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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
L'Essentiel de la semaine
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Par LevantTime .
Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
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Le pape Léon XIV et la leçon de l'histoire

Près d'un an après son accession au siège apostolique du Vatican, le pape Léon XIV a rencontré le secrétaire d'État américain Marco Rubio lors de la première entrevue le réunissant à un haut responsable de l'administration du président Donald Trump, dans une atmosphère de tensions croissantes qu'alimentaient les déclarations réciproques sur la guerre contre l'Iran et les politiques migratoires. Le premier pape américain de l'histoire de l'Église catholique a manifesté des positions fermes et classiques de l'Église dans la promotion des valeurs de paix et de dialogue, et a dû faire face aux critiques du président Trump, qui affirmait qu'il « exposait l'Église, les catholiques et les populations au danger », estimant que les prises de position du pape laissaient entendre qu'il « ne voyait aucun inconvénient à ce que l'Iran se dote d'armes nucléaires ». Léon s'est empressé de démentir ces accusations, réaffirmant le refus de l'Église à l'égard des armes nucléaires et qualifiant les déclarations de Trump d'« inexactes ». Au fil de son périple sur le continent africain, Léon a fait preuve d'une grande sagesse et d'une prudence calculée, manifestement peu désireux de s'engager dans un duel polyphonique avec le président américain. Il a usé de sa liberté de parole avec la bienveillance des hommes de bien, traitant de toutes choses en général mais tout particulièrement de celles où la certitude fait défaut et où subsiste une marge de doute quant à l'usage que font les États-Unis de la politique de la force, rappelant ainsi au monde la conviction de l'Église catholique en la primauté de l'autorité spirituelle sur l'autorité temporelle. Deux thèmes ont traversé l'ensemble de ses étapes, de la Turquie au Liban en passant par l'Algérie jusqu'à son escale au port méditerranéen de Marseille: la paix, et le refus d'une guerre qui revient frapper aux portes orientales et méridionales, portée par cette fortune trumpienne débridée qui détruit, à la manière de Machiavel en son temps, les repères familiers du monde. C'est pourquoi l'Église se tient à l'écart d'un autre travers auquel cèdent les commentateurs, celui de se conduire selon la morale de l'homme politique, et plus résolument encore, de proclamer que le véritable ennemi de l'héritage intellectuel et théologique classique de l'Église est le silence, ou la neutralité déclarée sur les valeurs du pluralisme, de la démocratie, du bien commun et de sa représentation crédible, bien davantage que le relativisme dans les positions politiques ou dans la conscience. Le pape tranche ainsi dans son refus de l'idée même de guerre, invoquant la béatitude des artisans de paix, et dans sa condamnation de toute tentative d'isoler la dynamique pluraliste de l'Europe, animée par sa vitalité démographique, du reste de la planète, de même que dans sa dénonciation des méthodes extractives et iniques pratiquées au détriment des peuples dans leur ensemble. Il leur adresse la parole, au plus juste, individuellement parfois, sur la question de la paix, car chaque être humain porte en lui une part de vertu et de sagesse, et lorsqu'ils se rassemblent, ils forment un seul homme aux multiples pieds, aux multiples mains et aux multiples sens, à la manière d'Aristote mesurant cette « compétence morale du peuple ». En Algérie, en présence du président Abdelmadjid Tebboune, le pape a exhorté « ceux qui détiennent le pouvoir dans ce pays à renforcer une société civile vivante, dynamique et libre », cinq ans après la répression du mouvement Hirak pour la démocratie. « N'ayez pas peur de l'opposition. N'étouffez pas les visions de la jeunesse », devait-il répéter plus tard en Angola. Au Cameroun, devant le général Paul Biya, au pouvoir depuis plus de quatre décennies, il a également exprimé sa consternation face à un monde « envahi par la force, tenu dans la poigne d'une poignée de tyrans et de la corruption ». Il a aussi dénoncé « le visage caché de la destruction environnementale et sociale engendrée par la course effrénée aux matières premières et aux terres rares », qui alimente guerres et ingérences sur le continent africain. Il a encore mis en garde contre « l'usage perverti de l'intelligence artificielle pour nourrir la polarisation, les conflits, les peurs et la violence qui s'exercent sur l'appartenance et l'identité sociale, politique ou communautaire des minorités, incapables de supporter les pesanteurs des systèmes intellectuels fermés ». Au Liban, le pape a été témoin d'une fatigue profonde et d'un sentiment d'« impasse » face à ce qui paraissait être la reprise imminente de la guerre. Il n'a pas