

C’est comme aujourd’hui, en 1948, qu’advint ce à quoi nous avons donné le nom de Nakba… Puis survint un temps où la Palestine ne devint plus qu'un disque usé tournant en boucle dans les cafés de trottoir arabes… Puis un autre temps où la Palestine redevint l'intonation d'un peuple qui avait recouvré sa voix, se redécouvrant une force insoupçonnée… Puis un moment où la cause palestinienne se fit tache d'huile s'étendant sur les eaux, le puits béant dont on avait vidé la substance et autour duquel s'entassaient tous les seaux dans une bousculade et une cohue sans fin… Puis vint un moment où l'on trembla pour le corps palestinien d'un nouvel errement, plus effroyable encore que le premier, car la mère palestinienne était devenue semblable à une chatte déplaçant ses petits d'un lieu vers nulle part… Les temps se succédèrent et se fondirent les uns dans les autres… jusqu'à ce que la Palestine apparût enfin sur sa propre terre comme une composition épique…… mais un solo joué à même la chair vive!!
C'est en ces formules d'exception que Mohammad Hussein Chamseddine résuma sa définition et son approche de la commémoration du Jour de la Nakba, lors d'une conférence tenue à Beyrouth sous le titre «De la Nakba à l'État», en 2003, à l'heure même où l'Intifada s'ouvrait sur des perspectives contradictoires, tiraillées entre les tenants de la lutte pacifique et les partisans d'un retour à la violence des armes.
L'alternative s'imposait entre la stratégie d'un règlement historique avec l'État d'Israël et le triomphe des projets de violence et de libération intégrale, de la mer au fleuve, avec pour étendard l'abolition des accords d'Oslo, mot d'ordre si cher au cœur de l'axe de la résistance et de son fer de lance, le mouvement Hamas.
Plus de deux décennies ont passé pour que revienne, une fois encore, la commémoration de leur indépendance et de notre Nakba, tandis que le monde assiste à une démence sans équivalent qui enveloppe le corps palestinien dans sa propre patrie et dans quelques-uns des camps de la diaspora, en Syrie et au Liban. Et l'opacité du moment international et régional, ouvert sur des perspectives qui ne sont peut-être pas à la mesure de ce à quoi aspire le peuple palestinien pour que sa Nakba se mue en jour d'indépendance, ne cesse de s'épaissir.
La folie de la danse
La folie de la danse qui sourd de la graine de l'amour vous place en face de ce Zorba du deuil et de la tendresse, tandis que la folie de la danse qui éclate de la graine de la haine, c'est avec Ben Gvir et ses semblables au sein du gouvernement israélien actuel qu'elle se donne à voir. Du temps du ministre des Affaires étrangères Abba Eban, un journaliste lui avait demandé comment ils pouvaient se targuer d'être un État sioniste moderne et démocratique alors que la Knesset voyait passer des rabbins venus d'un âge révolu. Abba Eban avait souri et répondu qu'ils déposaient leur manteau sur le seuil de la Knesset avant d'aller y débattre des politiques de l'État. Mais aujourd'hui, avec Netanyahu et ses comparses dits «laïcs», c'est le manteau religieux qu'ils revêtent pour y pénétrer.
La folie de la danse que Ben Gvir pratique avec les «jeunes des collines» à l'intérieur de la mosquée Al-Aqsa et sur la tête même des personnes que la marine israélienne a enlevées au large de Chypre n'a pas encore atteint son terme, car ce qui est poursuivi déborde de loin ce qui s'est accompli depuis l'opération du 7 octobre et la guerre d'extermination.
La folie de la danse sur la graine de la haine est l'expression gestuelle d'un délire de grandeur qui accompagne invariablement quiconque se prétend investi par «Dieu», le «Seigneur» ou «Yahvé» de la mission de conduire les peuples sur la terre ferme, sur les mers et dans les cieux.
Quand le ministre des Finances Smotrich se fait gloire de ses accomplissements en déclarant qu'au cours de son mandat il a conduit en silence la révolution du changement radical en Cisjordanie et qu'ils y ont édifié cent colonies… dans le berceau de leur éternelle patrie biblique (selon la correspondante Hagit Rozinam pour le site Ba'shevaa, presse du 21/5), la coopération entre Smotrich et la ministre des Colonies Orit Strock a formé ce qu'elle nomme un « mouvement de tenaille » dont l'ambition est de détruire «l'Autorité palestinienne» par l'étranglement économique, d'élargir le périmètre de la mainmise coloniale directe… d'interdire aux travailleurs l'accès au marché du travail israélien et de bâtir une continuité géographique des colonies entre Jérusalem et Hébron.
