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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
L'Essentiel de la semaine
Portrait de l'auteur
Par LevantTime .
Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
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Zeina Ziadeh
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Entre Furn el-Chebbak et Monot, j’ai eu la chance de voir deux spectacles de théâtre en l’espace d’une semaine. Je n’analyserai rien ici et ne discuterai pas ce que j’ai vu. Je ne suis pas critique, et ce que j’ai traversé durant ces représentations m’appartient trop intimement. Mais quelque chose s’est éveillé en moi. Un désir impérieux de parler, pas pour juger, mais pour témoigner. Le théâtre. La lumière. La rencontre directe avec l’autre. L’autre qui se révèle devant moi dans son corps et sa voix, dans sa sueur et son souffle vivant. Et moi, j’y vais seule, comme si entre le théâtre et moi il existait un rendez-vous amoureux. Je me prépare pour cette rencontre, je choisis mes vêtements avec soin, je marche vers lui d’une légèreté qui ressemble au manque, et je m’assieds dans l’obscurité, j’attends. Moi la comédienne, la spectatrice, j’étais eux entre l’été 2024 et l’hiver 2025, quand la ville tremblait, je courais vers le théâtre, pas loin de lui. Durant cette période, le théâtre est devenu un acte de résistance personnel, une façon de dire que ma vie n’avait pas encore fini, et que la peur ne proclamerait pas sa victoire sur ma passion. Ce jour-là, nous n’étions même pas certains que l’ouverture aurait lieu. Le spectacle avait été reporté au rythme des obus qui continuaient de tomber, et chaque journée portait en elle la possibilité d’un nouveau report, d’une annulation, ou du pire. Pourtant, j’aspirais à ce jour. J’aspirais à ce que les gens viennent s’asseoir là où la poussière reposait sur les sièges de cuir noir, à ce que le théâtre se remplisse du souffle des corps plutôt que du silence, à ce que les applaudissements reviennent plus forts que les bruits du dehors. Mais je n’aurais pas non plus souffert que ce jour ne vienne jamais. Je disais à mon compagnon, à plusieurs reprises : « Je préfère crever en répétant plutôt que crever à regarder les infos avachie sur le canapé. » Et il répondait toujours, avec un calme immuable : « Oui, vas-y ; c’est ta place. » Oui, c’était « ma place ». Je préférais vivre et mourir là, dans la chaleur du projecteur rongé par la rouille, sous le plafond d’un vieux cinéma à Bourj Hammoud, plutôt que de les laisser me voler ma vie pendant que je respirais encore. Cette scène était mon salut. Sans elle, je n’aurais pas été. Quand certains ont eu peur, quand d’autres se sont épuisés et ont trouvé leur salut dans d’autres pays, moi je l’ai trouvé là, parmi les coulisses humides et l’odeur de la poussière, et un rideau suspendu qui ne se ferme ni ne s’ouvre, et sous un lustre dont la lumière illumine l’univers. Là était mon espace de respiration, là nous repoussions l’effondrement… notre effondrement. Nous écrivions des textes tandis que la ville s’effaçait, et réarrangions des scènes tandis que tout se défaisait au-dehors. Nous nous arrêtions à chaque bruit soudain, écoutions quelques secondes, puis revenions à la répétition comme si nous réparions le monde phrase à phrase. Ce que j’ai donné dans ce spectacle avait attendu vingt ans, vingt ans de mémoire accumulée, de mots que j’avais dissimulés dans mes textes, de visages qui m’avaient traversée sans jamais me quitter, et d’une peur que je ne savais où déposer sinon sur la scène, avec tout le courage que cela demandait. Entre la vérité et l’interprétation était mon jeu, dire sans tout à fait avouer, me cacher derrière le personnage tout en me mettant à nu complètement. Je volais des mots à ma propre vie, à mes déceptions un langage du corps, à ma solitude une couleur de voix. Et plus la scène se rapprochait de moi, plus les gens applaudissaient, et ces applaudissements étaient… mon pouls. Le théâtre n’était pas un luxe. Ce n’était ni un passe-temps, ni un espace de fuite ou de thérapie, mais une déclaration d’existence. La déclaration que nos corps ne s’étaient pas encore transformés en chiffres, et que nos voix… arrivaient encore à destination. Et aujourd’hui, quand je m’assieds seule dans l’obscurité et que je regarde un comédien s’accomplir sous la lumière, je sens que quelqu’un survit à nouveau. Et je sens que je me retrouve moi aussi, cette femme qui a couru un jour vers un vieux théâtre pour survivre au monde sur une scène.