dissimulé sa colère face à la guerre israélienne, ni son amertume devant la décision du Hezbollah de s'y engouffrer, affirmant à son clergé et à la communauté chrétienne en particulier que leur enracinement en Orient représentait une mission authentique dans la logique même de l'existence religieuse et politique. Il savait que la souffrance des populations avait été reléguée au second plan au profit des grands calculs géopolitiques. Il a mesuré à quel point les Libanais, et les chrétiens tout particulièrement, éprouvaient une anxiété profonde lorsque certains événements en Syrie et dans la région prenaient une dimension quasi catastrophique. Car le risque de tensions communautaires et de fractures ne se limitait pas aux clivages entre les différentes confessions religieuses: il traversait chacune d'entre elles. Ces messages inscrivent Léon XIV dans la continuité du pape François, avec la volonté de ne pas les laisser s'éteindre sous les tumultes du monde. Ils se font entendre et résonnent dans l'élévation de sa voix et dans la manière dont il s'adresse à ceux qui détiennent le pouvoir politique, sans complaisance ni déférence, et sans céder aux provocations répétées de Trump, qui n'a pas admis d'être interpellé par le successeur de saint Pierre sur ses guerres au Moyen-Orient, et a tenté de désamorcer la chose par une ironie sur la « faiblesse du pape », allant jusqu'à diffuser sur son réseau social Truth Social une image à iconographie christique où il apparaît en thaumaturge, revêtu de la robe blanche et de la cape rouge du Rédempteur. Le pape s'est ainsi retrouvé dans la posture de son prédécesseur Jean-Paul II, en 1978, lorsque ce dernier avait lancé sa célèbre formule « N'ayez pas peur » lors de la messe de son investiture, message d'espoir porté par l'ancien évêque de Cracovie, dans une Pologne qui allait connaître les séismes entraînant la dislocation de l'Union soviétique. Quarante-huit ans plus tard, cet appel trouve son écho dans celui de l'homme d'Église américain, qui affirme n'éprouver aucune « crainte » face au président américain ni à son vice-président J. D. Vance, lequel a jugé bon de donner à Léon XIV une leçon de théologie, dans une posture politique extérieure dépourvue de crédibilité, marquée par l'illogisme et l'incohérence face à l'accélération de l'histoire et au basculement du monde sous le poids de crises multiples et entrelacées depuis « l'ascension trumpienne ». Ces positions ne sont pas isolées, tandis que les Européens prennent conscience de leur propre isolement, selon Hubert Védrine, et devront engager une « révolution conceptuelle » en « renonçant à prétendre être le centre du monde », dans le cadre d'un système quasi chaotique en gestation selon le grand anthropologue français Maurice Godelier, qui appelle à un « réarmement moral » pour « mieux répondre à ceux qui persistent à vouloir dépasser l'Occident ou à le combattre ». Quatre cycles de domination occidentale sur le destin du monde depuis le XVIe siècle ont en effet pris fin: la réaffirmation des États-Unis sur le capitalisme et la démocratie depuis 1917, l'ordre mondial de 1945, et enfin la mondialisation, amorcée en 1979 et close en 2022 par l'invasion russe de l'Ukraine. Se dessine aujourd'hui un nouvel âge des empires dans un monde géopolitique instable et hétérogène, où la violence se libère des institutions et des règles qui prétendaient la contenir, et où la paix devient impossible tandis que la guerre est omniprésente. Les démocraties reculent et font face à une menace existentielle sous l'effet de la dérive du libéralisme américain vers l'injustice et l'inégalité et de sa convergence avec les principes des régimes autoritaires, une Europe qui se retrouve encerclée entre la menace vitale que fait peser la Russie, la dominance économique de la Chine, la pression d'une Turquie mobilisant l'islam pour reconstruire l'Empire ottoman, et l'hostilité du Sud nourrie par le passé colonial. L'Église ne se trouve pas pour autant désarmée ni affaiblie. Elle n'a pas succombé aux illusions de la fin de l'histoire, ni à l'emprise des grands marchés, ni à la politique de la force qui demeure le monopole des grandes puissances dans l'invasion russe de l'Ukraine, le génocide perpétré à Gaza, les initiatives unilatérales des États-Unis visant à renverser des régimes au Venezuela et désormais en Iran, toutes opérations menées sans chercher le moindre semblant d'approbation internationale, à l'instar de la militarisation du commerce, de la technologie et jusqu'aux flux migratoires, de plus en plus utilisés comme leviers de coercition à l'égard des compétiteurs ou au service d'intérêts géopolitiques propres. Une partie du monde choisit le silence et l'ambiguïté plutôt que de défendre le droit international, en cherchant à éviter toute confrontation, et glisse ainsi vers l'apaisement. C'est une erreur, au regard des principes de l'Église catholique.

Syriens, faites justice - mais que justice!
