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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
L'Essentiel de la semaine
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Par LevantTime .
Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
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Je jure d'être fidèle à la patrie, à l'armée et au drapeau...

Ces derniers jours, voir l'armée se retirer de certains villages du Sud comme Rmeich, Aïn Ebel, Debel ou Qlayaa fait quelque chose à l'intérieur qu'on a du mal à nommer. Ce n'est pas seulement de la tristesse. C'est plus vieux que ça, plus profond, comme si ce recul venait confirmer une intuition qu'on repoussait depuis longtemps, celle d'un pays qui glisse lentement hors de lui-même. Dans les cafés, dans les messages qu'on s'envoie le soir, on sent que quelque chose s'est fissuré. Mais l'émotion, aussi juste soit-elle, ne suffit pas à comprendre ce qui se passe. Et tant qu'on reste dedans, on ne voit rien. Une armée n'est pas faite pour se suicider. Elle est faite pour durer assez longtemps pour être encore utile quand ça compte vraiment. Envoyer des hommes sans couverture face à une puissance qui les écrase, ce n'est pas du courage. C'est ordonner leur mort en appelant cela de la bravoure. Parce qu'il faut comprendre une chose. Il y a ceux qui peuvent tenir jusqu'au bout, jusqu'au dernier homme, parce qu'ils ne répondent pas à la même logique. Leurs ordres viennent d'ailleurs, d'une capitale étrangère qui comptabilise les pertes sans jamais regarder les villages brûler. Pour eux, les morts sont utiles. Le territoire libanais n'est qu'un espace de manœuvre. Ce qui vient après la guerre, ce n'est pas leur affaire. Mais une armée nationale n'a pas le droit de raisonner comme eux. Si elle se détruit dans un combat qu'elle ne peut pas gagner, ce n'est pas une bataille perdue, c'est le pays lui-même qui part avec elle. Et après, il n'y a plus personne pour tenir quoi que ce soit. Alors oui, elle recule. C'est dur à voir. Mais ce recul n'est pas une fuite, c'est un calcul, le seul qui permette de rester debout demain. George Washington a abandonné New York en 1776, et les loyalistes se sont moqués de lui pendant des mois. Les Russes ont laissé Moscou à Napoléon en 1812. Les Anglais ont embarqué en catastrophe à Dunkerque en 1940. On les a tous appelés lâches. Ils ont tous gagné. Ce n'est pas une coïncidence. Un capitaine ne se mesure pas aux vagues qu'il affronte. Il ne se mesure pas non plus à la violence de la tempête. Il se mesure au nombre d'hommes qu'il ramène vivants. Un capitaine qui coule avec son équipage par refus de changer de cap n'est pas un héros. C'est un naufrageur. Un père de famille ne prend pas son fusil pour mourir devant sa porte. Il fait sortir les siens par derrière, il recule, il fuit même si on l'appelle lâche, parce que son devoir n'est pas de mourir debout : c'est de faire en sorte que les siens vivent. L'armée, aujourd’hui, est à la fois ce capitaine et ce père. Elle ne recule pas par faiblesse. Elle recule parce qu'elle a des millions d'enfants à ramener. Il faut dire aussi ce qu'on préfère ne pas dire. Le Liban ne gagnera pas une guerre contre Israël. Ce n'est pas un jugement, c'est un fait. Mais une armée n'existe pas seulement pour gagner des guerres. Elle existe pour qu'après la guerre, il reste encore quelque chose à gouverner, quelqu'un pour empêcher que tout le monde règle ses comptes seul dans la rue. Sans armée, il n'y a plus d'État. Et un pays sans État, c'est la guerre civile qui revient frapper à la porte. Ceux qui veulent qu'elle reste à tout prix ne réclament pas du courage. Ils réclament du sang. Ils exigent qu’elle tienne des positions encerclées, sans lignes de ravitaillement sécurisées, sans rotation des hommes, sans supériorité aérienne, sans munitions suffisantes ni appui logistique continu. Ils demandent à une unité d’opérer en rupture de chaîne, coupée de ses arrières, exposée, figée, transformée en cible. Ce n’est pas une posture de défense. C’est une condamnation à l’usure, jusqu’à l’effondrement. Et quand il n’y aura plus d’armée, ils comprendront trop tard qu’ils ont détruit la seule chose qui les protégeait. Et puis il y a ce soldat. Vingt ans, peut-être moins. Il n'a pas choisi l'uniforme pour partir, il l'a choisi pour rester justement, pour tenir un endroit, surveiller des maisons la nuit, apprendre les visages d'un village qui n'était pas le sien. Ce matin-là, il a reçu l'ordre de plier. Il a rangé ses affaires sans faire de bruit, il est monté dans le camion, et il n'a pas regardé derrière lui. Pas parce que cela ne lui coûtait rien. Parce qu'il savait que s'il regardait, il ne partirait plus. Dans le camion, ses mains tremblaient. Pas de peur. Du poids de ce qu'il laissait. Ce pays tient encore à cause de gens comme lui. Le Liban a survécu à des choses qui auraient tué n'importe quel autre pays. Il a survécu parce que des hommes comme ce soldat ont continué à se lever le matin, à enfiler l'uniforme, à tenir leur poste sans savoir si quelqu'un, quelque part, savait seulement qu'ils existaient. Un officier a un jour prêté ce serment : « Je jure par Dieu Tout-Puissant d'être fidèle à la patrie, à l'armée et au drapeau. » Tant qu'il tient ces mots, le Liban ne tombe pas. Il saigne, il recule, il est épuisé, mais il ne tombe pas. Reculer, oui. Trahir ce serment, jamais.