Retour algérien à de mauvais paris
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Khairallah Khairallah
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La condamnation par la mission américaine auprès des Nations Unies de l’attaque menée par le Front Polisario contre la ville de Smara, dans le Sahara marocain, n’est pas un événement anodin. La mission américaine a estimé que de tels actes menacent la stabilité régionale et sapent les progrès accomplis sur la voie de la paix. Il n’est guère moins significatif qu’elle ait insisté sur le fait que le moment est venu de mettre fin à ce conflit qui s’étire depuis près de cinquante ans, en rappelant que la résolution 2797 du Conseil de sécurité considère la proposition d’autonomie présentée par le Maroc comme le cadre traçant la voie vers la paix au Sahara. Il est manifeste que le sujet ne concerne pas le Polisario en lui-même, mais une politique algérienne incapable de composer avec la réalité qu’incarne la résolution 2797, adoptée le 31 octobre 2025 et que la mission américaine a tenu à rappeler. En somme, on assiste à un retour algérien à de mauvais paris dont l’inutilité a été amplement démontrée par le passé. Il convient d’abord de préciser la signification de la résolution 2797 et sa portée, notamment en ce qui concerne son insistance sur la proposition d’autonomie marocaine comme seul cadre pratique pour une solution, d’une part, et la consécration de la marocanité du Sahara, d’autre part. C’est précisément ce que le régime algérien n’a pu digérer. Ce qu’il n’a surtout pas pu avaler, c’est que l’Algérie soit partie intégrante du conflit — un conflit fabriqué de toutes pièces par Alger depuis l’instant même de son déclenchement, en 1975. Ce conflit a éclaté avec un seul et unique objectif : mener une guerre d’usure contre le Maroc en représailles au succès de la Marche verte, rien de plus. L’agression contre Smara n’est pas passée inaperçue. La position américaine a révélé que les agissements de l’Algérie sont sous surveillance et qu’il ne lui est plus loisible de se dissimuler indéfiniment derrière le Polisario. Le jeu algérien est désormais à découvert, et il se ramène à ceci : exploiter ce qui se passe au Mali pour justifier une posture que l’Algérie défend depuis de longues années au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Un slogan juste en apparence, détourné à des fins contestables, faute de pouvoir affronter la réalité : les habitants des provinces sahariennes du Maroc ont exprimé leur position sans équivoque depuis le retour de ces territoires à la mère patrie, en 1975, et n’ont laissé passer aucune occasion sans réaffirmer leur appartenance au Maroc. Cette marocanité du Sahara a progressivement obtenu un consensus arabe, un quasi-consensus africain et un large assentiment européen. Plusieurs tournants y ont contribué, au premier rang desquels la reconnaissance, il y a environ six ans, lors du premier mandat de Donald Trump, de la souveraineté marocaine sur le Sahara par les États-Unis. Pourquoi l’Algérie n’a-t-elle pas rappelé son ambassadeur de Washington, alors qu’elle s’est déchaînée contre la France dès lors que le président Emmanuel Macron, dans sa lettre historique au roi Mohammed VI, a reconnu la marocanité du Sahara, à l’été 2024 ? Ce n’est pas un hasard si de nouveaux paris algériens visant à remettre en cause cette marocanité ont émergé précisément au lendemain des événements du Mali et du déclenchement, par des forces séparatistes et extrémistes, d’une guerre contre le gouvernement central de Bamako. En réactivant le Polisario, l’Algérie cherche à accréditer l’idée qu’un autre mouvement séparatiste existe dans la région sahélienne et aspire à se tailler une place sur la carte politique de la région. Elle ne sait pas que les événements ont dépassé ce type de calculs, et que le gouvernement malien lui-même avait reconnu, le 10 avril dernier, la marocanité du Sahara ainsi que l’importance de la proposition d’autonomie marocaine. Au fond, l’encouragement des mouvements séparatistes au Mali vise, entre autres objectifs, à punir Bamako pour le revirement de sa position sur la question du Sahara — revirement survenu après que le Mali eut joué dans le passé un rôle central, à l’échelle africaine, dans le soutien à l’Algérie, au Polisario et à l’entité fantoche que constitue la République sahraouie, proclamée il y a un demi-siècle. Cette proclamation n’avait d’autre dessein que de