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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Hezbollah, où est ta victoire? Où est ton aiguillon?

Nada Hamadé Mouawad, comment faites-vous pour être si peu appréciée du côté de chez Naïm Kassem, à Dahiyeh comme ailleurs? Ignoriez-vous que votre paraphe apposé à Washington en date du 26 juin dernier allait susciter des manifs en plusieurs points du territoire? À telle enseigne que notre armée allait devoir intervenir de nuit pour rétablir l’ordre sur la route conduisant à l’aéroport international. Tout cela parce que vous avez fait votre devoir de patriote qui consiste à déloger, par les voies diplomatiques, les forces de Tsahal des régions Sud qu’elles occupent. Dieu que c’est criminel de nier l’évidence! Ce n’est pas la résistance armée qui peut libérer le Jabal Amel mais plutôt les négociations et les pourparlers sous la férule américaine. Cela n’est certes pas glorieux mais c’est ainsi; ce n’est pas ragoûtant, mais c’est faire pour le mieux. N’ayant pas remporté de victoire éclatante pour imposer nos conditions à l’adversaire israélien, il est inutile de plastronner. Et puis, disons-le sans ambages: ladite résistance croyante (al-muqawama al-mou’mina) n’a fait qu’élargir la zone d’occupation, multiplier les destructions et refouler nos compatriotes hors de leurs foyers ancestraux! Comme à Waterloo … Mais préalablement rappelons les termes de l’accord intervenu le 17 juin entre l’Iran et les États-Unis et le sentiment d’abandon que les souverainistes ont vécu sous le choc en apprenant que le dossier libanais était inclus dans le deal! Au grand dam des libanistes, les hezbollahis pouvaient jubiler: Téhéran, nous ayant saisi à la gorge, pouvait décider de notre sort. Le Liban était tombé dans l’escarcelle des pasdarans. On parla de résignation dans nos rangs, on accusa la politique américaine d’ambivalence sinon de forfaiture, on rappela l’épisode lamentable du cuirassé New Jersey en septembre 1983, on rejeta la faute sur la rivalité entre le vice-président JD Vance et le secrétaire d’État Marco Rubio. En bref, dans les rangs des souverainistes, on était effondré. Et puis soudain, le 26 juin dernier, comme un diable qui surgit d’une boîte, le Liban officiel se mit à oser. Et l’Accord tripartite une fois signé allait pouvoir libérer le Sud libanais de l’occupation israélienne en mettant fin à la tutelle étrangère, aux ingérences iraniennes et au règne de la milice jaune. Alors à Beyrouth, comme autrefois à Waterloo, «l’espoir changea de camp, le combat changea d’âme». La liesse à Dahiyeh n’aura été que de courte durée, à peine de 9 jours. Nada Hamadé Mouawad et Simon Karam venaient de voler leur victoire aux hezbollahis! Péril et fermeté Ce fut un pied de nez fait au ministre Abbas Araghchi: celui-ci s’était trop servi du «prétexte» libanais pour violer notre souveraineté sur la scène internationale. Le voilà «Gros-Jean comme devant», lui qui a fait des concessions sur le nucléaire iranien pour se faire accorder une place à Bürgenstock, à Lucerne en Suisse. Du coup, l’armée libanaise, épaulée par nos alliés occidentaux, est tenue de rester sur ses gardes. Elle ne doit pas avoir froid aux yeux maintenant que nos diplomates ont franchi le Rubicon. D’ailleurs, Nabih Berri, «sentant sa fin prochaine», n’a-t-il pas aussitôt parlé de «fitna»? Ce qui est plus qu’une simple discorde, et ce qui constitue une menace à peine voilée de faire dérailler l’Accord-cadre. Quant à David Hale, ex-ambassadeur américain au Liban, il n’a pas manqué de nous prévenir que, dans un premier temps, le Hezb fera tout pour torpiller l’Accord en question; il n’hésitera pas, selon lui, à recourir à la violence et aux procédés terroristes. De son côté, l’Exécutif libanais qui, semble-t-il, a repris l’initiative, n’ignore pas que nous entrons en zone de turbulence. Or rien de consistant ne peut être achevé sans prendre de risques. Encore de la fermeté, toujours de la fermeté, et notre pays pourra rompre le mariage forcé que le Hezbollah lui avait imposé avec l’Achéménide.

Le régime des mollahs perd progressivement ses cartes

En apparence, la situation au Liban, mais aussi (dans une moindre mesure) dans la région, est placée en mode «pause»… Il ne faut pas, cependant, se fier aux apparences car dans la pratique les pièces du puzzle sont progressivement, discrètement, mises en place et agencées par les joueurs qui sont visiblement maitres du jeu. Il suffit pour se rendre compte de la véritable dimension de la partie qui se joue actuellement au Levant, et bien au-delà, d’établir les corrélations entre les manœuvres, les actions (les anglophones diraient les ‘moves’) des décideurs qui s’emploient à façonner le nouveau paysage géopolitique de la région. Si l’on devait dégager l’esquisse d’une ligne directrice des développements en cours, on pourrait percevoir un isolement accru, qui va crescendo, du régime iranien à l’échelle internationale. L’agence Reuters a rapporté, vendredi 3 juillet, que les dirigeants de l’Otan, réunis à Ankara, devraient proclamer que l’Iran ne devra jamais acquérir d’armes nucléaires. Mais plus grave encore pour Téhéran, l’Otan demandera expressément à la République islamique de «respecter totalement la liberté de navigation au détroit d’Ormuz». L’Union européenne a déjà adopté cette semaine une position en flèche allant dans le même sens, refusant toute tentative iranienne d’imposer un droit de passage, sous prétexte de «services rendus», aux navires empruntant cette voie maritime internationale. Ce dernier point constitue au stade actuel le principal cheval de bataille des Gardiens de la révolution islamique et des pôles du pouvoir iranien. Adoptant un ton menaçant, teinté d’une arrogance insultante à l’égard de l’Administration Trump, le président du Parlement et chef de l’équipe de négociateurs iraniens, Mohammed Bagher Ghalibaf, a déclaré vendredi sans ambages: «Nous ne permettrons pas aux Etats-Unis (!) d’intervenir dans le détroit d’Ormuz et nous poursuivrons la mise en place des règles de