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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
L'Essentiel de la semaine
Portrait de l'auteur
Par LevantTime .
Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
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Musique et politique, un mariage ancestral: les origines (1)

Cette série d'articles propose un vaste tour d'horizon, à la fois thématique et chronologique, des différents rapports entre la musique et l'espace de la Cité à travers les époques. Le premier de cette série, divisé en trois parties, porte sur les origines du lien entre la musique et «le» et «la» politique. Il est quelque peu périlleux de tenter de dater avec exactitude les débuts de la musique engagée. Ce qui est toutefois certain, c'est qu'elle ne commence ni avec Bob Dylan, ni avec les negro spirituals , ni même avec La Marseillaise … mais avec la musique elle-même, c'est-à-dire, en fait, avec les débuts de l'organisation de la société et de ses rapports avec la notion et la pratique du pouvoir. Il est possible de dire sans trop se tromper que la musique a constitué, dans ce sens, l'un des moyens à disposition des hommes cherchant à la fois à se gouverner et à échapper à ce gouvernement. La bonne question à poser n'est pas de savoir à quel moment la musique est devenue politique. Elle l'a toujours été. Mais plutôt de s'interroger de quelle politique s'agit-il, au service de qui, contre qui, et par quels moyens? Il n'existe pas de réponse simple et tranchée à ces questions. La musique, comme tout ce qui opère dans l'imaginaire symbolique, habite le monde des nuances. Elle sert, partant, simultanément les deux camps… ou, plutôt une vaste multitude de camps… même ceux qui refusent de se constituer en camps. Elle célèbre ainsi le souverain et conspire contre lui, souvent dans le même souffle, parfois sur le même air. À la fois un pouvoir et un contre-pouvoir, donc, depuis la nuit des temps. Cette ambivalence, du reste, loin d'être un accident de l'histoire, tient à la nature même du son, qui agit sur les corps avant d'atteindre les consciences, et traverse les frontières que l'écrit ne franchit pas. La musique peut être entendue sans être nécessairement comprise… et constituer une forme de résistance qui résiste ontologiquement à la censure… Le pouvoir politique a toujours eu besoin de la musique, et il l'a toujours craint pour la même raison. Et c'est précisément ce paradoxe fondateur que cette série se propose d'explorer. Le son, une affaire d'État Cet axiome, la culture grecque de l'Antiquité l'avait déjà formulé avec beaucoup d'acuité. Platon voyait ainsi déjà la musique comme l'un des fondements de la vie civile. Certains modes musicaux de l'époque, tels que le dorien, austère et viril, sont jugés, dans cette optique, propres à former des citoyens courageux ; d'autres, trop languissants ou trop excitants, menacent l'ordre de la Cité et doivent être proscrits. La République traite la musique comme une affaire d'État parce que Platon a compris très tôt que la musique forme les corps avant de former les esprits, une idée centrale dans la philosophique grecque. Elle installe des dispositions, des rythmes intérieurs ou des manières d'habiter le temps, qui, aux yeux des Grecs, sont politiques avant d'être esthétiques. Aristote a beau nuancer la pensée de Platon, ou Pythagore la chiffrer, il n'en reste pas moins que tous les trois s'accordent sur le fait que le son ne saurait être analysé sous l'angle de la neutralité. Il «gouverne» tantôt, tantôt «dérange» ou «offusque», et fait parfois les deux simultanément. Même lorsqu'il ne se positionne pas dans les affaires politiques de la Cité stricto sensu, c'est-à-dire dans les enjeux de pouvoir. De par son existence même, il participe ainsi à l'espace politique, et à la formation du citoyen et de sa pensée. L'intuition grecque traverse des traditions qui n'ont aucun contact entre elles et arrivent pourtant aux mêmes conclusions pratiques... Dans le confucianisme, la musique rituelle est le miroir de l'ordre moral et politique du royaume: un souverain dont la musique est juste règne avec justice et un souverain dont la musique est corrompue gouverne un État en décomposition. Le Livre des Rites , à titre d'exemple, établit des correspondances précises entre les modes musicaux, les saisons et les vertus politiques, parce que la musique, dans cette cosmologie, participe du même principe de résonance qui relie le Ciel à la terre, fondant ainsi la hiérarchie politique dans l'harmonie cosmique elle-même. La musique est au cœur de la constitution de l'ordre. Au Japon, les Norito , formules rituelles chantées adressées aux kami – esprits, divinités et être sacrés – organisent simultanément le rapport au sacré et la hiérarchie sociale, de la même manière que les hymnes védiques en Inde établissent une cosmologie où l'ordre sonore et l'ordre social participent du même principe… Et il en va très probablement de même depuis Sumer, dont les lyres royales d'Ur et les hymnes à Inanna témoignent déjà d'un entrelacement profond entre rite sonore, pouvoir dynastique et ordre cosmique. Ce que toutes ces traditions partagent en fait, c'est une méfiance fondamentale à l'égard de la musique «non encadrée», parce