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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
L'Essentiel de la semaine
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Par LevantTime .
Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
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Prévisions et incertitudes: jusqu’où mènera la guerre d’Iran?

En cette cinquième semaine de la guerre d’Iran, les déclarations du président Trump prêtent à équivoque. Celles des dirigeants iraniens aussi. Seule la position israélienne est claire: priorités aux impératifs militaires et sécuritaires. Les informations en provenance du théâtre d’opérations, et les analyses sociopolitiques dans les trois Etats belligérants, proviennent principalement de la presse. Les sources citées sont souvent biaisées, et ne mettent en lumière qu’une partie des faits qui sert les thèses de leurs auteurs. Force est de constater que la majorité de la presse écrite et des médias audiovisuels occidentaux insiste davantage sur les coûts de la guerre, que sur son bilan stratégique qui ne saurait être ni purement politique, ni purement militaire, mais doit constituer une synthèse stratégique unique. Les militaires mettent leur propre stratégie à exécution pour servir les objectifs nationaux. Les décideurs en font autant au niveau politique. Faire le point de cette campagne devrait tenir compte de tout ceci. Certains analystes négligent que le cours de la guerre dépend étroitement des ressources militaires et économiques de chaque belligérant. Celles-ci constituent le déterminant majeur du succès ou de l’échec. L’idéologie, la volonté de se battre, la motivation et la solidarité interne de chaque camp viennent ensuite. Le citoyen américain considère que le conflit militaire en cours pèse sur son portemonnaie. Certaines compagnies américaines se plaignent de pertes. D’autres, au contraire, font ou feront des bénéfices. Il est certain qu’après la guerre, l’économie américaine qui se concentre de plus en plus sur le continent américain et sur une reprise des échanges avec la Chine, se redressera facilement, comme le parie Trump. Il convient de signaler, dans ce contexte, que la rencontre à venir entre Trump et Xi Jinping, ajournée de quelques mois, serait suivie de la signature de contrats faramineux. Pékin pourrait notamment acheter à Washington 600 avions Boeing pour un montant de 140 milliards de dollars, du soja pour 20 milliards, sans compter le pétrole et le gaz américains, et la levée des restrictions sur l’achat par Pékin de puces électroniques auprès de la société américaine Nvidia. En contrepartie les Etats-Unis pourraient importer de la Chine des «Terres rares», essentielles à la fabrication des hardwares informatiques et à l’IA, sur lesquelles Xi Jinping a imposé des restrictions sévères, sans oublier les produits chinois à bas coûts destinés aux consommateurs américains. Sur le plan militaire, Washington évite et évitera soigneusement tout embourbement ou guerre d’usure, évoqués notamment par les opposants de Trump, à l’instar des guerres du Vietnam, d’Irak et d’Afghanistan, où les Etats-Unis avaient tenté, sans succès, de changer les régimes. Les pertes américaines, humaines et en équipements militaires, sont jusque-là relativement minimes et les ressources militaires et économiques sont loin d’être taries. Le Pentagone s’était en outre en fixé quatre à six semaines pour atteindre ses objectifs et ce délai est toujours dans les limites annoncées initialement. L’Iran, pour sa part, est dans une situation socioéconomique désastreuse. Celle-ci a empiré en 2025 quand Washington a accentué les sanctions imposées à la République islamique, ce qui a pour effet de stranguler davantage l’économie iranienne et considérablement diminué le flux de dollars à partir des banques irakiennes. Cette situation risque de se détériorer davantage après le conflit. De plus, l’hégémonie évidente du Corps des Gardiens de la Révolution iranienne (CGRI) sur les mollahs et les hommes clés du régime, accentue le mécontentement de l’Artesh (l’armée régulière iranienne), jusque-là épargnée par les bombardements israélo-américains, des réformateurs comme le président Masoud Pezeshkian, et des minorités kurdes, baloutches, arabes et azéris, qui ne demandent qu’à agir militairement. Ces dissensions induiraient une radicalisation des CGRI à l’intérieur du pays. L’Iran aurait besoin de deux décennies au moins pour se relever. En somme, l’échec de la stratégie des CGRI au niveau régional pendant les deux dernières décennies est évident: Celle-ci a coûté des centaines de milliards de dollars pour rien. L’Iran est en ruine. Avant le déclenchement du conflit, la République islamique possédait l'arsenal de missiles et de drones le plus important et le plus diversifié du Moyen-Orient, caractérisé par une évolution vers des missiles balistiques à carburant solide, donc rapidement déployables, et de haute précision, et des stocks massifs de munitions rôdeuses à longue portée. Selon les estimations, l'Iran disposait d'un stock d'environ 2000 à 3000 missiles balistiques à longue (2000 km) et courte (300 km) portée, dont des missiles hypersoniques Fattah , capables d'atteindre des vitesses supérieures à Mach 10, et Khorramshahr à longue portée et à charge utile de plus d’une tonne, capables de charges à têtes multiples et qui ont démontré leur efficacité. Il disposait également d'environ 480 lanceurs de missiles mobiles. L'Iran a également produit en masse des dizaines de milliers de drones suicides, surtout les fameux Shahed-136, ayant une portée opérationnelle de 1500 à 2500 kilomètres. Il avait doté cet arsenal de capacités chinoises de précision, permettant de frapper des antennes radar américains, ce qui a permis de détruire environ sept radars sophistiqués américains et ouvrir une brèche dans les défenses antimissiles. Enfin l'Iran a massivement investi dans des installations de production et de stockage souterraines pour sécuriser son arsenal, ce qui rend sa destruction totale depuis les airs plus difficile. La stratégie du CGRI visait une capacité de saturation des cibles, afin de submerger les systèmes de défense, ce qui a très partiellement réussi vu que le taux de réussite sur cible a démontré un succès de 5 à 10%. Ces capacités ont été réduites des deux tiers après un mois de conflit, selon les Américains et les Israéliens. Ils continuent de diminuer. Le Pentagone se prépare dans les prochains jours à une campagne terrestre prolongée, avec le déploiement de milliers de soldats américains supplémentaires, comme l’ont rapporté le Washington Post et CBS. Les unités d’élite américaines se préparent, notamment des Navy SEALs, des Rangers, des Marines et la 83 ème division aéroportée, et fournissent à Washington des options flexibles pour d’éventuelles opérations à l’intérieur de l’Iran, visant à anéantir ce qui reste des missiles et drones iraniens, et également du programme nucléaire. Le Tehran Times a averti que le plan américain commencerait par des assassinats ciblés de hauts responsables, comme au début du conflit militaire, suivis de frappes contre des infrastructures stratégiques. La phase terrestre impliquerait par la suite des milliers de combattants locaux, iraniens et non iraniens, venant du nord‑ouest, probablement des Kurdes, appuyés par 5000 soldats américains répartis entre Bahreïn et les axes maritimes, avec le déploiement du 3 ème porte-avions. Toujours selon la même source, les marines et les parachutistes prendraient d’assaut des aéroports dans la ville portuaire de Bandar Abbas et autres villes, pour faciliter des ponts aériens, alors que les équipes aéroportées frapperont des sites liés aux missiles et au programme nucléaire. Ces affirmations du Teheran Times veulent dire que l’Iran se prépare à s’opposer à ce plan. Entretemps, les frappes américaines et israéliennes se poursuivent grâce à la maîtrise de l’air, et continuent à dégrader l’arsenal iranien. Au vu de tout ceci, le constat est le suivant: les Iraniens, malgré leurs revers militaires et leurs pertes considérables, ne démontrent aucune flexibilité et volonté de concessions stratégiques. La victoire américaine serait donc limitée au plan militaire, tout en neutralisant, à long terme, la capacité de nuisance iranienne. En contrepartie, et malgré les affirmations de Trump, les CGRI continuent à tenir, ce qui rend fort peu probable une percée dans les négociations. Les conclusions restent donc prématurées en attendant la mise en application ou non de l’option terrestre américaine.