navigation dans le détroit». L’attitude iranienne sur ce dossier provoque de plus en plus l’ire de l’Administration US, ce qui a fait dire il y a 48 heures à un responsable américain que «la patience du président Donald Trump vis-à-vis de l’Iran commence à s’estomper». D’autres hauts responsables US ont par ailleurs indiqué au site Axios que les négociateurs américains ont signifié aux délégués iraniens présents aux pourparlers tenus cette semaine à Doha que l’obstination de l’Iran à vouloir imposer un droit de passage au détroit d’Ormuz risque de torpiller l’accord-cadre entre Washington et Téhéran. Cette attitude ferme adoptée par l’Administration Trump à ce sujet bénéficie du soutien total de l’UE, ce qui contribue à accroître davantage l’isolement de la République islamique. Ces couacs dans le processus de négociations avec Téhéran ont vraisemblablement été évoqués au cours de l’entretien téléphonique que le président Trump a eu vendredi avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu qui pourrait être reçu sous peu à la Maison Blanche. La carte maitresse du Liban La seconde carte maitresse à laquelle le régime iranien tente désespérément de s’agripper, en pataugeant dans un déni total face aux nouvelles réalités, est celle du Liban. M. Ghalibaf a tenu ainsi à revenir à la charge sur ce plan et à remettre sur le tapis avec détermination le «volet libanais» du mémorandum d’entente signé avec Washington à la mi-juin ainsi que l’entente conclue récemment en Suisse avec le vice-président américain, JD Vance – qui prévoit un rôle direct de l’Iran dans le processus de solution au Sud, et donc un renforcement de son emprise sur l’échiquier libanais. Dans une déclaration faite vendredi, M. Ghalibaf a invité, sans aucun grain de scrupule, «toutes les parties libanaises à œuvrer à mettre en application le volet qui concerne le Liban dans le mémorandum d’entente (signé avec Washington), car cela éviterait les discordes»(!) Cette tentative iranienne de redynamiser sa tutelle sur le Liban a toutefois fait choux blanc, convient-il de le rappeler, à la suite de l’accord-cadre signé à la mi-juin par le Liban et Israël, à Washington, sous l’égide du Secrétaire d’Etat Marco Rubio. Cette feuille de route prévoit un mécanisme progressif, sous supervision étroite américaine, ayant pour aboutissement le retrait des forces israéliennes du Liban-Sud et le déploiement de l’armée libanaise, d’une manière concomitante à la déconstruction de l’infrastructure milicienne du Hezbollah. La dimension souverainiste de cet accord-cadre, qui dissocie totalement le processus libanais de solution des pourparlers américano-iraniens d’Islamabad, a été mise en évidence une nouvelle fois vendredi par le président Joseph Aoun et le chef de la diplomatie libanaise, Joe Raggi. Recevant une délégation universitaire et des représentants de l’Ordre des médecins et de l’Ordre maronite libanais, le chef de l’Etat a ainsi réaffirmé que le document signé entre le Liban et Israël permet à l’Etat libanais de reprendre en main le dossier du Sud de manière que le Liban soit seul maître de ses décisions sur ce plan et qu’il négocie lui-même, et non pas un pays tiers, tout projet de règlement. Dans une pointe lancée de manière à peine voilée au Hezbollah, le président Aoun a relevé que ceux qui s’opposent à l’accord-cadre signé avec Israël réagisse de cette façon «parce qu’ils se sont habitués à vivre sous tutelle»… Abondant dans le même sens, le ministre libanais des Affaires étrangères, Joe Raggi, a réaffirmé la détermination du gouvernement à assumer lui seul, loin de tout diktat étranger, la responsabilité de mettre un terme à la guerre. Face à la position ferme adoptée par le pouvoir libanais, la République islamique voit la carte libanaise lui échapper et tente, de ce fait, de torpiller l’accord-cadre avec Israël en orchestrant une opposition à ce document et en essayant de télécommander des troubles dans la rue afin de provoquer la chute du gouvernement de Nawaf Salam, dans l’objectif d’obtenir l’annulation de l’accord-cadre, ce qui paverait la voie à une relance de l’implication iranienne dans le jeu politique interne au Liban. Mais là aussi, le président Aoun a été très ferme, vendredi, à ce sujet, soulignant que le recours à la rue et à la discorde interne afin de faire tomber le gouvernement constitue une «ligne rouge qui ne saurait être franchie». Le projet de force multinationale Ces tentatives des Gardiens de la révolution islamique de réactiver leur tutelle sur le Liban se heurtent à un autre facteur de taille: le projet de mise sur pied d’une Force multinationale appelée à prendre la relève de la Finul dont le mandat expire à la fin de l’année. Les dirigeants français et italiens ont déjà entamé leurs démarches à ce propos et bénéficient à cet égard du soutien total des Etats-Unis. Un haut responsable français a d’ailleurs rendu hommage vendredi au «rôle positif joué par les USA au Liban». Et pour bétonner encore davantage cette dynamique de sortie de crise qui se fait donc sans la République islamique, l’Union européenne a pris soin de mettre l’accent sur son appui total à l’accord-cadre libano-israélien et aux options du pouvoir libanais sur ce plan, soulignant la nécessité de mettre en application les termes du document signé à Washington. Le régime iranien se voit ainsi dépouiller de toutes ses principales cartes, l’une après l’autre. Face à une telle situation, l’aile radicale du pouvoir fait sortir ses griffes, comme l’illustrent les attaques frontales qu’il lance quasi quotidiennement contre l’aile dite «modérée», plus spécifiquement contre le président en exercice et le chef du Parlement. Et à la lumière de tels revers, certains milieux politiques en Iran font état d’un projet visant à redonner une nouvelle vie aux Pasdaran, mais sous une forme plus «acceptable», ou plus «tolérable». Sauf que seules de rares factions naïves ou honteusement opportunistes peuvent encore être dupes de telles gesticulations politiques émanant de l’aile radicale de la République islamique.

