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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
L'Essentiel de la semaine
Portrait de l'auteur
Par LevantTime .
Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
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Liban en mutations: l'État contre les axes

L’ensemble de la région se trouve aujourd’hui devant de grandes mutations qui redessinent les équilibres et les équations politiques et militaires. La guerre qui a éclaté entre l’Amérique et Israël d’une part, et l’Iran et le Hezbolla de l’autre, ne saurait se réduire à un affrontement passager ou à une joute limitée, mais constitue un événement charnière dont les répercussions profondes se feront sentir sur l’ensemble des États, et singulièrement sur le Liban, qui se retrouve une fois de plus au cœur de la tempête. L’expérience a maintes fois démontré que les grandes guerres ne s’arrêtent pas aux frontières des États belligérants et que leurs conséquences se propagent jusqu’aux entités fragiles et déchirées, jusqu’aux États incapables d’asseoir leur souveraineté et de concentrer leur pouvoir de décision au sein de leurs institutions légitimes. C’est pourquoi maintenir le Liban arrimé à des axes régionaux et le laisser demeurer une arène ouverte aux conflits d’autrui place les Libanais devant des dangers existentiels qu’il serait imprudent de sous-estimer. Le monde suit aujourd’hui avec attention les négociations américano-iraniennes et les reconfigurations politiques, sécuritaires et militaires qu’elles pourraient engendrer. Mais le véritable danger tient à ce que le Liban figure parmi les pays les plus exposés à en payer le prix, en raison de la persistance d’armes qui échappent à l’autorité de l’État, et de l’acharnement de certaines forces à maintenir le pays dans l’orbite d’un projet régional qui transcende les intérêts des Libanais, leur patrie et leur État. La région est bel et bien entrée dans une nouvelle phase, où se redéfinissent les notions de guerre et de paix, où se tracent de nouvelles frontières d’influence et où se redistribuent les rôles des États et des groupes armés. Dans ce contexte, il apparaît clairement que tout cesséz-le-feu entre les États-Unis et l’Iran ne saurait se réduire à un détail conjoncturel, mais constituerait le prélude d’une nouvelle phase politique dont les effets se répercuteraient inévitablement sur toutes les scènes régionales, au premier rang desquelles le Liban. Car il appartient à l’Amérique d’imposer à l’Iran le démantèlement de ses bras armés et la cessation de tout acheminement d’armes et de fonds vers quelque faction que ce soit dans la région, et tout particulièrement vers le Hezbolla. Parier sur la pérennité du statu quo, ou sur la possibilité pour le Liban de demeurer à l’écart des transformations à venir, serait un pari à la fois erroné et dangereux. La communauté internationale et les États arabes sont désormais de plus en plus convaincus que la stabilité régionale ne saurait se réaliser dans un contexte où persistent des États incapables de maîtriser leurs décisions souveraines, ni tant que perdure le phénomène des armées parallèles et des organisations armées opérant en dehors de toute légalité. Le discours récent du président de la République a constitué un moment remarquable dans son approche des questions de la négociation directe et de la guerre et de la paix, lorsqu’il a affirmé avec clarté que toute décision de cesséz-le-feu est une décision souveraine qui appartient à l’État libanais seul, et non à quelque autre instance que ce soit. Il a réaffirmé également en des termes qui n’admettent aucune ambiguïté que nul n’a le droit de parler au nom du Liban sinon l’État libanais et ses institutions constitutionnelles. Cette position exprime l’essence même de l’idée d’État et les principes les plus élémentaires de la souveraineté nationale. Car le Liban ne peut perdurer en tant qu’État si la décision de la guerre et de la paix demeure en dehors de ses institutions légitimes, ni si certaines forces persistent à se présenter comme l’autorité de fait, au-dessus de l’État, au-dessus de la Constitution et au-dessus de la volonté des Libanais. Il est regrettable que certains continuent de traiter le Liban comme une arène ouverte au service de projets régionaux, alors que ce dont le pays a besoin aujourd’hui est de renouer avec le principe d’un État unique, d’une autorité unique et d’une décision unique. Car le Liban ne se protège pas par des slogans, ni par des surenchères, ni par des discours d’accusation et d’incitation, mais par l’avènement d’un État réel, capable de protéger ses frontières, son peuple et ses intérêts nationaux. Il est désormais évident que toute nouvelle aventure militaire ne serait payée que par les Libanais, et que tout arrimage du destin du Liban à l’affrontement irano-israélien (via le Hezbolla) conduirait inexorablement le pays vers un surcroît d’isolement, d’effondrement et de destruction. De même, tout accord ou arrangement régional et international à venir imposera des réalités nouvelles à la région, et le Liban sera incapable de se protéger ou de défendre ses intérêts tant qu’il demeurera dans l’incapacité de bâtir un État véritable, seul titulaire du droit d’user de la force, du monopole des armes et du pouvoir de décider de la guerre et de la paix. L’État libanais se trouve aujourd’hui devant une épreuve historique : soit il recouvre pleinement son rôle de référence unique pour l’ensemble des Libanais, soit le Liban demeure une arène profanée dont le peuple paie le prix des conflits d’autrui. La phase à venir exige le plus haut degré de responsabilité nationale, car la région se transforme à vive allure et les règlements à venir imposeront des équations nouvelles. C’est pourquoi le salut du Liban commence par un retour à la Constitution, à la logique de l’État, au respect de la légalité libanaise et internationale, et par la construction d’un État véritablement capable de protéger son peuple, son territoire et sa souveraineté. Les Libanais méritent un État qui les protège et non un État dont le territoire est instrumentalisé pour régler des comptes. Ils méritent un avenir fondé sur la stabilité, la souveraineté et la prospérité, et non sur des guerres perpétuelles, des divisions et la dépendance à l’égard de l’extérieur. En cette heure charnière, l’attachement à l’État cesse d’être un simple choix politique pour devenir la condition même de la survie du Liban. La protection du Liban commence avant tout par son désengagement des axes de conflit, par la réaffirmation de son identité arabe, par la consécration de sa neutralité à l’égard des guerres d’autrui, et par l’établissement de l’autorité exclusive de l’État sur l’ensemble du territoire libanais.