L'État et les armes illégales au Liban
Par
Kassem El Saddik
Publié

Le débat sur le monopole des armes par l'État au Liban n’est plus une simple question de souveraineté ou de légalité, mais est devenu un véritable test sur la capacité de l'État à accomplir ses fonctions régaliennes. La problématique a ainsi dépassé le stade du principe lui-même, qui fait l'objet d'un consensus théorique quasi unanime: à savoir que ce qui fait défaut, ce sont les leviers internes et la vision stratégique nationale susceptibles de le rendre applicable, dans un contexte d'imbrications régionales profondes et d'une fragilité économique et institutionnelle sans précédent. L'absence de trajectoire claire, la persistance d'une politique de temporisation et l'érosion du facteur temps pourraient bien constituer, à elles seules, la menace la plus grave pesant sur la stabilité du Liban et l'avenir de son État. Le débat sur le monopole des armes par l'État au Liban a cessé d'être un simple débat souverainiste classique portant sur l'application de la Constitution ou l'exécution de la résolution 1701. Il s'est transformé ainsi en une épreuve existentielle de la capacité de l'État à exercer ses fonctions essentielles. Aussi la question centrale porte-t-elle aujourd’hui sur l'immense fossé qui sépare la décision souveraine de la capacité réelle à la concrétiser dans le cadre d'une vision nationale et d'un consensus sociétal englobant, et non plus sur la validité d'un principe dont le consensus théorique est quasi général. Ce déplacement de la question révèle toute la gravité de la conjoncture actuelle. La volonté politique ne suffit plus. C'est la capacité structurelle qui est désormais en cause. L'État libanais se trouve en effet dans une situation inédite de carence de leviers: il ne dispose ni d'un levier interne décisif face au Hezb, ni d'un soutien régional favorable, ni d'une solidarité internationale suffisante, qu'elle soit politique, sécuritaire, économique ou financière. Au-delà d'un simple affaiblissement conjoncturel, cette situation révèle que la décision de monopoliser les armes, aussi juste soit-elle dans son principe, se trouve désormais prisonnière d'un triangle d'impuissance: incapacité à l'imposer, à négocier depuis une position de force et à assumer le coût de son échec. Restaurer la primauté de l’Etat La persistance des armes hors du cadre étatique n'est que la face visible du problème ; plus insidieux encore est le fait que le fossé entre la décision et la capacité est lui-même devenu un facteur d'instabilité. Un gouvernement, présidence comprise, qui proclame un objectif souverain et stratégique sans disposer des outils réels pour l'atteindre s'aventure en territoire périlleux, au point que sa crédibilité même se retrouve en jeu, à l'instar d'un acteur secondaire et non souverain. Le véritable défi déborde ainsi la seule question des armes, et tient désormais à la capacité de réaligner l'ambition souveraine sur la capacité réelle, tout en garantissant la stabilité sociale intérieure. Pour comprendre ce moment, il faut revenir au contexte dans lequel la question du monopole des armes a pris sa forme actuelle. Ce dossier est le fruit d'un processus d'accumulation qui remonte aux accords de Taëf, mais qui est demeuré en suspens pendant des décennies en raison des équilibres hérités de la guerre civile. Ce qui est nouveau aujourd'hui, c'est que ce processus a quitté le domaine du discours politique pour entrer dans celui des décisions exécutives, notamment après la guerre de soutien à Gaza de 2024 et les arrangements sécuritaires contraignants qui l’ont accompagné. Des arrangements que le Hezbollah a au demeurant accepté, et a contribué à concevoir en sa qualité d'acteur principal et souverain, par l'intermédiaire de son allié, le chef du mouvement Amal et du Parlement libanais, en lieu et place de l'État ou du gouvernement libanais, dans le cadre de la déclaration de cessation des hostilités entre le Liban et Israël du 26-27 novembre 2024 et la remise en exergue de l'application de la résolution 1701. Mais la transition vers la mise en œuvre de cette décision a bien vite révélé les limites de la capacité de l’État. En dépit de cette incapacité à élaborer un tel accord dès le départ, le succès relatif obtenu par l’État à travers le déploiement de l'armée libanaise au sud du Litani n’était pas tant le résultat d'un règlement politique intérieur que des circonstances de terrain imposées par les résultats de la guerre de soutien à Gaza et les pressions qui en ont découlé. En revanche, la transition vers le rétablissement du monopole de la violence sur le reste du territoire a mis en évidence les complexités structurelles du système libanais, où les considérations de souveraineté s'enchevêtrent avec les impératifs de stabilité, et où les calculs intérieurs se croisent avec les calculs régionaux, exposant l'État à des accusations de manque de sérieux dans l'accomplissement des engagements de l'accord. L’obsolescence la notion de «Résistance» Le dossier du monopole des armes a paru ainsi entrer dans une phase que l'on pourrait qualifier de «temporisation stratégique», comparable à celle d'autres dossiers tout aussi sensibles et importants, tels que celui du trou financier ou de l'affaire du port de Beyrouth, entre autres, et caractérisée par le fait que ni l'État ne peut avancer de façon décisive, ni le Hezb n'est prêt à reculer, ni la communauté internationale n'est en mesure d'imposer une solution, ni l'environnement régional ne permet un règlement rapide, ni la structure interne ne s'est mise d'accord sur une option. Ce constat suffit à lui seul à révéler que le problème n'est plus technique ou sécuritaire, mais exprime un dysfonctionnement bien plus profond au sein des rapports entre l'État et la société libanaise dans leur ensemble. Dans ce contexte, il est impossible de faire abstraction de la transformation la plus significative intervenue dans l'environnement politique libanais: l'effritement progressif de la vaste légitimité nationale dont bénéficiait la notion de «Résistance». Avant l'an 2000, ce concept ne ressemblait guère à ce qu'il est devenu depuis, car les trois piliers sur lesquels reposait la légitimité de la Résistance, la libération du territoire, la dissuasion d'Israël, et l'action dans le cadre d'un projet national unificateur, se sont fissurés et érodés graduellement. Le Hezb a d’abord concentré progressivement son assise dans son environnement social au détriment de l'État, en mobilisant les ressources que lui offraient l'économie de rente, à titre principal ou par délégation, en substitut à l'État rentier défaillant de l'époque, renforçant ainsi son emprise sur la représentation populaire et politique de cet environnement, et imposant des mécanismes internes garantissant sa pérennité et celle de son rôle, au détriment de son allié, mais dans le cadre d'une équation façonnée avec une précision d’orfèvre. Ensuite, les armes n’ont jamais été intégrées à une stratégie de défense nationale concertée, mais sont demeurées hors du cadre des institutions, constituant une structure militaire à ramifications régionales, bien plus qu'un acteur cantonné au Liban. Par ailleurs, l'engagement dans les conflits régionaux, en Syrie notamment, a contribué à transformer l'image des armes d'un instrument de résistance et de défense, tel qu'on se plaisait à les présenter, en outil d'influence régionale élargie. Enfin, les effondrements économiques et les guerres à répétition ont ajouté un facteur inédit: le coût social élevé que des pans entiers de la population libanaise se trouvent désormais à supporter, à la