Par
Youssef Mouawad
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Une potence avait été dressée par des manifestants devant le palais de justice de Damas. Nous sommes le dimanche 27 avril dernier, dans la capitale syrienne: une foule compacte était présente à la première audience des procès censés statuer sur le sort des criminels du régime déchu de Bachar el-Assad. Les manifestants criaient vengeance: ils n’auraient pas hésité à mettre en œuvre leur propre justice! C’est dire l’ambiance générale surchauffée qui pourrait jeter le discrédit sur le cours des développements à venir. Un tribunal spécial pour la Syrie, sur le modèle de celui institué pour l’ex-Yougoslavie, aurait suscité moins d’appréhensions. Tout cela n’augure rien de bon pour la communauté alaouite qui a tenu les rênes du pouvoir pendant plus de 50 ans et à qui on attribue la responsabilité de la répression qui fit des ravages dans la population. État des lieux Aussi fallait-il s’attendre à ce que le système judiciaire syrien actuel reflétât la situation du pays qui n’a pas fini de panser les plaies de la guerre civile. Cette dernière est omniprésente dans l’esprit des survivants et ses péripéties hanteront longtemps encore individus et groupes divers. Un autre facteur qui ne joue pas non plus en faveur de l’équité ni en faveur de l’apaisement : la justice syrienne, prise dans son ensemble, n’avait plus été « souveraine » depuis la prise du pouvoir par le parti Baas. En effet, depuis les années soixante du siècle dernier, les magistrats étaient à la botte du régime et c’est tout dire ! Cinq décennies de sujétion au régime des Assad, père et fils, n’allaient pas générer une classe de magistrats intègres, professionnellement habilités à juger et farouchement indépendants. À cela ajoutons, comme le dit un observateur, que la machine judiciaire s’est constituée, en ce moment précis, autour d’une « constellation hétérogène de mécanismes : des processus nationaux de justice transitionnelle sans précédent, des initiatives locales de recherche de vérité, souvent informelles, à la fois réactives et fragiles, des promesses de futurs procès, ainsi qu’une diversification inédite de l’activité judicaire internationale ». Une justice à deux vitesses En effet, il ne faut pas oublier que les procès des criminels du régime déchu avaient démarré en Europe avant que ne se fût tenue, le mois dernier, une première audience à Damas. C’est qu’en vertu de la « compétence universelle » certains pays d’Europe ont pu poursuivre des crimes qui n’ont pas été commis sur leurs territoires. Si la France a lancé des mandats d’arrêt contre Bachar el-Assad, son frère Maher et d’autres encore, les tribunaux allemands de Coblence, de Stuttgart et de Francfort n’ont pas hésité à condamner des responsables syriens à des peines privatives de liberté, dont deux à perpétuité. Heureux hommes que ces fugitifs qui avaient comparu devant la justice européenne : ils ne risquaient pas la peine de mort et leurs conditions de détention restent autrement plus acceptables que celles prévalant dans les prisons damascènes. La loi du talion? Raison de plus de craindre l’exercice de la loi du talion lors de ce qu’il convient désormais d’appeler les « procès de Damas », procès qui détailleront les horreurs du régime renversé. La prochaine audience se tiendra le 10 mai : elle aura à statuer sur le sort du général de division Atef Najib, cousin du président Bachar el-Assad et ancien chef de la sécurité politique à Deraa, berceau du soulèvement de 2011. Alors, comment assurer la sérénité dans les prétoires lorsque les méfaits de ce bourreau d’enfants auront été divulgués dans le détail ? Et dans quelle mesure le pouvoir d’Ahmad al-Chareh pourra-t-il contenir la vague de fond qui, d’Alep, à Homs et Hama, exige de dresser sans délai les potences sur la place Marjeh?* *Cette même place où furent pendus en 1916 les nationalistes arabes, et en 1965 l’espion Élie Cohen.

Pour Téhéran, Ormuz vaut une bombe atomique

Alors qu’une brève confrontation navale a opposé les Américains aux Iraniens dans le détroit d’Ormuz, un conseiller du guide suprême iranien, Mojtaba Khamenei, a déclaré vendredi que ce passage maritime, par lequel transite 20 % du brut mondial, représentait «une opportunité aussi précieuse qu’une bombe atomique». «Nous avons négligé pendant des années l’atout que représente le détroit d’Ormuz. Disposer d’une position permettant d’influencer l’économie mondiale par une seule décision constitue une opportunité majeure», a déclaré Mohammad Mokhber, réputé proche de l’aile dure du régime des mollahs. Une réflexion qui donne à penser sur la véritable stratégie de l’Iran, alors que chaque déclaration est scrutée à la lumière des soupçons, fondés ou non, de divisions au sein de la classe dirigeante à Téhéran. Cette fracture transparaît chaque fois que les positions modérées des « colombes » du régime iranien sont contredites par les déclarations incendiaires des responsables des Pasdaran. Dans le détroit contesté, dans la nuit de jeudi à vendredi, les forces américaines ont affirmé avoir «riposté» après que trois de leurs destroyers lance-missiles eurent été