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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Avant la paix… quel est le plan du Liban?
Par
Houssam El-Eid
Publié

Mettons de côté, ne serait-ce qu’un instant, les objections suscitées par l’accord-cadre, les clivages politiques qu’il a provoqués et les positions divergentes qu’il a fait naître. Posons plutôt une autre question, peut-être plus importante encore que l’accord lui-même, parce qu’elle concerne ce qui viendra après. Si l’on admet que le Liban s’achemine, tôt ou tard, vers la fin de l’état de guerre avec son environnement régional, et que la région évolue progressivement vers une nouvelle phase des relations entre les États, l’État libanais dispose-t-il d’une vision claire de ce qu’il attend de cette nouvelle étape? Quelqu’un a-t-il seulement commencé à réfléchir à la place économique et politique que le Liban pourrait occuper si l’environnement régional dans lequel il évolue depuis des décennies venait à se transformer? Ce qui frappe, c’est que le débat libanais semble se limiter presque exclusivement aux accords eux-mêmes : leurs conditions, leurs garanties, leurs mécanismes d’application et les critiques qu’ils suscitent. En revanche, la question qui devrait précéder toutes les autres demeure absente : que voulons-nous, nous-mêmes, de cette transformation? Les États ne considèrent jamais la fin d’une guerre comme un simple accomplissement politique ou sécuritaire. Ils y voient un moment où ils redéfinissent leurs priorités économiques, précisent leur place dans leur environnement régional et repensent le rôle qu’ils entendent y jouer. C’est pourquoi ils ne se contentent pas de négocier des accords destinés à mettre fin aux conflits. Parallèlement, ils élaborent des études, construisent des scénarios et définissent des politiques capables de transformer la stabilité retrouvée en croissance économique, en investissements, en emplois et en influence régionale. Au Liban, pourtant, ce débat ne semble même pas avoir commencé. Nous n’avons connaissance d’aucune étude nationale évaluant l’impact qu’une telle évolution pourrait avoir sur l’économie libanaise. Aucune vision n’a été formulée pour identifier les secteurs susceptibles de devenir les moteurs de la croissance dans les années à venir. Aucun véritable débat n’a été engagé sur le rôle que le Liban souhaiterait jouer en Méditerranée orientale si la nature des relations politiques dans la région venait à évoluer. Comme si nous supposions qu’un accord, à lui seul, suffirait à ouvrir automatiquement la voie à la prospérité, alors que l’expérience montre exactement l’inverse: la stabilité ne crée pas le développement. Elle ne fait qu’offrir les conditions permettant à ceux qui savent les saisir de le construire. Plus fondamental encore, le Liban ne se trouve pas face à une seule relation à redéfinir, mais devant la perspective d’entretenir des relations distinctes avec deux États dont les structures économiques diffèrent profondément. Cette réalité impose nécessairement deux approches entièrement différentes. La relation avec la Syrie, si elle devait s’établir sur des bases claires respectueuses de la souveraineté des deux États, unirait deux économies confrontées à des défis largement similaires. Les deux pays cherchent à reconstruire leur économie, à restaurer la confiance, à moderniser leurs infrastructures et à relancer leurs secteurs productifs. Cela ouvre la voie à une réflexion sur la réorganisation des flux de transit, le développement des points de passage légaux, l’interconnexion des réseaux de transport et d’énergie, ainsi que sur la manière de participer à un éventuel processus de reconstruction, dans le respect de règles claires préservant les intérêts libanais et empêchant le retour des rapports de dépendance et des ingérences dont le Liban a payé le prix pendant des décennies. Au fond, il s’agirait d’une relation fondée sur la recherche de complémentarités entre deux économies qui tentent, chacune à leur manière, de se relever. La relation avec Israël relève, en revanche, d’une tout autre réalité. Il n’est plus question ici de deux économies comparables, mais d’un écart considérable en termes de taille, de niveau technologique, de capacité d’innovation, de puissance industrielle, d’accès aux marchés mondiaux et d’attractivité pour les investissements. Dès lors, la question se pose autrement. Le véritable enjeu n’est pas tant l’importance des échanges commerciaux directs que la manière dont le Liban entend se positionner dans un environnement économique régional marqué par par la présence d’une économie aussi avancée. Dans une telle configuration, les petits États ne peuvent bâtir leur stratégie sur une concurrence frontale avec les économies les plus puissantes dans les mêmes secteurs. Ils doivent au contraire identifier les domaines dans lesquels ils sont capables de créer une véritable valeur ajoutée, qu’il s’agisse des services, de l’enseignement, de l’économie numérique, des industries créatives, de la finance, de la santé ou de tout autre secteur susceptible de leur conférer une place singulière au sein de la région. Cette réflexion conduit inévitablement à la question qui devrait constituer le cœur de tout débat national dans les années à venir: quel rôle le Liban souhaite-t-il jouer au Moyen-Orient au cours des prochaines décennies? Depuis l’indépendance, le Liban n’a jamais véritablement choisi ce rôle de manière consciente. À certaines périodes, la géographie l’a conduit à devenir un centre financier ; à d’autres, les guerres l’ont transformé en champ de confrontation. Les mutations régionales l’ont ensuite condamné à vivre de fonctions provisoires, davantage dictées par les circonstances que par une décision nationale. Mais si la région s’apprête réellement à entrer dans une nouvelle phase, il ne sera plus possible de continuer à attendre que les évolutions extérieures définissent la fonction du Liban. Pour la première fois depuis des décennies, il appartiendra aux Libanais de déterminer eux-mêmes l’économie qu’ils souhaitent bâtir, le modèle de développement auquel ils aspirent et la place qu’ils ambitionnent d’occuper dans la région. Dès lors, ce dont le Liban a besoin n’est sans doute pas d’un débat supplémentaire sur les clauses des accords, mais du lancement d’un vaste chantier national visant à élaborer une vision d’ensemble pour l’après-conflit. Un chantier qui commencerait par l’économie avant la politique, et par la définition de l’identité future du Liban avant d’aborder les modalités de ses relations avec son environnement régional. Car les accords ne façonnent pas, à eux seuls, l’avenir des nations. Ils leur ouvrent simplement de nouvelles possibilités. Leur avenir dépend ensuite de leur capacité à transformer ces opportunités en projet collectif. La véritable ironie est peut-être là. Pendant de longues années, le Liban n’a cessé de débattre des guerres, sans jamais se demander sérieusement comment il entendait vivre une fois celles-ci achevées. Si la mutation régionale qui se dessine aujourd’hui devait effectivement devenir réalité, la véritable question ne sera pas de savoir si nous sommes favorables ou opposés à tel ou tel accord. Elle sera de déterminer si, pour la première fois, nous disposons d’une vision claire du Liban que nous voulons construire lorsque la région aura changé autour de nous.

