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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
L'Essentiel de la semaine
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Par LevantTime .
Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
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Téhéran joue la montre, escalade israélienne au Liban

Face à l’impatience du président américain, Donald Trump, soucieux d’avancer sur le dossier des négociations avec l’Iran avant sa visite, la semaine prochaine en Chine, Téhéran joue la carte du détachement étudié. Jeudi, la République islamique n’avait toujours pas donné sa réponse à la proposition américaine, annoncée mardi par le président Trump, pour mettre fin durablement à la guerre lancée le 28 février. Selon la chaîne américaine CNN, celle-ci devrait intervenir dans les «prochaines heures». Deux explications peuvent être données à la désinvolture de façade affichée par la République islamique. La première tient au fait que Téhéran pense toujours pouvoir manœuvrer et miser sur le facteur temps, dans l’espoir de limiter au maximum les concessions à consentir aux Américains ou, du moins, d’amener ces derniers à revoir leurs conditions à la baisse. L’autre explication serait en rapport avec les divisions internes en Iran, qui empêcheraient l’élaboration d’une réponse unifiée, en dépit des efforts déployés par le régime des mollahs pour mettre en relief ce qu’il appelle la cohésion interne. C’est dans ce cadre d’ailleurs qu’il est possible de situer l’annonce faite jeudi par président iranien Masoud Pezeshkian au sujet d’une réunion «de deux heures» qu’il a dit avoir tenu «récemment» avec le nouveau guide spirituel Mojtaba Khamenei, «dans un climat de confiance et de dialogue direct». Ce dernier, rappelons-le, n'a pas été vu en public depuis sa nomination début mars et a été blessé pendant la guerre, dans les frappes qui ont coûté la vie à son père et prédécesseur, Ali Khamenei. Si l'Iran considère que les États-Unis cherchaient à forcer sa «reddition», il s'est gardé de claquer la porte, le porte-parole de sa diplomatie, Esmaïl Baghaï, affirmant que son pays «examinait toujours le plan et la proposition américaine». Dans ce même contexte, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a eu un entretien téléphonique avec son homologue pakistanais Ishaq Dar, (dont le pays assume le rôle de médiateur entre Téhéran et Washington) au cours duquel il aurait mis l’accent sur «l’importance de maintenir le dialogue et la diplomatie», selon les agences de presse iranienne. Celles-ci ont indiqué que la discussion a porté sur «l’actualité régionale et les efforts pour renforcer la coopération entre les pays de la région». Au cours des deux derniers jours, Téhéran a soufflé le chaud et le froid concernant le dialogue avec les États-Unis qui s’apprêtent, avec les États du Golfe à soumettre au Conseil de sécurité de l’ONU, un projet de résolution exigeant que l’Iran cesse ses attaques, révèle l'emplacement de ses mines et s'abstienne d'imposer un péage à la navigation. Un vote devrait intervenir dans les prochains jours. Cette initiative, rappelle-t-on, est consécutive à l’attaque iranienne contre les Émirats arabes unis, menée lorsque Washington a décidé de débloquer le détroit d’Ormuz et d’escorter les navires coincés dans le Golfe persique et la mer d’Oman. D’ailleurs, les Émirats arabes unis ont annoncé à leur tour jeudi, la création d'un comité chargé de documenter les attaques menées par l'Iran dans le pays du Golfe et leurs conséquences, en vue d'une possible action judiciaire. L’opération américaine, baptisée «Project freedom» (Projet de liberté), lancée lundi, aurait duré moins de 24 heures, le président Trump ayant décidé de la suspendre, en attendant la réponse de Téhéran à ses propositions. Mais selon la chaîne américaine NBC News, le revirement de M. Trump sur son projet d'escorte de navires à Ormuz est notamment intervenu après que l'Arabie saoudite a refusé d’autoriser les forces américaines à utiliser son espace aérien et ses bases pour cette opération. À en croire le Washington Post cependant, Ryad et le Koweit ont levé cette interdiction. Quoi qu’il en soit, au cas où la République islamique réagirait favorablement à la dernière proposition de Trump, l’annonce de la fin de la guerre devrait normalement être associée d’une réouverture du détroit d’Ormuz. Sinon, le président américain reste déterminé, du moins dans ses déclarations, à reprendre des frappes ciblées contre l’Iran, en dépit d’une opposition intérieure à cette guerre. Dans ce contexte, des élus démocrates ont réclamé la fin du silence de Washington sur la posture nucléaire d’Israël. Possible signe annonciateur d'une évolution sur le terrain, le porte-avions Charles-de-Gaulle va se prépositionner dans la région du Golfe, selon les autorités françaises, au moment où la coalition montée par Londres et Paris se tient prête à sécuriser le détroit d'Ormuz après un éventuel règlement. Mais les signes de bonne volonté européenne s’arrêtent à ce stade. Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a laissé entendre jeudi qu’une levée des sanctions contre l’Iran n’est pas envisagée pour le moment. Elle dépendrait de ce qui pourrait être décidé pour le détroit d’Ormuz et serait maintenue tant que ce passage maritime stratégique reste fermé, a-t-il dit à la radio française RTL. Le ministre français a rappelé qu'un détroit était «un bien commun de l'humanité qui ne peut en aucun cas bloqué, ni faire l'objet de péages, ni même faire l'objet de chantage», exprimant ainsi indirectement des réserves au sujet d’un possible accord irano-américain pour l’exploitation de ce détroit. Dialogue libano-israélien la semaine prochaine Alors que le dossier irano-américain fait du surplace, celui des pourparlers libano-israéliens semble avancer à vive allure. Selon la chaîne libanaise, MTV, une troisième rencontre est prévue à Washington, jeudi et vendredi prochains, mais en présence, cette fois, de l’ancien ambassadeur Simon Karam, chargé par les autorités libanaises de mener les négociations avec la délégation israélienne. L’objectif premier de ce round sera d’obtenir un arrêt des attaques et des opérations de destructions israéliennes au Liban-Sud. Une ambition qu’on peut juger difficile au vu de la détermination d’Israël d’affaiblir au maximum la formation pro-iranienne et de continuer, dans ce contexte, de liquider ses cadres. L’assassinat d’Ahmad Ghaleb Ballout, commandant de la force d’élite al-Radwane du Hezbollah, risque de compliquer davantage la tâche des négociateurs libanais. D’autant que le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, a clairement fait savoir jeudi, en revendiquant cette opération, qu’Israël demeurait déterminé à traquer les cadres du Hezbollah. «Je le dis à nos ennemis de la manière la plus claire qui soit: aucun terroriste n'a d'immunité. Quiconque menace l'Etat d'Israël mourra en raison de sa faute», a-t-il dit. Une façon de signifier clairement à l’Iran que le dossier du Hezbollah reste dissocié des négociations à venir entre Téhéran et Washington. Dans le même temps, l’aviation israélienne s’acharnait jeudi contre plusieurs localités du Liban-Sud, ciblant en particulier la ville de Nabatiyé et les localités du caza du même nom. Comme presque tous les jours, l’armée israélienne a ordonné aux habitants de trois villages du sud, situés loin de la frontière, d’évacuer, alors que le Hezbollah revendiquait à son tour une série d’attaques contre des positions israéliennes au sud du Liban. Loin de la guerre, un élément-clé de la journée mérite d’être relevé. Il s’agit de la visite officielle que le Premier ministre Nawaf Salam compte effectuer samedi à Damas, à la tête d’une délégation de son gouvernement. À l’ordre du jour des discussions, une série de questions liées à la coopération bilatérale. L’agenda avait été préétabli, mais la guerre n’avait plus permis au gouvernement d’en assurer le suivi. Un autre fait à souligner, la tentative d’assassinat d’un député du bloc parlementaire du Parti socialiste progressiste (PSP), Hadi Aboul Hosn, à Qoubbei, dans le Mont-Liban. Un homme qui a pu être identifié et arrêté a lancé une grenade contre le parlementaire, mais celle-ci n’a pas explosé. Au plan international, on retiendra la visite au Vatican du Secrétaire d’État Marco Rubio, dont la mission consiste à apaiser les tensions entre le Saint-Siège et Washington, suite aux critiques du Trump à l’encontre du pape, à cause des positions du souverain pontife au sujet de la guerre au Moyen-Orient. Selon une source du département d'Etat, Léon XIV et Marco Rubio ont eu jeudi au Vatican un entretien «amical et constructif».

Liban: l’État anomique
Par
Jamil Kamel Mroué
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Les analyses traditionnelles du Liban ont constamment recours au « paradigme confessionnel », qui envisage l’État comme un équilibre fragile entre factions religieuses. Cette grille de lecture ne parvient cependant pas à rendre compte de la désintégration systémique actuelle, laquelle transcende les frontières communautaires. En appliquant le paradigme durkheimien de l’Anomie, ce document soutient que la crise libanaise se caractérise non par des frictions confessionnelles, mais par un état profond d’« anomie » — de dèrèglementation de la vie sociale. Dans cette perspective, le confessionnalisme n’est pas la cause première de l’effondrement, mais un mécanisme de survie résiduel qui affleure dans le vide laissé par un contrat social brisé. I. Définir le prisme : l’Anomie durkheimienne Dans De la division du travail social (1893) et Le Suicide (1897), Émile Durkheim définissait l’Anomie comme un état de dèrèglementation sociale où la conscience collective ne fournit plus le cadre moral nécessaire pour limiter les désirs et les attentes individuels. L’anomie surgit lors de périodes de changements rapides et catastrophiques — économiques ou sociaux — au cours desquelles les « règles du jeu » disparaissent. Dans une société anomique, les institutions traditionnelles qui médiaient autrefois entre l’individu et le monde — l’État, la loi, l’économie — perdent leur autorité, laissant les individus dans un état de « déracinement » et de frustration chronique. II. L’anomie générale du Liban : au-delà du voile confessionnel Si le paradigme confessionnel suggère que les citoyens libanais sont principalement animés par la loyauté envers leur « groupe d’appartenance » religieux, les données révèlent une réalité plus profonde, transconfessionnelle : l’effondrement total de l’autorité morale de l’État. 1. La dèrèglementation économique : l’effondrement du secteur bancaire et l’évaporation de la classe moyenne ne sont pas des événements confessionnels ; ils sont anomiques. Lorsque l’épargne d’une vie disparaît et que la monnaie perd 98 % de sa valeur, le contrat social « travail-récompense » est annulé. Qu’il s’agisse de l’Achrafieh chrétienne ou de la «Dahiyé» chiite, la prise de conscience que « la méritocratie est un mensonge » engendre un état partagé d’anomie. 