attaqués par des «missiles, drones et petites embarcations» iraniens alors qu’ils franchissaient Ormuz en direction du golfe d’Oman. Téhéran a dénoncé «une violation flagrante du droit international et du cessez-le-feu», tandis qu’un responsable iranien a fait état de dix marins blessés et de cinq disparus après une attaque américaine contre un cargo iranien. L’attaque contre les navires américains a été qualifiée de «broutille» par le président américain Donald Trump, qui a estimé qu’elle ne remettait pas en cause le maintien du cessez-le-feu. Mais les affrontements se sont poursuivis vendredi, menaçant davantage la trêve, alors que Washington attend toujours une réponse de Téhéran à sa dernière proposition visant à mettre durablement fin aux hostilités. Comme à l’accoutumée, le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Esmaïl Baghaï, a indiqué que l’Iran «étudiait toujours la proposition», affichant une posture de fermeté ou un apparent sang-froid, alors même que le pays a subi d’importantes destructions et que son économie est exsangue. Négociations libano-israéliennes à Washington Au Liban, le président Joseph Aoun a reçu le diplomate Simon Karam et « lui a donné ses directives » avant son départ pour Washington, où est prévue le 14 mai une réunion avec la délégation israélienne, selon un communiqué de la présidence. L’ambassadrice libanaise à Washington, le chargé d’affaires adjoint ainsi qu’«un militaire» feront partie de la délégation, a précisé la même source. «Le Liban attend de ces négociations trois objectifs essentiels : consolider le cessez-le-feu, obtenir le retrait d’Israël (…) et étendre l’entière souveraineté de l’État sur le territoire national», a déclaré pour sa part le ministre des Affaires étrangères, Youssef Raggi. La première réunion entre les deux pays, qui n’entretiennent pas de relations diplomatiques, s’était tenue le 14 avril à Washington. Il s’agissait de la première rencontre de ce type depuis 1993. Le président américain Donald Trump avait annoncé, à l’issue de la seconde réunion organisée à la Maison Blanche, une prolongation de trois semaines du cessez-le-feu en vigueur depuis le 17 avril entre les deux pays. Au Liban-Sud, le Hezbollah, qui a entraîné le Liban dans la guerre le 2 mars en soutien à son allié iranien, a revendiqué vendredi deux attaques contre des bases militaires dans le nord d’Israël, en réponse à des frappes israéliennes menées au Liban et qui ont fait, le même jour, dix morts. Le Hezbollah avait auparavant indiqué avoir lancé des missiles contre une base militaire proche de la ville de Nahariya, en représailles à des frappes israéliennes. Les bombardements israéliens ont tué vendredi dix personnes, dont deux enfants et trois femmes, dans quatre localités du sud du Liban, selon le ministère libanais de la Santé. La Défense civile a également annoncé plus tôt la mort de l’un de ses secouristes, tué dans une frappe.

Écartèlements
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

Que les différents camps au Liban soient directement concernés par la bataille existentielle qui se livre actuellement au Liban est tout à fait naturel. Le contraire serait malsain. Cependant, entre apathie et enthousiasme débordant, voire embrigadement aveugle, il existe tout un spectre émotionnel qui, comme d’habitude, est occulté à la faveur d’alignements mortels pour le pays sur un conflit qui l’habite, mais qui le dépasse totalement. Comme c’est le cas depuis toujours, du reste. Le corps libanais est immunodéficitaire. Il attire tous les virus et toutes les maladies. D’où sa propension à flirter en permanence avec la mort. Et, contrairement aux idées traumatiques de suprémacisme identitaire qui resurgissent de manière fort commode à chaque période de crise, la source de la faiblesse ontologique du Liban n’est pas le pluralisme, mais une culture politique archaïque. Une confédération de tribus gérés par des leaders charismatiques qui rechignent toujours, cent ans après la fondation du Grand Liban, à fonder un État et à gérer sainement et rationnellement les affaires publiques, et qui persistent à s’aligner sur le plus fort au gré des mutations régionales et internationales. La question n’est pas là. Les réactions mimétiques ont invariablement détruit ce pays depuis sa création. Elles sont précisément le fait d’une course à la domination, voire à l’hégémonie, où se superposent des angoisses individuelles colportées à un corps communautaire, et la recherche d’une force à l’étranger pour compenser une impossibilité à établir une domination totale à l’intérieur. Il existe deux logiques proposées pour briser ce cercle vicieux. La première est un divorce entre les communautés ou entre les différentes régions, une sorte de retour à des formules antérieures au Grand Liban. Cela suppose d’abord une volonté commune de se séparer, et, sans doute, des mouvements de population si la nature sous-jacente du projet est communautaire. La seconde est la construction d’une légitimité nationale respectueuse du pluralisme, sur base de cinq fondamentaux: liberté, justice, égalité, vivre-ensemble, citoyenneté. Mais cela suppose une volonté, et elle