Supercherie et poudre aux yeux…
Par
Michel Touma
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«Même si un accord préliminaire est conclu, cela ne changera pas la vision que l’Iran se fait de l’Amérique»… En peu de mots, l’agence iranienne Tasnim , qui reflète les positions des Gardiens de la révolution islamique, a évoqué de manière indirecte la source du mal qui sous-tend la crise existentielle qui déstabilise les pays du Levant et menace certains États du Golfe depuis des décennies. Cette petite phrase illustre en effet un grave problème de fond: la dimension idéologique divine qui dicte la ligne de conduite du régime des mollahs et qui est constamment occultée, ou parfois méconnue, par certains dirigeants occidentaux. Dans la pratique, le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères a parfaitement mis en évidence, en ce début de semaine, l’une des manifestations de ce problème de fond, en l’occurrence la stratégie qui consiste à tergiverser, louvoyer, gagner du temps afin de permettre à la République islamique de se doter des instruments stratégiques militaires, sécuritaires, politiques, institutionnelles, économiques et financiers lui permettant de bien préparer sa bataille contre les puissances occidentales. Plus d’un responsable du pouvoir en place à Téhéran a ainsi souligné ces dernières semaines que le régime se préparait depuis plus d’une quinzaine d’années à cette guerre contre les États-Unis et Israël. L’on comprend mieux de ce fait la position affichée par le porte-parole de la diplomatie iranienne qui a souligné, lundi 25 mai, sans ambages: «Nous négocions pour mettre un terme à la guerre et nous ne discutons pas actuellement des questions nucléaires (…); l’Iran se réserve le droit de choisir le timing de sa réponse à ‘l’ennemi’. » Tout est dit… Cette précision, particulièrement explicite, nous ramène à ce que le président Donald Trump avait souligné, fort à propos, il y a quelques jours: «Depuis 47 ans (depuis la conquête du pouvoir par Khomeyni, en 1979), le régime iranien nous mène en bateau, il nous fait attendre, tue nos hommes (…), réprime brutalement les soulèvements populaires (…).» Il ne s’agit là, nullement, d’un procès d’intention. Le dossier du nucléaire et de l’enrichissement de l’uranium est soulevé par la communauté internationale, et non pas seulement par les États-Unis, depuis le début des années 2000. Le 31 juillet 2006, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté la résolution 1696 «exigeant la suspension immédiate de l’enrichissement de l’uranium». Le vote de cette résolution s’est fait avec l’aval (sans le veto) de la Russie et de la Chine. Le régime iranien n’a, évidemment, nullement tenu compte de la mise en demeure de l’ONU, de sorte que le 23 décembre 2006 le Conseil de sécurité adoptait la résolution 1737 imposant une première série de sanctions à la République islamique. En vain… Le Conseil de sécurité adoptait de ce fait (toujours sans le veto de la Russie et de la Chine) trois autres résolutions successives imposant à l’Iran des sanctions de plus en plus sévères: les résolutions 1747 du 24 mars 2007; 1803 du 3 mars 2008; 1929 du 9 juin 2010. Près de vingt ans plus tard, nous en sommes au même point et aujourd’hui, le porte-parole iranien des AE nous informe que les «pourparlers» sur ce même dossier nucléaire, discuté depuis 2006, et même avant, doivent être ajournés, la priorité devant être accordée à l’arrêt des hostilités… Cette stratégie de louvoiement ne devrait pas surprendre, d’autant qu’elle a constamment été accompagnée, au fil des ans, d’une attitude belliqueuse permanente à l’égard de plusieurs pays arabes et occidentaux, plus particulièrement les États-Unis, comme l’illustrent les nombreuses actions terroristes commanditées par ce régime, à commencer par l’occupation et la prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran pendant 444 jours, en 1979. Une longue série d’actes hostiles a suivi depuis le début des années 1980: l’attaque au camion piégé qui a détruit le bâtiment de l’ambassade américaine à Aïn Mreissé, en avril 1983; le double attentat meurtrier d’octobre 1983, à Beyrouth, contre le quartier général des Marines US et contre le cantonnement des parachutistes français de la Force multinationale; l’attentat contre le centre juif à Buenos Aires en juillet 1994; l’implantation de cellules subversives à Chypre, en Bulgarie, en Allemagne, au Royaume Uni, au Koweït, à Bahreïn, aux Émirats, en Syrie… Il ne s’agit là que de quelques exemples, auxquels s’ajoutent évidemment l’assassinat de Rafic Hariri, les assassinats politiques lors de la Révolution du Cèdre, les guerres imposées au Liban et, surtout, la répression sauvage des mouvements de contestation menés par le peuple iranien. Un tel comportement, qui s’étend dans la durée, qui ne tient compte ni de l’espace ni du temps, obéit à une logique bien particulière: celle de l’idéologie divine, de la mission messianique dont se croient doter les Gardiens de la révolution. C’est cette dimension messianique en tous points irrationnelle qui est malencontreusement occultée par certains dirigeants et qui fait que toute recherche d’une issue à la crise actuelle sur base d’une approche purement cartésienne, faussement «diplomatique», ne tenant compte que d’intérêts économiques conjoncturels ou de réflexes nationaux réducteurs, ne fera qu’ajourner le problème et semer les germes d’une nouvelle guerre, d’une nouvelle crise existentielle, plus grave que les précédentes. Négocier une «solution» avec une faction dont le comportement idéologique «divin» est fondé sur la déraison, dont l’action continue ne s’encombre en aucune façon de considérations morales, éthiques, ou humanitaires, constitue une vaste supercherie, une approche fondamentalement trompeuse. Dans ce genre de situation, il devient impératif de s’attaquer à la source du mal, d’en arracher radicalement les profondes racines. Toute autre issue à la crise reviendrait à jeter dangereusement de la poudre aux yeux…

Leur indépendance... et notre Nakba
Par
Hisham Dibsi