Pays du Golfe, prenez exemple sur Youssef Rajji!

Notre République décatie a retrouvé son lustre. Il a suffi qu’un de nos ministres fasse preuve de fermeté et « congédie », dans le respect des règles d’usage, le représentant accrédité de l’Iran. Et c’était d’autant plus à l’honneur de Youssef Rajji qu’il a su braver la tempête suscitée par son impertinence. Cependant, il ne faut pas croire que ce coup de force diplomatique irait jusqu’à rétablir la crédibilité de ce gouvernement ou de cette administration. Il en faudrait bougrement plus ; et des purges d’ampleur stalinienne y suffiraient à peine ! Le Khalij à feu et à sang Mais rendons-nous dans le golfe Persique, puisqu’il faut l’appeler par son nom. Acculé dans ses derniers retranchements, Téhéran a décidé de mettre ledit Khalij à feu et à sang ! C’est certainement la carte maîtresse des mollahs et probablement la dernière. Une simple comparaison au terme d’un mois d’opérations militaires : pour 4391 attaques iraniennes contre les pays arabes (Arabie saoudite, EAU, Qatar, Koweït, Bahreïn, Oman et Abou Dhabi), il n’y eut que 930 contre Israël. En proportion globale, si 17% des frappes ont ciblé l’État hébreu, 83 % étaient destinées aux pays arabes, toutes nations confondues ! Comment réagir à ces agressions flagrantes ? Le Sultanat d’Oman qui, en date du 29 mars, a formellement condamné l’agression « traîtresse et couarde » dont il a été l’objet, s’abstient d’en désigner l’auteur et appelle à un recours aux usages diplomatiques. Dans la foulée, l’Etat du Qatar a stigmatisé l’attaque qui a visé les usines électriques et de dessalement du Koweït. Sans plus ! Ces pays ne sont pas les seuls à faire preuve de retenue et d’extrême prudence. Jusque-là nul ambassadeur d’Iran dans les pays membres de la Ligue arabe, n’a été déclaré persona non grata. Et si certains membres du Conseil de coopération du Golfe ont « remercié » des attachés militaires iraniens ou des employés subalternes et adjoints, jamais ils ne s’en sont pris au légat-en-chef de la République des ayatollahs. Ce qui aurait été d’un tout autre acabit et ce qui aurait eu une autre résonnance ! La cyclothymie américaine Certes, les capitales agressées ont cherché à renforcer leur coordination sécuritaire face à ce qu’elles perçoivent comme une menace iranienne croissante ; cependant, elles hésitent encore à emprunter la voie de l’escalade et de la riposte militaire qui serait légitime. Sauf peut-être Riyad qui fourbit ses armes… et adopte un ton menaçant. Ces capitales appréhendent en fait la réactivation sur leur propre territoire de cellules dormantes aussi bien que des frappes massives visant leurs infrastructures pétrolières et autres usines de dessalement. Mais ce qu’elles craignent par-dessus tout, c’est l’imprévisibilité de Donald Trump. Une imprévisibilité que n’a pas manqué de souligner Emmanuel Macron le premier avril à Tokyo et que n’a pas dissipé l’allocution télévisée, tenue dans la foulée, par le locataire de la Maison Blanche*. On ne bâtit pas des alliances solides quand on ne sait sur quel pied danser avec son partenaire. Le Président américain peut convoquer trois porte-avions, des B52, des avions furtifs et des troupes aéroportées sur le théâtre des opérations, mais il peut tout aussi bien filer à l’anglaise, sans demander son reste. Et, s’il a des fois surpris alliés et adversaires par des opérations éclairs, combien de fois n’a-t-il pas tenu promesses et engagements ? Son imprévisibilité tactique (ou peut-être son bluff) ne sont pas de nature à rassurer ses alliés arabes ! Alors, ils adoptent une impassible neutralité à l’heure de « l’opportunité historique » de refaire le Moyen-Orient ! *Si Donald Trump a remercié, dans son intervention du mercredi premier avril, les pays du Golfe, il s’est désintéressé, en revanche, de la liberté de la navigation dans le détroit d’Hormuz. Par ailleurs, qui peut croire que bombarder sans relâche l’Iran pendant 2 à 3 semaines, comme il l’a promis, serait en mesure d’écarter la menace qui pèse sur les pays arabes riverains !

