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Un milicien visiblement heureux après la prise de contrôle par le Hezb de la partie ouest de Beyrouth. (AFP)
Strategia
Portrait de l'auteur
Par Khalil Helou
Publié sept. 7, 2026 - 13:10
Cette série d’articles permet de mieux comprendre la situation actuelle à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités. Notre approche vise à laisser au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Les quatorze parties précédentes étaient une relecture des évènements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah, ses conflits armés avec Israël et son hégémonie au Liban, depuis l’accord de Taëf, jusqu’à l’accord de Doha. Mai 2008, la montagne après Beyrouth. Le 7 mai 2008, le Hezbollah et ses alliés (le mouvement Amal et le Parti syrien national social, PSNS) occupèrent manu militari les bureaux du Courant du Futur de Saad Hariri à Beyrouth et une grande partie des quartiers sunnites de la capitale, qui constituaient la base populaire de la coalition du 14 Mars. Les positions du Courant du Futur sont rapidement tombées aux mains des attaquants, l’armée s’était largement tenue à l’écart de ces affrontements, et les médiations politiques n’ont pas eu le temps d’arrêter l’opération. Le commandant en chef de l’armée était confronté à un dilemme : d’une part, il était conscient que l’intervention de la troupe par la force en milieu urbain serait coûteuse en vies humaines aussi bien civiles que militaires, sans compter les dégâts matériels; d’autre part, il faisait face à la frustration des officiers, surtout ceux de confession sunnite, qui voyaient les quartiers de leurs proches privés de la protection de l’armée. Le siège de la Future TV saccagé à Beyrouth. (AFP) L’état-major avait toujours en mémoire la bataille de Nahr El Bared qui avait opposé l’armée à l’organisation terroriste Fatah al Islam un an auparavant, et qui avait coûté la vie à 170 militaires dans des combats qui avaient duré 105 jours sur un théâtre d’opérations moins urbain et vide de ses habitants, ne dépassant pas un kilomètre carré. Une bataille à Beyrouth où la population est dense, aurait été trop coûteuse en vies humaines, se serait étendue géographiquement sur tout le territoire libanais et aurait été sans fin, avec un Hezbollah jouissant de lignes logistiques grandes ouvertes depuis la Syrie. Cependant, l’armée a eu l’opportunité de se déployer en force entre le Hezbollah et les partisans du Courant du Futur dans la rue Mazra’a, empêchant par la force tout mouvement milicien de traverser cette rue de part et d’autre, et empêchant une attaque contre le quartier de Tarik el Jdideh, bastion du Courant du Futur. La troupe a également constitué des carrés de sécurité autour du sérail gouvernemental où se trouvait le Premier ministre Fouad Siniora, et autour de la résidence de Walid Joumblatt, ténor de la coalition du 14 Mars. Des miliciens chiites près de la rue de Hamra: celui qui manipule une roquette antichar RPG-7 porte l’uniforme des Forces de sécurité intérieure… (AFP) Ces mesures, en plus des contacts entrepris par les capitales du Golfe, ont contribué à dissuader le Hezbollah d’attaquer le Sérail. Toutefois, le parti chiite a voulu contrôler le bastion druze du Mont-Liban. Les tensions ont atteint leur apogée le 9 mai lorsque des militants du Hezbollah ont enlevé des policiers municipaux à Aley, déclenchant une riposte de la milice du Parti Socialiste Progressiste (PSP) druze. Les combats se sont rapidement généralisés à Choueyfat, Aley, Souk el Gharb et Baisour. Les deux camps ont utilisé les armes lourdes et les combattants du PSP ont pris position dans les anciennes fortifications et tranchées héritées de la guerre civile, réussissant ainsi à stopper l’avance du Hezbollah. Celui-ci a tenté à occuper sans succès la colline 888 surplombant l’aéroport de Beyrouth, située entre Aley et Souk el Gharb. Par contre, il a réussi à occuper l’ancienne forteresse de Niha, au Chouf, afin de sécuriser une ligne logistique directe reliant la Békaa au Liban-Sud sans devoir passer par la route côtière. Le dirigeant druze libanais Walid Joumblatt (au premier plan, au centre) et le ministre de l’Information Ghazi al-Aridi (au centre à gauche) participent à un rassemblement dans le village druze de Baysour, au Mont-Liban, au lendemain de la levée des barrages routiers dans la capitale, qui a mis fin à une semaine de violences meurtrières. (AFP) Durant la journée du dimanche 11 mai le Hezbollah a tenté d’attaquer sans succès Barouk et Choueyfat, ce qui a coûté la vie à 36 de ses combattants, dont le commandant de la force attaquante à Choueyfat. Le même jour, l’armée s’est déployée dans la ville, sommant les deux parties à se retirer. Le PSP a alors remis ses positions à la troupe, et le Hezbollah s’est retiré avec ses morts et blessés. Des responsables politiques alliés au Hezbollah ont tenté par des voies indirectes et directes de retarder le déploiement de l’armée à Choueyfat, en vain. Leur but était de donner le temps au Hezbollah de se réorganiser, de reprendre l’offensive, et de réaliser une victoire dans la ville, mais le commandant de la troupe qui était en charge de la mission a répondu par une fin de non-recevoir épargnant ainsi à la ville des destructions supplémentaires, et soulageant les villages environnants de Kfarchima, Wadi Chahrour et Bsaba. Les miliciens ont laissé sur la porte de cet appartement à Choueifat un message assez clair... (AFP) Le même jour, le Hezbollah a propagé des rumeurs complètement infondées, affirmant que les Forces Libanaises (FL) de Samir Geagea s’apprêtaient à attaquer la résidence de Michel Aoun, leader du Courant Patriotique Libre (CPL) à Rabieh, et les villages chiites du caza de Jbeil. Ces rumeurs visaient à étendre le conflit armé vers les régions chrétiennes en y impliquant le CPL et les FL. Toutefois, les services de renseignements militaires sont intervenus et ont mis fin à ces rumeurs. Le triptyque, armée, peuple, résistance Le courant du Futur et ses alliés de la coalition du 14 Mars ont été menés à négocier après leur défaite du 7 mai 2008. Le Qatar s’imposa comme médiateur et parraina l’accord de Doha (mai 2008) qui était un compromis largement en faveur du Hezbollah et ses alliés. Cet accord a abouti à l’élection du commandant en chef de l’armée le général Michel Sleiman à la présidence de la République, comblant ainsi un vide présidentiel de six mois, car aucun des deux candidats à la présidence des alliances du 14 et du 8 Mars ne pouvait assurer une majorité suffisante des votes au Parlement. Fouad Siniora a été reconduit à son poste de Premier ministre et avec l’implication directe du Qatar, il forma un gouvernement d’union nationale. Toutefois, ce gouvernement était à l’avance destiné à la paralysie concernant les grandes décisions car il comprenait 16 ministres appartenant à la majorité parlementaire du 14 Mars, et 11 à l’opposition du 8 Mars, incluant le Hezbollah, le mouvement Amal et le CPL. Ces derniers avaient donc le « tiers de blocage ». La déclaration ministérielle de ce gouvernement incorpora la formule du triptyque « armée, peuple, résistance. Cette formule avait commencé son cheminement avec Emile Lahoud et Hassan Nasrallah. Lahoud, lors d’un discours devant l’assemblée générale de l’ONU, le 21 septembre 2006, juste après la guerre de juillet entre le Hezbollah et Israël, déclara textuellement : « … cette barbarie (israélienne) n’a pas affaibli mon peuple, ni entamé sa détermination à résister, ni influé sur son attachement à l’Etat, à l’armée et à la résistance nationale … ». Déjà dans les années 1990, lorsqu’il était commandant en chef de l’armée, il signifiait dans ses allocutions les liens indissociables entre soldats réguliers, les citoyens et la résistance face à Israël. Hassan Nasrallah pour sa part, expliquait dans ses multiples discours, après la guerre des 33 jours, que le Liban avait pu résister à Israël uniquement grâce à la coordination spontanée entre l’armée et des militants, et le soutien de la population.