2. Le vide institutionnel : Durkheim soutenait que la société nécessite des « corps intermédiaires » pour fonctionner. Au Liban, chaque corps intermédiaire — du pouvoir judiciaire au système éducatif — est paralysé. Cela a créé une « anomie collective » où la population ne sait plus quelles lois respecter, quelle monnaie utiliser, ni à quoi ressemblera la « normalité » à venir. 3. Le surplus de jeunesse comme force anomique : le « gonflement démographique » libanais est le visage démographique de l’anomie. Pour la tranche des 15–24 ans, toutes confessions confondues, les voies traditionnelles d’accès à l’âge adulte — emploi, mariage, accession à la propriété — sont bloquées. Il en résulte ce que Durkheim appelait « le mal de l’infini » — des désirs qui n’ont aucune possibilité d’être satisfaits par la structure existante, conduisant soit à une apathie totale (fuite des cerveaux), soit à la radicalisation (la quête d’un ordre nouveau, souvent violent). III. Pourquoi l’anomie surpasse le paradigme confessionnel Le paradigme confessionnel est une grille statique ; il postule que le problème réside simplement dans le trop-plein d’identités. Le paradigme de l’anomie est une grille dynamique ; il reconnaît que le problème est l’absence d’une réalité partagée. Symptôme contre cause : le confessionnalisme dans le Liban de 2026 est un « symptôme » de l’anomie. Les individus ne se replient pas dans des bunkers confessionnels parce qu’ils sont fondamentalement intolérants ; ils s’y replient parce que la communauté confessionnelle est le seul « corps intermédiaire » subsistant, le seul à offrir une protection dans un vide anomique. En se focalisant sur le confessionnalisme, les analystes s’attaquent au symptôme tout en ignorant la cause : la dèrèglementation totale de la vie libanaise. L’universalité de la crise : le prisme confessionnel suggère que la crise affecte les groupes différemment. Le prisme de l’anomie démontre que la crise est universelle. L’ingénieur chrétien de Jbeil et l’ouvrier sunnite de Tripoli souffrent tous deux du même effondrement de la régulation sociale. L’un et l’autre ont perdu foi dans la capacité de l’État à fournir un environnement prévisible. Le pouvoir prédictif : l’anomie explique pourquoi les « réformes politiques » — tel un nouveau président ou un nouveau cabinet — échouent à stabiliser le pays. Si le tissu social est anomique, un nouveau dirigeant politique est sans pertinence, car les « normes » qu’il est censé défendre n’existent plus dans la conscience des citoyens. IV. Conclusion : la feuille de route vers la régulation Pour résoudre la crise libanaise, il faut chercher à réguler la société plutôt qu’à « équilibrer » ses communautés. Cela implique de dépasser les fuites en avant confessionnelles pour se concentrer sur les fondements d’un nouveau contrat social. La stabilisation ne surviendra que lorsqu’un nouvel ordre moral et économique — ancré dans les réalités concrètes de 2026 — pourra combler le vide de l’anomie. Jusque-là, le Liban demeure une société « décrochée » de ses propres limites, où l’absence de terrain commun n’est pas un choix identitaire, mais la conséquence d’une mort institutionnelle.

Le prix inéluctable des erreurs libanaises
Par
Khairallah Khairallah
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Un fil épais relie entre elles toutes les erreurs libanaises dont le prix sera inévitablement payé en 2026 — ces erreurs qui ont conduit, au bout du compte, au retour de l’occupation israélienne. Ce que nous vivons aujourd’hui est la conséquence naturelle d’une accumulation qui a commencé avant même l’accord du Caire, en novembre 1969, ce pacte funeste conclu entre le Liban et l’Organisation de libération de la Palestine. L’accord a consacré l’effondrement de l’État libanais en le conduisant à abdiquer sa souveraineté sur une portion de son territoire. Celui qui abandonne une partie de sa terre abandonne, dans les faits, la souveraineté sur l’ensemble de celle-ci. Aucun homme politique libanais ne s’est exprimé, à l’époque, sur cette catastrophe que représentait l’accord du Caire, à l’exception du Amid Raymond Eddé, qui en avait perçu le danger et en avait mesuré la portée. Avant la signature de cet accord, le Liban avait traité avec légèreté les événements qui secouaient la région, notamment la destruction par Israël de la flotte de la Middle East Airlines à l’aéroport de Beyrouth, dans les derniers jours de l’année 1968, en représailles à l’utilisation de l’aéroport de la capitale libanaise par des groupes palestiniens qui en décollaient pour détourner des avions à destination d’Israël — y compris un appareil en route entre Athènes