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C’est comme aujourd’hui, en 1948, qu’advint ce à quoi nous avons donné le nom de Nakba… Puis survint un temps où la Palestine ne devint plus qu'un disque usé tournant en boucle dans les cafés de trottoir arabes… Puis un autre temps où la Palestine redevint l'intonation d'un peuple qui avait recouvré sa voix, se redécouvrant une force insoupçonnée… Puis un moment où la cause palestinienne se fit tache d'huile s'étendant sur les eaux, le puits béant dont on avait vidé la substance et autour duquel s'entassaient tous les seaux dans une bousculade et une cohue sans fin… Puis vint un moment où l'on trembla pour le corps palestinien d'un nouvel errement, plus effroyable encore que le premier, car la mère palestinienne était devenue semblable à une chatte déplaçant ses petits d'un lieu vers nulle part… Les temps se succédèrent et se fondirent les uns dans les autres… jusqu'à ce que la Palestine apparût enfin sur sa propre terre comme une composition épique…… mais un solo joué à même la chair vive!! C'est en ces formules d'exception que Mohammad Hussein Chamseddine résuma sa définition et son approche de la commémoration du Jour de la Nakba, lors d'une conférence tenue à Beyrouth sous le titre «De la Nakba à l'État», en 2003, à l'heure même où l'Intifada s'ouvrait sur des perspectives contradictoires, tiraillées entre les tenants de la lutte pacifique et les partisans d'un retour à la violence des armes. L'alternative s'imposait entre la stratégie d'un règlement historique avec l'État d'Israël et le triomphe des projets de violence et de libération intégrale, de la mer au fleuve, avec pour étendard l'abolition des accords d'Oslo, mot d'ordre si cher au cœur de l'axe de la résistance et de son fer de lance, le mouvement Hamas. Plus de deux décennies ont passé pour que revienne, une fois encore, la commémoration de leur indépendance et de notre Nakba, tandis que le monde assiste à une démence sans équivalent qui enveloppe le corps palestinien dans sa propre patrie et dans quelques-uns des camps de la diaspora, en Syrie et au Liban. Et l'opacité du moment international et régional, ouvert sur des perspectives qui ne sont peut-être pas à la mesure de ce à quoi aspire le peuple palestinien pour que sa Nakba se mue en jour d'indépendance, ne cesse de s'épaissir. La folie de la danse La folie de la danse qui sourd de la graine de l'amour vous place en face de ce Zorba du deuil et de la tendresse, tandis que la folie de la danse qui éclate de la graine de la haine, c'est avec Ben Gvir et ses semblables au sein du gouvernement israélien actuel qu'elle se donne à voir. Du temps du ministre des Affaires étrangères Abba Eban, un journaliste lui avait demandé comment ils pouvaient se targuer d'être un État sioniste moderne et démocratique alors que la Knesset voyait passer des rabbins venus d'un âge révolu. Abba Eban avait souri et répondu qu'ils déposaient leur manteau sur le seuil de la Knesset avant d'aller y débattre des politiques de l'État. Mais aujourd'hui, avec Netanyahu et ses comparses dits «laïcs», c'est le manteau religieux qu'ils revêtent pour y pénétrer. La folie de la danse que Ben Gvir pratique avec les «jeunes des collines» à l'intérieur de la mosquée Al-Aqsa et sur la tête même des personnes que la marine israélienne a enlevées au large de Chypre n'a pas encore atteint son terme, car ce qui est poursuivi déborde de loin ce qui s'est accompli depuis l'opération du 7 octobre et la guerre d'extermination. La folie de la danse sur la graine de la haine est l'expression gestuelle d'un délire de grandeur qui accompagne invariablement quiconque se prétend investi par «Dieu», le «Seigneur» ou «Yahvé» de la mission de conduire les peuples sur la terre ferme, sur les mers et dans les cieux. Quand le ministre des Finances Smotrich se fait gloire de ses accomplissements en déclarant qu'au cours de son mandat il a conduit en silence la révolution du changement radical en Cisjordanie et qu'ils y ont édifié cent colonies… dans le berceau de leur éternelle patrie biblique (selon la correspondante Hagit Rozinam pour le site Ba'shevaa, presse du 21/5), la coopération entre Smotrich et la ministre des Colonies Orit Strock a formé ce qu'elle nomme un « mouvement de tenaille » dont l'ambition est de détruire «l'Autorité palestinienne» par l'étranglement économique, d'élargir le périmètre de la mainmise coloniale directe… d'interdire aux travailleurs l'accès au marché du travail israélien et de bâtir une continuité géographique des colonies entre Jérusalem et Hébron . Ce type de gouvernements extrémistes se soucie fort peu des rapports que les institutions internationales élèvent pour documenter, chiffres irréfutables à l'appui, que l'armée israélienne a tué des milliers d'enfants , témoignage retenu par la Cour internationale de Justice et sur lequel ont été fondés les arrêts qui frappent d'infamie cette bande criminelle. Pas davantage n'ont-ils prêté attention au conseil que Henry Kissinger avait prodigué à Rabin au temps de l'Intifada des pierres, alors que celui-ci broyait les os des jeunes Palestiniens: fais ce que tu veux des Palestiniens, mais derrière les caméras, non devant . Le délire de grandeur de ces ministres a atteint un degré tel qu'ils s'arrogent le droit de danser sur les corps des vivants et des morts, sur les places publiques, dans ce qui ressemble à un rituel sanglant et ténébreux célébré à la face du soleil. Ainsi le Jour de l'indépendance israélienne, le 15 mai de chaque année, s'est-il mué en occasion de laisser libre cours au refoulé sans la moindre retenue, dès lors que la puissance destructrice de l'État d'Israël a atteint une cime qui lui permet d'effacer l'Autre palestinien et de proclamer sans détour le programme destiné à parvenir à cette fin. Cette année cependant, ce rituel festif a su innover, les colons des «jeunes des collines» ayant pris pour cibles les écoles d'enfants, une fois épuisé le répertoire des objectifs «bédouins» et «paysans». Se figurent-ils peut-être en mesure d'occuper l'avenir des enfants et d'en interdire l'avènement. C'est un même jour partagé avec ceux que nous appelons nos cousins, le 15 mai de chaque année, qui est pour eux le jour de l'indépendance et pour nous celui de la Nakba. C'est là, peut-être, que résident le secret du délire de grandeur, le secret de la danse violente et le secret de la haine, car l'Autre terrassé par la Nakba