suite de choix auxquels ils n'ont pas participé. Assigner un rôle souverainiste à l’armée Cette évolution n’a pas entraîné l'effondrement total du concept de «Résistance », mais a provoqué son glissement d'une légitimité nationale rassembleuse vers une légitimité partielle, liée à un environnement politique et social spécifique. Là réside pourtant le défi brûlant d'aujourd'hui: si le modèle de la Résistance a perdu une partie, voire la totalité, de sa légitimité, l'État est-il réellement en mesure de combler ce vide? Cette question ramène le débat à un point fondamental, trop souvent éludé à force d'être posé, mais qu'il serait vain d'ignorer. Car le problème excède les armes elles-mêmes: il touche à l'absence d'une stratégie et des fondements d'une défense nationale alternative, digne de la confiance des Libanais. L'État libanais, malgré sa légitimité juridique, ne dispose pas encore des capacités militaires ni de la doctrine de dissuasion lui permettant de faire face aux agressions israéliennes, d'autant plus que les deux pays se trouvent toujours sous le régime d'un armistice exposé à des violations récurrentes. Insuffisance des ressources, certes — mais aussi, et plus fondamentalement, nature même de la doctrine militaire héritée de Taëf, qui a privilégié la stabilité intérieure sur la préparation à un affrontement conventionnel extérieur ; ainsi que la nature du soutien international, qui a davantage renforcé le rôle de l'armée comme force de maintien de l'ordre que comme armée de combat classique. Voilà pourquoi le débat sur le monopole des armes demeure incomplet s'il n'est pas articulé à la construction d'une stratégie de défense nationale viable. Dans ce contexte, le débat libanais peut s'articuler autour de trois approches principales. La première est l'approche souverainiste, qui identifie dans la dualité du pouvoir le problème fondamental et voit dans l'imposition du monopole étatique des armes, conformément aux accords de Taëf et aux résolutions internationales, le point de départ de tout règlement. Cette approche est solide dans ses principes et prédomine dans le discours de la présidence et du gouvernement libanais, mais elle tend à ignorer les conditions matérielles de son application. La deuxième est l'approche réaliste, qui estime que toute solution doit passer par un règlement progressif, une entente et un accord politique impliquant des contreparties, ce qui explique d'ailleurs ses atermoiements ou son absence de la table des négociations, et qui récuse la confrontation directe, car la fragilité confessionnelle et la précarité économique et sécuritaire du contexte libanais feraient de tout affrontement frontal un risque d'embrasement intérieur. Si elle paraît plus réaliste, cette approche est toutefois constamment présente dans les discussions sans jamais produire de solution, se transformant le plus souvent en gestion de la crise plutôt qu'en résolution de celle-ci. Reconquérir le monopole des armes Quant à la troisième, l'approche critique, elle avance que le calendrier de ce dossier est plus lié aux pressions extérieures, notamment aux équilibres de l'après-guerre et aux pressions américano-israéliennes, qu'il n'est le fruit d'un consensus libanais achevé. Elle doute de la possibilité de son exécution intégrale, tant qu'Israël poursuit ses violations et son occupation d'un côté, et que le Hezbollah maintient son monopole sur les décisions de guerre et de paix de l'autre, et elle met en garde contre les risques d'une imposition sans conditions politiques appropriées. Elle n'offre cependant pas de solution alternative cohérente. En définitive, ces trois approches reflètent une divergence fondamentale dans la conception de la nature même de l'État recherché: le Liban est-il un État capable de reconquérir son monopole des armes et de la défense? Un système d'équilibres intérieurs fragiles qu'il convient de préserver ou de transformer de l'intérieur par des outils constitutionnels? Ou bien un terrain de rivalités régionales qu'il convient de neutraliser? L'absence de réponse unifiée à cette question, nourrie peut-être du manque de confiance dans la première option, de l'échec de la deuxième au lendemain de la révolution de 2019 et des insuffisances manifestes de la troisième, explique que le débat sur les armes se transforme à chaque fois en interrogation sur la nature de l'État et les modalités de sa reconstruction ou de sa restauration. Tout cela conduit à la dimension la plus complexe du problème: la dimension régionale. La réalité montre que la décision sur les armes au Liban n'a jamais été une décision purement libanaise. Les liens organiques entre le Hezbollah et l'Iran, l'articulation du dossier des armes avec les arrangements du cessez-le-feu avec Israël, sa transformation en composante de la négociation américano-iranienne — autant de facteurs qui ont placé cette décision hors de portée de l'État libanais, réduit au rôle de négociateur supplétif, sans maîtrise des enjeux et sans réelle capacité d'action. Apparaît alors le paradoxe d'un cercle vicieux, où la souveraineté devient une responsabilité sans outils: le Liban est appelé à exécuter une décision souveraine, alors même qu'une large part des conditions de sa réussite se définit en dehors de ses frontières. Ce qui aggrave encore la contradiction présente, c'est la pression internationale croissante exercée sur le Liban pour qu'il prenne des mesures intérieures, face à la capacité limitée de la communauté internationale à imposer les conditions de stabilité régionale nécessaires au succès de ces mêmes mesures. Il convient ici de souligner le blocage de l'horizon régional. Le pari sur le découplage entre le Hezbollah et l'Iran, deux acteurs soumis à des pressions militaires et sécuritaires sans précédent, demeure incertain, voire plus improbable encore qu'auparavant. Car dans les moments de siège existentiel, les réseaux et les relais alliés tendent à se resserrer les uns sur les autres plutôt qu'à se désagréger. La logique de la «pression maximale» peut en effet aboutir à deux résultats contradictoires: soit pousser le Hezb vers un repli tactique, s'il perçoit que son environnement se dérobe sous lui, cherchant alors à préserver ce qui lui reste de ses acquis et à épargner à sa base des coûts intérieurs plus lourds ; soit le pousser à un raidissement accentué, parce qu'il voit dans les armes la dernière garantie de sa survie politique, organisationnelle et psychologique, ainsi qu'une carte de négociation supplémentaire pour son mandant originel. Les armes deviennent alors bien davantage qu'un simple outil militaire, se muant en mécanisme de survie politique, psychologique et organisationnelle. Cela fragilise encore davantage l'approche libanaise officielle, qui exige du Hezb qu'il réduise son influence au moment précis où il ressent que cette influence est ce qui le préserve d'une soumission totale. Au cœur de cette impasse se trouve la réalité de l'État libanais lui-même. Car l'État à qui l'on demande de monopoliser les armes souffre d'une fragilité financière sans précédent, d'une faiblesse institutionnelle profonde, de fractures politiques internes et de contraintes sécuritaires majeures. L'économie tarde à se relever, les institutions peinent à retrouver la confiance des citoyens, et la capacité à gérer les crises demeure limitée. À quoi s'ajoutent les pressions économiques, sociales et sécuritaires sans précédent que génère le déplacement massif des populations du Liban-Sud: avec des chiffres atteignant huit cent mille personnes et au-delà, ce déplacement déborde largement le cadre humanitaire pour exercer une pression