Liban: quel après-guerre?
Par
Rami Rayess
Publié

Comment se présentera la situation du Liban et de la région au lendemain de la guerre américano-israélienne contre l'Iran ? Et qu'adviendra-t-il de la fracture libano-libanaise, qui s'est approfondie à des degrés sans précédent sous l'effet conjugué de ce conflit, de l'engagement du Hezbollah en son sein et des agressions israéliennes qui ne cessent de s'étendre sur le territoire libanais, alors que le nombre de victimes dépasse désormais le millier et s'accroît quotidiennement, d'heure en heure ? Du côté iranien, la survie du régime un mois environ après l'ouverture des hostilités constitue en soi un accomplissement, et c'est précisément ce que les partisans de ce qui se désignait autrefois sous le nom d'«axe de la résistance» nommeraient volontiers une «victoire». Cette appellation demeure bien sûr relative, car ce qui passe pour une victoire à l'aune des critères de cet axe représente un échec retentissant au regard du cours réel de la guerre. Un régime qui se maintient au pouvoir sur des ruines ne saurait se prévaloir d'une victoire, et l'Iran aura besoin de décennies entières pour se relever de l'effondrement dans lequel ce conflit dévastateur l'a précipité. Pourtant, selon les calculs d'un régime théocratique et dogmatique profondément ancré dans ses certitudes idéologiques, le fait de s'être maintenu face à la plus grande puissance du monde, qui se targue de sa toute-puissance militaire, et face à son alliée régionale qui a réussi en quelques mois à bouleverser les équilibres de force dans la région, représente une prouesse indéniable. À cela s'ajoute, dans la logique iranienne, le fait que Téhéran a su défier le système du Dôme de fer, transpercer le bouclier sécuritaire israélien et faire pleuvoir des centaines de missiles sur des villes et des localités israéliennes, en coordination avec le Hezbollah qui tire à son tour des centaines de roquettes sur le nord de la Palestine occupée, tout en résistant aux colonnes de l'armée israélienne qui s'acharnent à s'enfoncer dans le Sud-Liban et à progresser dans l'occupation de ses villages, prélude à l'instauration d'un nouvel état de fait qui se traduirait par un accord de cessez-le-feu inédit. Car l'accord de 2024 semble avoir perdu toute substance, lui qui n'a du reste jamais été respecté par Israël depuis sa signature, tout au long de plus de quinze mois durant lesquels la souveraineté libanaise a été violée des centaines de fois sans que le comité du « mécanisme » ne soit parvenu à contraindre l'État hébreu à appliquer quelque disposition que ce soit. Sur le plan intérieur libanais, ceux qui misaient sur «la fin» du Hezbollah ne peuvent plus se permettre de détourner indéfiniment le regard de ce qui se passe en Iran, ni de nier que cette «résilience iranienne», si coûteuse soit-elle, offrira tôt ou tard, d'une manière ou d'une autre, un répit au Hezb. Plus fondamentalement encore, ils ne sauraient ignorer les agressions israéliennes qui frappent des civils innocents, des secouristes, des médecins et des journalistes, et qui s'en prennent tout autant aux infrastructures civiles, telles que les ponts et les installations publiques, afin d'isoler la région au sud du fleuve Litani du reste du territoire libanais, sans compter la destruction totale des villages de la ligne de front réduits à ras de terre dans le but d'en expulser définitivement leurs habitants et de préparer une occupation de longue durée, d'une nature radicalement différente de ce qui s'était produit lors de l'occupation du Liban-Sud à partir de 1978, puis lors de la grande invasion de 1982 qui atteignit Beyrouth, jusqu'à la libération complète du territoire en 2000. Si cette réalité nouvelle oblige les Libanais qui s'opposaient, à juste titre, à l'engagement du Hezbollah dans cette guerre au nom de tous et sans consultation préalable, à reconsidérer leurs certitudes et leurs paris sur l'élimination du Hezb, elle impose simultanément au Hezbollah de renoncer sans délai au langage de la menace, de l'intimidation, de la trahison et des accusations de « sionisation » à l'encontre de tel ou tel responsable. On ne saurait admettre que ce parti armé, qui a entraîné le Liban dans une guerre dont celui-ci ne tire aucun bénéfice, se retourne contre le reste des Libanais une fois le conflit suspendu, ainsi que le laissent entendre certains de ses dirigeants ou certains de ses relais médiatiques, dans un défi provocateur aux sentiments de larges franges de la société et à l'idée même de l'État, censé être le dénominateur commun de toutes les composantes de la nation. Ce dont Israël tire peut-être le plus grand profit, c'est d'alimenter les dissensions et les rancœurs entre Libanais, de dresser les communautés les unes contre les autres, car cela lui épargne bien des efforts en incitant les Libanais à se consumer mutuellement et à se détourner de la confrontation avec son projet expansionniste, lequel prend désormais des contours alarmants tandis que montent, depuis l'intérieur même d'Israël, les voix réclamant un «Grand Israël» et la nécessité d'une expansion vers le nord, en direction du Sud-Liban, pour protéger les villages et les colonies condamnées à l'instabilité chronique. Les Libanais ont vécu la douloureuse expérience du 7 mai 2008, qui n'était autre qu'un coup de force armé contre l'idée du vivre-ensemble entre les différentes composantes de la société libanaise, survenu au faîte de la puissance et de l'hégémonie armée du Hezb sur la vie nationale, constitutionnelle et politique du pays. Une telle expérience demeure inacceptable sous quelque forme que ce soit, car elle serait une recette toute prête pour la guerre civile et le reniement de toutes les réalisations de la paix civile, de la reconstruction et de la stabilité, si fragile soit-elle, rendues possibles par les accords de Taëf de 1989. Ce que les Libanais doivent cultiver en cette heure historique, c'est l'humilité et le retour aux positions fondamentales, afin d'œuvrer à mettre fin à la guerre et aux agressions, à rebâtir le climat national propice à la consolidation de la stabilité et de la paix intérieure, de façon à déjouer tous les projets visant à alimenter les divisions par la violence, cette violence que le pays a éprouvée pendant quinze ans de guerre civile dévastatrice.

