Logo Levant Time

Articles

Image d'actualité
Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
L'Essentiel de la semaine
Portrait de l'auteur
Par LevantTime .
Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Image d'actualité
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
Image d'actualité
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Plus d'articles
Trier par: RécentsAnciens
Mohammad Hussein Chamseddine, le amélite qui oeuvra pour «un autre Liban»

Le texte qui suit est la traduction d’une allocution en langue arabe prononcée par notre collègue Michel Hajji Georgiou lors d’une table-ronde organisée le vendredi 15 mai à Beyrouth par le site d’informations et d’analyses Janoubiya , en hommage à la mémoire de l’écrivain et politologue Mohammad Hussein Chamseddine, avec la participation de notre confrère Ali Mohammad Hassan el-Amine, directeur de Janoubiya , de l’ancien ministre Ibrahim Mohammad Mahdi Chamseddine, de notre collaborateur Hisham Dibsi, politologue, et de l’écrivain et politologue Hassan Bazih. L’objectif du texte est de replacer la pensée et l’oeuvre de Chamseddine dans la continuité de l’héritage historique politique et moral libaniste et étatiste des ulémas du Jabal Amel. Chers amis, Je voudrais, en premier lieu, remercier M. Ali el-Amine pour cette initiative de rendre hommage à notre ami Mohammad Hussein Chamseddine, et pour son invitation à cette occasion, notamment en présence de personnalités d’une telle stature, pour lesquelles je nourris toutes un profond respect. Mohammad Hussein est sans aucun doute l’un de mes maîtres, à qui je dois une grande part de l’expérience que j’ai acquise et de la formation de ma conception de l’idée libanaise au cours des deux dernières décennies, depuis la période qui a suivi la déclaration des évêques maronites en 2000 et qui a conduit au 14 mars 2005. Je voudrais saisir cette occasion, car Mohammad Hussein « vivait pleinement l’autre » au point de ne plus distinguer entre son œuvre et celle de ses compagnons de route, pour saluer la mémoire de ces derniers. Parler de Mohammad Hussein Chamseddine, c’est parler en même temps de Samir Frangié, de Nassir el-Assaad, de Saoud el-Mawla, de Farès Souhaid, de Tony Khawaja (la liste est longue !) et de tous ceux qui, vivants ou disparus, ont contribué à la fondation du Congrès permanent pour le dialogue libanais au début des années 1990. C’est parler aussi du sayyed Hani Fahs et du sayyed Mohammad Hassan el-Amine, et, à leur tête, de l’imam Mohammad Mahdi Chamseddine. La symbolique du lieu où nous nous trouvons nous impose de saluer leur mémoire. Je demande à ces nobles présents un peu d’indulgence, car en parlant de Mohammad Hussein, je parle en même temps d’une tradition dont j’apprends lentement et avec soin, grâce à mes amis et maestros chiites : la tradition du Jabal Amel, cette source lumineuse et inépuisable de connaissance, de sagesse et de fiqh. Une tradition plus solide que toutes les épreuves qui l’ont affligée par le passé, et que celles qui la déchirent aujourd’hui. La lumière de cette culture libanaise authentiquement humaine surpassera sans nul doute cette nouvelle épreuve de feu et de sang qu’elle traverse une fois encore. Mohammad Hussein Chamseddine est parti comme il a vécu : sur la pointe des pieds, dans le calme et l’humilité, sans éloge excessif ni oraison funèbre. Il ne s’est pas réveillé le matin où le Liban s’apprêtait, une fois encore, à être immolé sur l’autel de deux pathologies, l’une martyropathe, l’autre exterminatrice. Tel un maître qui a accompli sa mission, il est parti, sans cette quiétude de la certitude que son héritage et sa pensée lui survivraient. À l’instar de tous ceux qui ont lutté pendant plus d’un demi-siècle pour que le Grand Liban souverain et son vivre-ensemble continuent d’exister, il part sans même savoir si le Liban lui-même survivra. C’est là assurément l’une des composantes du malheur libanais : un siècle après la fondation de son État, le Liban lui-même demeure menacé de disparition. Et nous voyons maintenant, sous nos yeux, comment une partie de sa terre, qui m’est chère, ce berceau de la culture dont je veux parler à travers Chamseddine, est réduite de manière criminelle en cendres. Telle est la malédiction du Liban. Telle est la malédiction de Caïn. * * * Mohammad, le maestro, et c’est ainsi que nous l’approchions, n’était pas un simple penseur. Il était un éducateur, un pédagogue, qui traitait avec ses interlocuteurs selon le niveau de leur culture et de leur réflexion, offrant son savoir avec un sens aigu du service, sans étalages démonstratifs inutiles. Précis, rigoureux, concis, peu enclin aux mots. Mais prodigue de sens. Et il vous laissait toujours avec bien plus que le bagage intellectuel avec lequel vous étiez venu à lui. Il était même quelque chose de plus difficile encore : un penseur politique qui offrait son œuvre en cadeau aux autres sans rien réclamer en retour. Toute la littérature politique sur laquelle nous avons bâti la dynamique de la souveraineté et de l’indépendance depuis les années 1990, des documents du Rassemblement de Kornet Chehwan à ceux du secrétariat général et des conférences annuelles du 14 Mars, en passant par l’Appel de Beyrouth 2004, est née sur la table de Mohammad ou est passée entre ses mains, jaillie de cet esprit indissociable de celui de ses collègues. * * * Chers amis, C’est pour moi un honneur qu’Ibrahim Chamseddine soit parmi nous ce soir. Mohammad Hussein fut l’un des disciples de l’imam Mohammad Mahdi Chamseddine, dont il a hérité la conviction que la wilayat el-umma prime sur la wilayat el-faqih , et la certitude que la voie chiite au Liban ne passe pas par Téhéran mais par le pacte national libanais. Cette conviction n’est pas née de la seule conjoncture politique. Elle est une mémoire qui s’étend du Jabal Amel jusqu’au présent, à travers une chaîne intellectuelle qui a commencé avec le sayyed Mohsen el-Amine, traversé l’imam Moussa al-Sadr, atteint sa profondeur avec l’imam Mohammad Mahdi Chamseddine, puis trouvé sa traduction critique dans les réflexions du sayyed Hani Fahs et du sayyed Mohammad Hassan el-Amine, dont nous vivons ce soir dans l’espace symbolique de son legs, en présence de son fils Ali. Cette chaîne conceptuelle n’est pas un simple historique d’idées. Elle constitue une réponse