directe sur les équilibres locaux, les services, les loyers, les ressources municipales et des réseaux de solidarité déjà fragiles. Les démons des divisions passées Les rapports font état du risque que la persistance de ce déplacement, faute d'un soutien suffisant, n'ouvre la voie aux tensions et à une politisation de la question de l'accueil. On commence d'ailleurs à percevoir comment cette friction peut se transformer, dans un pays politiquement et confessionnellement divisé, en combustible d'une tension latente profonde, surtout lorsque les déplacés se trouvent associés à des choix militaires que les communautés d'accueil n'ont pas décidés. Quant à l'armée libanaise, censée être l'outil d'exécution de cette décision, elle agit avec une prudence extrême. Elle réussit, relativement, à s'établir au sud du Litani dans le cadre de règles posées par le Hezb et ses parrains régionaux malgré les pertes douloureuses que ce déploiement entraîna, et a annonéé en janvier 2026 tenir la zone sur le plan opérationnel. Mais la transition vers le nord du Litani a démontré que la situation y est fondamentalement différente, puisqu'elle touche aux équilibres intérieurs. Cette prudence traduit, au-delà des seules limites de capacités militaires, une conscience profonde que tout affrontement intérieur d'ampleur risquerait de menacer la cohésion de l'institution elle-même, ravivant la mémoire des fractures antérieures de la guerre civile. La posture peut paraître passive de l'extérieur ; elle relève en réalité d'une stratégie de survie institutionnelle, et de la conscience que tout pas inconsidéré risquerait de briser la dernière institution nationale qui conserve encore un minimum de cohésion. Cette prudence s'accroît encore au regard de la fragilité financière, judiciaire et sécuritaire de l'État, car même à supposer qu'une décision politique résolue existe, son exécution supposerait des appareils capables de déploiement, de contrôle, d'enquête, de saisie, de démantèlement, de surveillance et de protection des populations, auxquels s'ajouteraient des capacités judiciaires et administratives permettant de gérer les répercussions. Or la réalité montre que les institutions, dans leur ensemble, sont épuisées par l'effondrement financier depuis 2019 et s'efforcent péniblement de maintenir un minimum de fonctionnement à travers des arrangements précaires pour assurer le paiement des salaires et les services de base, grâce à un financement extérieur demeuré insuffisant. À cela s'ajoute la faiblesse structurelle de la position de l'État, gouvernement et présidence confondus. Il ne dispose ni de cartes de pression, ni d'alliances décisives, ni de garanties sécuritaires, étant perçu comme un tiers non souverain dans les négociations. Même lorsque l'État exige un cessez-le-feu complet comme préalable à tout dialogue, la limite de son influence transparaît: il ne possède pas les leviers qui rendraient cette condition contraignante pour quelque partie que ce soit, incapable qu'il est de dissuader Israël tout autant que de faire pression sur le Hezbollah. L’Etat souffre d’une marge de manoeuvre très étroite Les données récentes ont d'ailleurs montré que la France elle-même a estimé déraisonnable d'exiger du Liban qu'il désarme le Hezbollah pendant qu'Israël continue de le bombarder et que le parti se prête à l'atermoiement. Cela indique qu'une partie des capitales occidentales commence à reconnaître l'écart entre les attentes imposées à l'État libanais et sa capacité effective. Mais cette reconnaissance ne se traduit pas nécessairement par une protection politique du Liban ; elle risque de n'être qu'un constat d'impuissance sans lendemain. Ainsi le Liban se trouve-t-il face à une équation implacable: sommé de prendre de grandes décisions souveraines sans avoir le poids de négociation qui lui permettrait d'en imposer le rythme ou les priorités, et sans la capacité réelle de contenir les choix et la cadence du Hezb, dont les liens avec la dynamique régionale sont devenus plus étroits que jamais. En tout état de cause, il ne dispose pas des outils politiques, économiques ou militaires nécessaires pour mettre en œuvre ces décisions ou en circonscrire les répercussions. En définitive, l'État libanais vit une situation sans précédent de carence de leviers, internes comme externes. Il fait face simultanément à une occupation et à une agression continues, à des pressions régionales croissantes, à un effondrement économique et social persistant, à une fragilité sécuritaire grandissante et à une marge de manœuvre internationale étroite. Le véritable péril que le Liban affronte aujourd'hui tient ainsi moins aux armes elles-mêmes qu'à l'absence quasi totale d'une vision et d'une stratégie nationale réaliste qui précisent le point de départ de la trajectoire, les conditions de l'arrêt de l'agression et du dépôt des armes, le calendrier de chacune des étapes, leur coût respectif et les garanties susceptibles d'empêcher une escalade de l'agression ou une explosion des armes entre les mains d'un État défaillant. Car ce qu'il y a de plus dangereux serait de persévérer dans la politique de temporisation, de laisser filer le temps et d'avancer sans trajectoire, puisque tergiverser finit par devenir en soi plus périlleux que décider.

Déclarations contradictoires sur le «nouveau régime» en Iran évoqué par Trump

Une fois de plus, l’opinion publique et les populations du Levant, et du Moyen-Orient en général, sont confrontés à une cascade de déclarations et d’indiscrétions contradictoires filtrées aux médias, concernant l’évolution de la guerre déclenchée le 28 février dans la région. Le président Donald Trump a ainsi réaffirmé en ce mercredi 1 er avril l’existence à Téhéran d’un «nouveau régime», indiquant que le «président de ce nouveau pouvoir vient de nous demander un cessez-le-feu ». « Nous nous prononcerons sur l’opportunité de ce cessez-le-feu lorsque le détroit d’Ormuz sera rouvert à la libre circulation maritime, a déclaré le président Trump. A défaut, nous continuerons à bombarder les infrastructures de manière à ramener l’Iran à l’âge pierre ». Les propos optimistes du chef de la Maison Blanche sur l’attitude positive du « président du nouveau régime iranien » qui a émergé en Iran « et qui s’avère être plus intelligent que ses prédécesseurs » ont été toutefois démentis par les sources officielles à Téhéran. Un communiqué attribué au ministère iranien des Affaires étrangères a ainsi catégoriquement démenti toute demande de cessez-le-feu qui aurait été présentée au président Trump. De son côté, le vice-président du Parlement iranien a affirmé que « le détroit d’Ormuz restera fermé, et aucune négociation ne se déroule à ce sujet ». Ces positions contradictoires soulèvent plusieurs interrogations: le président Trump affiche-t-il un optimisme mesuré afin de faire assumer au régime iranien la responsabilité d’une prochaine escalade dans les opérations militaires, qui prendrait la forme d’un débarquement ou d’opérations de commando ponctuelles et bien ciblées? Existe-t-il réellement un « nouveau régime plus cartésien » qui aurait émergé à Téhéran? Le pouvoir en place à Téhéran est-il sérieusement ébranlé par un clivage profond entre une aile pragmatique et un courant radical représenté par les Pasdaran ? Seuls les faits tangibles et les développements au niveau des opérations militaires apporteront des fragments de réponses à ces interrogations. Il reste que certains paramètres sont loin d’accréditer la thèse de l’émergence d’un « nouveau régime à Téhéran », comme le démontrent la répression sauvage visant les opposants iraniens et les exécutions