Washington-Téhéran: la médiation dans l'impasse

Toute l’attention reste portée sur cette nouvelle phase vers laquelle la région semble résolument s’orienter au vu du refus manifeste de Téhéran d’amorcer un dialogue avec Washington, sur la base des seules conditions posées par l’administration Trump pour un arrêt de l’offensive militaire lancée le 28 février. Il faut dire que rien d’officiel n’a été jusque-là annoncé à ce sujet par la République islamique dont les dirigeants ont déjà fait savoir que la proposition en 15 points de Washington est irréalisable et excessive et qu’ils ont eux-mêmes des conditions pour un dialogue. Parmi ces conditions notamment, l’arrêt des attaques et des assassinats ciblés en Iran, ainsi que des garanties solennelles pour que l’offensive ne reprenne pas. Téhéran exigerait également le respect de «la souveraineté iranienne» sur le détroit d'Ormuz, qu’il présente comme un «droit». À moins d’un revirement de dernière minute d’ici dimanche, date butoir fixée par le président Donald Trump à Téhéran pour répondre à sa proposition -avant que les aviations américaine et israélienne ne commencent à cibler les infrastructures iraniennes, notamment énergétiques- la situation apparaît comme un blocage total, laissant le champ libre à toutes les spéculations sur la suite des événements. Ce blocage est de nouveau conforté par les propos du président américain qui, sur son réseau social, Truth Social, vendredi, a minimisé l’importance de la fermeture du détroit d’Ormuz, par Téhéran, tout en laissant entendre qu’une réouverture par la force reste possible. «Avec un peu plus de temps, nous pouvons facilement ouvrir le détroit d’Ormuz, prendre le pétrole et faire fortune. Ce serait une véritable «manne» pour le monde», a-t-il écrit. Face à l’Iran qui refuse de lâcher prise, les pays du Golfe avaient saisi le Conseil de sécurité des Nations unies, l’appelant à donner son feu vert à la réouverture du détroit. Cette instance était supposée se réunir vendredi pour plancher sur la demande des monarchies du Golfe et voter, à cette fin, un projet de résolution bahreïni, autorisant un recours à la force mais sous condition. La réunion a été toutefois reportée en l’absence d’un consensus sur la question. Téhéran avait mis en garde contre ce vote, en avertissant qu’il ne fera que compliquer une situation déjà très compliquée. La République islamique reste ainsi totalement indifférente aux menaces qui pèsent sur elles. Le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, a annoncé vendredi que «Tel Aviv poursuivra ses attaques contre le régime iranien, en coordination avec Washington», précisant que son armée avait détruit «70% des capacités de production d'acier» de l'Iran, dont les deux plus grandes aciéries sont à l'arrêt. «C’est une réalisation considérable qui prive les Gardiens de la révolution à la fois de ressources financières et de la capacité de produire de nombreuses armes», a-t-il déclaré. En cette journée du 3 avril, l’échange de menaces par sources médiatiques interposées s’est accentué, alors que le terrain reste marqué par de violentes frappes israélo-américaines sur diverses cibles en lien particulièrement avec le développement de l’arsenal balistique et nucléaire de Téhéran, ainsi que par la poursuite des tirs iraniens contre Israël et les pays du Golfe. La République islamique continue d’y cibler l’infrastructure