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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
L'Essentiel de la semaine
Portrait de l'auteur
Par LevantTime .
Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
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«Mort pour que vive le Liban», l’ultime sacrifice de Nicolas Kluiters s.j. (1/3)

La fête de Saint-Joseph (19 mars), patron de l’Université qui porte son nom, a ramené à la mémoire de son nouveau recteur, François Boëdec s.j., le souvenir d’Alban de Jerphanion, premier martyr jésuite de l’interminable guerre qui a éclaté en 1975 au Liban, et dont un nouvel épisode, qu’on espère être le dernier, s’est ouvert début mars. Cinq autres martyrs de cette guerre sont tombés après le père de Jerphanion. En signe d’hommage, et avec la parution d’une nouvelle biographie consacrée à l’une de leurs figures les plus saintes, celle du prêtre néerlandais Nicolas Kluiters, dont le procès en béatification est engagé, nous présentons ici cet ouvrage, qui comprend des détails inédits sur les motivations de ceux qui ont tué le père Nicolas. Nous dégageons par la même occasion le sens général du don qu’il a fait au Liban, pour que notre patrie demeure un modèle de «liberté et de pluralisme» pour l’Orient et l’Occident, à l’heure même où une nation militarisée menace de l’amputer d’une partie essentielle de son territoire portant le souvenir du passage du Christ. Exalté comme une terre de sainteté, le Liban est aussi un pays où, hélas, les prêtres sont tués. Le nouveau recteur de l’Université Saint-Joseph, le père François Boëdec, a évoqué cette année (2026) dans le discours annuel sur l’état et l’avenir de l’Université la figure de l’un des premiers « martyrs » jésuites de la guerre civile: le père Alban de Jerphanion, haineusement abattu par un groupe d’hommes armés le 14 mars 1976, au croisement de l’église Mar Mikhaël, alors qu’il se rendait à l’aéroport pour y déposer un voyageur. Les paroles du nouveau recteur ouvrent la voie à l’évocation du souvenir de cinq autres Jésuites « morts pour que vive le Liban », en particulier du prêtre néerlandais Nicolas Kluiters, dont le procès en béatification est en cours. Une biographie documentée a été consacrée à ce prêtre modèle par l’essayiste, romancière et journaliste Carole Dagher (Passion pour une terre délaissée, Lessius). Un complément à cet ouvrage, L’art de la réconciliation dans un Liban déchiré, vient de paraître, aux éditions Dar el-Machrek. Il est écrit par Francis Berkemeijer s.j., un compatriote et un contemporain du prêtre assassiné. Ce nouvel ouvrage apporte des précisions sur les circonstances de la passion et de la mort violente de celui que l’on considère comme « un artiste de la réconciliation » ; un homme qui parvint, à force de travail, de tact, d’oubli de soi et de persévérance, à développer Barqa, un village maronite oublié de la Béqaa, au point que ses habitants n’ont plus senti le besoin de le quitter. Car le plus grand exploit du Père Nicolas Kluiters est incontestablement d’avoir obtenu la réconciliation de deux familles de Barqa qui ne se parlaient plus. Révélés pour la première fois dans ce livre, les détails sur sa fin violente attestent de la courageuse et sainte mort à 45 ans d’un homme de Dieu, au terme d’indicibles souffrances ; ils révèlent aussi jusqu’où pouvaient aller la myopie, le cynisme et la cruauté de la dictature syrienne des Assad, dont les services de renseignement ne sont pas étrangers à sa mort. Les chrétiens, le véritable défi «Le miracle de ma vocation à Barqa, c’est que j’ai pu vivre comment des villageois qui luttaient entre eux sont devenus des hommes travaillant ensemble», écrit Nicolas dans son journal. « A Barqa, il n’y a pas un foyer où ne trône une photo du Père Nicolas », assure l’auteur de la nouvelle biographie, responsable des archives de la compagnie. « Je crois que la réconciliation des familles de Barqa est son plus grand miracle », ajoute-t-il. « Pour Nicolas, les tensions entre chrétiens et musulmans n’étaient pas le plus grand défi. Le véritable défi était surtout les vendettas entre les clans chrétiens, où l’on en arrivait souvent à des querelles de sang et où les membres des familles vivant dans le même village ne voulaient plus avoir de contact les uns avec les autres », explique encore le biographe. Ces différends éclataient en particulier quand des mariages « par enlèvement » ( khatifé ) se produisaient, précise le Père Berkmeijer. Signes probables d’une évolution des mentalités vers la liberté de choix des conjoints, la génération des aînés pouvaient opposer à ces unions une rigidité de conduite absolue qui conduisait à la rupture totale entre familles, et parfois à des actes de vengeance. On dit qu’il est plus facile de plier une barre de fer à mains nues que de changer des cœurs. Ce changement fut le miracle qui se réalisa à Barqa grâce au Père Nicolas. L’un de ses moyens était tout simplement le contact personnel. Il fit merveille avec un groupe de Palestiniens qui bloquaient la construction d’une chapelle dédiée à saint Charbel, près de pâturages de montagne où les chevriers de Barqa se rendaient en été. Les Palestiniens finirent par aider au coulage du toit. Une région «abandonnée» Arrivé au Liban en 1966, le Père Nicolas exerça son apostolat dans la partie nord de la plaine centrale de la Béqaa, une région principalement agricole qui, malgré la richesse de son sol, restait pauvre et négligée. Le nouveau venu dut affronter la pauvreté spirituelle, culturelle et matérielle de son environnement rural. A Barqa, où son service pastoral se concentrait, deux clans d’une même famille maronite coexistaient sans se parler, se rendant à la messe du dimanche, dans deux églises distinctes, situées aux deux extrémités du village. Dans cet environnement tribal, la loi de la vendetta était toujours en vigueur, et l’offense ne se « lavait » que dans le sang. C’est à cette société chrétienne fruste qu’il accorda l’essentiel de son énergie, vivant plusieurs années sans maison, partageant la vie des habitants, mangeant et dormant chez eux. En authentique néerlandais, cet homme droit de tempérament dut s’habituer « au flou libanais ». Barqa n’était pas son seul souci. Il se déplaçait beaucoup dans la région, assurant des catéchèses, des soirées évangéliques, des baptêmes, des sessions de formation à la première communion et des messes. Autour de l’archipel de villages maronites dispersés aux pieds du Mont-Liban (versant oriental), tous les villages étaient chiites ou « mixtes ». Abandonnés à eux-mêmes, placés dans une situation minoritaire, exposés aux tensions de la guerre et aux risques des déplacements hors de leur région, tous