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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
L'Essentiel de la semaine
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Par LevantTime .
Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
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Amnistie générale: le déclin de la justice, de la politique et de la morale!

Au lieu de se muer en occasion pour ouvrir un débat sérieux sur les fondements du système judiciaire, de la justice et de la peine au Liban, le débat politique et juridique autour du projet de loi d’amnistie générale s’est transformé en joute confessionnelle et sectaire, entièrement étrangère aux principes fondateurs de la loi attendue, à savoir garantir la justice, réparer le tort causé à des détenus privés depuis des années de leur droit naturel à être jugés dans des délais raisonnables, et traiter bien entendu la question de la surpopulation carcérale, laquelle bafoue le minimum des droits de l’homme même à l’égard d’un prisonnier ou d’un prévenu, contredisant ainsi l’essence même de l’idée réformatrice de la prison et convertissant les prisons en espaces de consolidation du crime et des dérives. Comme à chaque occasion politique ou législative, les groupes confessionnels et sectaires se sont empressés de se disputer les revendications mises sur la table, cherchant à tirer la couverture à soi dans le but de consolider leur emprise confessionnelle et d’en assurer la pérennité, au point de rendre la seule idée de s’en affranchir une affaire d’une complexité et d’une difficulté extrêmes, approfondissant ainsi les clivages confessionnels dans le pays et entravant tout processus réformateur qui, au demeurant, réussit rarement. Dès lors que le débat autour d’une loi d’amnistie générale se confessionnalise dans le traitement des dossiers (telle communauté appelant à la libération des détenus islamistes, telle autre voulant régler le dossier du trafic de drogues dont la culture prospère dans le mohafazat de la Békaa, d’autres encore réclamant le retour des personnes expulsées vers Israël en 2000) ; cela révèle l’état pathologique profond dans lequel se trouve la société politique libanaise, et l’absence de toute volonté réelle d’opérer le moindre changement susceptible de fissurer la structure existante. Seulement, le simple fait d’envisager l’adoption d’une loi d’amnistie générale, qui ne survient pas à l’issue d’une guerre civile ou d’un conflit sanglant comme ce fut le cas en 1991, devrait susciter une multitude de questions touchant fondamentalement à la nature du système judiciaire libanais et à ses problématiques multiples, liées aux modes de fonctionnement et aux mécanismes de contrôle et de responsabilisation, en raison des retards chroniques dans le traitement des dossiers judiciaires qui dépassent souvent, dans des centaines d’affaires, la durée maximale des peines encourues, constituant ainsi une injustice grave et sans précédent à l’égard des détenus. Qui donc restituera les années perdues, dilapidées pour eux ? Or, si les mécanismes du travail judiciaire sont quasi paralysés, qu’il s’agisse du rendu des jugements, de leur appel en cassation, du traitement des recours en suspens ou encore de l’inspection et de la mise en cause des magistrats défaillants, corrompus ou absents à leurs obligations, une question urgente s’impose alors au président de la République et au gouvernement, celle de savoir comment enclencher la dynamique de réforme judiciaire, en commençant par faire de la magistrature une véritable autorité indépendante, soustraite dans ses mutations, ses promotions et ses nominations aux ingérences et aux pressions politiques qui la transforment en arène de lutte et de partage d’influence, au détriment de l’essence même de l’idée judiciaire et de son indépendance. Parmi les nombreuses priorités majeures qu’il a affichées dans son discours d’investiture et dans ses prises de position ultérieures, le président de la République, le général Joseph Aoun, a inscrit la réforme judiciaire parmi ses engagements, exprimant à maintes reprises sa conviction en ce sens lors de ses échanges avec le corps judiciaire. Cette position rejoint des vues similaires, voire identiques, de la part du Premier ministre Nawaf Salam, qui occupait l’une des plus hautes fonctions judiciaires internationales avant d’accéder à la présidence du Conseil, en qualité de juge international dont les écrits sur la justice, la politique et la réforme sont nombreux. Certes, la guerre israélienne a bouleversé tous les équilibres et reconfiguré les priorités d’une manière radicalement différente des attentes, et certes le Liban — le Sud en particulier — se retrouve sinistré dans toute l’acception du terme, la priorité demeurant l’arrêt de la guerre, le retrait militaire israélien et la reconstruction ; il reste cependant tout aussi vrai que l’avancement de nombreux dossiers internes est possible et accessible, et qu’il serait même plus juste de dire qu’il ne le sera plus jamais aussi aisément qu’en présence de ces deux présidents précisément. Dans cette perspective, il est impératif que le débat autour de la loi d’amnistie générale se convertisse en débat sur les moyens de revitaliser l’inspection judiciaire et d’activer les mécanismes de responsabilisation au sein de la magistrature, en prélude à l’enjeu plus fondamental qui concerne la nature des rapports entre le pouvoir politique et le judiciaire, et les voies d’une véritable «libération» de la justice et des magistrats de l’emprise politique qui domestique le système judiciaire et le vide de sa substance, de son rôle et de sa mission. Dans ce moment régional incandescent, porteur de bouleversements que l’on eût peiné à imaginer il y a quelques années à peine, tandis que le Liban perd une à une les qualités distinctives qui le caractérisaient au profit de pays émergents, il n’est plus permis de continuer à tourner en rond dans le même cercle vicieux: guerres, divisions, corruption et délabrement.