qu'elle est source de puissance et donc, potentiellement, de danger. Pour toutes les sociétés politiques organisées, vue de la hiérarchie, la musique (et l'art en général) qui échappe à tout contrôle est capable de produire un désordre qui n'est pas confiné uniquement au cadre esthétique, mais peut se propager politiquement à l'espace civil et politique. Et c'est pourquoi toutes les grandes civilisations, sans exception, ont cherché à l'encadrer, non sans lui accorder aussi, précisément en raison de ce danger, une place centrale dans leurs cérémonies les plus importantes. Poser le problème de la musique en termes de philosophie politique, c'est immédiatement poser la problématique de la tension entre pouvoir, autorité, liberté, censure et despotisme. Le «paradoxe du barde» Mais tout contrôle a toujours un revers, voire un effet boomerang – le fameux «retour du refoulé». Or les mêmes sociétés qui encadrent la musique lui donnent aussi les moyens de subvertir cet encadrement. Ce n'est pas un hasard si Assurancetourix est constamment réduit au silence lors des banquets d'Astérix. Cétautomatix, le forgeron, c'est-à-dire la figure la plus brute et la plus martiale du pouvoir, insiste sur le fait qu'il «chante faux». Il ne doit donc pas chanter du tout. L'idée sous-jacente est bien plus profonde que le simple leitmotiv anecdotique hilarant de Goscinny et d'Uderzo: les bardes celtiques qui chantaient la généalogie du roi possédaient un pouvoir de diffamation redouté. Une satire musicale bien construite pouvait ruiner une réputation, déstabiliser une alliance, voire précipiter une chute. Les troubadours occitans qui composaient ainsi pour les cours seigneuriales inventaient simultanément un langage codé de l'amour courtois qui constituait aussi, selon la lecture qu'on en fait, une résistance à l'autorité ecclésiastique, ou encore une cartographie du désir qui refusait les frontières imposées par l'ordre féodal. De même, les griots d'Afrique de l'Ouest, gardiens de la mémoire dynastique et musiciens officiels des cours royales, étaient aussi les seuls autorisés à dire en public ce que personne d'autre ne pouvait formuler sans risquer sa vie. Leur fonction de louange était inséparable de leur fonction critique. Ils verbalisaient le «vrai», certes, mais depuis la seule position possible… la proximité formalisée avec le pouvoir. Ce paradoxe d'être au service du pouvoir comme condition de possibilité de la résistance au pouvoir constitue la structure permanente, l'ossature du rapport entre son et politique. Il faut d'abord être admis dans les cours pour pouvoir les satiriser. Il faut chanter les saints pour pouvoir glisser entre leurs éloges un message que seuls les initiés déchiffreront. Ou encore maîtriser les formes légitimes pour que leur détournement soit lisible. Cette logique du détournement, sans doute le geste politique le plus discret et le plus durable que la musique ait jamais accompli, allait trouver dans le monde arabe classique sa formulation la plus accomplie. Le «double langage», de Hafez aux maqamat Dans le monde arabe classique, cette tension prend d'ailleurs, au-delà du musical, une forme particulièrement élaborée, avec le système mélodique des maqamat qui structurent toute la musique arabe, créant une cosmologie du son où chaque mode correspond à des états émotionnels, des moments du jour, ou encore des dispositions de l'âme. Le maqam Rast invite à la clarté et à l'équilibre ; le Hijaz , avec sa seconde augmentée caractéristique, évoque le désir, l'exil, la nostalgie d'un ailleurs qui n'a pas de nom politique mais qui en a un existentiel… l'ancêtre de la saudade ? Les poètes-musiciens qui ont traversé les cours abbassides, omeyyades ou ottomanes ont utilisé ce système comme un langage à double fond : ce que la surface du texte disait était certes audible par tous, mais ce que la structure modale et les ornements mélodiques communiquaient n'était lisible que par ceux qui savaient vraiment écouter à travers la mélodie. C'est dans cet espace que Rûmi compose, lui qui écrit en persan, au cœur du soufisme islamique plutôt que dans les cours arabes à proprement parler, mais animé de la même intuition: celle que le son, dans l'ivresse mystique du sama , reconduit l'âme vers une relation directe au divin qui court-circuite les médiations cléricales et, par extension, temporelles. Hafez de Chiraz fait de même: chaque ghazal sur le vin et l'amour est ainsi simultanément une métaphysique, un érotisme... et une critique du pouvoir. Et loin d'être accidentelle, cette ambiguïté vise spécifiquement à survivre à la censure… en la rendant impossible. Comment interdire un poème sur l'amour sans admettre qu'on y voit de la politique…? Du pur génie. Bien d'autres chapitres mériteraient qu'on s'y attardât: la polyphonie de la Renaissance et ses âpres conflits de juridiction sur le son sacré, l'hymne luthérien comme arme de la Réforme, la musique de cour baroque dans ses fastes absolutistes de Versailles à Vienne. C'est néanmoins au XVIIIe siècle européen que le débat sur la musique et la liberté va véritablement prendre une forme philosophique explicite, c'est-à-dire revendiquer ouvertement son propre statut politique. Et c'est Jean-Jacques Rousseau qui en sera le centre de gravité.