les habitants ne songeaient qu’à l’émigration. Nicolas apprit très vite que le choix était clair : soit donner aux habitants les moyens de survivre, soit se résoudre à leur départ. Mais à ses yeux, il n’y avait pas à choisir : il se lança à corps perdu dans le développement du village. A cette fin, il décrocha même un diplôme d’assistant social de l’Ecole libanaise de formation sociale, aujourd’hui rattachée à l’Université Saint-Joseph. Construction d'une route et de canalisations En quelques années, il réussit à construire, avec la collaboration active des habitants, une route menant aux terres agricoles au-dessus du village ; là, il fit construire des rigoles en béton pour irriguer les arbres fruitiers - un substitut à la culture du haschich. Il réussit à faire construire une école complémentaire au centre du village, rapprochant ainsi ses deux parties en conflit, et obtint l'arrivée de religieuses de la Congrégation des Saints-Cœurs pour s'en occuper. Sur le même site, grâce à l'Ordre de Malte, un dispensaire fut ouvert. Il put enfin mettre en place un atelier de couture en collaboration avec une usine de Beyrouth qui en assurait le matériau, créant ainsi du travail pour les femmes du village. Aimer les hommes pour l’amour de Dieu ne vient pas tout seul. Pour le monde, le désintéressement n’existe pas. Pour un chrétien, le désintéressement est la seule vertu qui permet de surmonter l’ingratitude avec laquelle un travail est parfois accueilli. Les composantes de cette sainteté du travail social du P. Nicolas n’ont pas encore été dégagées assez clairement pour être offertes en exemple. Disons qu’elle comprennent d’abord le professionnalisme dans l’exécution des tâches. Le développement durable n’avait pas de secrets pour Nicolas Kluiters. Mais c’était un homme méthodique qui « haïssait l’improvisation », dit le Père Berkmeijer. Elle comprenait aussi l’esprit de partenariat entre les familles de Barqa ou entre les familles et le clergé. Enfin, elle comprenait la non-discrimination absolue entre les bénéficiaires des projets accomplis. Tous les villages entourant Barqa profitèrent de son dispensaire. Elle comprenait enfin l’amour de la pauvreté, la fraternité des pauvres. « C’est de la bouche des pauvres », dit son journal, que le Seigneur lui parlait le plus directement. » Prochain article: Le martyre, au Liban, de Nicolas Kluiters s.j., face au Mal (2/3)

La condition palestinienne... Les «Arabes de l’intérieur»

Ma grand-mère Aïcha vit le jour dans la dernière décennie du XIXe siècle, à l’heure même où le mouvement sioniste mondial prenait naissance. Ses deux premiers fils naquirent avant la Grande Guerre et pendant elle ; après l’armistice vinrent sa fille et son dernier garçon. Un an avant la défaite de juin 1967, on la trouvait chaque matin au sérail de Saïda, heureuse d’avoir obtenu de la Croix-Rouge internationale l’autorisation de rendre visite à son fils aîné Toufic, devenu israélien sans avoir jamais quitté Acre. Ce sésame ne suffisait pourtant pas à lui seul. Pour que cet événement exceptionnel dans une vie comme la sienne devînt possible, il lui fallait produire en sus une demande d’invitation émanant de sa fille Maryam la Jordanienne, établie à Naplouse en Cisjordanie, sous souveraineté hachémite. Or cette demande de visite familiale ne valait rien auprès de la Sûreté générale libanaise sans un laissez-passer spécial qu’elle avait obtenu de son fils réfugié à Damas, où celui-ci avait trouvé du travail, un toit, et s’était finalement ancré. Quand Aïcha, en sa septième décennie, reçut enfin la dernière pièce du dossier, elle dit qu’il fallait fêter ça. Elle fit ses bagages dans son petit sac pour ce voyage de Saïda à Damas, puis Amman, puis Naplouse, afin d’arriver avant l’heure convenue. Le jour du rendez-vous, elle prit la route depuis Naplouse vers Jérusalem-Est, accompagnée de Maryam et de tous les membres de la famille qui purent se libérer, un trajet court, sans permis cette fois. Elle pria d’abord à Al-Aqsa, puis se rendit avec les siens jusqu’aux barbelés à l’ouest de la ville, où elle retrouva son fils et sa famille du matin jusqu’à midi, sans franchir le point de séparation. En fin de journée, elle repartit sans hâte vers Naplouse. Il lui restait à passer deux jours à Amman chez les fils de ma tante pour serrer ses petits-enfants dans ses bras, puis quelques jours à Damas où s’était établie la majeure partie de sa famille dispersée, avant de rentrer à Saïda où vivait son fils cadet, qui travaillait à Beyrouth dans une fabrique de papier sur le corniche du Nahr, dans ce quartier qui allait devenir Beyrouth-Est. Il y mourut quand un obus s’abattit sur l’usine, que le papier s’embrasa et qu’il quitta la vie avec lui. Mais la vieille femme ne le pleura pas, car elle l’avait précédé dans son adieu au voyage de misère, dans son lit, loin de toute guerre civile. « Les Arabes de l’intérieur » Ce nom désigne les Palestiniens qui, pour des raisons diverses, ne quittèrent pas leurs villes et villages au moment où ceux-ci devinrent israéliens, à l’instant de la proclamation d’indépendance du 15 mai 1948, que nous appelons la Nakba. La ligne de démarcation que ma grand-mère avait rejointe porte le nom de Ligne verte, et j’ignore pourquoi on l’appela ainsi. Des hommes comme mon oncle Toufic reçurent le nom d’«Arabes de l’intérieur» '(Arab el-dakhil), ou d’«Arabes de derrière la Ligne verte», tandis que le gouvernement de David Ben Gourion les désignait comme les «Arabes d’Israël», à l’heure même où la radio Voix des Arabes et celle de Damas les appelaient «Arabes des terres occupées». Les gouvernements israéliens successifs rebaptisèrent ensuite ces populations selon leurs appartenances religieuses ou ethniques, parlant de «Druzes d’Israël», de «Bédouins d’Israël», de «Musulmans», de «Chrétiens d’Israël», de «Circassiens d’Israël», ou encore des «minorités en Israël». Toutes ces appellations, quelles qu’elles fussent, procédaient d’une même logique d’effacement et de négation de l’identité palestinienne. Car ces hommes et ces femmes constituaient le peuple autochtone, celui qui n’avait pas quitté sa terre un seul instant, et que le gouvernement de Ben Gourion contraignit pourtant au déplacement intérieur une fois la guerre de Palestine achevée et l’État d’Israël consolidé par les accords d’armistice avec les États voisins. Ce fut alors une découverte embarrassante pour les nouvelles autorités, qui se trouvèrent à devoir administrer quelque 156 000 habitants originels du pays dans leur jeune démocratie. Lorsque l’armée israélienne s’emparait des grandes villes, elle en chassait les habitants par la force, comme à Jaffa d’où quelque 71 000 personnes prirent la fuite ou