continue de vivre ! Ce fait met au jour une équation redoutable entre le fort et le faible, qu'on voit à l'œuvre dès lors que le faible persiste à vivre sous le signe de la Nakba et rappelle au fort que son indépendance demeure inachevée, équation secrète dont seul le fort capable de se guérir lui-même peut se hasarder à confesser l'existence. Notre Nakba continuera ainsi à miner leur indépendance et à transformer la célébration en dérivatif destiné à dissimuler la conscience d'un manque et d'une incomplétude, corrompant la fête jusqu'en ses fondements, car aucune issue n'est pensable sans transcender le trop-plein de puissance et se résoudre à la réconciliation historique entre deux peuples habitant une même terre, dotés de droits égaux. Deux murs Il ne s'agit pas ici du mur de séparation qui a encerclé la Cisjordanie, isolé les colonies et englouti 10 % de sa superficie, soit quelque 560 kilomètres des meilleures terres agricoles, avec leurs sources d'eau et leurs voies de contrôle stratégique global. Il ne s'agit pas davantage du mur dit «Ceinture de Jérusalem», qui isole villages et bourgades des quartiers de Jérusalem-Est et pénètre, au sens propre du terme, fermes, maisons et propriétés privées, s'étendant sur quelque 180 kilomètres, car ces deux murs appartiennent désormais au passé et ont fait l'objet d'un avis de la Cour internationale de Justice concluant que leur édification enfreint le droit international. Les deux murs dont il est question ici sont ceux que le gouvernement israélien entend ériger en s'emparant de la zone connue sous le nom de E1 (East 1), à l'est de la ville arabe de Jérusalem, territoire historique des tribus bédouines d'une superficie de 12 kilomètres carrés, où se trouvent des communautés établies sur le mont Baba et qui sépare la colonie d'Adoumim de la ville de Jérusalem. Cette zone, les consuls des États européens accompagnés de leur homologue américain n'ont cessé de la visiter afin d'empêcher Israël de s'en emparer, non par amour des tribus bédouines, mais parce qu'elle séparerait définitivement le nord de la Cisjordanie de son sud, et Jérusalem-Est de la vallée du Jourdain, c'est-à-dire de la frontière palestino-jordanienne, transformant ainsi la Cisjordanie en cantons isolés, si le premier mur colonial venait à être construit de Jérusalem à la vallée du Jourdain sur quelque 35 kilomètres, en reliant les blocs de colonies et en obturant tout espace entre elles, faisant de la ville de Jérusalem une cité parvenant aux frontières de la Jordanie. Quant au second mur, c'est celui qui relierait par des colonies Jérusalem à la ville d'Hébron, à quelque 40 kilomètres au sud, où quiconque prend un bus palestinien constate que l'accès à l'autoroute réservée aux colons est interdit aux populations autochtones, contraintes d'emprunter de vieilles routes sinueuses atteignant jusqu'à 70 kilomètres, afin de garantir la commodité des colons d'Hébron et la rapidité de leur accès à la capitale. Cette zone E1 constitue le pivot qui assure la continuité du premier mur colonial vers la vallée du Jourdain et du second vers la ville d'Hébron, et c'est précisément de cela que Smotrich se vante sous ce qu'il a appelé le plan de changement radical, élaboré de concert avec Netanyahu. Jusqu'à présent, toutefois, cette zone demeure silencieuse et les bulldozers ne se sont pas encore mis en branle ; les efforts que déploie l'Autorité nationale auprès de Washington et des États qui exercent une influence sur le gouvernement israélien retardent leur mobilisation, de même que les dissensions survenues au sein du gouvernement, lesquelles ont conduit à envisager de nouvelles élections parlementaires anticipées, ouvrant ainsi un délai propice à la prévention de ce projet. Il reste que pour les gouvernements israéliens, suspendre l'exécution ne signifie qu'attendre un moment plus propice, rien de plus. C'est ainsi que les choses se passent là-bas. Les oubliés L'envoyé spécial du Conseil de paix Nikolaï Mladenov a sommé le mouvement Hamas de remettre ses armes afin de pouvoir procéder à l'application du deuxième volet du plan Trump, mais la direction du Hamas a repoussé cette injonction au motif que le nœud du problème ne résidait pas dans les armes, mais dans le retrait de l'armée israélienne de l'ensemble de la bande de Gaza. De son côté, le gouvernement Nétanyahou s'est cramponné à la demande de Mladenov, poursuivant sa politique de blocus et interdisant l'accès des camions à Gaza, tout en bloquant les autorisations de passage aux membres de la commission administrative dans la Bande. Pris entre l'intransigeance d'Israël et l'obstruction du Hamas, le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme Volker Türk a consigné dans son nouveau rapport, publié par la presse le 19 du mois courant, que les actes accomplis par Israël depuis le déclenchement de la guerre le 7 octobre constituent une violation flagrante du droit international et s'apparentent à des crimes de guerre et à des crimes contre l'humanité . Türk a en outre enjoint à Israël de veiller à ce que ses soldats ne commettent aucun acte de génocide, et de prendre toutes les mesures qui s'imposent pour prévenir toute incitation au génocide et en garantir la répression . De quoi plonger le plan Trump dans une paralysie sur la question des armes, qui bloque l'ensemble des autres pistes, seuls 80 camions étant admis sur les 500 prévus. Dans ce tableau, tandis que les habitants agonisent là-bas d'une famine lente et d'une mort clinique, Mladenov n'a pas adressé au président américain Trump la question qui s'imposait, lui qui a laissé le Hamas s'arc-bouter sur ses armes et a conclu avec ses dirigeants, par l'entremise de ses médiateurs et de ses services de sécurité, des arrangements autorisant le mouvement à continuer de gouverner la partie occidentale de la Bande jusqu'à nouvel ordre, en lien avec les questions de constitution et de financement d'une force internationale. C'est ainsi que le peuple oublié paie, de sa chair, le prix de marchandages inavoués, dont la seule expression publique demeure cette formule indirecte du président Trump laissant entendre qu'il n'est nullement pressé de désarmer le Hamas. Il eût mieux convenu à M. Nikolaï Mladenov de dire la vérité aux oubliés.

