

Le Liban vit sous pression, entre ce qui le frappe de l’extérieur et ce qui le bloque de l’intérieur, et avec le temps, ce qui était exceptionnel est devenu presque normal.
Le vrai problème n’est plus seulement ce qui vient d’ailleurs, il est dans cette incapacité à trancher, dans ce moment suspendu où l’État voit parfaitement ce qui doit être fait mais n’arrive pas à franchir le pas.
Ce n’est pas un manque de compréhension, c’est une peur qui s’est installée lentement, nourrie par une histoire où chaque affrontement interne a laissé des traces trop profondes pour être ignorées.
Quand un pays a connu la guerre, il ne développe pas seulement des réflexes, il porte des traumatismes, des peurs enracinées, des automatismes de survie qui poussent à éviter, contourner, repousser, même quand cette fuite devient elle-même un danger.
Alors on parle, on explique, on évite, on n’agit pas. Ce n’est plus de la prudence. C’est une paralysie.
C’est là que le paradoxe s’installe. Plus la situation est claire, moins elle est traitée, comme si voir plus net rendait toute décision plus difficile à assumer.
On donne des noms rassurants à ce blocage, on parle de prudence, de réalisme, on habille l’inaction de mots acceptables, alors qu’au fond il s’agit d’une incapacité à aller jusqu’au bout de ce que l’on sait déjà.
On s’accroche à des solutions intermédiaires, à des équilibres fragiles, à des compromis qui donnent l’illusion de tenir, alors qu’ils ne font que retarder l’inévitable, et ce temps gagné ne sert pas le pays, il sert ce qui le bloque.
On se rassure en parlant de stabilité, et en réalité on se ment, en se croyant plus malin que la réalité, comme si repousser une décision revenait à la maîtriser.
Mais ces demi-mesures ne stabilisent rien, elles installent le problème, elles l’ancrent, elles le rendent plus légitime avec le temps, et surtout plus difficile à corriger.
Ce qui devait être temporaire s’enracine, ce qui devait être une exception devient une règle, et ce qui devait être contesté finit par s’imposer.
Pendant ce temps, le rapport de force ne s’affaiblit pas, il se consolide, il s’organise, il se normalise, et ce qui était encore possible hier devient aujourd’hui risqué, demain presque impossible.
Le choix ne disparaît jamais, il se dégrade, il se durcit, il devient plus coûteux, jusqu’au moment où refuser de décider revient à accepter ce que l’on prétend éviter.
Le Liban ne manque pas de lucidité, il manque d’un État capable d’assumer les décisions qu’il sait nécessaires.
Ce n’est pas une situation sans issue, la sortie existe, mais elle exige un prix que l’on refuse encore de payer.
Ce ne sont pas les bombes de l’ennemi qui font tomber un État, c’est le jour où il accepte de ne plus être celui qui décide.