Ce type de gouvernements extrémistes se soucie fort peu des rapports que les institutions internationales élèvent pour documenter, chiffres irréfutables à l'appui, que l'armée israélienne a tué des milliers d'enfants , témoignage retenu par la Cour internationale de Justice et sur lequel ont été fondés les arrêts qui frappent d'infamie cette bande criminelle. Pas davantage n'ont-ils prêté attention au conseil que Henry Kissinger avait prodigué à Rabin au temps de l'Intifada des pierres, alors que celui-ci broyait les os des jeunes Palestiniens: fais ce que tu veux des Palestiniens, mais derrière les caméras, non devant.
Le délire de grandeur de ces ministres a atteint un degré tel qu'ils s'arrogent le droit de danser sur les corps des vivants et des morts, sur les places publiques, dans ce qui ressemble à un rituel sanglant et ténébreux célébré à la face du soleil.
Ainsi le Jour de l'indépendance israélienne, le 15 mai de chaque année, s'est-il mué en occasion de laisser libre cours au refoulé sans la moindre retenue, dès lors que la puissance destructrice de l'État d'Israël a atteint une cime qui lui permet d'effacer l'Autre palestinien et de proclamer sans détour le programme destiné à parvenir à cette fin.
Cette année cependant, ce rituel festif a su innover, les colons des «jeunes des collines» ayant pris pour cibles les écoles d'enfants, une fois épuisé le répertoire des objectifs «bédouins» et «paysans».
Se figurent-ils peut-être en mesure d'occuper l'avenir des enfants et d'en interdire l'avènement.
C'est un même jour partagé avec ceux que nous appelons nos cousins, le 15 mai de chaque année, qui est pour eux le jour de l'indépendance et pour nous celui de la Nakba. C'est là, peut-être, que résident le secret du délire de grandeur, le secret de la danse violente et le secret de la haine, car l'Autre terrassé par la Nakba continue de vivre ! Ce fait met au jour une équation redoutable entre le fort et le faible, qu'on voit à l'œuvre dès lors que le faible persiste à vivre sous le signe de la Nakba et rappelle au fort que son indépendance demeure inachevée, équation secrète dont seul le fort capable de se guérir lui-même peut se hasarder à confesser l'existence. Notre Nakba continuera ainsi à miner leur indépendance et à transformer la célébration en dérivatif destiné à dissimuler la conscience d'un manque et d'une incomplétude, corrompant la fête jusqu'en ses fondements, car aucune issue n'est pensable sans transcender le trop-plein de puissance et se résoudre à la réconciliation historique entre deux peuples habitant une même terre, dotés de droits égaux.
Deux murs
Il ne s'agit pas ici du mur de séparation qui a encerclé la Cisjordanie, isolé les colonies et englouti 10 % de sa superficie, soit quelque 560 kilomètres des meilleures terres agricoles, avec leurs sources d'eau et leurs voies de contrôle stratégique global. Il ne s'agit pas davantage du mur dit «Ceinture de Jérusalem», qui isole villages et bourgades des quartiers de Jérusalem-Est et pénètre, au sens propre du terme, fermes, maisons et propriétés privées, s'étendant sur quelque 180 kilomètres, car ces deux murs appartiennent désormais au passé et ont fait l'objet d'un avis de la Cour internationale de Justice concluant que leur édification enfreint le droit international.
