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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
L'Essentiel de la semaine
Portrait de l'auteur
Par LevantTime .
Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
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Le rosaire, «prière du pauvre» et force de frappe du Ciel

«Il faut le dire, le rosaire t’empêche de tomber plus bas.» C’est sur le ton de l’évidence et sans entrer dans les détails que s’exprime Raoul*, retraité passionné de langues, père de famille libano-canadien surqualifié, régulièrement menacé par le chômage! En ce mois de mai, que l’Église consacre à la Vierge Marie, les aveux de secours reçus par le moyen du chapelet sont innombrables. Pour Fahed F., un Kesrouanais pure souche, sans le chapelet et la visite du sanctuaire marial de Béchouate (Békaa), son mariage serait resté sans enfants. «Mets-toi en prière!» entend intérieurement ce chef d’entreprise, immédiatement après avoir confié les clés de sa voiture à un ouvrier qu’il avait chargé d’une commission. À son retour, l’homme qui avait discrètement multiplié les « Ave » près du chantier où ses ouvriers travaillaient, apprend que sa voiture avait dérapé sur la route mouillée de la voie rapide du Metn et aurait pu finir dans une ravine sans le gros buisson qui a providentiellement arrêté sa course. Ces témoignages confirment, à leur manière, les paroles du pape Léon XIV venu le 8 mai au sanctuaire de Pompéi (Italie) commémorer le premier anniversaire de son pontificat: «Le rosaire, a-t-il dit, est la prière du pauvre (…). Elle est un écrin de la théologie chrétienne la plus essentielle.» Elle l’est en particulier des dogmes de l’Incarnation et de la Rédemption. De fait, recueillis au hasard des conversations, ces témoignages attestent que le chapelet est bien «la prière du pauvre», la prière à tout faire du ciel, celle à qui l’on a recours spontanément, à tout moment, en toute occasion, pour obtenir une grâce, arrêter une guerre, faciliter l’accouchement d’un enfant, demander le courage de se relever, réussir un examen ou prévenir un accident. Une tradition venue du XIIIe siècle La récitation du chapelet et du rosaire puise ses racines dans l’Europe médiévale. Lors de la campagne contre la secte des Albigeois, au début du XIIIe siècle, la Vierge se montre à saint Dominique et lui explique que, plus puissante pour vaincre l’hérésie que les polémiques et les batailles, l’arme de la prière devait être utilisée. Il fallait sans cesse répéter: «Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs!» C’est l’origine du rosaire. Une allégorie veut que la Vierge Marie elle-même tendit à saint Dominique ce précieux collier de nœuds ou de grains, que l’on voit orner aujourd’hui le rétroviseur de tant de voitures. Dans les couvents, on fit désormais réciter aux moines illettrés les 150 « Ave Maria » du rosaire, en attendant de leur faire retenir les 150 psaumes du Psautier. Composée de cinq dizaines de «Je vous salue Marie», ponctuées chacune par un «Notre Père» et un «Gloire à Dieu», le chapelet est une prière répétitive. Le rosaire comptait originellement trois chapelets, ce qui permettait d’égrener les quinze mystères joyeux, douloureux et glorieux. Le mot «mystère» est utilisé, dans ce contexte, comme signifiant un épisode fondamental de la vie du Christ. Un quatrième chapelet de cinq «mystères» dits «lumineux» a été ajouté à cet office par Jean-Paul II, au début du XXIe siècle, mais il reste optionnel. Une méditation sur l’un des «mystères» de la vie du Christ, accompagne la récitation de chaque dizaine. Pour rendre le rosaire accessible, question temps, au grand nombre, et non seulement aux religieux, l’Église attribue des jours de la semaine à chaque groupe de «mystères», de sorte que l’on peut étaler la récitation d’un rosaire entier sur trois jours ou quatre. Ancrage dans l’Histoire Son ancrage dans l’histoire de l’Église confère au chapelet une légitimité spirituelle sûre. Sa grande force est dans son accessibilité. Il s’adapte aux soucis et moments libres de chacun. Bien sûr, l’expérience montre que sa répétitivité conduit parfois à une récitation mécanique, ou au sommeil, et qu’un effort est nécessaire pour compléter le chapelet. Toutefois, cet effort ne manque jamais d’être récompensé. Puissant point d’appui dans les divers moments difficiles de la vie, les accidents de santé, les revers professionnels, les anxiétés de toutes sortes, le chapelet peut aussi conduire à découvrir de nouvelles profondeurs dans les Écritures saintes, et à une véritable rencontre personnelle avec le Christ. «Le plus grand miracle du rosaire est celui qui s’opère dans le cœur», assure Marielle, une mère maronite qui a grandi dans une famille où l’on récitait quotidiennement le chapelet. Elle avoue, qu’enfant, elle s’endormait presque toujours pendant la prière et qu’elle ne sait toujours pas prier le chapelet toute seule. «Avec mon époux, dit-elle, nous parvenons souvent à en faire un moment de grâce, d’échanges, de rencontre avec le Seigneur et de puissante intercession. Tous nos soucis y passent!» Changer le cours de l’histoire Mais la «Reine du ciel et de la terre» ne se contente pas d’assister les personnes. Elle veut aussi conduire à son fils des peuples, des continents et le monde entier. Son intercession, notamment au moyen du rosaire, peut changer le cours de l’histoire. L'exemple type que l’on donne, à cet égard, est le rôle attribué au rosaire durant la célèbre bataille navale de Lépante (mer Ionienne, 7 octobre 1571), où s’affrontèrent la flotte ottomane de Sélim II et la flotte de la coalition de la Sainte-Ligue sous la conduite de l’Espagne et de la République de Venise. Avec la perte de 187 vaisseaux sur 251 engagés, et plus de 20.000 hommes, l’issue de la bataille fut tenue pour providentielle. Un coup d’arrêt décisif fut mis ce jour-là à l’expansionnisme ottoman. En conséquence, le pape Pie V fixa au 7 octobre la fête liturgique du Rosaire. L’ancienne présence arabo-musulmane en Europe laissa au Continent deux très beaux souvenirs: Lourdes et Fatima. Le village de Fatima, au