Un pas décisif de plus contre l’influence iranienne au Liban

Le sommet entre les deux présidents libanais, Joseph Aoun, et américain, Donald Trump, à Washington, marque une étape essentielle dans le processus engagé par le pouvoir libanais pour restaurer l’autorité de l’État. En toile de fond apparaît un objectif stratégique qui s’inscrit dans le prolongement des transformations en cours dans la région et que les États-Unis soutiennent à fond dans la mesure où il répond à leurs propres aspirations: mettre un terme définitif à l’influence iranienne au Liban. Concrètement, cela passe, comme on le sait, par le règlement du problème des armes illégales d’un Hezbollah qui refuse toujours de reconnaître l’autorité de l’État et qui conteste farouchement la ligne politique suivie par le président. Or le règlement du dossier des armes illégales reste, aux yeux des Libanais et de la communauté internationale, à l’exception de l’Iran bien entendu, une condition indispensable au rétablissement de la souveraineté de l’État. Cette question, en plus du retrait israélien du Liban-Sud, sur base de l’accord-cadre libano-israélien du 26 juin dernier, et, surtout, de l’aide à l’armée libanaise, ont été au centre des discussions entre MM. Trump et Aoun, à la Maison Blanche. Le président libanais a qualifié d’excellent son entretien avec son homologue américain qui avait, au cours d’une conférence de presse précédant le sommet, rappelé les grandes lignes de la politique de son administration par rapport aux deux dossiers libanais et iranien. Sur le premier, Donald Trump a réaffirmé son plein soutien au Liban et à son homologue libanais «qui milite depuis très longtemps contre le Hezbollah». Il a dit vouloir «beaucoup aider» le Liban, «un pays maltraité depuis longtemps», avant de vanter les mérites du «pays d’origine de nombreux amis». Joseph Aoun a de son côté remercié son hôte pour cette «visite historique et l’accomplissement historique réalisé ensemble avec la signature de l’accord-cadre». La dernière visite d’un président libanais à Washington remonte à 2009. Il a rappelé que «l’objectif ultime» de ce document est de «mettre fin à l’état d’hostilités entre le Liban et Israël, pour toujours». Le président libanais avait indiqué avant la rencontre qu’il entendait demander à son homologue américain de faire pression sur Israël pour qu’il se retire du sud. Joseph Aoun, qui s’est engagé depuis son accession au pouvoir à désarmer le Hezbollah, a demandé à son homologue américain une aide substantielle pour l’armée libanaise et l’a appelé dans le bureau Ovale à «continuer de soutenir» les forces régulières. «Sans elles, tout s’effondrera. Nous ne voulons pas cela. Je pense que le président Trump ne le souhaite pas non plus», a déclaré Joseph Aoun, ce à quoi Donald Trump a répondu en affirmant avoir «des projets très concrets en vue» pour aider l’armée libanaise, qui doit assumer un rôle pivot dans le cadre du processus de désarmement du Hezb et du rétablissement de l’autorité de l’État. Mais en contrepartie, le président américain «voudrait sans doute obtenir de nouvelles preuves du sérieux des engagements de Joseph Aoun» à désarmer le Hezb et à parvenir à la paix avec Israël, explique Robert Satloff, directeur exécutif du Washington Institute, à l’AFP. À ce propos, la chaîne arabophone al-Hadath a indiqué que le président Aoun a effectivement présenté au chef de la Maison Blanche un plan portant sur le désarmement du Hezbollah, ce qui aurait comme conséquence un affaiblissement drastique de l’influence iranienne au Liban. Devant la presse, Donald Trump s’est dit prêt à discuter avec le Hezbollah «si le président [Aoun] le souhaitait». «Je peux parler avec tout le monde», a-t-il assuré. Il a rendu hommage à l’allié de ce groupe pro-iranien, le président de la Chambre et chef du mouvement Amal, Nabih Berry, «qui souhaite la fin de la guerre». Parallèlement au volet politique, l’un des résultats immédiats les plus marquants de cette réunion à la Maison Blanche aura été sans conteste l’annonce par le président Trump qu’il avait donné pour instruction à son administration d’autoriser toutes les compagnies d’aviation US à reprendre leurs vols directs à destination du Liban. «L’Iran n’a encore rien vu» Sur le dossier iranien, Donald Trump a réitéré ses menaces, affirmant que «les États-Unis n’en ont pas fini du tout» avec la République islamique qui resserre son étau sur le détroit d’Ormuz, par le biais de ses alliés yéménites, les Houthis. Ces derniers imposent, comme on le sait, un blocus naval aux ports saoudiens, premier exportateur de pétrole brut au monde. Les Américains «s’occuperont» des Houthis s’ils mettent à exécution leurs menaces, a assuré le président américain, dont le pays s’était déjà mobilisé contre ce groupe quand il avait perturbé le trafic maritime pendant la guerre à Gaza, menant des attaques de drones et de missiles contre des navires. M. Trump a réaffirmé que les Iraniens «qui n’ont encore rien vu» voulaient «désespérément» une rencontre, mais que «tant qu’ils ne sont pas prêts à le faire de façon constructive, nous n’en voyons pas l’intérêt». Le ministre iranien de l’Intérieur, en mission à Islamabad, devrait rentrer bredouille, Donald Trump ayant fait savoir au médiateur pakistanais qu’il n’est pas intéressé par la trêve de dix jours proposée par Téhéran. Au cours de sa conférence de presse, le président américain a brandi la menace de frappes contre le Mont al-Faas (Mont de la hache) qui abrite l’une des installations nucléaires souterraines les plus fortifiées et secrètes du pays. L’armée à Zawtar al-Gharbiyeh Le sommet Aoun-Trump s’est tenu alors que sur le terrain, au Liban, la première phase de l’accord-cadre libano-israélien du 26 juin était mis en vigueur. L’armée libanaise a entamé son déploiement à Zawtar al-Gharbiyeh, village du caza de Nabatiyeh, occupé par les Israéliens. L’armée libanaise a annoncé tôt le matin mardi, le début de son déploiement dans cette localité, précisant que l’opération était menée sur base des contacts effectués avec la cellule créée en vertu de l’accord-cadre, à savoir le Groupe de coordination militaire pour le Liban (MCG4L). Mais quelques instants après le début du déploiement, la tension est remontée à cause d’un incident qui illustre la fragilité du processus engagé. L’armée libanaise a accusé les forces israéliennes d’avoir ouvert le feu «près» de ses unités qui entraient à Zawtar. Le commandement militaire a averti dans un communiqué que ces tirs «entravent la mise en œuvre du déploiement dans les zones pilotes», coordonnées avec le MCG4L et qui sont au nombre de trois. Il s’agit de Froun, Srifa et Zawtar el-Gharbieh. Les Israéliens avaient maintenu une présence dans ce dernier village seulement. L’armée israélienne, citée par Kan, a confirmé les tirs, précisant