justifier le maintien de Sahraouis dans la région de Tindouf, confinés dans des camps misérables, alors qu’ils pourraient vivre dans leur pays en citoyens marocains libres, jouissant de l’intégralité de leurs droits et de leur dignité. Investir dans le soutien aux mouvements séparatistes du Sahel, c’est investir dans l’encouragement à l’extrémisme et au terrorisme dans une région qui a besoin d’un tout autre type d’investissement — celui que pratique le Maroc, qui s’emploie à améliorer le quotidien de chaque citoyen dans les domaines de la santé, de l’agriculture et de l’éducation notamment, tout en s’attachant à diffuser un islam tolérant, notamment en formant des imams issus de plusieurs pays africains et en leur dispensant les fondements religieux authentiques. Nul n’ignore que la Fondation Mohammed VI des oulémas africains, à Rabat, rassemble des dizaines de savants religieux venus de plus de trente pays africains, et que sa création représente une étape déterminante dans la lutte contre l’extrémisme et le terrorisme. Tôt ou tard, les attaques menées par le Polisario se retourneront contre l’Algérie. Le Maroc sait se défendre, pour la simple raison que l’investissement marocain est un investissement dans l’humain et dans le développement, non dans l’encouragement à l’extrémisme et dans son attisement. Celui qui aspire à la stabilité dans la région sahélienne ne s’emploie pas à faire exploser un pays comme le Mali de l’intérieur, mais œuvre à couper la route à l’extrémisme sous toutes ses formes. Il convient de souligner une nouvelle fois que l’Algérie, qui souffre de graves problèmes intérieurs, ne saurait décemment soutenir des séparatistes quand ils opèrent au-delà de ses frontières et les réprimer quand ils s’agitent à l’intérieur du pays !

Trump attendu en Chine, Netanyahu refuse toujours la paix

La semaine écoulée au Moyen-Orient a été celle du maintien d’un fragile équilibre en attente d’un événement majeur dans la suivante: la visite du président américain Donald Trump en Chine. La deuxième puissance mondiale n’a pas encore eu son mot à dire dans le conflit qui oppose son allié et un de ses principaux fournisseurs énergétiques, l’Iran, à son premier rival planétaire. Quoiqu’il en soit, un autre allié, celui des Américains, a encore une fois fait parler de lui : le Premier ministre israélien a jugé que la «guerre n’est pas finie», tant qu’il «reste encore des matières nucléaires – de l'uranium enrichi – qui doivent être retirées d'Iran" et "des sites d'enrichissement à démanteler", a affirmé Benjamin Netanyahu à la chaîne américaine CBS. Entre-temps, les négociations directes entre l’Iran et les États-Unis restent au point mort. L'Iran a finalement annoncé dimanche avoir répondu au plan américain, présenté vendredi, visant à mettre un terme à la guerre. La télévision d'Etat a indiqué que la réponse transmise dimanche, via le médiateur pakistanais, était "axée sur la fin de la guerre (...) sur tous les fronts, en particulier au Liban, et sur la garantie de la sécurité de la navigation maritime", sans plus de détails. Les dissensions iraniennes intérieures ont fait l’objet d’un article remarquable dans le journal britannique Telegraph, mentionné dimanche par des médias arabes. Selon le journal, les éléments les plus extrémistes à Téhéran, qui représentent actuellement une minorité, sont opposés à une solution pacifique. Ils vont même jusqu’à accuser le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi d’avoir eu un rôle dans l’assassinat, le 28 février dernier, de l’ancien guide suprême Ali Khamenei, dans le but de le discréditer. Bref, un chaos grandissant qui expliquerait le retard dans les réponses aux propositions américaines. Dans un entretien enregistré plus tôt dans la semaine et diffusé dimanche, Donald Trump a estimé que les Iraniens étaient "vaincus sur le plan militaire", mais laissé entendre que l'armée américaine pourrait "rester sur place deux semaines supplémentaires et frapper toutes les cibles" identifiées, pour apporter une "touche finale". Frappes-surprises sur les ports iraniens À défaut de pourparlers directs, ce sont des frappes-surprises et limitées qui ont été menées par l’armée américaine contre l’Iran, principalement en milieu de semaine. Ces frappes ont ciblé, entre autres, les ports iraniens de Qeshm et de Bandar Abbas, et ont été présentées comme étant de «petit accrochage» par Donald Trump. Celui-ci a tôt fait de préciser que le