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Un milicien visiblement heureux après la prise de contrôle par le Hezb de la partie ouest de Beyrouth. (AFP)
Strategia
Portrait de l'auteur
Par Khalil Helou
Publié sept. 7, 2026 - 13:10
Cette série d’articles permet de mieux comprendre la situation actuelle à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités. Notre approche vise à laisser au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Les quatorze parties précédentes étaient une relecture des évènements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah, ses conflits armés avec Israël et son hégémonie au Liban, depuis l’accord de Taëf, jusqu’à l’accord de Doha. Mai 2008, la montagne après Beyrouth. Le 7 mai 2008, le Hezbollah et ses alliés (le mouvement Amal et le Parti syrien national social, PSNS) occupèrent manu militari les bureaux du Courant du Futur de Saad Hariri à Beyrouth et une grande partie des quartiers sunnites de la capitale, qui constituaient la base populaire de la coalition du 14 Mars. Les positions du Courant du Futur sont rapidement tombées aux mains des attaquants, l’armée s’était largement tenue à l’écart de ces affrontements, et les médiations politiques n’ont pas eu le temps d’arrêter l’opération. Le commandant en chef de l’armée était confronté à un dilemme : d’une part, il était conscient que l’intervention de la troupe par la force en milieu urbain serait coûteuse en vies humaines aussi bien civiles que militaires, sans compter les dégâts matériels; d’autre part, il faisait face à la frustration des officiers, surtout ceux de confession sunnite, qui voyaient les quartiers de leurs proches privés de la protection de l’armée. Le siège de la Future TV saccagé à Beyrouth. (AFP) L’état-major avait toujours en mémoire la bataille de Nahr El Bared qui avait opposé l’armée à l’organisation terroriste Fatah al Islam un an auparavant, et qui avait coûté la vie à 170 militaires dans des combats qui avaient duré 105 jours sur un théâtre d’opérations moins urbain et vide de ses habitants, ne dépassant pas un kilomètre carré. Une bataille à Beyrouth où la population est dense, aurait été trop coûteuse en vies humaines, se serait étendue géographiquement sur tout le territoire libanais et aurait été sans fin, avec un Hezbollah jouissant de lignes logistiques grandes ouvertes depuis la Syrie. Cependant, l’armée a eu l’opportunité de se déployer en force entre le Hezbollah et les partisans du Courant du Futur dans la rue Mazra’a, empêchant par la force tout mouvement milicien de traverser cette rue de part et d’autre, et empêchant une attaque contre le quartier de Tarik el Jdideh, bastion du Courant du Futur. La troupe a également constitué des carrés de sécurité autour du sérail gouvernemental où se trouvait le Premier ministre Fouad Siniora, et autour de la résidence de Walid Joumblatt, ténor de la coalition du 14 Mars. Des miliciens chiites près de la rue de Hamra: celui qui manipule une roquette antichar RPG-7 porte l’uniforme des Forces de sécurité intérieure… (AFP) Ces mesures, en plus des contacts entrepris par les capitales du Golfe, ont contribué à dissuader le Hezbollah d’attaquer le Sérail. Toutefois, le parti chiite a voulu contrôler le bastion druze du Mont-Liban. Les tensions ont atteint leur apogée le 9 mai lorsque des militants du Hezbollah ont enlevé des policiers municipaux à Aley, déclenchant une riposte de la milice du Parti Socialiste Progressiste (PSP) druze. Les combats se sont rapidement généralisés à Choueyfat, Aley, Souk el Gharb et Baisour. Les deux camps ont utilisé les armes lourdes et les combattants du PSP ont pris position dans les anciennes fortifications et tranchées héritées de la guerre civile, réussissant ainsi à stopper l’avance du Hezbollah. Celui-ci a tenté à occuper sans succès la colline 888 surplombant l’aéroport de Beyrouth, située entre Aley et Souk el Gharb. Par contre, il a réussi à occuper l’ancienne forteresse de Niha, au Chouf, afin de sécuriser une ligne logistique directe reliant la Békaa au Liban-Sud sans devoir passer par la route côtière. Le dirigeant druze libanais Walid Joumblatt (au premier plan, au centre) et le ministre de l’Information Ghazi al-Aridi (au centre à gauche) participent à un rassemblement dans le village druze de Baysour, au Mont-Liban, au lendemain de la levée des barrages routiers dans la capitale, qui a mis fin à une semaine de violences meurtrières. (AFP) Durant la journée du dimanche 11 mai le Hezbollah a tenté d’attaquer sans succès Barouk et Choueyfat, ce qui a coûté la vie à 36 de ses combattants, dont le commandant de la force attaquante à Choueyfat. Le même jour, l’armée s’est déployée dans la ville, sommant les deux parties à se retirer. Le PSP a alors remis ses positions à la troupe, et le Hezbollah s’est retiré avec ses morts et blessés. Des responsables politiques alliés au Hezbollah ont tenté par des voies indirectes et directes de retarder le déploiement de l’armée à Choueyfat, en vain. Leur but était de donner le temps au Hezbollah de se réorganiser, de reprendre l’offensive, et de réaliser une victoire dans la ville, mais le commandant de la troupe qui était en charge de la mission a répondu par une fin de non-recevoir épargnant ainsi à la ville des destructions supplémentaires, et soulageant les villages environnants de Kfarchima, Wadi Chahrour et Bsaba. Les miliciens ont laissé sur la porte de cet appartement à Choueifat un message assez clair... (AFP) Le même jour, le Hezbollah a propagé des rumeurs complètement infondées, affirmant que les Forces Libanaises (FL) de Samir Geagea s’apprêtaient à attaquer la résidence de Michel Aoun, leader du Courant Patriotique Libre (CPL) à Rabieh, et les villages chiites du caza de Jbeil. Ces rumeurs visaient à étendre le conflit armé vers les régions chrétiennes en y impliquant le CPL et les FL. Toutefois, les services de renseignements militaires sont intervenus et ont mis fin à ces rumeurs. Le triptyque, armée, peuple, résistance Le courant du Futur et ses alliés de la coalition du 14 Mars ont été menés à négocier après leur défaite du 7 mai 2008. Le Qatar s’imposa comme médiateur et parraina l’accord de Doha (mai 2008) qui était un compromis largement en faveur du Hezbollah et ses alliés. Cet accord a abouti à l’élection du commandant en chef de l’armée le général Michel Sleiman à la présidence de la République, comblant ainsi un vide présidentiel de six mois, car aucun des deux candidats à la présidence des alliances du 14 et du 8 Mars ne pouvait assurer une majorité suffisante des votes au Parlement. Fouad Siniora a été reconduit à son poste de Premier ministre et avec l’implication directe du Qatar, il forma un gouvernement d’union nationale. Toutefois, ce gouvernement était à l’avance destiné à la paralysie concernant les grandes décisions car il comprenait 16 ministres appartenant à la majorité parlementaire du 14 Mars, et 11 à l’opposition du 8 Mars, incluant le Hezbollah, le mouvement Amal et le CPL. Ces derniers avaient donc le « tiers de blocage ». La déclaration ministérielle de ce gouvernement incorpora la formule du triptyque « armée, peuple, résistance. Cette formule avait commencé son cheminement avec Emile Lahoud et Hassan Nasrallah. Lahoud, lors d’un discours devant l’assemblée générale de l’ONU, le 21 septembre 2006, juste après la guerre de juillet entre le Hezbollah et Israël, déclara textuellement : « … cette barbarie (israélienne) n’a pas affaibli mon peuple, ni entamé sa détermination à résister, ni influé sur son attachement à l’Etat, à l’armée et à la résistance nationale … ». Déjà dans les années 1990, lorsqu’il était commandant en chef de l’armée, il signifiait dans ses allocutions les liens indissociables entre soldats réguliers, les citoyens et la résistance face à Israël. Hassan Nasrallah pour sa part, expliquait dans ses multiples discours, après la guerre des 33 jours, que le Liban avait pu résister à Israël uniquement grâce à la coordination spontanée entre l’armée et des militants, et le soutien de la population.