De Pékin à Washington, de multiples incertitudes

Entre Donald Trump et Xi Jinping, les déclarations reflétaient une atmosphère positive, mais les dessous de ce sommet de géants devraient se clarifier avec le temps. L’Iran, de son côté, maintient ses provocations. Entre le Liban et Israël, une prolongation de la trêve et une future coopération militaire. Cette semaine a été celle des pourparlers cruciaux dont les répercussions se feront sentir au cours de la prochaine étape. Dès le début de la semaine, les yeux étaient rivés sur les préparatifs du sommet américano-chinois à Pékin du troisième round de négociations entre les délégations libanaise et israélienne à Washington. Au niveau du sommet de Pékin, sur le plan de la forme, l’accueil réservé au président américain Donald Trump a été spectaculaire, à la hauteur de l’événement. Dans leurs styles différents, les chefs d’Etat américain et chinois ont fait passer des messages cruciaux sur leur collaboration économique future et sur les pourparlers portant sur les dossiers internationaux d’intérêt commun. A ce titre, ont figuré en bonne place les dossiers de Taïwan, que la Chine veut annexer mais dont les Etats-Unis soutiennent l’indépendance, et celui de l’Iran, allié traditionnel de la Chine. Comment ces deux dossiers sont-ils désormais liés ? L’avenir le dira. Mais certains signes montrent déjà les tendances. Le président Trump a demandé aux autorités taïwanaises, dans une interview, de ne pas proclamer l’indépendance du pays en se prévalant du soutien de Washington, ce que Taïwan a ignoré par une déclaration revendiquant son indépendance juste après la fin du sommet. Pour ce qui a trait à l’Iran, le sujet a abondamment été abordé lors de ce sommet, ce qui était prévu. Les présidents américain et chinois ont affiché une position commune, celle de la nécessité de rouvrir le détroit d’Ormuz. Le président Trump a déclaré clairement que son homologue chinois (qui avait reçu le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, quelques jours plus tôt) est prêt à apporter son concours aux négociations. Autre indicateur important qui ressort de ce sommet: la Chine devrait s’approvisionner en pétrole auprès des Etats-Unis, désormais, ce qui réduirait sa dépendance à l’égard du pétrole du Moyen-Orient et du détroit d’Ormuz… et accessoirement de son allié iranien. Même si nous n’avons pas encore le recul nécessaire pour évaluer à juste titre les résultats de ce sommet, les déclarations du président Trump sont à examiner avec soin. Certes, il a indiqué aux journalistes, au terme du sommet, qu’il pourrait accepter le « gel » de l’enrichissement de l’uranium en Iran pour une durée de 20 ans s’il avait « les garanties nécessaires ». Le processus de négociations (indirectes) n’est d’ailleurs pas mort sur ce plan, comme l’indique la visite du ministre pakistanais de l’Intérieur à Téhéran ce week-end. Mais le ton semble avoir brusquement changé durant le week-end: le chef de la Maison-Blanche a dit, au détour d’une déclaration, que « sa patience envers l’Iran est poussée à bout ». Sur son réseau social, il s’est représenté dimanche dans une image IA avec en arrière-fond l’armée américaine sur le détroit d’Ormuz, avec l’énigmatique inscription: «Le calme avant la tempête». Ce qui se recoupe avec des informations insistantes rapportées par des médias israéliens, faisant état d’une conviction américaine croissante d’un nécessaire retour à la guerre ; une probabilité « de 50% », selon un responsable israélien. Des démarches européennes En ce qui concerne le détroit d’Ormuz, les Iraniens continuent de clamer leur droit à la gestion de cette voie maritime. L’Iran affirme par ailleurs avoir eu des appels de dirigeants européens en vue de discuter des conditions d’un passage sécurisé dans le détroit. Moyennant quoi ? Autre événement de premier plan cette semaine : la réunion des ministres des AE des pays du BRICS, jeudi également, en Inde. Cette conférence ministérielle a porté, entre autres, sur le Moyen-Orient et a été le théâtre d’une altercation entre les ministres iranien et émirati, le premier ayant profité de l’occasion pour accuser les Emirats arabes unis d’être « des partenaires » dans l’attaque israélo-américaine contre son pays… sachant bien, convient-il de le relever, que ce sont les missiles iraniens qui se sont abattus sur les EAU depuis le début du conflit. Aucun communiqué officiel conjoint n’a été publié sur la guerre en Iran, précisément en raison des dissensions entre les deux pays. Fait notoire: un autre allié de l’Iran, le président Vladimir Poutine, s’est entretenu samedi avec son homologue émirati Mohammad Ben Zayed, du conflit iranien, selon Reuters. Dans le communiqué officiel, il est précisé que « les deux parties soulignent l’importance du processus politique et diplomatique ». Une tentative de sortir l’Iran de son isolement? Enfin, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a mis les EAU dans l’embarras cette semaine en prétendant avoir effectué une « visite secrète » dans ce pays au début de la guerre. Ce qu’Abou Dhabi s’est empressé de démentir. Ce pays attire de plus