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Opinion

Quand la victoire devient du bruit

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Par Jad Akhawi
Publié avr. 1, 2026 - 09:45

Dans les grandes crises, les affrontements ne se cantonnent pas au seul terrain militaire. Ils s'étendent ainsi à un autre champ, tout aussi décisif, celui du récit. Dans la situation libanaise actuelle, le comportement du Hezbollah se démarque par une intensification de ses menaces internes et une saturation de l'espace médiatique avec un flot de communiqués pouvant atteindre des dizaines par jour. Or ce phénomène mérite une lecture attentive, loin de toute réaction émotionnelle, pour en comprendre les ressorts, les objectifs et les répercussions.

Ce qui frappe d'emblée, c'est le volume inédit de communiqués évoquant des «opérations d'exception» et des «exploits héroïques» au sud du pays. Ce rythme soutenu ne peut s'expliquer par les seuls faits militaires. Il relève de ce que l'on appelle la «gestion du moral». Les guerres modernes ne se mènent pas uniquement avec des armes, mais aussi par l'image, l'information et l'impression. Aussi, lorsqu'un acteur se sent sous pression, militairement ou politiquement, il a recours à l'amplification de ses succès pour préserver la cohésion de son environnement et empêcher le doute d'y pénétrer.

 

Consolider le front intérieur

Le Hezbollah fait face aujourd'hui à des défis internes sans précédent. Sa base sociale souffre de retombées économiques sévères et des conséquences directes de la guerre dans ses zones d'influence, au Liban-Sud comme en banlieue sud de Beyrouth et dans la Békaa. Dans ce contexte, élever le registre du discours mobilisateur devient une nécessité pour maintenir l'adhésion populaire. Dans ce cadre, l'abondance de communiqués ne relève pas de la simple transmission d'informations, mais constitue un message permanent adressé au public : «Nous sommes forts, nous tenons l'initiative, les sacrifices ont un sens.»

Ce type de discours vise à contenir l'érosion de la légitimité interne, à l'heure où les questions se multiplient, au sein même de cette base, sur le coût et l'utilité de la confrontation. Lorsque les pertes s'alourdissent ou que le cercle des préjudices s'élargit, il devient aussitôt impératif de produire un récit parallèle qui justifie et recadre la réalité.

 

Combler le fossé entre le discours et le réel

Dans bien des cas, plus l'amplification médiatique est grande, plus elle révèle un écart entre le discours et les faits. Il ne s'ensuit pas nécessairement que tous les communiqués soient inexacts, mais le déluge de détails quotidiens et les exploits répétés peuvent être une tentative de combler un vide, voire de masquer la portée limitée de l'action sur le cours du conflit.

C'est là qu'intervient le facteur psychologique avec force : la répétition des «victoires» génère un sentiment cumulatif de puissance, même lorsque la réalité du terrain est plus complexe. Cette méthode est bien connue dans la littérature des guerres. La saturation médiatique y sert à noyer le récepteur et à l'empêcher de vérifier ou de recouper.

 

La dissuasion par le bruit

L'une des fonctions de cette escalade rhétorique consiste à construire une dissuasion psychologique, non seulement à l'égard de l'ennemi extérieur, mais aussi envers l'intérieur libanais. En intensifiant ses menaces et en se présentant comme une force en permanence présente et prête, le Hezbollah envoie un double message: aux adversaires du dehors, qu'il demeure capable de prendre l'initiative ; à ses adversaires du dedans, que toute tentative de l'affronter politiquement ou à l'échelle de la rue sera coûteuse.

Cela explique parfois le ton des communiqués internes, qui vont au-delà de la description des combats jusqu'à la menace directe ou indirecte. Il s'agit là d'une tentative de tracer des lignes rouges internes, dans une phase où le Hezbollah sent que sa position n'est plus aussi imprenable qu'auparavant.