à une question que les chiites libanais vivent aujourd’hui au cœur de la guerre : à quoi renvoie l’imam Hussein ? Quel est le sens de Kerbala ? * * * Le sayyed Mohammad Hassan el-Amine posa cette question lors de sa conférence à Teïrdebbah en 1993, avec la précision de celui qui connaît les limites de la certitude. Sa réponse est la suivante : Achoura est une mémoire vivante, mais qui meurt de l’usage qu’on en fait. Lorsqu’elle se réduit à un simple rite, à un « portemanteau où accrocher de nouveaux chagrins », à une occasion de faire éclater un deuil accumulé se nourrissant d’une déception après l’autre, Kerbala cesse d’être une énergie motrice pour devenir un fardeau. Il mit en garde contre deux voies également erronées : la première fait du présent une réplique répétée de l’histoire, s’illusionnant que « la seule évocation de Kerbala suffit à créer en notre temps un mouvement d’adhésion totale aux causes du droit et de la justice ». La seconde rompt entièrement le lien entre présent et passé, réduisant Kerbala à une simple narration tragique. La troisième voie, la sienne, consiste à lire l’événement dans ses conditions historiques afin d’en extraire ce qui, des motivations humaines, a persisté à travers le temps : la liberté, la justice, la dignité. Quel est donc le fond de Kerbala dans cette lecture ? Le sayyed Mohammad Hassan el-Amine l’a exprimé d’une manière inoubliable: Husseïn avait vu « le joyau de la justice, de l’unité, de la liberté et de l’égalité se faire dérober à la religion au nom de la religion elle-même ». Il avait vu l’islam instrumentalisé pour couvrir son propre contraire. Il avait vu les juristes émettre des fatwa, le Coran récité, la voix de l’appel à la prière résonner, et derrière tout cela un pouvoir qui pillait, tyrannisait et anéantissait. Et il avait demandé : « Que pouvait faire celui qui connaissait cette vérité terrifiante ? » Hussein n’est pas allé à Kerbala pour chercher la mort. Il y est allé parce qu’il lui était impossible de vivre à l’encontre de ce qu’il était. Il refusa l’allégeance à Yazid, alors qu’il aurait pu jurer fidélité et rester en vie, mais à quelle vie ? Une vie qui accepte l’injustice comme condition à sa propre continuation. Ce choix ne lui était pas accessible. La finalité n’était pas la mort : c’était le refus du mensonge. Et la mort fut ce qu’impliquait ce refus, non ce qu’il recherchait. C’est ce qu’il dit lui-même : « Je ne suis pas sorti par arrogance ni par orgueil, ni pour semer la corruption ni pour exercer l’injustice. Je suis sorti pour chercher la réforme dans la communauté de mon grand-père. » On pourrait objecter que l’imam infaillible connaît son destin à l’avance, et que cette connaissance fait de la mort un choix et non une conséquence. La réponse est que l’infaillibilité n’est pas une contrainte, mais une harmonie absolue entre l’acte et la vérité. Hussein n’a pas accepté la mort ; il a refusé le mensonge, et la mort fut ce qu’impliquait ce refus. L’expérience chrétienne éclaire cela : le Christ connaît son destin et l’on ne dit pas pour autant qu’il a recherché la mort, mais qu’il a refusé de trahir la vérité ; la connaissance du destin ne fait pas de la mort une fin, elle en fait un témoignage qu’il existe quelque chose de plus grand que la peur. Et le martyre de Husseïn est ce que René Girard nommait le « pharmakos », le sacrifice qui ne reproduit pas la violence mais en dévoile le mécanisme et l’annule. Il est un second vol que signala le sayyed Mohammad Hassan el-Amine : le vol de la doctrine du libre arbitre. Mouawiyya « fut le premier souverain en islam à porter la hache de destruction sur la plus haute doctrine qu’ait apportée l’islam : la doctrine du choix », transformant l’injustice en décret divin et la contestation en mécréance. Et c’est précisément contre cela que Hussein s’insurgea : contre la normalisation de l’injustice, sa sacralisation et son érection en volonté de Dieu. Ce diagnostic acquiert aujourd’hui une acuité insoutenable. Ceux qui mènent la guerre au nom de Husseïn reproduisent ce contre quoi il a résisté : ils font de la guerre une fatalité, du martire une obligation et de l’opposition une trahison. Ils dérobent le joyau une fois encore, au nom du joyau lui-même. Permettez-moi, en présence d’Ibrahim Chamseddine ce soir, de rappeler ce qu’il dit à Jebb Jennine en 2008, et que j’avais rapporté dans mes écrits de l’époque : « Dieu n’a pas besoin des hommes pour le défendre. Nul ne peut se présenter au Jour du Jugement et dire : “Je t’ai envoyé des martyrs et mérite donc le paradis.” Le dieu faible qui a besoin de notre sang ne mérite pas d’être adoré. » Cher Ibrahim, c’est comme si vous relatiez ce qui se passe chaque jour en ce moment… * * * Dès le début du siècle dernier, le sayyed Mohsen el-Amine avait jugé que les rites ayant transformé le souvenir de Kerbala en sang versé chaque année dans les rues de la flagellation constituaient une dénaturation du sens du martyre husseinien : ils plaçaient la mort au centre de la scène là où c’est la dignité qui devrait y être. Cette position lui valut des accusations d’hérésie de la part de certains milieux parmi les oulémas de Jabal Amel eux-mêmes. Il poursuivit quand-même dans la voie de ce qu’il avait discerné. Plus d’un demi-siècle plus tard, le cheikh Mohammad Jawad Moughnié, juriste amélite libanais, fut le premier à répondre à la wilayat el-faqih khomeiniste par un traitement juridique écrit et explicite, affirmant que le pouvoir politique en temps d’occultation revient à l’ umma et non au faqih . Il l’écrivit en 1979, peu avant sa mort, à un moment où l’opposition à Khomeiny restait encore possible. L’imam Mohammad Mahdi Chamseddine paracheva ce cercle dans ses testaments et dans son ouvrage Nizam al-Hukm wal-Idara fi al-Islam , où il distingua entre la wilayat el-faqih absolue, gouvernement du juriste sur l’État et la société, et la wilayat el-umma ʿala nafsiha en temps d’occultation. Il exigea des chiites libanais, dans ses testaments, que leur appartenance nationale soit le fondement, que le Liban soit une patrie définitive sur laquelle nulle autre autorité ne saurait l’emporter. Et c’est Mohammad Hussein Chamseddine qui transforma cette vision en littérature politique concrète, au cœur d’un projet libanais national, humain et universel. * * * Si Mohsen el-Amine