et Tel-Aviv. Le Liban n’a pas saisi ce que signifiait la destruction des appareils de la MEA. Au lieu de comprendre la leçon, il s’est acheminé vers la signature de l’accord du Caire, avec tout ce que cela impliquait d’ouverture des frontières libanaises à des groupes palestiniens pour mener des attaques contre Israël. Dans sa dérive vers l’erreur, le Liban est allé encore plus loin. Le Parlement a élu Sleiman Frangié, le grand-père, à la présidence de la République en 1970. C’était un homme patriote, mais dont la culture politique demeurait très limitée, particulièrement sur le plan régional. Comment Sleiman Frangié aurait-il pu saisir la signification d’événements d’une gravité extrême qui se déroulaient dans la région — la mort de Gamal Abdel Nasser et l’avènement d’Anouar el-Sadate, l’accession de Hafez el-Assad au pouvoir en Syrie, l’expulsion des fedayins palestiniens de Jordanie et leur passage au Liban par le territoire syrien ? Tous ces événements historiques se sont produits en 1970 en l’absence d’un pouvoir libanais en prise avec ce qui se jouait dans la région. Sleiman Frangié est passé d’une tentative d’élimination de la présence armée palestinienne au Liban, en mai 1973, à une démarche devant les Nations Unies en 1974 pour s’exprimer au nom des Arabes sur la question de Palestine. Il n’y avait aucune conscience libanaise de la portée des conséquences de la guerre d’octobre 1973, ni du divorce qui en résulta entre l’Égypte et la Syrie. Anouar el-Sadate s’orientait vers un règlement avec Israël, tandis que Hafez el-Assad visait à prendre le contrôle du Liban et de la décision palestinienne, qui résidait à Beyrouth où Yasser Arafat avait élu domicile. Assad père considérait une décision palestinienne indépendante comme une «hérésie» et tenait le Liban pour un simple terrain de substitution compensant la perte du Golan par la Syrie. La mainmise sur le Liban représentait, pour le président syrien défunt, un enjeu infiniment plus important que la récupération du Golan. Le Liban est entré dans la guerre civile en 1975 sans que les chrétiens aient pris conscience qu’ils tombaient dans le piège que leur avait tendu Hafez el-Assad. Celui-ci a obtenu, en 1976, un feu vert américain et israélien pour mettre la main sur le Liban — et notamment sur « les bases des combattants palestiniens affiliés à l’OLP», selon la formulation des responsables américains de l’époque, au premier rang desquels Henry Kissinger, secrétaire d’État, qui estimait que l’intervention militaire au Liban était de nature à prévenir un affrontement régional que la présence armée palestinienne dans une zone susceptible de menacer le nord d’Israël aurait pu provoquer. Le Liban n’a d’autre choix que de revisiter cette période de son histoire s’il entend se préserver. Il est plus nécessaire que jamais d’apprendre des occasions manquées et, avant cela, des erreurs qui ont conduit à sous-estimer ce qu’Israël est capable de faire — Israël qui ne saurait se retirer du sud du Liban sans contrepartie. Ce qu’on demande aujourd’hui au Liban, c’est non seulement de payer le prix des deux dernières guerres — la guerre d’appui à Gaza et la guerre d’appui à l’Iran — dans lesquelles le Hezbollah s’est engagé sur instructions iraniennes, mais aussi d’acquitter le passif des accumulations. L’âge des erreurs accumulées dépasse cinquante-sept ans, soit l’âge du funeste accord du Caire et des événements qui l’ont précédé et préparé, sur le sol libanais et dans la région environnante. Ce qui s’impose désormais comme notion pivot, c’est la capacité à assimiler les évolutions régionales et internationales — cette capacité que Hafez el-Assad a maîtrisée tout au long de ses longues années de règne. Il l’a maîtrisée au point de transformer l’entrée militaire au Liban en un service rendu aux Américains et aux Israéliens, qui l’ont de nouveau autorisé à mettre la main sur ce pays en 1990. À cette époque, l’armée syrienne a pénétré dans le palais de Baabda et au ministère de la Défense à Yarzé, grâce à la stupidité de Michel Aoun, qui reflète la stupidité et l’opportunisme d’une partie non négligeable des chrétiens. En octobre 1990, Michel Aoun croyait que Saddam Hussein, enlisé dans les sables du Koweït, allait voler à son secours et le maintenir dans le palais de Baabda ! Au Liban, personne n’a demandé des comptes à Michel Aoun pour ce crime. Bien au contraire, le Hezbollah a jugé qu’il méritait une récompense — et cette récompense fut de le porter, en 2016, à la présidence de la République libanaise. Beaucoup de choses dépendront, pour le Liban, de la façon dont les négociations avec Israël seront conduites. Ces négociations sont désormais une réalité. Israël veut un prix. Comment le Liban pourra-t-il le payer tout en obtenant en contrepartie la restitution de ses territoires occupés et le retour des déplacés dans leurs villages et leurs bourgs, fussent-ils en ruines ? On ne peut pas se permettre d’accumuler les erreurs pendant toutes ces années sans en acquitter la dette. Les erreurs ont un prix qu’on ne peut fuir. Mais ce qui importe plus que le prix, c’est la leçon à en tirer. Le Liban, en 2026, a-t-il appris des erreurs du passé pour comprendre que sa survie relève désormais du miracle plus que d’autre chose ?