Mot d’ordre de Netanyahu à l’armée: «Écrasez» le Hezb

On est bien loin, en ce lundi 25 mai, de l’enthousiasme affiché samedi quant à un très proche déblocage régional, par le biais d’une déclaration d’intentions irano-américaine qui donnerait le coup d’envoi à un second round de négociations entre Washington et Téhéran. Certes, les tractations se sont accélérées et les différents acteurs impliqués dans la médiation évoquent des progrès. Mais ne dit-on pas que le diable réside dans les détails? Apparemment, les détails à régler restent nombreux puisqu’en ce lundi, on en est toujours à avancer qu’un accord pourrait être conclu «dans les jours à venir». Samedi, Washington et Téhéran le présentaient comme étant presqu’imminent. Mais l’optimisme, du moins en apparence, reste de mise – prudemment – puisque Téhéran a officiellement reconnu par la voix du porte-parole de son ministère des Affaires étrangères qu’il a été possible de trouver «des conclusions à une grande partie des questions sous examen». Qui ne sont cependant pas les plus importantes. Car, aux dernières nouvelles, le blocage porte sur le dossier des avoirs iraniens gelés et sur celui du nucléaire. En l’occurrence, l’essentiel! À Doha, le président du Parlement iranien et négociateur en chef aux pourparlers d’Islamabad, Mohammad-Bagher Qalibaf, ainsi que le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, ont eu des discussions lundi avec le Premier ministre qatari, Mohammad Ben Abdel Rahman al-Thani, au sujet des solutions possibles à ces deux dossiers. Selon l’agence Reuters qui a rapporté l’information, les discussions ont également porté sur le sort du détroit d’Ormuz. Le gouverneur de la banque centrale en Iran s’est joint à la réunion pour le volet en rapport avec un éventuel dégel des avoirs iraniens à l’étranger, bloqués à cause des sanctions américaines. Pour Téhéran, en proie à des difficultés financières et économiques colossales, ce dossier est prioritaire. L’Iran veut qu’une partie de ces avoirs soit débloquée avant tout accord et réclame un mécanisme clair pour garantir la libération des autres fonds gelés, selon l’agence iranienne, Tasnim. Ce que Washington refuse jusque-là, un dégel des avoirs devant être le résultat d’un accord. Le Qatar est engagé, avec le Pakistan, l’Arabie saoudite, l’Égypte et la Turquie, dans la médiation en cours. Au terme de ses discussions, le Premier ministre qatari est entré en contact avec son homologue omanais pour discuter des moyens de soutenir les efforts de conciliation, notamment dans le but de réduire les risques d’escalade dans la région. Une initiative qui s’expliquerait peut-être par le fait que Téhéran est en pourparlers avec Mascate au sujet d’une éventuelle coordination pour l’imposition d’un droit de péage sur Ormuz. L’Iran reste attaché à cette mesure, a réaffirmé lundi Ghalibaf, en la présentant comme «des frais d’entretien de la navigation». Mais elle est toujours rejetée par les États-Unis et les pays dont les pétroliers et les cargos traversent cette voie de passage maritime qui relève du droit international. Est-ce à dire qu’il y a encore du chemin à faire avant d’arriver à un possible compromis? Sans doute, car s’il donne des signes d’ouverture, Téhéran évite toujours d’apparaître comme cédant à la pression américaine et veut maintenir une marge de négociation sur le nucléaire et les sanctions, comme le montrent les propos de Ghalibaf ou encore ceux du secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, Mohammad Bagher Zolghadr. Ce dernier a assuré lundi que «Téhéran ne reculera pas, comme l’a montré le terrain et le processus diplomatique». Trump tempère Côté américain, après les critiques qui ont accueilli sa déclaration tonitruante de samedi sur «un très prochain deal» jugé trop souple par plusieurs sénateurs républicains, le président Donald Trump, a tempéré ses propos. Lundi, il a lancé sur son réseau, Truth Social: «L’accord sera excellent et significatif, sinon il n’y aura pas d’accord.» Donald Trump a insisté sur le fait qu’un éventuel document signé «ne ressemblera pas à l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien», conclu en 2015 sous le mandat de Barack Obama. Il a de nouveau brandi la menace de frappes en cas d’échec des médiations, alors que des informations de presse faisaient état d’une activité paramilitaire américaine dans le périmètre du détroit d’Ormuz. Donald Trump a par ailleurs interpellé les pays arabes engagés dans les médiations, en assurant qu’en cas de deal, ils doivent adhérer aux accords d’Abraham. Liban et ras-le-bol israélien Reste le Liban que Téhéran veut inclure dans un accord avec les États-Unis. Pour Israël, une telle option est hors de question, ce que Donald Trump semble admettre d’autant que le problème du Hezbollah devrait être réglé dans le cadre des pourparlers directs entre Beyrouth et Tel Aviv. Une réunion, dans le cadre d’un «processus sécuritaire», est prévue le 29 mai au Pentagone. Selon divers médias israéliens, Tel Aviv semble enclin à élargir le champ de ses attaques au Liban, pour en finir avec la menace des drones du Hezb. Le site Axios a, pour sa part, indiqué que l’administration Trump soutiendrait une opération militaire d’envergure contre le parti chiite. En fin de soirée, lundi, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, a indiqué qu’il avait donné l’ordre à l’armée d’«écraser» le Hezbollah. Lundi, l’armée israélienne a intensifié ses frappes au Liban-Sud, visant notamment plusieurs quartiers de la ville de Tyr, fief du président de la Chambre et chef du mouvement Amal, Nabih Berry, le camp palestinien adjacent de Rachidiyé, et la région de Nabatiyeh . Dans le même temps, le Hezbollah multipliait ses attaques aux drones explosifs contre des militaires israéliens en poste au Liban-Sud. Un soldat a été tué et plusieurs autres ont été blessés, selon l’armée israélienne dont le chef d’état-major, Eyal Zamir, a plaidé pour une riposte musclée. Pour lui, Tel Aviv devrait mener des frappes directes contre des bâtiments dans la banlieue sud en représailles. Une idée reprise par le ministre des Finances Bezalel Smotrich, alors que son collègue de la sécurité nationale Itamar Ben Gvir, appelait à «revenir à une guerre intensive», et à «prendre le contrôle» du secteur s’étendant jusqu’au fleuve de Zahrani, situé au nord du Litani. Dans les faits, tard dans la soirée de lundi, toutes les informations en provenance de Tel-Aviv faisaient état d’une escalade imminente et fulgurante contre le Hezbollah, avec l’appui explicite de Washington.