L'Essentiel de la semaine
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Par LevantTime . - Publié sept. 6, 2026 - 23:27
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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
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Tandem chiite et pensée unique
Par
Youssef Mouawad
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C’est un hangover que vit la communauté chiite, une gueule de bois ! Le tandem Hezbollah-Amal l’avait bien portée au faîte de sa puissance : ayant investi l’État profond, cette communauté s’y était retranchée comme elle s’était positionnée en interlocuteur régional après des siècles de marginalisation et de discrimination. Et puis, à partir de septembre 2024, le château de cartes s’est mis à s’écrouler sous les coups de boutoir des Israéliens. Et pour finir, des milliers de familles déplacées ! Un crève-cœur que ces voitures en file indienne qui, s’étant rendues dans le Sud, à l’annonce du cessez-le-feu du 17 avril, ont aussitôt rebroussé chemin. Une tragédie humaine qui se poursuit depuis des semaines et dont souffre un groupe confessionnel et ses membres parfois stigmatisés par leurs concitoyens libanais. Un peu d’histoire Rien ne prédisposait les duodécimains à ce destin cruel, eux qu’on disait se complaire dans le quiétisme. En 1967, l’historien Kamal Salibi pouvait écrire : « Parmi les Chiites une longue histoire de persécutions et de répression s’est reflétée dans la timidité politique caractéristique de la communauté et son organisation apparemment peu structurée ». Ce tableau est largement obsolète, et la millet libanaise en question, s’étant hissée depuis les années quatre-vingt au premier rang, a pu revendiquer une place de choix sur la scène politique libanaise et régionale. Mais, au-delà des slogans et propos tantôt enflammés tantôt lénifiants du Hezb et de Harakat Amal, il y avait une aspiration unique, une suprême pensée, qui mobilisait le ban et l’arrière-ban de leurs séides: créer une entité chiite sur les bords de la Méditerranée, comme pour renouer, ne serait-ce que symboliquement, avec la gloire du califat fatimide d’il y a mille ans. Une revanche sur l’histoire s’imposait. Les ambitions légitimes Qui n’a pas entendu le Chiite lambda dire au quidam chrétien: « ôte-toi de là, cède-moi ta place, elle me revient de droit ». Qui n’a pas sursauté en entendant un hezbollahi ou un partisan de Nabih Berri déclarer: « nous ne déposerons les armes que si l’on nous accorde des postes qui reviennent traditionnellement aux Maronites comme la Présidence de la République, le commandement en chef de l’armée et le gouvernorat de la Banque centrale ». Ces souhaits et ambitions peuvent être légitimes et pourraient se concrétiser sous la pression démographique, financière et militaire dont le tandem est largement pourvu. Cependant… Il y un hic cependant ! Le Grand Liban n’a eu, dès les origines, de raison d’exister que pour servir de bastion ou de refuge aux chrétiens. Que ces derniers en viennent à perdre leurs pouvoirs à la tête de l’État ou à céder leurs prérogatives à d’autres communautés, et ce pays n’aurait plus de raison d’exister comme entité indépendante de la Syrie. En admettant que, dans une configuration particulière, le régime au pouvoir à Damas nous envahisse et déclare un Anschluss, croyez-vous que l’Occident chrétien bougerait si ses coreligionnaires n’y étaient plus pour jouer plus un rôle prépondérant ou s’ils y étaient réduits à du menu fretin? Dans pareil cas de figure, les choses se passeraient comme lorsque Poutine annexa la Crimée, c’est-à-dire sans susciter que des réprobations verbales. Autre cas de figure: si ces mêmes chrétiens n’étaient plus à la tête du Liban et si la Syrie et Israël s’avisaient de se partager notre pays, comme avaient fait Hitler et Staline en 1939 avec la Pologne, quelle capitale du monde occidental réagirait et interviendrait pour rétablir le status quo ante? Cela dit, quand donc va-t-on saisir que les prérogatives des chrétiens au niveau de l’État sont, non seulement des garanties pour leurs communautés, mais également et surtout un bouclier pour la « nation libanaise », si tant est qu’elle existe. Pourquoi se tromper d’ennemi ? Il est entendu que le tandem Hezbollah-Amal doit rester sur ses gardes, mais quant à se prémunir contre un partenaire régional, c’est bien plutôt de la Syrie, où des horreurs furent commises, qu’il devrait se méfier, non de ses concitoyens libanais, chrétiens fussent-ils sunnites ou druzes ! Ce n’est pas à ces derniers qu’il devrait chercher noise ! Mais comment parler raison quand l’hubris a fait perdre à une communauté le sens de la mesure et quand elle prend un plaisir gratuit à se constituer des ennemis ? Communiant dans l’ivresse de victoires prétendument divines, le tandem chiite est parvenu à se mettre à dos, non seulement les juifs d’Israël, mais également les sunnites de Syrie et les chrétiens du Liban, sans oublier les druzes. Qui dit mieux ?

Au septième jour
Par
Zeina Ziadeh
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Au septième jour, nous reposons-nous ? Non. Nous attendons. Nous vivons toujours sur le seuil de l’attente. Nous feuilletons, à chaque instant de ces vingt-quatre heures, un article par-ci, une déclaration ou un tweet par-là, pour tracer les contours de notre journée. Ici, nulle feuille de route, sinon celle que tracent pour nous ceux qui ne parlent pas notre langue. Et nous, nous subissons. Nous subissons… et nous déconstruisons. Nous lisons entre les lignes bien plus que les lignes elles-mêmes. Nous analysons le silence, et nous doutons de tout ce qui semble naturel. Car le naturel n’est plus naturel. Et le calme, dans notre pays, n’est pas repos… mais une trêve pour celui qui n’a pas choisi de combattre. Au septième jour, quelques commerces entrouvrent leurs portes timidement. Une demi-porte relevée, une semi-décision. Les chaises retrouvent leurs trottoirs, le café se rallume, et les conversations tournent autour de petites choses : les prix, l’électricité, l’eau, et des projets différés. Tout le monde observe, guette. Les visages sont les mêmes… mais les traits sont crispés et n’ont pas encore fini de trembler. Et, au détour de chaque phrase, l’ombre d’une autre : « Et si ça reprend… » Si ça reprend ? Mais ce n’est pas fini pour reprendre. À quelques kilomètres à peine, la terre est soufflée, et du sang coule dessus et dessous. Le calme ici n’est pas une absence… mais une distance. Et dans ce calme inquiet, une autre rumeur s’élève. Un vacarme qui ne s’entend pas… mais qui se pense. Nous analysons tout : les visages des politiciens, leurs doigts levés, le ton de la voix, l’heure du communiqué. Nous scrutons le ciel pas pour sa clarté, mais pour la mesure de son silence. Un avion lointain, une moto qui passe, une porte qui claque, autant de possibilités. Nous comptons les jours. Le septième jour. Le calme ici n’est pas la paix. Rien qu’un interstice entre deux frappes. Et dans cet interstice, nous tentons de vivre. Un peu. Nous rions… sans conviction. Nous planifions… sans certitude. Nous dormons… à moitié conscients. Une part de nous reste éveillée, comme un guetteur qu’on ne voit pas. Nous nous réveillons au son de l’alarme, pas des bombardements, et nous nous en sommes étonnés. Nous préparons le café lentement, comme si nous réapprenions à le faire. Nous ouvrons les canaux d’informations avant les fenêtres. Nous écrivons : « Comment tu vas ? » Et la réponse arrive : « Bien… pour l’instant. » Nous sortons dans la rue. Nous nous regardons les uns les autres, comme si nous cherchions une sérénité égarée. Même le bonjour est devenu rapide, bref, sans place pour les prolongements. Nous n’avons pas peur seulement de la guerre, mais de nous y habituer. Qu’elle devienne une part de notre quotidien, de nos conversations, de nos plaisanteries. Nous rions parfois… puis nous nous taisons brusquement. Comme si le rire lui-même s’était ravisé. Au septième jour, une question se glisse en silence : que faire de toute cette fatigue ? Les obus s’arrêtent peut-être, mais leurs traces, non. Une fatigue dans le corps, dans les yeux, dans le cœur qui a appris à sursauter au moindre bruit. Nous ne faisons pas assez confiance au calme pour nous y abandonner. Nous vivons en alerte de repos. Un repos différé, conditionnel, révocable. Nous rangeons nos affaires autrement. Nous chargeons nos téléphones plus que nous ne les utilisons. Nous calculons le temps… pour toute éventualité. Et en nous, un désir tout simple : le calme… seulement. Un calme qui ne soit ni à intepréter, ni à surveiller, ni à craindre. Mais nous ne savons pas comment y croire. Alors nous revenons à l’attente. Nous observons, nous analysons, nous lisons, puis nous relisons. Nous organisons notre journée sur des probabilités, pas sur des certitudes. Nous disons : « On verra ! » Comme si toute notre vie était une phrase en suspens. Et au septième jour, nous ne proclamons pas la victoire, nous ne pleurons pas la défaite. Nous nous tenons au milieu. Entre guerre et paix, entre peur et sérénité, entre bruit et silence. Ce milieu… est devenu notre place. Notre crainte de ce calme n’est pas une faiblesse, mais une mémoire. Une mémoire qui a appris que le calme peut être une mise en garde. Et pourtant… nous continuons. Nous faisons notre café, nous ouvrons nos fenêtres, nous scrutons le ciel, nous répondons aux messages, nous rions quand nous pouvons, et nous nous taisons quand nous ne pouvons pas. Nous achetons notre pain, nous passons à la station-service, nous différons des projets, et nous dissimulons une angoisse. Et nous essayons, malgré tout, de vivre une journée ordinaire… Même si cet « ordinaire » repose sur le seuil de l’attente.