L'Essentiel de la semaine
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Par LevantTime . - Publié sept. 6, 2026 - 23:27
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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
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Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (1)

Dans une série d’articles à venir, nous nous proposons d’apporter un éclairage sur la situation actuelle à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités, laissant au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Il est grand temps, dans ce contexte, de contrecarrer sérieusement la rhétorique stérile de résistance, non par une contre rhétorique, mais par une approche en profondeur, prônant la culture de l’État de droit, lequel ne pourrait être édifié qu’à travers la souveraineté. Pour comprendre le présent, rien ne vaut la relecture de l’histoire contemporaine, toujours présente dans la mémoire. Les guerres qui ont opposé Israël et le Hezbollah devraient être revisitées, la première ayant eu lieu en 1993 avec les événements clés qui l’ont précédée, sans compter le retrait israélien du Liban le 25 mai 2000, avec ce qui l’ont précédé et suivi, notamment les guerres de 1996, 2006, 2023-2024, et 2026. Trente-trois années de conflits au cours desquels, a priori, tout semble chaotique à première vue, mais en réalité il s’agit d’un processus très clair dont les ficelles sont tenues par les mollahs de Téhéran. Les événements continuent de se dérouler suivant un tableau où s’entremêlent les intérêts locaux, régionaux et internationaux. En tant que joueur international, les États-Unis, puissance mondiale inégalée depuis 1990, sont depuis longtemps, bon gré mal gré, une puissance régionale aussi avec leur influence dans tous les pays de la région sauf l’Iran, et leurs bases militaires dans les pays arabes. Les intérêts de Washington, Tel Aviv, Damas, Riyad et Téhéran, se mêlent, convergent, divergent, s’éloignent ou s’opposent de manière dynamique, alors que l’intérêt unique du Liban, non réalisé depuis 50 ans, est le recouvrement de sa souveraineté, puis la reconstruction de ses institutions étatiques. Les joueurs non étatiques, nombreux au Liban, notamment le Hezbollah, le Hamas et d’autres organisations armées illégales, et même des partis libanais alliés au Hezbollah, appuyés ou ménagés par l’une ou l’autre des puissances régionales, ont eu des rôles majeurs au cours des dernières décennies, entravant le rétablissement de la souveraineté du Liban. Les opportunités de recouvrement de la souveraineté qui se sont présentées tout au long de ces années, ont été mises en échec par les décideurs locaux, soit par incompétence, soit pour des intérêts étroits ou personnels, par lâcheté, appât du gain et obédiences diverses. Les trois agendas du Hezbollah Le Hezbollah continue à avoir trois agendas parallèles. Le premier, régional, est axé sur une ingérence dans les pays arabes pour les déstabiliser au profit de l’Iran, surtout l’Irak qui est à la frontière ouest de l’Iran, afin de prévenir la réémergence d’un nouveau leader à l’image de Saddam Hussein, cauchemar des mollahs de Téhéran. Le second, axé sur Israël, est basé sur une rhétorique de résistance, mise à profit pour l’agenda local qui n’est autre que l’hégémonie sur le Liban. Les partisans du Hezbollah, motivés par une idéologie religieuse, donc non sujette à discussion, sont convaincus qu’ils sont dotés d’une mission divine et se basent sur le modèle iranien où un État existe, mais les grandes décisions sont entre les mains du Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI), véritable État dans l’État aux ramifications sociales, économiques, sécuritaires et militaires. Le modèle libanais auquel aspire le parti pro-iranien est un État-vitrine qui s’occupe des affaires courantes et protocolaires, avec le Hezbollah présent au sein de l’État et en dehors de celui-ci avec sa milice et ses institutions politique, culturelle et sociale. Ainsi, c’est lui qui prend les décisions stratégiques et les projette sur le Parlement et le gouvernement. Pour ses partisans, donc, il représente la souveraineté, leur garantie sociale et sécuritaire, et surtout leurs ambitions idéologiques. Ce problème est au centre de l’actualité aujourd’hui, mais le cheminement du parti «divin» au cours des quatre dernières décennies, et qui a abouti à la situation actuelle, mérite d’être relu, surtout pour les générations libanaises nées sous son hégémonie. Pour ces générations, il fait partie du quotidien, et pour certains on peut coexister avec les armes du Hezbollah au nom d’une résistance qui s’éternise depuis 44 ans. En ce sens, quelques chiffres et faits sont particulièrement instructifs: la guerre qui s’est terminée par le traité de Westphalie a duré 30 ans (1618 – 1648); la Première Guerre mondiale, quatre ans; la Seconde Guerre mondiale, six ans; la guerre d’Indochine (France – Vietminh), neuf ans; la guerre du Vietnam (États-Unis – Nord-Vietnam), dix ans; le conflit arabo-israélien (mis à part la Palestine), 25 ans… Il est clair que depuis 44 ans, le Hezbollah ne tire sa légitimité qu’à l’ombre d’un état de belligérance. Donc, il n’a aucun intérêt à mettre fin à ses guerres avec Israël. Il est désormais clair que seuls les Libanais peuvent résoudre leurs problèmes, en