furent expulsées avant que quelque 400 résidents soient regroupés dans le quartier d’Al-Ajami ; à Haïfa, 75 000 personnes furent chassées par voie terrestre et maritime, et environ 3 200 résidents restants rassemblés dans le quartier de Wadi Nisnas. Le schéma se répéta dans les villes, les bourgades et les villages. C’est ce qui amena le Premier ministre à émettre des directives qualifiant les Palestiniens demeurés sur place de cinquième colonne, danger sécuritaire pour l’État naissant et bombe démographique qu’il fallait neutraliser. Le gouvernement ordonna leur placement sous régime militaire, à la discrétion de l’armée, en vertu des lois d’urgence britanniques de 1946. Sur cette période, le docteur Yaïr Baumel apporte un éclairage précieux dans une conférence intitulée «Motivations et contraintes de la politique de gouvernement militaire». «Les autorités israéliennes, écrit-il, adoptèrent, au cours de la première décennie du régime militaire, une politique de transfert à l’égard des citoyens arabes, qui atteignit son paroxysme lors du massacre de Kafr Qasim, le 29 octobre 1956 [...]. Ce n’est qu’au cours de la décennie suivante que la politique de l’État hébreu changea de cap, lorsqu’il apparut que le transfert n’était plus ni réaliste ni faisable [...] et que s’amorça l’encerclement des citoyens arabes et leur mise à l’écart [...] au titre de menace pour la sécurité de l’État.¹» Il ajoute que le premier Premier ministre israélien ordonna que le calendrier hébreu ne figure que sur les cartes d’identité des citoyens juifs, afin de distinguer visuellement les citoyens arabes² ; que les Arabes furent exclus de la planification des projets touchant à leur propre vie et que l’émergence d’un capital arabe fut délibérément entravée³ ; et qu’on s’empressa d’empêcher la tentative du président du conseil municipal de Kafr Yasif, Yanni Yanni, de créer une association des présidents des collectivités locales arabes, au début des années soixante.⁴ Le recrutement des Druzes La communauté druze de Palestine traversait une situation économique désastreuse, marquée par une pauvreté profonde, dans les années qui suivirent la proclamation de l’État d’Israël. Le gouvernement israélien y vit une ouverture et exerça une pression constante pour contraindre la communauté à composer avec lui, en l’utilisant comme levier dans ses relations avec les Druzes de Syrie et du Liban. C’est en travaillant sur les archives israéliennes que le professeur Qays Firro mit à nu ces mécanismes, dans des articles présentés lors de la même journée d’étude à Nazareth. Il y établit que le ministre de la Défense Moshe Dayan convoqua les chefs druzes en 1954, dans la localité de Nesher, et leur proposa le service militaire comme débouché économique susceptible de les sortir de leur crise.⁵ L’invitation s’étendit également à la communauté circassienne. Pour éviter toute intégration au sein de l’armée israélienne, on créa l’«Unité des minorités», dont les effectifs ne dépassèrent jamais quelques centaines d’hommes. Fait révélateur, cette unité relevait du ministère des Affaires étrangères et non de la Défense. Pour le professeur Qays, il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait là d’une unité à vocation propagandiste et politique, destinée à arracher la communauté à ses racines, à son arabité et à son identité palestinienne, en la soumettant et en lui fermant tout chemin de retour. Dans le même temps, le mouvement nationaliste Al-Ard fut pourchassé jusqu’à son éradication, et les journalistes et militants qui avaient continué à exercer individuellement après la Nakba se trouvèrent progressivement réduits au silence. La politique d’encadrement, de fragmentation et de soumission forcée suivait ainsi son cours. La fin du régime militaire Pendant deux décennies, les gouvernements israéliens pratiquèrent l’exclusion totale de la minorité palestinienne des appareils et institutions de l’État. La nationalité israélienne avait certes été octroyée, mais elle demeurait vidée de sa substance, ces populations restant dans les faits sous la tutelle de la police et des services de renseignement. Pour prévenir leur constitution en groupe national autochtone porteur de droits, on les dispersa, on les divisa, on alimenta les identités communautaires secondaires et on attisa les antagonismes entre composantes religieuses, confessionnelles, tribales et familiales, afin de briser toute confiance collective. Des restrictions à la liberté de mouvement et de propriété leur furent imposées, ainsi que des déplacements internes de leurs terres et de leurs maisons vers des lieux assignés par la police et les renseignements. Cet état de choses dura jusqu’à la guerre de juin 1967, au cours de laquelle l’armée israélienne s’empara de la Cisjordanie, de la bande de Gaza, du Sinaï et du plateau du Golan. Cette nouvelle expansion rendit caduque la gestion par l’état d’urgence, et les lois d’exception furent levées fin 1968, mettant ainsi fin au régime militaire. La condition des Palestiniens de l’intérieur entra alors dans une nouvelle phase. Reconnus désormais comme citoyens, ils bénéficièrent d’un statut juridique rénové leur ouvrant le droit de vote et d’éligibilité, l’accès au marché du travail dans ses différents secteurs, ainsi que les services publics d’éducation, de santé et de protection sociale. Sur les plans économique et social, le changement fut réel et notable par rapport à la décennie précédente. L’écart de revenu entre Palestiniens et Juifs n’a cependant toujours pas été comblé. Les infrastructures des villes, bourgades et villages palestiniens accusent un retard persistant, et les restrictions pesant sur l’expansion urbaine demeurent sévères. De cette évolution surgirent de nouveaux défis pour la minorité palestinienne, liés à la terre, à la démographie, à l’éducation et à l’emploi, mais aussi des questions plus profondes touchant à l’identité et à l’appartenance, la nationalité israélienne leur étant imposée alors qu’ils constituent le peuple autochtone du pays. Une partie d’entre eux a tranché en assumant pleinement cette nationalité, mais la majorité continue de se considérer comme partie intégrante du peuple palestinien, tout en étant citoyenne d’un État qui occupe une autre fraction de ce même peuple. Ces contradictions ont engendré des élites capables d’une pensée profonde et moderne sur des questions que d’autres préfèrent éluder. La criminalité organisée Des gangs armés prolifèrent dans les villes de Lod, Ramle, Nazareth et Oum al-Fahm, recrutant de jeunes sans-emploi et exploitant les situations de marginalisation, de désespoir et d’abattement. En 2024, le nombre de victimes de ces organisations criminelles atteignit 