toutefois qu’il s’agissait uniquement de coups de semonce. Selon l’armée israélienne, des soldats libanais accompagnés d’un bulldozer auraient franchi la limite convenue pour cette zone pilote. Les tirs d’avertissement étaient destinés à les pousser à rebrousser chemin. Le mécanisme de surveillance, dirigé par les États-Unis, a été aussitôt informé de l’incident, toujours selon l’armée de Tel Aviv. L’armée libanaise a de son côté interdit aux habitants de Zawtar de s’y rendre tant que le calme y reste précaire, d’autant qu’elle procède au nettoyage du village de missiles et autres engins non explosés. Pilonnages et dynamitages Malgré l’entrée en vigueur de la première phase de l’accord-cadre, l’intensité des opérations militaires israéliennes au sud du pays n’a pas faibli. Les opérations de dynamitages se sont poursuivies mardi, notamment dans le caza de Bint Jbeil, ainsi qu’à Khiam, où l’armée israélienne affirme détruire des infrastructures du Hezbollah. Les hauteurs de la colline stratégique de Ali Taher, à Nabatiyeh, ont été de nouveau ciblées alors que des explosions étaient entendues un peu partout dans la zone dite de sécurité établie par Israël à sa frontière nord avec le Liban et où il continue d’opérer tant qu’il estime que les capacités du Hezbollah n’ont pas été neutralisées. Menaces iraniennes Alors que le dossier libanais avance suivant les orientations du pouvoir libanais, soutenu par les États-Unis, celui de la région et plus particulièrement des négociations américano-iraniennes, fait du surplace. Au lendemain de nouvelles frappes américaines nocturnes, devenues quotidiennes depuis dix jours déjà, le Corps des gardiens de la révolution islamique a promis des attaques «encore plus violentes», contre les intérêts américains dans la région. Entendre dans les pays du Golfe et la Jordanie, Téhéran n’osant pas frapper Israël de peur d’ouvrir les portes de l’enfer et d’en subir les conséquences. Bahreïn, le Koweït et la Jordanie ont de nouveau intercepté des missiles iraniens mardi. Les autorités koweïtiennes ont accusé l’Iran d’avoir ciblé, pour la quatrième journée consécutive, des infrastructures civiles, notamment des centrales électriques et des usines de dessalement d’eau, où des incendies se sont produits. Parallèlement, au Yémen, les Houthis ont accentué le blocus maritime qu’ils imposent à l’Arabie saoudite, en réaction au siège américain des ports iraniens. Mardi, ils ont averti les compagnies maritimes qu’ils cibleraient tout navire à destination ou en provenance des ports saoudiens, ce qui explique la mise en garde de Donald Trump, durant sa conférence de presse conjointe avec Joseph Aoun. Sur le front diplomatique enfin, Paris a convoqué le chargé d’affaires iranien après l’agression de deux diplomates français à Téhéran. Les autorités françaises exigent que les responsables soient sanctionnés. Elles ont rappelé qu’aucun allègement des sanctions européennes ne sera envisagé tant que l’Iran poursuivra son programme nucléaire et ses actions jugées déstabilisatrices dans la région.

Le danger existentiel
Par
Hisham Dibsi
Publié

Avec la proclamation de l’indépendance de l’État hébreu, le 15 mai 1948, éclata la première guerre israélo-arabe, que les Israéliens désignent comme la guerre d’Indépendance, tandis que les Arabes lui donnent le nom de Nakba («la Catastrophe»). Le jeune État d’Israël, dont l’armée venait à peine d’être constituée, affrontait alors les forces de l’Égypte, de l’Émirat de Transjordanie, de l’Irak, de la Syrie et du Liban. Au cours de la première phase des combats, le rapport de forces demeurait fragile et indécis. Les armées arabes alignaient environ 28 000 soldats, appuyés par un nombre limité d’avions et de blindés, tandis que les forces israéliennes, dont le noyau dur était constitué de la Haganah et du Palmach, comptaient près de 40 000 combattants. Les combats se poursuivirent pendant deux mois avant qu’une première trêve ne soit conclue, en juillet 1948. Cette période permit au commandement israélien d’unifier les différentes organisations militaires juives, notamment l’Irgoun et le Lehi (groupe Stern), consacrant ainsi le monopole de la décision politique et celui des armes. Dans le même temps, des dizaines de milliers de nouveaux combattants furent mobilisés et d’importants armements furent acquis auprès de la Tchécoslovaquie, alors membre du bloc soviétique. Les effectifs de l’armée israélienne atteignirent bientôt près de 100 000 hommes, dotés d’un équipement moderne comprenant avions, chars et artillerie. Cette transformation lui assura, dès lors, une supériorité stratégique sur l’ensemble des armées arabes, supériorité qui, selon toute apparence, perdure encore aujourd’hui. C’est dans ce contexte que furent signés les accords d’armistice avec l’Égypte, la Transjordanie, la Syrie et le Liban. Ils constituèrent, de fait, une reconnaissance de la réalité de l’État d’Israël, reconnaissance enveloppée d’un discours politique trompeur destiné à apaiser l’opinion arabe, en particulier palestinienne. À partir de ce moment, Israël prit l’initiative militaire, d’abord lors de la guerre de Suez en 1956, puis en juin 1967. Les dirigeants de l’État hébreu étaient convaincus que la sécurité nationale d’Israël ne reposait pas uniquement sur la supériorité de son armée, mais aussi sur son positionnement stratégique au Moyen-Orient en tant que produit du nouvel ordre international conduit par les États-Unis, avec la reconnaissance de l’Union soviétique et, à sa suite, de l’ensemble du bloc socialiste. Mais cela, à lui seul, ne suffisait pas. Encore fallait-il convoquer, chaque fois qu’un juif, où qu’il se trouve dans le monde ou en Israël, était victime de la moindre atteinte, qu’elle fût physique ou même verbale, la mémoire de la Shoah, et plus encore lorsqu’il s’agissait d’une attaque armée. C’est ainsi que la notion de «danger existentiel» s’est imposée au cœur du discours politique et médiatique israélien, associée à tout défi auquel l’État hébreu se trouvait confronté, qu’il émane d’un État, d’une organisation ou d’un individu, qu’Israël soit à l’initiative de la guerre ou qu’il invoque la légitime défense. Peu à peu, cette notion est devenue une véritable «constante mathématique», introduite dans la résolution de toutes les équations stratégiques, dont il est désormais impossible de faire abstraction. On retrouve ainsi l’expression «danger existentiel» aussi bien dans les analyses des responsables politiques et des généraux israéliens que dans les travaux des centres de recherche ou les écrits des principaux intellectuels. À cet égard, il n’existe guère de différence entre les élites et une opinion publique israélienne profondément habitée par cette angoisse existentielle. Même certains des «nouveaux historiens», qui avaient un temps rompu avec cette grille