L’évolution du conflit liée au dénouement de la lutte interne en Iran

Alors que l‘incertitude la plus totale continue de régner sur l’évolution du conflit entre les Etats-Unis et la République islamique iranienne, les pourparlers directs entre le Liban et Israël reprennent ce jeudi 23 avril à Washington, dans l’après-midi (heure du Levant), sous l’égide du Département d’Etat. Une source autorisée locale a indiqué mercredi que la délégation libanaise réclamera la prolongation du cessez-le-feu au Sud pour une période d’un mois. Les discussions pourraient porter, parallèlement, sur l’organisation pratique (calendrier, lieu des réunions…) et sur l’ordre du jour des prochaines négociations bilatérales. Au niveau des opérations militaires et de la situation sur le terrain, la présidence française a indiqué dans l’après-midi de mercredi qu’un second Casque Bleu français de la Finul est décédé des suites de ses blessures dont il avait été atteint samedi dernier lorsque des miliciens du Hezbollah avaient tiré sur une patrouille française de la force onusienne. L’un des Casque Bleu avait été tué sur le coup. Le bilan de cette embuscade s’élève donc à deux tués et deux blessés dans les rangs des militaires français. Sur un tout autre plan, l’armée israélienne a perpétré mercredi une nouvelle agression contre des journalistes en bombardant un secteur de la localité d’El-Tiré (caza de Bint Jbeil) où se trouvaient les deux consœurs Amale Khalil et Zeinab Faraj. Celle-ci, légèrement blessée, a pu être évacuée par la Croix Rouge libanaise à la suite des démarches du président Joseph Aoun, du Premier ministre Nawaf Salam (de Paris) et du ministre de l’Information Paul Morcos. Quant à Amale Khalil, son corps sans vie a été retrouvé sous les décombres d’une habitation détruite par le bombardement israélien. Par ailleurs, un drone israélien a effectué une attaque contre la localité de Yohmor où quatre personnes ont été blessées. Un soldat israélien puni pour avoir profané une croix Sur un tout autre plan, une ONG américaine Le bon Samaritain a acheminé une aide alimentaire et humanitaire aux habitants des villages chrétiens situés à proximité de la frontière libano-israélienne. Cette même ONG avait tenté d’acheminer cette aide à partir du Liban, mais elle en avait été empêchée par le Hezbollah. Elle a été par conséquent contrainte de fournir l’aide en question à partir d’Israël en raison de la situation précaire de ces villages chrétiens qui ont été visités mercredi par le Nonce apostolique à Beyrouth. Notons dans ce cadre que le soldat israélien qui avait profané une croix dans un village chrétien du Sud a été puni par son commandement et condamné à un mois de prison ferme. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le commandement de l’armée israélienne ont vivement condamné l’incident et l’unité israélienne présente dans le secteur a été chargée de remettre la croix à sa place. Divergences entre les pôles du régime iranien Au niveau régional, le conflit armé entre les Etats-Unis et l’Iran continue de vivre au rythme de la série de cessez-le-feu ponctués des délais, des ultimatums et des menaces récurrentes qui jalonnent les prises de position quotidiennes du président Donald Trump. Une fois n’est pas coutume : le nouveau cessez-le-feu prolongé mardi soir par le chef de la Maison Blanche n’est pas associé à une échéance précise. Ce « flou » (encore un…) ne signifie pas que la trêve est illimitée mais implique, bien au contraire, que le président Trump se réserve la latitude de la rompre à l’instant qu’il jugera opportun. Selon certaines informations, Washington aurait d’ailleurs informé Israël que la trêve actuelle expirera dimanche prochain, si d’ici là aucun progrès n’est enregistré au niveau des pourparlers américano-iraniens. Les milieux américains à Washington se montrent à ce propos optimistes quant à un déblocage iranien, donnant l’impression que l’Administration US paraît « implorer », en quelque sorte, le régime iranien d’avaliser une sortie de crise, alors que c’est Téhéran qui est censé être en position de faiblesse. Un point de détail à relever à cet égard : selon certains médias en ligne, des centaines d’avions militaires de transport seraient en train de transporter et de décharger des munitions en Israël, et ce pont aérien devrait prendre fin… dimanche. En tout état de cause, cette lourde incertitude qui caractérise l’évolution du conflit pourrait s’expliquer par les profondes divergences qui se confirment au niveau du régime iranien. Le clivage oppose l’aile dure représentées par les Gardiens de la révolution (les Pasdaran) et le courant dit « modéré » qui regroupe les responsables politiques officiels en charge des négociations avec les Américains. Cela explique que les négociateurs iraniens n’ont pas été en mesure de se rendre à Islamabad pour le 2 e round de négociations, qui était prévu pour mardi. L’aboutissement de cette fracture interne déterminera l’avenir du conflit et sans doute le sort de toute la région du Levant.

Le Liban au bord du gouffre: plaidoyer pour une force internationale

La ligne jaune tracée sur le sol libanais méridional n'est pas une simple démarcation militaire. C'est un avertissement de l'histoire. Israël a établi une zone militaire s'étendant sur environ dix kilomètres au nord de la frontière, à l'intérieur du Liban-Sud. Le Premier ministre israélien a exprimé sa position sans équivoque: «Il s'agit d'une bande de sécurité de dix kilomètres de profondeur, bien plus solide, plus intense, plus continue et plus dense que ce que nous avions auparavant. C'est là où nous sommes et nous ne partons pas.» [1] Le vocabulaire est familier. Des analystes ont décrit ce qui se déroule sous nos yeux comme la «gazafication» du Liban-Sud — le ministre israélien de la Défense Israël Katz ayant ordonné à l'armée de démolir les villages frontaliers libanais selon les modèles de Beit Hanoun et de Rafah. [2] Nous savons à quoi ressemblent ces modèles. Il ne reste rien. Le parallèle avec Gaza est déjà glaçant. Mais il existe un précédent plus ancien et plus proche pour le Liban lui-même: le Golan. [3 ] Dépopulation, suivie d'une occupation militaire prolongée, suivie d'une annexion. À la mi-avril, plus d'un million de Libanais avaient été déplacés et plus de 2 000 tués . [4] Plus de quatre-vingts villes et villages ont été vidés de leurs habitants, et plus de quinze pour cent de la population du Liban arrachée à ses terres. [5] Une terre vidée de ses habitants est une terre rendue disponible pour d'autres desseins. Si le Liban laisse cette dynamique se figer — si le Liban-Sud demeure dépeuplé, ses ponts détruits, ses villages démolis — l'annexion rampante de son territoire n'aura pas besoin d'une déclaration formelle. Elle deviendra simplement un fait accompli, comme ce fut le cas au Golan il y a cinq décennies. Le soi-disant «axe de la résistance» a passé des décennies à envelopper la confrontation militaire dans le langage de la libération, sans jamais récupérer un seul mètre du Golan ; quelle que soit la résonance émotionnelle de cette posture chez ses partisans, ce n'était pas une stratégie — c'était une pose, qui confondait le défi avec l'efficacité et refusait obstinément de tenir compte du rapport de force réel. Le seul instrument capable d'inverser cette trajectoire, c'est la diplomatie. Et la diplomatie requiert un État ayant l'autorité pour la conduire. L'auteur du malheur libanais doit être nommé C'est le Hezbollah qui a entraîné le Liban dans cette guerre — non pour défendre la souveraineté libanaise, mais pour servir l'Iran. Lorsque les États-Unis et Israël ont frappé l'Iran à la fin de février 2026 et tué le Guide suprême Khamenei, le Hezbollah a tiré des projectiles sur Israël, déclarant agir en représailles à l'assassinat de Khamenei . [6] Le Premier ministre libanais Nawaf Salam a qualifié cet acte de ce qu'il était: un geste «irresponsable» mettant en danger la sécurité et la sûreté du Liban. L'État libanais n'avait pas décidé de la guerre. Son gouvernement n'avait pas été consulté. Un acteur non étatique subordonné à une puissance étrangère avait, une fois encore, pris cette décision à la place du peuple libanais. Les Gardiens de la Révolution iraniens, opérant à l'intérieur du Liban munis de passeports falsifiés, dirigeaient les opérations militaires du Hezbollah. Le Liban n'avait pas choisi cette guerre. Il y avait été conscrits de force, son territoire utilisé comme plateforme pour la stratégie régionale de l'Iran, son peuple payant le prix en sang et en déplacements. Le 5 août 2025, le cabinet libanais a tenu une réunion historique au Palais de Baabda et chargé l'Armée libanaise d'élaborer un plan visant à consolider l'ensemble des armes présentes sur le territoire sous l'autorité des forces de sécurité de l'État . [7] Le 7 août, le gouvernement a formellement répondu aux propositions américaines en s'engageant dans un processus de désarmement par étapes. La réponse du Hezbollah fut le mépris. Le Hezbollah a promis qu'il n'y aurait pas de désarmement et a clairement averti que toute tentative de l'y contraindre signifierait « la mort » pour le Liban. [8] En d'autres termes: soumettez-vous ou faites face à la guerre civile. Ce n'est pas là la posture d'un mouvement de résistance. C'est la posture d'une occupation de l'intérieur. Puis vint le 2 mars 2026 — une date qui devrait être gravée dans la mémoire politique libanaise. À la suite d'une réunion d'urgence du Conseil des ministres, le gouvernement a annoncé une interdiction totale de toutes les activités militaires du Hezbollah, exigeant que le groupe remette ses armes à l'État et se cantonne aux seules activités politiques. Il a affirmé que les décisions de guerre et de paix relevaient exclusivement de l'État libanais. [9] Ce fut l'affirmation de souveraineté la plus explicite que Beyrouth eût faite en décennies à l'encontre du Hezbollah. Le gouvernement a également appelé les Forces armées libanaises à commencer immédiatement et fermement à mettre en œuvre son plan de désarmement au nord du Litani, en usant de tous les moyens nécessaires. [10] La réponse du Hezbollah fut d'attaquer les porteurs du message, accusant le gouvernement libanais de « poignarder dans le dos » son organisation en déclarant illégales ses activités militaires, et l'accusant d'être devenu un instrument d'Israël. [11] À décisions historiques, mise en œuvre historique Les décisions du 5 et du 7 août étaient, à tout point de vue, sans précédent. Pour la première fois, un gouvernement libanais chargeait formellement son armée d'affirmer le monopole étatique sur les armes — un défi direct à la structure militaire parallèle du Hezbollah. Pourtant, le fossé entre la décision et sa mise en œuvre a été l'ambiguïté constitutive de la condition politique libanaise — et cette