Iran-US: 48 heures décisives, perspectives de paix et escalade verbale

Sur le front irano-américain, le 6 mai a été une longue journée d’escalade verbale et de déclarations contradictoires. Celles-ci font suite à l’annonce surprise du président américain Donald Trump concernant la fin de la phase offensive du conflit, l’opération baptisée «Projet Liberté», dans le détroit d’Ormuz, tout en maintenant le blocus sur les ports iraniens. Un rapport largement repris par la presse et publié par le média américain Axios, en début de journée, relaie des informations sur la possibilité d’un accord prochain entre Téhéran et Washington. Il fait état notamment de 48 heures très décisives pour conclure la paix. Le rapport énumère les points importants qui seraient au cœur d’éventuels pourparlers, notamment un report de l’enrichissement nucléaire pour un nombre encore indéterminé d’années, contre un déblocage de fonds réservés à l’Iran et une levée des sanctions. Devrait s’ensuivre une réouverture totale du détroit d’Ormuz. La possibilité d’un accord prochain a été exprimée également par une source pakistanaise (le médiateur dans cette guerre) à Reuters. Dans ses multiples déclarations durant la journée, Trump a précisé que la perspective d’un accord serait proche, que l’uranium enrichi en Iran allait être exporté vers les États-Unis, et que des observateurs seront admis sur le territoire iranien. Bien qu’il semble pressé de décrocher un succès sur le front iranien avant son voyage en Chine la semaine prochaine, le président américain a écarté la possibilité de négociations bilatérales directes dans un proche avenir, étant donné l’état actuel des contacts. Il n’a cependant pas abandonné son langage de menaces, assurant qu’il bombarderait l’Iran avec une intensité inédite si un accord n’est pas conclu. Par ailleurs, un rapport des services de sécurité américains, relayé par Reuters, indique que le ministère américain de Sécurité intérieure estime que la guerre en Iran est un «mobile possible» de la dernière tentative d’assassinat de Trump, le 26 avril dernier, à Washington. Côté iranien, les sons de cloches restent tout aussi disparates. Une source du ministère des Affaires étrangères a assuré que la feuille américaine est sous étude, selon une agence de presse iranienne. Plus tard, le ministère iranien a confirmé que l’échange de propositions se poursuivait par le biais du Pakistan. Toutefois, durant la journée, un député iranien a écrit sur X que le rapport d’Axios «reflète les souhaits des Américains» plutôt que la réalité. Le président du Parlement Mohammad Ghalibaf a lui aussi haussé le ton, accusant les Américains d’essayer de faire plier les Iraniens par la pression économique et de compter sur les divisions internes, pariant sur l’échec de ces tentatives. Ce personnage devenu central dans la vie politique iranienne cherche-t-il à masquer ce que de nombreux rapports font fuiter de l’intérieur iranien sur les profondes dissensions au sein d’un régime mis à mal par la guerre? Sur le terrain, un navire de la compagnie française CMA-CGM a été touché mercredi par des tirs iraniens, signe d’une hausse des tensions et des risques qui persistent sur le détroit. Autre information du jour: le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi s’est dirigé vers la Chine après la Russie. Ses déclarations mettent sciemment en exergue l’importance de l’allié chinois. Il a dit avoir informé son homologue chinois que son pays est «sérieux» dans les négociations avec Washington, mais n’acceptera pas moins qu’un accord «juste et global». De son côté, son homologue chinois a assuré que son pays «est prêt à aider pour réduire les tensions». Les deux pays sont liés par des liens commerciaux importants, notamment l’exportation d’hydrocarbures d’Iran à prix préférentiels. Selon plusieurs observateurs, la Chine serait la vraie cible de ce conflit, et elle est la destination de Trump dans quelques jours. Liban-Israël: des négociations au rythme des frappes israéliennes Sur le front libanais, le processus de négociations directes va de l’avant, avec des informations sur une possible nouvelle rencontre la semaine prochaine entre les délégations libanaise et israélienne à Washington, au Département d’État. Ces nouveaux pourparlers seraient dirigés par l’ancien ambassadeur Simon Karam, en présence probablement d’un représentant militaire, outre l’ambassadrice Nada Mouawad. La question d’une rencontre entre le président libanais Joseph Aoun