de lecture, ont fini par y revenir sous l’effet de pressions aussi intenses que bien connues. Les événements qui ont suivi l’attaque du 7 octobre 2023 ont démontré avec quelle rapidité l’Occident s’est porté au secours d’Israël, au moment même où sa puissance militaire vacillait et où il s’était révélé incapable de contenir l’offensive surprise du «Déluge d’Al-Aqsa», tant par son ampleur que par ses conséquences immédiates. L’extrémisme islamiste palestinien est ainsi parvenu à mettre au jour la plupart des failles de l’appareil militaire israélien, plongeant ses responsables dans un état de sidération, d’incertitude et de perte de repères. Sans l’intervention directe des généraux du Pentagone, qui reprirent les rênes du commandement dès la première semaine afin de rétablir l’équilibre sur les plans militaire, sécuritaire et politique, mais non psychologique, la situation aurait pu évoluer tout autrement. Il fallut plus d’un mois, ainsi qu’une destruction quasi totale de la bande de Gaza, pour que l’institution militaire israélienne retrouve le rythme que lui impriment désormais le Premier ministre Benjamin Netanyahu et son ministre de la Défense, Israël Katz. Plus de mille jours se sont désormais écoulés depuis cette catastrophe, et les conséquences du «Déluge» de l’extrémisme islamiste sunnite palestinien continuent de s’aggraver pour les populations de Cisjordanie et de la bande de Gaza, tandis que le déferlement de la puissance militaire israélienne s’étend désormais à l’ensemble du Grand Moyen-Orient. Les choses sont allées si loin que le Premier ministre Benjamin Netanyahu en est venu à déclarer à des dirigeants de pays tels que l’Inde ou les Émirats arabes unis qu’ils n’avaient nul besoin de passer par la Maison-Blanche: il leur suffisait désormais de s’adresser directement à lui pour que tout soit réglé. Lorsqu’on observe aujourd’hui les lignes de déploiement de l’armée israélienne dans les territoires palestiniens, en Syrie et au Liban, on mesure l’ampleur du saut stratégique qu’elle a accompli à la faveur des événements du 7 octobre. Pourtant, le «danger existentiel» demeure plus que jamais le fondement de l’équation israélienne. Et il revêt désormais trois visages qu’il conviendrait, selon cette logique, d’éliminer. Trois visages Des ordres de neutralisation ont été émis contre chacun de ces trois visages, au nom de l’élimination de la menace existentielle qu’ils étaient censés représenter pour l’État et la nation. Premier visage Le premier est le docteur Hossam Abou Safiya, pédiatre, spécialiste en néonatologie et directeur de l’hôpital Kamal Adwan, à Beit Lahia, dans le nord de la bande de Gaza. À plusieurs reprises, des injonctions lui furent adressées par haut-parleurs lui ordonnant d’évacuer les blessés afin que l’hôpital puisse être entièrement détruit. Puis les obus commencèrent à s’abattre depuis les airs et depuis la terre. Malgré cela, il poursuivit son travail pour sauver des vies, surtout celles des enfants. Son propre fils, qui n’avait pas encore vingt ans, fut tué à l’entrée de l’hôpital. Le père enterra lui-même son enfant au pied du mur de l’établissement avant de reprendre aussitôt son service auprès des blessés et des plus jeunes patients. Lorsque le complexe hospitalier fut finalement réduit en ruines, le médecin et toute son équipe furent arrêtés, sous les yeux du monde entier, au cours d’une retransmission télévisée diffusée en direct dans les journaux d’information. Arrêté en décembre 2024, il demeure aujourd’hui encore en détention, où il subirait, selon les témoignages d’organisations internationales, des actes de torture systématiques destinés à briser sa personnalité et son humanité. Il est détenu sans qu’aucun acte d’accusation n’ait été formellement retenu contre lui, en vertu de la loi israélienne sur les «combattants illégaux». L’enquête portant sur ses liens présumés avec des groupes armés n’a, à ce jour, produit aucun élément de preuve. Pourtant, il est toujours vivant. Et il continue, lui aussi, de représenter un «danger existentiel». Deuxième visage Ce n’est ni une médecin, ni une inconnue dont on ignorerait l’identité, l’engagement ou les convictions. Elle ne vit ni en Israël ni en Palestine. Il s’agit de la journaliste libanaise Amal Khalil, qui, aux côtés de la photographe Zeinab Faraj, documentait le quotidien de la population du Liban-Sud. À Tayri, elle fut visée à deux reprises: une première fois lors de l’attaque de leur véhicule, une seconde lorsque le bâtiment dans lequel elle avait trouvé refuge fut à son tour pris pour cible, tandis que les équipes de secours étaient empêchées d’accéder aux lieux. N’est-ce pas là la définition même d’un assassinat prémédité? Le tout fut justifié par des déclarations selon lesquelles elle avait été avertie à plusieurs reprises. Selon l’Ordre libanais des journalistes, vingt-sept professionnels des médias libanais ont perdu la vie depuis le déclenchement de l’opération «Déluge d’Al-Aqsa». De son côté, l’Organisation mondiale de la santé a recensé 137 attaques contre des établissements et des infrastructures de santé. Troisième visage En ce même mois de juillet, le 8 juillet 1972 exactement, la localité de Hazmieh, à l’est de Beyrouth, fut le théâtre de l’explosion d’une voiture piégée qui coûta la vie à l’écrivain, dessinateur et rédacteur en chef de la revue Al-Hadaf , Ghassan Kanafani, ainsi qu’à sa nièce Lamis Najm, qui n’avait pas encore dix-sept ans. Ghassan Kanafani n’avait, lui, que trente-six ans. Il avait dessiné la Palestine, écrit des nouvelles et des romans traduits en dix-sept langues, rédigé d’innombrables éditoriaux politiques et occupait des responsabilités au sein du Front populaire de libération de la Palestine. Pourtant, il n’avait jamais porté les armes. Depuis lors, l’écrivain, le journaliste et le romancier sont, eux aussi, susceptibles d’être érigés en «dangers existentiels». Aujourd’hui, le nombre de journalistes tués dans cette guerre en Palestine s’élève à 265, auxquels s’ajoutent des centaines de blessés parmi les professionnels des médias. Les organisations internationales ont également documenté la destruction ou les atteintes portées à des dizaines d’institutions médiatiques. Ainsi, le médecin, le journaliste et l’écrivain deviennent des cibles d’assassinat ou d’arrestation pour la seule raison qu’ils exercent leur métier. Il devient donc indispensable de constituer, en dehors de toute structure officielle, des dossiers juridiques distincts pour chacune des victimes et de porter chaque affaire devant les juridictions compétentes. Car les allégations israéliennes invoquant le prétendu «danger existentiel» ne sauraient continuer à servir de prétexte pour échapper à toute responsabilité, se soustraire à toute sanction et poursuivre le chantage exercé sur la communauté internationale.