Avant le Liban, le véritable examen d'Ahmad el-Chareh est en Syrie

On ne peut qu’accueillir avec satisfaction la visite au Liban de Assaad el-Chaibani. Il s’agissait cette fois de la visite d’un ministre syrien des Affaires étrangères dans un État souverain et indépendant, et non dans une simple arène ou un territoire placé sous tutelle. À tout le moins dans la forme, cette visite révèle la volonté du président Ahmed el-Chareh, véritable détenteur du pouvoir à Damas, d’instaurer entre le Liban et la Syrie une relation d’un type nouveau, affranchie des pesanteurs du passé, en particulier de celles qui se sont installées depuis que Hafez el-Assad s’est emparé du pouvoir en Syrie, en novembre 1970. S’agit-il d’une orientation durable de la politique syrienne, ou seulement d’une étape transitoire, dans l’attente où le nouveau pouvoir aura consolidé son autorité en bâtissant un régime fort et cohérent, à l’image de ce qu’avait entrepris Hafez el-Assad dès avant le coup d’État qu’il mena à l’automne 1970 sous le slogan du «Mouvement de rectification»? La simplicité des manières d’Assaad el-Chaibani m’a aussitôt rappelé le comportement des responsables syriens qui se rendaient au Liban sous Hafez el-Assad puis sous son fils Bachar. Le contraste entre les deux était saisissant. Jamais Bachar n’a dissimulé son ignorance du Liban. Lors d’un entretien avec un ministre arabe des Affaires étrangères venu lui transmettre un message du chef de son État, il alla jusqu’à qualifier le Liban de «pays fragile», sans voir la fragilité de son propre pays, la Syrie, où couvaient déjà les ferments d’une explosion intérieure. Celle-ci éclata en 2011. Les guerres internes se poursuivirent jusqu’à la fin de 2024, lorsque le président du régime syrien prit la fuite vers Moscou. Le rideau tomba alors sur un régime qui avait duré plus d’un demi-siècle en s’appuyant sur le contrôle de l’armée et des appareils sécuritaires par les alaouites, et, à travers eux, sur tout ce qui touchait à l’économie du pays. Ce qui m’est revenu le plus vivement à l’esprit pendant la présence d’Assaad el-Chaibani au Liban, ce sont les cycles de négociations qui réunissaient, à l’été 1973, Abdel Halim Khaddam, ministre syrien des Affaires étrangères, et Fouad Naffah, son homologue libanais. Leur objectif consistait à rouvrir la frontière libano-syrienne, que Hafez el-Assad avait fait fermer pour protester contre la tentative de l’armée libanaise de mettre fin à la présence palestinienne armée au Liban, une présence que la Syrie entretenait pour des raisons liées à sa volonté de faire exploser le pays à terme. Je revois encore Khaddam arriver à l’hôtel Park Hotel de Chtaura pour y rencontrer le ministre libanais. Le chef de la diplomatie syrienne avait tenu, ce jour-là, à pénétrer sur le territoire libanais au sein d’un convoi protégé par des éléments de la police militaire syrienne. Ces hommes, armes à la main, lui rendaient les honneurs à son entrée dans l’hôtel, dans une mise en scène délibérée destinée à piétiner la souveraineté libanaise. Aujourd’hui, tout a changé. Assaad el-Chaibani a observé avec une grande rigueur les règles de la courtoisie. Reste à savoir si cette attitude s’inscrira dans la durée au sein du nouveau régime syrien à l’égard d’un Liban que Hafez el-Assad abordait sous les slogans d’«un seul peuple dans deux pays» ou de «l’unité des deux volets». Il apparaît clairement que chacun des gestes accomplis par le ministre syrien des Affaires étrangères avait été soigneusement calculé, y compris sa visite à Tripoli, par laquelle Ahmed el-Chareh entendait montrer l’étendue de sa popularité dans les villes sunnites du Liban. En décidant d’envoyer Assaad el-Chaibani à Beyrouth, Ahmed el-Chareh savait qu’il faisait l’objet d’une surveillance arabe et internationale et qu’il lui fallait tenir le plus grand compte des sensibilités libanaises à l’égard de la Syrie. Après tout, nul n’ignore que l’ancien régime syrien, allié du Hezbollah, a participé aux persécutions subies par l’ensemble des communautés libanaises, en particulier les sunnites et les chrétiens. Quant aux druzes, le régime avait cessé depuis longtemps de leur accorder la moindre importance après l’assassinat de Kamal Joumblatt en 1977, dans un message dont Walid Joumblatt comprit parfaitement la portée. Inutile d’énumérer les personnalités sunnites dont le régime des Assad a contribué à se débarrasser, du mufti Hassan Khaled jusqu’à Rafic Hariri. Inutile également de rappeler les assassinats de deux présidents de la République, Bachir Gemayel et René Moawad, ni l’ensemble des pratiques syriennes destinées à empêcher le Liban de signer l’accord du 17 mai avec Israël en 1983. On peut assurément parler avec satisfaction de la visite du ministre syrien des Affaires étrangères au Liban, tant elle se distingue par son caractère inédit et reflète une profonde évolution en Syrie. Pourtant, un élément ne saurait être éludé: le monde ne sera convaincu d’un véritable changement en Syrie que si celui-ci se manifeste d’abord à l’intérieur même du pays. L’ouverture envers les chrétiens du Liban perd toute sa portée en l’absence d’une véritable ouverture envers les chrétiens de Syrie. Ce qui vaut pour les chrétiens libanais vaut tout autant pour les druzes de Syrie, qui continuent de subir les conséquences des récents affrontements avec des groupes armés locaux ayant cherché à les soumettre avec l’appui du nouveau régime. Plus fondamental encore, le gouvernement d’Ahmed al-Chareh s’emploie actuellement à transformer la nature même de la société syrienne afin de la mettre en conformité avec les valeurs imposées par Hay’at Tahrir al-Cham et les factions qui lui étaient alliées durant les années où elles contrôlaient Idlib. Cette évolution s’opère discrètement, sans tapage. Ainsi, parmi d’autres mesures, des lois ont été adoptées interdisant l’importation d’instruments de musique, de même que celle des boissons alcoolisées. On ne peut que saluer la nouvelle approche syrienne à l’égard du Liban. Il demeure toutefois difficile de parler d’un véritable changement en Syrie tant qu’un nouveau régime ne s’attellera pas à bâtir une société cohésive, éloignée de toutes les formes de rigorisme. En définitive, le véritable examen d’Ahmed el-Chareh et d’Assaad el-Chaibani se déroulera en Syrie, non au Liban. La logique voudrait que la Syrie, désormais débarrassée du régime alaouite, celui des Assad, devienne un État réconcilié avec lui-même et avec toutes les composantes du peuple syrien: sunnites, chrétiens, druzes, alaouites et ismaéliens. Lorsque cette évolution se concrétisera, et qu’elle inclura également les Kurdes, les Libanais croiront qu’un changement profond s’est réellement produit en Syrie et que des relations normales pourront enfin s’établir entre les deux pays.