mettant fin à l’état de guerre avec l’État hébreu, sans nécessairement aller jusqu’à un traité de paix. Six pays arabes ont devancé Beyrouth sur ce plan. Le Liban pourrait y parvenir avec l’aide de ces États arabes et des pays amis. L’accord de Taëf Pour en revenir à la relecture du passé proche, le point de départ sera l’accord de Taëf, signé le 22 octobre 1989 en Arabie saoudite avec la bénédiction américaine. Son objectif était d’arrêter les guerres qui se sont succédé au Liban pendant 15 ans. Les deux dernières guerres qui ont précipité la signature de cet accord et sa mise en application par la force étaient les plus dévastatrices, notamment la «Guerre de libération» libano-syrienne et la «Guerre d’élimination» libano-libanaise. Celles-ci risquaient de diviser les pays arabes et d’entraver un processus de stabilisation régionale complexe, souhaité par Washington et Riyad avec la fin de la première guerre du Golfe entre l’Irak et l’Iran. La mise en application de l’accord, entravée pendant des mois, était devenue une priorité pour ses sponsors après l’invasion du Koweït par l’Irak, le 2 août 1990. Il fallait, pour tous les joueurs internationaux et régionaux, arrêter les guerres qui continuaient au Liban après la signature de l’accord en question. Par conséquent, la communauté internationale et arabe a donné le feu vert à la Syrie baathiste afin d’imposer la stabilité au Liban par la force militaire, en contrepartie de son ralliement à la coalition arabo-internationale anti-irakienne qui visait à libérer le Koweït. Les troupes de Damas ont ainsi envahi, le 13 octobre 1990, le palais de Baabda et le ministère de la Défense nationale, contrôlés par le gouvernement militaire libanais présidé par le général Michel Aoun. Quelques mois plus tard, début 1991, les troupes irakiennes furent chassées du Koweït et une partie de l’Irak occupée par les forces de la coalition anti-Saddam. La conséquence fut l’affaiblissement du régime de Saddam Hussein, puis la montée en puissance de l’Iran et de son allié, le Hezbollah. Ce fut alors le point de départ des guerres menées par le Hezbollah contre Israël et vice-versa, avant et après le retrait d’Israël du Liban, le 24 mai 2000. Cette période a connu un bouleversement mondial avec la chute du mur de Berlin, l’affaiblissement de l’URSS et de ses alliés régionaux, dont l’Irak et la Syrie, puis le rapprochement de celle-ci avec les États-Unis, ce qui lui a donné une liberté d’action au Liban. De plus, les pays du Golfe, alliés des États-Unis (devenus sans rival sur la scène internationale), étaient alignés sur la Syrie d’Assad et ménageaient l’Iran face à l’Irak de Saddam. Cette réalité fondamentalement différente de la situation ante a été mal lue par le gouvernement militaire du général Aoun à l’époque, ce qui a mené au désastre du 13 octobre 1990. (à suivre)

Négociations Liban-Israël: un autre moment «historique» à Washington

«Historique». Le mot s’est retrouvé dans presque toutes les allocutions prononcées jeudi soir (dans la nuit au Liban) à Washington, en marge du deuxième round de pourparlers directs entre le Liban et Israël, sous le parrainage américain. Des pourparlers qui se sont tenus cette fois à la Maison-Blanche et non plus au Département d’Etat, qui plus est, en présence du président américain lui-même, Donald Trump, ce qui a donné une tout autre dimension à l’événement. Le Liban était représenté une nouvelle fois par son ambassadrice Nada Moawad. Outre l’ambassadeur d’Israël à Washington, Yechiel Leiter, plusieurs hommes politiques américains étaient présents: le vice-président JD Vance, le secrétaire d’Etat Marco Rubio, l’ambassadeur des Etats-Unis au Liban Michel Issa (d’origine libanaise), l’ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee. Les principales demandes relayées par l’ambassadrice du Liban, comme prévu, étaient la prolongation du cessez-le-feu de 60 jours, l’arrêt du dynamitage des maisons et la fin des agressions israéliennes au sud du pays. C’est Donald Trump lui-même qui a annoncé la prolongation du cessez-le-feu sur son réseau social Truth Social , en écrivant que le nouveau délai est de «TROIS SEMAINES», en majuscules pour bien marquer qu’il s’agit d’une réalisation. Trois semaines donc (au lieu des 60 jours escomptés), à partir de dimanche, qui aurait dû être le délai du cessez-le-feu entré en vigueur le 16 avril à minuit. Les déclarations étaient particulièrement enthousiastes après la réunion, allant du « moment historique majeur » de JD Vance, aux propos de Marco Rubio sur « deux pays qui veulent être en paix ». Michel Issa a remercié Donald Trump pour « un moment historique qui rapproche deux pays qui n’ont jamais été côte à côte ». Idem pour Nada Moawad qui a remercié Donald Trump pour avoir fait de cet événement « un moment historique » de par sa présence, espérant qu’avec son soutien, on pourrait rendre au Liban sa grandeur. Les accusations contre le Hezbollah n’ont pas manqué, notamment de la part de Mike Huckabee, pour qui le problème « n’est pas le Liban, pas Israël, mais le Hezbollah ». Marco Rubio a martelé que le Liban et Israël sont «tous deux victimes de la même organisation terroriste». Donald Trump lui-même a promis que les Etats-Unis continueraient à « protéger le Liban contre le Hezbollah », assurant que le parrain iranien devrait cesser