global mettant fin au conflit actuel, mais dans le même temps, elle achemine d’importants renforts dans la région, dont notamment le porte-avions George Bush, ainsi que des détachements de milliers de Marines, de parachutistes et des unités d’élite. Il est fortement question dans un tel contexte d’opérations de commando ponctuelles en terre ferme et d’un débarquement sur l’île de Kharg qui permettrait aux États-Unis de contrôler la production et les exportations pétrolières de l’Iran, et c’est là un facteur stratégique de la plus haute importance qui pourrait bien être l’un des objectifs recherchés par Washington. Par ailleurs, alors qu’il est question de pourparlers constructifs avec les «nouveaux interlocuteurs» iraniens, les raids aériens américains et israéliens contre l’ensemble des installations et infrastructures militaires, industrielles et stratégiques iraniennes se sont poursuivis de manière intensive dans la région de Téhéran, à Ispahan et se sont même étendus lundi, pour la deuxième fois, à la zone de la Mer Caspienne, à l’extrême nord de l’Iran, non loin des frontières avec la Russie. Quant au front libanais, la matinée de lundi aura été marquée par plusieurs raids contre la banlieue sud, où un haut responsable militaire du Hezbollah a été tué, alors qu’au Liban-Sud, l’armée israélienne a poursuivi son grignotage systématique de nouvelles étendues du territoire libanais atteignant, selon des sources libanaises, le Litani et effectuant des percées sur une profondeur de 14 kilomètres des frontières entre les deux pays. Ces développements au niveau des opérations militaires sont intervenus alors que se tenait en Arabie saoudite un sommet qui a réuni le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, l’émir du Qatar Tamim ben Hamad al-Thani et le roi Abdallah de Jordanie.