doit être vaste, individuelle et transversale. Sinon, le réflexe communautaire ne sera jamais brisé et les chefs de tribus continueront à diriger le pays comme une « loya jirga » dépendante des soubresauts régionaux en jouant, en bons maîtres sismologues à l’intérieur, sur la tectonique des plaques entre les groupes communautaires libanaises. Ces deux projets continuent à se faire concurrence au Liban depuis 1920, le troisième, celui de la fusion dans un ensemble plus vaste, ayant été abandonné. La Constitution de Taëf dispose pourtant, dans son préambule, que le Liban dans ses frontières actuelles est une patrie définitive pour tous ses fils. Les principales formations politiques libanaises actuelles, après l’échec du transversalisme 14 marsiste, sont-elles dans cet état d’esprit ? La question mérite d’être posée et élucidée, sans faux-semblants. Mais le plus inquiétant n’est pas le débat sur le sort du Grand Liban en soi, mais la manière dont les composantes libanaises ont décidé de le mener — dans les pires circonstances qui soient sur le terrain —, dans une haine manifeste chacune de l’autre, doublée d’une volonté de vengeance qui résonne comme un retour cataclysmique d’un profond refoulé. Dans ce contexte, il est difficile de ne pas revenir sur cette volonté de « représailles » ou de « vengeance » mimétique, et du mécanisme qui y préside, à savoir un retour à un âge mythique fantasmatique, où l’on était les plus forts, que l’on a perdu et qui est de nouveau à portée de mains. C’est là l’expression d’un délire pathologique profond. L’histoire se répète peut-être en apparence, mais les temps ont changé, et au Proche-Orient, les équilibres sont ténus. Les projets partiels, suprémacistes ou séparatistes, sont fragiles, sinon fous. Pas parce qu’ils sont risqués, mais parce qu’ils dépendent de facteurs qui ne sont jamais entre les mains de ceux qui les défendent mordicus. Au Liban, on ne décide pas, ou très peu. Surtout si l’on n’est pas unis de manière transversale — et cela ne se joue pas à quelques figures dissidentes disposées à « sortir » des positionnements communautaires, par intérêt ou conviction, pour rejoindre le camp adverse dans une illusion de front transcommunautaire. Le 14 mars 2005 en est la preuve. Les États-Unis ne voulaient pas — David Satterfield l’avait dit ouvertement — d’un retrait syrien du Liban. Il a eu lieu en raison de cette manifestation gigantesque qui a été l’œuvre d’une volonté politique et citoyenne plurielle. Au Liban, on tente de s’adapter tant bien que mal, de naviguer à vue pour éviter que le navire sombre complètement. Ce navire a besoin d’un capitaine posé et modéré pour gérer la navigation en eaux troubles. Et ce capitaine, c’est l’État, nonobstant toutes ses tares, parce que c’est aujourd’hui la seule boussole, le seul espace qui nous rassembler. Et il mérite de recevoir l’appui le plus vaste dans sa mission périlleuse, sans être malmené et écartelé par les ambitions, les euphories et les accès nostalgiques frénétiques des uns et des autres.

Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (5)

Dans une série d’articles, nous nous proposons d’apporter un éclairage sur la situation actuelle à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités. Nous laissons au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Il est grand temps, dans ce contexte de guerre, de contrecarrer sérieusement la rhétorique stérile de résistance. Non pas par une contre-rhétorique, mais par une approche en profondeur, prônant la culture de l’État de droit, lequel ne pourrait être édifié qu’à travers la souveraineté. Les quatre parties précédentes offraient une relecture des événements qui ont jalonné la montée en puissance du Hezbollah depuis l’accord de Taëf, ses deux premières guerres avec Israël et sa guerre d’usure qui s’étend sur plus d’une décennie. Étape 7: Pourparlers Hezbollah-Israël à Berlin Suite à une médiation allemande avec l’Iran, à la demande du Premier ministre israélien, Ehud Barak, le Hezbollah et Israël se sont engagés dans des pourparlers indirects à Berlin autour d’un retrait israélien du Liban. Le premier round s’est déroulé les 1 er et 2 mars 2000, suivi d’un second, le 7 du même mois. Les Allemands faisaient la navette entre les deux délégations. Celle d’Israël était présidée par Uri Lubrani, à l’époque coordinateur des opérations israéliennes au Liban. Sur instructions d’Ehud Barak, ce dernier avait consenti des concessions à toutes les demandes du Hezbollah, au second round des négociations: le retrait de l’armée israélienne sera sans conditions, et l’Armée du Liban Sud (ALS) sera abandonnée. En contrepartie, le Hezbollah contrôlera la frontière et y maintiendra le calme. Washington et Téhéran, tous deux représentés aux pourparlers par des émissaires haut-placés ont donné leur aval à cet arrangement. Idem pour la France qui en avait été informée plus tard. Selon Yossef Bodansky (1) , le représentant iranien aux négociations n’a voulu croire aux concessions israéliennes qu’après une confirmation allemande. Toujours d’après Bodansky, qui relate les faits dans son livre The High Cost of Peace , Barak et Lubrani ont gardé