de financer son proxy au Liban. La nouveauté, jeudi soir, c’est que le président américain a annoncé que l’arrêt de ce financement (iranien au Hezbollah) est une condition « incontournable » dans la conclusion d’un accord sur l’autre table des négociations, celle entre l’Iran et les Etats-Unis. Au-delà de ce nouveau round de négociations, Donald Trump s’est à nouveau montré optimiste quant à la conclusion d’un accord entre le Liban et Israël « dès cette année ». Il a évoqué la nécessité d’une rencontre entre le président libanais Joseph Aoun et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à la Maison-Blanche « dans les semaines à venir », éventualité que le premier continue d’écarter pour des raisons évidentes liées à des dissensions internes libanaises et aux exactions commises par l’armée israélienne en territoire libanais, ainsi qu’à l’incertitude quant à l’issue de ces négociations, beaucoup estimant qu’une telle rencontre devrait intervenir après un éventuel accord et non en amont. Sur le terrain au Liban-Sud, les combats se poursuivent au même rythme malgré le cessez-le-feu et sa prolongation, comme si les deux belligérants n’avaient cure des efforts de paix. La nuit de jeudi à vendredi et la journée de vendredi ont été particulièrement agitées et meurtrières au Sud. Alors qu’Israël poursuit son dynamitage systématique des maisons dans les villages et ses bombardements, le Hezbollah a intensifié ses opérations contre le nord d’Israël et les rassemblements de soldats au Sud, se faisant un point d’honneur à multiplier les communiqués sur ses opérations en même temps que se déroulaient les négociations qu’il rejette, à Washington. La rhétorique ne s’est pas calmée non plus, puisque le chef du bloc du Hezbollah Mohammad Raad a appelé l’Etat à se retirer des négociations qui ne servent qu’à couvrir les agressions israéliennes selon lui, alors que le député du même bloc Ali Fayad a décrété que le cessez-le-feu n’a pas de sens vu les agressions israéliennes continues. Aoun au sommet européen à Chypre L’autre actualité politique de ce vendredi est la participation du président libanais au sommet européen qui a lieu à Chypre. Un sommet qui rassemble également d’autres leaders arabes, notamment le président égyptien Abdel Fattah el-Sissi, le président syrien Ahmad el-Chareh, en même temps que les leaders des Vingt-Sept. La situation explosive au Liban et les négociations avec Israël étaient au menu des discussions. Une déclaration remarquée a été celle de Kaja Kallas, haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, qui a évoqué une discussion autour de la possibilité de déployer des forces européennes quand la mission de la Force intérimaire des Nations unies pour le Liban (FINUL) prendra fin en décembre 2026, estimant que l’armée libanaise aurait besoin de soutien pour désarmer le Hezbollah et étendre sa souveraineté sur le pays. Le président du Conseil de l’Europe a, pour sa part, promis « un soutien au Liban en vue de désarmer le Hezbollah ». Les entretiens du président Aoun ont inclus le président français Emmanuel Macron, et la Première ministre italienne Giorgia Meloni. Il a déclaré que « le Liban négocie en son propre nom » et « refuse d’être une carte entre les mains de quiconque ». Il a ajouté que le pays « se trouve à la croisée des chemins et que les choix qu’il va prendre auront un impact sur la stabilité de la région ». Joseph Aoun a également estimé que « cette étape n’est pas qu’une épreuve, c’est aussi une chance ». En d’autres termes, il a réaffirmé le processus des négociations et de monopole des armes aux mains de l’Etat, recevant un soutien certain pour sa démarche. Araghchi au Pakistan Au niveau des négociations entre les Etats-Unis et l’Iran, qui sont bloquées depuis mercredi alors que le président Trump prolongeait le cessez-le-feu jusqu’à une date non fixée, le développement de ce vendredi a été l’annonce de la visite du ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi à Islamabad. Dans l’après-midi, le Pakistan a annoncé qu’une nouvelle délégation américaine est attendue le jour même. Toutefois, peu après, un responsable pakistanais a indiqué à la chaîne saoudienne al-Hadath que « Araghchi a précisé que son déplacement à Islamabad a pour seul objectif des pourparlers avec ses pairs pakistanais, non des négociations avec la partie américaine ». Des responsables pakistanais n’en attendent pas moins une « éclaircie » dans les négociations suite à cette visite, toujours selon la chaîne. Toutefois le retour à la table de négociations reste plus que jamais incertain. Entre-temps, la tension reste palpable sur le terrain et les bruits de bottes se font entendre. Selon Axios, l’Iran aurait planté des mines supplémentaires dans le détroit d’Ormuz. Le ministre américain de la guerre Pete Hegseth a mis en garde contre le fait que les Etats-Unis « ont toujours la main sur la gâchette ». Autre signe d’une possible escalade, l’envoi de plus de 4000 soldats américains dans la région, selon le Washington Post. A quel scénario faudra-t-il s’attendre dans l’avenir proche ? Une escalade ou un deal encore improbable ? Le ministre israélien de la Défense Israel Katz, lui, n’a pas de doute : il a déclaré vendredi qu’Israël attend le feu vert américain pour une nouvelle attaque contre l’Iran, qui serait « décisive ».