La visite de Aoun à Washington, pilier de l’orientation souverainiste du pouvoir

La visite officielle du président Joseph Aoun à Washington et, plus spécifiquement, la réunion prévue à la Maison Blanche avec le président Donald Trump, ce mardi 21 juillet, pourraient – ou, plutôt, devraient – donner un sérieux coup d’accélérateur à la nette orientation souverainiste prise par le pouvoir. Une telle orientation – rejoignant le slogan du 14 Mars «Liban d’abord» – s’est surtout manifestée ouvertement, sans tergiversation, depuis le 2 mars dernier, lorsque le Hezbollah a entraîné le pays, de manière unilatérale (en dépit des mises en garde du pouvoir), dans une nouvelle guerre stérile dans le seul but de soutenir le régime iranien et de, prétendument, «venger» la mort du Guide suprême Ali Khamenei, tué aux premières heures de l’attaque américano-israélienne contre l’Iran, le 28 février dernier. Afin de jauger l’impact stratégique réel que pourraient avoir les réunions de Washington sur le sort du Liban à court et moyen termes, il serait utile de prendre du recul et de la hauteur pour évaluer de manière lucide les multiples bouleversements dont la région du Levant a été le théâtre depuis le funeste 7 octobre 2023, lorsque le Hamas a lancé à partir de Gaza son attaque meurtrière en territoire israélien. Cette opération a constitué un point d’inflexion au niveau de la région. Elle a été en effet le point de départ d’une longue série de développements majeurs politico-militaires qui se sont succédé à un rythme soutenu, se poursuivant jusqu’à aujourd’hui, et dont l’effet a été le déclin accéléré du camp dit «obstructionniste» (de la moumana3ah). Un tel déclin a commencé, d’entrée de jeu, par la destruction de Gaza et la déconstruction du Hamas. Il s’est poursuivi rapidement avec l’assassinat de Hassan Nasrallah, la décapitation du directoire politique et militaire du Hezbollah, l’affaiblissement drastique du parti pro-iranien qui en a résulté, la chute du régime Assad (qui a privé la République islamique de son espace vital stratégique), et tout récemment l’arrivée au pouvoir en Irak d’une équipe dirigeante qui mène une lutte à outrance contre l’influence iranienne dans le pays. La nouvelle orientation qui se manifeste depuis quelques semaines à Bagdad a été consolidée à l’occasion de la récente visite du nouveau Premier ministre, Ali al-Zaïdi, à Washington, où il a été reçu par le président Trump qui a mis l’accent sur son ferme appui au nouveau pouvoir irakien dans sa lutte contre l’influence iranienne. La République islamique perd de ce fait un autre espace vital qui lui était d’un grand secours à plus d’un niveau. C’est dans ce contexte régional global marqué par le fort et irrésistible déclin progressif du régime des mollahs, qu’interviennent ces «journées libanaises de Washington». Les entretiens du président Aoun avec le Secrétaire d’Etat Marco Rubio, dimanche, et le président Trump, mardi 21, devraient consolider et bétonner dans une large mesure les orientations souverainistes du pouvoir, lesquelles s’inscrivent, précisément, dans le cadre général de l’affaiblissement, voire de l’annihilation, de l’expansionnisme des Gardiens de la révolution islamique. L’orientation prise par le pouvoir libanais sur ce plan est d’ailleurs ouvertement placée sous le signe de l’affranchissement du Liban de la tutelle iranienne. Les dirigeants américains n’ont pas manqué à cet égard de mettre en relief l’importance stratégique de cette ligne directrice qui marque les développements en cours dans la région, allant jusqu’à évoquer une «alliance» entre Beyrouth et Bagdad contre l’influence iranienne. Et pour bien mettre en relief l’appui sans équivoque de Washington au rétablissement de l’autorité du pouvoir central, M. Rubio a invité expressément le Liban et la Syrie à rendre publique une déclaration solennelle axée sur le respect mutuel de la souveraineté des deux pays. Comme pour anticiper le résultat de la visite du président Aoun à Washington, le Secrétaire d’État a souligné lundi que le chef de l’Etat pourra souligner à l’adresse des Libanais, à son retour à Beyrouth, que c’est lui, grâce à ses orientations nationales, qui réussit à replacer le pays sur la voie du redressement. M. Rubio a tenu à affirmer à ce propos que Washington n’a d’autre interlocuteur au Liban que le président Aoun et la légalité, et donc en aucun cas le régime iranien. Début de la mise en place des «zones-pilotes» C’est sur base de ce même engagement en faveur du rétablissement d’un Liban souverain et libre que l’Administration Trump pèse de tout son poids afin de mettre en application les dispositions de l’accord-cadre signé le 26 juin dernier par le Liban et Israël. La mise en place des zones-pilotes prévues par l’entente libano-israélienne a débuté lundi soir et devrait se poursuivre mardi avec le retrait des forces de l’Etat hébreu de la première zone-pilote formée des villages de Froun, Srifa et Zawtar al-Gharbiyeh où l’armée libanaise doit se déployer, mardi, et s’assurer, sous supervision américaine, que la région en question est libérée de toute présence milicienne du Hezbollah. Si cette opération se poursuit sans accrocs, elle