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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Le non-lieu de Riad Salamé: la primauté du droit face aux rumeurs

Par Antoine Menassa * La Chambre d’accusation de Beyrouth a prononcé il y a quelques jours un non-lieu en faveur de l’ancien Gouverneur de la Banque du Liban, Riad Salamé, dans le dossier ouvert à la suite de la plainte déposée en juin 2021 par l’homme d’affaires Talal Abou-Ghazaleh. Celui-ci l’accusait d’avoir édicté des circulaires modifiant le système économique libéral, d’avoir dissimulé la réalité de la situation des banques et d’avoir participé, en collusion avec celles-ci, à l’appropriation des fonds des déposants. Par sa décision rendue le 14 juillet 2026, la Chambre d’accusation a estimé que les éléments constitutifs de l’infraction reprochée n’étaient pas réunis. Appliquant les principes du droit pénal avec impartialité et indépendance, elle a replacé le dossier dans son cadre strictement juridique et mis un terme aux poursuites engagées contre l’ancien Gouverneur. Cette décision est saluée comme une illustration du rôle de la Justice, qui ne saurait être guidée ni par les impressions ni par la pression de l’opinion publique, mais uniquement par la loi et les preuves. Elle témoigne également de la capacité de la Justice libanaise, malgré les crises que traverse le pays, à faire prévaloir l’État de droit et les principes fondamentaux de la justice. Au-delà du cas d’espèce, la décision écarte le risque d’un précédent juridique qui aurait pu conduire à assimiler des infractions contre les biens – telles que le vol, l’abus de confiance, le détournement de fonds ou l’escroquerie – à des atteintes à la Constitution, sans fondement légal et en contradiction avec les principes essentiels du droit pénal. En droit, un non-lieu ne constitue ni une réhabilitation émotionnelle ni une prise de position politique. Il s’agit d’une décision judiciaire mettant fin aux poursuites lorsque les preuves sont insuffisantes ou lorsque les éléments légaux de l’infraction ne sont pas établis. Il représente l’une des garanties fondamentales d’une justice moderne. Le traitement médiatique de cette affaire soulève toutefois des interrogations. En 2021, lorsque les accusations ont été rendues publiques, elles ont bénéficié d’une couverture médiatique massive. Télévisions, journaux et sites d’information ont largement relayé l’affaire, multipliant les gros titres et alimentant un débat qui a souvent conduit à une condamnation prématurée de Riad Salamé. Beaucoup ont alors oublié que la présomption d’innocence est un principe fondamental, qui ne peut être renversé que par une décision de justice définitive. Aujourd’hui, alors que la justice a conclu à un non-lieu faute d’éléments constitutifs de l’infraction, la résonance médiatique apparaît bien plus limitée. Comme si les décisions rétablissant les faits suscitaient moins d’intérêt que les accusations elles-mêmes. Ce contraste interroge le rôle des médias. Certains ont largement relayé les accusations, mais ont accordé une visibilité bien moindre à la décision judiciaire qui les a écartées. Comme si une information n’acquérait de valeur qu’à travers le scandale, tandis que les décisions de justice rétablissant les droits étaient reléguées au second plan. La justice ne se mesure pourtant pas à l’intensité des accusations, mais à la force des preuves et au respect des règles de droit. La décision de la Chambre d’accusation de Beyrouth rappelle que la primauté du droit doit toujours l’emporter sur les rumeurs et que la dignité d’une personne ne peut être sacrifiée par des jugements médiatiques rendus avant ceux des tribunaux. Une question demeure enfin : dans quelle mesure une personne peut-elle retrouver sa réputation après avoir été innocentée, lorsque la condamnation médiatique a déjà marqué durablement l’opinion publique? La justice ne trouve pleinement son sens que si les décisions de non-lieu ou d’acquittement bénéficient d’une visibilité comparable à celle accordée aux accusations. Car la vérité mérite autant d’écho que les soupçons, et l’équité autant d’attention que le scandale. * Président-fondateur de l’Association des hommes d'Affaires libanais de France (HALFA)

La restauration de l'État libanais
Par
Jacques Mechelany
Publié

Pour la première fois depuis 2009, un président libanais a franchi cette semaine les portes de la Maison-Blanche non pas en solliciteur venu quémander qu'on se souvienne de lui, mais en dépositaire d'un plan. Mardi, le président Joseph Aoun s'est assis face à Donald Trump et lui a remis une proposition écrite: une feuille de route pour démanteler l'arsenal du Hezbollah, regrouper toutes les armes du pays sous l'autorité exclusive de l'État libanais et, en contrepartie, obtenir un retrait israélien du territoire que l'armée israélienne occupe encore dans le sud. Trump, de son côté, a adopté un ton presque paternel. «Nous nous sentons très bien à l'égard du Liban», a-t-il déclaré aux journalistes, ajoutant que le pays avait été «très mal traité» et méritait d'être «traité avec le respect qui lui est dû». Il a reconnu, dans la même phrase, qu'«il y a un problème Hezbollah» — comme s'il diagnostiquait, en une seule formule, à la fois la tragédie du Liban et sa chance. Il serait facile de ne voir dans cette visite qu'un symbole habillé en substance — une opération de communication pour un président soucieux de montrer aux électeurs libanais comme aux bailleurs du Golfe que Beyrouth a de nouveau des amis à Washington. Il serait facile, aussi, de n'y voir qu'un chapitre de plus dans la longue histoire des émissaires américains et des accords-cadres qui ont beaucoup promis et peu tenu. Mais cette lecture passerait à côté de ce qui est réellement nouveau ici, et de ce qui est réellement en jeu. Pour la première fois depuis des décennies, c'est l'État libanais — non pas une milice, non pas un parrain étranger, non pas un seigneur de guerre confessionnel — qui se présente à la table avec un plan qui lui appartient en propre. Que ce plan réussisse ou non déterminera si le Liban passera la prochaine génération en pays souverain, ou s'il restera, comme depuis cinquante ans, un champ de bataille loué aux guerres des autres. Un président sans milice, mais avec une armée La biographie même de Joseph Aoun est indissociable de l'épisode qui se joue aujourd'hui à Washington. Il a été élu président le 9 janvier 2025, mettant fin à une vacance paralysante de deux ans durant laquelle le Parlement avait échoué à douze reprises à élire un chef d'État. Il est arrivé au palais de Baabda non pas en chef de parti ou en héritier dynastique, mais en commandant sortant de l'armée libanaise — un choix orchestré, pour une bonne part, par un intense lobbying de Washington et de Riyad, qui voyaient tous deux en Aoun une figure rare, jouissant de la confiance de l'ensemble des communautés du pays et vierge des jeux de milices qui ont vidé l'État libanais de sa substance depuis la guerre civile. Son élection était elle-même un symptôme de l'affaiblissement du Hezbollah: meurtri par quinze mois de guerre contre Israël, privé de son secrétaire général Hassan Nasrallah et d'une grande partie de son commandement, et voyant son parrain iranien absorbé par ses propres difficultés, le parti ne pouvait plus, comme il l'avait fait pendant deux ans, bloquer un président qu'il ne contrôlait pas entièrement. Ce contexte compte énormément pour comprendre ce qui s'est passé cette semaine. Aoun ne s'est pas rendu à Washington en médiateur faisant la navette entre le Hezbollah et Israël. Il y est allé en chef d'État élu d'un pays qui, pour la première fois depuis deux générations, tente d'agir comme tel — en affirmant un monopole sur l'usage légitime de la force, principe si élémentaire à la notion même d'État qu'il n'avait guère eu besoin d'être énoncé au Liban depuis cinquante ans tant son absence allait de soi, et dont la réaffirmation est aujourd'hui si remarquable qu'elle est devenue le fait central de la vie politique libanaise. L'accord-cadre trilatéral et les clauses cachées de la souveraineté Cette visite ne s'est pas produite dans le vide. Le 26 juin, au terme de cinq rounds de pourparlers indirects et directs organisés sous l'égide de Washington, les représentants libanais et israéliens ont signé ce que l'on appelle désormais l'Accord-cadre trilatéral — le premier accord de quelque nature que ce soit entre les deux États depuis l'éphémère accord de paix de 1983, qui s'était effondré sous la pression syrienne et intérieure moins d'un an après sa signature. Signé par les ambassadeurs des deux pays à Washington en présence du secrétaire d'État américain Marco Rubio, cet accord en quatorze points engage les deux parties, « avec le plein soutien des États-Unis », à œuvrer à mettre fin à l'état de conflit qui les oppose, à garantir leur souveraineté et leur sécurité mutuelles, et, à terme, à normaliser leurs relations. Les responsables libanais ont pris soin — la précaution s'imposait, tant le mot «normalisation» demeure explosif dans la vie politique libanaise — de le présenter comme un cadre de sécurité et de souveraineté plutôt que comme un traité de paix. Mais sa logique ne pointe que dans une seule direction. Ce sont les mécanismes de l'accord qui devraient retenir l'attention de Beyrouth, car ils en révèlent à la fois les promesses et les limites. L'accord n'oblige pas Israël à se retirer de la bande de territoire libanais qu'il occupe depuis le cessez-le-feu ayant mis fin à la guerre de novembre 2024. Il crée à la place ce que l'on appelle des «zones pilotes»: deux périmètres limités — l'un au sud du fleuve Litani mais en dehors de la zone de sécurité israélienne initiale, l'autre une petite bande au nord du Litani, à l'intérieur de cette zone — où les forces israéliennes se retireraient en échange d'un déploiement vérifié de l'armée libanaise et du démantèlement de toute infrastructure militaire du Hezbollah qui s'y trouverait. C'est dans l'une de ces zones pilotes, la localité de Zawtar el-Gharbiyeh, que les troupes libanaises sont entrées le jour même de la rencontre entre Aoun et Trump, aux côtés de Froun et Srifa, les deux autres villages couverts par cette première phase. Le message, délibérément calculé, était clair: l'État bouge quand il dit qu'il va bouger, et c'est l'armée — non une quelconque faction armée — qui en est l'instrument. C'est ce plan qu'Aoun a apporté dans le Bureau ovale: une offre visant à accélérer et à élargir ce modèle, appuyée par une proposition écrite sur le démantèlement de l'arsenal restant du Hezbollah, en échange d'une pression de Trump sur le Premier ministre Benjamin Netanyahou pour élargir le retrait au-delà des deux zones pilotes symboliques et honorer pleinement les termes initiaux du cessez-le-feu. Trump a notamment déclaré qu'il serait disposé à s'adresser directement au Hezbollah si Aoun le lui demandait — une offre qui, quelle que soit sa valeur pratique, signale une Maison-Blanche plus investie dans la stabilisation du Liban qu'elle ne l'a été depuis la présidence de George W. Bush. La ligne rouge de Netanyahu, et pourquoi elle ne doit pas dicter les conditions du Liban Si les ambitions de l'État libanais ont un plafond, c'est actuellement en Israël qu'il est fixé. En visite auprès des troupes stationnées dans la bande occupée du sud du Liban, quelques semaines avant le voyage d'Aoun, Netanyahu n'a laissé planer aucune ambiguïté: les forces israéliennes «ne quitteront pas le sud du Liban tant que la menace ne sera pas éliminée», une formule qui ne lie le retrait ni à un calendrier ni à la souveraineté libanaise, mais au seul jugement unilatéral d'Israël sur le moment où le Hezbollah aura été suffisamment désarmé. Il a continué d'autoriser des frappes quasi quotidiennes en territoire libanais, que Beyrouth considère comme une violation flagrante du cessez-le-feu, et les forces israéliennes continuent d'occuper ce que l'on appelle désormais les «cinq collines», des hauteurs situées juste à l'intérieur du territoire libanais, que le Hezbollah, et de plus en plus le gouvernement libanais lui-même, citent comme la preuve la plus concrète que c'est Israël, et non le Hezbollah, qui viole aujourd'hui le cœur même du marché conclu par le cessez-le-feu de novembre 2024. Le constat mérite qu'on s'y attarde, car il met au jour l'asymétrie inconfortable qui traverse l'ensemble du projet de désarmement. On demande à l'État libanais d'accomplir une tâche concrète, vérifiable et séquencée — collecter et détruire tout un arsenal non étatique constitué en quatre décennies — selon un calendrier politique fixe, tandis que l'obligation réciproque d'Israël, le retrait, demeure otage d'une évaluation israélienne de la menace, subjective et indéfiniment révisable. L'évaluation d'Amnesty International sur l'accord-cadre a été sans détour à cet égard, le qualifiant d'accord qui «trahit les victimes de crimes de guerre» en omettant d'assortir d'un quelconque mécanisme de reddition de comptes la poursuite des frappes israéliennes contre des civils libanais, alors même qu'il exige un désarmement unilatéral côté libanais. Rien de tout cela ne plaide contre le désarmement — bien au contraire. Cela plaide pour que l'État libanais, et ses amis à l'étranger, exigent que les obligations de l'accord-cadre s'exercent dans les deux sens, et que le levier dont dispose Washington sur Netanyahu — que Trump a prouvé cette semaine être disposé à actionner — soit généreusement employé à obtenir le retrait des « cinq collines » et la fin des frappes, et non simplement à sermonner Beyrouth sur les échéances. La formule qu'Aoun a employée devant ses interlocuteurs américains — selon laquelle seul Trump dispose du levier nécessaire pour faire bouger Netanyahu — n'est pas une figure de style. C'est le constat exact de l'endroit où réside le pouvoir réel dans cette équation, et c'est une manière implicite d'exiger que Washington s'en serve. Le refus du Hezbollah, et le terrain qui se dérobe sous ses pieds Sans surprise, le Hezbollah n'a rien accepté de tout cela. Dans les jours qui ont précédé le départ d'Aoun pour Washington, le secrétaire général Naïm Qassem a livré l'une de ses interventions publiques les plus tranchantes, qualifiant l'accord-cadre de juin de «nul et non avenu», d'«humiliation» et d'accord rédigé «entièrement en faveur d'Israël». Il a exhorté Aoun à l'abandonner purement et simplement et à ne poursuivre que des négociations indirectes, insistant sur le fait que «la priorité est de restaurer la souveraineté et de faire cesser la présence israélienne», une formule qui inverse le séquençage même retenu par le gouvernement, et qui reviendrait, dans les faits, à accorder au Hezbollah un droit de veto indéfini sur le monopole étatique des armes, en conditionnant le désarmement à un retrait israélien que le maintien même de son propre armement offre à Israël tous les prétextes pour retarder. Il faut nommer le double piège que le Hezbollah tente ici de construire, car il constitue la véritable bataille rhétorique de tout le débat sur le désarmement. Le parti affirme qu'il ne désarmera pas tant que des troupes israéliennes resteront en sol libanais. Israël affirme qu'il ne se retirera pas tant que le Hezbollah restera armé. Ces deux positions peuvent être sincèrement tenues, et toutes deux servent, commodément, à repousser indéfiniment la véritable épreuve de