civile. Une centrale électrique et une usine de dessalement d’eau au Koweït ont ainsi subi d’importants dégâts après avoir été touchées de plein fouet par des missiles iraniens, alors qu’à Abou Dhabi, des débris de missiles qui ont pu être interceptés ont mis hors de service temporairement, les installations gazières de Habshan, notamment à cause d’un incendie qu’ils ont provoqué. Un F-15 abattu en Iran Fait marquant de la journée, sur le terrain, reste la chute d’un avion de chasse américain de type F-15, abattu par le système de défense aérienne. C’est la première fois depuis le début de la guerre que Téhéran parvient à abattre un avion de guerre américain. Selon l'agence de presse iranienne Fars, citée par l’AFP, l'armée iranienne a lancé des recherches pour retrouver le pilote qui aurait réussi à s’éjecter de l’appareil. La télévision iranienne a pour sa part annoncé une récompense à celui qui le retrouverait vivant, alors que selon le média al-Hadath, l’aviation américaine menait une opération soutenue de ratissage et de recherches. Parallèlement, Israël continue également à souffler le chaud et le froid au sujet du Liban. Selon le Jerusalem Post qui cite une source militaire israélienne, l’armée de Tel Aviv aurait reconnu que son objectif de désarmer le Hezbollah est irréaliste, «car cela nécessiterait le lancement d’une invasion totale du pays, ce qu’elle ne fera pas». Selon ce média, le principal défi pour désarmer le Hezbollah réside «dans les stocks de roquettes autopropulsées disséminés au nord du fleuve Litani». «Les divisions israéliennes déployées au Liban devraient achever la prise de contrôle de territoires situés à huit à dix kilomètres de la frontière avec Israël au cours de la semaine prochaine. Cette avancée vise à réduire les capacités du Hezbollah à tirer des missiles antichars vers Israël et à augmenter le temps d’alerte pour les tirs de missiles depuis le Liban», indique le journal israélien, en précisant que le cabinet de guerre israélien devrait décider la semaine prochaine de la suite de son opération au Liban, le désarmement du Hezb étant «une priorité militaire majeure», a réaffirmé vendredi le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, au moment où Benjamin Netanyahu soulignait qu’il envisage «d’étendre davantage la zone de sécurité au sud du Liban». Israel Katz a de nouveau rappelé que son pays dissocie les deux dossiers libanais et iranien et que pour le moment l’important est d’assurer la sécurité de la partie nord d’Israël. L’armée israélienne a poursuivi dans cette perspective l’établissement d’une zone tampon en faisant exploser les habitations des villages frontaliers. Elle a fait sauter hier plusieurs demeures à Aïta el-Chaab. Les explosions étaient entendues jusqu’à Tyr. Elle a en outre fait exploser deux ponts entre Sohmor et Machghara, dans la Békaa, dans le cadre de sa stratégie visant à perturber le transfert d’armes et de munitions vers le sud du Litani dont les habitants ont été de nouveau sommé, vendredi, à se déplacer vers le nord. Le même avertissement d’évacuer les lieux a été adressé par l’armée israélienne aux habitants de la banlieue sud de Beyrouth. Toujours vendredi, l'armée israélienne a annoncé avoir frappé plus de 3.500 cibles à travers le Liban et «éliminé» environ 1.000 combattants du Hezbollah en un mois, parallèlement à son offensive terrestre dans le sud du pays.