235 morts, en majorité de jeunes hommes. En 2025, le bilan s’alourdit à 252, et les enquêtes ne parvinrent à identifier des responsables que dans moins de 15 % des cas. Les services de sécurité israéliens se retrouvèrent dès lors accusés tantôt de tolérer le phénomène, tantôt de l’alimenter délibérément en se désintéressant de son élucidation. La colère populaire atteignit un seuil critique au sein de la société palestinienne et déborda en manifestations massives dans les villes et villages endeuillés. Ce mouvement de protestation se transforma l’année dernière en pression sur les forces politiques palestiniennes pour qu’elles présentent un front unifié aux élections de la vingt-cinquième Knesset. Cette pression parvint à forcer un accord sur ce qui fut appelé la «Liste commune», réunissant le Mouvement arabe pour le changement du docteur Ahmad al-Tibi, le Front démocratique pour la paix et l’égalité d’Ayman Odeh, le Parti du Rassemblement national démocratique de Sami Abu Shehadeh, et la Liste arabe unifiée islamiste de Mansour Abbas. L’alliance ne tint pas : les listes se présentèrent séparément et n’obtinrent que 10 sièges contre 15 auparavant, enregistrant leur plus cinglant revers à la Knesset. Pendant ce temps, la criminalité organisée continuait sa progression et fit 66 victimes en trois mois, dont quatre femmes et trois adolescents. Les Palestiniens d’Israël récoltèrent ainsi les fruits amers de leurs divisions politiques. Le bloc islamiste de Mansour Abbas avait choisi de s’allier aux partis sionistes et religieux et de participer aux gouvernements, le bloc de gauche communiste poursuivait sa ligne d’opposition et de revendication, le bloc du Rassemblement démocratique avait fait de la lutte contre l’«israélisation» son étendard, et le Mouvement arabe pour le changement restait davantage tourné vers le soutien à ses frères de Cisjordanie et de Gaza. La singularité du bloc islamiste dans son ralliement aux droites israéliennes n’exonère pourtant pas les trois blocs laïcs de leur responsabilité dans cet échec. Leur incapacité à s’unir a amplifié les pertes en sièges et approfondi la marginalisation politique et sociale d’une minorité déjà fragilisée, impuissante face aux enjeux structurels qui la traversent et incapable d’endiguer une criminalité organisée que patronne, dans l’ombre, une bienveillance d’État. Notes 1, 2, 3, 4 — Site Mada : https://www.madarcenter.org/ 5 — Op.cit.

Malgré le sursis de Trump, un élargissement du conflit

La semaine qui vient de s’écouler, la quatrième depuis le début du conflit entre Israël et les Etats-Unis d’une part, et l’Iran d’autre part, aura brouillé encore plus les pistes concernant une éventuelle sortie de crise. L’état réel du régime iranien reste une énigme, notamment au regard d’une déclaration mystérieuse du président américain Donald Trump en fin de semaine, estimant qu’« un changement de régime aurait effectivement déjà eu lieu », et alors que le sort du Guide suprême Mojtaba Khamenei demeure inconnu. Le président américain a contribué, par ses multiples déclarations, à rendre encore plus opaque le paysage, même s’il continue à jouer la carte de la confiance et que ses collaborateurs et lui assurent de manière répétée que la fin du conflit est une affaire de semaines. Il a beaucoup été question de négociations cette semaine : celle-ci a commencé par un sursis de cinq jours accordé par Trump aux Iraniens après un week-end de menaces contre leurs infrastructures énergétiques : le délai de vendredi n’était pas encore arrivé qu’une prorogation de ce délai était annoncée, jusqu’au 6 avril. Entre-temps, une liste de 15 exigences américaines à l’adresse des Iraniens était dévoilée dans des médias crédibles, comportant principalement des conditions sur la fin des programmes iraniens de développement nucléaire et de missiles balistiques, et l’arrêt de l’appui aux proxys de Téhéran dans la région, tels que le Hezbollah libanais, le Hached al-Chaabi irakien ou les houthis yéménites. Les Iraniens ont répondu par une liste de six points portant notamment sur la condition d’un cessez-le-feu préalable aux négociations et l’obtention de garanties quant à un arrêt total de la guerre. Malgré les multiples démentis iraniens concernant des pourparlers qui seraient en cours, des efforts déployés par le médiateur pressenti, le Pakistan, et d’autres médiateurs, tels que l’Egypte, sont rapportés dans les médias, ce qui expliquerait le nouveau sursis américain. Il reste que le rythme de la guerre n’a pas diminué. Les frappes israélo-américaines se sont poursuivies avec force contre les infrastructures du régime iranien : en fin de semaine, des avions israéliens ont bombardé des sites nucléaires. D’un autre côté, la perspective d’une intervention militaire terrestre américaine se précise également, et des plans sur la prise d’îles iraniennes sont évoqués également dans les médias. Des experts ukrainiens Un nouvel allié dans la guerre contre l’Iran s’est joint aux efforts : le président ukrainien Volodymyr Zelensky a ainsi dépêché des experts spécialisés dans l’interception de drones en Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis. De son côté, la partie iranienne ne donne pas de signes visibles d’essoufflement dans ses attaques contre les pays du Golfe tout comme contre Israël. De plus, les Gardiens de la révolution, qui semblent occuper une place de plus en plus centrale dans le régime, ont pris cette semaine des mesures pour fermer totalement le détroit d’Ormuz afin d’impacter plus durablement l’économie mondiale par la hausse des prix du pétrole. En bref, la guerre semble connaître une expansion, non seulement dans l’intensité des frappes, mais géographiquement. Le territoire irakien est plus fréquemment visé par des frappes, et les milices pro-iraniennes y sont de plus en plus actives. L’ambassade des Etats-Unis à Bagdad est régulièrement visée et l’a été une nouvelle fois ce week-end. Toutefois, le développement le plus dramatique de cette semaine aura été l’entrée en guerre d’un allié de l’Iran, resté silencieux jusque-là, les Houthis du Yémen. Tard vendredi, ils ont annoncé que si les frappes se poursuivaient en Iran, ils ouvriraient le front de leur côté, menaçant même de fermer un autre détroit crucial, celui de Bab el-Mendeb, et de paralyser la navigation au niveau de la Mer rouge, comme ils l’ont déjà fait lors du conflit à Gaza et au Liban en 2024. En effet, tôt samedi, les premiers missiles yéménites se dirigeaient vers le sud d’Israël. L’intervention de la milice yéménite pro-iranienne à ce moment précis viendrait renforcer les efforts des Gardiens de la révolution pour maintenir la pression économique, parallèlement à l’étau