souveraineté que le Liban attend depuis que l'accord de Taëf, en 1989, a promis — sans jamais la tenir — la dissolution de toutes les milices. La tâche du gouvernement libanais — et c'est tout à l'honneur d'Aoun que son gouvernement ait commencé à le comprendre — consiste à briser ce cercle plutôt qu'à l'arbitrer, en démontrant, par les déploiements dans les zones pilotes, que l'État peut étendre son autorité de bonne foi indépendamment de la coopération du Hezbollah, et en se servant de cette bonne foi démontrée pour obtenir, par l'entremise de Washington plutôt que par celle de l'arsenal du Hezbollah, une réciprocité israélienne réelle et vérifiable. Certains signes indiquent que ce cercle se fissure déjà, et que le Hezbollah le sait. Lorsque le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi est arrivé à Beyrouth au début de l'année, porteur, selon plusieurs sources, de liquidités destinées au parti, les autorités libanaises auraient bloqué l'entrée de ces fonds, un épisode mineur mais révélateur, qui aurait été impensable dans l'économie politique libanaise il y a trois ans à peine, quand les circuits reliant le Hezbollah à Téhéran fonctionnaient en toute impunité. Araghchi en est venu depuis à affirmer, avec diplomatie, que l'Iran «soutient toute décision prise par le parti» mais «n'intervient pas», un recul calculé par rapport à l'époque où les officiels iraniens présentaient l'arsenal du Hezbollah comme un élément de dissuasion régionale non négociable. Aoun, de son côté, s'est montré d'une franchise inhabituelle en retour, affirmant devant ses interlocuteurs que les décisions du Hezbollah relèvent en dernier ressort de Téhéran, et déclarant, en des termes qu'il aurait été périlleux pour tout président libanais de prononcer il y a dix ans, que «personne ne négocie en notre nom». L'Axe de la résistance, affaibli par la chute du régime Assad en Syrie, par la décapitation du commandement du Hezbollah par Israël, et par les propres préoccupations de l'Iran happé par ses propres conflits, n'est tout simplement plus la force qu'il était lorsque la dernière tentative de désarmement avait échoué en 2006. Rien ne garantit le succès cette fois-ci. Mais l'équilibre des contraintes a basculé, pour la première fois depuis des décennies, en faveur de l'État. Le Hezbollah et son parrain iranien se trouvent, plus largement, dans une position nettement affaiblie à l'échelle régionale. L'affrontement américano-iranien dans le Golfe met à rude épreuve les ressources financières et militaires que Téhéran peut allouer à ses relais régionaux, tandis que l'armée syrienne a renforcé sa surveillance le long de la frontière, étendant sa présence dans les zones frontalières et fermant les points de passage illégaux et les tunnels de contrebande qui servaient autrefois à réapprovisionner le Hezbollah. Cet effort étrangle le parti sous un autre angle: son stock de missiles, de drones et de munitions a déjà été considérablement réduit par les frappes israéliennes et des mois de combats, et la fermeture du corridor syrien complique la reconstitution de ce qui a été perdu, tout en tarissant les circuits de financement qui transitaient autrefois par Damas. Enfin, les destructions infligées au sud du Liban, et les centaines de milliers de personnes qu'elles ont déplacées, ont érodé le soutien au Hezbollah au sein même des communautés qu'il prétend défendre, un coût politique et moral qui pourrait s'avérer plus difficile à inverser que n'importe quelle perte militaire. L'argent du Golfe, et le levier qu'il achète Si Washington fournit la force diplomatique de ce processus, le Golfe en fournit la logique économique, avec une franchise que les élites libanaises d'une génération antérieure, habituées à un mécénat golfique s'accompagnant de peu de conditions, ont trouvée déconcertante. L'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Koweït ont dit directement à Aoun et au Premier ministre Nawaf Salam que les fonds de reconstruction et d'investissement seraient conditionnés à un plan de désarmement assorti d'un calendrier précis, et non à une simple aspiration vague. Tom Barrack, l'émissaire de l'administration Trump pour la région, a décrit cet arrangement en des termes presque transactionnels: les gouvernements du Golfe, dit-il, ont fait savoir à Beyrouth que «si vous faites ces choses-là, nous viendrons dans le sud du Liban, et nous financerons une zone industrielle, la rénovation et des emplois». L'Arabie saoudite et le Qatar, dans cette logique, investiraient directement dans le sud une fois les armes du Hezbollah disparues, transformant ce territoire même, qui a hébergé pendant quatre décennies les infrastructures d'une milice, en vitrine de ce à quoi pourrait ressembler économiquement un Liban désarmé et placé sous le contrôle de l'État. L'ampleur de ce qui est ainsi suspendu dans l'attente du désarmement n'est pas anodine. L'évaluation rapide des dommages et des besoins de la Banque mondiale chiffre les besoins totaux de reconstruction et de relèvement du Liban après la guerre de 2024 à environ 11 milliards de dollars, dont 4,6 milliards de dollars de dommages pour le seul secteur du logement, et 3,4 milliards de dollars de pertes supplémentaires pour le commerce, l'industrie et le tourisme. L'économie libanaise, déjà exsangue depuis l'effondrement financier de 2019, s'est contractée de 7,1 % supplémentaires en 2024 du fait de la guerre. Washington aurait approuvé une enveloppe de 230 millions de dollars spécifiquement destinée à soutenir les opérations de désarmement menées par l'armée libanaise, et une conférence internationale plus large sur le soutien aux forces armées libanaises — attendue dans les mois à venir — doit permettre de coordonner le financement qui donnera à l'armée les moyens d'être réellement la force capable d'imposer le monopole étatique des armes, et non simplement de le proclamer. C'est là, en somme, le dispositif incitatif que l'État libanais n'avait jamais eu jusqu'ici à sa disposition: une coalition internationale crédible et bien dotée, prête à financer concrètement les bénéfices du désarmement, et non simplement à l'exiger en paroles. Cela donne à Beyrouth quelque chose à offrir aux communautés sceptiques du sud, ces villes et villages chiites qui ont hébergé les infrastructures du Hezbollah pendant une génération, et qui devront constater un développement tangible, et non de simples leçons étrangères sur la souveraineté, pour que la présence de l'État y soit perçue comme une amélioration réelle plutôt que comme une occupation sous un autre nom. L'argent seul ne dissoudra pas quatre-vingts ans de méfiance confessionnelle. Mais sans lui, aucun gouvernement libanais ne pourrait raisonnablement demander au sud d'échanger un parrain armé familier contre une promesse de protection étatique encore jamais éprouvée. L'ONU se retire à mesure que l'État s'avance Un autre basculement structurel mérite l'attention, car il redessinera l'architecture sécuritaire du sud du Liban quelle que soit l'issue des pourparlers sur le désarmement: le Conseil de sécurité des Nations unies a voté la fin de la FINUL, la mission de maintien de la paix qui patrouille la frontière libano-israélienne depuis 1978, dont le mandat et les opérations doivent s'achever à la fin de 2026. Pendant près de cinquante ans, la FINUL a été à la fois indispensable et insuffisante, une présence d'observation dépourvue du mandat comme de la puissance de feu nécessaires pour désarmer réellement le Hezbollah, mais dont les casques bleus ont offert un tampon diplomatique et un regard reconnu internationalement sur une frontière volatile. Son retrait fait disparaître ce tampon au moment précis où l'on demande à l'armée