de prisonniers politiques qui se poursuivent sans répit. En outre, de nouveaux renforts américains ont été acheminés dans la région, notamment plusieurs milliers de Marines et de parachutistes, ce qui tend à mettre en évidence le fait que le climat général au niveau des véritables décideurs en Iran demeure largement belliqueux. Les opérations militaires En tout état de cause, les raids, les bombardements (par des unités navales) et les tirs de missiles se sont poursuivis mercredi à grande échelle. L’aviation américaine et israélienne a repris ses raids intensifs dans les zones de Téhéran et d’Ispahan, ciblant les infrastructures stratégiques, militaires et industrielles. En fin d’après-midi, mercredi, des informations, non confirmées, faisaient même état de l’entrée en action les gros bombardiers américains B-52. Dans la nuit de mardi à mercredi, une importante attaque israélienne, par la mer, a atteint un convoi de voitures dans la banlieue de Jnah, un quartier peu visé par les raids d’habitude. Le bilan de cette frappe est particulièrement lourd, non moins de sept tués et plus de 25 blessés selon le dernier bilan du ministère de la Santé. L’identité de la personne visée n’a été communiquée qu’à la mi-journée par l’armée israélienne, précisant qu’il s’agit de Youssef Hachem, un haut cadre du Hezbollah, responsable du front du Sud et du lancement de roquettes et de drones vers le nord d’Israël. Le Hezbollah n’a confirmé l’information que plusieurs heures plus tard. Ce combattant chevronné, qui a une quarantaine d’années d’activités miliciennes à son actif dans les rangs du parti de Dieu, a joué un rôle essentiel dans la restructuration de la branche armée du parti, suite à la débâcle de 2024. Le Hezbollah a par ailleurs annoncé la mort d’un autre de ses cadres, Mohammad Baqer al-Naboulsi, dans la même frappe. Il s’agit probablement de l’autre « combattant de haut rang » dans la milice pro-iranienne, que l’armée israélienne annonce avoir tué dans le même convoi. L’autre assassinat du jour (en rapport avec le Liban), annoncé par l’armée israélienne sur son compte X mercredi, est celui de « Mahdi Vafaei, chef de la branche d'ingénierie du Corps libanais de la Force Qods dans la région de Mahallat, en Iran ». « Vafaei a réalisé des projets souterrains (les tunnels) au Liban et en Syrie, dirigeant les efforts visant à mettre en place et à gérer des sites d'infrastructures terroristes souterraines pour le Hezbollah et le régime d'Assad », l’ancien régime de Damas ayant chuté en décembre 2024, indique un communiqué israélien. Tsahal a revendiqué une autre frappe au sud de Beyrouth, dans la localité de Khaldé, à l’aube, qui a fait deux morts et trois blessés. Le quartier de Hadeth dans la banlieue-sud de la capitale a également été visé par de puissantes frappes à l’aube du mercredi. Entre-temps, au Liban-Sud, les combats font toujours rage et les avancées israéliennes se poursuivent, alors que l’armée israélienne et le ministre de la Défense, Israel Katz, continuent de menacer le Liban d’une occupation à plus large échelle. Sur le terrain, les seuls villages encore non entièrement évacués, principalement chrétiens, sont plus que jamais en proie à la guerre suite au « redéploiement » de l’armée libanaise, critiquée pour avoir effectué un retrait face aux avancées israéliennes et pour avoir abandonné les habitants qui résistent dans leurs villages. En réponse à ces critiques mercredi, l’armée libanaise a expliqué que son repositionnement visait à éviter tout encerclement et isolement de ses voies d’approvisionnement, assurant qu’elle maintenait des patrouilles dans les villages concernés. Une mesure qui pourrait rassurer des populations vivant dans une angoisse grandissante, coupées du monde extérieur. Communiqué européen sur la FINUL D’un autre côté, le ciblage de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) continue de provoquer des vagues au niveau des pays européens, qui contribuent aux Casques bleus. Un communiqué de l’Union européenne « condamne fortement les récentes attaques contre les contingents de la FINUL, ayant fait inexplicablement des victimes dans les rangs des soldats de la paix ». Le communiqué appelle au calme, exprime sa solidarité avec le Liban et fait assumer au Hezbollah la responsabilité de cette nouvelle guerre. Pour sa part, la ministre déléguée auprès de la ministre des Armées et des Anciens combattants Alice Rufo s’est rendue au Liban pour « exprimer sa solidarité et son appui à la souveraineté libanaise ». Elle a également témoigné de « la solidarité de la France envers les militaires indonésiens de la FINUL, qui ont perdu trois des leurs lors d’attaques survenues les 29 et 30 mars 2026 ». Aucune mention de l’identité de l’attaquant, l’armée israélienne. De Khamenei à Qassem Et c’est dans ce climat tendu autant sur les fronts libanais et iranien qu’un communiqué attribué au Guide suprême iranien, Mojtaba Khamenei, invisible depuis le début du conflit, réaffirme l’appui de la République islamique au Hezbollah et à son secrétaire général, Naïm Qassem, lequel est tout aussi invisible que le premier puisqu’il a préféré communiquer ces deux derniers discours par écrit. En pleine avancée israélienne au Liban-Sud, et sur fond d’un bilan de plus de 1300 morts depuis le début de ce conflit ouvert pour venger la mort de son père - pour reprendre les termes du Hezbollah - Mojtaba Khamenei a félicité le parti de Qassem pour son action, l’assurant du soutien continu de l’Iran et lui demandant de continuer à tenir en échec les plans israéliens. D’autres alliés de l’Iran, les Houthis du Yémen, s’impliquent de plus en plus dans la guerre, et ont annoncé mercredi des lancers de missiles en coordination avec l’Iran et le Hezbollah, contre Israël. Selon les secours israéliens, 14 blessés sont tombés mercredi dans la région de Tel Aviv. Un développement grave a été enregistré en Irak, en rapport avec un autre allié iranien, le Hezbollah irakien : une journaliste américaine, Shelly Kittleson, a été enlevée par ce groupe à Bagdad, ce qui a été confirmé par le secrétariat d’Etat américain, par la voix de Dylan Johnston, vice-secrétaire d’Etat, sur son compte X. En Iran Au niveau du front iranien, les frappes israélo-américaines se poursuivent, atteignant, ces dernières heures, plusieurs sites de production sidérurgique. De fortes explosions au secoué Téhéran dans la nuit, et il s’est avéré qu’une d’elles a visé les environs de l’ancien siège de l’ambassade américaine dans la capitale iranienne. Un lieu hautement symbolique pour les Américains et les Iraniens : c’est là qu’a eu lieu la prise d’otage de 1979, au lendemain de la révolution iranienne. L’ambassade, qui n’a jamais rouvert ses portes, était devenue un musée de la révolution. Il y a deux jours, le président américain Donald Trump jurait qu’il « vengerait tout ce que les gardiens de la Révolution ont fait subir aux Marines et aux ressortissants américains durant 47 ans ». C’est dans ce contexte que les relations s’enveniment encore plus entre les Etats-Unis et leurs alliés européens, qui refusent toujours d’entrer dans une guerre « qui n’est pas la leur », comme l’a encore répété mercredi le Premier ministre britannique Keir Starmer. Selon des propos repris par l’AFP, Donald Trump a tonné que « si la France ou un autre pays voudrait avoir son pétrole ou son gaz, qu’il l’achète aux Etats-Unis ou qu’il aille tout droit au détroit d'Ormuz (...) pour s’en procurer ». De son côté, l’Union européenne a appelé l’Iran à « garantir la liberté de navigation » dans le détroit, à un moment où Téhéran parle d’imposer un droit de passage aux navires.