Israël demande l’évacuation de tout le Liban-Sud, jusqu’au Zahrani

La journée du mercredi 27 mai s’est achevée sur deux développements qui incitent peu à l’optimisme : au cours de la réunion élargie de son équipe ministérielle, le président Donald Trump a souligné qu’il « n’est pas satisfait de ce que l’Iran propose » pour le mémorandum d’entente actuellement négocié entre les deux pays ; dans le même temps, l’armée israélienne enregistrait une « première » en demandant mercredi soir aux habitants de «tout le Liban-Sud» d’évacuer leurs localités pour se replier «au nord du fleuve de Zahrani», à quelques kilomètres au sud de Saïda! Le climat politique général commençait à virer au rouge au milieu de la journée à la suite d’informations rapportées par la télévision iranienne officielle concernant la teneur du projet de mémorandum discuté entre les négociateurs américains et iraniens, par le biais du médiateur pakistanais. La télévision iranienne, largement reprise par les médias, a ainsi indiqué avoir obtenu «l’ébauche d’un premier accord-cadre non officiel en vue d’un protocole d’accord avec les Etats-Unis». Selon le média iranien, les termes de cet accord-cadre prévoiraient que «l’Iran rétablirait en l’espace d’un mois le trafic maritime commercial dans le détroit d’Ormuz» et retirerait les mines de la zone, alors que les Etats-Unis «s’engageraient» à mettre un terme à leur présence dans la région et à leur blocus des ports iraniens. Aucun mot sur le nucléaire… La Maison Blanche n’a pas tardé à réagir en affirmant que ces informations sont dénuées de tout fondement et son «fabriquées de toutes pièces», comme l’a rapporté Reuters. Les déclarations de Trump De son côté, le président Trump a tenu mercredi une réunion de son équipe ministérielle à la Maison Blanche (et non à Camp David comme initialement prévu) pour discuter du dossier des négociations avec l’Iran. «Nous ne sommes pas satisfaits des propositions iraniennes concernant le mémorandum d’entente», a souligné le président américain au cours de cette réunion, ajoutant que les forces américaines devront «peut-être retourner en Iran pour achever le travail». Auparavant dans la journée, le chef de la Maison Blanche déclarait à la BBC News que «l’Iran n’obtiendra pas un allègement des sanctions en échange de son renoncement à l’uranium enrichi». Le président Trump a réaffirmé, en outre, que l’Iran «veut un deal et n’a pas d’autre choix», assurant que son Administration «n’est toujours pas parvenue à un accord avec l’Iran et n’en est pas satisfait». Il a souligné dans ce cadre que l’Iran «est très faible» actuellement. Pour sa part, le Secrétaire d’Etat Marco Rubio a insisté sur le fait que «les options restent ouvertes dans le dossier iranien, mais ce qui est sûr, c’est que ce pays n’obtiendra pas d’arme nucléaire». Comme pour répondre à l’administration américaine, un haut responsable des Gardiens de la Révolution iraniens a estimé que la probabilité d’une nouvelle guerre est «faible», pointant du doigt la « faiblesse de l’ennemi ». Il a assuré que les forces armées iraniennes restaient prêtes à intervenir, « leurs chargeurs pleins ». Dans une autre déclaration surprenante, le ministère iranien du Renseignement a relevé que les Etats-Unis et Israël cherchaient toujours à renverser le régime de la République islamique «par de nouveaux moyens», après avoir «échoué» à le faire par des frappes. L’ordre d’évacuation du Liban-Sud Au Liban, l’escalade israélienne se poursuit sans aucun répit. L’une des principales informations du jour aura été l’avis d’évacuation de tout le Liban-Sud. L’armée israélienne a, de fait, invité tous les habitants du Sud à se retirer jusqu’au nord du Zahrani, précisant que la région située au sud de ce fleuve est une «zone de combat». Tsahal a mis l’accent à cet égard sur sa détermination à lancer une forte offensive contre le Hezbollah dans cette zone. L’autre point très chaud du Sud est la localité de Zawtar al-Charkiya dans la zone de Nabatiyeh, théâtre de violents affrontements entre les miliciens du Hezb et l’armée israélienne, qui progresse sur cet axe. Selon des analystes, les Israéliens chercheraient à prendre le château de Beaufort, une colline très stratégique, dans sa route vers la ville de Nabatiyeh. Son action à Tyr augure également d’une avancée dans cette direction. Le Hezbollah utilise toujours à profusion ses missiles contre l’armée israélienne au Liban, mais aussi son arme la plus efficace du moment, les drones explosifs, au-delà des frontières. Jusqu’à quand arrivera-t-il à retarder l’avancée israélienne ? Le parti pro-iranien semble de plus en plus coller à sa tactique de guérilla qui sacrifie la géographie au profit d’une guerre d’usure. L’affaire du barrage de Qaraoun Sur un autre plan, il convient d’indiquer que les trois frappes qui ont ciblé mardi dernier, 26 mai, le barrage de Qaraoun, dans la Békaa, ont provoqué des réactions alarmistes de la