libanaise d'assumer la pleine responsabilité d'un territoire que la FINUL contribuait autrefois à surveiller. Lue avec cynisme, cette décision pourrait ressembler à la communauté internationale se lavant les mains d'un problème qu'elle a géré sans le résoudre pendant un demi-siècle, laissant Beyrouth seul face à la supériorité militaire israélienne et aux capacités résiduelles du Hezbollah. Lue avec davantage d'optimisme — et c'est l'optimisme que semble adopter le gouvernement d'Aoun —, le retrait de la FINUL agit comme un mécanisme de mise en demeure, une échéance ferme qui ne laisse plus à l'armée libanaise la possibilité de demeurer un partenaire subalterne dans le sud de son propre pays. Laquelle de ces deux lectures s'avérera juste dépendra presque entièrement de la question de savoir si le financement et la formation internationaux promis en accompagnement du désarmement se concrétiseront selon le calendrier dont l'armée a besoin, plutôt que selon celui qui arrange les cycles budgétaires étrangers. Ce que requiert réellement la restauration de l'État Il convient de préciser ce que signifie «restaurer l'État libanais» dans ce contexte, car l'expression est invoquée par chaque camp à Beyrouth à des fins différentes, souvent contradictoires. Cela ne signifie pas simplement déployer des soldats dans des villages autrefois contrôlés par le Hezbollah, même si c'est là une première étape nécessaire, celle-là même qui est en cours dans les zones pilotes. Cela signifie, plus fondamentalement, rétablir le principe constitutionnel — inscrit dans l'accord de Taëf il y a trente-six ans et jamais appliqué — selon lequel l'État libanais détient seul le monopole légitime de la violence organisée sur son territoire. Toutes les autres crises non résolues de la gouvernance libanaise, de la paralysie des gouvernements successifs à l'incapacité du pays à mener une politique étrangère indépendante, en passant par l'effondrement de son secteur bancaire, renvoient d'une manière ou d'une autre à l'existence d'un acteur armé non étatique plus puissant que l'armée censée répondre de l'autorité civile élue. Le gouvernement d'Aoun, et le cabinet du Premier ministre Salam à ses côtés, ont fait le pari calculé que le moment est enfin venu de faire appliquer ce principe, non par le type d'affrontement qui a plongé le Liban dans la guerre civile en 1975 ou amené les hommes en armes du Hezbollah dans les rues de Beyrouth en mai 2008, mais par une séquence négociée, garantie sur le plan international et incitée sur le plan économique, qui offre à ce qu'il reste de la base du Hezbollah une porte de sortie honorable, et aux communautés chiites du sud un intérêt tangible dans la réussite de l'État. C'est un pari fondé sur une lecture honnête du rapport de forces régional: un Hezbollah privé de ses principaux commandants et d'une grande partie de son arsenal par la campagne israélienne de 2024, un Iran absorbé par ses propres confrontations et incapable de réapprovisionner ou de reconstituer le parti comme il le faisait autrefois, un régime syrien qui n'offre plus au Hezbollah le corridor logistique dont il dépendait depuis des décennies, et un bloc formé par les États-Unis et le Golfe plus disposé qu'à aucun moment depuis 2006 à investir un véritable capital diplomatique et financier dans la construction de l'État libanais, plutôt que de se contenter d'endiguer le chaos libanais. Rien de tout cela ne rend le succès inéluctable. Le Hezbollah conserve un arsenal encore considérable, une base politique dévouée, et a démontré en 2008 sa disposition à retourner ses armes contre d'autres Libanais lorsqu'il a jugé sa position existentiellement menacée. La conduite même d'Israël — la poursuite de l'occupation des cinq collines, les frappes quasi quotidiennes, la conditionnalité sans terme fixé par Netanyahu sur le retrait, donne à l'argument du Hezbollah, selon lequel on demande au Liban de désarmer unilatéralement dans le vide, un ancrage réel, et non simplement rhétorique, auprès de Libanais qui pourraient sans cela soutenir le projet de l'État. Et l'armée libanaise, aussi professionnalisée soit-elle et quelle que soit la confiance dont elle jouit par-delà les clivages confessionnels, demeure sous-équipée et sous-financée pour assumer à la fois la sécurisation du sud, la tenue de la ligne face aux incursions israéliennes et le maintien de l'ordre intérieur, ce qui explique précisément pourquoi la conférence de financement et l'enveloppe américaine de 230 millions de dollars comptent tout autant que n'importe quel communiqué émanant du Bureau ovale. Le pari qu'il faut faire sur Beyrouth Ce qu'il ne faut pas perdre de vue, au milieu de ces obstacles bien réels, c'est la rareté de cette configuration dans l'histoire contemporaine du Liban. Il est difficile d'identifier un autre moment, depuis l'accord de Taëf, où un chef d'État libanais s'est rendu à Washington porteur de son propre plan écrit plutôt que de recevoir un plan qui lui était dicté; où les capitales du Golfe ont conditionné leur aide à la souveraineté plutôt que de simplement financer des parrains confessionnels rivaux, comme elles l'ont fait tout au long des années 1990 et 2000; où le parrain régional du Hezbollah a été aussi contraint; et où une administration américaine s'est montrée disposée, comme Trump l'a fait cette semaine en proposant de dialoguer personnellement avec le Hezbollah et en s'engageant à faire pression sur Netanyahu, à investir un capital politique au nom de l'État libanais plutôt que de traiter le Liban comme un théâtre secondaire de la confrontation israélo-iranienne. Notre conviction est que les amis du Liban, à Washington, dans le Golfe, et parmi les Libanais ordinaires épuisés par cinquante années passées à vivre à l'intérieur des guerres des autres, devraient traiter cette configuration pour ce qu'elle est: non pas une garantie, mais une véritable fenêtre d'opportunité, et une fenêtre qui ne restera pas ouverte indéfiniment. La position régionale de l'Iran pourrait se stabiliser. L'attention du Golfe pourrait se porter sur d'autres priorités. Les administrations américaines changent, et avec elles l'investissement personnel qu'un président donné consent à l'égard d'un petit pays méditerranéen de six millions d'habitants. Le gouvernement de Netanyahu pourrait juger qu'une occupation indéfinie comporte, sur le plan de la politique intérieure, un coût moindre qu'un retrait négocié. N'importe lequel de ces basculements pourrait refermer la fenêtre qui, pour l'instant, reste ouverte. Ce dont les institutions de l'État libanais ont le plus besoin en ce moment n'est ni un nouveau document-cadre ni une nouvelle poignée de main photographiée, aussi bienvenus soient-ils l'un et l'autre. Elles ont besoin que l'armée libanaise soit correctement dotée en moyens pour étendre le modèle des zones pilotes à l'ensemble du sud du Litani, selon un calendrier compté en mois plutôt qu'en années. Elles ont besoin que Washington traite la réciprocité israélienne — un retrait réel des cinq collines, la fin des frappes en territoire libanais, le respect des termes réels du cessez-le-feu — comme un objectif tout aussi urgent que le désarmement du Hezbollah, et non comme une considération secondaire à négocier une fois que Beyrouth aura déjà cédé son principal levier. Elles ont besoin que le financement de la reconstruction promis par le Golfe parvienne au sud assez rapidement pour que les communautés qui y vivent perçoivent le retour de l'État comme une amélioration tangible de leur quotidien, et non comme la simple substitution d'un groupe d'hommes armés à un autre. Elles ont besoin que l'on offre à ce qu'il reste de la base du Hezbollah, de manière constante