La guerre sans pitié laisse derrière elle des vies muettes

Chaque guerre apporte son lot de laissés-pour-compte. Mais il est une catégorie dont on parle peu, ou mal: les animaux. Dans un Liban où l’abandon est déjà légion, la guerre ne fait qu’aggraver une situation rendue précaire par des années de crise économique. À la détresse humaine s’ajoute ainsi une souffrance silencieuse, invisible, qui ne trouve que rarement sa place dans le récit collectif. Ce phénomène met aussi en lumière une fracture plus profonde. Car abandonner un animal en temps de guerre n’est pas toujours un geste de cruauté assumée, mais parfois celui d’un effondrement. Lorsque tout manque – nourriture, médicaments, abri – la hiérarchie des urgences s’impose avec brutalité. L’animal devient alors, dans l’esprit de certains, un poids supplémentaire. Car l’animal, pour beaucoup, reste accessoire. Un compagnon que l’on adopte parfois sur un coup de tête, comme un objet dont on se lasse. Et lorsque l’urgence impose la fuite, certains prennent la route en abandonnant derrière eux ce qui, soudain, semble ne plus avoir de valeur. Chiens, chats, mais aussi oiseaux ou animaux plus rares, se retrouvent livrés à eux-mêmes, sans défense, dans des environnements devenus hostiles. Cette réalité ne surgit pas de nulle part. Elle s’inscrit dans un contexte où la protection animale, bien que théoriquement encadrée par des lois, reste largement défaillante. Faute de volonté politique et de moyens, les infractions se multiplient: trafic d’animaux sauvages, maltraitance, massacre d’oiseaux migrateurs, pêche à la dynamite. Toute une chaîne de violences banalisées, souvent reléguées au second plan, comme si elles étaient moins graves parce qu’elles ne concernent pas directement l’homme. Pourtant, c’est précisément cette chaîne qui garantit l’équilibre dont dépend aussi sa propre survie. Des sauvetages complexes Dans ce paysage dégradé, ceux qui paient le prix fort sont évidemment les plus vulnérables. Les associations, déjà fragilisées par la crise financière, peinent à maintenir leurs activités. À l’image de Beta ou Animals Lebanon, mais aussi de nombreux collectifs et bénévoles anonymes, elles continuent malgré tout, souvent à bout de ressources. Leur engagement relève parfois de l’urgence absolue: intervenir sous les décombres, répondre à des appels de détresse, risquer leur vie pour sauver un animal coincé, blessé, oublié. Mais les obstacles sont nombreux et ne cessent de s’accumuler. Les sauvetages deviennent plus complexes dans un contexte d’insécurité permanente. Les adoptions à l’étranger, longtemps une issue possible, se raréfient. Les coûts de transport ont explosé, notamment depuis que seule la MEA fréquente l’aéroport international Rafic Hariri, rendant chaque transfert presque inaccessible. À cela s’ajoute une fatigue générale, celle des bénévoles, des donateurs, d’un système qui fonctionne désormais à flux tendu. Il y a aussi une autre réalité, plus nuancée, souvent passée sous silence. Celle de ceux qui refusent d’abandonner. Des familles déplacées qui s’entassent dans des appartements surpeuplés, parfois avec plusieurs générations sous le même toit, et qui tentent malgré tout de garder leurs animaux auprès d’elles. Mais cette cohabitation forcée n’est pas sans tensions. Entre contraintes d’espace, peur, et parfois réticences liées à des convictions religieuses – notamment vis-à-vis des chiens –, la présence animale devient un sujet de friction supplémentaire dans un quotidien déjà saturé. Certes, des images circulent, presque rassurantes: un chat dans une cage sous une tente improvisée, un chien serré contre son maître sur un matelas posé à même le sol. Elles témoignent d’un attachement réel, d’un refus d’abandonner coûte que coûte. Mais ces images, aussi touchantes soient-elles, ne doivent pas masquer l’ampleur du phénomène. Car pour chaque animal sauvé ou protégé, combien sont laissés au bord des routes, errants, affamés, condamnés à survivre dans l’indifférence? L’abandon des animaux en temps de guerre n’est pas un simple dommage collatéral. Il révèle, en creux, notre rapport au vivant, à la responsabilité, à ce que nous choisissons de considérer comme essentiel – ou non – lorsque tout vacille. Et peut-être est-ce là que se joue l’essentiel: dans cette capacité, même au cœur du chaos, à ne pas renoncer entièrement à ce qui nous relie au reste du monde vivant. Entre l’Italie qui accorde un congé payé pour s’occuper d’un animal blessé ou malade et l’Espagne qui adopte une loi qui reconnaît les animaux de compagnie comme des «êtres vivants doués de sensibilité» plutôt que comme de simples objets ou des biens – en somme des membres de la famille – et la France qui est censée avancer sur ce terrain, mais qui mène une campagne de publicité incitant à devenir chasseur, on peut convenir que la marge est large et que le Liban peut se féliciter des petits pas qu’il accomplit.

Quand la victoire devient du bruit
Par
Jad Akhawi
Publié

Dans les grandes crises, les affrontements ne se cantonnent pas au seul terrain militaire. Ils s'étendent ainsi à un autre champ, tout aussi décisif, celui du récit. Dans la situation libanaise actuelle, le comportement du Hezbollah se démarque par une intensification de ses menaces internes et une saturation de l'espace médiatique avec un flot de communiqués pouvant atteindre des dizaines par jour. Or ce phénomène mérite une lecture attentive, loin de toute réaction émotionnelle, pour en comprendre les ressorts, les objectifs et les répercussions. Ce qui frappe d'emblée, c'est le volume inédit de communiqués évoquant des «opérations d'exception» et des «exploits héroïques» au sud du pays. Ce rythme soutenu ne peut s'expliquer par les seuls faits militaires. Il relève de ce que l'on appelle la «gestion du moral». Les guerres modernes ne se mènent pas uniquement avec des armes, mais aussi par l'image, l'information et l'impression. Aussi, lorsqu'un acteur se sent sous pression, militairement ou politiquement, il a recours à l'amplification de ses succès pour préserver la cohésion de son environnement et empêcher le doute d'y pénétrer. Consolider le front intérieur Le Hezbollah fait face aujourd'hui à des défis internes sans précédent. Sa base sociale souffre de retombées économiques sévères et des conséquences directes de la guerre dans ses zones d'influence, au Liban-Sud comme en banlieue sud de Beyrouth et dans la Békaa. Dans ce contexte, élever le registre du discours mobilisateur devient une nécessité pour maintenir l'adhésion populaire. Dans ce cadre, l'abondance de communiqués ne relève pas de la simple transmission d'informations, mais constitue un message permanent adressé au public : «Nous sommes forts, nous tenons l'initiative, les sacrifices ont un sens.» Ce type de discours vise à contenir l'érosion de la légitimité interne, à l'heure où les questions se multiplient, au sein même de cette base, sur le coût et l'utilité de la confrontation. Lorsque les pertes s'alourdissent ou que le cercle des préjudices s'élargit, il devient aussitôt impératif de produire un récit parallèle qui justifie et recadre la réalité. Combler le fossé entre le discours et le réel Dans bien des cas, plus l'amplification médiatique est grande, plus elle révèle un écart entre le discours et les faits. Il ne s'ensuit pas nécessairement que tous les communiqués soient inexacts, mais le déluge de détails quotidiens et les exploits répétés peuvent être une tentative de combler un vide, voire