part de l’Autorité nationale du Litani et de l’Union des municipalités de Bouhayra, qui regroupe 19 villages riverains du lac. (Pages Facebook Al Buhaira Union of Municipalities , Machghara Municipality ) Le barrage de Qaraoun, rappelle-t-on, a été construit selon le modèle dit du «barrage-poids». Il comporte certes une «âme» en béton en son centre et jusqu’à une certaine hauteur, mais la pression exercée par les eaux du lac artificiel est principalement contenue par un immense remblai qui « couronne » cette structure en béton. Ce remblai joue un rôle crucial dans la stabilisation des roches et la prévention de leur glissement vers la base du barrage. D’un point de vue technique et architectural, la route bombardée mardi fait partie intégrante du remblai en question. Un mur de soutènement a été construit le long de cette section afin demaintenir les masses rocheuses en place et protéger la structure du barrage contre tout glissement de terrain ou impact structurel. Par conséquent, la route visée par les frappes israéliennes n’est pas un simple axe reliant les rives ouest et est du Litani, mais bien un élément structurel et fonctionnel du système de protection du barrage. Les frappes israéliennes visaient sans doute à isoler la Békaa-Ouest du Sud-Liban, en coupant les voies de communication et de soutien logistique du Hezbollah. Après le bombardement du pont reliant le village de Machghara (soumis mardi à d’intenses frappes israéliennes et où des tunnels ont été découverts) au village de Sohmor, autre bastion du Hezbollah situé sur l’autre rive du Litani, la seule route encore praticable était celle du barrage. À présent, avec la neutralisation de cette voie, il faut soit se diriger plus au Nord, vers Kefraya, soit emprunter une autre route vers le sud, à proximité de Nabatiyeh. Dans les deux cas, ces itinéraires sont plus longs et davantage exposés. Dans ce contexte, l’Autorité nationale du Litani a publié un communiqué dans lequel elle met en garde contre les dangers que représentent les attaques répétées à proximité des installations du barrage. L’Autorité souligne que toute attaque, directe ou indirecte, contre le barrage de Qaraoun ou ses installations pourrait engendrer des conséquences catastrophiques pour la population, les infrastructures et les équipements essentiels situés en aval. (Page Facebook Litani River Authority, litani.gov.lb ,) Elle a d’ailleurs republié une projection établie par l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), qui décrit les scénarios potentiels d’inondation en cas de rupture du barrage, et identifie les zones vulnérables susceptibles d’être submergées à la suite de dommages structurels ou d’une attaque contre le barrage.

Notre problème réside-t-il vraiment dans la doctrine du Hezbollah?

Une opinion largement répandue au Liban veut que le différend des Libanais avec le Hezbollah tienne à sa doctrine et à son adhésion à la wilayat al-faqih telle que Khomeini l'a théorisée. Mais la question mérite d'être posée autrement : le problème réside-t-il vraiment dans la doctrine elle-même, qu'on la partage ou qu'on la rejette, ou bien dans l'imposition de cette doctrine et des pratiques qui en découlent à l'ensemble de la société et à l'État ? Nous n'avons aucun droit de contester ce en quoi croient les autres, ni de mettre en cause leur plein droit d'embrasser les idées et les convictions de leur choix, quelles qu'elles soient. Tout individu, toute communauté, peut se forger librement sa propre vision du monde, qu'elle soit religieuse ou politique. C'est là une dimension de la liberté de conscience, liberté que consacre la Constitution libanaise et qui, dans son principe même, ne saurait être matière à discussion. Chacun, individu ou collectivité, est libre de percevoir le monde à sa guise et de construire sa propre architecture intellectuelle et spirituelle sans tutelle d'aucune sorte. Mais ce qui devient sujet d'objection, de refus, et même d'inquiétude profonde, c'est le moment où la doctrine cesse d'être un choix librement assumé, personnel ou collectif, pour devenir une force qui impose sa loi aux autres et un projet qui cherche à entraîner une société tout entière dans des voies qu'elle n'a pas choisies. La difficulté s'aggrave lorsque la doctrine se mue en une autorité supérieure à celle de l'État ou en un instrument destiné à imposer ses choix à une société plurielle et diverse, car dès lors on ne se trouve plus dans le registre de la «croyance», mais dans celui de la contrainte. L'objection, dès lors, ne porte pas sur «en quoi tu crois», mais sur «comment et pourquoi tu prétends lier les autres à ces croyances». Là, il ne s'agit plus d'une divergence d'opinions ou d'une diversité de convictions, mais d'un glissement périlleux de l'espace de la liberté vers celui de l'autoritarisme et de la domination. Si je tiens pour principe que les croyances d'autrui ne me regardent pas, en revanche me concernent