cessez-le-feu n’était pas terminé. Samedi, deux pétroliers iraniens qui tentaient de s’approcher de ports ont été la cible de tirs américains. Une façon de rappeler que le blocus se maintient sur les ports iraniens. Le Qatar, le Koweït et les Emirats arabes unis, désormais cible récurrente des hostilités iraniennes, ont été ciblés par des drones dimanche. En milieu de semaine également, le président américain avait décidé de suspendre son «Projet Liberté», supposé faire accompagner, par l’armée américaine, les navires bloqués en raison de la fermeture du détroit d’Ormuz et qui voudraient le traverser sans encombre. Escalade et assassinat au Sud et dans la banlieue Au Liban, les yeux sont rivés sur la troisième réunion libano-israélienne à Washington, qui se tiendra les 14 et 15 mai, tel qu’annoncé par un responsable américain resté anonyme et dont les propos ont été repris par les médias. Selon les informations de la chaîne locale, MTV, le chef de la délégation libanaise, l’ancien ambassadeur Simon Karam, serait déjà en route pour la capitale américaine. La revendication principale, du côté libanais, devrait être celle de consolider un véritable cessez-le-feu et le retrait israélien des zones occupées. Selon des sources citées par des médias israéliens et relayées par des médias libanais samedi soir, «les pourparlers se concentreront sur le désarmement du Hezbollah, sur les questions relatives aux frontières et sur un futur accord». Le message, en bref, est qu’il n’y aurait pas de retrait sans désarmement de la formation pro-iranienne. À deux reprises cette semaine, le secrétaire d’Etat Marco Rubio l’a accusé d’être un «obstacle» à la paix entre Israël et le Liban. Le ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Saar, a assuré samedi que son pays n’a pas de visées territoriales au Liban, mais essaie d’éviter «un nouveau 7 octobre». Les voix du Hezbollah s’élèvent toujours pour dénigrer ces négociations. Une fois de plus, c’est le député Hassan Fadlallah qui s’y met, estimant que de telles négociations sont «anticonstitutionnelles», et qu’il faut se contenter de négociations «indirectes». Sur le terrain, l’événement le plus notable dans la confrontation entre le Hezbollah et Israël a été l’assassinat du commandant de la force d’élite al-Radwane de la milice, Ahmad Ballout, mercredi soir, dans la banlieue-sud de Beyrouth. C’était non seulement la première fois que la banlieue était frappée depuis le cessez-le-feu du 16 avril, mais cet assassinat a fait resurgir la question de l’ampleur des brèches sécuritaires au sein du parti, qui avaient permis des assassinats israéliens de grande envergure en 2024. Au sud du pays, la population vit toujours un véritable enfer: des dizaines de nouveaux villages évacués de force par un simple appel du porte-parole de l’armée israélienne sur X, des raids et des bombardements continus, des dizaines de vies sacrifiées. L’escalade ne s’est pas simplement traduite par un nombre croissant de raids et de missiles, mais par une extension géographique des opérations israéliennes hors du Liban-Sud, même jusqu’au Mont-Liban, avec deux frappes dans le Chouf, faisant trois morts. Prémices d’une extension de la guerre? De son côté, le Hezbollah a poursuivi ses attaques à un rythme très soutenu, comptant plus que jamais sur ses drones explosifs que les Israéliens ont beaucoup de mal à détecter, suivant des articles parus dans la presse de l’État hébreu. Salam à Damas C’est dans ce contexte que le Premier ministre libanais Nawaf Salam a rencontré samedi le président syrien Ahmad al-Chareh, en compagnie d’une délégation de ministres. Salam a clairement expliqué, dans ses déclarations, que sa visite visait à «régler les questions en suspens». Il a surtout assuré que les autorités libanaises n’accepteraient plus que des tentatives de déstabilisations de pays arabes «amis» soient menées à partir du Liban. Coïncidence? Les autorités syriennes, qui ont démantelé dernièrement plus d’un réseau qu’elles disent être liés au Hezbollah et œuvrant à déstabiliser le nouveau régime de Damas, ont déclaré le soir même que la formation pro-iranienne héberge des «criminels de l’ancien régime», assurant vouloir «récupérer ceux qui ont le sang des Syriens sur les mains». Le président syrien a également effectué le soir même un large remaniement ministériel, limogeant plusieurs ministres dont son propre frère, et nommant des responsables administratifs de régions.