ambiguïté est désormais dangereuse d'une façon très précise. Lorsqu'un État déclare détenir le monopole de la force mais ne peut faire respecter cette déclaration, il ne projette pas la souveraineté. Il projette la faiblesse. Il invite deux désastres parallèles et mutuellement renforçants: il donne au Hezbollah le signal que le gouvernement peut être défié impunément, et il fournit à Israël le prétexte d'agir à la place du Liban. L'échec de la mise en œuvre tenait-il à un manque de volonté ou à un manque de capacité? Le Liban ne peut se permettre de laisser cette question sans réponse. S'il s'agit d'un manque de volonté, le gouvernement doit trouver le courage politique d'agir, porté par un peuple libanais épuisé par des guerres menées au service de parrains étrangers. S'il s'agit d'un manque de capacité — ce qui est la réponse la plus honnête — alors le Liban doit chercher d'urgence à acquérir cette capacité. Arguments en faveur d’une force internationale Le gouvernement libanais a pris ses décisions. Ce dont il a maintenant besoin, c'est que la communauté internationale se tienne derrière elles politiquement, économiquement et militairement, afin que les déclarations de souveraineté ne demeurent pas lettres mortes. L'Armée libanaise, liée par son mandat constitutionnel, fait face à un environnement opérationnel d'une extraordinaire complexité — prise en étau entre un acteur non étatique lourdement armé, soutenu par une puissance régionale et appuyé par une partie de la population libanaise d'un côté, et une armée israélienne occupant son territoire méridional de l'autre — et il n'est pas raisonnable d'attendre d'elle qu'elle résolve seule cette équation sans un soutien international substantiel en ressources, en équipements et en appui politique. C'est là qu'une force militaire internationale devient non pas simplement utile, mais nécessaire — une force qui soutiendrait l'Armée libanaise dans l'application des propres décisions du gouvernement, et dans la mise en œuvre, dans sa lettre et dans son esprit, des Résolutions 1559 [12] et 1701 [13] du Conseil de sécurité de l'ONU, qui ont mandaté le désarmement des groupes armés non étatiques au Liban et l'extension de l'autorité de l'État libanais sur l'ensemble de son territoire. La FINUL entre dans la dernière année de ses opérations, à la suite de la décision du Conseil de sécurité d'août 2025 de proroger son mandat une dernière fois jusqu'au 31 décembre 2026. [14] Cette fin de mandat n'est pas seulement une échéance logistique. C'est une ouverture politique. La question n'est pas de savoir s'il faut remplacer la FINUL, mais par quoi et avec quel mandat. Une force nouvelle — qu'elle soit constituée sous l'égide des Nations Unies ou formée en coalition de pays volontaires — doit être fondamentalement différente de son prédécesseur. La posture passive de la FINUL, qui patrouillait pendant que le Hezbollah reconstituait son arsenal à ses côtés, a été définitivement discréditée. Si les dynamiques au sein du Conseil de sécurité de l'ONU — notamment la menace de veto [15] — rendent impossible un mandat formel de l'ONU, alors le modèle d'une coalition de pays volontaires devient l'alternative viable. Le Liban a des amis. Il a des alliés qui partagent un intérêt stratégique dans un État libanais stable et souverain : l'Italie, la France, l'Allemagne, les États-Unis, l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, l'Égypte, et d'autres partenaires régionaux et internationaux qui ont exprimé leur soutien à la souveraineté du Liban, à son redressement institutionnel et à son émancipation des dominations extérieures — ceux qui ont clairement manifesté leur soutien à un Liban libéré de la tutelle iranienne ; les États-Unis, qui investissent un niveau sans précédent d'engagement diplomatique dans la trajectoire du Liban. Cet appui américain mérite une attention particulière. Le président Trump a annoncé personnellement le cessez-le-feu, déclarant que Washington avait interdit à Israël de bombarder le Liban et travaillerait avec Beyrouth pour régler la question du Hezbollah. L'administration Trump est, en ce moment, le seul acteur extérieur capable d'exercer une pression significative sur Israël — une pression dont le Liban a urgemment besoin pour obtenir le retrait israélien du Sud et empêcher que la ligne jaune ne devienne permanente. C'est un engagement, et le Liban doit en tirer parti. Une fenêtre qui ne restera pas ouverte Le paysage géopolitique régional a évolué en faveur du Liban d'une manière qui semblait inconcevable il y a deux ans. L'Iran est affaibli, son réseau régional mis à mal. Le monde arabe — de Riyad à Abou Dhabi en passant par Le Caire — a atteint un rare consensus : la souveraineté libanaise doit être restaurée, et le Liban ne doit plus jamais être le théâtre des guerres par procuration de l'Iran. Il existe une convergence d'intérêts entre Beyrouth, Washington, le monde arabe et la majeure partie de l'Europe que le Liban a rarement, si tant est qu'il l'ait jamais connue, simultanément. Cette fenêtre ne restera pas ouverte. La ligne jaune se fige dans le béton et dans les villages démolis. Chaque semaine qui passe sans que les propres décisions du gouvernement soient mises en œuvre est une semaine durant laquelle les faits sur le terrain se cristallisent contre les intérêts du Liban. Le gouvernement libanais a fait preuve d'un remarquable courage institutionnel — en août 2025, en mars 2026, lors des pourparlers directs à Washington, dans l'insistance déterminée du président Aoun selon laquelle le Liban négociera son propre avenir. Cet acte concret doit désormais trouver son pendant dans une réponse internationale d'une audace proportionnelle. Une force multinationale efficace dotée d'un mandat robuste, adossée à la pression politique américaine sur Israël et au soutien économique arabe pour la reconstruction, n'est pas une utopie. C'est précisément ce que le moment exige. Le Golan a été perdu parce que personne n'est venu. Le Liban ne peut se permettre de répéter cette leçon. [1] Al Jazeera, Lebanon coverage, 2026 — https://www.aljazeera.com/tag/lebanon [2] Al Jazeera – Coverage of Southern Lebanon / Israeli Buffer Zone / Lebanon Conflict — https://www.aljazeera.com/tag/lebanon/ [3] Golan Heights — https://en.wikipedia.org/wiki/Golan_Heights [4] Reuters – More than One Million Displaced by Israeli Strikes in Lebanon — https://www.reuters.com/pictures/lebanon-more-than-million-displaced-by-israeli-strikes-2026-04-15/ [5] US-Israel war on Iran: What next for Lebanon? — https://www.chathamhouse.org/events/all/standard-event/us-israel-war-iran-what-next-lebanon [6] Security Council Report — https://www.securitycouncilreport.org/monthly-forecast/2026-03/lebanon-37.php [7] Lebanese Government Instructs Army to Develop Plan for State Monopoly on Weapons as Hezbollah Refuses to Disarm — https://www.fdd.org/analysis/2025/08/05/lebanese-government-instructs-army-to-develop-plan-for-state-monopoly-on-weapons-as-hezbollah-refuses-to-disarm/ [8] Lebanon's Hezbollah rejects disarmament, warns of civil war — https://www.dw.com/en/lebanons-hezbollah-rejects-disarmament-warns-of-civil-war/a-73730563 [9] Government announces 'total ban on any military activity' by Hezbollah — https://today.lorientlejour.com/article/1496916/government-announces-total-ban-on-any-military-activity-by-hezbollah.html [10] Security Council Report — https://www.securitycouncilreport.org/monthly-forecast/2026-03/lebanon-37.php [11] Hezbollah leader urges Lebanon's government to pull out of Israel talks — https://www.aljazeera.com/news/2026/4/13/hezbollah-leader-urges-lebanon-government-to-pull-out-of-israel-talks [12] UN Security Council Resolution 1559 (2004) — https://undocs.org/S/RES/1559(2004) [13] UN Security Council Resolution 1701 (2006) — https://undocs.org/S/RES/1701(2006) [14] Security Council Report — https://www.securitycouncilreport.org/un-documents/lebanon/ [15] UN Security Council Working Methods — https://www.securitycouncilreport.org/un-security-council-working-methods/the-veto

De Persépolis à Téhéran, un même art de la guerre
Par
Michel Hajji Georgiou
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N.D.L.R. : L'étude qui suit, consacrée à une analyse détaillée de la logique de la guerre dans l'esprit et la pratique perso-iranienne à la lumière du conflit actuel avec les États-Unis, n'est pas à lire d'une seule traite, mais en segments, et le support numérique ne se prête sans doute pas à la longueur du texte. Il est plus recommandable d'imprimer l’article et de le lire sur papier. L'auteur présente d'avance ses excuses au lecteur pour cet inconvénient, mais la démarche académique suivie ne saurait tolérer une césure en plusieurs articles ou un résumé qui en affaiblirait la teneur et les nuances. Mea maxima culpa , donc. Le mardi 21 avril 2026, en fin de soirée, Téhéran faisait savoir qu'il ne participerait pas aux négociations d'Islamabad prévues avec Washington le lendemain, invoquant des «conditions rédhibitoires» posées par les Américains. Le cessez-le-feu, conclu le 8 avril après cinquante jours de guerre ouverte, venait d'expirer, et Donald Trump s’est vu contraint de le prolonger pour donner encore le temps à la République islamique de parvenir à un accord. Le détroit d'Ormuz avait été déclaré pleinement ouvert au trafic commercial vendredi, envoyant les cours du pétrole chuter de plus de 10 %, avant que l’Iran ne le referme dès le samedi, dès lors que Washington refusait de lever son blocus naval. Donald Trump avait qualifié le cessez-le-feu de caduc «mercredi soir heure de Washington» tout en envoyant deux négociateurs au Pakistan. Téhéran avait, selon l'agence officielle IRNA, qualifié les déclarations américaines de «jeu médiatique» destiné à exercer une pression par le biais d'un «jeu de la faute», tout en maintenant le canal pakistanais ouvert jusqu'à mardi soir, heure du coup de théâtre. Et le coup de théâtre, c’est celui-ci: Téhéran a rejeté le cessez-le-feu de Trump, déclarant caduc l’accord du 8 avril et rouvrant formellement la voie à la reprise des hostilités…. Toute cette confusion diplomatique qui se déploie devant le monde entier, comme un (dangereux) marivaudage de bas-étage à n'y rien comprendre, n'est en fait rien de tel. Téhéran applique une doctrine. C'est, rejoué avec les instruments du XXIe siècle (missiles balistiques, drones FPV, blocus pétrolier, communiqués d'agences officieuses), le même pattern stratégique qu'un observateur attentif aurait pu décrire après Marathon, Salamine, ou la paix de Callias (dont les historiens disputent encore l'existence réelle). Depuis vingt-cinq siècles, les constantes de la puissance perse en situation de pression maximale n’ont pas changé. Parmi elles figure un art subtil et maîtrisé d’alterner le chaud et le froid, de