pleinement les situations où ces croyances deviennent le prétexte pour m'entraîner dans une guerre, pour modifier mon mode de vie ou pour m'imposer une réalité politique contre ma volonté. Cette position ne procède d'aucune hostilité envers quelque communauté ou courant de pensée que ce soit : elle est une défense du pluralisme, du droit à la différence et du respect des limites de toute autorité. Le problème ne réside donc pas dans «ce en quoi nous croyons», mais dans «la façon dont nous traduisons cette croyance dans les faits». Car lorsque la conviction devient le prétexte pour imposer des décisions cruciales à une société plurielle, pour monopoliser les armes et en user comme instrument de menace, puis pour trancher souverainement les questions de guerre et de paix en dehors du cadre de l'État et de ses institutions, on a alors franchi les limites de la liberté pour entrer dans la logique du despotisme et de la domination. Cela s'est récemment manifesté dans les déclarations de certains dirigeants et partisans du Hezb, affirmant que leurs armes demeureront jusqu'à l'avènement du Mahdi!! À ce stade, on dépasse les bornes de la raison pour frôler le délire collectif. Dans une société comme celle du Liban, fondée par nature sur le pluralisme et un équilibre subtil, toute tentative d'imposer un modèle unique, qu'il soit idéologique ou religieux, ne peut qu'engendrer un profond déséquilibre, non parce que ce modèle serait nécessairement erroné en lui-même, mais parce qu'il est imposé en dehors de tout consensus et en violation des règles de la coexistence. Il devient dès lors nécessaire de remettre les choses à leur juste place : défendre la liberté de croyance ne signifie pas accepter qu'elle soit imposée aux autres, et le pluralisme n'implique nullement qu'un groupe s'érige en tuteur des choix de tous. Ce dont nous avons besoin aujourd'hui, ce n'est pas d'un débat doctrinal qui ne ferait qu'approfondir les divisions tout en passant à côté de l'essentiel, mais d'un accord clair sur les limites de la pratique: la liberté de l'individu ou du groupe s'arrête là où commence celle des autres, et nulle idée, quelle qu'elle soit, ne peut légitimement se transformer en autorité qui s'impose à la société et à l'État. Cette problématique ne saurait cependant être pleinement saisie si l'on s'en tient au seul niveau des comportements ou des décisions politiques apparentes de la mouvance du Hezbollah. C'est ici qu'apparaît toute l'importance de l'approche développée par Waddah Charara, qui n'a pas regardé le phénomène comme un simple ensemble de pratiques, mais comme une structure cohérente produisant un mode particulier d'engagement, de discipline et de loyauté. Dans L'État du Hezbollah , le Parti se révèle comme un espace qui dépasse l'organisation politique pour constituer une «société dans la société», dotée de sa propre logique pour définir la légitimité, l'appartenance et le devoir. Sous cet angle, l'engagement des individus appartenant à cette mouvance, ou leur conformité à ses injonctions, cesse d'être un simple choix personnel pour devenir partie intégrante d'un esprit collectif qui refaçonne leur perception du monde et de leur place en son sein. Cet esprit collectif ne repose pas seulement sur la conviction, mais sur un système symbolique et signifiant d'une grande profondeur, articulé autour du martyre, du sacrifice, du sacré et de l'appartenance à une cause qui transcende les frontières nationales. C'est précisément là que réside la difficulté du débat, car on ne se trouve plus en présence d'une simple décision politique susceptible d'être discutée et contestée, mais face à une structure mentale et éthique d'une remarquable cohésion. Mais même en comprenant cette structure, la question fondamentale demeure posée: cette cohésion interne justifie-t-elle qu'on la convertisse en force s'imposant à l'extérieur? Et un esprit collectif, pour cohérent et convaincu de lui-même qu'il soit, peut-il prétendre réduire une société diverse à ses propres catégories et lui imposer sa trajectoire? Le véritable défi ne consiste donc ni à déconstruire la croyance en elle-même ni à s'engager dans une controverse doctrinale qui risquerait d'être stérile, mais à tracer la frontière entre le domaine où cet esprit collectif est en droit de vivre et de s'exprimer librement, et celui qu'il ne saurait franchir lorsqu'il est question du destin d'une société tout entière. En ce sens, le débat le plus rigoureux se révèle être non pas un affrontement entre croyances, mais une lutte pour les limites de l'autorité et pour la détermination de qui détient le droit de décider du destin commun. Et là, comprendre le phénomène ne suffit plus: il faut réaffirmer un principe simple et décisif, à savoir qu'aucune force n'est légitime lorsqu'elle prétend s'élever au-dessus de la société à laquelle elle est censée appartenir, et qu'aucune idée ne saurait se muer en fatalité imposée aux autres.