Portugal, porte le nom de la fille préférée du Prophète de l’islam. Derrière cette toponymie insolite, il y a le souvenir durable de l’Andalousie et de la présence arabe dans la péninsule ibérique. Pourquoi Marie a-t-elle choisi ce village pour s’y mettre en garde contre les malheurs du XXe siècle, cela reste son secret. Ce que l’on sait, cependant, c’est qu’elle se présenta aux trois enfants qui la virent comme Notre-Dame du Rosaire et demanda sa récitation quotidienne. «La plus noble des dames» Dans le cas de Lourdes, une tradition orale recueillie par des chroniqueurs laisse croire que ce nom dérive du mot arabe « warda » (rose, fleur), par le glissement du « waw » arabe vers la consonne liquide française «l»; on conjecture aussi que la grotte de Massabielle, où la Vierge est apparue en 1858 à sainte Bernadette, tient son nom de l’arabe « as-sabil », qui signifie la fontaine ou la source. Ces détails figurent dans une chronique racontant comment, en 778, l’empereur Charlemagne, au retour de sa campagne d’Espagne, se trouve arrêté le long des Pyrénées devant un château-fort occupé par un prince nommé Mirat (anagramme d’ amir ou d’ émir ?), qui résiste aussi bien aux sommations de se rendre, qu’aux promesses d’être fait «comte et chevalier de Charlemagne» et de conserver toutes ses possessions, s’il accepte le baptême. En dernier recours, l’aumônier de Charlemagne, l’évêque du Puy, après avoir imploré avec ferveur Notre-Dame du Puy, obtint de monter à la citadelle en parlementaire. Conscient que les musulmans tiennent la Vierge Marie en grand honneur, l’homme proposa à Mirat, sinon de reconnaître Charlemagne, d’accepter au moins pour suzeraine «la plus noble Dame qui fut jamais». Conquis à l’idée, Mirat se déclara «prêt à rendre les armes au serviteur de Notre-Dame et à recevoir le baptême, à condition que son comté ne relève jamais, soit pour lui, soit pour ses descendants, que d’Elle seule». Charlemagne confirma l’accord et Mirat reçut le baptême des mains de l’évêque du diocèse de Puy. Cette rencontre marqua la fin de la «Reconquista» en France. Des témoignages qui interpellent Ces témoignages nous interpellent. Par leur rayonnement, Lourdes et Fatima sont de saintes reliques, presque des promesses. Le sanctuaire de Lourdes continuera jusqu’à la fin du monde de porter la marque de la Vierge Marie, la « warda sirriya » ou «rose mystique» de la litanie du rosaire, comme le souhaita Mirat le Sarrasin. Disons en conclusion que l’Église catholique ne peut que se féliciter de la sainteté des papes qui l’ont gouvernée, depuis plus d’un siècle. Mais la multiplication évidente des apparitions de la Vierge depuis plus d’un siècle atteste qu’elle a jugé également utile d’intervenir directement dans le cours de l’histoire. Au Moyen-Orient, nous l’avons vue au Caire (1968), à Beyrouth (1970), à Damas (1982) et à Mossoul (1991). Car rien n’échappe à Marie de nos conduites personnelles ou des temps inquiétants que vit la planète. Nous le constatons, au Liban et ailleurs, ses mises en garde sont toujours à leur place. Au Liban, nous avons eu l’originale idée d’instaurer une fête nationale civile symbolisant notre vivre-ensemble, et d’emprunter à la Vierge Marie la fête de l’Annonciation (25 mars) pour le faire. Car heureusement, le dernier mot lui revient toujours. «Si Dieu, dans sa colère, brisait le monde, je lui en rapporterais les morceaux», sont les paroles saisissantes qu’elle a confiées un jour au père Jean-Edouard Lamy, apôtre et mystique français (1853-1931). Oui, le rosaire est bien à l’image de «la Servante du Seigneur», l’incarnation priante de l’esprit de service, et l’assurance que la prière fervente et sincère surclasse en efficacité «les polémiques et la guerre». Une «prière du pauvre», une prière à tout faire et même, comme la Vierge Marie elle-même l’assure, à tout refaire. (*) Les prénoms ont été changés.

Accord avec l’Iran: face au tollé, Trump temporise

La première mouture du projet de mémorandum d’entente entre Washington et Téhéran qui a été filtré à la presse et aux médias dans la soirée de samedi a suscité dimanche un véritable tollé généralisé. De nombreux sénateurs républicains, dont plusieurs ténors du Congrès US, ainsi que des analystes, des commentateurs et des pôles d’influence ont mis en garde contre les graves conséquences géopolitiques de ce projet. D’aucuns n’hésitant pas à dénoncer sur les réseaux sociaux ce qu’ils ont qualifié, à l’unisson, de «capitulation des Etats-Unis face à la République islamique iranienne». Ce tollé et ces mises en garde qui fusaient de toutes parts sur la toile ont-ils poussé le président Trump à donner un sérieux coup de frein au processus d’approbation du projet de mémorandum, ou le chef de la Maison Blanche a-t-il réalisé que certaines clauses étaient effectivement inacceptables et préjudiciables au crédit des Etats-Unis en tant que superpuissance? Sur son réseau Truth Social, Trump a publié une image IA d’un F-15 portant une bombe sur laquelle il est écrit, en anglais, “merci pour votre attention à cette affaire/chose”: une menace d’un possible retour à la guerre si l’Iran n’accepte pas les conditions US. Il est, certes, difficile d’apporter une réponse à une telle interrogation, mais cela ne change rien aux faits: dans la journée de dimanche, le président Trump a clairement indiqué qu’il avait donné pour instructions aux négociateurs US de «ne pas faire preuve de précipitation» dans la conclusion du mémorandum. «Les deux parties (les USA et l’Iran) doivent prendre leur temps afin d’aboutir à un texte qui soit bien étudié», a précisé le président américain qui a indiqué que « les négociations se poursuivent au sujet de certains détails et de certaines questions». « Le temps joue en notre faveur», a-t-il affirmé sans autres précisions. Si le projet de mémorandum a suscité tellement de critiques c’est parce qu’il paraissait, à en croire la mouture parvenue aux médias, donner satisfaction à l’Iran sur toute la ligne, à savoir: cessation des hostilités et déblocage d’une partie des avoirs iraniens (près de 25 milliards de dollars) sans aucun