Le Liban entre les armes et les négociations

Dans un moment régional d'une complexité extrême, le Liban se trouve confronté à une question existentielle qui dépasse de loin les calculs politiques du quotidien et les clivages traditionnels : que veut-il obtenir d'éventuelles négociations avec Israël, que peut-il offrir, et dispose-t-il seulement, en son for intérieur, de la capacité nécessaire pour honorer les engagements qui pourraient en découler ? Ces questions ont cessé d'être théoriques. Elles sont désormais directement liées au destin de l'État libanais, à la possibilité pour des centaines de milliers de ses ressortissants de rentrer dans leurs villages, et à la capacité du pays à sortir de sa condition d’ « arène de confrontation ouverte » pour accéder enfin au rang d'un État ordinaire, maître de ses frontières et de ses décisions. Le problème fondamental du Liban aujourd'hui ne réside pas seulement dans la guerre ou dans la menace d'une guerre, mais dans l'absence d'un État capable d'imposer une vision nationale cohérente. Depuis de longues années, le pays vit sous le joug d'une dualité mortifère : d'un côté, un État formel qui possède ses institutions, sa constitution et sa légitimité internationale ; de l'autre, une réalité militaire et sécuritaire dotée d'une capacité autonome à prendre des décisions souveraines touchant à la guerre et à la paix. C'est précisément cette dualité qui rend toute négociation future si épineuse, car la communauté internationale ne demande pas seulement ce que veut le Liban, mais également : qui représente réellement le pouvoir de décision libanais ? Dans le cadre de négociations sérieuses, on n'exigerait pas du Liban des «concessions gratuites», comme certains tentent de le présenter, mais une vision claire d'un État qui entend recouvrer sa souveraineté et son équilibre. Cela commence par l'affirmation d'un principe fondamental : le monopole du pouvoir de guerre et de paix entre les seules mains de l'État libanais. Un État ne peut négocier valablement lorsque ses décisions sécuritaires se trouvent réparties entre des institutions officielles et des forces militaires parallèles. En ce sens, tout processus de négociation authentique sera inévitablement lié à la question des armes hors du cadre étatique, non pas seulement parce qu'Israël ou la communauté internationale soulèvent ce dossier, mais parce que l'émergence d'un État normal au Liban est devenue impossible sans traiter ce dysfonctionnement structurel. C'est là qu'apparaît le grand dilemme. L'armée libanaise peut-elle, à elle seule, résoudre cette équation ? La réponse réaliste est que la question la dépasse de beaucoup. Le dossier des armes au Liban n'est pas une simple affaire sécuritaire pouvant être tranchée par une décision de terrain ou un affrontement intérieur ; il est enchevêtré avec les équilibres confessionnels, les conflits régionaux, la relation entre le Hezbollah et l'Iran, et le conflit ouvert avec Israël. Toute tentative d'imposer une solution par la force intérieure risquerait de précipiter le pays vers une explosion généralisée menaçant l'unité de l'armée elle-même et de reproduire les scènes d'une guerre civile dont les Libanais portent encore les cicatrices. Cela ne signifie nullement que l'armée libanaise soit sans rôle, bien au contraire. L'institution militaire demeure la seule entité nationale capable de jouer le rôle de garant de la stabilité, pour peu qu'on lui fournisse le parapluie politique et les capacités nécessaires. Mais elle ne peut se transformer en instrument de confrontation interne sans une décision politique fédératrice et un soutien intérieur suffisamment large. Toute approche sérieuse du dossier des armes exige donc une stratégie nationale progressive : une stratégie qui commence par le renforcement de l'État lui-même, par la montée en puissance de l'armée, et qui subordonne toute transition sécuritaire à un consensus intérieur large et à un règlement régional plus vaste. Car la réalité commande de reconnaître que la puissance du Hezbollah ne lui vient pas uniquement de l'intérieur du Liban, mais aussi de son appartenance à un axe régional conduit par l'Iran. Tout changement radical dans ce dossier sera dès lors tributaire de l'avenir des relations irano-israéliennes et de la nature des arrangements internationaux dans la région. C'est pourquoi réduire la question au slogan du « désarmement par la force » manque de réalisme, tout autant que