nier ce que l'on fait tout en le faisant, ou encore tenir la ligne entre la guerre et la paix dans un état délibérément indéterminé. L'Iran contemporain, engagé depuis le 28 février 2026 dans le conflit le plus existentiellement périlleux de l'histoire de la République islamique, rejoue ainsi des modèles de confrontation que ni la conquête d'Alexandre, ni l'islam arabe, ni la révolution khomeyniste n'ont réussi à effacer. Cette récurrence procède de facteurs géopolitiques, et, partant, invariables à travers les siècles: géographie intérieure de la puissance, logique du plateau face à la mer, mais aussi du cœur face à la périphérie. Ces facteurs ne sont pas sans structurer toute l'histoire militaire de cette civilisation. Sept invariants polémologiques traversent ce continuum. I — La guerre du temps, ou la souveraineté «sur le seuil» La première de ces constantes est sans doute la moins évidente pour un observateur qui n'est pas rompu aux habitudes de la Perse et de son histoire. Elle constitue pourtant l'élément le plus profond et, paradoxalement, le moins visible, de la stratégie médique: la doctrine de la temporalité comme arme. Ce que l'on nomme couramment la «duplicité» iranienne dans les négociations, ce n’est pas la ruse diplomatique ordinaire, au sens d'un mensonge ponctuel destiné à tromper un adversaire sur un point précis. Pas le cheval de Troie d’Ulysse. Il s’agit d’une duplicité structurelle, constitutive de la doctrine elle-même, qui consiste en la capacité à maintenir simultanément deux discours contradictoires sans que la contradiction soit vécue comme une incohérence interne… parce qu'elle est vécue comme la gestion normale d'une temporalité qui n'est pas celle de l'adversaire occidental. Cette pensée ésotérique préasocratique, que l'Occident ne comprend pas dès qu'il s'agit de traiter et négocier avec Téhéran, ressemble à la thèse moniste dynamique que Héraclite d’Éphèse (et plus tard Ibn Arabi) défendait avant l’émergence du dualisme ontologique platonicien. Selon Héraclite, l'opposition n'est pas une contradiction, mais une tension entre deux bouts du même principe qui tirent dans le sens contraire. Au sens perse, cette non-dualité existe entre le zâhir , le manifeste, l'exotérique, et le bâtin , le caché, l'ésotérique. Les deux registres coexistent parce qu'ils appartiennent à des plans différents de la réalité. L'Un contient les deux pôles, dont il est deux manifestations. La dissimulation, la taqiyya , n'est donc pas un mensonge au sens occidental du terme, mais la reconnaissance de ces deux états qui sont des ordres séparés existant simultanément sans se contredire. Tenir un double langage, considérer que toute connaissance ne se définit pas en soi mais en vertu du manque de connaissance qui reste à gagner, c'est-à-dire par la négation de l'étant, relève, partant, d'un processus sain et légitime, signe de sagesse ontologique. L'oscillation iranienne entre guerre et paix est donc la position recherchée par l'Iran. Il n’y en a pas une autre. Les opposés cohabitent et sont donc cohérents. De quoi rendre fous les Occidentaux, qui recherchent la vérité derrière le masque, alors qu'il n'y a pas de masque. Juste deux «positions variables» d'une même posture qui n'a jamais recherché une unité «logique». Le témoignage d'Hérodote C'est Hérodote qui documente involontairement le premier la traduction mécanique la plus ancienne de cette idée dans l'histoire. Après la bataille de Marathon (490 av. J.-C.), Darius ne capitule pas, ne négocie pas, ne fait rien de lisible qui puisse être compris rationnellement. Un peu comme le Sauron du Seigneur des anneaux , il attend et se prépare en silence, accumulant pendant dix ans la machine de la deuxième invasion. Après la bataille de Salamine (480), Xerxès se retire mais laisse Mardonius avec une armée entière en Thessalie. Ni paix ni guerre, donc, mais un état suspendu d'indétermination stratégique qui épuise les cités grecques politiquement et économiquement, bien plus efficacement que n'eût pu le faire une nouvelle bataille. La paix de Callias (449 av. J.-C., dont les historiens disputent encore l'existence réelle, ce qui est en soi révélateur) aurait mis fin formellement aux guerres médiques. Mais les Perses continuèrent simultanément à financer Sparte contre Athènes, puis Athènes contre Sparte, retournant la guerre du Péloponnèse en instrument de leur politique sans jamais y apparaître officiellement. Voilà les origines de la guerre iranienne actuelle par la procuration financière, la corruption des élites, et l'entretien délibéré du chaos chez l'adversaire. Le tout sans ligne de front, à travers un jeu invisible sur les contradictions des autres. Ce que les Grecs ne comprenaient pas, c'est que les Perses n'avaient simplement pas leur même rapport ontologique au temps. Là où la cité grecque pensait en termes d' agôn , de choc décisif, de bataille réglée, d'issue tranchée, l'empire iranien, lui, réfléchissait en termes de durée, de patience, d'accumulation lente et de retournement différé. Ce pattern trouve sa traduction dans la jurisprudence islamique elle-même, au travers du concept de la hudna , la trêve temporaire qui n'est pas la paix. Un contrat suspendu qui permet une pause pour se réarmer et repositionner avant que la bataille ne reprenne. Loin d’être perçue comme une reddition, la hudna est une parenthèse tactique dans une guerre dont l'horizon reste stratégiquement intact. Cyrus et ses successeurs étaient bien entendu loin de posséder ce concept théologico-juridique… mais ils en avaient pourtant développé la pratique intuitive absolue… L'ambiguïté comme posture stratégique La stratégie nucléaire iranienne depuis 2003 — mais aussi celle du Hezbollah au Liban qui crie au triomphe au milieu des décombres dès lors que le canon ennemi cesse de tonner — constitue le cas d'école moderne de cette doctrine. Plus de vingt ans de négociations, de concessions partielles, de violations calculées, de retours à la table, de seuils d'enrichissement franchis puis gelés, de signatures d'accords dont les encres n'avaient pas séché que les ambiguïtés d'application étaient déjà instrumentalisées… Pour Téhéran, le JCPOA de 2015 n’était pas un acte de désarmement, mais un acte de gestion temporelle. À travers l’accord, Téhéran achetait du temps sous pression maximale, tout en maintenant le threshold , le seuil, à portée de redéploiement rapide. Et c'est la même logique qui opère actuellement: nier les pourparlers tout en envoyant des délégués, ouvrir le détroit vendredi pour le refermer le samedi, appeler le dialogue américain «jeu médiatique» tout en gardant le canal pakistanais actif… L'Iran ne fait jamais dans l'ambiguïté par accident. Il en fait parce que c’est là sa position stratégique naturelle, le milieu dans lequel il respire depuis vingt-cinq siècles, et qui, il le sait parfaitement bien, éreinte ses adversaires, ancrés dans le temps historique diachronique hégélien. Ce que l'Occident s’obstine à ne pas vouloir comprendre, c'est que le sens de l'Histoire, pour les néo-Perses, opère donc aussi à contresens… mais aussi en transcendance, dans ce zaman el-latif défini par Sohravardi, ce temps entre les temps qui n'a que faire des contingences du temps historique diachronique (voir à ce propos l'article publié sur ce site le 7 mars 2026 sous le titre «La fin d'une utopie»). II — La défense avancée ou la guerre au-delà du plateau Le second pattern structurel est ce que les stratèges achéménides pratiquaient sans le nommer et que la République islamique a théorisé sous le vocable de defa' pishgin , la défense avancée. Les Achéménides avaient compris que la vulnérabilité de l'empire tenait à sa surface. Trop vaste pour être défendu de l'intérieur, il fallait donc multiplier les glacis périphériques et transformer les satrapies en zones-tampons militarisées, afin de combattre le plus loin possible du cœur persan. Ainsi, ce n'est pas par désir de conquête gratuite que Darius Ier avait lancé ses armées en Thrace et en Macédoine. Son objectif était de tenir les menaces à distance du plateau iranien. Et c'est la même raison qui avait conduit Xerxès à franchir l'Hellespont (l’actuel détroit des Dardanelles), pour se heurter ensuite aux 300 Spartiates de Léonidas aux Thermopyles. L'Iran des mollahs a reproduit exactement la même logique. Depuis 1982, les Gardiens de la révolution islamique ont déployé leurs conseillers — dont les fameux quatre «diplomates» kidnappés plus tard par les Forces libanaises d'Élie Hobeika — dans la vallée de la Békaa pour organiser ce qui allait devenir le Hezbollah, première expérimentation réussie de la défense avancée moderne, première exportation de ladite «révolution islamique». Comme les satrapes achéménides qui levaient leurs propres armées au nom du Roi des rois», les milices de l'axe de résistance — le Hezbollah, le Hamas, les Houthis et les Factions de la Mobilisation populaire irakienne — constituaient autant de satrapies militarisées vassales de Téhéran sans en être formellement le bras. Le principe avancé par Téhéran étant que les guerres doivent se dérouler hors des frontières iraniennes sans que le sol perse n'en soit jamais le théâtre…. Mais ce principe a toujours eu son envers intérieur, que l'histoire achéménide comme l'histoire islamique confirment régulièrement: plus l'empire projette sa puissance vers la périphérie et plus il doit comprimer et verrouiller son propre centre. Les révoltes satrapiques qui jalonnent l'histoire achéménide (Égypte, Lydie, Babylone, etc.) sont le symétrique interne de chaque grande campagne extérieure. Ce n'est pas un accident de calendrier si la République islamique massacrait ses propres manifestants en janvier 2026, quelques semaines avant de lancer la guerre en février. C'est la même logique de compression qui est à l'œuvre, le même réflexe impérial qui exige que le dedans soit écrasé pour que le dehors puisse être attaqué. En ce sens, la défense avancée est toujours, en creux, une tyrannie intérieure. III — La guerre composite ou l'art des coalitions vassales L'armée achéménide était une mosaïque ethnique constitutive, composée pêle-mêle de Mèdes, Bactriens, Lydiens, Indiens, Éthiopiens, Égyptiens, etc. Chaque satrapie fournissait ses contingents selon un système de tribut militaire gradué, les peuples les plus proches de la Perse payant moins d'impôts mais servant davantage sous les armes. Hérodote, dans ses listes d'armées de Xerxès, dresse involontairement le portrait d'une puissance qui ne combat jamais seule et guerroie toujours à travers ses intermédiaires. L'Iran contemporain a reproduit exactement cette architecture. Le Hezbollah, le Hamas, les milices irakiennes et les Houthis constituaient un réseau régional capable d'opérer sous le seuil nucléaire potentiel, imposant des coûts diffus à ses adversaires sans déclencher de réponse massive contre le territoire iranien lui-même. On retrouve même un lien de commandement similaire entre Perses et mollahs. Les satrapes étaient des gouverneurs nommés et contrôlés, les «yeux et oreilles du roi» qui supervisaient leur loyauté. Les milices de l'axe de résistance dépendent pareillement du contrôle financier et de la supervision militaire de Téhéran, sous le commandement politique et religieux du wali el-faqih , dont la doctrine chiite transnationale unit le corps impérial en dépit des particularités de chacun des corps paramilitaires et de leurs milieux. Notons du reste que l'adhésion à la wilayat el-faqih a fini par déborder le cadre chiite, des pans d'autres communautés, au Liban par exemple, ayant été «convertis», endoctrinés subtilement et subversivement au service du projet, sous le préau d'une gauche universaliste antiaméricaine et anti-israélienne — la lutte pour les opprimés contre «le Grand Satan impérialiste et son satellite régional, le projet sioniste» —, d'une cause palestinienne abandonnée par les pays arabes, ou encore de l'idéologie de l'alliance des minorités et de leur protection… IV — La maîtrise des détroits ou la géopolitique du goulot Xerxès ne s'est pas contenté de franchir l'Hellespont en 480 av. J.