qui se resserre contre l’intérieur iranien. Répercussions économiques et G7 Cette carte iranienne des rebelles houthis est jouée à un moment où les répercussions économiques de la fermeture du détroit d’Ormuz s’aggravent. Le baril du pétrole a dépassé les 100 dollars, les populations et les secteurs économiques du monde entier en ressentent déjà les effets. Cette question a été au centre de la réunion des ministres des Affaires étrangères du G7 en France cette semaine. Le communiqué officiel de cette réunion a insisté sur la nécessité d’arrêter les tirs contre les civils et d’œuvrer à rouvrir le détroit d’Ormuz. Dans les coulisses, le secrétaire d’Etat américain Marco Rubio, qui effectuait là son premier déplacement à l’étranger depuis le début de la guerre, le 28 février, a été interrogé par ses homologues sur les perspectives du conflit. Il avait lui-même dit aux journalistes qu’il allait les exhorter à participer aux efforts de réouverture d’Ormuz. La guerre contre le régime iranien a suscité ces derniers jours une tension dans le camp occidental: le refus européen de s’y impliquer est une source de mécontentement pour le président américain, qui a insinué, lors d’une déclaration en fin de semaine, que son pays pourrait ne plus se tenir aux côtés des pays de l’Alliance atlantique après la fin du conflit… Incursion israélienne au Liban-Sud à partir du Golan Parallèlement, la situation au Liban se complique de jour en jour. Les avancées israéliennes au Liban-Sud se précisent, avec des informations confirmées sur une infiltration israélienne de plusieurs kilomètres en territoire libanais et un début d’occupation de plusieurs points stratégiques. La grande nouveauté de dimanche matin sur ce plan est l’infiltration de soldats israéliens au Sud à partir du Golan, plus précisément du Mont Hermon, un territoire occupé par les Israéliens en 2024. Ce développement militaire vise de toute évidence à encercler encore plus les miliciens du Hezbollah au Liban-Sud, en prolongement d’opérations menées par l’armée israélienne dans des régions comme Khiam, Bint Jbeil ou Naqoura. Entre-temps, ce conflit devient de plus en plus sanglant au Liban, où la barre des 1100 tués civils a été dépassé cette semaine. Le Hezbollah ne communique toujours pas sur ses pertes en vies humaines mais l’armée israélienne parle de centaines de tués (non moins de 800), sans compter des miliciens capturés et emmenés en Israël. Elle a aussi communiqué sur des tués et des blessés dans ses rangs. Un mystérieux épisode a eu lieu cette semaine dans le ciel d’une région jusque-là épargnée, celle du Kesrouan, au nord de Beyrouth. Mardi, de fortes explosions ont été entendues au-dessus de Jounieh, chef-lieu du caza, avec des débris tombés sur des domiciles sans faire de victimes. Seule certitude, le missile est iranien, mais d’où a-t-il été lancé et quelle était sa destination finale ? L’option la plus plausible est qu’il a été détruit au-dessus du Kesrouan par un missile intercepteur, probablement tiré depuis la mer. Parmi les destinations possibles évoquées, l’ambassade des Etats-Unis à Awkar, ou bien l’aéroport de Hamate, au nord du Liban, où se trouve une présence américaine. « Congrès pour le salut du Liban » à Meerab Le développement le plus important cette semaine au Liban aura été purement politique. La décision prise mardi, 24 mars, par l’Etat libanais de retirer l’accréditation de l’ambassadeur d’Iran Mohammad Reza Shibani et de l’expulser du territoire, tout en rappelant le chef de la mission diplomatique libanaise à Téhéran. Shibani avait été nommé à la mi-février et n’avait pas encore présenté ses lettres de créance au président de la République. La décision, annoncée par le ministère des Affaires étrangères sur base de concertations avec le président de la République et le Premier ministre, est due aux ingérences iraniennes dans les affaires libanaises, qui ont mené notamment à cette nouvelle guerre enclenchée le 2 mars par la milice pro-iranienne, dont l’activité militaire a été rendue illégale par une décision du gouvernement prise le 2 mars. Sans surprise, cette décision a provoqué l’ire du duo chiite, Amal et le Hezbollah, dont les ministres n’ont pas participé à la dernière réunion du conseil des ministres jeudi. A partir de ce dimanche 29 mars, l’ambassadeur est persona non grata au Liban et pourrait même être arrêté par n’importe quel agent de sécurité. Les Iraniens et leurs alliés libanais choisiront-ils la confrontation en prônant le maintien de ce « diplomate » au Liban ? Cela semble être le cas. Mais les partis chiites ont prouvé que malgré leur position en flèche dans cette affaire, ils ne souhaitaient pas l’implosion du gouvernement. Côté iranien, pas de réaction explicite, mais certains signes à décrypter. Vendredi, au lendemain du conseil des ministres libanais, le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi a appelé le président du Parlement (et chef d’Amal) Nabih Berry, pour « exprimer sa solidarité avec le Liban contre l’agression israélienne ». On n’en sait pas plus sur la teneur de l’entretien téléphonique entre les deux hommes. Le même jour, les Gardiens de la révolution ont publié un étrange document sur leur compte Telegram, une notice nécrologique de six « diplomates » iraniens assassinés par Israël au cours d’un raid, dont quatre tués en même temps dans une chambre d’hôtel à Beyrouth… La notice les présente revêtus d’un costume militaire indiquant leur grade au sein du corps des Gardiens! L’autre développement politique important de cette semaine a été la tenue de larges assises politiques au quartier général des Forces libanaises, à Meerab, dans le Kesrouan. Y ont participé de nombreuses personnalités chrétiennes des FL et des Kataëb, des indépendants ainsi que des personnalités sunnites et chiites connues pour leur opposition au Hezbollah. Les principaux points du communiqué publié à l’issue de ces assises portent sur la demande de création d’un tribunal spécial qui serait chargé de juger les responsables ayant entrainé le Liban dans la guerre contre le gré de l’Etat et de l’écrasante majorité des Libanais, ainsi que la réclamation, à l’Iran, d’indemnités en compensation des pertes subies durant cette guerre. En marge de cette rencontre, le président des FL a déclaré au média libanais en ligne « Houna Loubnane » qu’«aucun budget puisé du Trésor libanais ne sera déboursé pour financer les conséquences de cette guerre, tant au niveau des déplacés que de la reconstruction », du fait que ceux qui ont provoqué ce nouveau conflit armé, sans consulter personne, doivent, eux, en assumer les retombées financières, et non pas l’Etat qui a été placé devant le fait accompli sur ce plan.