et crédible, une place au sein d'un État libanais fonctionnel, plutôt que de la traiter uniquement comme un problème sécuritaire à résoudre par la force. Et, enfin, elles ont besoin d'une réforme radicale du système politique et juridique confessionnel libanais, qui a failli, une réforme qui sème les germes d'une nation plaçant l'identité nationale au-dessus des allégeances et des divisions confessionnelles inscrites dans son ordre constitutionnel depuis 1943, et qui permette l'émergence d'une nouvelle classe politique déterminée à faire du Liban un État fonctionnel chez lui et un partenaire fiable à l'étranger. Rien de tout cela n'est garanti par une poignée de main dans le Bureau ovale. Mais pour un pays qui a passé un demi-siècle à s'entendre dire que sa souveraineté était l'otage des calendriers des autres — syrien, israélien, iranien, et souvent celui de ses propres factions —, voir un président libanais franchir les portes de la Maison-Blanche avec son propre plan, plutôt qu'avec une demande d'en recevoir un, n'est pas rien. C'est le premier véritable test, depuis une génération, permettant de savoir si l'État libanais peut enfin devenir le seul acteur armé dans sa propre maison. Le Liban, et la région qui l'observe, passeront les prochains mois à découvrir si l'État est enfin en mesure de réussir cette épreuve.

Les Houthis révèlent la faiblesse de la «République islamique»

Les menaces que les Houthis au Yémen profèrent contre le Royaume d’Arabie saoudite et contre le trafic maritime desservant ses ports n’ont aucun horizon, ni politique ni militaire. Il leur est tout simplement impossible de mettre à exécution leurs menaces d’imposer un blocus aux ports saoudiens. En réalité, par leurs déclarations grandiloquentes et dénuées de substance, les Houthis ont laissé passer l’occasion de devenir une composante à part entière du jeu politique yéménite, un jeu dont l’objectif est de parvenir à un règlement politique qui n’exclue aucune partie. En affichant ouvertement leur alignement sur la « République islamique », ils se sont eux-mêmes exclus de ce processus politique. Ils ont démontré, tout simplement, qu’ils étaient avant tout iraniens, et non yéménites, et que tout espoir de les voir retrouver un minimum de conscience nationale relevait de l’illusion. Ce pari n’aura été, en définitive, qu’une perte de temps. Au cours des dernières années, en particulier depuis la conclusion de l’accord saoudo-iranien sous médiation chinoise en mars 2023, les Houthis avaient observé une certaine retenue, affichant une neutralité de façade. Ils avaient cherché à poursuivre le dialogue avec Riyad, en évitant toute forme de provocation. Les échanges, parfois directs, parfois indirects, visaient à instaurer une formule de coexistence entre les deux parties. Puis, soudainement, lorsque la «République islamique» en Iran, ou plus précisément le Corps des gardiens de la révolution, a décidé de passer à l’escalade militaire, les Houthis, par la voix de leur chef Abdel Malek al-Houthi, ont révélé leur véritable nature: ils ne peuvent être autre chose qu’un instrument de l’Iran. Ils ont choisi de participer à l’offensive iranienne contre les États du Golfe arabe et contre la Jordanie, une offensive qui traduit une faillite iranienne sans précédent. Les Houthis ont ainsi démontré qu’ils ne sont rien de plus qu’une autre composante des Gardiens de la révolution, à l’image de ce qu’est le Hezbollah au Liban. Certes, ils peuvent perturber la navigation en mer Rouge et dans le golfe d’Aden en s’appuyant sur des pirates somaliens susceptibles d’être recrutés pour certaines opérations. Mais cela ne signifie en aucun cas qu’ils soient capables de fermer le détroit de Bab el-Mandeb, passage obligé vers la mer Rouge et le canal de Suez. La raison en est d’une grande simplicité: les Houthis ne contrôlent pas le port yéménite de Mokha, qui commande le trafic à Bab el-Mandeb. Ils l’ont perdu dès l’automne 2014, lorsque des forces yéménites les ont chassés du sud du pays, y compris de ce port stratégique. Il n’est un secret pour personne que ces forces locales, qui avaient également repris Aden, Mokha et plusieurs positions dans la province de Chabwa, bénéficiaient du soutien des Émirats arabes unis, dont la politique au Yémen visait clairement à empêcher les Houthis de prendre le contrôle de l’ensemble du pays, et plus particulièrement du Sud. Tôt ou tard, un retour de la communauté internationale et des puissances régionales au Yémen s’imposera, tant ce pays revêt une importance stratégique exceptionnelle, au moins pour deux raisons. La première tient au fait que le territoire yéménite pourrait servir de corridor pour des oléoducs permettant de contourner le détroit d’Ormuz. La seconde est qu’à défaut de pouvoir acheminer le pétrole par des pipelines traversant le Yémen jusqu’à la mer Rouge ou à la mer d’Arabie, ni les pays de la région ni le reste du monde ne pourront supporter durablement le maintien de l’Iran au Yémen. En d’autres termes, il est impossible d’accepter que l’Iran continue d’entraver la navigation en mer Rouge à partir du territoire yéménite. Il n’est un secret pour personne que la «République islamique» est déterminée, par l’intermédiaire des Houthis, à conserver son emprise sur le Yémen afin de l’utiliser pour fermer le détroit de Bab el-Mandeb et frapper les navires qui le franchissent en direction du canal de Suez. Telle est bien l’intention des Houthis. Mais leur perte du contrôle du port de Mokha les prive des moyens de mettre leurs menaces à exécution. Il convient également de rappeler que les Houthis contrôlent Sanaa et une partie importante du territoire yéménite depuis le 21 septembre 2014. Rien n’illustre mieux l’attachement de l’Iran à sa présence au Yémen que son insistance récente à violer l’interdiction imposée à l’aéroport de Sanaa. Téhéran y a envoyé un avion civil sous prétexte d’acheminer une délégation yéménite appelée à participer aux funérailles du «Guide suprême» défunt, Ali Khamenei. L’Iran ne s’est pas arrêté là. Les Houthis ont brusquement lancé une campagne contre le Royaume d’Arabie saoudite, assortie de menaces explicites, après une longue période d’accalmie et de dialogue avec Riyad. Cette phase avait pourtant permis aux Houthis d’obtenir certains avantages, soit directement, soit grâce à la médiation du Sultanat d’Oman. La question qui se pose aujourd’hui comporte deux volets. Le premier concerne la capacité réelle des Houthis à mettre leurs menaces contre l’Arabie saoudite et la navigation en mer Rouge à exécution. Le second porte sur la faillite du régime iranien. S’agissant du premier point, les Houthis demeurent en mesure de prendre pour cible des navires marchands et des pétroliers transitant par la mer Rouge, notamment parce qu’ils contrôlent le port de Hodeïda, d’une importance stratégique majeure sur cette façade maritime. Quant à l’Iran, il a choisi d’agresser les États arabes du Golfe et la Jordanie, faute de vouloir affronter directement les États-Unis ou Israël. Téhéran s’en prend au Koweït, à Bahreïn, aux Émirats arabes unis, au Qatar et au Sultanat d’Oman, tout en chargeant les Houthis de s’en prendre à l’Arabie saoudite. En revanche, il ne se risque pas à toucher le moindre bâtiment de guerre américain naviguant dans le Golfe. En définitive, les menaces des Houthis ne sont rien d’autre que le symptôme de la faillite d’un régime iranien dont il n’est plus possible de dissimuler l’épuisement. Elles révèlent, au détriment du Yémen et des Yéménites, que la fin de ce régime est désormais inéluctable. Ce n’est plus qu’une question de temps, depuis que les Houthis ont exposé au grand jour la faiblesse de la «République islamique» et l’étendue de sa faillite.