Une victoire tactique dans un vide stratégique
Par
Rayyan Al-Basseer
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Le compte rendu du CENTCOM sur la guerre contre l'Iran est impressionnant. Ce sont ses silences qui seront déterminants. Le 14 mai 2026, le commandant du Commandement central américain a comparu devant la Commission des forces armées du Sénat pour décrire une guerre qui, selon ses propres mots, «a effacé quarante ans d'investissement militaire iranien» en trente-huit jours. Le bilan que l'amiral Charles Bradford Cooper II a dressé de l'opération Epic Fury est remarquable à plus d'un titre: 85 % de la base industrielle iranienne consacrée aux missiles balistiques, aux drones et à la défense navale endommagée ou détruite, 82 % de ses systèmes de défense aérienne neutralisés, plus de 90 % de son stock de mines navales éliminés, 161 navires coulés appartenant à seize classes différentes, 1 450 frappes sur des installations d'armement et 2 000 autres sur des nœuds de commandement et de contrôle. «L'Iran n'est plus en mesure de projeter sa puissance dans la région», a-t-il conclu. Sur le plan tactique, l'affirmation est défendable. Sur le plan stratégique, c'est un récit marqué par des omissions significatives. Le témoignage livre une autopsie précise de la défaite conventionnelle de l'Iran, mais s'étend beaucoup moins sur la boîte à outils asymétrique qui a alimenté l'expansion régionale de Téhéran pendant quatre décennies, et moins encore sur la façon dont Washington entend neutraliser l'influence déstabilisatrice de l'Iran au Moyen-Orient. Dans sa déclaration, Cooper reconnaît que nous devons nous attendre à ce que «l'Iran cherche à reconstituer ce qu'il peut, aussi vite qu'il le peut». L'histoire justifie cet avertissement. Au lendemain de la «guerre des douze jours» de juin 2025, des sources américaines et israéliennes avaient déjà estimé que la moitié de l'arsenal iranien de missiles surface-surface et les deux tiers de ses lanceurs avaient été détruits, tandis que des dommages critiques avaient été infligés à Natanz, Fordow et Isfahan. Dès février 2026, l'Iran était à nouveau capable de mener des attaques en vague, ce qui signifie qu'une grande partie de ce qui avait été comptabilisé comme «détruit» en 2025 avait été soit dissimulée à l'avance, soit reconstituée en moins de neuf mois. L'autosuffisance de l'Iran en matière de missiles repose sur la dispersion de la production vers des infrastructures cachées, et non sur les seuls stocks. Le chiffre de 85 % ne nous dit pas quelle part correspond à des capacités irremplaçables par opposition aux installations à double usage susceptibles d'être reconstituées. Des évaluations militaires israéliennes donnent à penser que l'Iran pourrait retrouver son rythme de production d'avant-guerre dans un délai de douze à vingt-quatre mois après l'arrêt des bombardements. Le manuel asymétrique, intact Si les dégâts conventionnels sont réversibles, le manuel asymétrique de l'Iran n'est pour ainsi dire pas entamé. Cooper affirme que «la chaîne d'approvisionnement de Téhéran vers les mandataires a été brisée», avant d'admettre aussitôt que l'Iran «conserve une capacité de nuisance à travers le harcèlement, des attaques de bas de gamme par drones et roquettes, et un soutien résiduel aux mandataires». Le Hezbollah est le cas test. En début d'année, des évaluations israéliennes plaçaient l'organisation à environ 15 % de son stock d'avant-guerre, qui comptait quelque 150 000 projectiles. Il a néanmoins repris ses tirs directs sur le nord d'Israël le 2 mars 2026, deux jours après les frappes américano-israéliennes conjointes contre l'Iran. En décembre 2025, le Comité de supervision de la cessation des hostilités présidé par les États-Unis, connu sous le nom de « le Mécanisme », avait jugé qu'environ 85 % des tâches de désarmement au sud du Litani étaient accomplies. Les événements depuis le 2 mars donnent à penser que le réarmement dépasse le rythme du désarmement. Le Hezbollah a redéployé plusieurs centaines d'opérateurs d'élite dans la zone en quelques jours, tandis que des missiles antichar, des MANPADS et des lance-roquettes avaient été prépositionnés dans des infrastructures civiles précisément en prévision d'une telle éventualité. À cela s'ajoute le recours croissant du Hezbollah aux drones à vue subjective, ces engins de petite taille qui volent à basse altitude, échappent aux radars et s'assemblent à partir de pièces commerciales pour quelques centaines à quelques milliers de dollars l'unité. Ces joyaux de la guerre moderne sont capables de neutraliser des blindés, de frapper des positions fortifiées et de prendre pour cible des soldats ou des civils à plusieurs kilomètres de distance. Les éliminer entièrement est pratiquement impossible. Un Hezbollah «détérioré» conserve la capacité d'une attrition continue à faible coût et représente une menace sécuritaire persistante pour le nord d'Israël. La même logique vaut pour l'Iran lui-même. Depuis mars 2026, Téhéran a lancé missiles et drones contre les infrastructures d'hydrocarbures dans l'ensemble du Conseil de coopération du Golfe et contre le trafic maritime commercial dans le détroit d'Ormuz. Y mettre fin exigerait une campagne soutenue et intégrée de coercition militaire et économique conduite par Washington avec des partenaires régionaux et extra-régionaux, une configuration à peine réalisable dans le contexte actuel. Il est frappant de constater que le cadrage politique s'est rétréci pour s'adapter aux réalités militaires. Jusqu'en 2025, les responsables américains identifiaient trois menaces iraniennes: le nucléaire, le balistique et les forces mandataires. L'Administration actuelle a réduit ses exigences envers Téhéran au programme nucléaire et à la réouverture du détroit d'Ormuz, un point de passage devenu point d'éclair à la suite de la guerre, et non en raison de ce qui l'a provoquée. Le CENTCOM préserve discrètement l'ancienne triade dans son témoignage. Cette divergence entre l'agenda des négociations à Islamabad et le tableau des menaces dressé par le commandant militaire constitue en soi une contradiction préoccupante. Les trois priorités déclarées du CENTCOM (défendre le territoire national, dissuader l'Iran, conserver l'avantage face à la Chine) s'articulent autour d'un partage du fardeau, à travers des instruments tels que la réforme des ventes militaires étrangères, le réseau de défense aérienne du Moyen-Orient (MEAD) et le travail anti-drone mené par les partenaires. La déclaration ne signale pas d'appétit pour une guerre de suivi. Elle signale une posture conçue pour absorber un affrontement long et de faible intensité. Les déclencheurs d'une réescalade sont identifiables (percée nucléaire, attaque contre des forces américaines, entrave au trafic maritime), mais aucun ne touche au comportement déstabilisateur régional de l'Iran, un silence qui accorde de facto à Téhéran une latitude continue à travers ses mandataires. Cela signifie que le fardeau