a réformé le rite de la mémoire, si Moussa el-Sadr a rendu aux chiites leur dignité sociale, si Mohammad Jawad Moughnié et Mohammad Mahdi Chamseddine ont posé le cadre jurisprudentiel du refus, si Mohammad Hassan el-Amine a dévoilé comment le nom de Husseïn est volé pour couvrir ce contre quoi Husseïn a lutté, c’est Mohammad Hussein Chamseddine qui a édifié avec tous ces matériaux l’architecture politique : le projet de l’État libanais comme finalité, l’État appartenant à tous ses fils, l’État qui garantit la diversité sans l’absorber, qui veille sur les communautés et les individus dans le cadre d’une complémentarité culturelle naturelle fondée sur la bonne gestion du modèle du vivre-ensemble et sur l’idée de l’identité composite et la culture de l’empathie. Ce qui fait du Liban ce que René Maheu appelait « un style de civilisation ». Cette architecture politique reposait sur un socle philosophique auquel il ne dérogeait pas, en l’occurrence qu’il n’existe pas de solution purement chiite à la question chiite. Les problèmes de chaque communauté au Liban sont les problèmes de tous les Libanais, et ils ne se résolvent pas selon la logique du repli confessionnel et identitaire, mais selon celle de la solution nationale transversale qui dépasse la communauté et touche la société tout entière. En cela, Mohammad Hussein prolonge la logique de l’imam Mohammad Mahdi Chamseddine, la logique amélite libanaise : l’État comme projet unique, le seul garant valable pour toutes les composantes libanaises, à commencer par les chiites. Ces mots ne sont pas coupés de la réalité : ils constituent une réponse directe à quiconque cherche aujourd’hui une « solution chiite à la question chiite », ou mise sur une sortie sectaire étroite qui « sauverait » prétendument une communauté aux dépens de l’entité et du vivre-ensemble. Cohérent avec lui-même et avec sa vision du Liban, Mohammad travailla avec ses compagnons à briser tous les remparts et à fondre la pensée amélite dans l’aspiration de Nasrallah Sfeir à la liberté et de Hassan Khaled à la justice et l’égalité. Il brisa ainsi la spirale de la violence symbolique héritée de la guerre, dont la plupart des forces d’occupation se servaient pour empêcher toute réconciliation libanaise. Cette dynamique de retissage de l’unité nationale courrouça le pouvoir de tutelle, qui réagit violemment le 7 mai 2001, mais aussi tout particulièrement face à l’Appel de Beyrouth 2004, dont elle empêcha les assises. Mais la réconciliation triompha de la violence et de la haine le 14 mars 2005. Mais Mohammad Hussein ne dissimulait pas non plus sa désillusion face aux dérives de cette période. Il voyait dans la médiocrité d’une classe politique libanaise fuyant ses responsabilités l’une des causes fondamentales du recul du projet souverainiste. Cela se manifesta dans le projet de loi électoral dit « orthodoxe » qui accentua le sectarisme, puis dans les marchandages mesquins qui portèrent Michel Aoun à la présidence de la République et donnèrent au Hezbollah toute latitude d’agir sous le couvert de la légalité. Mohammad n’y voyait pas de simples erreurs tactiques, mais une faillite politique et morale : les leaders à la tête de leurs communautés, par excès d’irresponsabilité et manque de foi en leur propre capacité à tisser des ententes internes, et par peur de l’autre, recourent à un parrain régional qui les approvisionne en argent, en armes et en surplus de puissance afin qu’ils s’en servent contre leurs partenaires, pour les dominer. C’est là la preuve irréfutable d’une faiblesse qui se déguise sous le label de force, et qui ne mène qu’à la catastrophe, la défaite, puis la frustration et l’abattement. Pourquoi cet attachement à la réconciliation malgré tout ? Mohammad avait une règle d’or qu’il répétait, empruntée à Hamid Frangié : « Si les Libanais s’accordent sur le mal, il devient bien ; et s’ils se divisent sur le bien, il devient mal. » Le consensus n’était pas pour lui une méthode parmi d’autres : c’était la condition de l’existence même du Liban. Mon ami Hisham Dibsi sait que Mohammad Hussein commença sa vie politique comme militant dans les rangs du Fatah, et comme fondateur de l’Organisation populaire libanaise au Liban-Sud. À l’instar de Samir Frangié, il accomplit son « voyage au bout de la violence », et, après avoir cru en les armes comme leviers de changement, leur avait tourné le dos avec conviction. Écrivant sur Samir Frangié et Hani Fahs, il se décrivait en réalité lui-même : ce voyage du rouge vers le blanc, du Fatah à l’édification de la culture nationale rassembleuse. Il estimait ainsi que la paix n’est pas le simple absence de la guerre, mais « le degré le plus élevé de la morale et sa mission la plus noble ». * * * Dans la nuit même où le Hezbollah lança sa guerre absurde, Mohammad Hussein Chamseddine nous quitta. Son départ faillit passer inaperçu dans le tumulte de ce qui se déroulait. Mais cette coïncidence porte un sens manifeste : ce contre quoi il avait intellectuellement lutté tout au long de son parcours, la lecture de Hussein comme héros de la mort, l’Iran érigé en référence, le joyau de la justice une fois encore volé sous le signe du joyau lui-même, c’est cela qui explosa cette nuit-là. Nous ne faisons pas que commémorer aujourd’hui. Nous affirmons que Hussein est mort pour la vie et non pour la mort. Nous affirmons que la chiité libanaise, celle du Jabal Amel, de Mohsen el-Amine, de Moussa el-Sadr, de Mohammad Jawad Moughnié, de Mohammad Mahdi Chamseddine, de Hani Fahs et de Mohammad Hassan el-Amine, n’est pas le prolongement d’un projet impérialiste, mais une partie du tissu de cette patrie certes difficile, mais nécessaire. L’histoire n’oubliera pas que cet homme frêle, assis avec sa tasse de café, sa cigarette et sa plume comme seuls instruments de travail, bâtissait, de ses mains et de son esprit, dans un silence complet, le socle intellectuel d’un seul et même projet libanais : un Liban fondé non sur l’équilibre des forces, mais sur la force de l’équilibre. Cette longue nuit finira assurément par se dissiper, et la lumière de l’équilibre, de la raison et du vivre-ensemble se lèvera, pour que le Grand Liban redevienne ce «style de civilisation» unique dont Mohammad, Samir et leurs compagnons et inspirateurs ont toujours rêvé et pour lequel ils ont sans cesse œuvré.