et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, comme le souhaite le président américain, à la Maison Blanche, n’a pas encore été tranchée, sachant que la position libanaise à ce stade reste la même. Joseph Aoun estime que cette rencontre ne se justifie pas pour le moment. La journée du 6 mai a aussi connu une éclaircie dans les relations tendues entre deux pôles essentiels du pouvoir, Joseph Aoun et le président du Parlement Nabih Berry (également chef d’Amal, allié du Hezbollah). Le premier signe de cette détente a été une rencontre entre le Premier ministre Nawaf Salam et Nabih Berry, au siège de la présidence du Parlement à Aïn el-Tiné, Beyrouth. Celle-ci serait un premier pas vers la tenue de la réunion reportée entre les trois hommes au palais présidentiel de Baabda. L’autre a été une déclaration de Berry à la chaîne panarabe al-Jazeera, dans laquelle il a affirmé que «la relation avec la présidence de la République est solide et importante pour la stabilité». Il a aussi estimé que «n’importe quel accord avec Israël devrait comprendre des garanties car Tel Aviv ne respecte pas ses engagements». Nawaf Salam a lui aussi abordé ce sujet mardi dans une conférence de presse, estimant que les négociations ne visent pas la «normalisation» mais la «paix». Il a insisté sur le retrait israélien complet des territoires libanais suivant un calendrier précis. Concernant une potentielle rencontre entre Aoun et Netanyahu à Washington, il a jugé prématurée une telle réunion, insistant sur la consolidation du cessez-le-feu qui est violé quotidiennement par les deux belligérants, le Hezbollah et l’armée israélienne, au Sud du pays. L’autre partie très importante de la déclaration du Premier ministre est celle en relation avec un réexamen du plan libanais sur le monopole des armes, en d’autres termes le désarmement des milices et notamment le Hezbollah (décidé à la base en août 2025 et mis en pratique par l’armée libanaise, des efforts neutralisés depuis la reprise de la guerre). Nawaf Salam a évoqué une option qui revient de plus en plus souvent dans le discours politique: le déploiement d’une «force internationale» au sud du Liban, alors que le mandat de la Force intérimaire des nations unies pour le Liban (Finul) touche à sa fin. Avis d’évacuation dans la Békaa-Ouest et raid sur la banlieue-sud Les tensions entre les violations israéliennes quotidiennes du cessez-le-feu et les attaques du Hezbollah se cristallisent au sud du pays. Cette dynamique conflictuelle persiste depuis l’entrée en vigueur de la trêve, le 16 avril. Avec deux développements graves en cette journée du 6 mai: un raid en soirée sur la banlieue-sud de Beyrouth (dans le secteur de Ghobeiri, le premier depuis le 16 avril) et l’inclusion d’un village de la Békaa-Ouest, le premier hors du sud, dans les avis israéliens d’évacuation, celui de Zallaya. Cette localité a effectivement été la cible de raids avec au moins un mort, son président de municipalité, dont la maison a été touchée directement. Pour ce qui est de la frappe sur la banlieue-sud de Beyrouth, l’armée israélienne a rapidement publié un communiqué, assurant que «le raid a été mené avec l’assentiment de Netanyahu», et qu’elle visait le chef de la force al-Radwane du Hezbollah, Malek Ballout. Netanyahu a d’ailleurs lui-même a annoncé peu après la cible de la frappe, assurant qu’elle visait à «faire échouer les plans» de cette force d’élite du Hezbollah. Un peu plus tard, la chaîne 14 israélienne a confirmé l’assassinat de ce responsable et d’autres responsables de cette formation, qui se trouvaient tous dans le complexe visé. Pour ce qui est de la situation au Liban-Sud, elle reste inchangée, avec des avis d’évacuation impliquant douze villages au moins, et une poursuite des combats. Le chef d’état-major israélien, Eyal Zamir, qui a effectué une tournée dans le secteur frontalier, a assuré que l’armée israélienne se tenait prête à étendre son action contre le Hezbollah, en vue de contribuer à son démantèlement et son affaiblissement. Mais la vraie surprise est venue du… Vatican. Le pape Léon XIV lui-même a tenu à appeler les prêtres des villages chrétiens résistants à la frontière, dans la zone déjà occupée par Israël. Une initiative prise avec le nonce apostolique Paolo Borgia, qui s’est illustré par ses visites à ces villages malgré les risques. Au cours de ce moment décrit comme «émouvant» par les prêtres, selon l’agence al-Markazia, le pape a rassuré les ecclésiastiques et les a encouragés à la patience.