À mon frère Nassir el-Assaad
Par
Hadi El-Assaad
Publié

Quatorze ans déjà. Quatorze années se sont écoulées depuis le départ de mon frère Nassir el-Assad, et pourtant son souvenir demeure intact dans les cœurs de tous ceux qui l'ont connu, aimé, estimé ou simplement croisé sur le chemin d'un Liban qu'il rêvait libre, souverain et digne. Nassir faisait partie de cette génération d'hommes qui ne cherchaient ni la lumière ni les honneurs. Il croyait profondément aux causes justes sans jamais chercher à en tirer un quelconque bénéfice personnel. Artisan discret mais déterminé de la Révolution du Cèdre de 2005, aux côtés de Samir, Farès, Élias et Samir, mais aussi Walid, Gebran et d'autres, il avait compris très tôt que le Liban ne pouvait survivre sans liberté, sans pluralisme et sans État. Il était de ceux qui agissent davantage qu'ils ne parlent. De ceux qui construisent dans le silence. De ceux qui refusent les compromissions mais gardent toujours le respect des autres et la modestie des grands hommes. Son engagement n'était ni circonstanciel ni opportuniste. Il procédait d'une conviction profonde: celle que le Liban mérite mieux que les divisions, les tutelles, les armes illégitimes et les dépendances étrangères. Il croyait à un Liban ouvert, moderne, enraciné dans son histoire et fidèle à sa vocation de coexistence et de liberté. Mais au-delà de l'homme engagé, Nassir restera surtout dans nos mémoires comme un homme d'une immense humilité. Malgré ses responsabilités, malgré son influence réelle dans de nombreux cercles politiques et intellectuels, il conservait une simplicité rare, une proximité sincère avec chacun et une élégance morale qui forçaient le respect. Pour moi, il n'était pas seulement un homme de convictions ou une figure engagée de son époque. Il était avant tout un frère. Un frère profondément aimé, un compagnon de route, un confident, une présence rassurante et fidèle. Son absence laisse depuis quatorze ans un vide que le temps n'a jamais réellement comblé. Certains liens fraternels dépassent les mots : ils sont faits de souvenirs, de regards, de silences, de moments simples qui continuent à habiter une vie entière. Il me manque dans les grandes étapes comme dans les détails du quotidien. Il me manque par sa sagesse, sa pudeur, son humour discret et cette manière unique qu'il avait d'apaiser les choses sans jamais imposer sa personne. Il était jeune lorsqu'il nous a quittés. Trop jeune. Et comme souvent avec les hommes de conviction, le temps semble avoir donné encore plus de valeur à son parcours et à son héritage. Aujourd'hui, alors que le Liban traverse l'une des périodes les plus difficiles de son histoire contemporaine, le souvenir de Nassir nous rappelle qu'il existe encore des hommes capables de placer l'intérêt national au-dessus des intérêts personnels, des hommes capables de croire au Liban même lorsque tout semble pousser au découragement. Le meilleur hommage que nous puissions lui rendre n'est pas seulement celui des mots ou des souvenirs. C'est de continuer à défendre les valeurs auxquelles il consacra sa vie: la souveraineté, la dignité de l'État, la liberté, le dialogue et l'espérance. À l'occasion du quatorzième anniversaire de son décès, nous pensons à lui avec émotion, fierté et fidélité. Parce que certains hommes ne disparaissent jamais vraiment. Ils deviennent une part de la mémoire des nations. À Nassir, avec affection, reconnaissance et respect.

Le Liban pris dans un nouveau tourbillon de violence

Au lendemain des menaces du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, d’«écraser le Hezbollah» et d’élargir son opération militaire au Liban, le pays était pris dans un nouveau tourbillon de violence qui a ravivé les craintes d’un retour à une confrontation ouverte. Des craintes d’autant plus légitimes que l’armée israélienne a commencé à élargir la zone dite de sécurité qu’elle contrôle au Liban-Sud. Dans le même temps, le dirigeant israélien, qui a obtenu un feu vert américain pour une opération d’envergure contre le Hezb, a réaffirmé mardi ne pas vouloir «lever le pied de l’accélérateur», précisant que son armée intensifie ses opérations au Liban et «sécurise des positions stratégiques». Le Premier ministre a également fait état d’un «effort national mené pour contrer la menace des drones explosifs du Hezbollah». Les Libanais s’attendent ainsi au pire, alors que le Hezbollah reste totalement indifférent à l’effroyable coût humain, économique, social et matériel de la guerre destructrice dans laquelle il a entraîné le pays au profit de l’Iran. Les frappes israéliennes se sont intensifiées dans la journée de mardi. Depuis lundi après-midi, c’est la ville de Nabatiyeh, en passe de subir le même sort que celui de Bint Jbeil, réduite à un amas de cendres, ainsi que des localités de la Békaa-Ouest, fiefs de la formation pro-iranienne, qui sont prises sous le feu ininterrompu des avions de guerre et des drones israéliens. Pour la première fois depuis le début de la guerre, l’armée israélienne a appelé les habitants de Nabatiyeh à évacuer toute la ville et à se rendre «au nord du fleuve Zahrani». Pour la première fois aussi, elle