Accord-cadre: quand l'Iran déplace la pression vers le Liban

Un chercheur en biophysique écrivait ceci: «Je ne lis pas les rapports de force à travers la seule politique ; je les lis aussi à travers la matière. Au laboratoire, nous apprenons une vérité que chacun connaît dans sa vie quotidienne: la pression n’agit pas de la même manière sur tous les corps. Exercez une pression sur du verre, il peut se briser. Exercez-la sur du caoutchouc, il se déforme. Exercez-la sur un tissu vivant, il peut absorber cette pression, s’y adapter et se réparer. Une même force peut détruire une structure ou, au contraire, en renforcer une autre. La différence ne tient pas uniquement à l’intensité de la pression, mais à la structure interne qui la reçoit.» C’est précisément là que la lecture qu’Israël et les États-Unis font de l’Iran, et plus largement du Moyen-Orient, montre ses limites. Israël, à l’instar de toute puissance convaincue de sa supériorité technologique, part du principe que l’histoire peut être façonnée par la pression: frapper davantage, tuer davantage, durcir les sanctions, accentuer l’isolement, et l’adversaire finira par se rétracter. Cette vision relève pourtant d’une lecture mécanique des sociétés humaines, comme si les nations étaient des objets inertes qu’il suffirait de comprimer jusqu’à leur rupture. Or certains États ne s’effondrent pas sous la pression, sans pour autant en sortir indemnes. Ils l’absorbent, l’intègrent et la redistribuent, transformant une crise extérieure en un équilibre intérieur précaire, puis une confrontation internationale en un coût social durable. L’Iran, malgré ses crises successives, n’a ainsi pas converti les pressions qu’il subissait en effondrement. Il les a transformées en capacité d’adaptation, absorbant la pression pour la convertir en temps, puis faisant du temps un levier de négociation. C’est ici que surgissent les interrogations les plus sensibles. La véritable question ne consiste plus à savoir si la pression réussit ou échoue, mais où se déplace son effet et qui en assume finalement le prix. Dans le cas iranien, nul ne peut nier que l’État ait réussi, durant de longues années, à vivre sous des niveaux extrêmement élevés de pression extérieure: sanctions économiques sévères, isolement diplomatique, tensions sécuritaires régionales et accumulation de contraintes à plusieurs niveaux. Cette capacité à perdurer sous la pression est souvent présentée comme la démonstration d’une véritable force. Pourtant, cette seule conclusion ne suffit pas à rendre compte de l’ensemble de la réalité. D’un autre côté, de nombreux indicateurs au sein de la société iranienne témoignent d’un coût profond: érosion de la classe moyenne, recul du pouvoir d’achat, aggravation des déséquilibres sociaux et élargissement du fossé entre l’État et la société. Il ne s’agit pas seulement de données économiques, mais des signes d’un déplacement de la pression, du système international vers la structure sociale elle-même. Autrement dit, la pression n’a pas disparu ; elle a simplement changé de lieu. Il faut également rappeler que le peuple iranien a tenté de se soulever contre les politiques de son régime dictatorial et théocratique, avant d’être réprimé avec une brutalité extrême, comme si ce pouvoir affrontait une armée d’invasion plutôt que ses propres citoyens. C’est précisément là que réside le cœur du problème. Les régimes dictatoriaux qui disposent de puissants instruments de contrôle ne font pas disparaître la pression ; ils la redistribuent. Une partie est absorbée par les institutions de l’État, une autre est reportée sur la société à travers l’économie et les conditions de vie quotidiennes, sans le moindre égard pour le prix payé par la population, tandis qu’une troisième est gérée au-delà des frontières grâce à l’influence régionale et aux instruments d’action indirecte. Dans cette perspective, ce que l’on appelle la «résilience» apparaît comme un phénomène complexe. Elle ne relève pas de l’héroïsme que la propagande cherche à mettre en scène, puisqu’elle consiste autant à gérer le coût, à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières, qu’à affronter les pressions venues de l’extérieur. Reste alors une interrogation essentielle : qui paie ce coût, et qui décide de sa répartition? Cette capacité, si efficace puisse-t-elle paraître à court terme, soulève une question politique et morale qu’il est impossible d’éluder: la stabilité apparente traduit-elle la solidité de l’État ou la faculté du régime à assurer sa propre survie en répartissant le fardeau de manière profondément inégale au sein de la société? Cette interrogation prend une dimension encore plus importante dès lors que l’on quitte le terrain de l’analyse abstraite pour celui de la géopolitique concrète. L’Iran a progressivement redistribué la pression qu’il subissait en la reportant sur plusieurs théâtres régionaux qui lui sont liés, directement ou indirectement. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la place du Liban. Le Liban n’a jamais été un simple spectateur des évolutions régionales. Pourtant, il n’a jamais réellement disposé des moyens lui permettant de s’en soustraire. La fragilité de sa structure interne, la complexité de son système politique et sa vulnérabilité économique l’ont rendu particulièrement exposé aux pressions qu’il ne maîtrise qu’en partie. L’Iran a exploité cette situation pour faire du Liban une sphère de son influence, utilisée afin d’alléger le poids des contraintes qui pèsent sur lui ou d’en rééquilibrer les effets. Ce qui se joue à l’extérieur du Liban sous la forme d’un affrontement ou d’un équilibre stratégique se traduit, à l’intérieur du pays, par un coût politique, économique et social considérable. Dès lors, le débat autour de l’accord-cadre dépasse largement la simple dimension d’un arrangement diplomatique ou d’un compromis circonstanciel. Il constitue une véritable épreuve pour définir la place même du Liban: restera-t-il enfermé dans la logique de reproduction des équilibres régionaux ou s’engagera-t-il, même progressivement, sur la voie d’un État maître de sa décision politique? Pendant de longues années, l’Iran a fait du Liban un espace d’influence et une tête de pont sur la Méditerranée. Chaque