consacrera sans conteste le succès de l’option des négociations directes avec Israël prise par le pouvoir afin d’amorcer le processus de retrait de l’armée israélienne et de règlement du problème du Liban-Sud. Le Département d’État a tenu lundi à relever à ce sujet que le début de la mise en place des «zones-pilotes» est le résultat direct des derniers pourparlers libano-israéliens qui se sont tenus il y a quelques jours à Rome. Force est de rappeler dans ce cadre que le président Aoun et le gouvernement de Nawaf Salam se sont engagés sur cette voie en dépit des pressions et manœuvres du régime iranien qui cherchait à imposer «sa» solution au Sud afin de s’arroger le droit de prendre en main la carte libanaise en vue de mieux se positionner dans son marchandage avec l’Administration Trump… Or le pouvoir s’est fermement opposé à l’approche iranienne, affirmant sans détour qu’il revient à l’Etat libanais, et à lui seul, de négocier au nom du Liban. Retour aux «négociations» avec Téhéran? Alors que le Liban poursuit son chemin vers le rétablissement de sa souveraineté, une petite et timide éclaircie semblait poindre à l’horizon lundi soir à l’échelle régionale. Des informations en provenance d’Islamabad faisait état en effet d’un projet de cessez-le-feu (encore un…) d’une durée d’une dizaine de jours. Cette pause, qui s’accompagnerait d’une libre circulation au détroit d’Ormuz, serait mise à profit pour discuter des moyens de reprendre les pourparlers entre Washington et Téhéran. Il est donc question à ce stade de négociations en vue de paver la voie… aux négociations sur les dossiers qui fâchent! Sauf que les discussions avec la République islamique sur ces mêmes dossiers (le programme nucléaire, l’enrichissement de l’uranium, les missiles balistiques…) durent depuis plus de… vingt ans! Elles avaient été amorcées au début des années 2000 et avaient même fait l’objet de 2006 à 2010 de six résolutions du Conseil de Sécurité de l’Onu qui sommaient l’Iran d’arrêter l’enrichissement de l’uranium. En vain… Au cours des dernières vingt-quatre heures, le régime iranien a exprimé sa volonté de relancer les pourparlers avec les Etats-Unis et a dépêché à cette fin son ministre de l’Intérieur à Islamabad afin d’examiner le moyen de relancer le cessez-le-feu dans le Golfe, conformément au mémorandum d’entente conclu avec Washington en juin. Le ministère iranien des Affaires étrangères devait souligner lundi dans un communiqué la nécessité de «s’en tenir aux négociations avec les Américains». Cette démarche subitement «pacifiste» a paru d’autant plus surprenante qu’un communiqué attribué à la fin de la semaine dernière au mystérieux Guide suprême, Moujtaba Khamenei, affirmait que «la signature apposée par Donald Trump sur le mémorandum d’entente n’a aucune valeur», ce qui rend (en principe) implicitement caduc, aux yeux de Téhéran, ce même mémorandum d’entente que certains dirigeants iraniens veulent faire revivre… Une telle incohérence fait suite, convient-il de noter, à neuf nuits consécutives de bombardements américains intensifs contre des positions et des infrastructures militaires ainsi que des entrepôts d’armes et de munitions relevant des Pasdaran. Agression contre deux diplomates français En tout état de cause, tout en mettant l’accent sur sa volonté de reprendre le «dialogue» avec les Etats-Unis, le régime des mollahs n’a pas omis, dans le même temps, de lancer ses missiles et ses drones, lundi soir, contre le Koweït, Bahreïn et la Jordanie. Parallèlement, deux nouvelles attaques contre des navires empruntant le détroit d’Ormuz ont été signalées lundi, alors que le président iranien réaffirmait en début de journée que «le rôle de l’Iran» au détroit d’Ormuz «n’est pas négociable»! Un haut responsable iranien soulignait pour sa part que cette voie maritime ne sera praticable à aucun des pays «qui coopèrent avec les Etats-Unis»! Quant au président du Parlement, et principal négociateur avec Washington, Mohammed Bagher Ghalibaf, il a tenu des propos très peu courtois à l’égard des Américains, dénonçant l’acheminement de matériel militaire par l’armée US, alors que les USA «prétendent vouloir mettre fin à la guerre». Et d’ajouter, en laissant échapper sa posture belliqueuse: «Ils parient sur le fait que notre intelligence est aussi limitée que leur propre QI»! Les rebelles houthis du Yémen, soutenus par l'Iran, ont annoncé de leur côté un «blocus maritime de l'Arabie saoudite», après un échange de tirs entre les deux camps la semaine dernière. Plus grave encore: le chef du Quai d’Orsay, Jean-Noël Barrot, a indiqué dans la soirée de lundi que deux diplomates français «ont été détenus sans raison» à Téhéran par les services de sécurité «pendant plusieurs heures, ont été interrogés et l’un d’eux a été molesté» ! M. Barrot a dénoncé à ce sujet «une action d’intimidation extrêmement grave». Cette multiplication, en un court laps de temps, d’actions belliqueuses et la tenue de propos agressifs en disent long sur l’état d’esprit réel des pôles du pouvoir iranien et la façon avec laquelle ils perçoivent depuis plus de vingt ans leurs rapports avec l’Occident, et la communauté internationale en général.