 Liban: le Hezb dans une phase de non-retour?

Depuis la fin de la guerre de juillet 2006, Libanais et observateurs avaient pris l’habitude de mesurer la puissance du Hezbollah au nombre de missiles qu’il possédait, à l’ampleur de son arsenal ou à sa capacité de menacer Israël. Mais les évolutions actuelles imposent un tout autre critère. La question n’est plus de savoir quelles armes lui restent, mais s’il est encore capable de reconstituer la puissance qu’il a bâtie au cours de plus de quatre décennies. C’est précisément là que se situe l’enjeu de la période actuelle. À la suite de la rencontre entre le président de la République, le général Joseph Aoun, et le président américain Donald Trump, de l’intense activité diplomatique américaine qui l’a précédée et suivie, du processus de négociation engagé à Rome, ainsi que des discussions croissantes sur l’extension du déploiement de l’armée libanaise et sur le lien établi entre la reconstruction et le rétablissement, par l’État, de son autorité en matière de sécurité, il apparaît que l’approche internationale ne vise plus uniquement le désarmement du Hezbollah, qu’il soit obtenu par une décision politique ou par une opération militaire. Elle cherche désormais à rendre la reconstitution de sa puissance militaire de plus en plus difficile, voire impossible. Autrement dit, la stratégie est passée de la destruction des capacités à l’empêchement de leur reconstitution. C’est à la lumière de cette évolution qu’il faut comprendre ce que l’on pourrait appeler une «érosion structurelle», un processus qui affecte simultanément cinq dimensions interdépendantes: le territoire, l’arsenal, l’environnement social, les institutions et la profondeur régionale. Premièrement: la perte du territoire comme espace militaire Les villages du Liban-Sud n’étaient pas de simples lieux de déploiement des combattants du Hezbollah. Ils faisaient partie d’une architecture militaire complexe comprenant des tunnels, des dépôts d’armes, des centres de commandement et des positions de tir fortifiées. La dernière guerre a frappé cette infrastructure avec une intensité sans précédent. Parallèlement, le déploiement de l’armée libanaise et les mécanismes internationaux de surveillance rendent toute tentative de reconstruction plus difficile et beaucoup plus exposée à la détection comme aux frappes. La maîtrise du territoire ne se résume plus à une simple présence géographique. Elle implique la capacité de l’exploiter à des fins militaires. Or cette capacité s’érode rapidement. Deuxièmement: un affaiblissement des capacités militaires Le Hezbollah dispose encore d’armes et conserve la capacité de mener des opérations limitées s’il le décide. Mais il existe une différence fondamentale entre posséder des moyens de nuisance tactique et être en mesure de soutenir une guerre stratégique de longue durée. Son arsenal de missiles de précision a subi des pertes importantes. Les structures de commandement et de contrôle sont devenues plus vulnérables, tandis que les lignes d’approvisionnement ne fonctionnent plus comme auparavant. Dans le même temps, les transferts d’armes via la Syrie et l’Irak se sont considérablement compliqués sous l’effet des évolutions politiques et sécuritaires dans ces deux pays, auxquelles s’ajoute un contrôle régional et international toujours plus étroit. Le Hezbollah paraît ainsi davantage en mesure d’utiliser ce qui lui reste que de remplacer ce qu’il a perdu. Troisièmement: l’évolution de l’environnement social Il s’agit peut-être du facteur le plus sensible. Le Liban-Sud est sorti de la guerre accablé par les destructions, les déplacements de population et les pertes économiques. Face à l’urgence de la reconstruction, une partie croissante de la population dépend désormais davantage de l’État ainsi que des aides arabes et internationales. Parallèlement, les institutions sociales et financières du Hezbollah ne semblent plus en mesure d’assumer le rôle qu’elles avaient joué après la guerre de 2006, en raison des contraintes économiques, des difficultés logistiques et de l’évolution du contexte régional. Cela ne signifie pas qu’un basculement politique soit en train de s’opérer au sein de la communauté chiite. En revanche, les priorités semblent évoluer: l’aspiration à la stabilité et à la reconstruction de la vie quotidienne tend progressivement à l’emporter sur la logique de l’affrontement permanent. Dans ce contexte, offrir une couverture sociale à la reconstitution de l’infrastructure militaire devient plus difficile que jamais. Quatrièmement: l’État reprend sa place Pour la première fois depuis de longues années, l’État libanais agit, avec un soutien international explicite, pour réaffirmer son rôle en matière de sécurité dans le Liban-Sud. L’armée libanaise n’est plus seulement une force déployée aux côtés d’autres acteurs. Elle est désormais considérée comme la seule institution légitime appelée à exercer le monopole de la force armée. Dans cette perspective, les négociations en cours ne ressemblent plus à de simples arrangements sécuritaires provisoires. Elles visent à ancrer une nouvelle réalité dans laquelle les zones de déploiement de l’armée relèvent exclusivement de l’autorité de l’État, tandis que les aides internationales et la reconstruction demeurent conditionnées au maintien de cette situation. La marge de manœuvre militaire du Hezbollah se réduit ainsi progressivement, non seulement sur le terrain, mais également sur les plans juridique et politique. Cinquièmement: une profondeur régionale profondément transformée Depuis sa création, le Hezb a bénéficié d’un réseau régional de soutien mis en place par l’Iran par l’intermédiaire de la Syrie, puis, plus tard, de l’Irak. Aujourd’hui, ce réseau est confronté à des défis croissants. Les frontières font l’objet d’une surveillance renforcée. Les équilibres politiques à Damas comme à Bagdad ont évolué. Les États-Unis cherchent, quant à eux, à inscrire ces contraintes dans une architecture régionale de sécurité inscrite dans la durée, qui empêcherait la reconstitution des capacités militaires en contrepartie de la reconstruction et de la stabilité. L’objectif n’est donc plus de confisquer chaque arme, mais de rendre tout projet de réarmement politiquement, économiquement et militairement prohibitif. Au-delà des armes: la bataille de la capacité de régénération L’importance de ces évolutions réside dans le fait qu’elles ne visent pas un seul élément. Elles frappent l’ensemble du mécanisme qui permettait au Hezbollah de reconstituer continuellement sa puissance. Le territoire n’offre plus la même sécurité. Les lignes d’approvisionnement sont plus fragiles. L’environnement social est davantage éprouvé. L’État renforce sa présence. Enfin, le soutien international s’affirme avec une clarté nouvelle. Dès lors, la véritable question n’est plus: le Hezbollah possède-t-il encore des missiles? Elle est désormais la suivante: sera-t-il encore capable, dans cinq ans, de retrouver le niveau de puissance qui était le sien avant la guerre? C’est la réponse à cette interrogation qui dessinera l’avenir du Liban, bien davantage que le nombre de missiles encore disponibles aujourd’hui. Vers un nouveau modèle Si Washington parvient, avec ses partenaires régionaux et internationaux, à consolider dans les prochains mois les acquis du processus de Rome, le Liban pourrait entrer dans une transition historique, passant de la logique de «l’équilibre par les armes» à celle du monopole de la force par l’État. Cette transition ne sera ni rapide ni exempte d’obstacles ou de tentatives d’entrave. Les indices actuels suggèrent toutefois que la stratégie internationale ne consiste plus à vaincre militairement le Hezbollah, mais à l’intégrer progressivement dans le système politique libanais, tout en le privant, étape après étape, des ressorts qui ont fait de lui, au cours des dernières décennies, une puissance militaire régionale. C’est là que la notion d’érosion structurelle prend tout son sens. L’histoire enseigne que les organisations armées ne disparaissent pas lorsqu’elles perdent une bataille, mais lorsqu’elles perdent la capacité de compenser leurs pertes et de reconstituer leur puissance. C’est peut-être là que réside aujourd’hui le principal défi auquel le Hezb est confronté. C’est aussi, sans doute, le véritable fil conducteur de la nouvelle phase dans laquelle entrent le Liban et l’ensemble de la région.