fois qu’il se sentait menacé, le Liban devenait le théâtre privilégié où ce danger pouvait être repoussé. Le Hezbollah répondait alors présent: de la guerre du «Si j’avais su» en 2006 à la défense du régime de Bachar el-Assad en 2012, sans oublier la guerre de soutien de 2023, puis surtout la guerre de représailles menée au nom d’Ali Khamenei en 2026, qui a infligé au Liban des destructions d’une ampleur sans précédent. Aujourd’hui, le Hezbollah, avec le soutien de Nabih Berry, rejette l’accord-cadre afin que le Liban demeure une scène d’affrontement et une carte que l’Iran peut jouer pour renforcer sa position dans les négociations. Et c’est le Liban tout entier, les chiites en particulier, qui en paient le prix afin que l’Iran conserve son influence sur le pays. Redonner à la souveraineté son sens véritable suppose de refuser cette instrumentalisation et de réaffirmer que les décisions relatives à la paix, à la guerre et à la gestion des risques relèvent exclusivement des institutions de l’État, non de structures parallèles qui imposent à la société des coûts qu’elle ne peut supporter. Dans cette perspective, le débat autour de l’accord-cadre devient un véritable test plutôt qu’un simple détail technique. Ou bien il sera compris comme un pas, même imparfait, vers le rétablissement de l’État libanais en tant qu’unique autorité légitime de décision, ou bien il sera torpillé au nom de considérations régionales, condamnant le Liban à demeurer ce qu’il fut trop souvent: un territoire où se jouent les intérêts des autres, au lieu d’être un État souverain qui conduit lui-même ses politiques. Ce qui se déroule aujourd’hui ne peut être considéré comme un simple échange de pressions entre acteurs de force comparable. Il s’agit d’une atteinte directe à la souveraineté d’un État et aux droits de sa société. Utiliser le Liban comme terrain de règlement de comptes ou comme instrument de pression dans des conflits régionaux ne relève ni d’une démarche souveraine, ni d’un choix légitime, ni d’un droit naturel pour quelque acteur, extérieur ou intérieur, que ce soit. C’est une négation du droit des Libanais à décider de leur propre destin et, dans le même temps, l’acceptation implicite de voir le Liban traité comme un instrument plutôt que comme un État. Les conséquences ne relèvent nullement de la théorie. Elles prennent la forme d’un coût humain qui se répète, d’un épuisement économique chronique, du dysfonctionnement des institutions de l’État et d’un affaiblissement constant de leur capacité à protéger les citoyens. À cela s’ajoutent des effets qui dépassent largement le présent: des infrastructures qui se dégradent, un système éducatif qui s’affaiblit et l’avenir de générations entières sacrifié à des calculs auxquels elles ne participent en rien. À ce stade, il ne suffit plus de parler d’une simple «redistribution de la pression». Il s’agit en réalité d’imposer un coût profondément injuste à un pays fragile, au point de le transformer d’un État censé défendre ses propres intérêts en un territoire où s’administrent ceux des autres. Tout discours qui présente cette situation comme une forme de «résilience» élude une question fondamentale: qui paie le prix, et au nom de quel mandat? Redonner à la souveraineté son sens véritable suppose de refuser cette instrumentalisation et de réaffirmer que les décisions relatives à la paix, à la guerre et à la gestion des risques doivent relever exclusivement des institutions de l’État, non de dispositifs parallèles qui imposent à la société des charges qu’elle ne peut supporter. Au fond, le véritable problème ne tient pas au fait que certains États supportent mieux la pression que d’autres. Il réside dans le fait que cette capacité d’endurance se construit parfois en transférant le coût vers des espaces plus vulnérables. À partir de là, toute prétention morale ou politique perd sa légitimité. La pression ne constitue pas seulement une épreuve de force. Elle est aussi une épreuve de justice. Et, dans le cas du Liban, l’injustice apparaît avec une évidence éclatante. Un pays paie le prix de conflits qu’il ne décide pas, tandis qu’une société se voit sommée de supporter un fardeau qui dépasse ses forces, sans même qu’on lui reconnaisse le droit de le refuser. Voilà la faille structurelle mortelle auquel il faut définitivement remédier.

Une nouvelle page dans les rapports entre le Liban et la Syrie?

L’actualité libanaise du jeudi 2 juillet 2026 aura été marquée par une visite du ministre syrien des Affaires étrangères à Beyrouth, Assaad Chibani, au cours de laquelle celui-ci a rencontré pratiquement tous les responsables politiques et religieux et tous les grands partis communautaires… à l’exception du Hezbollah. Pour tous ceux qui ont connu «l’ère de la tutelle syrienne» (ou de l’occupation syrienne, comme certains préfèrent l’appeler), cette visite n’est pas banale, ni les déclarations qui l’ont accompagnée. On retiendra celle du président de la République Joseph Aoun, qui s’est dit «attaché aux relations fraternelles», fondées sur «la coordination, la coopération et la non-ingérence dans les affaires intérieures» de chacun des deux pays. On ne peut pas sortir cette visite de son contexte. Elle intervient à un moment où se sont multipliées, tout récemment, les menaces proférées par le président américain Donald Trump au sujet de la possibilité de recourir aux forces syriennes pour désarmer le Hezbollah… ce que les Syriens, notamment leur président Ahmad el-Chareh, ont démenti catégoriquement à plusieurs reprises. La présence du ministre syrien viserait donc à rassurer les dirigeants libanais à ce propos. Il ne faut pas oublier non plus l’accord-cadre signé vendredi dernier par les Libanais et les Israéliens à Washington, un processus qui n’a inclus aucun pays arabe, et a reflété la volonté du pouvoir libanais de séparer catégoriquement le dossier libanais des autres dossiers régionaux. Il est plus que probable que le nouveau pouvoir syrien veuille tâter le terrain afin d’en comprendre les contours. Dans la forme et dans le fond, la visite du ministre syrien a eu des échos très positifs dans les milieux libanais. Chibani a transmis au président Aoun une invitation à se rendre en Syrie en visite