 

Gérer les contradictions politiques

Au-delà de l'appareil militaire, le Hezbollah est un acteur politique central au Liban. Il fait face aujourd'hui à une équation difficile: d'un côté, il entend préserver son rôle de «résistant» ; de l'autre, il subit une pression croissante, interne et externe, pour que les armes reviennent à l'État, d'autant qu'il se trouve désormais considéré comme opérant en dehors de la légalité.

Dans ce contexte, l'escalade médiatique devient un instrument pour ajourner le débat de fond. Plutôt que d'affronter directement la question de ses armes et de son rôle, le Hezbollah détourne l'attention vers la «grande bataille» au Liban-Sud et attise la hantise du nouveau régime syrien. L'abondance de communiqués contribue à redéfinir les priorités du débat public, de sorte que la guerre reste au premier plan, et non la discussion interne.

 

Influencer l'opinion arabe et internationale

Le public visé par ces communiqués ne se limite pas à l'intérieur libanais. La dimension régionale et internationale est évidente. Le Hezbollah cherche à accréditer l'image d'un acteur qui demeure influent dans le conflit avec Israël, en dépit de toutes les transformations. En amplifiant ses opérations, il tente de recouvrer sa place dans la conscience arabe en tant que force de confrontation, à un moment où cette image s'est ternie aux yeux d'une partie de l'opinion.

Ce discours vise également à alourdir le coût de toute escalade contre lui, en suggérant sa capacité à élargir le cercle de la confrontation. Même si cela ne se concrétise pas, il suffit que cette éventualité demeure présente dans les calculs des autres.

 

La logique de la mobilisation permanente

Depuis sa fondation, le Hezbollah repose sur un modèle de «mobilisation perpétuelle» : l'état d'urgence n'y est pas une circonstance exceptionnelle, mais un état quasi permanent. Dans ce modèle, la production médiatique intensive fait partie intégrante de la structure organisationnelle, et ne constitue pas une simple réaction circonstancielle.

Mais ce mode de fonctionnement, lorsqu'il est poussé à l'excès, perd progressivement sa crédibilité. L'abus des déclarations peut produire l'effet inverse: au lieu de renforcer la confiance, il sème le doute, en particulier chez un public plus large, en dehors de la base partisane.

 

Les risques induits

Cette escalade rhétorique comporte des dangers sérieux. L'érosion de la crédibilité survient lorsque le récit ne coïncide plus avec ce que les gens voient ou entendent d'autres sources. La multiplication des menaces risque d'aggraver les fractures et les ressentiments. Plus le plafond du discours s'élève, plus tout recul devient difficile, réduisant d'autant la marge de manœuvre politique. Un discours radical peut enfin être invoqué comme prétexte à une escalade en retour, exposant le Liban à des risques supplémentaires.

 

Ce que cela signifie pour le Liban

Le Liban traverse aujourd'hui un moment de grande fragilité, où se croisent la crise économique, la tension sécuritaire et la fracture politique. Dans un tel contexte, le pays a besoin d'un discours qui apaise les crispations plutôt qu'il ne les attise, et d'une transparence qui rebâtisse la confiance entre l'État et la société.

Or ce que l'on observe est l'inverse: un surplus de discours, une pénurie de confiance. C'est ce qui fait du comportement médiatique du Hezbollah une composante de la crise, et non son simple reflet.

 

Il apparaît clairement que l'intensification des menaces et la saturation de l'espace public par les communiqués ne relèvent pas du hasard. Elles traduisent une stratégie fondée sur la gestion du moral, le raffermissement des rangs et la construction d'une dissuasion psychologique, face à des défis croissants sur les plans interne et externe. Mais cette stratégie, si elle peut s'avérer efficace à court terme au sein d'un environnement déterminé, porte en elle des risques sérieux à moyen et long terme, tant pour le Hezbollah lui-même que pour le Liban dans son ensemble.

En définitive, la vérité la plus importante demeure que la puissance de tout acteur ne se mesure pas seulement à ce qu'il dit, mais au degré d'accord entre ses paroles et la réalité. À une époque où les sources d'information se multiplient, préserver sa crédibilité reste le défi le plus grand et l'épreuve la plus redoutable.


 

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