d'affronter la capacité de nuisance de l'Iran incombe par défaut à Israël. Une doctrine pour ainsi dire identique est désormais appliquée par Israël à Gaza, dans le sud de la Syrie et dans le sud du Liban. Elle s'écarte des zones tampons sous administration israélienne qui ont échoué entre 1985 et 2000, mais maintient des zones de mise à mort dans les pays frontaliers, une liberté d'action militaire permanente dans l'ensemble de la région, ainsi que des frappes aériennes d'«élagage» indéfinies contre des cibles plus profondes en Iran ou chez ses hôtes mandataires. Le containment comme seul horizon L'autre grande hypothèse du CENTCOM est que le MEAD, opérationnalisé au cours d'Epic Fury, marque le début d'une architecture de sécurité régionale multilatérale intégrée et durable plutôt qu'une initiative ponctuelle en temps de guerre. Dans la déclaration du CENTCOM, les indicateurs de performance du MEAD étaient véritablement historiques, avec plus de 6 000 drones d'attaque et 1 500 missiles balistiques interceptés. Selon Cooper, il s'agirait du «plus grand parapluie de défense aérienne intégrée jamais déployé sur terre». Pourtant, chaque cadre de sécurité régionale antérieur s'est effondré pour les mêmes raisons structurelles, lesquelles n'ont pas été résolues: rivalités intra-CCG, orientations de politique étrangère divergentes et recalibrage des perceptions de la menace à la suite d'ouvertures diplomatiques envers Téhéran. À cela s'ajoute une érosion de la confiance dans la volonté américaine d'absorber les risques au nom de ses partenaires. L'étalon de mesure de 1990-1991 (une coalition de 35 États et un demi-million de soldats déployés en quelques mois après l'invasion du Koweït par l'Irak) n'est plus le point de référence dans les capitales du Golfe. Celles-ci regardent plutôt la réponse étouffée des États-Unis aux frappes de 2019 contre Saudi Aramco, l'abandon des partenaires kurdes, le retrait d'Afghanistan en 2021, et l'aveu du CENTCOM lui-même selon lequel «la plupart des pays ont refusé de participer à la réouverture du détroit d'Ormuz». Il en résulte une stratégie de couverture que le témoignage ne reconnaît pas. Plusieurs États du CCG ont constitué des partenariats globaux parallèles avec Pékin afin d'acquérir auprès de la Chine des missiles balistiques, des drones armés et des infrastructures de communication, ce qui impose des limites concrètes d'interopérabilité et de partage du renseignement au MEAD lui-même. Les États-Unis et Israël ont démontré leur capacité à démanteler une grande partie de l'appareil militaire conventionnel iranien avec une rapidité et une coordination remarquables. Le succès même de cette opération met en lumière les limites du recours à la force contre un adversaire dont la puissance n'a jamais reposé sur la parité technologique ou de puissance de feu, mais sur la ruse, la dénégation et la capacité à transformer des capacités limitées en une pression politique et psychologique persistante. Une posture de containment assortie d'un partage du fardeau signale une transition du règlement des problèmes à la gestion des risques. Cela implique une phase d'instabilité chronique dans laquelle les adversaires ne sont pas vaincus mais gérés en continu, et où la dissuasion opère en permanence en deçà du seuil d'une confrontation décisive. La technologie peut aligner capteurs et intercepteurs, mais elle ne peut réconcilier des perceptions de la menace divergentes, des réflexes de couverture ou une confiance déclinante dans les garanties extérieures, même lorsqu'il s'agit des États-Unis. Le défi résiduel central (celui de savoir comment faire face aux formes résilientes, peu coûteuses et décentralisées de la puissance qui sous-tendent encore la stratégie déstabilisatrice de l'Iran) est précisément celui que la déclaration du CENTCOM n'aborde pas.

Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (7)

Cette série d’articles permettra de mieux comprendre la situation actuelle au vu du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités. Il revient au lecteur d’en tirer les conclusions qui s’imposent. Les six parties précédentes étaient une relecture des évènements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah depuis l’accord de Taëf, jusqu’au retrait de l’armée israélienne du Liban-Sud en mai 2000, et l’instauration d’un Hezbollahland au Sud. Décès de Hafez el-Assad et croissance de l’influence iranienne en Syrie et au Liban Le 10 juin 2000, quinze jours après le retrait israélien du Liban, Hafez el-Assad meurt d’une crise cardiaque. Après son décès, son fils Bachar accède au pouvoir. Sous son mandat, la Syrie baathiste se rapproche de plus en plus de l’Iran. Elle devient un satellite de Téhéran et une plateforme utilisée par le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) pour projeter sa puissance et son influence vers le Liban, mais aussi vers la Cisjordanie via la frontière syro-jordanienne. Le contrôle de la Syrie par le CGRI a été bien décrit en janvier 2009 par l’ex-vice-président syrien Abdel Halim Khaddam (1984-2005): «L’Iran est impliqué au cœur même du régime syrien: dans ses services de sécurité, dans ses forces militaires, dans ses institutions économiques et dans ses mosquées.» Le Liban-Sud: un Hezbollahland aux dimensions militaire, politique et sociale Après le retrait israélien de mai 2000, le président Émile Lahoud a catégoriquement refusé de déployer l’armée libanaise dans la partie sud du pays, jusqu’à la frontière avec Israël. En ce faisant, il a renoncé au principe de la souveraineté nationale et laissé la voie libre au Hezbollah qui a rapidement transformé le Liban-Sud en un bastion multidimensionnel. La milice pro-iranienne y régnait en maître absolu sous le regard complaisant des autorités libanaises et de l’armée syrienne d’occupation. Celle-ci était encadrée par des officiers du CGRI opérant discrètement en arrière-plan. Le Liban-Sud est ainsi devenu un véritable Hezbollahland. Sur le plan militaire, l’organisation chiite a porté son stock de roquettes de quelques milliers à environ 15.000 unités. En plus des katiouchas classiques, d’une portée de 20 km, dont le groupe pro-iranien disposait déjà, l’Iran lui a fourni des roquettes Fajr-3, Fajr-5, ainsi que des missiles Zelzal ayant des portées respectives de 40, 72 et 250 km. Un arsenal qui devait lui donner la capacité de cibler tout le territoire israélien. Ce réarmement massif s’est accompagné du creusement d’un vaste réseau de tunnels et de bunkers souterrains pour sanctuariser les capacités de tir du Hezbollah et mettre son dispositif à l’abri de la surveillance et des raids aériens israéliens. Cette préparation tactique ajoutait à l’évidence d’une prochaine guerre. Le renforcement du dispositif militaire du Hezbollah s’est également associé d’une intégration politique croissante, marquée par l’entrée de cette formation au gouvernement, pour la première fois en 2005, puis par son alliance avec le Courant patriotique libre (CPL) de Michel Aoun à