Vers un OTAN sunnite?
Par
Centre Libanais de Recherches et d'Études
Publié

Tout remonte à 1998. Au 30 mai précisément, date à laquelle le Pakistan effectuait son dernier essai nucléaire dans les sables de Kharan, au Baloutchistan. Ce programme, de la bombe à l'ensemble de sa filière, avait été financé par l'Arabie saoudite, avec l'approbation américaine et israélienne. Les deux capitales avaient alors consenti à ce qu'Islamabad accède au club nucléaire afin d'établir un contrepoids stratégique dans le triangle Inde-Chine-Pakistan, à l'heure où Pékin et New Delhi avaient déjà franchi le seuil de l'arme atomique. C'est alors que les spéculations se multiplièrent autour de l'intention de l'Iran de développer un programme nucléaire militaire sous couvert civil, perspective que Tel-Aviv et Washington jugèrent inacceptable. La bombe pakistanaise, sunnite, avait vocation à imposer un équilibre en Extrême-Orient. Une bombe iranienne, chiite, créerait un rapport de forces inédit au Moyen-Orient, région où Israël se considère comme le premier acteur stratégique. Le mot d'ordre s'imposa aussitôt: l'Iran ne saurait accéder à l'arme nucléaire. Téhéran, pour sa part, ne cessa de réaffirmer le caractère pacifique de ses ambitions, sans aucune visée militaire en la matière. La question d'un «OTAN sunnite» revient aujourd'hui avec une insistance nouvelle, dans le sillage du sommet de la paix de Charm el-Cheikh, où quelque un milliard trois cents millions de musulmans se sont rassemblés pour proclamer la fin du conflit armé avec Israël, en échange de la création d'un État palestinien. Cette dynamique s'inscrivait dans le cadre de l'initiative lancée par Donald Trump au lendemain de la guerre de Gaza, initiative pensée en plusieurs phases dont la première devait être la cessation des hostilités, avant qu'un gouvernement civil ne soit constitué à Gaza. Le processus s'est arrêté là, sans parvenir à franchir cette première étape. Un sentiment s'est alors creusé, au sein du Royaume saoudien en particulier et dans le monde sunnite en général: celui que Trump et la droite israélienne ne souhaitent pas véritablement l'émergence d'un État palestinien, que cette dernière aurait convaincu le président américain de ne pas aller trop loin dans ses concessions aux États islamiques de la région, par crainte qu'ils n'imposent leurs conditions à l'avenir — et que frapper l'Iran demeure la véritable priorité. Des tensions internes à l'administration républicaine transparaissent par ailleurs sur la question du rôle que les États du Golfe seraient appelés à jouer dans la région. Trump et une partie de son entourage ont mal digéré l'accord conclu par Mohammed ben Salmane avec les Houthis à Yanbu, sans en avertir Washington ; puis son voyage à Pékin, sous la présidence Biden, qui avait abouti à un rapprochement irano-saoudien sous patronage chinois. Aujourd'hui, le prince héritier et les acteurs sunnites de la région — auxquels se joignent l'Égypte et la Turquie — aspirent à l'arrêt des combats et trouvent en le vice-président américain J. D. Vance, et dans les républicains qui le soutiennent, des alliés acquis à cette cause. L'idée d'un OTAN sunnite n'est donc pas sans substance: elle pourrait ouvrir la voie à un certain équilibre régional une fois la guerre éteinte. Si les sunnites se portent bien dans la région, c'est la région tout entière qui ira bien. En remontant à la période antérieure à la famille Assad, on rappellera que la bourgeoisie sunnite syrienne avait alors porté Farès el-Khoury, Libanais originaire de Kafr, à la présidence du gouvernement de Damas ; et que Chawkat Choucair, père d'Ayman Choucair, le druze d'Arsoun au Mont-Liban, avait été nommé chef d'état-major de l'armée syrienne. Et bien sûr, si les chrétiens — et avec eux les chiites de l’école de Mohammad Hussein Chamseddine — vont bien, c'est l'ensemble de la région, et le Liban avec elle, qui ira bien, lui aussi.