de masquer la portée limitée de l'action sur le cours du conflit. C'est là qu'intervient le facteur psychologique avec force : la répétition des «victoires» génère un sentiment cumulatif de puissance, même lorsque la réalité du terrain est plus complexe. Cette méthode est bien connue dans la littérature des guerres. La saturation médiatique y sert à noyer le récepteur et à l'empêcher de vérifier ou de recouper. La dissuasion par le bruit L'une des fonctions de cette escalade rhétorique consiste à construire une dissuasion psychologique, non seulement à l'égard de l'ennemi extérieur, mais aussi envers l'intérieur libanais. En intensifiant ses menaces et en se présentant comme une force en permanence présente et prête, le Hezbollah envoie un double message: aux adversaires du dehors, qu'il demeure capable de prendre l'initiative ; à ses adversaires du dedans, que toute tentative de l'affronter politiquement ou à l'échelle de la rue sera coûteuse. Cela explique parfois le ton des communiqués internes, qui vont au-delà de la description des combats jusqu'à la menace directe ou indirecte. Il s'agit là d'une tentative de tracer des lignes rouges internes, dans une phase où le Hezbollah sent que sa position n'est plus aussi imprenable qu'auparavant. Gérer les contradictions politiques Au-delà de l'appareil militaire, le Hezbollah est un acteur politique central au Liban. Il fait face aujourd'hui à une équation difficile: d'un côté, il entend préserver son rôle de «résistant» ; de l'autre, il subit une pression croissante, interne et externe, pour que les armes reviennent à l'État, d'autant qu'il se trouve désormais considéré comme opérant en dehors de la légalité. Dans ce contexte, l'escalade médiatique devient un instrument pour ajourner le débat de fond. Plutôt que d'affronter directement la question de ses armes et de son rôle, le Hezbollah détourne l'attention vers la «grande bataille» au Liban-Sud et attise la hantise du nouveau régime syrien. L'abondance de communiqués contribue à redéfinir les priorités du débat public, de sorte que la guerre reste au premier plan, et non la discussion interne. Influencer l'opinion arabe et internationale Le public visé par ces communiqués ne se limite pas à l'intérieur libanais. La dimension régionale et internationale est évidente. Le Hezbollah cherche à accréditer l'image d'un acteur qui demeure influent dans le conflit avec Israël, en dépit de toutes les transformations. En amplifiant ses opérations, il tente de recouvrer sa place dans la conscience arabe en tant que force de confrontation, à un moment où cette image s'est ternie aux yeux d'une partie de l'opinion. Ce discours vise également à alourdir le coût de toute escalade contre lui, en suggérant sa capacité à élargir le cercle de la confrontation. Même si cela ne se concrétise pas, il suffit que cette éventualité demeure présente dans les calculs des autres. La logique de la mobilisation permanente Depuis sa fondation, le Hezbollah repose sur un modèle de «mobilisation perpétuelle» : l'état d'urgence n'y est pas une circonstance exceptionnelle, mais un état quasi permanent. Dans ce modèle, la production médiatique intensive fait partie intégrante de la structure organisationnelle, et ne constitue pas une simple réaction circonstancielle. Mais ce mode de fonctionnement, lorsqu'il est poussé à l'excès, perd progressivement sa crédibilité. L'abus des déclarations peut produire l'effet inverse: au lieu de renforcer la confiance, il sème le doute, en particulier chez un public plus large, en dehors de la base partisane. Les risques induits Cette escalade rhétorique comporte des dangers sérieux. L'érosion de la crédibilité survient lorsque le récit ne coïncide plus avec ce que les gens voient ou entendent d'autres sources. La multiplication des menaces risque d'aggraver les fractures et les ressentiments. Plus le plafond du discours s'élève, plus tout recul devient difficile, réduisant d'autant la marge de manœuvre politique. Un discours radical peut enfin être invoqué comme prétexte à une escalade en retour, exposant le Liban à des risques supplémentaires. Ce que cela signifie pour le Liban Le Liban traverse aujourd'hui un moment de grande fragilité, où se croisent la crise économique, la tension sécuritaire et la fracture politique. Dans un tel contexte, le pays a besoin d'un discours qui apaise les crispations plutôt qu'il ne les attise, et d'une transparence qui rebâtisse la confiance entre l'État et la société. Or ce que l'on observe est l'inverse: un surplus de discours, une pénurie de confiance. C'est ce qui fait du comportement médiatique du Hezbollah une composante de la crise, et non son simple reflet. Il apparaît clairement que l'intensification des menaces et la saturation de l'espace public par les communiqués ne relèvent pas du hasard. Elles traduisent une stratégie fondée sur la gestion du moral, le raffermissement des rangs et la construction d'une dissuasion psychologique, face à des défis croissants sur les plans interne et externe. Mais cette stratégie, si elle peut s'avérer efficace à court terme au sein d'un environnement déterminé, porte en elle des risques sérieux à moyen et long terme, tant pour le Hezbollah lui-même que pour le Liban dans son ensemble. En définitive, la vérité la plus importante demeure que la puissance de tout acteur ne se mesure pas seulement à ce qu'il dit, mais au degré d'accord entre ses paroles et la réalité. À une époque où les sources d'information se multiplient, préserver sa crédibilité reste le défi le plus grand et l'épreuve la plus redoutable.

Le troublant testament de Ghassibé Keyrouz, bras droit de Nicolas Kluiters s.j. (3/3)

La fête de Saint-Joseph (19 mars), patron de l’Université qui porte son nom, a ramené à la mémoire de son nouveau recteur, François Boëdec s.j., le souvenir d’Alban de Jerphanion, premier martyr jésuite de l’interminable guerre qui a éclaté en 1975 au Liban, et dont un nouvel épisode, qu’on espère être le dernier, s’est ouvert début mars. Cinq autres martyrs de cette guerre sont tombés après le père de Jerphanion. En signe d’hommage, et avec la parution d’une nouvelle biographie consacrée à l’une de leurs figures les plus saintes, celle du prêtre néerlandais Nicolas Kluiters, dont le procès en béatification est engagé, nous présentons ici cet ouvrage, qui comprend des détails inédits sur les motivations de ceux qui ont tué le père Nicolas. Nous dégageons par la même occasion le sens général du don qu’il a fait au Liban, pour que notre patrie demeure un modèle de «liberté et de pluralisme» pour l’Orient et l’Occident, à l’heure même où une nation militarisée menace de l’amputer d’une partie essentielle de son territoire portant le souvenir du passage du Christ. L’offrande d’amour de Nicolas Kluiters s.j. se conformait aussi, curieusement, à celle d’un ami séminariste, Ghassibé Keyrouz, un jeune de Nabha, le village d’à côté. De dix ans son cadet, Ghassibé avait fait preuve de grands talents de catéchiste, et Nicolas l’avait pris sous son aile, accompagnant son parcours vers le sacerdoce. Ghassibé fut tué en 1975, à l’époque de Noël, alors qu’il se rendait chez lui pour passer les fêtes avec sa mère et sa sœur. La veille, sur une prémonition mystérieuse, il avait rédigé et laissé sur sa table de travail, dans la chambre qu’il occupait au collège de Notre-Dame de Jamhour, une lettre-testament dans laquelle, pressentant qu’il était possible qu’il soit enlevé et tué, il pardonnait d’avance à ses