en plus l’attention des médias, surtout depuis sa sortie spectaculaire de l’OPEP, début mai. Au Liban, prolongation du cessez-le-feu La semaine libanaise a été marquée par les négociations à Washington, jeudi et vendredi, entre une délégation libanaise présidée pour la première fois par le très expérimenté ancien ambassadeur Simon Karam, et une délégation israélienne, toujours menée par l’ambassadeur israélien aux Etats-Unis, Yechiel Leiter. Des négociations qui ont abordé autant la situation politique que militaire. Ce troisième round – depuis début avril – a commencé sous de très fortes pressions: les combats qui font toujours rage au Liban-Sud avec une avancée israélienne au-delà du Litani cette semaine; des déclarations de plus en plus virulentes du côté du Hezbollah, multipliant les accusations de «trahison» à l’encontre des présidents de la République, Joseph Aoun, et du Premier ministre, Nawaf Salam; des échos sur des «inquiétudes» américaines concernant ce processus. Les résultats de ces pourparlers n’étaient cependant pas à l’image de ce laborieux début. D’une part, le processus ne s’est pas effondré, comme le craignaient certains, puisque le prochain round a déjà été fixé par les Américains à début juin. D’autre part, même si les détails de ces réunions à huit clos ne sont pas encore tous révélés, des résultats concrets en ont résulté: une prolongation de 45 jours du cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah, et le déclenchement d’un « processus de sécurité » débutera par une réunion entre militaire des deux pays le 29 mai au Pentagone. Malheureusement, la proclamation de ce cessez-le-feu n’a pas été suivie d’une action sur le terrain, alors même que les autorités libanaises tentent de mettre en application une trêve qui serait respectée «par toutes les parties», selon des informations ayant filtré samedi. Selon ces mêmes informations reprises par la presse locale, le président Joseph Aoun aurait demandé au chef du Parlement Nabih Berry de convaincre le Hezbollah de cesser ses attaques, afin que la cessation des hostilités soit observée par les deux parties. Le parti pro-iranien aurait répondu qu’il le ferait si Israël s’y engage. Or sur le terrain, la tension semble au contraire être montée d’un cran: les Israéliens ont publié des ordres d’évacuation au nord du Litani, et les sirènes retentissent régulièrement au nord d’Israël en raison des drones du Hezbollah. Ces drones, précisément, qui importunent réellement l’armée israélienne de son propre aveu, se répercuteront aussi négativement sur le Liban. Selon un rapport repris par des médias locaux, les Israéliens envisagent notamment une occupation plus profonde que les 10 kilomètres pris jusque-là, étant donné que la menace ne vient plus seulement de missiles dont il est possible de calculer la portée, mais de drones primitifs et explosifs, difficilement repérés par les systèmes de protection. Salam en Syrie L’autre personnalité qui a également fait parler d’elle cette semaine est le Premier ministre Nawaf Salam qui s’est distingué par une déclaration très ferme qui a réaffirmé la position de l’Etat libanais concernant le processus de négociations de Washington, réfutant toutes les accusations de «traîtrise» qui le visent, à l’instar du président. Par ailleurs, M. Salam a été reçu le 14 mai par le président syrien Ahmad el-Chareh, à Damas. Dans ses déclarations à l’issue de cette visite, il a réitéré que «le Liban n’acceptera plus de rester une plateforme pour des opérations contre les pays amis», pointant clairement du doigt le Hezbollah, alors même que Damas démantèle régulièrement des réseaux subversifs liés à ce parti, qu’elle accuse de vouloir déstabiliser son régime. Parallèlement, les pourparlers bilatéraux ont porté sur la coordination des efforts concernant les négociations avec Israël. La portée exacte de ces conversations devrait se clarifier également dans la période à venir, sachant que la Syrie est également victime d’incursions israéliennes régulières au sud du pays. Également à signaler cette semaine, pour ce qui a trait à la situation au Liban: un drôle d’épisode ébruité le 15 mai, portant sur une «plainte» libanaise auprès de l’Onu, datée du 21 avril, qui accuse l’Iran de s’ingérer dans les affaires libanaises et d’avoir entraîné le Liban dans la guerre avec Israël. L’information n’a pas été démentie par le ministère libanais des Affaires étrangères pendant plusieurs heures, avant que celui-ci ne publie une mise au point qui semble être le fruit d’une volonté d’apporter une nuance à l’information initiale. Dans un communiqué, le ministère assure qu’il ne s’agit pas d’une «plainte» mais d’une «lettre» à l’Onu, dans laquelle il apporte des réponses à des accusations iraniennes indirectes contre l’Etat libanais dans l’affaire du ciblage de quatre «diplomates» iraniens dans un hôtel à Beyrouth au début de la guerre (la plainte iranienne contre Israël insinue que les autorités libanaises étaient au courant de leur relocalisation). Un nouvel épisode qui ravive encore plus les tensions désormais bien établies entre l’Iran et les autorités libanaises.