officielle. Les déclarations sur le respect de la sécurité et de la souveraineté des deux pays se sont multipliées. Le ministre syrien a répété à plusieurs reprises que la volonté syrienne est celle d’un renforcement de la coopération entre les deux pays. Un accord a été signé dans cette perspective entre M. Chibani et le Premier ministre libanais Nawaf Salam, pour la création d’une commission conjointe en vue du renforcement de cette coopération à tous les niveaux, «dans le respect des intérêts communs», comme l’a souligné M. Salam. Entretiens avec un vaste éventail de personnalités Énumérer toutes les personnalités rencontrées par un ministre syrien lors de sa visite officielle serait sans doute fastidieux, mais force est de relever quand même que la palette de personnalités visitées par le ministre syrien est impressionnante, d’autant que ces entretiens ont eu lieu en un seul jour, englobant notamment (le Hezbollah ayant été exclu): le président Aoun, le Premier ministre Salam, le président du Parlement Nabih Berry, le patriarche maronite Béchara Raï, le mufti de la République Abdellatif Deriane, l’ancien président du Parti socialiste progressiste Walid Joumblatt, le leader des Forces libanaises Samir Geagea, le chef du parti Kataëb Samy Gemayel, le vice-Premier ministre Tarek Mitri et le ministre des Affaires étrangères, Joe Raggi. Le Hezbollah n’a été mentionné par le ministre syrien qu’à l’issue de son entrevue avec Berry, quand il a assuré «rester ouvert» à une rencontre avec le Hezb «si l’intérêt des deux pays l’exige». Rappelons dans ce cadre que le Hezbollah a joué un rôle clé dans le soutien à l’ancien régime de Damas, et il a été engagé dans des combats depuis 2011 avec les groupes dont est issu le nouveau pouvoir en Syrie. Des clashs ont éclaté aux frontières à plusieurs reprises, depuis la chute du régime Assad en décembre 2024, entre des groupes proches du parti pro-iranien et les nouvelles forces syriennes. Notons que pendant que M. Chibani poursuivait sa tournée à Beyrouth, la capitale syrienne a été secouée ce jeudi, vers 15h, par un attentat dans un café en plein Damas, qui a fait au moins sept morts et 22 blessés, selon le ministère syrien de la Santé. Les autorités syriennes ont donné une première précision sur l’engin explosif, le qualifiant d’«artisanal». L’AFP précise qu’il s’agit de l’attentat le plus sanglant depuis celui qui avait visé une église en juin 2025, et qui avait fait à l’époque 25 morts. Cet attentat-là avait été revendiqué par le groupe terroriste État islamique. Coalition ou pas contre l’accord de Washington? Au Liban également, la signature de l’accord-cadre à Washington vendredi dernier entre Libanais et Israéliens continue de faire des vagues. Les informations qui fuitent sur la possible formation d’une coalition quadripartite qui le ferait tomber au Parlement – et qui rassemblerait les blocs de Berry, Joumblatt, le Courant patriotique libre de Gebran Bassil et le Hezbollah – commencent à prendre l’eau. Au lendemain de la visite de Bassil à Berry, mercredi, qui avait permis d’alimenter les spéculations, c’est de Joumblatt qu’est venue la surprise jeudi. Celui-ci a déclaré au quotidien francophone L’Orient-Le Jour qu’il «ne ferait pas partie d’une coalition pour faire tomber l’accord-cadre», qualifiant quand même le texte de «faux pas» de l’État et demandant sa révision. M. Joumblatt a renouvelé ses critiques en marge de la visite du ministre syrien à son domicile à Beyrouth, en prononçant des mots quelque peu énigmatiques, disant «préférer une relation équilibrée avec la Syrie à un accord qui pourrait être pire que celui du 17 mai», en référence à l’accord conclu entre le Liban et Israël en 1983. Celui-ci avait fini par être abrogé, sous l’influence de l’ancien régime syrien de Hafez el-Assad. Face à cette attitude (pour le moins) mitigée de Joumblatt et celle franchement hostile du Hezbollah (le député Hassan Fadlallah a une fois de plus qualifié le texte de «capitulation»), la journée de jeudi a vu une montée au créneau de plusieurs partis souverainistes, en appui au processus de négociations directes avec Israël et aux efforts de Aoun et Salam. Dans une interview, le leader des FL a estimé que le texte est la seule voie possible pour assurer le retrait israélien du sud du Liban, tout comme la démilitarisation du Hezbollah et le retour d’une véritable souveraineté libanaise. Soulignons dans ce contexte que Samy Gemayel et Michel Mouawad, président du Mouvement de l’indépendance, ont été reçus par le président Aoun au palais de Baabda, à la tête d’imposantes délégations et ont tous deux renouvelé leur soutien au chef de l’État. Notons aussi une position affichée par Berry dans une interview à un journal local, jeudi, dans laquelle il se dit «prêt» à un compromis à propos de cet accord-cadre s’il y a une volonté en ce sens. Le début d’une bifurcation au sens politique du terme? Négociations après les funérailles Sur le front des négociations entre l’Iran et les États-Unis, ce processus est à l’évidence reporté à la période qui suivra les funérailles de l’ancien guide suprême iranien, Ali Khamenei, tué dans une frappe israélienne au tout début de la guerre, le 28 février. Ces funérailles, attendues depuis longtemps (elles devaient avoir lieu en mars), dureront plusieurs jours et seront sans nul doute une occasion saisie par le régime de Téhéran pour raviver le sentiment d’appartenance de ses partisans à la République islamique. Les tensions entre la partie américaine et la partie iranienne n’en sont pas moins perceptibles. Alors que le régime iranien continue de revendiquer une mainmise sur le détroit d’Ormuz, les Américains ont affiché jeudi une position ferme, affirmant que la situation dans le détroit doit revenir à la situation d’avant-guerre, c’est-à-dire ouvert à tous, comme il ressort des déclarations rapportées par la chaîne al-Hadath . Notons enfin la tenue, jeudi, d’une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU sur la guerre au Moyen-Orient, à la demande de Bahreïn. Parallèlement, l’ambassadeur d’Iran à l’ONU a porté plainte contre des déclarations récentes du ministre israélien de la Défense, dans lesquelles il a qualifié le guide suprême Mojtaba Khamenei de «cible à abattre».