secret pendant deux mois l’accord conclu avec le Hezbollah, n’en informant leur armée qu’à la veille du retrait. L’ALS, elle aussi tenue à l’écart, coordonnait avec l’armée israélienne la relève dans la zone de sécurité, croyant que celle-ci allait être assurée par les hommes du général Antoine Lahd (2) . Ce dernier, informé que le retrait allait avoir lieu en juillet 2000 comme l’avait annoncé Barak, s’y préparait. Il avait obtenu des promesses d’appui financier et logistique, et de soutien aérien de la part de Tel Aviv, après le retrait. Jusqu’au 23 mai, date du départ des troupes israéliennes, Barak a continué à manœuvrer étroitement pour garder l’ALS dans l’ignorance la plus totale concernant l’accord de Berlin. Il voulait tenir ses promesses électorales et sortir du bourbier libanais sans subir des pressions internes, des sollicitations de la part de Lahd, et, surtout, afin de négocier un accord de paix avec la Syrie à l’abri des pressions militaires au Liban-Sud. À ce stade, le potentiel militaire du Hezbollah s’était considérablement renforcé grâce aux armes qui lui étaient livrées par Téhéran à travers la Syrie. Israël était rassuré et disposé à lui confier la zone de sécurité, convaincu qu’il se tiendrait tranquille à la frontière. La Syrie, cependant, se voyait ainsi privée d’une carte de pression sur Israël, tandis que le grand perdant demeurait le Liban. Le véritable gagnant était en réalité l’Iran qui venait d’obtenir un puissant levier au Liban et même en Syrie. Washington et Tel Aviv avaient, semble-t-il, décidé d’accepter l’existence du régime des mollahs, estimant que les risques, quels qu’ils soient, seraient réduits après le retrait israélien. Washington ne percevait pas que ce régime, après sa défaite dans la guerre de huit ans contre l’Irak de Saddam Hussein, était encore en mesure de diffuser son idéologie au sein des minorités de la région, non seulement pour y asseoir son influence, mais aussi pour y entretenir des tensions internes, détourner l’attention des États concernés de leurs problèmes internes et, surtout, prévenir la réémergence d’un Irak fort aux portes de Téhéran. De plus, pour polariser le monde arabe qui s’acheminait vers une paix avec Israël, les mollahs ont tenté de torpiller ce processus, en attisant les sentiments anti-israéliens qui existaient déjà. Ils espéraient prendre le leadership de la lutte contre l’État hébreu à travers le Hezbollah, le Hamas et la Syrie de Hafez el-Assad, renforcer leur rôle de puissance régionale incontournable, et assurer la survie de leur régime. Les pourparlers de paix israélo-syriens se sont effondrés le 26 mars, trois semaines après l’accord de Berlin, suite à l’échec de la rencontre de Genève entre Hafez el-Assad et le président américain Bill Clinton, ce dernier n’ayant pas réussi à combler le fossé entre Damas et Tel Aviv. Étape 8: 24 mai 2000, retrait total d’Israël du Liban-Sud Le retrait de l’armée israélienne du Liban-Sud s’est déroulé de manière précipitée et presque chaotique, l’ordre de départ n’ayant été donné que la veille. Dans la nuit du 23 au 24 mai 2000, l’armée israélienne a évacué unilatéralement le Liban-Sud. Sur le plan intérieur israélien, la fin de l’occupation a mis un terme aux pertes humaines quotidiennes, mais ce départ a été perçu dans une large partie du monde, et plus particulièrement au Liban, comme une victoire du Hezbollah. Dès lors, l’Iran s’est trouvé doté d’une ligne de confrontation directe avec le territoire israélien, à travers le Hezbollah, et a pu dans le même temps disposer d’une influence quasiment directe sur les affaires internes du Liban. Contrairement aux craintes initiales suscitées par un discours de l’ancien secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, qui a menacé de «tuer les membres de l’ALS dans leurs lits», le retrait israélien n’a pas été suivi d’une campagne de représailles sanglantes du Hezb contre les civils de l’ancienne zone de sécurité. Cependant, certaines propriétés des membres de l’ALS ont été pillées ou occupées, dont la maison du général Lahd. Par ailleurs, des cadres du Hezbollah et du mouvement Amal ont rencontré des chefs religieux chrétiens du Liban-Sud pour les rassurer sur le fait que la «victoire» appartenait à tous les Libanais et non à une seule faction. Cette démarche s’inscrit dans le cadre d’une stratégie de retenue médiatisée que le Hezb a adoptée pour polir son image nationale et renforcer sa légitimité. Le sort des hommes de l’ALS Lors du retrait de l’armée israélienne, environ 7.000 membres de l’ALS et leurs familles respectives, craignant des représailles, ont fui en Israël. Plus tard, une partie d’entre eux est partie pour le Canada, les États-Unis et l’Europe. Une autre partie est rentrée au Liban, dont 2.700 qui ont été jugés pour collaboration, sachant que l’ALS est issue de l’armée libanaise légale. Ce regroupement avait été constitué sur base d’une note de service officielle en 1976, avec pour mission, à l’époque, d’assurer le contrôle d’une partie de la zone frontalière face aux organisations armées palestiniennes. Isolé de son commandement, puis soutenu par Israël, il est devenu indépendant au fil