-C. Il s'est employé à le maîtriser, en faisant construire un pont de bateaux pour signifier symboliquement et matériellement sa domination sur le passage entre deux mondes. La marine achéménide était fondamentalement un instrument de contrôle des voies de passage (côtes ioniennes, Méditerranée orientale et golfe Persique). Or, en géopolitique, celui qui tient le goulot tient le monde. C'est l'axiome le plus ancien et le plus constant de la pensée stratégique iranienne. En 2026, l'Iran a ciblé les infrastructures pétrolières de la région, notamment les navires dans le détroit d'Ormuz par lequel transite 20 % du pétrole mondial. La menace de fermeture totale, proférée avec une insistance croissante, réactive cette doctrine plurimillénaire. La réussite tactique de la saturation maritime par drones FPV en mars 2026, qui a rejoué le scénario du Millennium Challenge 2002 avec des améliorations technologiques considérables, a contraint la flotte américaine à une crise d'attrition en munitions d'interception. Les Iraniens ont démontré ainsi que la guerre des essaims est la réincarnation technologique de la guerre de harcèlement naval que pratiquaient déjà les Perses contre les trirèmes grecques. Ce qui s'est joué le samedi 19 avril dans le détroit, en l’occurrence l'ouverture, la fermeture, et les navires pris sous le feu à mi-passage, constituait la même séquence chorégraphiée… avec deux millénaires et demi d'écart… V — La guerre asymétrique ou le refus ontologique du choc frontal Dès la bataille de Marathon, les Perses misèrent sur la saturation par tir de flèches — l'arme à distance, celle qui dégrade avant l'affrontement — plutôt que sur le choc phalangique. La cavalerie achéménide était une force de harcèlement, d'enveloppement et de rupture des flancs, évitant à tout prix le choc central. Il ne faut voir nulle lâcheté dans ce refus du corps-à-corps, tout juste une doctrine visant la victoire par usure. Là où le guerrier grec cherchait à être décisif, le stratège perse cherchait la durée… Comme quoi la pensée philosophique déteint irrémédiablement sur les moyens de faire la guerre… La stratégie iranienne de long terme a en effet toujours consisté à éviter la confrontation directe avec des forces militairement supérieures, en étendant l'influence par des moyens indirects. En 2026, Téhéran a adopté une posture délibérément asymétrique: des centaines de drones et de missiles balistiques pour saturer les défenses adverses, des attaques sur les infrastructures énergétiques pour renchérir politiquement le coût de la guerre pour Washington et Tel-Aviv, et un refus obstiné de l'engagement terrestre qui exposerait la vulnérabilité conventionnelle de l'armée iranienne. La distance comme arme (autrefois l'arc, aujourd'hui le missile balistique et le drone FPV) demeure la signature polémologique invariante du guerrier iranien. À cela s'ajoute la volonté de créer plusieurs fronts de batailles simultanés, ce que prônait Che Guevara en voulant générer «plusieurs Vietnam» pour épuiser «l'impérialisme yankee». La Perse achéménide utilisait le même stratagème pour éreinter ses adversaires et les monter les uns contre les autres. VI — La décapitation et la fragilité du centre Le sixième invariant est peut-être le plus tragique. La vulnérabilité absolue du centre de commandement, quand la stratégie de défense avancée s'effondre et que la guerre revient vers le plateau, représente le talon d'Achille de tout empire de ce type. Alexandre avait compris en 330 av. J.-C. que l'empire achéménide, malgré son immensité, reposait structurellement sur la personne du Grand Roi. Forcer Darius III à fuir à Gaugamèles, c'était décapiter simultanément la légitimité politique et le commandement militaire de toute la machine impériale. Partant, les généraux macédoniens ne cherchèrent jamais à tenir chaque satrapie une à une. Ils visèrent le nœud symbolique et pratique de l'empire. L'ouverture de l'opération Epic Fury, le 28 février 2026, élimina le cœur et la tête du régime iranien en visant Ali Khamenei, plongeant simultanément la direction iranienne dans une désorientation décisionnelle profonde. Mojtaba Khamenei fut élu le 8 mars pour remplacer son père, mais l'élection précipitée d'un successeur, par ailleurs victime lui-même d'une attaque militaire et dont le sort reste incertain, n'a pas reconstitué la légitimité accumulée sur quarante-cinq ans de pouvoir symbolique. Le New York Times décrivit fin mars une direction paralysée, au processus décisionnel gravement perturbé. Vingt-cinq siècles séparent certes la tente de Darius III en fuite de Gaugamèles des bunkers de l'IRGC après Epic Fury, mais la logique structurelle est rigoureusement identique. Un empire construit sur la volonté d'un souverain unique, qu'il soit roi des rois ou guide de la révolution islamique, peut être foudroyé par la suppression de ce nœud central. La différence, sans doute, est qu'Alexandre avait eu la noblesse de pleurer sur le corps de son ennemi et d'adopter sa mère comme la sienne. Trump, lui… D’aucuns argueront sans doute que Darius III méritait un traitement noble dans la logique politique chevaleresque de respect entre l’ami et de l’ennemi et du code moral qui l’accompagne, tandis que Khamenei… Cette paralysie du centre iranien a produit une autre conséquence, moins visible mais structurellement lourde. L'effacement du guide suprême a ouvert un espace de rivalité entre les Pasdaran, gardiens de la révolution armée dont la logique est celle de la guerre totale et du refus de toute concession, et l'option politique incarnée par les négociateurs et une partie du gouvernement Pezeshkian, plus sensibles aux coûts économiques et humains du conflit. Ce clivage n'est pas neuf. Il traversait déjà sourdement la République islamique depuis des années, mais l'assassinat de Khamenei l'a rendu béant. Là où le wali arbitrait, résorbait les contradictions dans l’Un de sa personne divine, et pouvait manipuler la scène à souhait, élevant et rabaissant (machiavélisme oblige) faucons et colombes au gré des opportunités politiques, le vide arbitre désormais par défaut en faveur des plus durs. Et pour cause: dans un régime dont la légitimité repose sur la résistance et la logique révolutionnaire, aucun acteur politique ne peut se permettre d'apparaître comme celui qui capitule. C'est précisément ce mécanisme, celui de la décapitation qui radicalise le corps décapité, que les Macédoniens n'eurent pas à affronter après Gaugamèles, faute de corps idéologique suffisamment structuré pour survivre à la fuite et l’assassinat du roi. VII — La guerre de légitimité ou le récit comme armement Loin d'être uniquement un conflit d'armées, la guerre iranienne a toujours été simultanément une bataille pour définir qui a le droit de faire la guerre et au nom de quoi. La légitimité idéologique et la guerre psychologique forment les deux faces d'un même pattern : le récit comme prolongement de la violence militaire, et la violence militaire comme confirmation du récit. On retrouve ici cette absence ontologique du dualisme perse — le zâhir et le bâtin comme registres simultanément vrais d'une même réalité. La Perse inventa un instrument singulier de conquête douce bien avant la stratégie de «l'entrisme» trotskiste: le Cylindre de Cyrus, guerre narrative destinée à faire entrer Babylone sans combattre, en se présentant comme libérateur plutôt qu'envahisseur, comme restaurateur des dieux locaux plutôt qu'iconoclaste impérial. Le Cylindre de Cyrus Rédigé en akkadien cunéiforme, probablement en 539 av. J.-C., immédiatement après la prise de Babylone, le Cylindre est un texte dicté par Cyrus — ou en son nom — dans lequel il se présente comme un «libérateur» mandaté par Marduk, le dieu suprême babylonien, pour rétablir l'ordre que le roi précédent Nabonide avait perturbé. Il annonce le retour des peuples déportés dans leurs terres, la restauration des temples et la liberté des cultes locaux. C'est sur ce texte que repose la tradition, popularisée au XXe siècle notamment par l'ONU, qui en fit reproduire le cylindre en 1971, selon laquelle Cyrus aurait proclamé la première charte des droits de l'homme. Au plan polémologique, le Cylindre constitue une opération de guerre psychologique d'une sophistication que le XXe siècle n'a pas dépassée. Par ce processus méphistophélique, Cyrus retourne la légitimité de l'ennemi contre lui-même en se présentant au nom de Marduk, le dieu babylonien, dont il prétend être le serviteur élu, plutôt qu'au nom des dieux perses. Une colonisation symbolique préalable à la colonisation territoriale. Avant que l'armée perse entre dans Babylone, le récit perse a déjà occupé le panthéon babylonien. Nabonide est délégitimé par le propre dieu de Babylone. Cyrus n'en est que l'expression… Ce faisant, Cyrus rend aussi la conquête indiscernable de la libération. Babylone est «rendue à elle-même». Elle ne tombe pas. Cette manipulation sémantique neutralise toute résistance légitime: résister à Cyrus revient à résister à Marduk et à son propre ordre restauré. C'est le zâhir de la tolérance comme arme du bâtin de l'annexion… Le Hezbollah libère-t-il le territoire ou conquiert-il en son nom le pouvoir à Beyrouth… ? L'ambiguïté du geste de Cyrus n'est pas accidentelle. Les historiens débattent encore pour savoir si le Cylindre reflète ses convictions réelles ou une pure stratégie de manipulation. Or une fois de plus, la question est mal posée, tout simplement. Dans la doctrine des «positions variables», il n'y a pas de vérité cachée derrière le texte. Le zâhir