Crise, catastrophe et ébranlement du monde (3/7)

Cet essai propose une traversée des figures de la crise et de la catastrophe, depuis les cosmologies anciennes jusqu’à l’expérience vécue du bouleversement du monde. En croisant les héritages grecs, bibliques, indiens et la pensée de Jan Patočka, il interroge la manière dont les civilisations ont pensé le désordre, l’effondrement, l’irréversible et la possibilité même de l’action lorsque le sens vacille. Publié ici en sept chapitres-articles, ce texte suit un fil exigeant mais essentiel : comprendre si la catastrophe est une rupture soudaine, une lente désagrégation du monde, ou la vérité profonde de notre temps. En voici la troisième partie. Le Kali Yuga ou la catastrophe prolongée Dans cette logique, le politique ne constitue pas un espace autonome de décision souveraine ; il représente plutôt un moment transitoire au sein d’un ordre cyclique où destruction et recomposition coïncident. Le pouvoir, loin d’interrompre le cours cosmique, s’y inscrit comme une modulation du désordre et de son dépassement. Cependant, les épopées — si fondamentales soient-elles — ne sauraient, à elles seules, épuiser la conception indienne de la catastrophe. Il faut leur adjoindre le poids doctrinal et cosmologique des Purāṇa , qui prolongent l’intuition épique en lui conférant une portée systématique. Ces textes instaurent une véritable architecture du temps cyclique, où la cosmologie devient à la fois mythe, théologie et métaphysique de la répétition. À partir du XIXᵉ siècle, la confrontation de l’Inde à la modernité coloniale suscite une réévaluation profonde de l’hindouisme. Plusieurs réformateurs — notamment les fondateurs du Brahmo Samaj et de l’ Ārya Samaj — mènent alors une guerre intellectuelle contre les Purāṇa , tenus pour responsables de la superstition, de l’idolâtrie et du retard spirituel du pays [1] . Rammohan Roy, initiateur du Brahmo Samaj , prône un retour au monothéisme rationnel des Upaniṣad , qu’il oppose à la prolifération rituelle et polythéiste des Purāṇa . Swami Dayānanda Sarasvatī, fondateur de l’ Ārya Samaj , radicalise cette position en appelant à un retour intégral aux Veda : seule la religion védique, antérieure à toute mythopoïèse purānique, incarnerait, selon lui, la vérité originaire de l’Inde. Ainsi, «dépurāniser» l’hindouisme revenait à le rationaliser et à l’épurer, pour le réinscrire dans un horizon compatible avec la science, la morale et la réforme moderne. Mais le purānisme s’est trouvé pressé des deux côtés: contesté par les réformistes, au nom de la raison, et étouffé par les traditionalistes, au nom de l’ordre et de la liturgie. Les Sanātanistes, défenseurs du Sanātana Dharma — la Loi éternelle — prétendaient sauvegarder la tradition, mais leur orthodoxie visait en réalité à stabiliser la religion autour d’un canon rigide et ritualiste, marginalisant la souplesse narrative et symbolique du discours purānique [2] . Sans les rejeter explicitement, ils en neutralisaient la puissance cosmologique, réduisant les Purāṇa à de simples supports cultuels plutôt qu’à des matrices du sens et du devenir. Leur conception de la fidélité traditionnelle tendait à figer un univers hiérarchisé, où la répétition rituelle primait sur la créativité mythopoiétique . Entre ces deux pôles, la « pensée purānique » — avec son imaginaire fluide des cycles (yuga), des dissolutions ( pralaya ) et des renaissances ( sṛṣṭi ) — fut réduite au silence. Elle portait pourtant une sagesse du temps et du devenir d’une profondeur métaphysique incomparable : une perception de la catastrophe non comme rupture, mais comme immanence du Kāli Yuga à la texture même de la temporalité. C’est cette intuition que tentèrent de réhabiliter — face à la fois aux Samajistes et aux Sanātanistes — des penseurs tels qu’Aurobindo Ghose, Ananda Coomaraswamy et Radhakrishnan. En eux, les Purāṇa redeviennent métaphysique du temps, grammaire du devenir cosmique et poétique de l’ordre et du chaos [3] . Rendre justice au legs purānique, c’est reconnaître en lui l’imaginaire comme mode de pensée, capable d’articuler l’humain au rythme cosmique du Sanātana Dharma : non pas un archaïsme à dépasser, mais une intelligence symbolique du monde, où le catastrophique n’est plus un accident, mais l’essence immanente du temps vivant. Le Kali Yuga, annoncé à la fin du Mahābhārata avec la mort de Kṛṣṇa, relève pleinement de la vision purānique du temps. Cet âge, inauguré immédiatement après la disparition du dieu (vers 3102 av. J.-C.), correspond à l’Âge de fer ( kṛta-yuga ), celui du désordre moral, de la dissolution spirituelle et du retrait du dharma. La justice, la vérité et la vertu n’y subsistent plus qu’à titre de résidus — simples fractions de leur puissance originelle ; tandis que l’avidité, le mensonge et la violence deviennent les principes dominants du monde. Le Sūrya Siddhānta , traité d’astronomie védique, fixe le commencement de cet âge au moment même de la mort de Kṛṣṇa, et la tradition purānique en évalue la durée à 432 000 ans humains : une unité de temps à l’échelle du cosmos, où l’histoire humaine s’efface dans la respiration de Brahmā [4] . Dans cette perspective, le Kali Yuga ne désigne pas une destruction ponctuelle du monde, mais une catastrophe prolongée, un état de crise permanente de l’ordre cosmique. Le lien entre l’humain et le divin s’y défait peu à peu ; la catastrophe devient condition ontologique, expression de la lente désagrégation du dharma sans possibilité immédiate de restauration [5] . La mort de Kṛṣṇa n’achève pas le monde : elle inaugure le temps de la désorientation fondamentale, un âge sans rédemption immédiate, marqué par la confusion des valeurs, la perte de la transcendance et le retrait du sens. Le Kali Yuga est le temps de la catastrophe — non par le cataclysme soudain, mais par la durée du désordre, par cette corrosion lente et continue qui dissout les fondements du dharma, préfigurant la grande pralaya, la dissolution ultime, et préparant, dans son effondrement même, la genèse d’un nouveau cycle cosmique. Le Kali Yuga est un temps de tristesse essentielle. Quoi que l’on fasse, il demeure une mélancolie d’arrière-fond, un voile ontologique sur le cœur du monde. Cette tristesse n’est ni affective ni morale: elle est plus originaire que la béatitude spinozienne et plus antique que l’angoisse heideggérienne ; elle est le ton fondamental du temps obscur. Tristesse d’abord, puis ses métamorphoses : le déguisement, le refoulement, le déni. Elle survit en toutes choses, se dissimule sous la frénésie du monde, se masque dans le flux des désirs, mais ne s’abolit jamais. Car le Kali Yuga est aussi le temps de la duplicité. Tristesse authentique, mais toujours déjà trahie par ses propres détournements ; sincérité impossible, parce qu’à peine ressentie, elle est aussitôt réinvestie dans le jeu de ses simulacres. Le monde vit alors dans l’oubli de sa propre douleur: oubli toujours recommencé, toujours échoué, toujours nécessaire. C’est enfin le temps du