Les exilés en Israël: entre blessure identitaire et absence de justice transitionnelle

Le dossier des Libanais exilés en Israël compte parmi les plus complexes et les plus sensibles de toute la problématique libanaise, précisément parce qu'il se situe au croisement de trois dimensions étroitement enchevêtrées : les séquelles des occupations syrienne et israélienne, les héritages de la guerre civile, et la fracture profonde qui traverse les conceptions mêmes de l'État, de la souveraineté et de la justice. L'État a été absent du Liban-Sud pendant des décennies, laissant les populations livrées aux tiraillements entre l'occupation et les armes des milices. Quand il y revint après la libération, ce fut avec une logique sécuritaire et judiciaire stricte, étrangère à tout esprit de réconciliation nationale digne de ce nom. C'est pourquoi ce dossier est demeuré une plaie ouverte : le Liban n'a pas connu l'expérience d'une véritable justice transitionnelle à la mesure de l'après-guerre et des occupations multiples qui l'avaient meurtri. Sur le plan humain, il serait impensable de nier la tragédie que des milliers de personnes et leurs familles ont traversée, tragédie qui se manifeste dans : · L'arrachement forcé à leur milieu naturel. · La séparation déchirante d'avec leurs proches et leurs villages. · Une crise d'identité et d'appartenance qui les a condamnés à vivre en suspens entre deux pays. Quant aux enfants nés ou élevés là-bas, ils traversent une crise redoublée: ils ne se sont jamais pleinement intégrés à cette société d'accueil, tandis que certains, dans leur propre pays, le Liban, les regardent avec méfiance et hostilité. C'est ici que surgit la question morale fondamentale : est-il légitime d'étendre la responsabilité juridique et politique aux épouses, aux enfants et aux petits-enfants ? Des familles entières paient aujourd'hui le prix de choix que des circonstances écrasantes ont imposés à certains des leurs, alors que la grande majorité d'entre eux n'a jamais porté les armes ni participé à quelque activité sécuritaire que ce soit. Pour éclairer davantage le tableau, il importe d'établir quelques vérités incontestables. 1. L'authenticité de l'identité : Ces gens sont des Libanais de souche, non des étrangers ni des nouveaux venus sur cette terre. 2. Le choix de vivre : Ils ne sont pas partis vers Israël de leur plein gré, mais sous la contrainte d'un exil forcé. Placés devant deux options également amères — soit affronter les menaces d'élimination physique proférées par leurs adversaires d'alors (le sayyed Hassan Nasrallah déclarant : « Nous vous égorgerons dans vos lits »), soit vivre une dure errance loin de la patrie et des êtres chers —, ils ont choisi de rester en vie. 3. L'absence de l'État : Ils n'ont pas conspiré contre l'État ; c'est l'État qui les a abandonnés, les livrant en pâture aux occupations et aux tutelles étrangères. 4. Le bilan pacifique : Ils n'ont trempé dans aucun assassinat de Premier ministre, dans aucune liquidation de députés souverainistes, et ils n'ont fait sauter ni mosquées ni infrastructures publiques. Entre justice et vengeance La différence essentielle tient à la distinction entre une justice fondée sur la responsabilité individuelle et une vengeance collective doublée d'un ostracisme durable. La justice suppose que les responsabilités soient établies avec précision au cas par cas, que les procès se déroulent dans des conditions équitables, et que soit rejeté le principe selon lequel la culpabilité se transmettrait de génération en génération. Conclusion politique et humanitaire Ce dossier ne se résoudra pas à coups de slogans accusateurs ; il exige l'approche d'un « État véritable », fondée sur la reconnaissance de la spécificité de la période d'occupation et des circonstances oppressantes qui l'ont accompagnée, sur la distinction nette entre ceux qui ont commis des crimes avérés et ceux qui ont été victimes des événements, sur le respect d'un pouvoir judiciaire libanais indépendant et la primauté du droit, et enfin sur le traitement de la dimension humaine des familles et des enfants, à l'écart de toute logique de représailles et de haine. Le dossier des expulsés vers Israël ne peut, et ne doit, être amalgamé à quelque autre dossier que ce soit, car l'adversaire véritable en l'espèce est l'État libanais lui-même, et non quelque autre partie. C'est pourquoi la responsabilité nationale et morale incombe au premier chef au Président de la République, en sa qualité de chef de l'État et de garant premier de la sécurité et de l'intégrité du pays, ainsi que du sort de tous ses enfants sans exception. Celui qui a choisi jadis d'affronter Israël au nom de la dignité et de la souveraineté ne saurait se révéler aujourd'hui incapable de trouver la voie permettant de ramener ses enfants des exils forcés et de les rendre à leur patrie sous l'égide de la loi, de la justice et de la réconciliation nationale. En définitive, le défi fondamental qui se pose au Liban demeure le même : accomplir la transition de la mémoire de la guerre et de la division vers l'espace d'un État capable d'articuler justice et réconciliation, sans jamais sacrifier ni la souveraineté ni la dignité humaine de ses citoyens.

Négociations de Washington: la politique des petits pas

Il ne fallait évidemment pas s’attendre à des résultats ou des décisions spectaculaires au terme du troisième round de négociations directes libano-israéliennes qui s’est tenu jeudi et vendredi au Département d’Etat, à Washington. Il faut toutefois reconnaître que la simple tenue de ces discussions bilatérales en face-à-face à Washington, sous l’égide de l’Administration US, est une importante avancée en soi. A ce paramètre symbolique politiquement est venu s’ajouter certains indices apparus vendredi soir, à l’issue des réunions marathon tenues par les délégations libanaise et israélienne. Le Département d’Etat a ainsi souligné que les échanges se sont déroulés dans une «atmosphère positive qui a même dépassé nos attentes». Abondant dans le même sens, l’ambassade du Liban dans la capitale fédérale a indiqué qu’elle accueillait «favorablement le résultat des discussions» avec Israël, précisant que ces négociations s’inscrivent dans le cadre d’un «processus politique» qui devrait aboutir à une issue favorable au conflit actuel dans le sens du rétablissement de la souveraineté de l’Etat libanais « par ses forces propres ». Quant à l’ambassadeur d’Israël à Washington, il a déclaré que les chances du succès des négociations avec le Liban sont «grandes». Concrètement, la réunion marathon de vendredi a débouché sur des mesures pratiques: la prolongation de la cessation des hostilités pour une période de 45 jours; la convocation des officiers et experts militaires des deux pays à une réunion le 29 mai au Pentagone afin de lancer «un processus sécuritaire entre le Liban et Israël»; la convocation des deux délégations à un nouveau round de négociations, fixé aux 2 et 3 juin prochains, au Département d’Etat. A défaut, donc, de décisions spectaculaires