Guerre en Iran: trois jours décisifs avant la fin de l’ultimatum US

Le délai de dix jours que Washington avait accordé à Téhéran pour répondre aux quinze conditions posées pour un arrêt des hostilités, expire dimanche, sans que le moindre signe concret d’une possible désescalade se profile à l’horizon. Les positions semblent, au contraire, se durcir, alors que les Etats-Unis et l’Iran affûtent leurs armes en prévision d’une éventuelle nouvelle phase du conflit militaire et que la confusion règne toujours au sujet de possibles pourparlers entre les deux Etats. La réaction violente de la République islamique au très attendu discours du président Donald Trump aux Américains, mercredi soir, assortie de contre-menaces, révèle la difficulté de la mission engagée par les médiateurs pour pousser les deux principaux belligérants à amorcer un dialogue. Au cœur du bras-de-fer reste cette constante qui se pose sous forme de question: qu’est-ce qui doit s’établir en premier, le dialogue ou un cessez-le-feu? L’Iran qui n’est pas hostile au principe d’un dialogue, mais qui a rejeté les 15 conditions de Washington, les jugeant excessives et irréalisables, continue d’exiger que les Etats-Unis mettent fin à leur offensive, ce que le président Trump a de nouveau rejeté mercredi. Le ton est ainsi de nouveau monté entre les deux. A Washington, où l’on se prépare d’arrache-pied à une offensive terrestre qui pourrait être la grande finale articulée autour du contrôle de sites stratégiques iraniens, on promet de «ramener l’Iran à l’âge de pierre», en l’absence d’un accord, alors que Téhéran brandit la menace d’attaques «dévastatrices» contre les Etats-Unis et Israël. Donald Trump a ainsi annoncé aux Américains dans son discours, mercredi dans la nuit, que les frappes, qui étaient nécessaires selon lui pour empêcher l'Iran d'avoir l'arme nucléaire, ne cesseraient pas de sitôt. Il a rappelé à cet égard les victoires «décisives» enregistrées, soulignant qu’il est «proche de remplir» ses objectifs en Iran, «Nous allons les frapper extrêmement fort au cours des deux à trois prochaines semaines. Nous allons les ramener à l'âge de pierre auquel ils appartiennent», a-t-il lancé. Il a de nouveau menacé de s'en prendre aux infrastructures énergétiques iraniennes, affirmant qu'en l'absence d'accord, les Etats-Unis allaient «frapper chacune de leurs centrales électriques très durement et probablement simultanément». Washington avait décidé de surseoir à ces attaques en attendant la réponse de Téhéran à ses 15 conditions. L’uranium enrichi Le président américain ne s’est pas étendu sur de possibles pourparlers, réaffirmant ce qu’il répète à ce sujet, à savoir que ce sont les Iraniens qui souhaitent engager un dialogue et qu’ils ont eux-mêmes appelé à un cessez-le-feu, ce que le ministère iranien des Affaires étrangères a vite fait de démentir. Il s'est aussi gardé d'évoquer un éventuel déploiement de troupes au sol, une perspective très impopulaire aux Etats-Unis. Donald Trump a évoqué brièvement la question des réserves d'uranium enrichi de l'Iran, en assurant qu'elles étaient très profondément enfouies, laissant entendre qu'une surveillance par satellite suffirait dans l'immédiat. Il est passé très rapidement aussi sur le sujet qui préoccupe les Américains et qui lui vaut de sombrer dans les sondages depuis un mois: la flambée du prix de l'essence. Il s'agit, selon lui, d'un phénomène «de court terme». L'économie américaine n'a «jamais été aussi forte», a-t-il rassuré. Donald Trump a rappelé également que les Etats-Unis, exportateurs de pétrole, ne dépendaient pas d'approvisionnements transitant par le détroit d'Ormuz, bloqué par l'Iran. Réunion autour d’Ormuz Les pays qui souffrent du blocage de cette voie maritime stratégique doivent «s'en occuper», a-t-il lancé, tout en promettant de ne pas «abandonner» ses alliés du Golfe. Il n'a pas repris ses virulentes attaques