engagement formel et officiel iranien concernant les principales demandes américaines portant sur le nucléaire, l’enrichissement de l’uranium, les missiles balistiques, le sort des proxys iranien, la stabilité des pays de la région, ou aussi le cas – totalement occulté par les négociateurs US eux-mêmes – des prisonniers politiques et des pendaisons en série d’adolescents, de jeunes, et d’étudiants universitaires. Selon la version de l’accord divulgué samedi soir, les dossiers du nucléaire et de l’uranium enrichi ne devaient être «discutés» que durant une période de trêve de 30 ou 60 jours. Sachant que ces dossiers sont en réalité discutés depuis 20 ans, le projet de mémorandum ne présentait aucune garantie quant à un règlement définitif de ce contentieux en suspens depuis plus de deux décennies. D’où la vague de critiques apparue durant la journée de dimanche. Il convient de noter dans ce cadre que le projet d’accord préliminaire prévoirait la réouverture, sans conditions, du détroit d’Ormuz durant la période de négociations de 30 à 60 jours, ainsi qu’un cessez-le-feu effectif au Liban, ce que conteste Israël. Au Liban, le cessez-le-feu en question Les questions restent ouvertes donc, notamment en ce qui concerne l’autre front, entre le Hezbollah et Israël au Liban. Ce que l’on sait, c’est qu’il existe une clause dans cet accord-cadre sur un cessez-le-feu au Liban, «avec le droit donné à Israël d’empêcher le Hezbollah de reconstituer son arsenal ». Selon les observateurs, Israël, qui avait jusque-là ignoré les cessez-le-feu négociés avec les autorités libanaises directement à Washington, pourrait difficilement contredire une directive venue directement du président américain dans le cadre des négociations sur le front principal en Iran. Tous les échos parvenant d’Israël montrent une inquiétude croissante sur l’épilogue de ce conflit. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu est revenu à la charge, assurant que «l’Iran ne possédera jamais l’arme nucléaire». Selon des informations à des médias israéliens durant la journée de dimanche, Netanyahu aurait insisté auprès de Trump sur la liberté d’action sur tous les fronts notamment au Liban, et aurait reçu son aval. Les questions demeurent ouvertes. Que signifie l’arrêt des hostilités? Comprendra-t-il un retrait israélien des territoires occupés durant ce conflit ? Que signifie ce droit accordé aux Israéliens d’empêcher le Hezbollah de se réarmer? Cela va-t-il maintenir le Liban dans un éternel état de ni guerre ni paix? Et qu’en est-il du désarmement du Hezbollah décidé par le gouvernement libanais si ce parti va considérer que c’est à son allié iranien que l’on doit le cessez-le-feu et non aux autorités libanaises? Et, surtout, quel est l’avenir de ces négociations directes entre le Liban et Israël? Il faut rappeler qu’avant les développements dramatiques de ce dimanche, les yeux étaient rivés sur la première réunion sécuritaire libano-israélo-américaine à Washington, le 29 mai, et les futures négociations directes les 2 et 3 juin. Rubio menace Qassem A Beyrouth, le chef du Hezbollah, Naïm Qassem, a jugé dans un discours que "le peuple a le droit de descendre dans la rue, de renverser le gouvernement et de résister de toutes ses forces à ce projet israélo-américain". Qassem a de nouveau appelé le gouvernement libanais à abandonner les négociations directes avec Israël, y voyant un "gain sans contrepartie pour Israël", et réaffirmé le refus du Hezbollah de désarmer. Les propos de Qassem ont provoqué une vive réaction de la part du chef de la diplomatie américaine Marco Rubio, qui a condamné «avec la plus grande fermeté l'appel irresponsable lancé par le Hezbollah en faveur du renversement du gouvernement libanais démocratiquement élu". Il a dénoncé ce qu'il appelle "une campagne délibérée visant à déstabiliser le pays et à se maintenir au pouvoir", M. Rubio a estimé dans un communiqué que le mouvement "tente activement de replonger le Liban dans le chaos et la destruction". Selon M. Rubio, "les menaces de violence et de renversement proférées par le Hezbollah ne seront pas laissées sans réponse . L'époque où un groupe terroriste tenait tout un pays en otage touche à sa fin". Sanctions américaines Cette semaine a également été celle de sanctions américaines sur nombre de personnalités du Hezbollah, notamment des députés et des anciens ministres, ainsi que, pour la première fois, des responsables militaires de l’Armée libanaise et de la Sûreté générale. Les militaires sanctionnés sont tous considérés comme proches du Hezbollah ou du mouvement Amal, le communiqué américain ayant précisé qu’ils portaient allégeance autant à ces partis qu’à leurs institutions, et qu’ils leur communiquaient des informations sensibles. Le message au Hezbollah n’a rien de nouveau, mais le message adressé au président du Parlement et chef d’Amal, Nabih Berry, est clair. Sa position « grise » dans les derniers développements au Liban lui aura valu cet avertissement américain. Le message est également adressé à l’armée libanaise, qui envoie une délégation à Washington la semaine prochaine, et qui a souvent été critiquée pour «soupçons de complaisance» avec la milice chiite. L’armée sera-t-elle obligée de revoir sa délégation et de reconsidérer ses prises de position? Pour ce qui est de la Sûreté générale, le ministre de l’Intérieur Ahmad Hajjar a demandé au directeur général de mener des investigations sur les officiers mis en cause. Entre-temps, sur le terrain, la situation reste explosive au Sud alors que les civils payent le prix: on déplore des dizaines de morts cette semaine. La Défense civile a annoncé samedi l’effondrement de son bâtiment principal à Nabatiyeh sous les bombes israéliennes. L’armée israélienne a déclaré toute la semaine avoir détruit des infrastructures du Hezbollah, et a élargi ses opérations à la Békaa, tout en reconnaissant des victimes parmi ses soldats et ses officiers du fait des drones du parti chiite. Durant ce week-end, les avis israéliens d’évacuation se sont multipliés pour des dizaines de villages et de villes, au Sud comme dans la Békaa.