Walid Raad et la « Volkswagen volante de la guerre »

Un retour artistique exceptionnel du plasticien libanais Walid Raad, après quarante ans ou presque passés à New York, pour exposer à nouveau ses œuvres dans le cadre de la Biennale de Venise, puis au Festival d'Automne à Paris. Une grande exposition qui s'ouvre sur la «carcasse renversée» d'une Volkswagen Coccinelle, dans un espace plastique d'avant-garde généreux d'idées inventives nées du façonnage des imaginaires, pour dénoncer l'organisation des guerres et des nouvelles bombes, sans jamais laisser fléchir les équilibres ni les mécanismes de conception. C'est un art qui tisse le jeu avec les idées, avec des archives fictives autour de la géopolitique du Moyen-Orient et du «marché de la guerre» ; un marché qui perdure sur le terrain de la compétition artistique, faisant triompher illusoirement les meilleurs dans l'invention des imaginaires, imaginaires qui se distinguent par une ironie poétique construite dans les lacunes de la mémoire libanaise. Qui ne se souvient du bombardement lancé par la marine américaine à la suite des premières attaques sanglantes et suicidaires perpétrées par le mouvement du Hezbollah doctrinaire en février 1984 contre les forces des Marines américains stationnés au Liban — attaques à la suite desquelles le cuirassé USS New Jersey, en route vers les côtes libanaises, tira seize obus de 300 pouces en direction des positions syriennes et druzes, des obus dont chacun pesait autant qu'une Volkswagen Coccinelle? De là vient le nom que les Libanais donnèrent à ces projectiles : les «Volkswagen volantes». L'un de ces obus tomba dans le jardin de l'adolescent, dans le village de Bmariam au Mont-Liban. Walid Raad et ses cousins transformèrent alors le cratère de la bombe en piscine pour y jouer. C'est la guerre que l'on peut réexpérimenter, ou dans laquelle jouer pour habiter la paix après coup, avec un grand artiste, figure majeure de l'art contemporain libanais, né en 1967, passionné et convaincu par cette certitude tenace que la vérité humaine est sous attaque. La guerre devient ainsi quelque chose d'ordinaire. C'est ainsi que les choses se présentent dans les rapports de force. Comme si c'était l'erreur qui était mise en scène. Pas moins séduisante que la vérité, du moment que s'en approcher est une tout autre affaire. Depuis 1993, Walid Raad vit aux États-Unis et rentre au Liban à peu près chaque mois, où les membres de sa famille demeurent toujours à Beyrouth. En 1997, il avait participé aux activités de la «Fondation des Images Arabes», qui a pour vocation de collecter et d'évaluer le patrimoine visuel du Moyen-Orient, d'Afrique du Nord et de la diaspora arabe. Depuis des décennies, ses œuvres, exposées au MoMA de New York ou à la Documenta de Cassel, s'imposent comme celles d'une figure centrale de la «SFA», la science-fiction arabe, courant qui critique les récits officiels et se distingue notamment par les propositions artistiques d'un ensemble de plasticiens libanais vivant là-bas ou appartenant à la diaspora, tous habités par la même obsession autour des lacunes de la mémoire de leur pays. Il a partagé les cimaises de nombreux confrères, tels Rabih Mroué, Akram Zaatari, Khalil Joreige ou Joana Hadjithomas, et se retrouve aujourd'hui aux côtés de certains d'entre eux à la fondation Psykalis Bay de Milan, dans le cadre de l'exposition «Crossroads: Beirut Contemporary». Cette exposition évoque «une ville façonnée par des cycles de construction, de destruction et de reconstruction d'après-guerre, non comme un héritage linéaire, mais à travers des archives endommagées, un sol instable, des matériaux fragiles et des discontinuités temporelles». Walid Raad est connu comme un «inventeur de fausses nouvelles sur le Moyen-Orient», créateur d'archives fictives autour de la guerre qu'il a vécue dans son enfance, inscrit dans un mouvement d'art libre, à la manière de la poésie libre, partie prenante des récits politiques, sociaux et culturels d'une jeunesse tiraillée entre l'engagement, l'utopie réaliste et la rébellion. Il expose actuellement des photographies d'archives en noir et blanc d'une flotte américaine, dans ce qui ressemble à une perception intime des récits mêlant armes et enfances. Mais où commence la frontière entre fiction et réalité dans ce que l'œil perçoit des feux de guerre denses au Moyen-Orient, des voies de survie, et d'une image encore visible là-bas, visible à travers les nombreuses strates d'une mémoire figée, habitée par le gouffre du cratère de guerre et du jeu? Il repose son regard pour retrouver ce qui subsiste de cette enfance une fois dépouillée de ses fausses prétentions. La beauté ne puise sa source que dans la blessure singulière qui transparaît dans ses œuvres, là où il décide de rompre le retrait du monde pour proclamer une solitude provisoire, aussi profonde soit-elle. C'est la même époque des années quatre-vingt, où les milices armées libanaises attribuaient aux chefs des différentes factions des noms de code, chacun portant le nom d'une fleur. Raad écrit dans le catalogue de l'exposition que la femme chargée d'établir ce système de codage avait étudié la botanique à l'Université Américaine de Beyrouth, et qu'elle avait également réalisé un collage des portraits de Hosni Moubarak affublés d'une tête de pivoine. Il raconte comment Yasser Arafat, cible de nombreuses tentatives d'assassinat, ne dormait jamais deux fois dans le même lit, et comment un historien obsessionnel avait reconstitué ces différentes strates en parcourant, à la manière de Sophie Calle, les chambres d'hôtels de Paris et du Caire pour capturer les photographies qu'il expose et qui ressemblent à des documents de l'époque. Ces observations paraissent des informations «fiables», jusqu'au moment où l'on comprend qu'il joue dans les «excavations de la guerre», comme l'enfant avait joué dans «le cratère de la bombe». Ces photographies «falsifiées», ces «lits vides» qu'occupaient parfois les «dirigeants de l'OLP» lors d'une «trêve du combattant impossible», permettent d'entrevoir, à travers eux, tout un peuple. On y cherche des «cadavres survivants», ou une «cause qui ne dort jamais». Certaines de ces images sont authentiques, d'autres ont été façonnées pour le devenir dans les labyrinthes de la fiction, comme il le faisait depuis 1989, date à laquelle il a fondé son collectif baptisé «The Atlas Group», un regroupement de «chercheurs fictifs» (dissous en 2004 et qui ne comptait qu'un seul membre: Walid Raad lui-même). Aujourd'hui, plus simplement, il archive de nouvelles archives falsifiées face à la «pénurie d'archives fiables» sur l'histoire contemporaine du Liban. En recourant à la technique de la science-fiction arabe (SFA), Walid Raad pose, dans un contexte d'après-guerre, des questions sur les structures politiques, la mémoire et la réparation dans un pays qui a traversé des guerres successives. À travers une approche à la fois satirique, moderniste, mythologique et poétique, travaillée par une obsession récurrente, toutes ces œuvres répondent à leur manière à la logique du traumatisme et à la répétition rythmique et compositionnelle de la guerre d'hier — ou de demain — dans des destins dont la mort est effacée dans sa douleur, dans une dérision du destin et de l'histoire, parce que la guerre ne s'est jamais arrêtée et que les vérités fabriquées demeurent trop cruelles pour exprimer le conflit éternel. Raad s'oppose à un symbolisme fragile, c'est-à-dire au fait de s'arrêter uniquement à la mémoire de l'enfance — l'enfant ne peut vivre sans grandir un peu. Il n'est qu'un fabricant de jouets, et quelle importance cela a-t-il, dirait Nietzsche? Raad joue alors le rôle de l'autorité artistique dans tout ce qu'elle implique, contient et exige. Non pas au sens d'une décision politique tranchante, mais selon les données dramatiques de l'état de guerre, comme un instrument d'ironie face au jeu de l'absurde et aux violations, aux maladresses et aux agressions qu'il charrie. Cela pourrait aider à se défaire du sentiment de découragement. Et si l'on y parvenait, tout serait peut-être possible au Liban. Six autres artistes libanais rejoindront Walid Raad à la Biennale de Venise, un ensemble qui dit quelque chose de la position stratégique de cet espace artistique dans les débats contemporains autour de la mémoire, de l'archive, du récit et des formes d'expression dans un contexte géopolitique éprouvant, celui des guerres en cours.

À défaut de péage, un «racket» iranien pour le détroit d’Ormuz ?

Début de week-end (relativement) calme aussi bien sur le plan libanais que régional, à l’exception de la persistance des opérations militaires au Liban-Sud et dans certains secteurs de la Békaa. C’est ce dimanche, 17 mai, que devrait entrer en vigueur, formellement, la prolongation de la cessation des hostilités, pour une période de 45 jours, décidée vendredi au cours du troisième round des négociations directes libano-israéliennes qui s’est tenu, jeudi et vendredi, à Washington, sous l’égide du Département d’État. Même si Israël donne son aval, officiellement, à ce nouveau cessez-le-feu (il pourrait difficilement ne pas le faire), rien n’indique que les bombardements aériens des infrastructures du Hezbollah ou que la liquidation, par des attaques aériennes ciblées, de cadres du parti pro-iranien seront suspendus pour autant. Dans l’attente de l’heure « H » du début de la trêve, la journée de samedi a été marquée par une intensification des raids de l’aviation israélienne et des bombardements à l’artillerie lourde contre les positions de la formation chiite dans plusieurs villages des cazas de Tyr, Saïda et Nabatieh, provoquant un déplacement de la population vers la ville de Saïda. Dans le même temps, un drone israélien survolait la capitale et la banlieue-sud à très basse altitude. Au niveau régional, les milieux politiques attendent toujours la décision que le président Donald Trump devrait prendre sous peu au sujet du conflit avec l’Iran, à la lumière de la position définitive du régime iranien concernant les propositions américaines de paix. Samedi, le ministre pakistanais de l’Intérieur s’est rendu à Téhéran afin de discuter avec les dirigeants iraniens de la possibilité d’une relance de la médiation du Pakistan avec les États-Unis avant que la situation se dégrade au niveau des opérations militaires. Manœuvre iranienne Au stade actuel, des sources iraniennes ont fait état, samedi, de discussions entamées par « des pays européens » avec la République islamique afin de trouver une issue au problème explosif du détroit d’Ormuz. Si cette initiative de certains pays européens se confirme, elle ne manquera pas d’avoir pour conséquence une réhabilitation du régime des mollahs et un renforcement de sa position face à l’Administration Trump. Sur le plan pratique, le pouvoir iranien s’obstine à vouloir profiter de la crise actuelle pour tenter d’imposer sa souveraineté sur le détroit d’Ormuz dans le but d’engendrer des rentrées substantielles qui lui permettraient de compenser une partie des pertes subies au cours du conflit armée avec les États-Unis et Israël. À en croire certaines sources d’information, Téhéran chercherait à contourner le refus international unanime de toute politique de péage directe que les Gardiens de la révolution cherchaient à imposer aux pays empruntant le détroit. Pour la République islamique, la solution de substitution, qui serait examinée par le ministère de l’Économie, constituerait à percevoir, non pas un péage, mais une sorte de contribution financière en échange de « services » fournis aux bateaux circulant sur cette voie maritime. Parmi ces « services » une « assurance » couvrant des risques bien spécifiques. Une telle « taxe » détournée permettrait d’engendrer des recettes particulièrement élevées, supérieures à celles que pourraient assurer un péage classique. Le régime des mollahs ne se contenterait pas de ce genre de « racket » étatique, il aurait l’intention de pousser la manœuvre jusqu’à prendre la décision unilatérale d’étendre largement la zone maritime du détroit qu’il tente de soumettre à sa souveraineté! Reste à savoir si les États-Unis, et surtout les pays européens, accepteront de baisser les bras face au chantage iranien…