Hezb-Israël, une guerre au service de qui? (3)

Dans une série d’articles, nous nous proposons d’apporter un éclairage sur la situation actuelle à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités, laissant au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Il est grand temps dans ce contexte de contrecarrer sérieusement la rhétorique stérile de résistance, non par une contre rhétorique, mais par une approche en profondeur, prônant la culture de l’Etat de droit, lequel ne pourrait être édifié qu’à travers la souveraineté. Les deux premiers articles présentaient une relecture des événements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah depuis l’accord de Taëf en passant par l’opération «Règlement de comptes», et l’«Entente de Juillet» (1993), jusqu’à la veille de sa 2 e guerre avec Israël. Étape 3: Guérilla du Hezbollah contre Oslo et Madrid Pendant les trois années qui suivirent l’opération «Règlement de comptes» (juillet 1993), l’application des accords d’Oslo entre l’OLP et Israël n’avançait que péniblement, catalysée par Washington, qui maintenait à tout prix sa stratégie visant à contenir le conflit entre Israël et le Hezbollah afin d'éviter qu'il ne fasse dérailler le processus de paix israélo-palestinien, tout en cherchant à faire progresser les tentatives de rapprochement entre Tel Aviv et Damas. Par ailleurs, Washington et Tel Aviv discutaient ouvertement de l’imminence de négociations israélo-libanaises, à la lumière de nouvelles venant du Liban indiquant que l’armée baathiste syrienne avait déclenché une campagne de répression vis-à-vis du Hezbollah. Plus tard, cette nouvelle s’est avérée être une désinformation orchestrée par les Iraniens, avec la connivence de Hafez el-Assad. Téhéran, pour crédibiliser ses leurres, a laissé filtrer que l’Iran allait désormais acheminer les aides militaires au Hezbollah à travers des voies autres que la Syrie, qui laissait percevoir qu’elle était consentante à diminuer la tension au Liban-Sud. Pour mieux convaincre les observateurs des bonnes intentions syriennes, les Iraniens ont effectivement envoyé une cargaison d’armes qui s’est laissée intercepter en Turquie, ce qui a fait râler Ankara. En réalité, les Syriens jouaient deux cartes contradictoires: d’une part, celle de la paix qui leur permettait de manipuler Washington, et d’autre part, celle de l’échec des négociations de paix. Les Américains, ayant cru à l’adoption par les Syriens de l’option de la paix, étaient convaincus que leurs pressions sur Tel Aviv et Damas avaient porté leurs fruits… alors qu’il n’en était rien. Hafez el-Assad se préparait en réalité à anticiper l’échec des processus d’Oslo et de Madrid, se rapprochant de plus en plus de l’Iran et se réunissant en secret avec Saddam Hussein, qui était sous sanctions américaines. Profitant de la stratégie américaine d’apaisement et convaincus de la limite des pressions de Washington, Assad et Téhéran avançaient leurs pions au Liban, surtout en soutenant, armant et renforçant le Hezbollah. Entre 1993 et 1996, celui-ci mena une guerre d’usure contre l’Armée du Liban-Sud (ALS) et l’armée israélienne en utilisant roquettes, missiles et pièges routiers explosifs. L’ALS et Tsahal, pour leur part, ripostaient par l’artillerie et l’aviation. Les belligérants ont essayé d’épargner les civils conformément à l’«Entente de Juillet 93», mais en vain. À chaque accrochage, les États-Unis intervenaient rapidement et jouaient le rôle d’arbitre, empêchant Israël d’élargir ses ripostes au-delà d’un seuil extrême. Début 1996, le bilan s’alourdissait côté israélien. Depuis la fin de l’opération «Règlement de comptes» et en raison des tactiques avancées du Hezbollah, 210 soldats israéliens ont été tués et 110 de l'ALS; par ailleurs, entre 60 et 80 civils libanais sont tombés à l’intérieur et à l’extérieur de la «zone de sécurité», sous les frappes aléatoires ou des explosifs. Pour sa part, le Hezbollah a perdu 200 combattants, des cadres assassinés, d’autres capturés et d’autres ayant échappé à des tentatives de capture. Étape 4: Opération «Raisins de la colère» d’Israël contre le Hezbollah La deuxième guerre Hezbollah-Israël, baptisée opération «Raisins de la colère» (du 11 au 27 avril 1996), a mis fin à l’«Entente de Juillet» et représentait une escalade majeure visant à changer les règles du jeu entre les deux parties. L’objectif d'Israël était de faire pression sur le Liban et la Syrie pour contenir les opérations du Hezbollah. L’aviation israélienne a effectué au cours de cette opération 1.800 sorties, ciblé 500 objectifs comprenant des infrastructures civiles aussi bien que militaires, et déplacé 400.000 civils, ce qui correspond exactement à la situation actuelle, avec en plus le rasage des villages du sud. Le point culminant de cette guerre a été le bombardement par l’artillerie israélienne d'un centre de la Finul dans la ville de Qana, où des centaines de civils cherchaient refuge, ce qui a entraîné la mort de 106 personnes. Israël a affirmé que c’était une bavure, alors que le Hezbollah a qualifié l’incident de délibéré. Toujours est-il que le massacre de Qana a suscité une pression internationale énorme, conduisant à un cessez-le-feu. L'opération «Raisins de la colère» n'a pas réussi à stopper les tirs de Katioucha sur Israël et s'est terminée au bout de seize jours de combats par un accord écrit non signé, baptisé l’«Entente d’Avril», parrainé par la France et les États-Unis. Cet accord stipulait une règle d’engagement fragile et mal définie qui est la suivante: «Le Hezbollah ne tire pas depuis des zones peuplées, et Israël ne bombardera pas les zones peuplées.» Par ailleurs, un comité réunissant les États-Unis, la France, la Syrie, le Liban et Israël a été créé afin de surveiller les violations et d’examiner les plaintes. Il ressemble étrangement au «Mechanism» issu du cessez-le-feu de novembre 2024, qui avait suivi la guerre d’appui à Gaza et qui regroupait les mêmes membres, à l’exception de la Syrie, avec en plus la Finul. Séparés de 33 ans, ces deux comités n’ont pas été efficaces pour arrêter les hostilités. L’«Entente d’Avril 96» a affirmé le droit du Hezbollah à agir contre des cibles militaires à l'intérieur de la «zone de sécurité» au sud du Litani, occupée par Israël et tenue par l’ALS, tout en épargnant les civils et les zones résidentielles des deux côtés du fleuve ainsi qu’en Israël. Cet accord a été considéré comme un tournant majeur car il a donné une «légitimité» implicite aux opérations du Hezbollah contre Tsahal et l’ALS à l'intérieur du territoire libanais, et a indirectement amplifié l’influence iranienne grandissante au Liban. En effet, Téhéran était le grand gagnant de cet accord et a prouvé à ses alliés syriens et palestiniens, ainsi qu’à ses ennemis américains et israéliens, qu’il pouvait initier des guerres à travers ses mandataires, et par conséquent torpiller les processus de paix d’Oslo et de Madrid. Curieusement, l’arrêt des combats et la continuation des activités du Hezbollah convergeaient parfaitement avec les objectifs américains consistant à faire pression sur Israël afin qu’il fasse des concessions à la Syrie, et à inciter celle-ci à parvenir à un accord de paix avec Israël. (à suivre) À lire sur le même sujet: Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (2) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (1)