Dans le choc de la «non-politique»
Par
Yakzan Takki
Publié

Le cri du nonagénaire Stéphane Hessel dans son pamphlet Indignez-vous ! avait éveillé des millions de jeunes à une forme de libération, après qu’ils eurent lu dans ce petit livre: «Vous avez le droit à la colère, au refus, à l’opposition.» Mais ce cri ne suffisait certainement pas. Il fut tout au plus une impulsion qui les poussa à descendre dans la rue pour affronter les conflits sociaux, politiques et culturels. Les choses ont bel et bien changé depuis, et l’une des plus grandes victoires des forces dominantes aura été de discréditer les termes d’«activiste» ou d’«opposant», étiquettes parfois brandies pour attaquer les jeunes qui étaient parvenus à accomplir des avancées substantielles. Aujourd’hui, on célèbre à nouveau l’idée de l’engagement des jeunes. Mais lorsqu’ils s’engagent, leurs tentatives sont discréditées ou tournées en dérision, au profit de compromis qui font l’impasse sur les motivations légitimes fondamentales. C’est ce qui justifie la répression croissante d’autorités qui s’emploient à endiguer tout changement en devenir et qui récusent la démocratie comme nécessité inhérente au pluralisme des sociétés et à la diversité des idées. La lutte n’est plus une affaire simple, et sa complexité ne cesse de s’accroître avec la mutation profonde de la nature des conflits. Les réalités se déplacent, se transforment sans jamais se figer, et font face à une menace réelle qui revêt toutes les formes de la violence, politique, économique, sociale, sécuritaire, en passant par l’érosion de la biodiversité, le réchauffement climatique, les épidémies et la pollution. C’est là quelque chose d’essentiellement différent de la forme d’« oppression traditionnelle » propre aux régimes totalitaires. À l’inverse, les populations se soumettent sans discussion aux transformations imposées par le capitalisme, la technologie et l’industrie, à rebours des principes, des idées et des philosophies des Lumières qui avaient établi de grandes vérités. L’oppression contemporaine réside dans ces sociétés liquides qui s’effondrent rapidement et engloutissent avec elles tout, les liens, la tragédie, les angoisses. Toute interrogation sur le sens de l’ordre, la liberté individuelle et les droits humains au sein de la structure des sociétés démocratiques est perçue comme absurde ou pathologique. L’opposant qui remet en question le cours du monde est désormais regardé comme un fou ou un imbécile, supposé inventer une réalité nouvelle sans rapport avec ce qui est censé fonder l’existence, à savoir l’argent, les likes et le pouvoir. Ce triomphe de fonctions au service de finalités consuméristes, propagandistes ou populistes représente une forme d’oppression radicalement différente de celles que connaissaient les dictatures d’hier, précisément parce qu’il n’y a plus d’adversaire direct. L’ennemi était autrefois identifiable, composé de militaires, de féodaux, d’exterminateurs de populations autochtones et de patriarches racistes. C’est pourquoi il y avait une vague générale de libération, une contre-culture féministe et des mouvements de libération guévaristes et autochtones. La lutte contre la dictature n’est pas simple en elle-même. Mais aujourd’hui, la complexité devient écrasante face à l’injustice et à la destruction des existences, dans un monde où il n’y a rien à accomplir de visible ni d’immédiat, et où l’isolement rend l’engagement profondément triste dans une confrontation qui passe par les rapports de force traversant la vie professionnelle, le compte en banque, le téléphone portable et l’intelligence artificielle domestique. Les élites politiques ressemblent désormais à une vaste entreprise de distribution de privilèges et de bénéfices, plutôt qu’à des porteurs d’une vision cohérente du monde, et le niveau des cadres politiques a glissé vers des politiques coupées du réel. Quant à celui qui suit son désir de s’engager dans la lutte, il risque toujours un peu sa vie. Il y a là quelque chose d’assez spinoziste, qui donne de l’engagement une image profondément mélancolique, tiré qu’il est entre les moments de plaisir, d’amour et de repos et la menace d’un désespoir qui dévore les sociétés. C’est pourquoi il est si difficile de trouver le désir, l’élan et l’énergie nécessaires. Le pessimisme des jeunes est aujourd’hui profond, convaincus qu’ils sont que le pire est inéluctable et que les institutions n’ont pas su s’adapter aux évolutions accélérées, ce qui appelle à un «choc dans la politique» incluant la simplification des procédures et la réduction du rôle de l’État, ainsi que des réformes institutionnelles comme la transparence financière et la redistribution des pouvoirs. Et tout le monde se moque des initiatives qui tentent de réinventer le monde sous quelque forme d’idéalisme. Cela n’empêche pas de se fixer des objectifs concrets, sans pour autant nourrir la tentation de promesses illusoires pour éviter la désillusion de l’échec. Cette illusion de toute-puissance mène inévitablement à la déception. L’État ne peut pas et ne doit pas tout faire. Et l’excès de politisation de la société nuit, sous l’illusion que le salut individuel viendra de la politique. C’est une situation effroyable. Les gens sont pauvres, les subventions aux hôpitaux sont supprimées, les migrants et les universités sont attaqués, et les manifestations sont réprimées. Tout cela résulte de l’absence de hiérarchisation des combats, parce que tout est interconnecté. On ne peut pas dissocier la montée de la pensée extrémiste des crises politiques, de la discrimination et des inégalités (et cela ne s’est pas produit sans l’assentiment d’une majorité silencieuse). Les autorités au pouvoir disposent le plus souvent d’une majorité qu’elles exploitent pour tout détruire, surtout lorsque des dirigeants hostiles à la démocratie accèdent au pouvoir par des voies légales, tout en retournant le discours contre ceux qui défendent la démocratie. Durant sa campagne, Kamala Harris avait présenté Trump comme un danger fasciste. Celui-ci avait retourné l’accusation en appelant à voter pour lui afin de sauver la démocratie. La même chose s’est produite au Brésil: Bolsonaro, qui avait tenté un coup d’État, a cherché à se ranger du côté des opprimés, tandis que Viktor Orbán en Hongrie tentait d’instaurer un régime sous l’appellation de «démocratie illibérale». Ces personnages, et d’autres comme le président turc Recep Tayyip Erdoğan et le président russe Vladimir Poutine, s’inscrivent dans ce populisme dont les contours se sont élargis à travers le monde. Ils convoquent les fantasmes de la Seconde Guerre mondiale, s’attaquent au brassage et à la rencontre des peuples dans l’ouverture aux minorités ethniques, religieuses et politiques, tout en promouvant la répression et en instaurant une hiérarchisation graduelle entre les vies humaines, détruisant dans le même mouvement les forces contraires et les idées pour mieux réhabiliter les idéologies d’antan. Consacrant la mort des héros des Lumières et la fin de l’ère des idées pluralistes, ils s’attaquent à la presse et à la justice, privant les citoyens des instruments du travail démocratique. Le monde n’a jamais connu de haine aussi radicale qu’aujourd’hui. Il était supposé que cette alliance entre les deux classes dirigeantes, les autoritaires et les intellectuels, conduirait à un équilibre des pouvoirs et au renforcement d’une société harmonieuse. Les