Les deux murs dont il est question ici sont ceux que le gouvernement israélien entend ériger en s'emparant de la zone connue sous le nom de E1 (East 1), à l'est de la ville arabe de Jérusalem, territoire historique des tribus bédouines d'une superficie de 12 kilomètres carrés, où se trouvent des communautés établies sur le mont Baba et qui sépare la colonie d'Adoumim de la ville de Jérusalem. Cette zone, les consuls des États européens accompagnés de leur homologue américain n'ont cessé de la visiter afin d'empêcher Israël de s'en emparer, non par amour des tribus bédouines, mais parce qu'elle séparerait définitivement le nord de la Cisjordanie de son sud, et Jérusalem-Est de la vallée du Jourdain, c'est-à-dire de la frontière palestino-jordanienne, transformant ainsi la Cisjordanie en cantons isolés, si le premier mur colonial venait à être construit de Jérusalem à la vallée du Jourdain sur quelque 35 kilomètres, en reliant les blocs de colonies et en obturant tout espace entre elles, faisant de la ville de Jérusalem une cité parvenant aux frontières de la Jordanie.
Quant au second mur, c'est celui qui relierait par des colonies Jérusalem à la ville d'Hébron, à quelque 40 kilomètres au sud, où quiconque prend un bus palestinien constate que l'accès à l'autoroute réservée aux colons est interdit aux populations autochtones, contraintes d'emprunter de vieilles routes sinueuses atteignant jusqu'à 70 kilomètres, afin de garantir la commodité des colons d'Hébron et la rapidité de leur accès à la capitale.
Cette zone E1 constitue le pivot qui assure la continuité du premier mur colonial vers la vallée du Jourdain et du second vers la ville d'Hébron, et c'est précisément de cela que Smotrich se vante sous ce qu'il a appelé le plan de changement radical, élaboré de concert avec Netanyahu.
Jusqu'à présent, toutefois, cette zone demeure silencieuse et les bulldozers ne se sont pas encore mis en branle ; les efforts que déploie l'Autorité nationale auprès de Washington et des États qui exercent une influence sur le gouvernement israélien retardent leur mobilisation, de même que les dissensions survenues au sein du gouvernement, lesquelles ont conduit à envisager de nouvelles élections parlementaires anticipées, ouvrant ainsi un délai propice à la prévention de ce projet. Il reste que pour les gouvernements israéliens, suspendre l'exécution ne signifie qu'attendre un moment plus propice, rien de plus. C'est ainsi que les choses se passent là-bas.
Les oubliés
L'envoyé spécial du Conseil de paix Nikolaï Mladenov a sommé le mouvement Hamas de remettre ses armes afin de pouvoir procéder à l'application du deuxième volet du plan Trump, mais la direction du Hamas a repoussé cette injonction au motif que le nœud du problème ne résidait pas dans les armes, mais dans le retrait de l'armée israélienne de l'ensemble de la bande de Gaza. De son côté, le gouvernement Nétanyahou s'est cramponné à la demande de Mladenov, poursuivant sa politique de blocus et interdisant l'accès des camions à Gaza, tout en bloquant les autorisations de passage aux membres de la commission administrative dans la Bande.
Pris entre l'intransigeance d'Israël et l'obstruction du Hamas, le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme Volker Türk a consigné dans son nouveau rapport, publié par la presse le 19 du mois courant, que les actes accomplis par Israël depuis le déclenchement de la guerre le 7 octobre constituent une violation flagrante du droit international et s'apparentent à des crimes de guerre et à des crimes contre l'humanité. Türk a en outre enjoint à Israël de veiller à ce que ses soldats ne commettent aucun acte de génocide, et de prendre toutes les mesures qui s'imposent pour prévenir toute incitation au génocide et en garantir la répression.
De quoi plonger le plan Trump dans une paralysie sur la question des armes, qui bloque l'ensemble des autres pistes, seuls 80 camions étant admis sur les 500 prévus.
Dans ce tableau, tandis que les habitants agonisent là-bas d'une famine lente et d'une mort clinique, Mladenov n'a pas adressé au président américain Trump la question qui s'imposait, lui qui a laissé le Hamas s'arc-bouter sur ses armes et a conclu avec ses dirigeants, par l'entremise de ses médiateurs et de ses services de sécurité, des arrangements autorisant le mouvement à continuer de gouverner la partie occidentale de la Bande jusqu'à nouvel ordre, en lien avec les questions de constitution et de financement d'une force internationale. C'est ainsi que le peuple oublié paie, de sa chair, le prix de marchandages inavoués, dont la seule expression publique demeure cette formule indirecte du président Trump laissant entendre qu'il n'est nullement pressé de désarmer le Hamas.
Il eût mieux convenu à M. Nikolaï Mladenov de dire la vérité aux oubliés.