la perpétuation du statu quo, qui n'est plus viable pour l'État libanais. Il est par ailleurs un dossier d'une urgence au moins égale, sans doute le plus pressant pour les Libanais aujourd'hui : celui du Liban-Sud, des déplacés et des villages ravagés. Des milliers de familles libanaises vivent un déracinement continu, conséquence de la guerre et des tensions frontalières. La question qui s'impose avec force est la suivante : le Liban peut-il, dans le cadre de négociations éventuelles, arracher à Israël des garanties de retrait et de retour des déplacés ? Théoriquement, oui. Il est légitime que le Liban exige la cessation des opérations militaires, le retrait israélien de tout point qu'il occupe et la sécurisation du retour des habitants dans leurs villages. Mais l'expérience historique de la région a amplement démontré que les « promesses » seules ne suffisent pas. Le Moyen-Orient est parsemé d'accords fragiles et d'ententes qui ont volé en éclats dès le premier retournement de situation sur le terrain ou en politique. Des garanties réelles supposent bien davantage que de simples déclarations politiques ou des arrangements verbaux. Si le Liban s'engage dans un processus de négociation, il lui faudra un accord explicite et écrit, assorti de calendriers précis et de mécanismes de contrôle et d'exécution. Il lui faudra aussi un parrainage et des garanties internationales effectives de la part d'acteurs capables d'exercer une pression réelle, comme les États-Unis, la France et les Nations unies. Le renforcement du rôle de la FINUL — ou de tout autre mécanisme de surveillance international — s'imposera pareillement pour garantir le respect mutuel du cessez-le-feu et prévenir l'effondrement rapide de tout accord. Mais même si les garanties sécuritaires venaient à se concrétiser, une autre bataille, non moins décisive, se dresserait : celle de la reconstruction. Revenir ne signifie pas seulement rouvrir la route vers le village ; cela signifie rebâtir les maisons, les infrastructures, les écoles, les hôpitaux, et assurer les conditions minimales d'une vie normale. Toute négociation sérieuse devrait donc lier impérativement la dimension sécuritaire à un plan de soutien économique et de reconstruction du Liban-Sud, faute de quoi le retour demeurerait factice et précaire. La difficulté au Liban tient pour une large part à ce que le débat intérieur se mène avec une mentalité de slogans absolus. Certains voient dans toute négociation une capitulation ; d'autres s'imaginent que la solution viendra d'un affrontement interne rapide qui réglerait tout d'un seul coup. La réalité est infiniment plus complexe. Le Liban n'est pas, aujourd'hui, en position de se permettre de grandes aventures, ni militaires ni politiques. Le pays traverse un effondrement économique, ses institutions sont à bout de souffle, et la société libanaise elle-même est divisée, apeurée et épuisée après de longues années de crises accumulées. Toute approche réaliste doit donc partir d'un objectif fondamental : la reconstruction de l'État libanais lui-même. Le vrai problème ne réside pas seulement dans l'existence d'une menace israélienne ou d'une influence iranienne, mais dans la faiblesse de l'État, qui a permis au Liban de se muer en espace ouvert aux conflits régionaux. Lorsque l'État est défaillant, tous les règlements extérieurs sont provisoires et toutes les trêves sont vouées à l'implosion. Le défi le plus considérable qui se pose au Liban n'est donc pas simplement de savoir comment négocier avec Israël, mais d'abord comment recouvrer sa décision nationale. Car la véritable négociation ne commence pas autour d'une table, mais lorsque l'État exerce une autorité réelle sur son territoire, ses frontières et ses institutions. Ce n'est qu'à cette condition qu'un accord pourra se transformer d'une trêve fragile en une stabilité durable. Le Liban n'a que faire de slogans de victoire illusoires, pas plus que de discours de reddition. Ce dont il a véritablement besoin, c'est d'un projet d'État : un État qui protège ses frontières par son armée, qui empêche que son territoire soit converti en plateforme pour les guerres des autres, et qui garantit à son peuple le droit naturel à la sécurité, à la stabilité et à la vie. Toute négociation future devra être mesurée à cette seule aune : rapproche-t-elle le Liban de l'État, ou le reconduit-elle dans la logique des arènes de confrontation, des axes régionaux et des guerres sans fin ?