contre l'Otan, notamment les pays d’Europe qui risquent cependant de se retrouver acculés à intervenir pour rétablir la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz, levier principal de l’Iran dans son bras-de-fer avec les Etats-Unis. Notons dans ce cadre que les ministres des Affaires étrangères d’une quarantaine de pays, dont le Japon, ont tenu jeudi une réunion virtuelle, pour discuter de la fermeture de cette artère indispensable pour le commerce international, sur laquelle Téhéran menace d’exercer un contrôle total en imposant des droits de passage. Au cours de ces échanges, la cheffe de la diplomatie britannique, Yvette Cooper, a annoncé une autre réunion, qui se tiendra au niveau militaire pour discuter d’une action conjointe destinée à garantir une réouverture durable du détroit et la sécurité des pétroliers et des cargos, une fois la guerre terminée, sans préciser les pays qui y seraient représentés. La France, par exemple, s’oppose toujours fermement à une opération militaire à cette fin. Son président, Emmanuel Macron, en visite d’Etat à Séoul, a ainsi qualifié d’«irréaliste» toute opération militaire pour débloquer le point de passage d’Ormuz. «Ce n'est jamais l'option que nous avons retenue», a-t-il commenté, estimant qu'elle risque de «prendre un temps infini» et comporterait «de nombreux risques». Sauf qu’en attendant un hypothétique déblocage, les prix du carburant poursuivent leur envol, affectant l’ensemble de l’économie internationale. Intensification des frappes Autre levier de pression pour l’Iran, les attaques contre les pays du Golfe, lesquelles se sont amplifiées après le discours de Donald Trump, en même temps que les tirs de missiles coordonnés contre Israël. Cette intensification des frappes qui se sont poursuivies tout le long de la journée de jeudi, a suivi les menaces iraniennes d’attaques «dévastatrices» contre les Etats-Unis et Israël, consécutives à l’allocution du président américain. Le commandant opérationnel de l'armée iranienne a assuré, dans un communiqué diffusé par la télévision d'Etat, que cette guerre se poursuivrait jusqu'à l' «humiliation» des ennemis de l'Iran. Ses proxys restent engagés à fond dans cette même stratégie, totalement indifférents à ses conséquences sur les pays dont ils sont issus. C’est le cas notamment du Hezbollah qui, comme l’Iran, a simultanément intensifié ses frappes contre le nord d’Israël dans la nuit de mercredi à jeudi et dans la journée de jeudi. Cet accroissement de la violence transfrontalière au sud, a poussé le ministre israélien de la Défense, Yisrael Katz, à adresser ses menaces directement au chef du Hezbollah, Naïm Qassem, «et ses collègues qui paieront le prix du lancement de roquettes sur Israël durant la Pâque» juive. «Nous purifierons le sud du Liban du Hezbollah et de ses soutiens et arracherons les crocs de ce serpent dans tout le Liban», a-t-il encore menacé pendant que son armée procédait à la destruction d’habitations dans la zone frontalière. La déclaration de Salam Sur le plan politique libanais, au terme du Conseil des ministres qu’il a présidé dans la matinée, le chef du gouvernement libanais, Nawaf Salam, a dénoncé la politique de terre brûlée appliquée par Israël au Liban-sud, pour y établir une zone tampon, mais il a dans le même temps critiqué l’aventure dans laquelle la formation pro-iranienne a entraîné le pays, «devenu le théâtre de la guerre des autres», avec un prix humain, social, matériel et économique excessivement élevé. «Rien ne devrait consacrer un lien entre le conflit sur notre territoire et les guerres des autres, dans lesquelles nous n’avons aucun intérêt, y compris les opérations militaires annoncées comme conjointes et coordonnées avec les Gardiens de la révolution iraniens», a-t-il stigmatisé, en soulignant que son gouvernement s’efforce de soustraire le pays à cette guerre par les moyens politiques et diplomatiques.