Matisse, un monde traversé par la couleur
Par
Yasmina Comair
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Au Grand Palais, une exposition d’une ampleur rare, réunissant plus de trois cents œuvres de collections internationales, explore jusqu’au 26 juillet prochain les treize dernières années d’Henri Matisse. Loin d’un épilogue, elle révèle un moment d’intensité où, contraint par la maladie, l’artiste réinvente entièrement son langage. Peintures, dessins, livres, textiles, vitraux et gouaches découpées composent un parcours pensé comme un atelier vivant : celui d’un homme qui, au bord de la fin, choisit d’ouvrir encore. Lumineux. Il y a des expositions qui s’ouvrent comme des portes, et puis il y a celles qui s’imposent plus lentement, presque à bas bruit, jusqu’à déplacer quelque chose de plus ancien que le regard: une manière de tenir le temps, une façon dense et profonde de se tenir droit face à lui, dans sa lenteur comme dans sa lumière. Au Grand Palais, ce parcours consacré à Matisse se tient précisément dans cet intervalle fragile où la vie se resserre et où, pourtant, l’œuvre s’élargit. En 1941, après une opération qui le laisse durablement affaibli, l’artiste frôle la mort. Il parlera plus tard d’une “seconde vie”, comme d’un espace dérobé où tout recommence autrement; non dans la rupture, mais dans une intensification silencieuse du regard. Tenir le monde Les premières salles portent encore, en sourdine, le poids du monde. La guerre traverse l’époque sans jamais s’y installer frontalement. Toutefois, elle circule dans les absences, dans les retenues, dans les gestes mêmes de Matisse qui reste en France et refuse toute représentation directe de la violence. Dans les dessins de Thèmes et variations (1941- 1942), le trait avance comme une respiration retenue. Les figures apparaissent, s’effacent, reviennent ailleurs, comme si la forme cherchait moins à se fixer qu’à se maintenir vivante. Rien ne se stabilise vraiment, et pourtant rien ne se perd. Ce n’est pas un retrait du monde, mais une autre manière de l’habiter, plus lente, plus fragile peut-être, mais d’une exigence rare. Et dans cette économie du presque rien, quelque chose s’installe déjà : une paix qui ne repose sur rien d’acquis, mais sur une attention continue. La lumière ne console pas Puis la couleur s’ouvre, doucement, sans geste spectaculaire. Dans La Blouse roumaine (1940), le fond clair respire comme une toile de lin exposée à l’air, tandis que les rouges, les bleus et les jaunes s’affirment avec une intensité presque charnelle. La lumière n’adoucit rien. En effet, elle traverse, elle insiste, elle tient. Chez Matisse, elle n’est jamais décor. La lumière est décision, presque position intérieure : une manière de rester du côté de ce qui persiste. Vence, le temps ralenti À Vence, le temps change d’épaisseur. Dans les Intérieurs de Vence (1947–1948), dont Grand intérieur rouge (1948), la couleur ne recouvre plus l’espace : elle l’imprègne. Le rouge devient matière, chaleur, présence continue. Les objets, table, plante, et fenêtre ne sont plus que des points d’équilibre dans une vibration plus vaste. On ne regarde plus vraiment ces œuvres, on y entre. Et peu à peu, quelque chose se défait dans la perception elle-même, comme si le monde acceptait de ne plus peser tout à fait de la même manière. Couper dans la lumière Avec Jazz (1943–1947) puis les gouaches découpées, un basculement s’opère, plus radical encore qu’il n’y paraît. Dans Icare (1947), le corps noir semble flotter au milieu d’éclats colorés qui battent autour de lui, entre chute et suspension. Dans les Nus bleus (1952), le bleu devient densité, presque silence solide, mais traversé d’une présence étonnamment charnelle. Dans La Tristesse du roi (1952), les formes se répondent comme une musique lente, où chaque couleur semble porter une émotion tenue, jamais débordante. Avec La Gerbe (1953), les formes végétales s’élèvent dans un mouvement presque organique, comme si la peinture retrouvait une sève ancienne, une poussée de vie sans récit. Ici, tout semble avoir été ramené à l’essentiel, non par réduction mais par intensification. Un espace habitable La Chapelle du Rosaire de Vence (1947–1951) marque un déplacement total. Matisse ne compose plus des œuvres, mais un lieu. Un espace où tout participe : murs, vitraux, céramiques, vêtements. Les lignes se réduisent à quelques signes nets, presque respirés, et les couleurs- le bleu, le vert et le jaune-; sont pensées pour être traversées par la lumière du jour. Le matin, elles semblent fraîches, presque translucides. À midi, elles s’épaississent, vibrent davantage. Le soir, elles se déposent, comme si la lumière elle-même se calmait. Tout repose ici sur une attention au passage du temps, à ses nuances les plus fines. Le geste ultime À la fin du parcours de l’exposition, la peinture s’efface presque entièrement. Matisse, affaibli, continue à découper des papiers colorés qu’il déplace autour de lui comme un jardin en suspension. Les formes ne sont plus peintes, elles sont ajustées, déplacées, réaccordées, comme si l’image naissait directement du geste et du souffle. Rien n’a l’air d’un achèvement. Tout semble au contraire s’alléger encore, jusqu’à toucher une forme de nécessité nue. Dans une note de 1950, une phrase traverse cette période comme un murmure discret, presque une confidence adressée au temps : “J’espère qu’aussi vieux que nous vivrons, nous mourrons jeunes.” Non pas au sens du corps, mais dans cette capacité à rester traversé, encore, par ce qui vient. Ce que la lumière laisse Ce que cette exposition donne à voir dépasse largement la chronologie d’une œuvre tardive. Elle fait apparaître une manière de traverser le temps, la maladie et la contrainte sans jamais se refermer. Face à ce qui se rétrécit, Matisse ne répond ni par le drame ni par la rupture, mais par un mouvement inverse : une ouverture continue, presque instinctive, où la simplification devient intensité. Les images ne s’imposent pas durablement. Elles persistent autrement, comme une sensation lente, diffuse, qui continue de travailler le regard bien après la sortie. Et demeure cette impression, discrète mais persistante. Celle que l’art, lorsqu’il atteint cette justesse, ne retient pas le monde. Il le laisse se colorer jusqu’à en devenir lumineux.