Howayek et l’exaltation du rôle de la femme libanaise (3/4)

Depuis toujours, Élias Howayek était sensible aux difficultés propres aux zones rurales où il avait grandi. Devenu évêque, il fut conscient qu’il devait agir pour remédier à l’inégalité d’accès à l’instruction des filles des familles modestes de son milieu d’origine. Selon ses lettres et écrits, pour lui, l’éducation de la jeune fille constituait le cœur et le pilier de la famille, et garantir un enseignement solide aux femmes revenait à assurer l’avenir moral, civique et social de toute la société libanaise. Le 15 août 1895, Élias Howayek fonda à Jbeil la Congrégation des sœurs maronites de la Sainte-Famille, avec mère Rosalie Nasr et sœur Stéphanie Kardouche, qu’il avait détachées, sur conseil et avec l’approbation de leurs supérieurs, de leur couvent de Nazareth en Terre sainte. Mère Rosalie Nasr (1840-1899) était une femme forte, une religieuse expérimentée qui avait occupé des postes de hautes responsabilités dans sa congrégation d’origine, les Sœurs de Notre-Dame de Nazareth, et chez les Sœurs du Rosaire. Elle rencontre providentiellement Élias Howayek encore évêque, qui lui expose son projet de fondation. Ayant obtenu le consentement du patriarche de Jérusalem, elle se consacre entièrement à «l’œuvre» avec sœur Stéphanie Kardouche, son élève venue avec elle de Nazareth. Le choix du nom «Sainte-Famille» illustre l’intention pédagogique et spirituelle: les religieuses devaient incarner les vertus de la Sainte Famille de Nazareth pour soutenir et préserver une cellule familiale et une société menacées, dont une partie s’abandonnait aux délices de l’après-guerre, aux bals et aux jeux de hasard. La congrégation fut confrontée à des défis précoces, notamment la mort tragique de mère Rosalie en 1899. Cette épreuve survint dans la nuit du 22-23 août 1899 lorsqu’une jeune fille jugée «malade», et renvoyée pour inadaptation à la vie religieuse, vient la tuer à coups de couteau. Par une nuit chaude de pleine lune, connaissant les accès du petit couvent, elle se dirige vers la chambre de la mère au rez-de-chaussée, y entre par une fenêtre ouverte, s’approche de son lit et la poignarde en plein cœur. Mère Rosalie ne tarda pas à rendre l’âme. Mais Mgr Howayek réagit vite et le 30 août 1899, une semaine après le décès de mère Rosalie, le fondateur désigne sœur Stéphanie Kardouche, compagne et fille spirituelle de mère Rosalie, comme nouvelle supérieure. Touchant à peine la trentaine, mais grandie par la responsabilité, sœur Stéphanie assura avec une fermeté surprenante la continuité et la stabilité de la mission, grâce à sa vision et à sa conviction que l’œuvre relevait de la Providence. Aujourd’hui, la Congrégation des sœurs maronites de la Sainte-Famille demeure un symbole de cette vision pionnière, alliant spiritualité, éducation et développement social. La maison-mère de la congrégation, à Ibrine (Batroun), abrite la dépouille mortelle du patriarche Howayek, qui semble ne s’être dégradée que lentement, ainsi qu’un beau musée conçu pour appréhender toutes les facettes de l’homme qui a façonné l’âme du Liban. Un architecte et un bâtisseur Par ailleurs, le patriarche Howayek est reconnu pour son œuvre architecturale, étendue à ces lieux emblématiques que sont le sanctuaire Notre-Dame du Liban, à Harissa, ainsi que les sièges patriarcaux de Bkerké et Dimane, sans compter la maison-mère de la congrégation, à Ibrine, dont l’église est sertie de fins vitraux qu’il a lui-même choisis. Il semble que la sensibilité à la beauté avait grandi en lui à la fréquentation des églises et monuments de la Ville éternelle. Le sanctuaire de Harissa fut érigé en l’honneur de «l’Immaculée conception», c’est-à-dire de la Vierge Marie conçue libre du «péché originel». Les pères jésuites, qui tiennent à l’époque le séminaire de Ghazir, vont collaborer à l’installation d’une statue monumentale en bronze de la Vierge Marie dominant la spectaculaire baie de Jounieh. Harissa est depuis lors un lieu de pèlerinage national et plus. Les pèlerins du Liban et du Moyen-Orient viennent y solliciter l’intercession d’une femme vénérée par les chrétiens comme mère de Dieu, et par les musulmans comme «la plus pure de femmes». Le patriarche Howayek a par ailleurs consolidé le siège patriarcal de Bkerké, qui avait succédé en 1830 au siège de Dimane (Liban-Nord), du fait que le centre de gravité démographique des maronites s’était déplacé vers le centre du Mont-Liban. Le patriarche fit remplacer l’ancienne résidence patriarcale par une nouvelle. Dès cette époque, Bkerké devient ce qu’il est aujourd’hui: le centre administratif et spirituel de l’Église maronite, servant également de point stratégique pour ses activités politiques et diplomatiques, vers la France et la Société des Nations à l’époque de Howayek, et vers le monde aujourd’hui. Comme de juste, Dimane, au voisinage des Cèdres, va devenir la résidence d’été des patriarches maronites. Par ailleurs, les réalisations du patriarche ne se limiteront pas au Liban, mais dépasseront les frontières libanaises (France, Égypte, Jérusalem, Rome). Elles attesteront de la fusion de son engagement spirituel et de sa stratégie politique, consolidant à la fois l’autorité de l’Église maronite et le projet d’un Liban libre et pluraliste, moderne et unifié. Lire aussi: «L’amour de la patrie», le testament spirituel du patriarche Howayek (2/4) Le patriarche Howayek, prophète du vivre ensemble (1/4)

Entre le zéro et le un
Par
Mona Fayad
Publié

Dans le texte du catalogue de l’exposition de Hady Sy, son projet est présenté comme une quête d’«une voie de coexistence» entre l’intelligence organique et l’intelligence technologique, entre la mémoire et le calcul, entre la main et l’algorithme. Ces univers n’y sont pas placés dans un rapport d’affrontement, mais dans la perspective d’une rencontre fondée sur un principe éthique, où la technologie demeure au service de l’être humain et de sa dignité. Pourtant, les œuvres elles-mêmes, telles qu’elles se déploient dans l’espace d’exposition, semblent moins confiantes dans cet équilibre. Elles n’en nient pas la possibilité, mais en révèlent simultanément la fragilité. Hady Sy prend pour point de départ le langage des données numériques, celui du zéro et du un, pour construire ses sculptures. Il ne s’agit plus d’une métaphore théorique, mais d’une expérience sensible, presque brutale : des corps qui marchent, portent, s’épuisent, mais sont écrits dans une langue numérique. C’est ici que l’affirmation du catalogue, «on ne peut réduire l’être humain à une donnée», rencontre son propre envers au cœur même de l’œuvre. Car ces corps sont bel et bien numériques. Pourtant, ils conservent encore quelque chose qui résiste à cette réduction: une mémoire, une dignité, ou peut-être simplement l’obstination à demeurer