des années et a pris le nom de l’«Armée du Liban libre» avant celui de l’ALS. Les peines pour collaboration purgées par ceux qui sont rentrés allaient de quelques mois à trois ans de prison ferme. Ces Libanais considéraient qu’ils défendaient légitimement leur terre et leur existence. Aux yeux de la loi libanaise, ils étaient des collaborateurs, et pour le Hezbollah, ils étaient des agents d’Israël. Les anciens membres de l’ALS qui vivent toujours en Israël sont au nombre de 3.500. Ils sont enregistrés comme «Libanais» d’Israël et ont obtenu la nationalité israélienne en 2004. Tous ont de la famille au Liban, la plupart dans des villages situés à quelques kilomètres de la frontière. (à suivre) (1) Politologue et auteur américain. Directeur du Groupe de travail de la Chambre des représentants des États-Unis sur le terrorisme et la guerre non conventionnelle de 1988 à 2004. Auteur de plusieurs livres sur le Moyen-Orient. (2) Commandant de l’Armée du Liban-Sud (ALS) à l’époque et ex-général de l’Armée libanaise. À lire sur le même sujet: Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (4) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (3) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (2) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (1)

«Nous voulons vous déraciner»
Par
Mona Fayad
Publié

Lorsque je me rendais au Canada, la propagande israélienne qui faisait du falafel, du taboulé et du houmous un patrimoine traditionnel juif et israélien m'exaspérait. C'était là une appropriation de traditions culinaires propres au Bilad al-Cham depuis des siècles, et non pas seulement une usurpation patrimoniale : une confiscation d'identité et de mémoire. Aucun peuple dans l'histoire n'a autant investi dans la mémoire que les Juifs à la suite de l'Holocauste. Ils ont construit l'un des systèmes de préservation mémorielle les plus puissants au monde, faisant de la mémoire un dispositif total : matériel, pédagogique et juridique, conçu pour être ineffaçable. Ils ont consigné les effets personnels dans des musées, où ont été rassemblés des milliers d'objets ayant appartenu aux victimes : les chaussures, les bagages sur lesquels étaient inscrits les noms de leurs propriétaires, les lunettes, les cheveux tondus aux prisonniers, les vêtements et les menus objets du quotidien (peignes, montres, bagues) ; afin d'attester que les victimes étaient des individus réels, et non de simples chiffres. Ils ont eu recours aux archives et aux documents, des registres de déportation ferroviaire, listes nominatives, actes officiels nazis, lettres et journaux intimes, pour faire de la mémoire une preuve juridique et historique irréfutable. Ils ont préservé les lieux du crime, érigé des mémoriaux, enregistré les témoignages des survivants par le son et l'image, puis intégré tout cela dans les programmes scolaires, produisant films et œuvres littéraires. Ils ont transformé la mémoire en expérience sensible et culturelle, et l'ont protégée par la loi, non par le sentiment. Celui qui sait tout cela sur le pouvoir et l'importance de la mémoire peut-il feindre d'ignorer ce que signifie la détruire chez les autres ? N'est-ce pas précisément parce qu'ils savent ce que détruire signifie qu'ils « détruisent » tout ? Si la mémoire est ce qui donne à l'être humain son nom, son histoire et son droit de dire « j'étais là », alors l'effacer est le chemin le plus court pour le réduire à un chiffre, par ceux-là mêmes qui avaient combattu pour faire des victimes des noms plutôt que des numéros. La destruction des villages et des villes du Liban-Sud dépasse ainsi la simple opération militaire, et elle ne saurait se résumer au langage des chiffres : nombre de bâtiments rasés, coût des pertes. Ce qui se passe est bien plus profond. Nous faisons face à une tentative organisée de frapper ce qui vaut plus que la pierre : la mémoire. Lorsque la grande mosquée, les maisons patrimoniales et jusqu'aux cimetières sont rasés, l'intention ne se réduit pas à la suppression de repères : c'est le témoin lui-même que l'on veut effacer. Cette destruction n'a rien d'aléatoire. Elle constitue une agression systématique contre la vie en tant que telle : les maisons, les écoles, les mosquées, les marchés, et tout ce qui atteste que des êtres humains ont vécu ici, ont aimé, appris, construit un sens à leur existence, et y ont aussi été enterrés. C'est un acte de déracinement déclaré : déraciner les hommes de leurs lieux, et déraciner les lieux de leur mémoire. C'est l'effacement d'une biographie collective : celle de générations qui ont vécu et appris, de voix d'élèves, d'enseignants porteurs d'une mission, d'une histoire locale qui s'est formée silencieusement au fil des décennies et des siècles. Et lorsqu'une mosquée ou une maison patrimoniale est détruite, la perte ne se mesure pas au béton, mais à l'histoire, au sens et à l'appartenance que ces murs abritaient. Contrairement à ce que l'on croit volontiers, la mémoire n'est pas une idée abstraite. Elle est liée au lieu : à la pierre, au sanctuaire et à la tombe, à l'escalier et au quartier, aux noms qui se répètent de génération en génération. C'est pourquoi la destruction du