et rapides, le médiateur américain opte pour la démarche, réaliste, de la politique des petits pas (chère à Kissinger) qui vise à établir progressivement un climat de confiance et de coopération fructueuse entre les deux pays. Modification de l’appellation du chômage du 25 Mai Il convient de relever, en marge de l’esprit du processus en cours à Washington, que le Premier ministre Nawaf Salam a adopté, vendredi, une mesure symbolique, certes, mais dont la signification et la portée politiques sont loin d’être anodines. Il a publié ainsi une note administrative confirmant le chômage du 25 Mai qui était placé les années précédentes, depuis le retrait israélien de 2000, sous le signe de la célébration de « la Journée de la résistance et de la libération ». Pour cette année, la note du Premier ministre sur ce chômage du 25 Mai ne fait aucune mention de «la résistance» ni de «la libération», mais souligne, plutôt, que le chômage sera observé «en signe de solidarité avec les familles des martyrs, les blessés, les prisonniers, les déplacés, et les habitants du Sud et des villages frontaliers». Cette mention particulière, et très explicite, confirme ainsi que le gouvernement ne reconnait plus l’existence d’une «résistance», que le Hezbollah cherche à incarner contre vents et marées, faisant fi de la position de la légalité et de l’écrasante majorité des Libanais qui rejettent les aventures guerrières suicidaires de la milice pro-iranienne. Pas plus tard que dans la soirée de vendredi, le Premier ministre a d’ailleurs déclaré qu’il «est temps de mettre un terme définitif aux aventures insensées (allusion au Hezbollah) menées au service de projets étrangers», fustigeant sur ce plan les accusations de «trahison», lancées par la milice pro-iranienne. Rappelons dans ce cadre qu’au lendemain du déclenchement par le Hezbollah, une nouvelle fois, des hostilités le 2 mars dernier, pour «venger la mort du Guide suprême iranien Ali Khamenei», à Téhéran, le Conseil des ministres avait adopté une résolution stipulant que l’appareil sécuritaire et militaire du Hezbollah est désormais considéré comme «illégal». A la suite de cette décision, le ministre de l’Information avait demandé aux médias officiels de ne plus faire mention d’une «résistance» dans leurs bulletins d’information et leurs programmes politiques. Elimination du chef militaire du Hamas Signalons, sur un tout autre plan, mais toujours dans ce contexte militaro-sécuritaire – cette fois-ci au niveau régional – que l’armée israélienne a éliminé vendredi, au cours d’une frappe ciblée à Gaza, le chef de l’appareil militaire du Hamas, Ezzeddine Haddad, accusé d’être l’un des cerveaux de l’attaque meurtrière du 7 octobre 2023 contre des civils israéliens à la périphérie de Gaza. Le sommet de Pékin Le second dossier à caractère hautement stratégique qui a marqué l’actualité de ce vendredi 15 mai est la clôture du sommet américano-chinois qui s’est tenu à Pékin, et qui avait débuté vendredi. Il faudra attendre sans conteste quelques jours pour que des informations crédibles et précises soient divulguées concernant le bilan réel des discussions que le président Donald Trump et la délégation qui l’accompagnait ont eues pendant ces deux jours avec les dirigeants chinois. D’ores et déjà, quelques indications significatives rendues publiques permettent de dresser une esquisse des retombées possibles de ce sommet historique sur le conflit iranien. Le président Trump a notamment fait état d’une convergence totale des points de vue américain et chinois concernant l’Iran. Concrètement, le président Xi Jinping rejoint la position de l’Administration Trump au sujet du dossier nucléaire, en ce sens qu’à l’instar du chef de la Maison Blanche il affirme qu’en aucun cas le régime iranien devrait pouvoir se doter d’un armement nucléaire. Cette position chinoise n’est d’ailleurs pas nouvelle, comme l’illustre l’attitude que Pékin avait adoptée lors du vote des cinq résolutions du Conseil de Sécurité de l’Onu portant sur le dossier de l’enrichissement de l’uranium par le régime iranien. La première de ces résolutions, datée de juillet 2006, « exigeait » que Téhéran mette un terme à son enrichissement de l’uranium. Le régime des mollahs avait, évidemment, fait fi de cette résolution. En décembre de la même année, le Conseil de Sécurité imposait des sanctions à l’Iran pour l’amener à se conformer aux injonctions onusiennes. En vain… Trois autres résolutions étaient votées par le Conseil de Sécurité en 2007, 2008 et 2010 pour imposer à Téhéran des sanctions de plus en plus lourdes. La Chine, à l’instar d’ailleurs de Moscou, n’avait pas imposé de veto, ce qui reflétait une convergence de vue avec les pays occidentaux sur la nécessité de contraindre le régime des mollahs à arrêter le processus d’enrichissement de l’uranium. Lors de ses entretiens avec le président Trump, Xi a ainsi réitéré la position de principe de son pays sur ce plan. Autre point de convergence de Xi avec le chef de la Maison Blanche (ainsi qu’avec les pays européens, d’une manière générale): le refus de la souveraineté de l’Iran sur le détroit d’Ormuz et, donc, le rejet de l’imposition d’un péage par les Gardiens de la Révolution. Parallèlement, le dirigeant chinois se serait engagé auprès de son hôte à ne pas fournir de matériel militaire au régime iranien. Il ressort de ces indications, que le sommet de Pékin pourrait avoir pour conséquence un affaiblissement de la position de l’Iran face aux conditions américaines visant à aboutir à une solution politique au conflit actuel. Les prochains jours devraient, en tout état de cause, clarifier davantage la situation sur ce plan. La grande question à cet égard qui sera remise sur le tapis à court terme, à la lumière du bilan du sommet de Pékin, est de savoir si le président Trump décidera de lancer, oui ou non, de nouvelles opérations militaires bien ciblées en territoire iranien dans le but, notamment, de recueillir l’uranium enrichi et de porter de nouveaux coups sévères aux infrastructures économiques de l’Iran afin d’amener le régime des mollahs à renoncer à ses aventures irrationnelles et son comportement belliqueux et arrogant, défiant toute raison d’une manière totalement éhontée.

Pékin: les conséquences du sommet des deux «empereurs»