Une image libanaise qui résume l'impudence iranienne
Par
Khairallah Khairallah
Publié

En toile de fond : plus d'un million de déplacés et les décombres de plus de cinquante-cinq villages et localités du Liban-Sud. C'est dans ce contexte que la « République islamique » a célébré à Beyrouth, capitale du Liban, la cérémonie du quarantième jour de deuil du « Guide » iranien Ali Khamenei, assassiné par l'Amérique et Israël le 28 février dernier. La mise en scène de cette commémoration témoigne d'une impudence sans égale, d'autant que l'ambassadeur iranien Mohammad Reza Shibani, que le gouvernement libanais avait déclaré persona non grata, occupait la première rangée, lui qui n'a jamais, à aucun moment, présenté ses lettres de créance. Sa présence persistante à Beyrouth n'est rien d'autre qu'une manifestation supplémentaire du mépris iranien à l'égard du Liban et des Libanais, un mépris qui est, dans son essence, de nature persane, adossé à un sentiment de supériorité vis-à-vis de tout ce qui est arabe dans la région. L'image de ceux qui occupaient le premier rang, parmi lesquels le ministre de la Santé, l'un des représentants du Hezbollah au sein du gouvernement, résume à elle seule l'impudence iranienne au Liban. Elle illustre concrètement le pari que ne cesse de formuler la « République islamique »: tenir le Liban sous son emprise et en faire l'une de ses cartes maîtresses. Ce pari sur la carte libanaise remonte au jour maudit de l'été 1982 où les avant-gardes des Gardiens de la Révolution entrèrent dans la ville de Baalbek. Ce ne fut pas par hasard que ces mêmes Gardiens, qui avaient transité par le territoire syrien sous prétexte de participer à l'affrontement avec Israël, choisirent de s'installer dans une caserne de l'armée libanaise portant le nom de caserne du Cheikh Abdallah. Porter atteinte à l'armée libanaise constituait l'un des premiers objectifs de la « République islamique », représentée alors par ses Gardiens. L'image de la commémoration du quarantième jour de Khamenei apparaît ainsi plus que significative. Elle révèle d'abord le refus de la « République islamique » de se convaincre que le Liban a désormais dissocié sa trajectoire de la sienne. Téhéran ne parvient pas à admettre que le Liban aspire à exister en dehors de la tutelle iranienne directe. Cet aveuglement tient à une incapacité à s'accommoder des réalités régionales et internationales qui ont fini par porter la guerre jusque dans les entrailles de l'Iran, après de longues années de succès sans précédent dans le recours à ses instruments, le Hezbollah libanais en tête, pour faire chanter le monde et les Arabes. Ce qui débuta par l'entrée des Gardiens à Baalbeck et leur installation dans une caserne de l'armée libanaise, en mépris de toutes les lois et coutumes internationales, se prolongea par une campagne iranienne visant l'Université américaine de Beyrouth. À l'été 1982, les Iraniens enlevèrent, par l'entremise de leurs auxiliaires libanais, le président de l'université David Dodge depuis Beyrouth et le transférèrent à Téhéran. Les autorités iraniennes finirent par relâcher Dodge à la suite des démarches entreprises par Rifaat el-Assad, qui cherchait alors à se rapprocher des Américains et à se poser, le moment venu, en successeur de son frère Hafez. L'Iran réussit à chasser les États-Unis du Liban. Il l'emporta effectivement sur la présence américaine dans le pays, notamment après le dynamitage de l'ambassade américaine à Beyrouth en avril 1983 et celui du quartier général des Marines près de l'aéroport de Beyrouth au mois d'octobre de la même année, une attaque qui infligea à l'armée américaine les pertes humaines les plus lourdes depuis la guerre du Vietnam. Deux cent quarante-cinq soldats américains y trouvèrent la mort. La campagne iranienne contre la présence américaine au Liban ne s'interrompit jamais. Il n'est nul besoin de revenir sur les enlèvements d'Américains à Beyrouth, ni sur l'assassinat de Malcolm Kerr, président de l'Université américaine de Beyrouth, en 1984, jusqu'au jour où Rafic Hariri fut assassiné le 14 février 2005, événement qui ouvrit la voie à l'imposition d'une tutelle iranienne totale sur le pays, consécutive au retrait militaire et sécuritaire syrien. Il existe une incapacité iranienne fondamentale à concevoir que le Liban ait changé et que la région ait changé avec lui. La cérémonie du quarantième jour du « Guide » confirme cette incapacité, devenue désormais pure impudence. Ce qui reste de la direction iranienne ne peut pas imaginer la « République islamique » sans un Liban en position d'État vassalisé. Il y a là un refus d'une réalité qui s'impose pourtant : le Liban est en mesure de recouvrer son statut d'État indépendant et souverain et de se défaire simultanément de la mainmise iranienne qui l'a conduit à la catastrophe présente — une catastrophe qui frappa d'abord les chiites, avant quiconque, et s'abattit sur la terre du Sud, ses villages, ses bourgs et ses habitants. La « République islamique » ne pourra pas fuir indéfiniment la réalité internationale et régionale. Il est manifeste que l'impudence à laquelle elle a eu recours au Liban n'est qu'une composante de cette fuite iranienne dans ses multiples dimensions, parmi lesquelles la réponse aux États-Unis et à Israël par des agressions contre les États du Golfe arabique. Aucun pays au monde ne peut prolonger sa fuite de la réalité jusqu'à l'infini. La réalité, c'est que la « République islamique » a perdu toutes les guerres qu'elle mena en marge de la guerre de Gaza — au Liban, en Syrie, ou à Gaza même, qu'Israël a réduite à néant tout comme il anéantit dans le même temps la direction du Hezbollah. La perte de la Syrie demeure la plus lourde pour l'Iran, elle qui constituait le pont vers le Liban. Le «Croissant chiite» qui partait de Téhéran pour s'achever à Beyrouth et s'étirer vers le Liban-Sud n'existe plus. En résumé : l'impudence ne saurait couvrir l'impuissance. Seul peut couvrir cette impuissance l'aveu que le Liban n'est plus une province iranienne, à la manière dont la Syrie l'était sous Hafez el-Assad puis sous Bachar, en ces temps où le « Croissant chiite » était encore bien vivant.