Sous les perruques poudrées
Par
Yasmina Comair
Publié

Du 18 février au 5 juillet 2026, le Musée des Arts Décoratifs présente « Une journée au XVIII e siècle, chronique d’un hôtel particulier », une traversée immersive dans une demeure aristocratique parisienne des années 1780, à la veille de la Révolution française. Du lever au coucher, tout y est affaire de vie réglée au rythme de l’horloge. Cette exposition se laisse humer comme un parfum aujourd’hui disparu, petit miracle de cet art de vivre des Lumières où chacune des 550 pièces qui parsèment le parcours raconte une seule et même histoire: celle d’un temps révolu dont l’esthétique raffinée a promu Paris au rang de capitale européenne de la mode et des arts… un titre qui lui reste aujourd’hui rarement contesté. Le Lever: une intimité offerte Derrière les façades de l’hôtel particulier, la ville bruisse: roulement sourd des carrosses, appels des marchands, frottement des pas sur les pavés humides. À l’intérieur, un autre monde s’organise, plus lent, plus dense, presque suspendu. La journée commence dans la chambre à coucher, vers sept heures, autour d’un lit à la duchesse placé perpendiculairement au mur. Le confort apparait, mais l’intimité reste relative. En effet, le lever est un moment de sociabilité. On y reçoit fournisseurs, secrétaires, directeurs de conscience. La conversation s’y mêle aux gestes. Dans la lumière laiteuse du matin, les matières s’éveillent. Bois ciré du parquet, étoffes froissées suite au profond sommeil de la nuit, reflets d’étain et de porcelaine. La toilette se déploie lentement, selon des rituels codifiés. Les perruques de cheveux naturels sont poudrées, les mouches disposées avec précision sur les visages, les parfums poudrés et floraux embaument la chambre à coucher des maitres de maison. Autour, les objets composent un paysage intime : aiguières, bassins, boîtes à savons, boîtes à mouches finement décorées, bidets, bourdalous. Des almanachs, consultés à portée de main, rappellent que le temps est structuré, découpé, maîtrisé. Une chaise à porteur vernie des années 1740-50 en bois, cuivre et toile peinte attend sagement dans l’ombre, prête à prolonger cette mise en scène du corps dans la ville. L’eau est rare. Le bain nécessite en effet un chauffe bain en cuivre. Il reste un luxe. La toilette est avant tout sèche, tactile, précise. Toilette et apparence: l’élégance comme langage Se vêtir au XVIII e siècle, c’est se raconter au monde. Une robe à l’anglaise en pékin de soie blanc, parcourue de rayures roses et de lignes vertes en zig zag, brochée de bouquets, incarne cette exigence. Les couleurs sont subtiles, jamais criardes et les camaïeux harmonieux. Du blanc, du gris ou du bleu relevés de touches un peu plus vives. Les textures de soir, de velours et les rubans captent la lumière et la renvoient avec douceur. Les rituels de beauté sont stricts: chaque mouche, chaque poudre, chaque parfum participe d’un langage social. C’est à cette époque que Paris s’impose comme capitale de la mode. Les regards européens convergent ici, vers cette précision du goût. Matinée et mouvement: l’air, le corps, la ville Après la toilette, le corps sort et respire. Sous l’influence du médecin Théodore Tronchin, dont les idées circulent à l’époque, on adopte l’habitude de se promener à plusieurs heures du jour: on tronchine. Dans les jardins des hôtels particuliers, le gravier crisse sous les pas. L’air transporte des odeurs mêlées. Fleurs, terre humide mais aussi au loin les odeurs de la ville: du cuir, de la fumée, de la vie… Quant on sort se montrer, les silhouettes se croisent, se saluent, s’observent. Le mouvement devient lui aussi un langage. Bibliothèque et boudoir: organiser et se retirer Avant ou après le dîner – ainsi s’appelait le déjeuner au XVIII e siècle - la bibliothèque offre un espace de réflexion. Monsieur y lit, y pense, y consulte almanachs et calendriers. La journée s’y ordonne avec précision. Il s’intéresse aussi au monde. Chine, Japon et ailleurs fantasmés nourrissent les curiosités. En contrepoint, le boudoir de Madame se fait plus intime. Elle s’installe dans une ottomane en noyer sculpté, peinte en gris et en doré. Elle y écrit, lit ou dessine. Elle travaille aussi la matière et brode perles, fils de soie ou cordelettes. Ses gestes sont fins et répétés, presque méditatifs. Le dîner: lumière et mise en scène Pris entre 14 et 16 heures, le dîner structure la journée. La salle à manger s’organise progressivement: consoles desserte, rafraîchissoirs, fontaine murale, sièges cannés. La table, souvent encore montée sur tréteaux, devient scène. Le service à la française présente tous les plats à la fois. Les couleurs des mets, des porcelaines, des verres dialoguent. Au centre, un surtout en verre filé capte et fragmente la lumière. Tout est spectacle, et mesure. Collations et plaisirs: douceur et distinction Après le dîner, la collation s’installe. Dans un salon ou un boudoir, on consomme chocolat, café, thé. Les parfums sont plus chauds, plus enveloppants. Le chocolat, réputé stimulant, se boit parfois dans la soucoupe. Les gestes sont précis, presque silencieux. Les objets prolongent l’expérience : porcelaines, orfèvreries, tabatières précieuses. Priser le tabac devient un rituel social. Offrir sa tabatière, un signe d’attention et de distinction. Jeux, conversation et musique: l’art de briller Le soir, la sociabilité atteint son apogée. Jeux de tric-trac, de quadrille, de bouillotte rythment l’espace. Les tables, les sièges, les postures sont pensés pour voir et être vu. Mais surtout, on parle. L’esprit circule, vif, précis. La conversation devient un art. C’est ici que l’on pense au film Ridicule, de Patrice Leconte: même époque, même virtuosité verbale, même danger du mot mal placé. La musique accompagne ces instants: harpe de Sébastien Renault et François Chatelain en érable aux sept pédales, clavecin, flûte traversière composent une musique de chambre intime, aux sons légers, presque suspendus. Le souper: vers l’intimité Plus tard, entre 20 heures 30 et 23 heures, le souper se fait plus discret. Les domestiques se retirent, les voix baissent, les gestes se simplifient. Des meubles mobiles permettent de se servir soi-même. Une forme de liberté apparaît, douce, presque imperceptible. Le sommeil: dernier abandon La nuit referme la journée. Chemises blanches, bonnets, gestes ralentis. Une veilleuse diffuse une lumière fragile. Dans la dernière salle de l’exposition, Le Sommeil , attribué à Hugues Taraval (vers 1779), condense cette bascule: le corps s’abandonne, chargé de toutes les sensations du jour. Une collation peut rester posée auprès du lit. Au dehors, la ville murmure encore. Une sensualité du temps Au Musée des Arts Décoratifs, chaque objet participe d’un système où le temps se règle, où le corps se compose, où la vie se met en scène. Couleurs feutrées, sons étouffés, parfums diffus: tout concourt à une expérience sensible et codifiée. Ce monde ne se contente pas d’exister; il s’orchestre. Et c’est peut-être cela qui nous trouble encore: cette intensité du détail, où chaque instant avait une texture, une odeur, une lumière.