Le monde avait, jeudi 14 mai, les yeux braqués sur Pékin où la rencontre entre le président des Etats-Unis, qui se veut encore grand, et le président Xi Jinping, qui aspire à l’être davantage que ce dernier, pourrait avoir des conséquences importantes pour nombre de pays, à court comme à long terme. Pour certains, nombreux sans doute, ces conséquences pourraient être dramatiques. Qu’en sera-t-il pour l’état du monde par la suite? Nul ne pourrait encore l’affirmer. Le président Trump a parlé sans doute, d’abord, de commerce. Le président Xi également. Le premier évoquera très vite ses victoires, mot qu’il chéri, sur son site, comme à son habitude. Le président chinois affichera son sourire énigmatique et figé qui laissera deviner sa satisfaction d’avoir obtenu ce qu’il voulait. On peut augurer du fait que les accords commerciaux ont été les premiers à être discutés et obtenus. Seront-ils pour autant équilibrés ? Pas sûr… Le président des Etats-Unis a un besoin urgent de satisfaire son opinion publique et le peuple américain qui est désormais las de voir les prix du pétrole s’envoler, l’inflation et le chômage augmenter, et qui est fatigué de voir aussi s’accroitre la pénurie de certaines matières nécessaires, dont les engrais bloqués dans le golfe arabo-persique (GAP). Sans compter d’autres matières indispensables pour faire tourner la machine économique américaine qui n’atteint pas vraiment l’objectif revendiqué lors de la campagne présidentielle et répété à souhait sous le slogan MAGA ( Make America Great Again ). Nous en saurons davantage à cet égard lorsque les victoires de l’un seront annoncées sans que son interlocuteur - pas son partenaire - n’évoque ses gains. Toutes ces discussions et négociations ont un arrière-goût géopolitique lié à la situation interne américaine, au besoin pour la Chine de retrouver le niveau d’approvisionnement en pétrole et en matières nécessaires à son propre développement et à une croissance de plus en plus pressante. Les deux sujets prioritaires constituant cet arrière-plan géopolitique sont certainement l’Iran et le détroit d’Ormuz, étroitement imbriqués, ainsi que Taïwan. Le second point sera important à long terme. Dans un premier temps, les discussions ont sans doute porté sur l’arrêt du soutien US à la défense de Taïwan contre une réduction des démonstrations et des menaces contre l’île de la part de la Chine. Donc, le maintien dans l’immédiat du statu quo. Ni l’un ni l’autre ne veut aller vers un affrontement. Xi a le temps …jusqu’en 2049. D’ici là, d’autres pressions, d’autres négociations auront lieu et la situation de l’Occident sera peut-être, estime Xi, bien différente. L’Occident pourrait être préoccupé, d’ici là, par d’autres sujets que la défense de Taïwan bien éloignée des USA, même si la liberté de la navigation dans le détroit dit de Formose (150 km de large) sera toujours une pierre d’achoppement. L’embarras de Trump Mais tout n’est pas aussi simple pour le président des Etats-Unis. Il ne doit pas donner l’impression d’abandonner Taïwan à son triste sort sans compromettre sa position, déjà écornée, de protecteur des pays de la péninsule arabique et sans ternir l’image de force et de puissance face aux Gardiens de la révolution iranienne. Comme le soulignait un précédent article de Levant Time, ces pays pourraient estimer rapidement que la défense américaine représente un danger, ce qui pourrait amener l’un ou plusieurs d’entre eux à souhaiter le départ des Américains des bases qu’ils occupent dans cette zone. C’est peut-être pour cela qu’Israël a décidé de faire bénéficier les Emirats arabes unis d’un dôme de fer. M. Trump aurait-il imposé cette mesure ? Au profit de qui aboutirait ce vide ? Et si la Chine, forte de ses relations avec l’Iran, leur assurait, par sa seule présence, cette sécurité recherchée pour se tourner vers leurs activités dans les domaines du tourisme, des évènements mondiaux, de la haute technologie, du luxe et de la finance, comme naguère ? La Chine serait grande gagnante pour élaborer et développer ses routes de la soie. Le président Trump qui ne pensait, en arrivant à la Maison Blanche pour un second mandat, n’avoir à s’intéresser qu’à la situation sécuritaire interne – lutte contre l’immigration et le narcotrafic – et à la Chine à l’extérieur, seul compétiteur à ses yeux, réalise que le fait d’avoir été tiré par la manche par M. Benjamin Netanyahu est un piège dans lequel il est tombé bien naïvement. L’Iran et le détroit d’Ormuz La clé est donc de s’appliquer à traiter le premier sujet, et à bien le traiter pour ne pas y revenir et pour ne pas s’y enliser. Il y a dans ce sujet commun, Iran et détroit d’Ormuz, deux aspects sur lesquels les deux présidents ont un intérêt commun : le nucléaire et la liberté de navigation maritime. La Chine est opposée à la prolifération nucléaire. Elle l’a toujours fait savoir. Quant à la libre circulation dans le détroit d’Ormuz, elle a le plus grand intérêt à la voir restaurée le plus rapidement possible. Ce qui ne l’empêchera pas de vouloir limiter, voire interdire, la libre circulation dans le détroit de Taïwan. La géopolitique est parfois malicieuse ! Il est trop tôt pour aller plus loin dans les supputations. Attendons les déclarations de victoire de M. Trump qui ne manqueront pas de surgir et ce que dira ou ne dira pas Xi. En ce qui concerne la navigation maritime et toutes les conséquences des décisions qui seront prises ou adoptées par les Occidentaux concernant le détroit d’Ormuz, il parait utile de rappeler que l’organisation de cette circulation ne se limite pas à des accords à connotation commerciale ou géopolitique, uniquement. Cette question relève de l’application des traités et des règlements internationaux. L’Iran a signé le 10 décembre 1982, à Montego Bay, la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, dite convention de Montego Bay (UNCLOS). Mais il ne l’a jamais ratifiée. L’Iran est donc signataire mais n’est pas un Etat partie prenante à la Convention, ce qui implique qu’il n’est pas lié par toutes les obligations conventionnelles de l’UNCLOS, comme le sont les États ayant ratifié le traité. Cette situation est comparable à celle des États-Unis : eux aussi ont signé certains textes liés à l’UNCLOS mais n’ont jamais ratifié la Convention elle-même. Le sujet est particulièrement important pour le détroit d'Ormuz. L’Iran soutient depuis longtemps qu’il n’est pas pleinement tenu par certaines règles de « transit passage » prévues par l’UNCLOS dans les détroits internationaux, précisément parce qu’il n’a pas ratifié la Convention. Raison pour laquelle les Gardiens de la révolution iranienne s’arrogent le droit d’y taxer le passage (droit de péage). Pour autant, nombre d’États considèrent que plusieurs dispositions essentielles de l’UNCLOS — notamment la liberté de navigation — relèvent aujourd’hui du « droit international coutumier », donc sont applicables même aux États non partie prenante. Il sera vital pour le monde entier de relever comment ce sujet sera traité et résolu. De nombreux passages ou détroits pourraient être concernés par cette question et la navigation taxée par des Etats riverains. Avant de clore – provisoirement – ce sujet, il est important de ne pas accorder de crédit à certains commentateurs qui interviennent sur les chaines de télévision ou de radio pour traiter du sujet des détroits et qui abordent sans distinction les cas des canaux comme Suez ou Panama. Les canaux ne sont pas des détroits. Les Dardanelles constituent un autre cas particulier ainsi que le Bosphore dont le passage est réglementé par la Convention de Montreux de 1936, scrupuleusement appliquée et respectée, en particulier pour ce qui a trait à la présence de forces maritimes n’appartenant pas aux Etats riverains de la mer Noire.