Salam à Damas pour «régler les questions en suspens»

La journée de samedi au Liban a été marquée par la visite du Premier ministre libanais Nawaf Salam à Damas, où il a été reçu par le président syrien Ahmad al-Chareh. Une visite qui revêt une importance particulière en ces circonstances pour plusieurs raisons: d’une part les questions en suspens entre les deux pays comme la sécurité des frontières, la finalisation du dossier des prisonniers syriens au Liban, et autres ; d’autre part l’offensive israélienne au sud du Liban, alors même que des incursions israéliennes au sud de la Syrie ont eu lieu ces derniers mois ; enfin, le contexte du processus de négociations directes entre le Liban et Israël lancé par les autorités libanaises et parrainé par Washington, et dans le cadre duquel le Liban aurait intérêt à élargir ses contacts dans la région. Sans oublier que la Syrie a démantelé récemment, à plusieurs reprises, des réseaux que les autorités syriennes disent reliés au Hezbollah, qui œuvraient, selon elles, à déstabiliser le régime de Damas, à un moment où les autorités libanaises peinent à désarmer ce même Hezbollah et recouvrer leur autorité sur le territoire libanais. A la clôture de sa visite de quelques heures à Damas, Nawaf Salam a assuré que la visite avait pour but « de renforcer les relations bilatérales à tous les niveaux », soulignant que « les entretiens ont permis d’aborder des questions encore en suspens ». Dans une déclaration à la presse, il a précisé que les deux pays avaient souffert d’ingérences mutuelles par le passé, qu’ils ont ouvert « une nouvelle page » et qu’il était là pour « faire avancer les relations ». Le Premier ministre a particulièrement mentionné « les défis communs auxquels font face le Liban et la Syrie dans un cadre de développements régionaux rapides », ainsi que les dossiers des prisonniers syriens au Liban (conformément à un accord visant à les renvoyer en Syrie, qui est en cours d’application), celui des détenus libanais dans les geôles syriennes de l’ancien régime, dont le sort est toujours inconnu, ainsi que celui de la lutte contre la contrebande aux frontières des deux pays. Et, évidemment, celui du retour « sécurisé et digne » des réfugiés syriens vers leur pays. Le Liban a accueilli près de deux millions d’entre eux durant la guerre syrienne, et des centaines de milliers demeurent sur son territoire. Frappes israéliennes d’une rare violence Alors que le Premier ministre était occupé à « consolider » les relations avec le voisin de l’est, celui du Sud continuait de bombarder des localités libanaises de plus en plus nombreuses. Cette journée de samedi était encore plus violente et meurtrière que celles qui l’ont précédée. Elle a commencé par un appel israélien à l’évacuation de neuf nouveaux villages au Sud. Les frappes israéliennes se sont poursuivies toute la journée, au Sud et dans la Békaa comme à Nabi Chit, faisant plusieurs nouveaux tués et blessés, qui viennent s’ajouter à un bilan très lourd de plus de 2700 victimes depuis le 2 mars. La frappe qu’on retiendra ce samedi est celle qui a visé une voiture de passage dans une localité du Chouf dans le Mont-Liban, Jahiliyeh, atteinte pour la première fois depuis le début de cette guerre le 2 mars. Elle a fait trois morts dans cette voiture. Si on y ajoute plusieurs frappes de drones ayant ciblé des véhicules ou des bâtiments hors de la région frontalière, dans le périmètre de Saïda et plus au nord, faudrait-il en conclure que les Israéliens procèdent à une extension de leur offensive au Liban? Le Hezbollah n’est pas en reste : il a multiplié ce samedi ses frappes de drones vers le nord d’Israël, visant particulièrement des rassemblements de militaires. Des drones « explosifs » qui représentent un réel défi pour les Israéliens car difficilement détectables, et qui ont fait deux blessés au moins au nord du pays, un officier et un soldat, ce dernier étant grièvement blessé selon l’armée israélienne. La réponse iranienne se fait attendre Sur le front iranien, la journée a été plus ou moins creuse. Le président américain Donald Trump avait déclaré vendredi soir attendre une réponse iranienne à la dernière proposition américaine en date, qui n’a visiblement pas encore été donnée au moment d’écrire ces lignes. La diplomatie iranienne tente-t-elle d’imposer son propre rythme, ou les dissensions dans l’intérieur iranien sont-elles devenues trop importantes pour produire une réponse claire aux propositions américaines ? Cette deuxième option est en tout cas celle retenue par un rapport américain relayé par des médias. A retenir ce samedi : le scepticisme affiché par le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghchi, qui a exprimé son doute quant au « sérieux de la diplomatie américaine dans les tractations en cours pour une issue au conflit au Moyen-Orient », évoquant les « multiples violations au cessez-le-feu ». Des échanges de tirs avaient eu lieu la veille dans des zones proches du détroit d’Ormuz, toujours fermé de facto depuis le début de ce conflit, le 28 février dernier. Entre-temps, Londres a annoncé envoyer un destroyer, le HMS Dragon, en Méditerranée, en prévision du déploiement d'une mission internationale de sécurisation du transport maritime dans le détroit d'Ormuz, selon l’AFP.