Guerre en Iran: état des lieux
Par
Khalil Helou
Publié

Dans quelle direction s’oriente la guerre entre les Etats-Unis et Israël, d’une part, et la République islamique iranienne, d’autre part ? C’est une question qui se pose quotidiennement depuis le déclenchement des opérations militaires, et à laquelle nombreux analystes et politiciens, jouant les augures, ont déjà précipitamment répondu avec certitude. Toutefois, il faudrait se doter d’un ensemble de données concrètes, difficiles à obtenir, afin d’avoir des réponses précises à cette interrogation. Force est de relever dans ce cadre que l’on prend souvent ses désirs pour des réalités, et les analystes décrivent parfois leur propre pensée plutôt que d’analyser des faits tangibles. Les Renseignements militaires, qu’ils soient américains, israéliens ou iraniens, ou bien encore russes et chinois, sont les seuls à pouvoir définir la situation de chaque partie sur le terrain, sachant que par le passé ils ont parfois commis de graves erreurs de jugement. L’ensemble des données qu’il faut acquérir pour pouvoir évaluer l’état de chaque belligérant le plus précisément possible sont innombrables, notamment : ses pertes exactes ; son stock de munitions pour chaque équipement ; son plan de bataille et sa flexibilité ; le cours de son action militaire ; la performance de chacune de ses unités engagées sur le terrain ; la disponibilité de ses unités combattantes de réserve ; l’état d’esprit de ses décideurs au niveau de l’échelon supérieur militaire et politique ; sa situation économique et financière secteur par secteur ; sa dépendance en termes de lignes d’approvisionnement, ou l’inverse son indépendance en termes de ressources (humaines, agricoles, énergétiques, industrielles, financières, militaires …) ; sa résilience ; sa situation sociopolitique et ses pressions internes ; sa volonté de poursuivre le combat ; son état de fatigue et son habileté à se livrer à des manœuvre militaires et politiques. Des données dynamiques La collecte de l’ensemble de ces informations restera toujours incomplète et nécessitera l’utilisation habile de l’intelligence artificielle afin de tirer des conclusions crédibles. Il reste que la prudence s’impose en termes de jugement et de recommandations présentées aux décideurs, qu’ils s’appellent Trump, Netanyahu ou Mohammad-Bagher Ghalibaf. Chacun d’eux est entouré d’experts, mais aussi chacun d’eux exerce son leadership dans des limites qu’on ne peut pas toujours prévoir. Il faut également noter que ces données sont dynamiques et qu’elles sont sujettes à des changements heure par heure. Il est donc difficile de dresser un tableau complet de la situation et de se livrer à des prévisions précises. Les lacunes pourraient être comblées par l’imagination de l’analyste, qui dépend elle-même de son expérience, son niveau d’expertise, sa tendance idéologique et son appartenance politique. L’analyste risque donc d’avoir des failles dans ses estimations. Seuls ceux qui ont assez d’expérience et de culture pourraient émettre un avis crédible, souvent caractérisé par la prudence et la modestie, ne surestimant ou ne sous-estimant pas les capacités de l’un ou l’autre des belligérants. Par ailleurs, le recours aux leçons de l’histoire pourrait être utile. La bataille de Dien Bien Phu (mars 1954) en est un exemple, sachant très bien qu’elle se déroulait dans un contexte totalement différent. Les Vietnamiens communistes avaient fait tomber la base militaire française de Dien Bien Phu, ce qui fut une défaite humiliante pour la France. On savait très bien que Dien Bien Phu aurait été sauvée, et les Vietnamiens d’Ho Chi Minh vaincus, si les Etats-Unis étaient intervenus avec leur aviation pendant un ou deux jours, mais Eisenhower estimait qu’une telle action aurait poussé la Chine à intervenir comme elle le fit en Corée quatre ans auparavant. De plus, il savait que les communistes contrôlaient idéologiquement les populations vietnamiennes et contrôlaient aussi les campagnes. De ce fait, la guerre se serait éternisée malgré son intervention. Des questions fondamentales En se basant sur cet exemple on pourrait relever les faits suivant en ce qui concerne le cas présent : la supériorité militaire américano-israélienne est incontestable ; ni les Russes ni les Chinois n’interviendront aux côtés de l’Iran ; les Américains mettent sur pied une coalition internationale pour assurer la sécurité du détroit d’Ormuz afin de diminuer la pression sur l’économie mondiale, malgré le mécontentement européen ; de plus, le régime de Téhéran ne contrôle pas toutes ses populations, encore moins les campagnes du nord et du sud du pays. En contrepartie, l’impopularité de la guerre aux Etats-Unis risque de compromettre la seconde partie du mandat de Trump. Le régime iranien s’avère résilient en apparence quoiqu’impopulaire, et des rapports de presse indiquent que le sentiment d’appartenance nationale chez les Iraniens maintient un minimum de cohésion sous les bombardements. Toutes ces données disponibles imposent la prudence dans les évaluations. De plus, nombre de questions restent sans réponses précises, sauf peut-être chez les services de renseignements militaires, notamment : que reste-t-il des moyens militaires asymétriques chez les Iraniens ? Dans quelle mesure ces moyens peuvent-il encore être nuisibles, aussi minimes soient-ils ? Les Russes et les Chinois aident-ils ou non les Iraniens ? Si oui, quels sont le volume et la qualité de ces aides, et leur efficacité pour prolonger le conflit ? Le temps joue-t-il en défaveur des Iraniens, des Américains, ou des deux ? Quel est le véritable état d’esprit des pasdarans et des mollahs, et du commandement américain ? Où en est la volonté de se battre dans les deux camps ? Quid du poids des pressions internes sur les décideurs dans chacun des deux camps? … Les incertitudes sont nombreuses. Toutefois, on peut affirmer ce qui suit : l’attente minimale est que le régime iranien sera certainement privé des ressources dont il disposait pour son expansion régionale, ce qui diminuerait considérablement sa capacité de nuisance, et pour longtemps. Au mieux, Téhéran changerait d’attitude, remettrait l’uranium radioactif à l’Agence Internationale de l’Energie Atomique, cesserait son soutien à ses instruments régionaux, accepterait de limiter ses drones, ses missiles balistiques et de croisière. La chute du régime n’est pas prévisible au stade actuel. Entre ces attentes extrêmes se trouvent de nombreuses éventualités dont l’effritement de l’Iran en entités ethniques sur fond d’instabilité et/ou de guerre civile, avec un débordement vers les pays avoisinants. On pourrait donc disserter là-dessus sur des pages entières en l’absence de données complètes et précises, toutefois le monde arabe et nous-mêmes aurons certainement des jours meilleurs.