Liban: reconnaître le prix de la défaite…
Par
Khairallah Khairallah
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Dans un monde où seuls les intérêts propres ont droit de cité, que peut faire un pays comme le Liban lorsqu'une faction intérieure travaille directement au service de l'Iran et mène une guerre contre l'État libanais et ses institutions ? Le Liban ne peut rien faire tant qu'il n'existe pas de consensus national sur la manière de conduire les négociations directes avec Israël à Washington. Plus important encore, il ne peut rien faire sans reconnaître qu'un prix lui incombe s'il veut se débarrasser de l'occupation israélienne que le Hezbollah, et derrière lui la République islamique d'Iran, a provoquée. Il n'y a là qu'une impuissance libanaise, rien de plus, née de l'incapacité à affirmer que le Liban est un État libre et indépendant, maître de la décision de guerre et de paix sur son propre sol. C'est en 2026, une fois encore, que le Liban doit établir que son État est le véritable État, qu'il n'est pas l'État du Hezbollah, qui n'est lui-même qu'une brigade des Gardiens de la révolution iraniens, rien d'autre. Il est frappant de constater, dans la phase précédant les négociations de Washington, que le président du Parlement Nabih Berry n'a pas rencontré Simon Karam, chef de la délégation libanaise chargée de négocier avec Israël. Bien plus, aucune réunion n'a eu lieu au palais de Baabda entre le président de la République Joseph Aoun, le président du Parlement et le président du Conseil des ministres Nawaf Salam avant que Simon Karam ne prenne la direction de Washington. Une telle réunion s'imposait pourtant, en présence du négociateur libanais, afin d'attester que l'État libanais se tient à ses côtés et de lui permettre de dire qu'il représente cet État dans toutes ses composantes — les chrétiens, les sunnites, les druzes et les chiites aussi. Concrètement, cela signifie que le Liban s'est présenté sans être capable d'assurer un soutien plein et entier à sa délégation, qui a pourtant négocié avec les Israéliens à Washington sous parrainage américain. Le Liban a néanmoins choisi, avec un certain courage, de négocier avec Israël, alors même que l'État hébreu poursuit sa guerre contre ce petit pays dont le destin demeure entre les mains de la République islamique gouvernée par les Gardiens de la révolution. La délégation libanaise qui négociait avec les Israéliens devait répondre à une seule et unique question : le Liban est-il prêt à payer le prix de sa défaite, oui ou non ? Pour y répondre, il fallait d'abord commencer par reconnaître la défaite elle-même. Rien ne témoigne mieux de l'ampleur de cette défaite que le contrôle exercé par Israël sur 68 villages et villes du Sud qu'il s'emploie à détruire, auquel s'ajoute le déplacement d'un million deux cent mille citoyens chiites du Liban-Sud. Cette question est au cœur même de ce que traverse le Liban, qui ne peut continuer à porter le poids d'une bombe à retardement : d'un côté ce nombre considérable de villages occupés et détruits, de l'autre cette masse de déplacés. En termes de chiffres, en termes du nombre de villages et de villes sous contrôle israélien, Bint Jbeil incluse, qui possède une symbolique particulière, le Liban n'a d'autre choix que d'assimiler la situation née de la perte de deux guerres contre Israël. Le paradoxe veut qu'au fond, le Liban n'avait aucun lien originel avec l'une ou l'autre de ces guerres. Toutes deux, la « guerre d'appui à Gaza » de 2023 et la « guerre d'appui à l'Iran » consécutive à l'assassinat du « Guide suprême » Ali Khamenei le 28 février 2026, s'inscrivaient dans le projet expansionniste iranien, qui n'a jamais vu dans le Liban qu'une simple carte à brandir par Téhéran. Le Liban est-il prêt à payer le prix de deux guerres qui lui ont été imposées de force et dont il est sorti écrasé ? On ne peut esquiver cette question, qui s'impose d'elle-même si le Liban entend éviter de nouvelles destructions et de nouveaux déplacements, et s'il refuse réellement le retour de l'occupation israélienne. Car ce que le Liban doit finalement admettre, c'est qu'Israël n'est pas une organisation caritative. Le Liban avait besoin d'un consensus national pour répondre à cette question. Cela signifie, tout simplement, que Simon Karam ne pouvait pas partir à Washington chercher à mettre fin à l'occupation israélienne renouvelée sans un tel consensus, qui engloberait naturellement Nabih Berry, lequel semble avoir préféré, plutôt que les négociations directes, fournir au Hezbollah la couverture qu'il lui réclame, le Hezbollah qui se trouve lui-même sous la domination totale des Gardiens de la révolution iraniens. Israël poursuivra ses agressions contre le Liban tant que les armes du Hezbollah seront présentes, et le Liban devra continuer à réfléchir aux moyens de s'en débarrasser, jusqu'au jour où il se posera à lui-même une question d'une simplicité absolue : quel est le prix du retrait israélien et du retour des habitants dans leurs villages et villes du Sud, ou ce qu'il en reste ? Une fois ce prix connu, il faudra un front uni, plutôt que de faire reposer sur les seules épaules du président de la République et du gouvernement représenté par Nawaf Salam l'entier fardeau des négociations. En définitive, que veut le Liban ? Veut-il récupérer son territoire, au motif que la restauration de sa souveraineté territoriale constitue pour lui la priorité des priorités… ou préfère-t-il demeurer un « terrain » iranien, c'est-à-dire l'otage des Gardiens de la révolution ?