lieu est, dans son essence, une destruction de la mémoire. L'histoire nous enseigne que les peuples qui vivent dans une relation instable avec la terre, comme c'est le cas des Israéliens en Palestine occupée, tendent à reformater le lieu en fonction de leur propre récit. Non seulement par la construction, mais surtout par l'effacement. Car faire disparaître les traces de l'autre n'est nullement fortuit : c'est prendre part à une lutte pour le narratif. Qui était là ? Et qui a le droit de dire « cette terre est la mienne » ? Nous sommes en présence d'un schéma de violence qui dépasse la guerre pour atteindre quelque chose de plus profond : une agression contre l'être humain, contre sa mémoire, contre les valeurs qui rendent possible la vie commune. Un effondrement moral qui redéfinit le rapport à l'autre sur la seule base de la force et de la violence. Les attaques contre des sites civils constituent une violation manifeste des principes du droit international humanitaire. La destruction de biens culturels et religieux ne peut être qualifiée qu'en termes de violations graves, qui s'élèvent au rang de crimes de guerre selon les normes internationalement reconnues. Viennent ensuite les faits de pillage rapportés par les médias israéliens eux-mêmes : des soldats qui entrent dans les maisons et en ressortent avec des effets personnels, des bijoux, et jusqu'à des photographies de famille. Un tel acte ne saurait être réduit à un détail. À quelle profondeur de dégradation morale faut-il être parvenu pour que la photographie d'une famille, un couvre-lit ou un souvenir intime devienne un butin de guerre ? Ce dont il est question ici n'est pas de dérapages individuels, mais d'un comportement qui révèle une mentalité : traiter le lieu comme un vide, et ses habitants comme s'ils n'avaient jamais existé. Le droit nomme cet acte le « pillage » (pillage), expressément interdit et constitutif d'un crime de guerre au regard des règles du droit international humanitaire et des conventions de Genève, parce qu'il ne touche pas seulement aux biens, mais à la dignité des civils et à leurs droits fondamentaux. La photographie de famille n'est pas un objet volé : c'est un document d'identité. Son vol dépasse le plan matériel pour devenir une atteinte à la vie privée, rejoignant par là même la violation du droit à la dignité humaine. Le message, ici, est limpide : nous ne voulons pas seulement votre terre, nous voulons effacer vos traces sur elle. Vient enfin le coup le plus redoutable : la disparition des limites foncières, l'effacement des repères, l'atteinte aux registres de propriété par la destruction des documents et des actes cadastraux. Le dommage se mue alors en menace à long terme sur les droits, d'une gravité qui n'est en rien inférieure à celle du bombardement lui-même. La destruction se transforme en problème juridique pour l'avenir : qui possède quoi ? Où commence la propriété et où finit-elle ? C'est un travail de sape et un effacement des droits civiques et de la propriété privée, comme si la guerre menée par les Israéliens ne se contentait pas du dommage immédiat, mais se prolongeait pour semer des contentieux durables au sein de la société elle-même. Dès lors que la destruction de la mémoire s'affirme comme un schéma récurrent : ciblage des infrastructures civiles, destructions massives sans nécessité militaire avérée, pillage systématique, on ne parle plus de simples dérapages, mais d'actes qui relèvent du cadre des crimes contre l'humanité. Et la question, à ce stade, n'est plus seulement technique ou juridique : elle est morale. Car les valeurs censées réguler la conduite de la guerre, même dans ses circonstances les plus extrêmes, s'effondrent dès lors que le civil, sa mémoire et ses biens deviennent une cible légitime. Ces tentatives se heurtent pourtant à une vérité fondamentale : la mémoire ne s'efface pas aisément. On peut briser la pierre, mais il est difficile d'en arracher le sens. La mémoire ressemble certes au verre, ses fissures résistent à la réparation, mais elle ne disparaît pas entièrement non plus. Elle demeure dans les gens, dans la langue, dans la nostalgie, et dans la reconstruction elle-même. La question n'est pas seulement dans ce qui est détruit, mais dans la façon dont nous y répondons. Répéter les formules toutes faites comme « nous reconstruirons mieux qu'avant » ne suffit pas ; cela peut même constituer une forme de fuite. La vraie reconstruction commence par la reconnaissance de la perte : il y a une fracture réelle, il y a ce qui ne peut être entièrement réparé, il y a quelque chose d'irremplaçable qui a été perdu. C'est pourquoi ce dont le Liban-Sud a besoin aujourd'hui n'est pas seulement la reconstruction, mais la protection de sa mémoire : documenter ce qui a été détruit et consigner les violations, préserver les noms et les preuves, redresser les cartes et consolider les droits par voie juridique, sauvegarder les récits et poursuivre les responsables dans les cadres internationaux. Car la bataille, en définitive, ne porte pas seulement sur la terre, mais sur le sens de cette terre. Et celui qui réussit à protéger sa mémoire réussit à demeurer.