élites naturelles auraient pu guider efficacement la classe ouvrière et la jeunesse, leur offrir à la fois l’ordre et le sens, et partager avec elles les privilèges et les avantages. C’est ce qui ne s’est pas produit, selon l’anthropologue Georges Dumézil. L’histoire rejoue aujourd’hui cette mauvaise partition dans la concurrence entre les élites. D’un côté, la droite commerciale et nationaliste, qui aime se présenter comme anti-intellectuelle, incarnée aux États-Unis par Donald Trump et les républicains. De l’autre, la gauche instruite, libérale et atlantiste, représentée par les démocrates. Mais les partisans de Trump s’appuient eux aussi sur des centaines d’experts et d’universitaires rassemblés dans de puissants think tanks. Et le programme ultracapitaliste qu’ils défendent, dans une défense acharnée des hiérarchies sociales au travers de la concentration extrême du pouvoir et de la richesse et d’une fiscalité favorable aux riches, ne diffère pas beaucoup du programme suivi par les économistes démocrates. La vérité est que ces multiples élites ont intérêt à exagérer leurs divergences pour alterner au pouvoir, même si leurs choix fondamentaux diffèrent peu (Kevin Brooks). Les élites n’ont pas toujours gouverné le monde. Au lendemain des révolutions sociales du XIXe siècle et de la montée du suffrage universel au XXe siècle, les classes populaires et leurs organisations syndicales et politiques ont réussi à imposer une transformation sociale profonde, parfois par l’accès direct au pouvoir (ce fut le cas des sociaux-démocrates suédois de 1932 à 1976, des travaillistes britanniques en 1945, des socialistes et communistes français en 1936 et 1945, ou encore des démocrates rooseveltiens en 1932), et d’une manière générale, de 1910 à 1990, cette dialectique motrice a permis de placer la réduction des inégalités sociales au cœur du conflit politique. Cet ordre de classe s’est effondré entre les années 1980-1990 et 2010-2020 dans les démocraties occidentales, à commencer par la complexification de la structure sociale et la montée spectaculaire des fractures territoriales, qui ont ébranlé l’autonomie des États et, avec elle, les choix politiques des partis sociaux-démocrates. Pour sortir de la crise actuelle et de l’affrontement illusoire entre élites, la gauche doit renouveler son ambition et rassembler les classes populaires de tous les territoires, tout en reconnaissant que les élites s’unissent contre elles. C’est là la seule voie pour rétablir la possibilité d’une véritable alternance et faire face à la désintégration de la démocratie.

La véritable «humiliation»…
Par
Khairallah Khairallah
Publié

Le Liban assiste aujourd'hui à une farce qui s'est muée, dans les faits, en tragédie. Au cœur de cette farce: l'obstination d'une faction libanaise organiquement liée à la «République islamique» d'Iran à présenter la négociation avec Israël comme une «humiliation», alors que la véritable humiliation réside dans tout ce qui peut être fait pour consacrer l'occupation israélienne et la servir. Tout ce que les autorités légitimes au Liban — représentées par le président de la République Joseph Aoun et le président du Conseil des ministres Nawaf Salam — ont voulu signifier, c'est que l'«humiliation» des négociations relève en réalité de l'honneur et du patriotisme, tandis que l'«humiliation» de l'occupation n'est rien d'autre qu'un service rendu à Israël, au bénéfice exclusif de son entreprise d'occupation. Quiconque dénonce l'«humiliation» d'une négociation directe avec Israël, comme le fait le Hezbollah, se dérobe à toute question ayant trait à la réalité et à ce que traverse un pays dont le sort est désormais livré aux vents. Le Liban se trouve en effet à la merci de ces vents depuis qu'une bombe à retardement s'est installée en son sein: plus d'un million deux cent mille déplacés du Liban-Sud, dispersés à travers différentes régions du pays, dont Beyrouth constitue le principal foyer de concentration. Hors des négociations, il n'est aucune voie pour désamorcer cette bombe à retardement, dont le seul antidote est le retour des déplacés dans leurs villages et leurs bourgs, d'une façon ou d'une autre. Ce retour vers des localités en grande partie dévastées demeure l'unique moyen de préserver le Liban du destin d'un État failli. Aucune autre issue que la négociation directe ne permet d'atteindre cet objectif, au lieu de se glorifier de la «résistance» et de ses armes, lesquelles ont précisément ramené l'occupation. Il importe de distinguer entre la véritable humiliation, d'une part, et la tentative d'effacer l'«humiliation» dont parle le Hezbollah, d'autre part. Car l'humiliation est dans le fait de servir l'occupation israélienne, non dans celui de s'en défaire. Il faut rappeler chaque jour, si nécessaire, que l'occupation israélienne de la bande frontalière dans le sud du Liban a pris fin à pareille époque, en l'an 2000. Israël avait alors décidé de se retirer en application de la résolution 425, estimant qu'un tel retrait, confirmé par le Conseil de sécurité, n'entrait pas en contradiction avec ses intérêts. Depuis ce retrait israélien vers la Ligne bleue, l'ancien régime syrien, soutenu par l'Iran, s'est employé à maintenir le sud du Liban comme une boîte aux lettres commode pour l'échange de messages avec Israël. L'État hébreu n'y a vu aucun obstacle, d'autant que son objectif permanent consistait à concentrer ses efforts sur la Cisjordanie. La preuve en est l'échec de Yasser Arafat à reproduire dans ce territoire l'expérience du retrait israélien du sud du Liban. Abou Ammar a payé chèrement, à cette époque, le prix de la «militarisation» de l'Intifada. Le leader historique du peuple palestinien n'a pas compris qu'Israël était disposé à sacrifier des centaines de ses soldats pour conserver des pans de la Cisjordanie, alors qu'il avait accepté de se retirer du sud du Liban en échange de garanties sécuritaires. Ces garanties furent effectivement obtenues, avant que l'Iran ne les viole aussitôt, soucieux d'affirmer que la carte du Hezbollah demeurait en jeu et que le retour de l'armée libanaise au Liban-Sud n'était pas à l'ordre du jour. Jusqu'à la guerre d'«appui à Gaza» que le Hezbollah a déclenchée sur demande iranienne, le 8 octobre 2023, il n'existait aucune occupation israélienne. À la suite de cette guerre, l'occupation s'est limitée à cinq points. C'est la guerre d'«appui à l'Iran», engagée en mars de cette année, qui a fourni le prétexte à une extension de l'occupation israélienne, à davantage de destructions et à de nouveaux déplacements. Le Hezbollah défend sa position en arguant qu'Israël l'aurait attaqué de toute façon, indépendamment du tir des six roquettes qui ont suivi de quelques jours l'assassinat du «Guide» Ali Khamenei à Téhéran, le 28 février 2026. Ces propos pourraient être fondés s'ils ne trahissaient pas une méconnaissance profonde de la politique et des rapports de force en présence, d'une part, et si le Hezbollah ne nourrissait pas par ailleurs le désir de conserver ses armes en tant qu'instrument d'intimidation des Libanais, d'autre part. Les armes confessionnelles et miliciennes n'ont jamais été autre chose qu'un fléau pour le Liban et les Libanais, et pour les chiites du Liban en particulier, dans la mesure où elles n'ont jamais été en mesure de jouer quelque rôle que ce soit dans la protection du pays. Leur seule fonction aura été de servir l'occupation. Lorsque l'État