debout. En ce sens, les œuvres de Hady Sy ne proposent pas une thèse achevée. Elles ouvrent plutôt un espace de tension entre ce qui devrait être, une technologie au service de l’humain, et ce qui est déjà, un monde où l’être humain se voit toujours davantage réduit à un ensemble de données. C’est précisément de cette tension que ces œuvres tirent leur force. Non de la certitude, mais de leur capacité à laisser la question ouverte. Si le texte du catalogue dessine l’horizon d’une possible coexistence, les œuvres, elles, se déploient en une succession d’étapes qui paraissent d’abord dispersées avant de révéler progressivement qu’elles composent une seule et même narration : celle de l’être humain à l’époque de sa réduction. Ce récit commence à l’origine, avec la graine, avec cette «soupe primordiale» convoquée comme métaphore de l’apparition de la vie. Non comme un instant de pureté, mais comme le point de départ d’un long processus de métamorphoses. La nature n’y apparaît pas comme un simple décor silencieux, mais comme une intelligence antérieure à l’homme lui-même, une intelligence incarnée dans la croissance des arbres, le cours de l’eau et cet ordre invisible qui régit les êtres vivants. Pourtant, cette origine est aussi celle de la répétition: les mêmes pierres s’assemblent différemment pour donner naissance à des vies différentes. Vient ensuite la sculpture de l’escalier, où des corps gravissent des marches qui ne mènent nulle part et demeurent suspendus, privés d’horizon. Il n’y a ni arrivée ni retour, seulement la continuité du passage. L’exil n’y est plus seulement présenté comme un phénomène politique, mais comme une condition existentielle, un destin qui accompagne l’homme contemporain, pour qui la route elle-même est devenue la destination. Au cœur de cet égarement, la tragédie atteint son point de concentration dans des œuvres qui renvoient à la famine et à la guerre, notamment celle où des silhouettes composées de zéros et de uns portent une assiette tout en avançant sur des cadavres. Le premier paradoxe, celui que le regard saisit avant même que la pensée ne le formule, tient au fait que ces corps, malgré leur réduction numérique, gardent la tête haute. Mais cette scène bascule bientôt dans son contraire, lorsque les mêmes formes prennent l’apparence de soldats, peut-être dressés au-dessus des mêmes cadavres qui leur faisaient face quelques instants auparavant. La forme ne change pas, mais le sens se renverse: de la victime au bourreau. Comme si la violence n’avait nul besoin d’inventer de nouvelles figures, se contentant de réemployer les mêmes en les reprogrammant autrement. Il ne s’agit plus seulement d’un renversement de signification, mais de la mise au jour d’un mécanisme plus profond de domination, où les mêmes formes peuvent être réinvesties dans des contextes contradictoires sans jamais perdre leur apparence première. En cela, l’œuvre évoque l’univers de George Orwell, où le pouvoir ne s’impose pas par la rupture mais par l’inversion du sens au cœur même du langage, tout autant que celui de Haruki Murakami, où la violence s’insinue sous des formes familières, presque ordinaires, au point de devenir d’abord imperceptible. Hady Sy, cependant, ne passe ni par le récit ni par les mots. Il fait du langage des formes lui-même le lieu de cette tension entre des significations opposées, révélant ainsi que ce que nous voyons n’est pas toujours ce qui est. Cette logique de la répétition trouve un écho dans d’autres œuvres, comme Cactus , où la mémoire des peuples autochtones d’Amérique n’apparaît pas comme un épisode historique clos, mais comme un modèle qui ne cesse de se reproduire. Le monde, suggèrent ces sculptures, continue d’engendrer de nouveaux «autres», relégués aux marges ou voués à disparaître. Les temporalités s’y superposent: le passé colonial, le présent en feu et un avenir ouvert sur des répétitions semblables. Dans le prolongement de cette trajectoire surgit Sisyphe, non comme une figure mythologique isolée, mais comme la condensation d’une condition humaine universelle. Le rocher ne cesse d’être porté, l’effort de recommencer, non comme une punition individuelle, mais comme une condition même de l’existence. Pourtant, ce monde laisse encore filtrer quelques fissures par lesquelles s’infiltre un autre sens: une rose, un baiser, la trace d’un amour. Autant de gestes qui résistent, si fragile soit cette résistance, à la logique de la brutalité. Les thèmes se révèlent alors non comme une juxtaposition de sujets, mais comme les mailles d’un même réseau: l’origine, l’errance, la violence, la répétition et la résistance. Un réseau qui montre l’être humain suspendu entre ce qu’il aurait pu être et ce qu’il est devenu. Si, sur le plan conceptuel, ces œuvres renvoient à un monde où l’être humain se trouve réduit à un chiffre, leur véritable puissance réside dans la manière dont elles prennent corps dans la matière. Le fer, et plus particulièrement l’acier Corten, n’y est pas un simple matériau: il constitue un langage à part entière. Matière dure, lourde, habituellement destinée à la construction et aux infrastructures, c’est-à-dire à tout ce qui relève de la fonction et de la solidité, il est ici détourné de sa vocation première. Hady Sy le plie, le courbe, le façonne jusqu’à lui donner des inflexions qui rappellent le corps humain, comme si la rigidité elle-même se voyait contrainte de reconnaître la fragilité qu’elle porte en elle. Cette tension entre la dureté et la courbe n’agit pas seulement au niveau de la forme. Elle reproduit ce qui advient à l’homme dans le temps de la guerre : un corps qui apprend à se courber, à s’adapter, à calculer, sans perdre tout à fait la trace de son humanité. Le fer ne devient donc pas l’opposé du corps, mais son prolongement déformé, sa traduction dans un monde gouverné par les critères de la mesure et de la puissance. Ces sculptures ne se contentent pas de représenter notre monde. Elles en proposent une reconfiguration sensible, où il devient possible de voir ce qui échappe aux mots et de toucher ce qui, d’ordinaire, se trouve réduit à des chiffres. C’est peut-être la raison pour laquelle elles laissent une empreinte durable. Elles ne livrent pas un sens que l’on consomme, mais une expérience qui continue de travailler celui qui l’a traversée. Une expérience qui nous oblige à ré-interroger ce que nous tenions pour évident: être humain, appartenir à un lieu, habiter un temps dont les frontières ne sont plus clairement discernables. Et c’est précisément dans cette hésitation, entre ce qui se mesure et ce qui se vit, entre ce qui se calcule et ce qui se ressent, qu’émerge la question qu’il n’est plus possible de différer : comment l’être humain peut-il demeurer humain dans un monde qui se redéfinit dans une langue qui n’est plus tout à fait la sienne?