Esquisse du nouveau paysage politique régional de l’après-guerre

Ce serait une lapalissade de souligner que le Moyen-Orient et l’Iran de l’après-guerre ne seront pas les mêmes qu’avant le 28 février, date du déclenchement de l’offensive américano-israélienne contre le régime iranien des mollahs. Cette guerre s’engage ce samedi 28 mars dans son deuxième mois sans que l’on puisse percevoir encore, au stade actuel, le bout du tunnel. Une chose, pour l’heure, est certaine : des contacts, des échanges de messages, ont été initiés entre les Etats-Unis et la République islamique grâce la médiation du Pakistan, de la Turquie et de l’Egypte. Une réunion entre ls deux parties pourrait se tenir la semaine prochaine, mais elle demeure incertaine du fait que les Iraniens ont demandé qu’elle soit précédée d’un cessez-le-feu global, ce que le président Donald Trump aurait refusé. Le régime iranien aurait réclamé en outre un délai de sept jours pour élaborer sa réponse officielle au plan en 15 points présenté par Washington. Ce délai de sept jours serait rendu nécessaire pour consulter les différents pôles du pouvoir iranien, ce qui reflète le flou intégral qui continue d’entourer la situation réelle du pouvoir en place à Téhéran. En tout état de cause, les tractations actuelles se produisent « à chaud », en ce sens que les aviations américaine et israélienne intensifient leurs raids contre les infrastructures militaires et les centres stratégiques un peu partout en Iran, alors que dans le même temps les Etats-Unis acheminent des renforts, dont notamment le porte-avions George Bush ainsi que non moins de 8000 Marines et parachutistes, vers la zone des combats. Alors que les opérations militaires se poursuivent donc de plus belle, le président Donald Trump a eu tard vendredi soir (heure de Beyrouth) une discussion à bâtons rompus avec des journalistes au cours de laquelle il a pratiquement dessiné l’esquisse du nouveau paysage politique qui pourrait émerger après la fin de la guerre. Le chef de la Maison Blanche a rendu un vibrant hommage aux pays du Golfe, avec une mention spéciale pour le prince héritier d’Arabie Saoudite, Mohammed ben Selmane, et les monarques des Emirats arabes unis, du Koweït et du Qatar. « Ils ont fait preuve d’un plus grand courage que les dirigeants de l’OTAN », a lancé le président Trump qui n’a pas caché son amertume au sujet de la position de certains pays européens. Le président US a indiqué dans ce cadre que Washington a toujours apporté un appui soutenu à l’OTAN, à coup de centaines de milliards de dollars, et lorsque les USA se sont engagés dans la guerre contre la République islamique, les pays membres de l’Alliance atlantique sont restés passifs. S’adressant à ces pays, M. Trump a déclaré : «Compte tenu de votre attitude, nous ne sommes plus obligés de rester à vos côtés ». Cette petite phrase, ajoutée à l’hommage marqué aux Etats du Golfe, semble indiquer que l’on pourrait s’orienter vers un double positionnement US durant la période de l’après-guerre: un refroidissement dans les rapports avec les pays européens et une crise au sein de l’OTAN, d’une part, et un renforcement notable des relations avec le Golfe, avec de gros investissements concomitants dans un contexte de relance de la paix au Moyen-Orient, d’autre part. Les opérations militaires Il reste qu’au stade actuel, la parole est aux armes, et sur ce plan Américains et Israéliens semblent mettre les bouchées doubles pour détruire au maximum l’infrastructure militaire, nucléaire et balistique de la République islamique. Dans la nuit de vendredi, le président Trump a dévoilé que l’armée américaine venait de porter un « grand coup » à l’Iran et que, de ce fait, « on n’a jamais été aussi proche de la situation permettant de libérer le Moyen Orient des menaces iraniennes (…) et du chantage nucléaire iranien ». Il a précisé à ce propos que la « banque de données militaires » de l’offensive israélo-US comporte encore 3550 objectifs. Et d’ajouter : « Nos forces armées ont annihilé les positions nucléaires iraniennes au cours d’une opération choc cette nuit, à minuit (vendredi). Nous sommes donc sur le point de libérer le Moyen Orient du terrorisme et du chantage iraniens ». Le chef de la Maison Blanche a relevé dans ce cadre que cette guerre menée par les Etats-Unis contre le régime iranien ne vise pas à « défendre uniquement Israël mais également les pays de la région ». Dans la pratique, les aviations américaine et israélienne ont lancé dans la nuit de vendredi et la matinée de samedi une quinzaine de raids visant la centrale nucléaire de Bouchahr « dont la situation se dégrade fortement », a affirmé samedi une source autorisée russe. A titre de rappel, les experts et techniciens russes en poste dans cette centrale ont été évacués il y a trois jours. Parallèlement, non moins de 50 avions israéliens ont effectué des raids visant les installations nucléaires iraniennes « dans trois régions », a indiqué Tsahal, samedi. D’une manière concomitante, l’aviation de l’Etat hébreu a bombardé violemment de nombreuses infrastructures industrielles militaires et civiles dans la région de Téhéran et dans d’autres zones iraniennes. Autres développements intervenus samedi: les Houthis, milice yéménite pro-iranienne, sont intervenus samedi en lançant deux missiles en direction d’Israël. Parallèlement, des tirs iraniens de missiles ont endommagé samedi des installations de radars à l’aéroport du Koweït, ainsi que le port à Oman et une base militaire américaine en Arabie saoudite, où deux militaires américains ont été blessés. Assises politiques au quartier général des Forces libanaises Au Liban, l’aviation israélienne a poursuivi dans la nuit de vendredi et la journée de samedi le bombardement de la banlieue-sud et de plusieurs villages de la région méridionale. L’un de ces raids a tué six hauts responsables iraniens qui ont été présenté par Téhéran comme des « diplomates » alors que dans la notice nécrologique leurs photos les montrent revêtus du costume militaire des officiers supérieurs des Gardiens de la révolution. Au plan politique, un développement majeur a marqué la journée de samedi: la tenue au quartier général des Forces libanaises, sous la présidence du leader des FL, Samir Geagea, d’assises politiques élargies consacrées aux retombées du conflit armé actuel. Le communiqué publié à l’issue de ces assises réclame la formation d’un tribunal spécial qui serait chargé de juger les responsables qui ont entrainé le Liban dans la guerre contre le gré de l’Etat et de l’écrasante majorité des Libanais. Le communiqué souligne en outre que l’Etat devrait réclamer à l’Iran des indemnités en compensation des pertes subies durant cette guerre.