s’est acharnée autant contre les bourgades de la Békaa-Ouest. Rien que dans le village mixte de Machghara, quinze personnes ont péri dans un raid mené après un appel à évacuer la localité où les combattants du Hezb se réfugient à l’intérieur ou près des habitations abandonnées par leurs occupants, pour lancer leurs roquettes contre des positions israéliennes. La logique de ce groupe à qui le Liban doit, en plus des destructions, une occupation israélienne d’une large superficie de sa partie sud, reste la même: faute de pouvoir repousser l’armée israélienne, il s’efforce de lui infliger des pertes. Celles-ci restent dérisoires au vu de celles que subit le Liban. Tel Aviv compte 23 tués dans les rangs de son armée depuis le 2 mars, alors que le Liban compte 3.185 morts et 9.633 blessés. Un nombre qui risque de grimper davantage si Israël met ses menaces à exécution. Benjamin Netanyahu a tenu des consultations militaires avec son ministre de la Défense, Israël Katz, et son chef d’état-major, Eyal Zamir, quelques heures avant que l’armée israélienne ne confirme à Reuters vouloir élargir vers le nord la «ligne jaune» fictive qui délimite la zone dite de sécurité qu’elle a établie tout le long de sa frontière nord. Dans la nuit de lundi à mardi, elle a d’ailleurs mené une incursion au nord de cette ligne d’une dizaine de kilomètres de profondeur, pour repousser des combattants du Hezb. Le risque est grand aujourd’hui de la voir étendre sa zone d’influence jusqu’au fleuve Zahrani, à quelques kilomètres au sud de Saïda, conformément aux vœux des ministres d’extrême droite du cabinet israélien. Ou encore de mettre à exécution son plan initial. Celui-ci consistait à mener une incursion dans la Békaa, à partir des positions qu’elle contrôle au sommet de la partie libanaise du Mont-Hermon pour y établir également une zone de sécurité et neutraliser la menace du Hezbollah, en attendant des arrangements sécuritaires avec le Liban. Un développement sur le terrain conforterait cette thèse: le ciblage de routes dans la Békaa. L’aviation israélienne a rendu impraticable la route stratégique qui longe le lac Qaraoun, au niveau du barrage, et qui relie entre eux les villages de Qaraoun et de Machghara. L’axe routier en question a été ciblé quatre fois, mais sans que le barrage soit endommagé, selon l’Office des eaux du Litani. Cette tactique, qui consiste à couper les voies de passages pour perturber les déplacements des combattants du Hezb, rappelle celle que l’armée israélienne avait appliquée au Liban-Sud, avant de mener son opération terrestre. Face à ce scénario-catastrophe, il est légitime de se demander si le Hezbollah, poussé par l’Iran, n’a pas fait exprès d’intensifier depuis quelques jours ses attaques aux drones contre l’armée israélienne – sachant que celle-ci n’allait pas garder les bras croisés – afin d’atteindre un double objectif: compromettre le nouveau round de pourparlers directs entre Beyrouth et Tel Aviv, prévu en principe vendredi à Washington, et faire du Liban une nouvelle carte de pression aux mains de Téhéran dans le cadre de potentielles négociations difficiles avec les États-Unis. Pour l’heure, ni Israël ni le Hezbollah semblent prêts à réduire la pression militaire, ce qui fait craindre un enlisement dans une guerre sur laquelle les autorités n’ont aucun contrôle. Une médiation au point mort Dans ce climat tendu, non seulement les efforts de médiation en vue d’une reprise du dialogue irano-américain restent au point mort, mais la tension a resurgi entre les belligérants. Téhéran a repris le langage des menaces, au lendemain des frappes américaines qui ont visé des hydroglisseurs des Pasdarans, à Bandar Abbas, sur le détroit d’Ormuz. Le ministère iranien des Affaires étrangères a accusé Washington d’une «violation flagrante du cessez-le-feu», alors que, l’armée américaine a affirmé avoir visé des sites de lancement de missiles ainsi que des embarcations suspectées de poser des mines maritimes. «L’Iran tient le régime américain responsable de toutes les conséquences résultant de ces actions agressives et injustifiées», a souligné le ministère dans un communiqué. À son tour, le guide suprême iranien, Mojtaba Khamenei, a averti que les forces américaines ne disposeraient désormais «plus d’aucun refuge dans la région», tandis que les Pasdaran ont affirmé avoir abattu un drone américain et tiré sur d’autres aéronefs qui entraient dans l’espace aérien du pays. C’est dans ce contexte de résurgence des tensions que le président américain, Donald Trump, se rendrait demain à Camp David, selon le New York Post , pour des concertations relatives au dossier iranien, avec les membres de son administration, dont la directrice du renseignement national (DNI), Tulsi Gabbard. Cette dernière avait présenté sa démission, il y a quatre jours. Loin des tensions régionales, la suspension d’un décret présidentiel iranien qui rétablissait l’accès à Internet en Iran, mérite d’être relevée, dans la mesure où elle confirme la mainmise des Pasdarans sur les décisions stratégiques dans le pays. La décision d’invalider la mesure présidentielle a été prise par le ministère iranien de la Justice.

