

La fête de Saint-Joseph (19 mars), patron de l’Université qui porte son nom, a ramené à la mémoire de son nouveau recteur, François Boëdec s.j., le souvenir d’Alban de Jerphanion, premier martyr jésuite de l’interminable guerre qui a éclaté en 1975 au Liban, et dont un nouvel épisode, qu’on espère être le dernier, s’est ouvert début mars. Cinq autres martyrs de cette guerre sont tombés après le père de Jerphanion. En signe d’hommage, et avec la parution d’une nouvelle biographie consacrée à l’une de leurs figures les plus saintes, celle du prêtre néerlandais Nicolas Kluiters, dont le procès en béatification est engagé, nous présentons ici cet ouvrage, qui comprend des détails inédits sur les motivations de ceux qui ont tué le père Nicolas. Nous dégageons par la même occasion le sens général du don qu’il a fait au Liban, pour que notre patrie demeure un modèle de «liberté et de pluralisme» pour l’Orient et l’Occident, à l’heure même où une nation militarisée menace de l’amputer d’une partie essentielle de son territoire portant le souvenir du passage du Christ.
La greffe d’un Néerlandais pure souche sur un milieu libanais n’a pas été sans efforts. Il a fallu à cette fin une dose substantielle d’adaptation et de renoncement. Doué pour les arts, Nicolas Kluiters se destinait à la peinture avant de se découvrir une âme d’apôtre. Finesse de goût contre rudesse de l’environnement humain, le contraste est total.
Par ailleurs, il renonçait consciemment à un Occident dont très probablement ses nouveaux paroissiens idolâtraient les réalisations, les richesses et… les mirages. Dans son journal, souligne son biographe, on a retrouvé ces lignes: «Je suis convaincu que la culture occidentale est en pleine décadence dans tous les domaines de son expression. Ses réalisations et connaissances scientifiques sont un gaspillage pratique de forces et d’énergie. (…) La grandeur actuelle de l’Occident est fondée sur la suprématie militaire et économique et pas du tout sur la grandeur spirituelle.»
Ses convictions, il fallait les communiquer à des hommes et des femmes qui le perçurent à la fois comme un «intrus» – sa prononciation de l’arabe fut d’abord incompréhensible –, et comme un frère. Il s’assombrissait, par exemple, à cause du barrage de la langue, de voir des prêtres maronites administrer les sacrements à des personnes sensées être ses paroissiens. Vocation apostolique et résistances sociales se faisaient la guerre dans son cœur.
En outre, son apostolat le mettait en contact avec un cléricalisme pour lequel il ressentait, par moments, «une profonde répugnance». Au point que, quelques mois avant son martyre, il souhaita se mettre au service des milieux plus pauvres et songea au Soudan, estimant qu’il n’était plus utile à Barqa. Mais le père Peter-Hans Kolvenbach pensa, au contraire, que les religieuses des Saint-Cœurs avaient encore besoin de sa présence. La priorité fut accordée à la consolidation de son travail, malgré le danger. Il reprit donc sa mission.
Torturé et assassiné
Droit, direct, parfois impulsif – il lui arriva de gifler des élèves en classe, avant de se corriger – le père Nicolas s’imposa à Barqa comme une indispensable autorité, tant en matière spirituelle que civile. Mais il ne faut pas croire que la vie du père Nicolas Kluiters fut aride comme le chardon du Liban, ou qu’il ait été un stoïcien qui s’ignore. Cet homme sensible sut se faire des amis et s’attira comme tout homme ordinaire des regards admiratifs dont il se garda pudiquement. Il devint même très populaire. C’est ce qui lui coûta la vie. «Voyez comme le monde le suit», ont pu dire ses ennemis. Il fut considéré comme «indésirable» aux yeux des forces syriennes et chiites (en plein essor) qui souhaitaient «vider la Békaa de ses chrétiens», selon son biographe. On chercha l’occasion de l’éliminer. Il en fut même averti directement par un ou deux soldats syriens qu’il prit en autostop.
Le 14 mars 1985, l’occasion se présenta. Après une visite dans la région de Hermel où il célébra la messe pour un groupe de religieuses, pressé de retourner à Barqa, il emprunta la route qui traversait les deux villages mixtes de Nabha et Qaddâm, qu’il déconseillait en général à ses visiteurs. C’est sur cette route qu’il tomba dans une embuscade et fut arrêté, torturé et assassiné. Le lecteur de la biographie en sera surpris, même 40 ans après le crime. Après des journées de recherche, son corps, en état de décomposition avancée, fut remonté d’un gouffre de la région où il avait été descendu mort, mais les mains liées, à l’aide d’une corde. Le médecin-légiste fixa la mort au 14 mars, jour de sa disparition. Ses funérailles furent célébrées le 3 avril 1985 au couvent des pères jésuites à Taanayel. Sa dépouille repose dans le cimetière du couvent.
L’enfer à l’œuvre
Le sadisme dont firent preuve ses tortionnaires et assassins suffit à prouver que les hommes n’avaient pas été les seuls à l’œuvre, mais que l’enfer s’y était mis. Dans son travail pastoral, le père Nicolas avait lui-même discerné par moments des anomalies qu’il attribua à des «esprits impurs». Il raconte par exemple qu’un jour, au cours d’un baptême, la vitre d’une fenêtre ouverte par un brusque coup de vent, s’était brisée «lorsqu’il avait ordonné d’expulser le Satan».
À deux ou trois reprises dans sa vie, le père Nicolas avait ressenti une angoisse diffuse en se sentant comme englouti dans un gouffre. Il n’est plus là pour le dire, mais le fait que son corps ait été remonté d’un gouffre, n’est probablement pas un détail insignifiant. Toute vie chrétienne a sa part de combat spirituel contre l’Adversaire, son agonie, son jardin des Oliviers.
Nous possédons à ce sujet un extraordinaire témoignage du grand reporter de guerre français, Jean-Claude Guillebaud. Dans son ouvrage Comment je suis redevenu chrétien, ce dernier raconte comment, en couvrant la guerre du Liban, il fut confronté «à la question du Mal» (écrit pas lui avec un M majuscule), à cause du «cortège funèbre des massacres», accompagnant le conflit. Pour lui, ces massacres étaient le signe d’une «jubilation barbare qui ne relevait pas de la seule passion idéologique ou religieuse».
Officiellement, le corps du père Kluiters fut formellement identifié par son dentiste, le Dr Sleïman Khnaisser, qui le reconnut aux soins dentaires qu’il lui avait administrés à la mâchoire inférieure. Le médecin-légiste affirma qu’il n’avait jamais vu, de sa carrière, un corps «si affreusement traité». À part les coups, il parla d’étranglement et d’égorgement. L’acharnement de ses tortionnaires sur le corps du père Nicolas Kluiters, est un éclatant exemple du genre d’horreurs démoniaques ayant marqué la guerre civile du Liban.
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