Une amnistie générale chiite... pour entrer dans le siècle

J’ai suivi un jour un long discours du secrétaire général défunt du Hezbollah, sayyed Hassan Nasrallah, dans lequel il racontait avec une précision minutieuse ce qui s’était passé « le jour où les femmes de la famille du Prophète furent emmenées en captivité ». Il en était profondément ému. Je me souviens avoir été fort surpris de voir cet événement douloureux convoqué comme s’il avait eu lieu deux ou trois jours auparavant, exposé sur un mode qui n’admettait aucun doute quant à son authenticité, comme s’il avait été transmis par des témoins oculaires dont les paroles ne souffraient nulle contestation. Me vinrent naturellement à l’esprit des images de femmes villageoises en larmes dans les églises, le Vendredi saint, à l’écoute du chant « Wa habibi » ou « Je suis la mère en deuil ». Mais ces rites demeurent attachés à leur dimension spirituelle, non à la chronologie précise de l’événement, à son lieu et à ses circonstances, à la différence des commémorations de l’Achoura et de ses journées, parmi lesquelles figure « la captivité des femmes du Prophète ». Je dis aujourd’hui que c’est peut-être là le plus grand des paradoxes inscrit dans la mémoire collective d’une majorité chiite : demeurer prisonnière de l’instant de « al-Taff », comme si le temps s’était figé là, à Kerbala, en l’an 61 de l’hégire. Et voici qu’en ce passé proche, au début de l’an 2024, Bagdad fut le théâtre d’une scène surréaliste entre toutes : le procès de Yazid ibn Muawiya, comme si la justice contemporaine pouvait trancher un conflit vieux de quatorze siècles par un jugement de tribunal. La vérité est que cette question d’une extrême sensibilité ne trouvera pas son dénouement dans les couloirs des prétoires, mais dans les dédales de l’âme et de la mentalité qui refuse jusqu’à ce jour de sortir du « deuil éternel ». Il est temps de faire un pas courageux, peut-être « déstabilisant » pour certains, mais nécessaire pour quiconque veut réellement franchir le pont de l’histoire en direction de l’avenir. Nous avons besoin d’une « amnistie chiite générale », non pour oublier le crime, mais pour admettre que ce qui s’est produit était une lutte pour le pouvoir, au même titre que des milliers de conflits traversés par les peuples et les États au fil des siècles, de l’Égypte pharaonique aux empires perse et mésopotamien, d’Athènes et Rome jusqu’à Paris et aux Amériques. Cette amnistie doit englober tout le monde, y compris le mis en cause Shimr ibn Dhi al-Jawshan, au nom du principe selon lequel « ils ne savent pas ce qu’ils font ». Tous n’étaient que des rouages dans une machine du pouvoir sans merci, du combustible pour un conflit purement humain autour du trône et de l’influence. Et si la préoccupation est celle de « la justice », al-Mukhtar al-Thaqafi s’en est chargé en son temps, faisant passer le glaive sur les cous des meurtriers et de tous ceux qui avaient participé à cette tragédie, ou de leur grande majorité, clôturant ainsi le compte sanglant par le sang. Quant à la perpétuation de la convocation psychique de la vengeance, jour après jour, c’est une formule pour des catastrophes, des désastres et des calamités sans fin, pour les siècles des siècles. Ouvrir une page nouvelle n’est pas un luxe, c’est une urgence. Car entrer dans l’ère moderne est impossible avec une mémoire chargée de sang, de remords, d’hostilités historiques et d’appels à restaurer une dignité meurtrie. Nous, les êtres humains, avons besoin du pardon pour trouver le repos, de « l’amnistie » pour avancer. L’histoire, nous la lisons pour en tirer des leçons, non pour y vivre. Tournez la page. Croyez-moi, rien n’est plus beau que de naître à nouveau chaque matin.

USA-Iran: un bras de fer figé sur fond de clivage iranien

Toute l’attention est portée sur Washington où se tient à 23h, heure de Beyrouth, le deuxième round de pourparlers directs entre le Liban et Israël, au niveau des ambassadeurs, alors que le conflit entre l’Iran et les Etats-Unis reste immobilisé dans cette zone grise, faite de tensions, dans laquelle il a glissé. Une zone grise qui permet cependant de basculer à n’importe quel moment vers l’escalade ou encore vers un apaisement, si jamais les médiateurs, notamment le Pakistan, parviennent à dégager une formule d’accord acceptable pour les deux parties. Pour le Liban, l’enjeu est autrement plus important et s’article autour de deux objectifs à court et à long terme: à court terme, il s’agit d’obtenir dans une première phase, une prolongation du cessez-le-feu. Par la suite – ce qui sera plus compliqué tant que le Hezbollah n’est pas désarmé – il s’agit d’obtenir un arrêt des actes de violence israéliens au sud du pays où les soldats de Tel Aviv continuent d’aménager une zone tampon à coups de destructions, ainsi qu’un retrait de ces forces, éventuellement, et la libération des prisonniers libanais détenus en Israël. C’est autour de ces éléments que les discussions se dérouleront à la Maison Blanche et non plus au Département d’État, selon le site Axios, où l’ambassadrice du Liban, Nada Moawad doit réclamer, sur instructions de Beyrouth, une rallonge du cessez-le-feu entré en vigueur jeudi dernier et dont la durée est seulement de dix jours. Elle devait également réclamer qu’au cours de cette trêve, l’armée israélienne suspende son ciblage des habitations, des établissements hospitaliers et éducatifs, des lieux de culte et des journalistes. Le Secrétaire d’Etat, Marco Rubio, sera présent à la réunion, aux côtés des deux ambassadeurs libanais et israélien qui seraient reçus par le président Trump. A long terme, les autorités libanaises espèrent conclure avec Israël un arrangement, qui peut porter le nom d’accord de paix ou autre – il est encore prématuré de le dire – dont la finalité principale est de soustraire le pays à de nouvelles guerres. En initiant un dialogue direct avec Israël, le pouvoir emprunte une voie certes semée d’embûches mais qui est primordiale pour affranchir le pays de l’état de dépendance à l’Iran dans lequel le Hezbollah l’avait plongé. Pour une fois, le pouvoir libanais dispose d’une marge de manœuvre lui permettant d’agir en fonction du seul intérêt des Libanais, sans être obligé, sous l’impulsion du Hezbollah et de ses alliés, d’accorder la priorité aux calculs stratégiques des uns et des autres. C’est d’ailleurs