hébreu, en l'an 2000, a jugé qu'il était dans son intérêt de se retirer du sud du Liban, il l'a fait, l'Allemagne ayant alors servi d'intermédiaire. Le Hezbollah n'a pas su intégrer le fait qu'Israël a changé à la lumière du «Déluge d'Al-Aqsa», cette attaque lancée par le Hamas depuis Gaza, ni comprendre que ses armes, désormais au service de l'occupation, ne pouvaient plus avoir droit de cité. Les armes demeurent à l'origine du problème et la source de tous les maux au Liban. Simplement, Israël n'en a plus besoin aujourd'hui, alors qu'il se montrait naguère indifférent à la question de savoir qui contrôlait le Liban-Sud — tout comme il était indifférent à celui qui contrôlait Gaza, prêt à laisser transiter les fonds qataris vers le Hamas dès lors que ce mouvement contribuait à consolider la division palestinienne. Une seule formule résume désormais la situation libanaise. Les armes que détient le Hezbollah sont l'expression même de l'humiliation, en ce qu'elles jouent le rôle qui leur est assigné dans la légitimation de l'extension israélienne de l'occupation et du déplacement continu des populations. Ces populations sont les citoyens chiites du Liban-Sud, transformés en cette bombe à retardement qui menace toute tentative de rétablissement du Liban. Les armes ont échoué à faire face à Israël, mais elles ont réussi à miner le Liban de l'intérieur. Telle a toujours été la fonction des armes du Hezbollah depuis leur avènement, des armes auxquelles incombe la responsabilité de toutes les guerres dont le Liban aurait pu se passer: à commencer par celle de l'été 2006, jusqu'à la guerre d'«appui à l'Iran» et la catastrophe qu'elle a laissée dans son sillage, à tous égards… une catastrophe qui est désormais devenue une menace pour l'existence même du Liban.

Trump cèdera-t-il face aux conditions iraniennes?

Le président américain Donald Trump déclarait il y a quelques jours que le régime iranien «nous mène en bateau (les Etats-Unis et le monde occidental) depuis 47 ans». L’on pourrait ajouter, sans grand risque de nous tromper, que dans le contexte actuel, c’est essentiellement l’opinion publique dans plusieurs pays du Levant qui est menée en bateau, notamment à la lumière de la pléthore d’informations, samedi, faisant état de l’imminence d’un «mémorandum d’entente» entre Washington et Téhéran, dont il ressort, à en croire du moins les indiscrétions filtrées aux médias, que le président Trump semble (apparemment) avoir cédé, pour l’essentiel, aux principales conditions iraniennes. En ce samedi 23 mai, certains médias et chaînes satellitaires n’ont cessé de déverser au public, à un rythme effréné, des informations et indiscrétions qui sont contredites un court laps de temps plus tard. L’exemple le plus frappant aura été les indications fournies par le ministère iranien des Affaires étrangères dont le porte-parole indiquait en milieu d’après-midi que «la fin de la guerre est une opération qui prendra du temps» et qu’une «issue rapide est peu probable». Reflétant une position radicale quant aux problèmes de fond, le porte-parole a pris soin d’affirmer que la question du détroit d’Ormuz «ne concerne pas les Etats-Unis» (sic!) et que le dossier nucléaire ne sera pas abordé en cas d’accord préliminaire sur une cessation des hostilités. Ce même porte-parole, ne craignant pas de se contredire, faisait état, une demi-heure plus tard, d’une «tendance au rapprochement» avec Washington, précisant qu’un protocole d’accord est «en phase de finalisation». Et pour mener davantage en bateau les médias et l’opinion publique, ce même ministère iranien des Affaires étrangères relevait aussi, de manière concomitante, que «nous sommes très loin, mais nous sommes en même temps très proche (!), d’un accord avec les Etats-Unis». La position US Côté américain, le Secrétaire d’Etat Marco Rubio évoquait «une chance» que le pouvoir iranien «accepte un accord» avec Washington. Une déclaration quelque peu surprenante dans la mesure où c’est plutôt l’Administration US qui devrait «accepter» de faire la concession de conclure un accord avec l’Iran et non le contraire. L’attitude des hauts responsables US ces derniers jours laissent insinuer que les Etats-Unis paraissent «implorer» le régime des mollahs d’«accepter un accord», donnant ainsi la perception, trompeuse, que c’est l’Iran qui est vainqueur et qui impose ses conditions et les concessions que devraient faire les USA. En tout état de cause, le président Trump estimait à 50-50 les chances d’un accord ou d’une reprise des opérations militaires, affirmant qu’il ne signerait un accord, qu’il estimait proche, que dans le seul cas où il obtiendrait satisfaction au niveau de toutes les demandes présentées aux Iraniens et si le texte «tiendrait compte des intérêts d’Israël». Sa déclaration sur ce plan était toutefois contredite dans une certaine mesure par les indiscrétions filtrées aux médias, portant sur les grandes lignes du mémorandum en gestation qui, si elles se confirment réellement dans les faits, signifieraient qu’elles satisfont plutôt les positions iraniennes, dans leurs grandes lignes, marquant ainsi un net recul américain à plusieurs égards. L’accord en question prévoit en effet, à en croire les informations filtrées aux médias, de mettre fin définitivement aux hostilités sans que le dossier nucléaire ne soit abordé, sans que l’uranium enrichi soit transporté hors de l’Iran et sans aucun engagement des Pasdaran concernant le sort des proxys iraniens et la fin de l’entreprise de déstabilisation des pays de la région, sans compter que la question vitale des prisonniers politiques – qui se comptent par milliers – et des exécutions en masse, par pendaison, d’adolescents et de jeunes iraniens semble être totalement occultée. Ces dispositions, si elles se confirment, constitueraient dans une large mesure, un alignement quasi-total sur la position iranienne et un sérieux revers pour l’Administration US. Les concertations de Trump Dans ses différentes interventions publiques, samedi en fin de journée, le chef de la Maison Blanche a indiqué qu’il prendra dimanche, 24 mai, sa décision portant sur le choix entre la conclusion de l’accord ou la relance des opérations militaires, après s’être concerté avec ses plus proches collaborateurs ainsi qu’avec les dirigeants des pays du Golfe, de la Turquie et de l’Egypte. En fin de soirée, il devait avoir, en outre, un entretien avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. Alors que les tractations s’intensifiaient en vue de finaliser le texte du projet d’accord, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, devait entrer en contact par téléphone avec le secrétaire général du Hezbollah, cheikh Naïm Kassem, afin de réaffirmer le «ferme soutien» de la République islamique au parti pro-iranien, soulignant dans ce cadre que l’Iran a insisté pour que l’arrêt des combats au Liban soit l’une des clauses de l’accord négocié avec les Etats-Unis. Cette position iranienne, qui est venue s’ajouter à la dynamique des dernières tractations diplomatiques régionales, a poussé M. Netanyahu à convoquer les chefs de file de sa coalition gouvernementale à une réunion urgente qui devait se tenir tard dans la soirée de samedi. C’est dans ce climat fiévreux que les sources officielles US indiquaient dans la nuit que le chef de la Maison Blanche devrait annoncer dimanche sa décision concernant le projet d’accord avec le régime des mollahs.