Vers la neutralisation de la carte iranienne des Houthis

La République islamique iranienne est soumise chaque nuit depuis plus de onze jours consécutifs à des attaques et des raids américains intensifs qui visent des positions et des infrastructures militaires ainsi que des voies de communication des Gardiens de la révolution dans plusieurs zones iraniennes. Dans le même temps, le blocus maritime imposé par l’armée US aux ports iraniens étouffe drastiquement l’économie du pays, déjà dans une phase particulièrement critique. Et cerise sur le gâteau, le régime semble être en proie à de profondes dissensions internes qui menacent sa pérennité. Face à une telle situation à caractère entropique, dans laquelle il s’est lui-même embourbé du fait de sa politique expansionniste et hégémonique qui ne connaissait pas de limite, le pouvoir en place à Téhéran s’emploie aujourd’hui à «exporter» le conflit, à l’étendre à l’ensemble de la région (en évitant soigneusement Israël), tout en cherchant à exploiter au maximum une carte qu’il manipule par des moyens typiquement miliciens et mafieux: celle du chantage à la paralysie des voies maritimes internationales, menaçant de ce fait dans une large mesure l’économie mondiale. Cette stratégie d’exportation de ses problèmes se traduit par des attaques aux drones et aux missiles non seulement contre les pays du Golfe, comme c’est le cas depuis le début du conflit en juin 2025, mais aussi, de plus en plus, contre la Jordanie, l’Irak (avec pour cible l’opposition iranienne) et même, tout récemment, la Syrie. La dernière en date, dans ce cadre, des actions belliqueuses menées par le régime des mollahs est la réactivation de la carte des Houthis. Cette milice yéménite télécommandée par Téhéran a relancé et multiplié ces derniers jours ses menaces contre l’Arabie saoudite. Elle a affirmé, en outre, avoir imposé un blocus maritime aux ports saoudiens. La manœuvre iranienne sur ce plan paraît évidente: étendre à Bab el-Mandeb et à la mer Rouge le recours au chantage et à l’intimidation afin de réduire la pression militaire US contre l’infrastructure des Pasdaran. Sauf que la région a été mercredi le théâtre de prises de position en flèche qui devraient avoir pour impact de neutraliser la carte iranienne des Houthis. Le président Donald Trump, d’abord, a réaffirmé mercredi – comme il l’avait fait lors de la réunion avec le président Joseph Aoun – que les États-Unis ne resteront pas les bras croisés si les Houthis venaient à menacer la libre circulation maritime à Bab el-Mandeb et à la mer Rouge. Abondant dans le même sens, la Syrie et (évidemment) le secrétaire général du Conseil de coopération du Golfe ont vivement condamné mercredi les menaces des Houthis contre l’Arabie saoudite. Mais la réaction la plus significative a été sans conteste celle du Pakistan, pourtant principal médiateur entre l’Iran et les USA et surtout principal allié (dans une certaine mesure) de la République islamique. Le Pakistan a en effet stigmatisé, en des termes sévères, les attaques des Houthis contre le royaume saoudien, mettant l’accent sur son attachement à la sécurité et à la souveraineté de l’Arabie saoudite (un pacte de défense et de sécurité lie les deux pays, rappelle-t-on). Le pouvoir pakistanais a souligné en outre qu’il réagira fermement, «si besoin en faisant usage de la force», a-t-il précisé, à toute attaque contre un navire pakistanais sur la voie maritime en question. Parallèlement à cette neutralisation de la carte iranienne des Houthis, le président Trump est monté d’un cran, mercredi, dans son action visant à assurer la libre circulation au détroit d’Ormuz. Il a ainsi déclaré sans équivoque que désormais, toute attaque iranienne, de quelque nature que ce soit (drones, missiles ou tout autre moyen) contre un navire dans le détroit d’Ormuz entraînera directement la destruction par l’armée américaine d’un pont ou d’une centrale électrique à l’intérieur du territoire iranien, y compris à Téhéran ou ses environs. Cette sévère mise en garde s’inscrit dans le prolongement de la neutralisation de la carte des Houthis et elle devrait, du moins en principe, calmer les «ardeurs» des Pasdaran dans leur ligne de conduite belliqueuse concernant le détroit d’Ormuz. Encore que le principal négociateur iranien a souligné mercredi que «la situation au détroit d’Ormuz ne reviendra pas à celle qui prévalait avant la guerre», ce qui confirme l’obstination de la République islamique à imposer son contrôle sur le détroit et à y percevoir des droits de passage, en dépit du refus catégorique d’une telle option de la part des États-Unis, de l’Union européenne, des États du Golfe, et même de la Chine. Cette tension qui va crescendo laisse entrevoir une vaste attaque américaine à grande échelle contre le régime iranien. Deux indices sont révélateurs, entre autres, d’une telle orientation: la décision du nouveau Premier ministre britannique d’autoriser les avions US à se positionner sur les bases militaires britanniques; et l’approbation mercredi soir par le Parlement bulgare, à une très forte majorité, d’une demande présentée par le gouvernement visant à autoriser les avions de combat américains à se ravitailler en Bulgarie. L’Iran avait mis en garde les autorités bulgares contre une telle décision. Reste à signaler, pour clore ce chapitre régional, que le nouveau Premier ministre irakien Ali al-Zaïdi doit se rendre sous peu à Téhéran. Cette visite revêt dans les circonstances présentes une importance particulière à l’aune de la politique suivie par l’actuel gouvernement irakien qui multiplie les initiatives et les mesures visant à combattre l’influence iranienne en Irak. Cette nouvelle orientation du pouvoir irakien a été au centre de la visite que M. al-Zaïdi a effectuée il y a quelques jours à Washington où il a notamment signé avec les dirigeants américains une série d’accords économiques qui ont été perçus avec grande suspicion par le régime iranien, qui a dénoncé à ce propos un changement de cap stratégique à Bagdad, dans le sens d’un rapprochement avec l’Occident, au détriment de l’influence de la République islamique. Le dossier libanais Le changement stratégique de cap visant à réduire l’expansionnisme iranien est manifestement visible également sur l’échiquier libanais. Il s’est clairement consolidé à la faveur de la visite officielle du président Joseph Aoun à