va-et-vient entre deux saluts: le salut individuel, intérieur, recherché dans la bhakti et la connaissance de soi ( ātma-jñāna ), et le salut cosmique, attendu dans la descente de l’ultime avatar, Kalki, celui qui clôt le cycle et restaure le dharma. Ainsi, au cœur du désordre se déploie une double attente : celle du réveil intérieur et celle de la régénération cosmique. Le Kali Yuga, dans sa mélancolie et sa duplicité, est donc le théâtre de la conscience déchue, mais aussi la matrice de l’espérance : cet intervalle où le divin s’est retiré pour mieux revenir. Dans le Kali Yuga , le dharma — principe d’équilibre, de justice et d’ordre cosmique — ne subsiste plus qu’à l’état résiduel. Le monde ne s’effondre pas sous l’effet d’un cataclysme unique, mais se désagrège lentement, dans une érosion continue de l’harmonie. À mesure que l’on s’approche de la dissolution finale, celle-ci semble à la fois s’accomplir et se différer: la catastrophe s’annonce, mais ne se consomme jamais pleinement. Pas d’apocalypse — seulement la persistance d’une fin inachevée. Cette vision trouve un écho remarquable chez Hésiode, dans la théorie des cinq âges de l’humanité exposée dans Les Travaux et les Jours . Après l’âge d’or, règne de justice et de proximité avec les dieux, chaque époque successive — argent, bronze, héros, puis fer — marque une détérioration graduelle de la condition humaine: fracture de l’ordre cosmique, corruption morale, oubli de la vertu [6] . L’âge du fer, dernier et le plus misérable, correspond directement au Kali Yuga : le temps où les liens sociaux se dissolvent, où la ruse, la violence et la cupidité dominent, où l’homme, selon Hésiode, vit «sans honte ni justice» [7] . Dans ces deux visions, la catastrophe n’est pas une rupture subite, mais un processus irréversible de déclin. Le monde s’éloigne du divin non par destruction brutale, mais par usure de la mesure, affaiblissement de la vérité, altération du lien cosmique. Là où Hésiode voit la perte de Dikè (la Justice divine), la tradition hindoue désigne le retrait du Dharma . Cependant, une différence essentielle les distingue. Chez Hésiode, le temps est linéaire et tragique: la chute semble définitive, sans salut ni retour. Dans la pensée indienne, au contraire, le Kali Yuga n’est qu’un moment du cycle, destiné à être suivi du retour de l’âge d’or ( Satya Yuga ). L’obscurité prépare la lumière ; le déclin, la renaissance. Ainsi, Hésiode propose une catastrophe morale sans régénération, tandis que l’hindouisme purānique conçoit une catastrophe cosmique régénératrice: la fin et le recommencement s’y confondent, dans la respiration même du temps. Le monde s’approche de la dissolution ; mais à l’instant où la catastrophe semble s’accomplir, elle se dissipe. Sa vérité est celle d’un crépuscule permanent, où la destruction demeure à la fois inévitable et sans cesse ajournée. Or ces ajournements sont aussi des voiles qui tombent, des replis du temps sur lui-même. Le temps se retire, se contracte, jusqu’à ce que Kalki surgisse — non comme une transition progressive, ni comme un sursaut post‑apocalyptique, mais comme un saut, une irruption du divin dans la matière épuisée, tel l’éclair traversant la nuit d’un monde moribond. Kalki ne détruit pas: il convertit la dissolution en recommencement. Après tout, il est l’avatar de Viṣṇu, non de Śiva — principe de préservation et de continuité du cosmos, venu non pour anéantir, mais pour réaccorder le monde au rythme vivant du dharma. [1] Sur la relecture de l’hindouisme dans le contexte de la modernité coloniale et la critique des traditions purāniques, voir Brian A. Hatcher, Hinduism in the Modern World (London: Routledge, 2015), ainsi que David N. Lorenzen, Who Invented Hinduism? Essays on Religion in History (New Delhi: Yoda Press, 2006), qui analysent la construction moderne de “l’hindouisme” comme catégorie réformée et rationalisée au XIXᵉ siècle. [2] Sur la formation du courant sanātaniste et la défense du Sanātana Dharma comme tentative de stabilisation normative de la tradition hindoue face aux réformes modernistes, voir aussi Kenneth W. Jones, Socio-Religious Reform Movements in British India (Cambridge: Cambridge University Press, 1989). [3] Sur la relecture moderniste et néo-métaphysique des traditions purāniques et épiques face aux réformes religieuses du XIXᵉ–XXᵉ siècle (notamment les débats entre courants réformistes type Arya Samaj et défenseurs de l’orthodoxie dite sanātana ), voir chronologiquement : Aurobindo Ghose, The Life Divine (1914–1919) et Essays on the Gita (1922), où s’esquisse une lecture évolutive et cosmologique du temps hindou ; Ananda K. Coomaraswamy, The Dance of Śiva (1918–1924), qui réinterprète les Purāṇa comme symbolique du rythme cosmique de création et destruction ; et Sarvepalli Radhakrishnan, Indian Philosophy (1923–1927) ainsi que The Hindu View of Life (1926), où les traditions purāniques sont relues comme expressions philosophiques d’une métaphysique du devenir. Ces auteurs, dans des registres distincts, contribuent à déplacer les Purāṇa d’un statut mythico-religieux vers une lecture spéculative du temps, de l’ordre et du chaos cosmique. [4] Voir Alain Daniélou, Les Mythes et les dieux de l’Inde (Paris: Flammarion, 1992 [éd. orig. anglaise 1991]) et Shiva et Dionysos (Paris: Fayard, 1979). [5] Dans cette perspective, le Kali Yuga ne relève pas d’un événement eschatologique ponctuel, mais d’une intensification durable de la distance entre ordre cosmique ( dharma ) et condition humaine, rejoignant ainsi certaines intuitions schellingiennes d’une catastrophe immanente au temps lui-même. Le lien entre l’humain et le divin s’y défait progressivement, non sous la forme d’une rupture soudaine, mais selon une lente érosion des conditions mêmes de l’ordre. La catastrophe cesse alors d’être un événement identifiable : elle devient structure du devenir, modalité prolongée de l’histoire, où la désagrégation du dharma ne connaît pas de seuil décisif de restauration immédiate. Sur cette lecture croisée des temporalités cycliques indiennes et de la philosophie spéculative allemande, voir Friedrich Wilhelm Joseph Schelling, Les Âges du monde ( Die Weltalter ), trad. fr. par Jean-François Courtine et Emmanuel Martineau, Paris, Aubier, coll. « Bibliothèque philosophique », 1992 (textes des versions 1811–1815), notamment les fragments sur la scission interne de l’absolu et la temporalisation du fond originaire. [6] Sur la dégradation progressive des métaux et la rupture de l'ordre cosmique, cf. G. Dumézil, Heur et malheur du guerrier , Paris, PUF, 1969. Dumézil y souligne que l'âge des Héros constitue une exception grecque dans une structure de déclin par ailleurs très proche des doctrines indo-iraniennes. [7] Les Travaux et les Jours , trad. fr. Paul Mazon, Paris, Les Belles Lettres, coll. « CUF », v106-201., éd. numérisée, Bibliothèque nationale de France (Gallica), ARK : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k96154311.texteImage (consulté le 14 mai 2026).