sous ce seul angle qu’il faut aborder la levée de boucliers hezbollahi au processus diplomatique en cours. Son aboutissement marquera la fin de l’État satellite et l’émergence d’un État souverain, si le pouvoir va jusqu’au bout de son initiative souverainiste et tient bon devant les obstacles que l’axe pro-iranien ne manquera pas de dresser sur son chemin. Apparemment désigné porte-parole du groupe, le député hezbollahi Hassan Fadlallah a tenu une nouvelle conférence de presse jeudi, pour mettre en garde contre la reprise de pourparlers directs avec Israël. Outre les menaces à peine voilées habituelles, il a joué dans son discours sur la fibre émotionnelle, en s’étalant sur le ciblage, certes lâche et condamnable, de la journaliste Amal Khalil, tuée mercredi dans une frappe israélienne sur el-Tiri, dans le caza de Bint Jbeil. Ses propos, comme ceux de son chef, Naïm Kassem, tendent à déformer la réalité pour s’attribuer le rôle de sauveur hypothétique dans une situation catastrophique dont leur formation est la seule responsable et, surtout, pour défendre la pseudo légitimité d’un état anormal qu’ils veulent perpétuer. Ils mettent en relief surtout le décalage entre deux logiques: celle qui consiste à garder le Liban prisonnier d’intérêts stratégiques transfrontaliers, le Hezbollah ayant suffisamment démontré qu’il n’obéit qu’aux ordres de Téhéran, et celle, emmenée par le pouvoir libanais, qui consiste à prendre les initiatives et les mesures indispensables pour protéger les Libanais contre les dangers auxquels le Hezb les expose. Dans cette optique, le président Joseph Aoun a réaffirmé, au cours du Conseil des ministres, jeudi, sa disposition à se rendre à Washington pour des discussions avec le président Donald Trump, autour du dossier libano-israélien, en soulignant l’importance de cette rencontre pour la suite des événements, notamment pour la reconstruction du Liban. Il n’a pas commenté les propos de M. Trump qui avait annoncé vouloir inviter son homologue libanais et le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, à des discussions à Washington, mais sur son compte X, la présidence de la République a indiqué que Joseph Aoun «n’a jamais envisagé un contact avec Netanyahu». Dans ce processus de rétablissement de la souveraineté libanaise, le Liban est soutenu par la majorité des Libanais et par la communauté arabe et internationale. L’Arabie saoudite, qui suit de près le dialogue entre Beyrouth et Tel Aviv et reste soucieuse d’une revitalisation du Liban, a dépêché un émissaire dans la capitale libanaise. Le Conseiller du ministre saoudien des Affaires étrangères, le prince Yazid ben Farhane, a eu une série de discussions avec les officiels, dont le président de la Chambre, Nabih Berry, allié du Hezbollah. Au cours de ses entretiens, l’envoyé saoudien a mis l’accent sur la nécessité d’une application de l’accord de Taëf, qui prévoit entre autres le désarmement de toutes les milices et a sondé ses hôtes libanais au sujet du dialogue avec Israël. Démission de Qalibaf? Celui-ci se déroule au rythme des échanges de tirs entre Israël et le Hezbollah qui se prévaut de cette «résistance» nébuleuse afin de lancer non plus des roquettes, mais des drones, contre le nord israélien. Dans la zone délimitée par cette fameuse Ligne jaune, un tracé fictif devant marquer les limites de la zone d’opérations de l’armée israélienne, c’est comme si la guerre ne s’est pas arrêtée. L’armée israélienne a cependant opéré, jeudi soir, en dehors de cette zone, en ciblant une voiture sur la route de Choukine (caza de Natabiyé) tuant trois individus. Du côté de l’Iran et des États-Unis, l’impression est qu’il ne se passe pas grand-chose pour le moment, comme les deux adversaires donnent le sentiment de s’observer à distance, et de se défier pour voir qui pliera en premier. La seule information qui a brisé cette routine faite de pressions, est celle d’une éventuelle démission du président du Parlement iranien Mohammad Qalibaf, de sa fonction de chef de la délégation de négociateurs. Elle a été rapportée par des médias israéliens et n’a toujours pas été confirmée de sources iraniennes officielles. Si elle s’avère juste, la démission de Qalibaf aura surtout démontré l’ampleur des divisions au sein du pouvoir iranien. Pour l’heure, le bras-de-fer entre Téhéran et Washington tourne toujours autour du détroit d’Ormuz, contrôlé par la République islamique et du blocus américain des ports iraniens. L’Iran a fait savoir qu’il a commencé à percevoir les recettes des droits de passage des cargos qu’elle autorise à traverser le détroit, alors que Donald Trump a annoncé avoir donné l’ordre à la marine américaine de cibler les poseurs de mines. «Les premiers revenus provenant des droits de passage du détroit d’Ormuz ont été déposés sur le compte de la Banque centrale», a déclaré Hamidreza Hajibabaei, vice-président du Parlement iranien, selon l’agence de presse Tasnim. Dans le même temps, les Pasdarans ont annoncé avoir pris le contrôle de deux cargos dans la mer d’Oman, dans ce qui semble être une réaction à la réquisition, par la marine américaine, d’un bateau commercial iranien. Sur son réseau Truth Social, Donald Trump a affirmé avoir donné à la marine l’ordre d'«abattre tous les bateaux, aussi petits soient-ils (...) qui posent des mines» dans le détroit d'Ormuz. «Nos bateaux démineurs sont en train de débarrasser le détroit en ce moment. J'ordonne ici que cette activité continue, mais au triple de son niveau actuel», a-t-il ajouté. Reste à savoir jusqu’à quand cette logique de la pression calibrée suivie par l’Iran et les Etats-Unis durera. Attendent-ils une quelconque percée au niveau des efforts pour une reprise des discussions à Islamabad? Si les deux sont d’accord pour donner la priorité à la diplomatie dans leur épreuve de force autour des dossiers du nucléaire, des armes balistiques et, côté iranien, du Liban - ce que Washington rejette - ils donnent l’impression d’avoir une vision moins claire sur l’aboutissement d’une reprise des opérations militaires. Seul Israël, qui affirme régulièrement avoir le doigt sur la gâchette, semble avoir une idée précise sur le sujet. Le ministre israélien de la Défense, Israël Saar, a affirmé jeudi que Tel Aviv «n’attend que le feu vert américain pour éliminer la dynastie de Khamenei et de ramener l’Iran à l’âge de pierre».