est la politique, et le bâtin est aussi la politique, sur deux registres simultanément vrais. Cyrus croyait-il en Marduk? La question n'a pas de réponse binaire là où le binaire lui-même n'existe pas. Il agissait comme s'il y croyait, et sa performance était à la fois sincère et stratégique… exactement comme la République islamique agit comme si sa mission régionale était théologiquement mandatée et juste, sans que cela exclue le calcul de puissance le plus froid… et le sacrifice du foyer révolutionnaire, territoires et êtres humains. Les Achéménides pratiquaient ainsi la soft coercion avant même que la catégorie existe. Ambassades intimidantes, offres de reddition honorables, mise en scène de la clémence royale… autant de modalités d'une guerre psychologique cherchant à démoraliser l'adversaire avant le premier choc. Là où Cyrus décentralisait la légitimité en respectant les cultes locaux, la République islamique l'a centralisée sur la figure unique du guide, fragilisant par là même l'ensemble du dispositif dès que ce nœud venait à être supprimé. Le parallèle avec la wilayat el-faqih L’imam Khomeiny n'a pas inventé la guerre de légitimité par le récit. Il l'a juste islamisée et théologisée. Là où Cyrus avait emprunté le dieu de l'ennemi pour se légitimer, Khomeiny a construit, en utilisant le chiisme, une doctrine juridico-théologique — le vicariat du théologien-juriste — qui transforme chaque milice, chaque proxy et chaque intervention régionale en acte de dévotion. Dans la logique néo-perse, le Hezbollah est plus que le bras armé de Téhéran. C’est le zâher du récit, une communauté de foi en la résistance. Et il importe peu que cette performance narrative soit «vraie». L'essentiel, c'est qu'elle la daawa , la rhétorique, soit opérationnelle sur le plan stratégique. Ici, la fin justifie les moyens, et il n'y a pas de temps à perdre entre le «vrai» et le «faux», le «mensonge» et la «vérité», la «réalité» et le «fantasme». Tout cela existe en binômes unitaires, au nom d'une «cohérence» appelée «sagesse» et justifiée par le principe ultime de la victoire… La wilayat el-faqih joue donc exactement le même rôle structurel que la propagande achéménide de la tolérance. Elle transforme l'expansion régionale iranienne en mission de tutelle divine, en mandat théologique sur la communauté opprimée. Mais là où Cyrus jouait sur la clémence, la doctrine iranienne contemporaine a développé ce que l'on peut nommer la martyropathie, le sacrifice comme doctrine opérationnelle qui transforme la mort en victoire narrative, rend toute défaite militaire lisible comme une élévation spirituelle, et soude les combattants face à la supériorité conventionnelle adverse… tout en rendant le régime structurellement incapable de négocier la défaite sans s'autodétruire symboliquement. C'est une guerre psychologique retournée contre soi autant que contre l'ennemi: sa force ultime est aussi sa limite absolue. Quelle solution? Comment traiter avec un tel adversaire? Telle est la question que Thémistocle, Alexandre, Henry Kissinger et Mike Pompeo se sont tous posée, avec des réponses radicalement différentes et des succès inégaux. C'est aussi celle que Trump se pose à nouveau en ce printemps 2026, sans y avoir encore trouvé de réponse cohérente. La première erreur, et la plus constante, est de chercher à fixer l'adversaire à positions variables, de le contraindre à un état défini par un ultimatum. Chaque deadline annoncée («ouvrez le détroit ou nous frappons», «dernière chance de négocier») lui offre précisément une nouvelle occasion de produire une réponse qui est simultanément les deux, tant et si bien qu'elle épuise celui qui pose la question et révèle sa rigidité mentale. La pression maximale, fondée sur l'hypothèse qu'à un certain niveau de douleur l'adversaire doit choisir entre capituler ou combattre, bute sur le même écueil. L'adversaire à positions variables n'a structurellement pas à choisir, parce que souffrir, négocier, résister et attendre ne sont pas pour lui des états exclusifs, mais des registres qu’il peut habiter simultanément. Une fois de plus, ce que la doctrine américaine lit comme de l'irrationalité est en réalité une rationalité d'un ordre différent, opérant sur un axe temporel que les démocraties électorales, condamnées au temps court du cycle politique, sont constitutionnellement incapables de tenir. Ce qui fonctionne partiellement, imparfaitement, mais documenté par l'histoire, c'est d'adopter soi-même une part de cette temporalité, sans en faire un absolu. Si Alexandre a vaincu les Perses, ce n’est pas en les forçant à combattre selon les règles grecques. Il s'est battu avec leur vitesse et leur mobilité tout en maintenant la supériorité de choc au moment décisif qu'il choisissait seul. Kissinger, face à Hanoï, autre adversaire à positions variables et autre civilisation «du seuil», a fini par comprendre qu'il fallait négocier sur deux registres, la table officielle pour le zâhir , et les canaux secrets pour le bâtin , sans jamais exiger que les deux coïncident. Transcender le dualisme Concrètement, cela implique de ne jamais poser de questions auxquelles on exige une réponse binaire, mais des questions processuelles: «quelle est la prochaine étape?» plutôt que «êtes-vous d'accord?», parce qu'une étape s'accomplit là où un accord peut rester simultanément accepté et refusé. Il faut donc tenir son propre seuil sans l'annoncer. En ce sens, la dissuasion efficace contre cet acteur est la dissuasion opaque, celle dont l'adversaire sait qu'elle existe sans en connaître le déclencheur. C'est du reste ce qu'Israël, malgré tout, a mieux compris que Washington dans ce conflit. Mais la vérité la plus difficile à formuler est peut-être qu'il n'y aura pas de traité définitif avec l'Iran, mais une succession de hudna , d'équilibres instables entretenus et de «positions variables» gérées dans la durée. La paix avec un tel adversaire est une pratique continue. Elle ne s'acquiert pas d'un seul coup, à moins d'utiliser des moyens vraiment dévastateurs comme ceux qui avaient terrassé le Japon et mis fin à la Deuxième guerre mondiale. La seule victoire totale sur ce type d'adversaire — et Alexandre l'avait compris en se proclamant l’héritier de Cyrus, c'est-à-dire en jouant le zâher perse mieux que les Perses eux-mêmes — suppose une profondeur culturelle et une patience stratégique qu'aucun acteur contemporain n'est en mesure de déployer. Ce qui laisse les autres dans la seule position réaliste: apprendre à cohabiter avec l'oscillation, à gérer le seuil plutôt qu'à le supprimer… et à ne jamais confondre un cessez-le-feu signé avec la fin de la guerre. Le boomerang comme loi structurelle Par-delà tout ce qui précède, il existe toutefois une loi plus profonde que la simple récurrence des patterns. Cette loi, que ni Cyrus ni Khomeiny n'ont su conjurer, dispose que chaque stratégie iranienne porte en elle, structurellement, le mécanisme de sa propre inversion. La défense avancée crée, dans la périphérie qu'elle cherche à contrôler, les conditions d'une coalition adverse qui finit par frapper le centre. La guerre composite engendre des proxies dont l'autonomie partielle échappe au commandement central au moment décisif. La maîtrise du goulot transforme le détroit en cible de blocus dès que l'adversaire décide de ne plus tolérer le chantage. La doctrine du seuil et de l'entre-deux, enfin, provoque à terme la frappe préventive qu'elle était précisément censée prévenir — parce qu'un adversaire suffisamment patient finit toujours par décider que l'ambiguïté entretenue est plus dangereuse que la guerre ouverte. L'empire achéménide en fit l'expérience avec Alexandre. La République islamique vient de la rejouer en 2026. Ce boomerang constitue la conséquence tragique et nécessaire, inscrite dans la logique même de cet empire depuis le premier jour. Elle porte en elle, quelque part, ses propres limites, voire les germes de sa démise. La tragédie de la continuité Ce qui est frappant, au terme de cette traversée polémologique à travers vingt-cinq siècles d'histoire militaire iranienne, c'est certes la ressemblance des formes guerrières, mais surtout la persistance d'une même contradiction fondamentale. La stratégie de projection iranienne a toujours créé, dans la périphérie qu'elle entendait contrôler, les conditions de son propre retournement. La défense avancée a produit le boomerang stratégique. La guerre composite a engendré la coalition adverse. La maîtrise du goulot a transformé le détroit en cible de blocus. La doctrine de l'entre-deux, cette souveraineté «sur le seuil» qui est l'invariant le plus profond de la puissance iranienne, ne peut pas fonctionner indéfiniment. Elle suppose un adversaire incapable de supporter l'ambiguïté sur la durée, et Washington, en frappant le 28 février 2026, a signifié que cette patience avait une limite. En ce 21 avril, le cessez-le-feu vient d'expirer. Téhéran a claqué la porte d'Islamabad en invoquant des conditions rédhibitoires. L'Iran nie envoyer des délégués tout en en ayant envoyé jusqu'à ce soir. Il a rouvert le détroit vendredi pour le refermer samedi. Il a déclaré les négociations mortes tout en maintenant le canal pakistanais vivant — jusqu'au coup de théâtre de cette nuit. Cyrus avait dit, selon Hérodote, que les peuples mous viennent de terres molles. Il croyait que le plateau iranien forgeait des hommes durs. Ce que l'histoire longue de la puissance perse enseigne, c'est plutôt que le plateau iranien forge des empires dont la grandeur est inséparable de leur fragilité. Des empires de la périphérie maîtrisée, du seuil tenu, qui s'effondrent lorsque la périphérie se retourne contre le centre, lorsque le temps de l'adversaire rejoint enfin le leur, et que l'entre-deux dans lequel ils avaient si longtemps prospéré se referme brutalement comme une tenaille. Là où certains continuent de voir dans la posture iranienne une «victoire» quelconque, il faudra éviter ce glissement périlleux qu’ils amorcent dans le monde anhistorique, qui ressemble à celui des sectes coupées de la réalité. Téhéran ne peut pas continuer à se mordre indéfiniment la queue face à la puissance de feu américaine et un adversaire aussi brutal que celui qu'il affronte actuellement — pour la première fois depuis Saddam Hussein —, et qui n'a lui-même que faire ni du temps historique, ni des principes démocratiques, et face auquel dualisme, pensée ésotérique et autres soft powers se heurtent immanquablement à un mélange brut de realpolitik nihiliste, de patience rusée du businessman, de césarisme sanguin et populiste, de messianisme providentialiste qui se croit lui aussi mandaté par Dieu et par l’Amérique, et de bellicisme vatenguerriste, tous poussés à leur paroxysme… À tirer trop longtemps la moustache du tigre, on finit inéluctablement par se faire dévorer.