Négociations de Washington : le Liban parviendra-t-il à briser ses chaînes?

Depuis l’émergence du conflit arabo-israélien, le Liban a cherché avec constance à se prémunir contre un glissement total dans le brasier des guerres ouvertes, en adoptant une politique articulée autour de deux piliers : être le dernier État arabe à signer un accord de paix avec Israël, et demeurer un «pays de soutien» à la cause palestinienne plutôt qu’un «pays de confrontation» qui porterait seul le poids de la guerre. Cette approche découlait de la nature singulière du Liban, de ses équilibres subtils et de sa composition politique et sociale qui ne saurait absorber des conflits prolongés dépassant ses capacités et ses ressources. Cet équilibre a toutefois commencé à vaciller progressivement avec la montée en puissance de l’action des fedayin palestiniens armés, lorsque de vastes régions du Liban-Sud se transformèrent en ce que l’on appela le « Fatehland », avec le soutien de forces islamiques et de gauche. Le Liban entra alors dans une nouvelle phase de division, d’autant que le régime d’Assad sut exploiter cette réalité et la mettre au service de ses projets régionaux, faisant du pays une scène ouverte aux guerres et aux règlements extérieurs. Au fil des années, les noms et les visages changèrent sans que le tableau d’ensemble ne se modifie ; les organisations palestiniennes sortirent de scène pour laisser place à l’influence iranienne exercée par le Hezbollah, et le rôle syrien s’effaça au profit de Téhéran qui s’empara des leviers politiques et militaires. Mais la différence fondamentale tient à la nature du lien entre l’Iran et le Hezb : il ne s’agissait plus d’une simple alliance d’intérêts, mais d’une relation doctrinale et organique profonde, ce qui rendit l’opération de découplage entre la décision libanaise et le projet iranien extraordinairement complexe. La région connaît aujourd’hui de grandes transformations qui redessinent les équilibres ; avec le retour du président Donald Trump à la Maison-Blanche, les données internationales se sont modifiées. Sur le plan intérieur, l’élection du général Joseph Aoun à la présidence de la République et la désignation du docteur Nawaf Salam pour former le gouvernement ont fait naître l’espoir d’une reconquête de la souveraineté étatique, après des années d’effondrement et d’hégémonie armée. C’est dans ce contexte que le projet d’un dialogue avec Israël a été mis sur la table, après que Téhéran eut fermé les portes à toute solution et conduit le pays au bord de l’implosion générale. Il est désormais manifeste que la perpétuation du statu quo signifierait l’isolement définitif et dévastateur du Liban ; aussi la nouvelle autorité considère-t-elle que le salut passe par la consolidation de l’autorité de l’État, la concentration du pouvoir de décision en matière de guerre et de paix entre les mains des institutions légitimes, et le retrait du pays du jeu des axes régionaux. Cette orientation se heurte cependant à des obstacles intérieurs ; les relations entre le président de la Chambre Nabih Berry et la présidence de la République traversent une tension croissante, Aïn el-Tiné ressentant que le processus de négociation outrepasse les ententes traditionnelles. La position du Hezbollah apparaît quant à elle plus complexe encore depuis que son pouvoir souverain a migré vers les Gardiens de la révolution iraniens, ce qui subordonne tout dialogue interne aux calculs de Téhéran et à ses négociations avec Washington. L’autorité libanaise affirme aujourd’hui son refus d’arrimer le destin du pays au train de la négociation irano-américaine, convaincue que le Liban ne peut continuer à servir de carte de pression pour des puissances extérieures. Dans ce qui pourrait fonder une nouvelle trajectoire politique, une rencontre entre des délégations libanaise et israélienne est attendue à Washington, dans ce qui constitue une tentative sérieuse de reconquérir le statut d’« État normal ». Le Liban se trouve aujourd’hui à un carrefour historique : soit le retour à la logique de l’État, de la souveraineté et des institutions, soit le maintien en otage des armes et des axes extérieurs qui n’ont légué aux Libanais que destruction et effondrement. Le Liban parviendra-t-il à briser les chaînes de « l’arène » pour entrer dans l’ère de l’« État » ?