Musique et politique, un mariage ancestral : les origines (2)

Cette série d'articles propose un vaste tour d'horizon, à la fois thématique et chronologique, des différents rapports entre la musique et l'espace de la Cité à travers les époques. Le premier de cette série, divisé en trois parties, porte sur les origines du lien entre la musique et «le» et «la» politique. C'est au XVIIIe siècle européen que le débat sur la musique et la liberté sort quelques instants de son rapport avec le sacré pour reprendre une forme philosophique explicite, comme du temps de l'Antiquité grecque. Et le mérite en revient essentiellement à Jean-Jacques Rousseau. L'histoire a certes retenu ce dernier comme l'un des piliers de la philosophie politique des Lumières, mais sa double condition de compositeur et de musicologue reste souvent dans l'ombre de son héritage philosophique. Rousseau, pour qui la musique n'est pas une question esthétique séparable de la question morale et politique, développe dans son Dictionnaire de musique et dans l' Essai sur l'origine des langues , la thèse selon laquelle la mélodie, porteuse des inflexions naturelles de la voix humaine, est le langage originel des passions. Elle représente un langage antérieur à la raison, immédiatement communicatif, fondé sur l'émotion partagée plutôt que sur le concept articulé. Partant, l'harmonie sophistiquée des cours européennes, avec ses contrepoints savants et ses conventions académiques… tout cela n'est, à ses yeux, que corruption de cette pureté originelle. Une musique réduite à un artifice social, en quelque sorte, et qui a perdu, de ce fait, contact avec la nature même de la voix humaine lorsqu'elle se trouve encore hors du pouvoir, de sa discipline, de ses contraintes. La position rousseauiste, bien au-delà de toute considération esthétique, est fondamentalement politique. La musique naturelle est le langage de la liberté, tandis que la musique institutionnelle, elle, n'est autre que l'oraison funèbre de la servitude volontaire… Diderot et la musique comme ordre fondateur Denis Diderot, qui n'est pas sans partager avec Rousseau cette intuition fondamentale concernant le lien entre musique et sentiment naturel, lui apporte toutefois une dimension supplémentaire, sociale et collective, de l'expérience musicale. Dans les articles de L'Encyclopédie qu'il consacre à la musique et au génie, Diderot pense le son non plus seulement comme langage des passions individuelles, mais comme ce qui rend possible une «communauté sensible». Dans cet ordre d'idées, la musique devient un espace de partage émotionnel antérieur à toute convention politique, où les hommes font l'expérience de leur appartenance commune avant de la formuler en termes de droits ou de contrat. Ce que Platon formulait dans le registre prescriptif de la Cité idéale, Diderot le transpose ainsi dans celui de la sensibilité partagée, faisant de la musique une condition anthropologique préalable à tout contrat social, là où les Grecs n'en avaient fait qu'un instrument de gouvernance. En fait, ce que fait Diderot, dans la foulée de Rousseau, est proprement révolutionnaire. Avec lui, la musique devient un élément fondateur de l'ordre politique, qu'elle précède. Elle n'opère plus en réaction à un ordre, mais participe à son élaboration. C'est précisément cette puissance fondatrice, la musique envisagée comme matrice de la communauté politique et antérieure à ses conventions, que Kant va regarder avec une méfiance grandissante. Kant et la voix méfiante de la raison Ces réflexions, Immanuel Kant les lit sans doute avec l'admiration qu'il porte à Rousseau et Diderot… mais aussi avec méfiance. Et pour cause : la puissance émotionnelle de la musique, son pouvoir d'agir sur le corps et l'âme avant que la raison n'ait eu le temps de s'interposer, constitue pour les philosophes des Lumières sa vertu fondamentale. Pour Kant, c'est précisément cela qui est une source de menace. Une musique qui contourne le jugement rationnel pour parler directement aux passions rend, à ses yeux, les hommes disponibles pour l'enthousiasme collectif autant que pour la liberté individuelle. Kant n'a pas vraiment tort. Mais Rousseau et Diderot non plus. Cette tension philosophique entre leurs lectures — d’un côté, la musique comme vecteur naturel de la liberté contre la musique comme vecteur de la manipulation émotionnelle de l’autre — préfigure un binôme qui va parcourir l'histoire, de La Marseillaise aux hymnes totalitaires, des negro spirituals aux rassemblements de Nuremberg, et des concerts pour les droits civils et contre la guerre du Vietnam au recyclage des chansons pop en musique de propagande promotionnelle lors de rallyes électoraux… La Marseillaise , précisément, va donner raison au binôme Rousseau-Diderot et à Kant... Née en 1792 comme chant de guerre révolutionnaire, elle est sans doute le premier, sinon l'un des premiers exemples modernes d'une musique qui fabrique une communauté politique dans l'acte même de chanter. Le chant produit ainsi une volonté populaire, transforme des individus en collectivité organisée et unie par le seul fait de partager un rythme et une mélodie. En ce sens, elle est la démonstration de ce que Kant redoutait comme la peste, dans la mesure où le sentiment d'euphorie qui cimente par la mélodie et les mots le groupe, ne distingue pas le juste de l'injuste ou le libérateur du conquérant. Elle confirme ainsi, dans le même mouvement, l'intuition de Diderot : la musique précède le contrat, elle fabrique le peuple avant que le peuple se dote d'institutions. Ce que Kant pressent avec effroi dans la puissance émotionnelle de la musique anticipe, d'une certaine façon, le sens de l'Histoire passionnel que Hegel allait bientôt théoriser, lui pour qui l'Histoire n'avance pas par la seule délibération rationnelle, mais à travers les passions des hommes qui, souvent à leur insu, servent d'instruments à l'Esprit du monde. L'avenir n'est pas sans