Washington, en début de semaine, et sa réunion, très médiatisée, avec le président Trump à la Maison Blanche. Cette option stratégique, que l’on pourrait qualifier de souverainiste et de pro-occidentale, est surtout perceptible au niveau de l’amorce de la mise en application de l’accord-cadre signé par le Liban et Israël le 26 juin dernier. Conformément aux termes de cet accord, parrainé par les États-Unis, l’armée israélienne s’est en effet retirée mardi matin de la localité de Zawtar el-Gharbieh où l’armée libanaise s’est aussitôt déployée et a entamé sa mission visant à s’assurer de l’absence du Hezbollah dans la région. Et comme pour bien mettre en relief l’importance du processus enclenché par la signature de l’accord-cadre libano-israélien, le Premier ministre Nawaf Salam a tenu à donner une tournure solennelle au processus en question en effectuant une visite inopinée à Zawtar el-Gharbieh. La mise en chantier de l’accord libano-israélien et les perspectives de la prochaine étape feront l’objet d’un nouveau round de pourparlers entre les deux pays qui aura lieu le 4 août prochain à Rome, toujours sous l’égide des États-Unis. Au grand dam du camp iranien…

Le Liban du patriarche Howayek, l’ouverture à l’universalité (4/4)

On pourrait se demander dans quelle mesure le choix du patriarche Élias Howayek en faveur d’un Liban pluraliste constituait un pari historique viable, alors même que les dynamiques dominantes du monde arabe au XXe siècle – décolonisation, montée du nationalisme, essor de l’islam politique et contestation de la modernité occidentale – évoluaient dans une direction souvent opposée. Le Liban est-il une «erreur de l’histoire», comme certains l’ont prétendu, qui ont tout fait pour nous faire douter de nous-mêmes? Le projet pluraliste défendu par le patriarche relevait-il d’une anticipation visionnaire de la diversité proche-orientale, ou d’un pari historique rendu progressivement fragile par les grandes évolutions du XXe siècle? Pour en avoir le cœur net, il est nécessaire de replacer le choix du patriarche en faveur d’un Liban pluraliste dans le «temps long» de l’histoire du Moyen-Orient, et non pas l’évaluer à la seule aune des crises internes libanaises. En fait, ce projet apparaît comme une tentative singulière d’institutionnaliser la diversité confessionnelle, au moment même où les principales dynamiques régionales tendaient à privilégier des modèles rigides et homogénéisateurs. La tension permanente entre ces deux logiques explique en partie les difficultés structurelles rencontrées par le Liban depuis un siècle, tout en soulignant l’originalité historique de son expérience politique. On peut même aller plus loin et déplacer l’analyse du seul terrain géopolitique vers celui de l’histoire religieuse et des idées. Cette démarche conduit à s’interroger sur le lien entre une théologie chrétienne de l’universalité et une conception politique du pluralisme confessionnel tel qu’il est reconnu et pratiqué au Liban. Force est donc de reconnaître que le choix du patriarche Élias Howayek en faveur d’un Liban pluraliste procède non seulement d’un calcul politique, mais aussi d’une conception chrétienne de la personne. Ainsi, le «projet libanais» constitue, sans doute de façon moins claire qu’il ne l’apparaît aujourd’hui, la traduction politique d’une anthropologie chrétienne universelle qui possède ses caractéristiques propres: distinction entre le spirituel et le temporel; centralité de la notion d’une citoyenneté civile; division des pouvoirs; respect de la liberté religieuse; reconnaissance de la pluralité et du pluralisme comme données normales de la société, etc. Plus globalement encore, le projet du patriarche Howayek est lancé à l’aube d’un siècle au cours duquel le christianisme dans son ensemble connaît un vaste mouvement d’ouverture. On peut distinguer dans ce domaine plusieurs phénomènes convergents: le développement missionnaire qui souligne l’universalité du christianisme plutôt que son enracinement national; l’affirmation des droits de la personne dans la doctrine sociale de l’Église lancée par Léon XIII; le développement du mouvement œcuménique, qui cherche à dépasser les divisions confessionnelles entre catholiques, orthodoxes et protestants. Le Concile Vatican II, dans les années 1960 va consacrer cette évolution. On y retrouve précisément les intuitions présentes chez le patriarche Howayek quarante ans plus tôt: liberté religieuse; dialogue interreligieux et reconnaissance des valeurs présentes dans les autres traditions religieuses, notamment l’Islam; ouverture au monde moderne ( aggiornamento ); ouverture aux laïcs et aux mouvements ecclésiaux d’apostolat; ouverture à l’œcuménisme et à la réconciliation avec le monde orthodoxe; déclarations christologiques communes, etc. Il n’est pas difficile de montrer comment ces orientations font contraste avec celles qui affecteront le monde arabe et le Moyen-Orient: génocide et purification ethnique en Turquie; régimes totalitaires cruels et sanglants en Irak, en Syrie, en Égypte; création d’un «État juif» d’apartheid; montée de l’islam politique (Frères musulmans et Révolution islamique iranienne), etc. Cette thèse ouvre certes un débat qu’il convient de traiter avec nuance: il ne faudrait pas présenter le christianisme comme intrinsèquement pluraliste en tout temps et en tout lieu. L’histoire chrétienne, y compris au Liban, comporte aussi des épisodes de confessionnalisme, d’intolérance ou d’alliance étroite entre pouvoir politique et religion. L’originalité de Howayek n’en éclate que plus fort. Son choix en faveur du pluralisme va permettre au Liban d’échapper aux déterminismes des États totalitaires. Répétons-le: il ne faut pas évaluer l’histoire du Liban à la seule aune des crises internes libanaises et de la diabolisation du confessionnalisme politique comme origine de tous nos maux. Bien au contraire, de notre diversité assumée, modérée et protégée, il est né une des expériences humaines les plus profondes et les plus originales du XXe siècle, et que nous devons doter des institutions susceptibles d’en assurer l’épanouissement et la stabilité. Heureuse «erreur» qui nous vaut une telle patrie. Lire aussi: Howayek et l’exaltation du rôle de la femme libanaise (3/4) «L’amour de la patrie», le testament spirituel du patriarche Howayek (2/4) Le patriarche Howayek, prophète du vivre ensemble (1/4)