En Syrie, toute justice sélective est justice émasculée!

La marche au supplice avait été filmée : ce n’est pas tous les jours que l’on massacre 288 civils dont 12 enfants ! La scène s’était déroulée dans la banlieue sud de Damas et « dans les règles ». Nous sommes en 2013 au lieu-dit Tadamon. Plus de 24 vidéos avaient saisi des spectacles glaçants d’effroi, dont le suivant : des miliciens pro-gouvernementaux conduisent des civils aux yeux bandés et aux mains attachées dans le dos jusqu’au bord d’une tranchée ; ils les y précipitent avant de tirer dans le tas pour les abattre. Les corps, nous rapporte-t-on, sont ensuite brûlés puis ensevelis à l’aide d’un bulldozer pour ne pas laisser de trace. Comble d’abomination, ces « exploits » de la dynastie el-Assad sont filmés dans le détail par le soin des bourreaux. Or, par un concours de circonstances, cette vidéo incriminante allait faire le tour des réseaux sociaux à partir de 2022 et devenir emblématique de la férocité du régime. Une pièce à conviction qui nous montre le dénommé Amjad Youssef, vedette principale de ce film d’horreur, dispensant la mort en toute quiétude ! Justice sélective n’est pas justice pour tous! Ce sous-fifre syrien, ce non-gradé, avait été alpagué à la fin du mois d’avril dernier par les autorités syriennes et l’on imagine la liesse qui a saisi les proches des victimes et la population en général à l’annonce de sa capture. Seulement voilà, en passant une seconde fois à l’écran, lors d’une émission diffusée par le ministère syrien de l’Intérieur, il fit des aveux pour le moins étonnants : il prit tout sur lui et prétendit avoir agi seul, alors qu’on s’attendait à ce qu’il incriminât ses supérieurs hiérarchiques pour se tirer d’affaire. Il était désormais clair, aux yeux de tous, qu’il s’agissait là d’une confession forcée pour couvrir et disculper certains caciques du régime déchu qui auraient retourné leur veste. Et le public de se demander si le gouvernement en place n’avait pas conclu d’inavouables accords avec ces renégats dont les noms circulent déjà sous le manteau. On a laissé entendre que ce fut probablement pour des raisons de sécurité et pour assurer la. stabilité et l’apaisement dans certaines régions du pays ! Mais ce n’est pas tout. En effet, de méchantes langues ont insinué que des dessous-de-table avaient été versés aux responsables de l’appareil sécuritaire (1). Ce qui fit dire à un chercheur du « Centre d’Études sur les Conflits » de l’Université d’Utrecht : « Nous sommes passés d’une justice transitionnelle à une justice sélective et de façade » (2). En effet, la focalisation de la justice sur certains coupables, plutôt que sur d’autres, n’est pas de nature à en assurer la transparence. De son propre chef? En ce début du mois de mai, un autre triste sire, mais un général cette fois, a être arrêté : Khardal Dayoub s’était impliqué en août 2013 dans l’attaque aux armes chimiques de la Ghouta orientale. Bilan de l’opération : environ 1500 victimes dont plus de 400 enfants. Qui ne se souvient du spectacle des cadavres, l’écume aux lèvres ? Alors, plus que jamais, une reddition de comptes s’impose : le peuple syrien a le droit à la vérité. Et, qu’on ne vienne pas nous dire à la Télé nationale que ce général, mal inspiré, a agi de son propre chef ! 1-Michael Safi & Melvyn Ingleby, “Syria arrests suspected leader of Tadamon massacre”, The Guardian, April 24, 2026. 2--Melvyn Ingleby & William Christou, “Security or justice? Syria faces post-Assad reckoning after string of arrests”, The Guardian, May 4, 2026.