Pourparlers américano-iraniens: L’Iran bénéficie d’un nouveau sursis

Le président américain, Donald Trump, a annoncé mardi la prolongation du cessez-le-feu avec l’Iran, mais sans fixer de délai, afin de donner plus de temps à Téhéran pour négocier. Il a cependant dit vouloir maintenir le blocus des ports iraniens, au grand dam de la République islamique. S’exprimant sur sa plateforme Truth Social, le président américain a annoncé avoir décidé de «prolonger la trêve jusqu’à ce que l’Iran présente une proposition et que les discussions soient conclues, d’une manière ou d’une autre». Il a souligné avoir pris cette décision face «aux graves divisions au sein du gouvernement iranien» et à la demande du Pakistan, principal pays médiateur. Il a toutefois indiqué avoir «ordonné aux forces armées américaines de maintenir le blocus» naval. Téhéran qui avait conditionné sa participation aux pourparlers d’Islamabad à la levée de ce blocus, n’a pas commenté la prolongation de la trêve. Selon l’agence de presse Tasnim (semi officielle), elle le fera «plus tard». L'annonce du président américain intervient alors que Washington et Téhéran ont affiché leur désaccord sur l'expiration de la trêve, les premiers parlant de mercredi soir, heure de Washington, tandis que les seconds ont évoqué ce mardi, à minuit GMT. Elle a mis fin à une journée qui s’est écoulée au rythme d’un flot d’informations contradictoires, ponctué de menaces et de contre-menaces entre Washington et Téhéran, alors que la République islamique entretenait un flou artistique sur ses intentions. Le gouvernement du Pakistan avait déclaré mardi soir être toujours «dans l’attente d’une réponse officielle de la partie iranienne sur la confirmation qu’une délégation prendrait part aux pourparlers de paix d’Islamabad», selon son ministre de l’Information, Attaullah Tarar. Dans un message sur la plateforme X, ce dernier a ajouté qu’une décision était d’une importance «essentielle», quelques heures avant l’expiration de la trêve. Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Ismael Baqaei, a confirmé que Téhéran n’avait toujours pas pris de décision «à cause des messages contradictoires et des actions inacceptables des États-Unis». En l’absence d’une réponse claire de l’Iran, la délégation américaine n’a pas non plus pris l’avion pour Islamabad. Le vice-président américain JD Vance, supposé la conduire, présidait des réunions à la Maison Blanche, mardi soir. Téhéran entend-il entretenir le suspense jusqu’au bout? Cherche-t-il à exercer une pression maximale sur le président Trump, mis à mal au plan intérieur, et qu’il sent désireux de conclure au plus vite un accord devant mettre fin à une guerre qui risque, sans cela, de reprendre dès jeudi? La République islamique continue de souffler le chaud et le froid. Tout en affirmant être prête à négocier un accord avec les États-Unis, elle dit bouder les pourparlers d’Islamabad parce qu’elle juge les conditions américaines excessives et impossibles à réaliser. Or le principe même de négociations entre deux parties que tout oppose est de placer haut, très haut, la barre des exigences pour qu’il soit par la suite possible de préserver l’essentiel au moment des concessions. Une stratégie qui, dans ce cas précis, reflète la position de force de Washington face à un Iran qui sort laminé de la guerre, mais qui essaie d’imposer ses propres conditions et qui continue de jouer le tout pour le tout, dans l’espoir d’amener Donald Trump à les accepter. L’Iran avait posé comme condition pour une reprise du dialogue la levée du blocus américain imposé à ses ports. Téhéran «refuse de négocier sous la menace», a réaffirmé mardi le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères. Il a souligné que son pays ripostera «plus violemment que par le passé, s’il est attaqué de nouveau», répondant ainsi indirectement au président Trump qui avait brandi la menace d’une reprise des frappes, à l’expiration du délai fixé pour la trêve. Selon l’agence Tasnim, Téhéran s’est «bien» préparé au cours des deux dernières semaines» à cette éventualité et «réserverait des surprises aux Américains». La réquisition par la marine américaine en mer d’Oman d’un navire iranien sous sanction (considérée par Téhéran comme un crime de guerre et une violation du cessez-le-feu) risque de compliquer davantage la situation, surtout si Donald Trump décide de ne pas prolonger la trêve, comme il l’a annoncé dans son interview à la chaîne CNBC. Violation Hezbollahi du cessez-le-feu Le président américain, qui a accusé l’Iran de nombreuses violations du cessez-le feu et réaffirmé que les États-Unis sont dans une «position très forte», reste confiant qu’il obtiendra «un super accord». «Je pense qu’ils n’ont pas le choix», a-t-il dit à la CNBC, en référence aux dirigeants iraniens. Mais l’Iran a toujours plusieurs cordes à son arc, dont, entre autres, la réactivation de ses «fronts de soutien». C’est dans le contexte de l’épreuve de force avec les États-Unis qu’il faut ainsi situer le premier tir de roquettes du Hezbollah depuis le cessez-le-feu de dix jours entre le Liban et Israël, entré en vigueur dans la nuit de jeudi à vendredi. Mardi soir, l’armée israélienne a annoncé des tirs du Hezbollah en direction de ses soldats postés à la frontière sud, pendant qu’un drone était lancé vers les kibboutz du nord israélien. Elle a dénoncé «une violation flagrante du cessez-le-feu» qui, il faut le préciser, intervient alors que le Liban s’apprête à son tour à reprendre ses pourparlers directs avec Israël, jeudi, à Washington et que le Liban officiel réaffirmait sa volonté d’étendre sa seule autorité sur l’ensemble du territoire et défendait la tenue de négociations directes avec Tel Aviv. Ce double message a été porté par le chef du gouvernement, Nawaf Salam, à la réunion des ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne, au Luxembourg, puis à l’Élysée où il a été reçu par le président français, Emmanuel Macron. Au Luxembourg, M. Salam a expliqué que le Liban a fait ce choix pour mettre fin à la guerre dans laquelle le Hezb l’a entraîné et pour rétablir sa souveraineté. «Il est le fruit d’une responsabilité nationale», a-t-il insisté, en soulignant que l’objectif final est d’obtenir une solution définitive au conflit avec Israël. Le Premier ministre a en outre réitéré la volonté de l’État d’en finir avec les armes illégales. Une décision saluée par le président Macron qui a jugé «nécessaire que le Hezb cesse d’assumer le rôle de l’État libanais», au cours d’une conférence de presse conjointe avec son hôte libanais. Ce dernier a expliqué que la décision libanaise de s’engager dans un dialogue avec Tel Aviv est irrévocable. Il a insisté sur le fait que les autorités ne se laisseront pas intimider par le Hezb «avec qui nous ne voulons pas de confrontation». Autant de messages auxquels le président Joseph Aoun a fait écho, à partir de Beyrouth, en rappelant qu’en s’engageant dans des négociations directes avec Israël, «le Liban ne renonce pas à sa souveraineté, mais cherche à résoudre ses problèmes de taille». Reste à voir si le Hezb, qui a multiplié les menaces contre les dirigeants libanais, va essayer de compromettre la reprise des pourparlers, en reprenant ses attaques contre les Israéliens. Cette formation, dont les activités paramilitaires ont été interdites par le gouvernement libanais, a publié mardi une vidéo pour annoncer la reprise des opérations de «résistance», avec un titre éloquent: «Le retour du cauchemar d’Israël: les armes efficaces de la résistance». Ce retour risque cependant de signer son arrêt de mort au vu des menaces israéliennes. Le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a réaffirmé mardi que l’objectif de Tel Aviv est de détruire le Hezb. Dans une déclaration lors d’une cérémonie pour la «Journée des soldats tués et des victimes du terrorisme», il a réitéré ses menaces de liquider le chef de cette formation, Naïm Kassem.