assassins. Cette sublime lettre a fait le tour du monde. En voici l’essentiel: «Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit: «Quand j’ai commencé à écrire ce testament, on aurait dit que c’était une autre personne qui parlait à ma place. Tout le monde, ces temps-ci, Libanais et résidents au Liban, est en danger. Comme je suis l’un d’entre eux, je me vois kidnappé et tué sur la route qui mène à mon village de Nabha. Et si cette intuition se vérifie, je laisse un mot à ma famille, aux gens de mon village et à mon pays. Je dis à ma mère et à mes sœurs en toute assurance: ne soyez pas tristes ou, au moins, ne pleurez pas et ne vous lamentez pas exagérément; cette absence, en effet, si longue soit-elle, est courte: nous nous retrouverons, c’est sûr, nous nous retrouverons dans la demeure éternelle du ciel; là est la joie, et la tristesse si nous sommes séparés. Mais n’ayez pas peur: la miséricorde de Dieu nous réunira tous ensemble. «J’ai une seule demande à vous faire: pardonnez de tout votre cœur à ceux qui m’ont tué, demandez avec moi que mon sang, même si c’est celui d’un pécheur, serve de rachat ( fidya) pour le péché du Liban; qu’il soit mêlé à celui de toutes les victimes qui sont tombées, de tous bords et de toute confession religieuse, offert comme prix de la paix, de l’amour et de l’entente qui ont disparu de ce pays et même du monde entier. Que ma mort apprenne aux hommes la charité; que Dieu vous console, prenne soin de vous, vous aide dans la vie: n’ayez pas peur; je ne regrette absolument pas ce monde. Ce qui me chagrine c’est que vous allez être tristes. Priez, priez, priez et aimez vos ennemis. «Et à mon pays, je dis: ‘Les habitants de la maison peuvent avoir des avis différents; ils ne se haïssent pas; ils peuvent se fâcher entre eux, mais sans devenir des adversaires; se disputer, mais sans s’entretuer. Souvenez-vous des jours d’entente et de charité; laissez tomber ceux de la colère et du désaccord. Ensemble nous avons mangé, bu, travaillé, ensemble nous avons élevé notre prière vers le Dieu unique, ensemble il nous faut mourir. Mon père était l’associé d’un métouali (chiite) que j’appelais ‘Oncle Hussein’; j’aimais bien l’appeler ainsi; ils restèrent associés soixante-quinze ans durant, sans rompre leur contrat, ni faire de comptes. Rappelez-vous: il arrive souvent qu’on ne puisse emprunter 100 livres à son propre frère; et il suffit d’aller trouver quelqu’un du village, qu’il soit métouali, maronite, sunnite ou druze, et il vous tire d’embarras. Cela, tout le monde le sait, mais c’est le péché qui nous aveugle. Chacun doit revenir à la prière selon sa croyance et sa conscience pour que Dieu supprime la colère et que les plans des grands de ce monde soient réduits en poussière sur le sol de ce pays qui n’est pas obligé de payer de son sang leurs machinations...’ «Au ciel, je ne serai pas en repos tant que durera cette situation au Liban! «Faites de mes funérailles un jour d’ordination, non d’enterrement ou de tristesse. «Pour ma sépulture, que le père Boutros célèbre la messe, sans assistance nombreuse de prêtres ni faire-part officiel. Et si Abou-Khalil pouvait faire mon cercueil de quelques vieilles caisses, je m’en trouverais fort bien. Pas de repas d’enterrement. Que les gens me pardonnent... sans tirs ni coups de feu; en effet, je suis poussière; mais la force de Dieu va me faire participer à la vie divine. C’est comme cela qu’il faut faire. «Les gens vont parler, mais ça ne doit pas avoir d’importance pour vous. Si seulement ils avaient un peu de pitié, ils ne s’entretueraient pas et ne laisseraient pas les loups être meilleurs que nous... Comme ils se trompent!» Un olivier arrosé de sang Nicolas souffrit de la mort violente de Ghassibé Keyrouz, qui se produisit alors qu’il se trouvait momentanément en Europe. Sa mort préfigurerait la sienne et celle de cinq autres jésuites en mission au Liban. Selon Christian Taoutel, conservateur des archives de l’USJ et directeur de son département d’histoire, la guerre civile a coûté aussi la vie au père Louis Dumas, qui assurait la messe du matin et qui fut abattu par un franc-tireur le 25 octobre 1975, ainsi qu’au père Michel Allard, fauché le 15 janvier 1976 par un obus qui dévasta sa chambre, au père Alban de Jerphanion, kidnappé et assassiné en mars 1976 alors qu’il accompagnait un visiteur à l’aéroport, au père Finnegan, un jésuite américain, touché le 26 février 1984 par un obus alors qu’il se rendait de la résidence jésuite à Achrafieh à l’Hôtel-Dieu de France pour y célébrer la messe. Le père Finnegan aimait être aux côtés des patients. Même sous les bombes, il insistait pour visiter les malades dans leurs chambres et accompagner leurs douleurs. La guerre coûta également la vie au père André Masse, directeur du campus de l’Université Saint-Joseph à Saïda, abattu le 24 septembre 1987 par deux individus qui s’étaient introduits à son bureau ouvert à tous. Le père Joseph Nassar s.j., qui avait retrouvé le corps d’André baignant dans son sang, lava le sol après les premiers secours et arrosa du mélange d’eau et de sang un olivier qu’il avait planté. Sans chercher à faire face à la dictature syrienne ou à la pensée unique islamiste, alors qu’Israël occupait une partie du Liban, le père Kluiters, en apôtre de Jésus, du développement, de la diversité, continua de circuler librement dans la Békaa, indifférent à sa sécurité, refusant la réclusion à Barqa et tout isolement qui déformerait le message de Jésus et le rendrait exclusif. Il n’était pas au service des chrétiens du Liban, mais de leur «vivre-ensemble». Cela lui valut d’être considéré comme un espion de Samir Geaagea et éliminé d’une terre qui ne devait plus être «modèle de liberté et de pluralisme pour l’Orient et l’Occident», mais univers pénitentiaire, prison de la pensée et modèle d’intolérance. Sa mort fit de Nicolas Kluiters le champion d’une kénose dont parlera le provincial des Jésuites, le père Dany Younès, lors d’une cérémonie d’hommage au père André Masse, tombé deux ans plus tard. En écho aux paroles du Christ, «ma vie, personne ne me la ravit, mais je la donne de moi-même», Dany Younès avait affirmé que «le père André Masse s’est dessaisi de sa vie pour servir un pays en guerre». «André, avait-il ajouté, n’est pas venu mourir au Liban. Oui, son option lui a coûté sa vie. Mais cette option représente une valeur fondamentale à la Compagnie de Jésus, comme à l’Université Saint-Joseph. L’éducation est toujours une sorte d’émancipation, une entreprise de paix au sein d’une société en guerre. Faire mémoire d’André Masse aujourd’hui nous pousse à nourrir la même passion qui l’habitait, la passion pour l’humanité qui dénonce les structures d’oppression.» Non, ni André Masse, ni Nicolas Kluiters, ni aucun de ceux de la Compagnie de Jésus tombés du fait de la guerre, ne sont «venus mourir au Liban». C’est même tout le contraire. Ils sont venus transmettre la vie. Ils sont venus pour que les Libanais, tous les Libanais, sans distinction de religion, «aient la vie et l’aient en abondance». Il faut le dire avec insistance, à l’heure où une nation guerrière menace d’amputer le Liban d’une partie sanctifiée par le passage du Christ, et qui lui est encore plus chère que la Vallée sainte, les Cèdres, le Château de la mer, le Temple de Baalbeck et le palais de Beiteddine réunis. Lire sur le même sujet: – «Mort pour que vive le Liban», l’ultime sacrifice de Nicolas Kluiters s.j. – Le martyre, au Liban, de Nicolas Kluiters s.j., face au Mal