Liban: face aux crises, Taëf et la garantie du vivre-ensemble

La nécessité d’une refonte de la formule libanaise, sous prétexte qu’elle serait la «matrice des crises», revient couramment dans le discours politique ces derniers temps. Certains ne sont pas sans parler avec légèreté d'un Liban «autre», quand bien même la région se trouve dans une phase d'une extrême complexité. Certains considèrent, depuis 1989, que l'accord de Taëf est un accord de «nécessité» — au sens où il «ne nous plaît pas», mais la nécessité a ses lois: – la nécessité de mettre fin à la guerre, – la nécessité de passer de la guerre à la paix, – la nécessité de se débarrasser d'un adversaire intérieur, – la nécessité de s'attacher à cet accord face aux armes du Hezbollah. D'autres considèrent l'avoir «éprouvé et constaté son échec», et cette partie revient, depuis le moment même de la proclamation de Taëf, avec des exemples attestant son échec, ignorant les mécanismes qui en ont régi son application sélective : – les armes de la Syrie, de 1989 jusqu'en 2005, – les armes de l'Iran, depuis 2005 jusqu'à ce jour. Et sous prétexte qu'il a «échoué» à gérer le pays, ils s’écartent du texte pour défendre des formules nouvelles telles que le fédéralisme, le «Petit Liban» et d'autres. Pour ma part, j'appartiens au camp qui défend la Constitution en tant que protectrice du sens du Liban, lequel repose sur la triade: caractère définitif de l'entité libanaise, arabité du Liban et vivre-ensemble. Je suis fier également de l'annonce, par le Vatican, de la béatification du patriarche Élias Howayek, et je mets en garde contre : A. La gravité d'une transgression continue de la Constitution et de l'accord de Taëf à un moment où l'on redessine les cartes de la région et où se déterminent les dimensions et les rôles politiques et économiques Nous sommes à un carrefour où se dessinent les contours d'un nouveau tracé de la région, cent ans après l'effondrement de l'Empire ottoman et le début de la phase Sykes-Picot. Aujourd'hui, des courants islamiques — sunnites et chiites, non arabes — sont au premier plan et tentent de définir leur poids politique, économique et militaire aux dépens de l'identité de la région. Pour éviter la chute du Liban et lui épargner d'en payer le prix durant ces phases de grand changement, nous nous attachons à ce que les Libanais ont convenu dans l'accord de Taëf, devenu Constitution, qui affirme la finalité de l'entité libanaise et son appartenance à l'identité arabe. À ce titre, la finalité de l'entité libanaise constitue la principale garantie requise pour que le Liban ne s'oriente ni vers le rapetissement ni vers la dissolution dans un cadre plus vaste. L'arabité du Liban et son appartenance à son environnement arabe lui assurent l'intégration dans le système d'intérêt arabe dont les contours se dessinent dans les premières décennies de ce siècle. B. La gravité d'un retournement contre l'accord de Taëf, la Constitution et les résolutions de la légitimité internationale Sortir de la Constitution au moment où le Hezbollah tente d'imposer l'équation «armes contre Constitution» — c'est-à-dire obtenir des gains pour un camp aux dépens de l'équilibre interne — est extrêmement dangereux, car le Liban ne se gouverne pas par les rapports de force mais par la force de l'équilibre. L'attachement à l'application des résolutions de la légalité internationale, notamment les résolutions 1559, 1680 et 1701, qui puisent dans l'accord de Taëf leur fondement juridique, signifie que s'attacher à l'accord de Taëf revient à s'attacher aux résolutions de la légalité internationale, de même que s'en retirer revient à se retirer de ces résolutions. L'un des points faibles (jusqu'à présent) du contenu des négociations avec Israël à Washington tient peut-être à l'absence d'un texte politique, oral ou écrit, sur les résolutions de la légitimité internationale 1559, 1680 et 1701. C. La question du vivre-ensemble et du partenariat politique dans le contexte de la rébellion d'une partie contre la justice libanaise et internationale Nous sommes dans un moment de réorganisation de la région, où chaque communauté et chaque État cherche une place qui constitue sa raison d'être dans un monde qui change à une vitesse extrême. Nous sommes dépositaires d'une expérience libanaise fondée sur le vivre-ensemble, lequel — à mon sens, c'est-à-dire ce vivre-ensemble — n'est pas le désir des chrétiens de vivre avec les musulmans ni l'inverse, mais bien la conséquence de l'impossibilité, pour chaque camp, de vivre seul. Telle est l'équation que nous avons apprise pendant la guerre et après elle, et qui constitue aujourd'hui l'essence du sens du Liban dans l'étape à venir, dans la région et dans le monde. Le président Ahmad el-Chareh a promis d'élaborer une constitution pour la nouvelle Syrie dans un délai de quatre ans — nous lui souhaitons bonne chance, car nous connaissons la complexité des choses avec les Kurdes, les druzes, les alaouites, les chrétiens, les islamistes, les musulmans, les laïcs et autres. Nous, nous avons une Constitution. Préservons-la. D. Recadrer le débat sur la question de la neutralité de manière à ne pas contredire l'identité du Liban et son appartenance La neutralité repose sur l'arrêt, pour chaque camp interne, du recours à un appui extérieur aux dépens du partenariat national. Car ce recours s'appuie sur l'échange suivant: un camp interne cède une part de souveraineté en échange d'une part de gains, aux dépens du partenaire interne. C'est pourquoi il faut neutraliser le Liban des conflits extérieurs. L'expérience centenaire