travers l’accord de Mar Mikhaël, conclu en 2006. Ce pacte a permis au Hezbollah de briser son isolement communautaire et de consolider son influence politique au Liban. Par cette alliance contre-nature, le CPL a surtout offert au groupe extrémiste armé une arrière-garde au sein du public chrétien. Ainsi, pour la première fois dans l’histoire contemporaine du pays, un parti à majorité chrétienne opère un revirement diamétralement opposé à sa ligne politique de base. Alors qu’il s’était imposé dans la conscience nationale libanaise pendant plus d’une décennie, par ses aspirations nationales souverainistes à un État de droit au Liban, il a fini par s’aligner derrière une formation inféodée à une puissance régionale hégémonique, laquelle, de toute évidence, allait entraîner le Liban dans des guerres destructives. Le Hezbollah a en outre assuré au Liban-Sud un ancrage social «paraétatique» via des services de santé presque gratuits et de reconstruction (par le biais, à titre d’exemple, de la société d’entreprise «Jihad al-Bina’») à prix réduits qui lui étaient propres. Autant de soutiens lui ont valu la loyauté indéfectible de la population chiite. Ce déploiement multidimensionnel a permis au groupe de maintenir une pression constante sur la Ligne bleue au Liban-Sud jusqu’à son opération militaire transfrontalière de juillet 2006, à l’origine de la troisième guerre Israël-Hezbollah, baptisée guerre des 33 jours. Prélude à la troisième guerre avec Israël Un an après le retrait israélien du 24 mai 2000, il était clair que la présence des officiers du CGRI et des roquettes de longue portée au Liban n’avait nullement pour but la libération des hameaux de Chebaa, mais visait à transformer le pays en plateforme de lancement de missiles contre Israël. Cette stratégie servait les intérêts géopolitiques de l’Iran, notamment pour détourner l’attention du dossier nucléaire, débattu au grand jour à partir de 2002, et mobiliser le monde arabe autour de Téhéran, sur la question palestinienne. Cette situation, à la veille de la guerre de 2006, ne reflétait pas de préparatifs pour un face-à-face Israël-Hezbollah, mais augurait plutôt un affrontement évident entre Israël et l’Iran. La question n’était donc pas de savoir si une guerre allait éclater, mais quand elle aurait lieu. Un remake de 1993 et 1996 était évident, mais cette fois-ci avec des roquettes de gros calibre et de longue portée. Les cadres du Hezbollah ne cachaient pas leurs intentions en ce sens. En janvier 2002, le cheikh Nabil Kaouk, vice-président du conseil exécutif de la formation pro-iranienne a déclaré, tout exalté: «Plus de 2,5 millions d’Israéliens sont désormais à portée de nos missiles.» Ali Larijani inspire l’attaque transfrontalière du 12 juillet et tire les ficelles du jeu Les Iraniens, sous pression internationale concernant leur dossier nucléaire, auraient inspiré une attaque transfrontalière au Hezbollah, que son secrétaire général à l’époque, Hassan Nasrallah, ne voulait probablement pas. La formation pro-iranienne souhaitait maintenir le calme à la frontière, ce qui était clairement perceptible dans les propos de Nasrallah, lors des réunions de la «conférence du dialogue national», tenues au Parlement au printemps 2006. Celles-ci portaient sur une «stratégie de défense nationale». Nasrallah y avait insisté sur la nécessité d’éviter qu’Israël n’entraîne le pays dans une guerre, en affirmant alors que l’arsenal du mouvement servait de force de dissuasion contre toute agression israélienne, et non d’outil pour déclencher un conflit. Le jour même de l’attaque, Nasrallah a tenu une conférence de presse au cours de laquelle il a affirmé que l’opération transfrontalière durant laquelle deux soldats israéliens avaient été capturés, visait seulement un échange de prisonniers. Il a ajouté qu’il ne souhaitait pas d’escalade vers une guerre totale. Était-ce un réel appel à Israël afin de ne pas élargir le conflit? Ou s’agissait-il de fausses intentions? Deux jours avant l’opération, Ali Larijani (1) , alors secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale de l’Iran et négociateur en chef sur le programme nucléaire, s’est rendu à Damas, où il a rencontré des hauts responsables du régime Assad ainsi que Hassan Nasrallah. Il aurait informé ses interlocuteurs que les négociations avec les puissances occidentales sur le programme nucléaire iranien étaient dans l’impasse. Selon certains rapports, il aurait signifié qu’une «action» était nécessaire, suggérant l’ouverture d’un front pour détourner la pression internationale exercée sur Téhéran. Le front de Gaza était déjà embrasé depuis une quinzaine de jours. Avant la visite de Larijani à Damas, et plus précisément au printemps 2006, les négociations sur le nucléaire iranien entre la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et l’Iran entraient dans une phase de blocage après la reprise de l’enrichissement d’uranium par Téhéran. Le dialogue, initialement mené par le trio européen, s’élargit alors au groupe P5+1 incluant les États-Unis, la Russie et la Chine pour augmenter les pressions sur la République islamique d’une part, et lui soumettre des offres d’autre part. En juin 2006, une offre majeure d’incitations économiques et technologiques a été présentée à Téhéran par Javier Solana, haut représentant de l’Union européenne à l’époque. En contrepartie, les puissances occidentales exigeaient une suspension totale de l’enrichissement de l’uranium comme préalable, condition que l’Iran a refusée catégoriquement. Cette impasse diplomatique, perçue par l’Iran comme une pression insupportable, a fort probablement mené au déclenchement des hostilités par le Hamas à Gaza, avec la capture d’un soldat israélien le 25 juin, puis au déclenchement de l’opération «Promesse sincère» au Liban. Ces deux opérations similaires visaient à des échanges de prisonniers entre Israël d’une part, et le Hamas et le Hezbollah, d’autre part. L’Iran ambitionnait ainsi de se placer au centre des pourparlers, comme cela avait été le cas lors des négociations de Berlin en février 2000, et lors d’autres négociations indirectes menées par le Hezbollah avec l’État hébreu. Téhéran avait certainement envisagé d’utiliser la carte des prisonniers aux mains du Hamas et du Hezbollah comme monnaie d’échange pour diminuer les pressions qu’elle subissait sur le dossier nucléaire. Il n’en fut rien car les premières sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU contre l’Iran ont été décidées fin juillet 2006 en pleines guerres de Gaza et du Liban. (à suivre) (1) Ali Larijani a été assassiné le 17 mars 2026 par une frappe israélienne à Téhéran. À lire sur le même sujet: Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (6) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (5) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (4) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (3) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (2) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (1)