Négociations de Washington: une avancée malgré les difficultés

La journée du 14 mai 2026 aura été celle du début du troisième round de négociations directes entre les délégations israélienne et libanaise à Washington, au siège du Département d’Etat. Contrairement à ce qui était prévu, ce n’est pas l’ancien ministre israélien Ron Dermer, proche du Premier ministre Benjamin Netanyahu, qui a présidé la délégation israélienne lors de cette séance, mais l’ambassadeur d’Israël à Washington, Yechiel Leiter, comme pour les réunions précédentes. En revanche, côté libanais, la délégation a été présidée cette fois par l’ancien ambassadeur à Washington Simon Karam, négociateur expérimenté qui avait déjà été nommé par le président de la République Joseph Aoun au sein du comité de surveillance du cessez-le-feu au Liban-Sud (avant le présent conflit). Selon les informations relayées par le correspondant de la MTV présent sur place, l’atmosphère lors du coup d’envoi de ces négociations, qui devraient durer jusqu’à vendredi, n’est pas à l’optimisme. En effet, la partie israélienne reste attachée au désarmement du Hezbollah avant toute autre avancée, menaçant d’une extension de la guerre en cas de non-accord. La partie libanaise se voit contrainte, toujours selon le correspondant, d’échanger des messages continus avec le Liban, ce qui reflète les divergences de vue sur le plan interne libanais. Toutefois, on ne peut nier l’avancée que constitue la tenue de ces réunions en elles-mêmes. A Beyrouth, on suivait, à l’évidence, de très près ces négociations. Vers 17h (heure libanaise), alors que les pourparlers avaient à peine commencé, le président Aoun recevait, au palais de Baabda, le Premier ministre Nawaf Salam, pour discuter des négociations en cours. Ils ont décidé « de rester en contact continu » pour la suite, selon le communiqué officiel. Joe Raggi remet les pendules à l’heure Autre son de cloche officiel, celui du ministre libanais des Affaires étrangères, Joe Raggi, qui remet les pendules à l’heure dans la cacophonie ambiante, en précisant que pour Beyrouth, il ne s’agit pas de conclure un accord de paix au stade actuel, mais de mettre fin à la guerre. Du côté du Hezbollah, pas de changement dans les prises de position. Les déclarations hostiles aux négociations directes se sont poursuivies, comme dans les jours précédents. A relever dans ce cadre cette boutade du député Hussein Hajj Hassan : «La Résistance est encore en pleine forme, et personne ne pourra transformer les souhaits américains et israéliens en réalité.» Mais ce qu’il faudra retenir surtout de cette journée, ce sont les propos du président du Parlement Nabih Berry, par ailleurs chef du mouvement Amal (allié chiite du Hezbollah). Dans un entretien accordé à un journal local, il a estimé que «tout s’effondrera» s’il n’y a pas de véritable cessez-le-feu. Il a même posé les conditions suivantes: retrait total des territoires occupés; reconstruction; déploiement de l’armée libanaise et retour des habitants du Sud chez eux. Une façon de se replacer sur le devant de la scène alors que, il y a quelques jours seulement, un responsable du Hezbollah, Mahmoud Comati, accusait le président Aoun de ne pas faire cas du président du Parlement dans sa décision d’entreprendre des négociations… Ce à quoi le leader des Forces libanaises Samir Geagea a répondu dans une interview à la MTV: Berry peut donner son avis sur les résultats des négociations, mais il ne peut pas les gérer; le dossier est entre les mains du président de la République. Entre-temps, le Sud continue de flamber. Jeudi, les avis d’évacuation israéliens ont même atteint des villages de la Békaa, comme Sohmor, montrant une fois de plus que l’extension des combats est en cours. Les raids, frappes de drones et assassinats ciblés se poursuivent à un rythme effréné. A l’instar des attaques du Hezbollah qui se poursuivent également. La visite de Trump en Chine L’autre événement de la journée est mondial et pourrait avoir des conséquences sur de multiples fronts. Le président américain Donald Trump est reçu en grande pompe en Chine par son homologue chinois Xi Jinping. Avec son exubérance habituelle, Trump a appelé Xi son «ami», et promet un «avenir fabuleux» au niveau des relations entre les deux géants. Xi a jugé «historique» cette visite. Mais outre ces déclarations tonitruantes et l’accueil impressionnant avec force drapeaux chinois et étasuniens, des discussions ardues marquent ces deux jours de visite officielle. Les Américains sont venus solidement préparés, avec une délégation impressionnante accompagnant le président et regroupant, outre les hauts responsables de l’Administration Trump, une quinzaine de chefs des plus grandes entreprises US. Les sujets polémiques et les dossiers portant sur les enjeux internationaux ne sont pas rares: Taïwan (sur ce point, la déclaration de Xi Jinping a été particulièrement ferme); la guerre commerciale; la guerre en Ukraine… Mais le sujet qui intéresse le plus le Moyen-Orient est sans conteste la guerre en Iran qui a été largement abordée entre les deux délégations, comme le suggèrent les déclarations qui ont suivi. En soirée (heure du Levant), le président Trump a déclaré à Fox news que «le président chinois a offert son aide à propos du détroit d’Ormuz», et il «s’est engagé à ne pas envoyer des équipements militaires à l’Iran». Jusque-là, tout montre que Téhéran recevait des armes de cet allié auquel il vendait du pétrole à prix préférentiel. En marge de ces déclarations, quel pourrait être le «deal» qui aurait été conclu en coulisses ? Il ne fait aucun doute que ce sommet devrait avoir d’importantes répercussions sur le conflit au Moyen-Orient, ce que les prochains jours devraient clarifier. Le site américain Axios a publié des informations selon lesquelles les options du président Trump, à son retour de Chine, seraient de reprendre le «projet de liberté» qui consistait à accompagner les vaisseaux qui désirent passer le détroit sous escorte de l’armée américaine. Autre option qui serait envisagée : de nouvelles frappes sur les infrastructures iraniennes. Dans ce contexte, une information qui pourrait donner un indice des changements à venir: une perspective d’approvisionnement de la Chine en pétrole par les Etats-Unis afin de réduire la dépendance à l’égard du détroit d’Ormuz et, par le fait même, la dépendance à l’égard de l’Iran. L’autre développement notable de ce 14 mai est la réunion des ministres des Affaires étrangères des pays du BRICS à New Delhi, en Inde, à laquelle participaient, entre autres, les ministres iranien, Abbas Araghchi, et émirati, cheikh Abdallah ben Zayed Al Nahyane. Au cours de cette réunion, Araghchi s’en est pris violemment à son homologue émirati (comme il l’a lui-même annoncé sur son compte Telegram), accusant les Emirats arabes unis d’avoir participé aux frappes israélo-américaines sur l’Iran, et lui demandant de réviser sa politique envers Téhéran après avoir constaté que l’alliance avec Israël ne lui avait fait aucun bien. Ironie du sort, c’est l’Iran qui a plutôt mené des frappes quotidiennes contre les Emirats arabes unis et contre les autres pays du Golfe depuis le début de cette guerre. Les EAU payent-ils le prix de leur retrait de l’Opep depuis le début du mois de mai et de leur rapprochement de l’axe américano-israélien ?