lui donner raison, d'une certaine manière, puisque la même musique qui chante la liberté des peuples accompagnera bientôt les armées napoléoniennes dans leur traversée de l'Europe… Hegel, Beethoven et la dédicace déchirée S'il faut choisir un exemple archétypal pour illustrer le rapport tortueux et torturé entre la musique et le pouvoir, c'est sans doute celui de Ludwig Van Beethoven, parce que ce dernier l'a vécue dans sa chair et dans son œuvre, et parce que sa désillusion est emblématique de celle que la musique engagée vivra à nouveau, sous d'autres formes, aussi semblables que différentes, à chaque génération. Beethoven dédie en effet la Symphonie héroïque à Napoléon Bonaparte, en qui il voit ce que Hegel, justement, appelait «l'Esprit du monde à cheval». La Révolution faite homme. La liberté devenue Histoire. La symphonie qu'il crée à la mesure de cette foi rompt avec toutes les conventions formelles de son temps… comme Napoléon lui-même est une rupture séquentielle avec l'avant… ou, du moins, le pense-t-on encore à l'époque. Longue, complexe, imprévisible, elle est traversée par une énergie qui ne ressemble à rien de ce qui l'a précédée. Elle n'est certainement pas dédiée à un général victorieux. Elle est dédiée à une idée, l'idée qu'il représente. Cet Esprit qui, pense Beethoven, va enfin humaniser l'histoire… Mais quand Napoléon s'autocouronne, Beethoven déchire la page de dédicace. Et ce petit geste, privé et sans témoin, demeure l'un des plus politiquement significatifs de toute l'histoire de la musique. À travers lui, Beethoven proclame en fait toute la splendeur et la décadence de ce qu'est le génie musical dans son contact avec «le» et «la» politique. La musique peut croire en un projet politique, elle peut lui donner sa forme la plus haute, mais elle ne peut pas survivre à la trahison de ce projet par ceux qui l'incarnaient, nous dit-il déjà, bien avant la naissance de l'industrie musicale. Elle n'est pas au service des hommes qui représentent les idées, mais au service des idées elles-mêmes. Et quand les hommes trahissent les idées, la musique doit déchirer la dédicace. Et, si possible, le musicien lui-même, s'il en a le courage, la lucidité et le désir de cohérence. Une leçon universelle et atemporelle Cette leçon-là, Bob Dylan l'apprendra à son tour en refusant d'être le porte-voix du mouvement pacifiste – ou de toute autre cause par la suite, du reste. Marvin Gaye l'apprendra, lui, en s'éloignant de Motown pour chanter ce que Motown ne voulait surtout pas entendre, les morceaux engagés qui menaçaient d'égratigner l'image lisse et grand public du label. Ou encore Nina Simone en quittant les États-Unis, fuyant un climat devenu insoutenable, marqué par un racisme systémique, des pressions politiques, et le boycott de ses chansons par les autorités américaines en raison de son engagement intense pour le mouvement des droits civiques… Invariablement, le geste restera partout le même, y compris en dehors des contrées américaines : la musique engagée sait, à un moment donné, qu'elle ne peut pas rester là où on l'a placée si cet endroit n'est plus digne de confiance. Elle déplace alors son engagement, sans pour autant y renoncer. Elle reste ainsi fidèle à son âme, tout en s'apercevant que le médium, le corps transitoire qui a habité la mélodie, lui, est inéluctablement faillible. Elle reste parfaitement libre… faute de quoi elle s'éteint, compromise. C'est Beethoven lui-même qui nous l'apprend, puisque malgré sa déception napoléonienne, il n'en finira pas pour autant avec la tension entre la musique et l'idéal politique. La Neuvième Symphonie , composée alors qu'il est devenu sourd, reprend l'utopie universaliste et weimarienne de Friedrich Schiller, mais transcendée par son génie. Beethoven magnifie l'idée selon laquelle la joie peut rassembler ce que l'histoire a séparé et que le son peut jeter des ponts et tendre les mains là où la politique a créé des frontières. Et ce n'est pas un hasard si cet hymne à la joie est devenu, des décennies plus tard, la fresque musicale de l'Union européenne, un projet politique fondé précisément sur l'idée que ce qui unit les hommes au-delà de leurs identités nationales peut prendre une forme institutionnelle et créer un autre style de civilisation, contre vents et marées. Significativement, l'Union européenne a fait le choix d'en adopter une version exclusivement instrumentale, sans les paroles de Schiller, comme si la mélodie seule suffisait à formuler ce que les mots risquaient de confiner dans une langue et une mémoire nationales. Par son geste, Beethoven discrédite l'héroïsme de la conquête au profit de la joie de l'humanisme universel. Ce geste lui-même, privé, sans témoin, sans déclaration, constitue sans doute la leçon alpha, peut-être la plus précieuse que la musique engagée ait jamais reçue. Ce que Beethoven nous dit, c'est que l'acte politique le plus radical n'a pas forcément besoin de coups d'éclat, mais peut tenir, dans toute sa plénitude, loin du feu des projecteurs, dans le silence solennel et solitaire d'une chambre. Il suffit de refuser que l'idée soit abandonnée à mourir avec ceux qui l'ont trahie. La dédicace déchirée est ainsi le premier manifeste moderne de l'autonomie de la musique vis-à-vis du pouvoir, et de l'artiste vis-à-vis de la cause qui l'avait ébloui. Acte politique en soi, avant même d'être symbole, il pose la véritable première pierre de l'histoire de la musique engagée dans toute sa complexité, à l'orée du XIXe siècle et bien avant que le XXe vienne en révéler, sous les idéologies meurtrières, toutes les ambivalences. Par anticipation, Beethoven propose en fait l'antidote au surhomme wagnérien… mais Hitler est complètement sourd à la Joie beethovenienne, emporté jusqu'à la déraison méphistophélique par ses walkyries aryennes, leurs chevauchées fantasmatiques et leurs rêves apocalyptiques. Voir aussi Musique et politique, un mariage ancestral: les origines (1)