Nabil Nahas à la 61e Biennale de Venise, une œuvre monumentale

Nabil Nahas, figure majeure de l’art contemporain libano-américain, est actuellement au cœur de l’actualité artistique internationale. Il a été officiellement sélectionné pour représenter le Liban à la prochaine Biennale d’art de Venise, qui se tiendra du 9 mai au 22 novembre 2026. Nabil Nahas occupe une position tout à fait unique dans le paysage artistique contemporain. Il est l’un des rares artistes à avoir réussi une synthèse parfaite entre l’abstraction radicale américaine et une sensibilité orientale profondément ancrée dans la nature et la spiritualité. L’exposition intitulée Don’t Get Me Wrong est placée sous la direction de Nada Ghandour, commissaire et curatrice, en collaboration avec la Lebanese Visual Art Association (LVAA). Elle aura lieu à l’Arsenale (Sala d’Armi), l’un des sites les plus prestigieux de la Biennale de Venise. Avec cette exposition, Nabil Nahas propose une expérience monumentale qui redéfinit la relation entre le spectateur et la peinture. Le parcours de l’artiste Nabil Nahas est né à Beyrouth en 1949. Il a passé ses dix premières années au Caire, où il s’est imprégné de la majesté des paysages égyptiens et de la rigueur de l’art islamique. En 1973, il obtient son MFA (Master of Fine Arts – Master en beaux-arts) à l’Université de Yale aux États-Unis, où il côtoie les grands noms de l’art et où il s’imprègne de l’expressionnisme abstrait. Il s’établit alors à New York et devient rapidement un «maître de la couleur et de la texture». Après la guerre civile, son retour au Liban marque un tournant dans sa peinture. Il commence à peindre des cèdres, des oliviers, des pins, non pas comme de simples paysages, mais comme des symboles de résilience. Le Style de Nabil Nahas Son style est marqué par une double influence: l’expressionnisme abstrait américain et l’héritage méditerranéen. Ce qui distingue Nahas de ses contemporains, c’est sa matérialité extrême. Le travail de Nabil Nahas s’inspire des géométries complexes du monde naturel (étoiles de mer, cèdres, motifs marins) et de l’art islamique. Il utilise souvent de la poudre de pierre ponce ou de la roche volcanique mélangée à la peinture pour créer des textures rugueuses, presque organiques, qui transforment la toile en un objet sculptural qui ressemble à une surface lunaire ou un récif corallien. Sans titre, acrylique et pierre ponce sur toile. (Dalloul Art Foundation) Les étoiles de mer : l’une de ses innovations les plus célèbres consiste à fixer de véritables étoiles de mer (ou des moulages) sur la toile, puis à les recouvrir de couches successives de peinture, créant ainsi un relief organique qui défie la peinture plate traditionnelle. Le concept de fractale: inspiré par le mathématicien Benoît Mandelbrot, Nahas explore le concept de fractale selon lequel le chaos de la nature possède son propre ordre géométrique. À l’instar de la nature, ses toiles semblent pouvoir se multiplier à l’infini, sans centre ni bordure. La reconnaissance internationale Nabil Nahas n’est pas seulement un «peintre libanais», mais une figure institutionnelle de la scène artistique mondiale. Ses œuvres sont conservées dans les plus grands musées du monde, notamment le Metropolitan Museum of Art (New York), la Tate Modern (Londres), le British Museum et le Guggenheim Abu Dhabi. En 2013, il a reçu l’Ordre national du Cèdre, une distinction rarement accordée aux artistes plasticiens au Liban, soulignant son rôle d’ambassadeur culturel. Ses œuvres sont très prisées sur le marché des enchères (Sotheby’s, Christie’s), atteignant des records supérieurs à 240.000 dollars pour ses pièces les plus monumentales. L’exposition «Dont Get Me Wrong» L’exposition est conçue comme une œuvre immersive totale. Elle a été pensée spécifiquement pour l’espace de l’Arsenale, dans le cadre de la Biennale. Son format est monumental. Elle est composée de 26 panneaux en acrylique sur toile, s’étendant sur une longueur impressionnante de 45 mètres linéaires et s’élevant à 3 mètres de hauteur. Les toiles sont surélevées de deux mètres par rapport au sol ce qui oblige le visiteur à lever les yeux, rappelant la manière dont on contemple les fresques des églises de la Renaissance. Dans cette exposition Nahas adopte le concept de fractale et invite à une déambulation méditative où les formes semblent se multiplier à l’infini. Nada Ghandour, qui signe ici sa troisième direction du Pavillon du Liban, présente le travail de Nahas comme un reflet de l’identité libanaise, qu’ elle décrit comme un «chœur polyphonique» et qu’elle compare à un tissage de fils multiples (histoire, spiritualité, nature) à travers lequel il cherche à expliquer le Liban par sa complexité culturelle. Pour Nada Ghandour, le travail de Nabil Nahas est une combinaison d’art, de culture et de spiritualité: il est à la fois symbolique et philosophique. Dans un monde où l’art est souvent partagé entre art conceptuel (intellectuel) et art décoratif, Nahas propose une troisième voie, celle d’une abstraction qui a une âme. Il prouve qu’il est possible d’appartenir à «l’école de New York» tout en restant profondément lié à la terre méditerranéenne. À la Biennale de Venise 2026, sa présence symbolise la force et la créativité d’un Liban qui, malgré les crises, continue de s’adresser au monde à travers une beauté complexe et une pensée poétique universelle.