Entre Trump, Poutine, Xi Jinping et l’Iran: une nouvelle géopolitique s’annonce (1/2)

Des changements radicaux se précisent dans le monde qui voit depuis vingt ans agoniser l’ordre global qui prévalait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale pour céder la place à un nouvel ordre qui pointe à l’horizon. Depuis le coup d’envoi de son second mandat, et conformément à sa Stratégie de sécurité nationale (NSS 2025), le président Donald Trump a redéfini les priorités des États-Unis. Celles-ci sont, en premier lieu, les affaires internes (America First) et le continent américain. Pour le reste du monde, il considère que l’Europe devrait prendre en charge sa propre défense et ne plus compter sur les États-Unis comme elle le fait depuis 1945. Il estime que la Russie, malgré son comportement belliqueux, n’est plus un danger puisqu’elle s’est avérée incapable de vaincre l’Ukraine et serait incapable d’envahir l’Europe. Le chef de la Maison Blanche croit en outre que la rivalité militaire avec la Chine, concernant Taïwan et la Mer de Chine méridionale, n’empêche pas une détente sur le plan économique avec Pékin. En effet, le consommateur américain a besoin de marchandises chinoises à prix compétitifs, et en contrepartie les industries chinoises ont un besoin pressant du marché américain qui constitue 25% du marché mondial, sans compter qu’elles souhaitent un accès plus large à la technologie américaine. Quant à la stratégie nationale chinoise, elle est centrée sur le Parti communiste chinois et le dirigeant, aux pouvoirs absolus, Xi Jinping. Elle vise à devenir une puissance globale et à atteindre une autonomie pour les matériaux de base de l’industrie. Celle-ci est déjà atteinte dans plusieurs secteurs, mais elle souffre d’un retard critique dans la production autonome de puces électroniques haut de gamme, notamment celles portant sur l’intelligence artificielle, que seuls les États-Unis peuvent lui fournir. Par ailleurs, Xi Jinping fait face à l’effondrement du secteur immobilier et à une surproduction industrielle doublée de l’affaiblissement de la consommation interne qui absorbe de moins en moins cette surproduction, surtout dans les secteurs des véhicules électriques et de l’énergie renouvelable. Il a donc un double besoin pressant de rouvrir le marché américain à l’industrie chinoise et d’assurer une continuité dans sa chaîne d’approvisionnement à partir des États-Unis, notamment au niveau des denrées alimentaires, des puces électroniques, du pétrole et du gaz, d’avions Boeing et de produits de haute technologie. Les cas russe et iranien Quant à Vladimir Poutine, il affronte un ralentissement de la croissance et des pénuries de main‑d’œuvre. Son gouvernement vend ses actifs et ses sites historiques pour assurer des rentrées, éviter d’imprimer de la monnaie et prévenir sa dévaluation. L’augmentation du prix du pétrole profite à la Russie, dans le contexte de la fermeture du détroit d’Ormuz, mais malgré que sa production soit à son maximum, elle n’apporte pas pour autant de solution aux problèmes économiques, sans compter que le financement de la guerre d’Ukraine est particulièrement pesant. Les médias russes rapportent désormais ouvertement ces difficultés. De plus, le moral de ses troupes est en baisse et la guerre qui traîne depuis quatre ans devient impopulaire. Poutine subit des pressions internes et externes, particulièrement de la part du président Trump, pour terminer cette guerre. Il a donc besoin d’une stratégie de sortie. Enfin, l’Iran est étranglé par un blocus naval qui dure depuis plus d’un mois, après les frappes américano-israéliennes de juin 2025 et la guerre de février–avril 2026. Pour le président Trump, la République islamique constitue un danger nucléaire majeur, un obstacle à la stabilisation du Moyen-Orient et un obstacle à la libre navigation dans le détroit d’Ormuz. Téhéran, pour sa part, reste inflexible quant à une solution aux termes exigés par Washington. Enchevêtrement d’enjeux sur le dossier iranien La Russie et la Chine bloquent une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU qui exige l’ouverture du détroit d’Ormuz par l’Iran et continuent d’aider l’Iran militairement sur les plans du renseignement et de la technologie. La Russie lui fournit des munitions, mais pas la Chine. Ces aides restent cependant en deçà d’une certaine limite, pour éviter un conflit ouvert avec Washington. Il n’y a pas d’axe clair Téhéran-Moscou-Pékin. Au contraire, on relève depuis avril 2026 des contacts bilatéraux séparés entre les États-Unis et chacun de ces trois pays. Les pourparlers s’activent entre Trump et Poutine, le sommet Trump-Xi Jinping s’est tenu à Pékin cette semaine, et les négociations indirectes à travers le Pakistan entre Washington et Téhéran restent maintenus malgré la fermeture d’Ormuz par l’Iran et le blocus naval américain imposé aux ports iraniens. Ces négociations se font indépendamment de Moscou, et Pékin y joue un rôle discret. Priorité aux négociations Il est clair que Trump, Xi Jinping, Poutine et Khamenei ont besoin de négocier à cause des contraintes internes et externes subies par chacun d’eux. Tous subissent des pressions économiques et font face à des critiques et des oppositions internes. Pour les États-Unis, le problème se situe au niveau de la cherté de vie que subit le consommateur américain du fait de la hausse du prix des carburants et des tarifs ayant accru le coût des marchandises chinoises. Quant aux Russes et aux Iraniens, les guerres et les sanctions auxquelles ils sont soumis pèsent lourd sur leurs économies et leurs chaînes d’approvisionnement. La Chine, de son côté, frôle la récession du fait de la hausse des prix du pétrole, des besoins en denrées agricoles et en produits high-tech, et de la nécessité d’un accès plus grand au marché américain. Ébauche de repositionnement géopolitique entre Trump et Poutine Trump avait invité Poutine en Alaska en août 2025, lui proposant la levée des sanctions et l’établissement de bonnes relations économiques et énergétiques contre la paix en Ukraine. Trois mois plus tard, il reconnaissait presque la souveraineté de la Russie sur les territoires ukrainiens qu’elle occupe, dans son plan de paix en vingt points. Il est clair qu’il ne craint plus la Russie et vise à maintenir un équilibre stratégique entre elle et l’Europe, la fin de la guerre en Ukraine étant nécessaire à cette fin. Ces incitations économiques et territoriales de Trump ne semblaient pas faire fléchir Poutine. Cependant, le 29 avril dernier, ce dernier appelle le président Trump, à la surprise du chef de la Maison Blanche, et tient avec lui une conversation de 90 minutes. Cet appel est survenu quinze jours avant le sommet Trump-Xi Jinping et laisse entrevoir les difficultés internes de Poutine et sa crainte d’un rapprochement sino-américain qui pourrait marginaliser la Russie. Pendant la conversation, le président russe a surtout évoqué la relance des échanges économiques et la coopération énergétique entre les deux pays, pratiquement annulés depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, sachant que Trump a déjà réinitié les échanges commerciaux avec la Russie. Ceux-ci ont enregistré un volume de 4,4 milliards de dollars américains en 2025, après être tombés à 0 depuis 2022, alors qu’en 2021 ils étaient de 37 milliards de dollars américains. Des révélations par le Wall Street Journal, fin 2025, faisaient état d’un projet discret entre Moscou et Washington portant sur un investissement américain massif en Russie. Lors de la conversation téléphonique susmentionnée, Trump a convaincu Poutine du bref cessez‑le‑feu en Ukraine du 9 au 11 mai avec échange de 1.000 prisonniers de part et d’autre. Il espérait prolonger ce cessez-le-feu, mais les hostilités ont immédiatement repris dès son expiration. Malgré ces hostilités intenses sur le terrain, Poutine montre aujourd’hui une grande flexibilité: le 9 mai, pendant la célébration de la victoire de la Seconde Guerre mondiale, il a déclaré que la guerre en Ukraine touche à sa fin et qu’il veut la terminer par des négociations impliquant les Européens, annonçant ainsi qu’il souhaitait une nouvelle relation avec l’Europe. Le règlement possible en Ukraine dépendra du positionnement de la Chine et de l’Europe, suite aux résultats du sommet Trump-Xi Jinping et les réactions européennes au discours du 9 mai de Poutine. Celui-ci craint qu’un rapprochement Pékin‑Washington isole davantage Moscou, d’où son ouverture sur l’Europe.