du Liban confirme que la souveraineté est indivisible et qu'il n'y a pas de gains particuliers pour un camp aux dépens du partenariat interne complet. Toutes les communautés et tous les acteurs au Liban ont fait l'expérience du recours à l'extérieur. Aucune communauté ni aucun parti n'a été épargné par les conséquences des «aventures» de ce recours. L'appel à la neutralité est plus pressant que jamais, et la neutralité est un pacte entre les Libanais qui dépasse les considérations constitutionnelles et juridiques — elle était au fondement même de l'idée libanaise. La neutralité n'est pas une étape fondatrice qui s'ajouterait aux étapes fondatrices précédentes, telles que la fondation de l'État du Grand Liban en 1920, le Pacte national en 1943 ou l'accord de Taëf en 1989. La neutralité requise aujourd'hui comme nécessité nationale protectrice et rassembleuse de tous les Libanais s'inscrit dans le cadre de la préservation du vivre-ensemble islamo-chrétien sous le signe de l'équilibre, de la justice et de la liberté. E. Discussion du rôle économique, culturel, éducatif, hospitalier et bancaire du Liban en vue de retrouver ses avantages comparatifs dans ce domaine pour sortir de son isolement arabe et international actuel Nous entrons aujourd'hui dans une phase qui a porté Israël au cœur de la région, tandis que l'Iran, la Turquie et la Russie s'étendent avec des appétits impériaux suspendus pendant un siècle et qui reviennent aujourd'hui avec l'effondrement de l'ancien ordre arabe. Tout cela coïncide avec le recul du rôle économique, culturel, éducatif, hospitalier et bancaire du Liban. Ce qu'il faut, et de toute urgence, c'est lancer des chantiers dans tous les domaines mentionnés pour retrouver ce rôle à l'échelle mondiale. L'époque du «Liban centre de services de la région» est révolue, en raison du développement de la majorité des États arabes et des répercussions de la mondialisation et de l'intelligence artificielle. S'il est vrai que le Liban a souffert des problèmes du monde arabe et a payé un prix élevé pour les causes arabes, avec l'émergence des courants unitaires et l'élan de la révolution palestinienne et autres, il faut, en toute honnêteté, reconnaître en contrepartie que le Liban a tiré présence, renaissance et essor de son appartenance au monde arabe: – des générations d'étudiants pionniers en ingénierie, médecine et économie depuis les années 1940, qui ont lancé le chantier de la reconstruction du Golfe, – la loi sur le secret bancaire de 1956, qui a attiré les capitaux arabes fuyant les nationalisations en Syrie, en Égypte et en Irak, – la fermeture du canal de Suez en 1967, qui a fait du port de Beyrouth le canal de Suez de la région, – les capitaux palestiniens, arabes et pétroliers. Aujourd'hui, cette phase est achevée et nous devons inventer une nouvelle raison d'être dans ce monde. Je ne prétends pas en connaître les contours, mais je sais que la formule du vivre-ensemble est ce qui nous reste — pour autant que nous sachions la préserver. Nul n'ignore que les ministres des Travaux publics de Turquie et d'Arabie saoudite ont signé le projet de construction de la voie ferrée du «Sultan Abdulhamid» qui relie Istanbul à La Mecque sans passer par le Liban. Nul n'ignore qu'une ligne maritime s'étend des Émirats jusqu'à Aqaba en Jordanie, puis de là à Haïfa-Israël, et de Haïfa à l'Europe, sans passer par le Liban. Et nul n'ignore ce qu'a dit le président Ahmad el-Chareh à la presse arabe: «Le temps de Moïse était le temps de la magie ; le temps du Christ, le temps de la médecine ; le temps de Mohammad, le temps du langage ; quant au temps d'aujourd'hui, c'est le temps du développement.» F. Les hantises récurrentes des communautés Les communautés libanaises ont vécu, depuis la fondation de la République libanaise, des hantises qu'elles ont considérées comme existentielles, et ces hantises ont été un facteur essentiel de l'entrée du Liban dans la funeste guerre. Aujourd'hui, dans le contexte des crises internes que connaît le Liban et des grandes mutations de la région, les hantises des communautés réapparaissent: les chrétiens vivent la hantise démographique qui ne les a jamais quittés, considérant aujourd'hui que le retour au «Petit Liban» constitue leur «garantie» ; Les chiites vivent la hantise de la marginalisation et tentent d'en sortir en exploitant le soutien iranien et en se rebellant contre l'État et ses institutions ; Les sunnites vivent la hantise de l'étouffement, considérant que malgré leur extension arabe ils sont au Liban une communauté comme les autres, à quoi s'ajoute aujourd'hui l'émergence d'un nouveau leadership sunnite en Syrie ; Les druzes vivent la hantise de la communauté fondatrice devenue minorité ciblée, à quoi viennent s'ajouter leurs craintes régionales. L'accord de Taëf est l'unique garant qui, par son application complète, propose des solutions à toutes ces hantises à travers la consolidation du vivre-ensemble, la garantie des communautés et des droits des citoyens. Il existe une réalité commune à tous: la culture de la soumission au fait accompli, dans laquelle tous se sont accommodés de ce fait accompli afin d'obtenir des bénéfices personnels. Aucune communauté ni confession ne s'est abstenue d'utiliser un «escalier d'accès» extérieur aux dépens de l'intérieur libanais: – certains ont gravi l'escalier du Mandat, – d'autres se sont succédé sur l'OLP, Israël, la Syrie et l'Iran. Le cœur de l'accord de Taëf est inscrit dans cet alinéa du préambule de la Constitution: « Tout pouvoir qui viole le pacte du vivre-ensemble est illégitime. »