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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Le conflit iranien embrase de nouveaux fronts

Les rebelles houthis du Yémen, alliés de Téhéran, ont ciblé samedi des sites pétroliers en Arabie saoudite en riposte à des frappes de Riyad, marquant une nouvelle intensification des hostilités sur un front supplémentaire de la guerre qui embrase le Moyen-Orient. Si les autorités saoudiennes sont restées silencieuses jusqu'à présent sur ce plan, les forces aériennes grecques, chargées d'opérer un système de défense aérienne en Arabie saoudite, ont annoncé avoir intercepté deux missiles et un drone lancés depuis le Yémen en direction de Yanbu. Après avoir multiplié ces derniers mois les frappes contre les pays du Golfe en représailles aux bombardements américains, Téhéran semble désormais ouvrir un nouveau front par l'intermédiaire de ses alliés houthis contre la coalition dirigée par Riyad. Ces nouveaux affrontements dans la zone stratégique de la mer Rouge, alors que le détroit d'Ormuz demeure verrouillé à l'autre extrémité de la péninsule Arabique, renforcent les inquiétudes concernant le transport mondial des hydrocarbures. Face à cette nouvelle escalade, Donald Trump a menacé cette semaine les Houthis et l'Iran d'une «punition militaire majeure». Le président américain a assuré laisser la voie diplomatique ouverte et poursuivre le dialogue avec les dirigeants iraniens, tout en affirmant qu'il pourrait infliger à la République islamique «un niveau bien pire» de frappes. Vendredi, plusieurs médias américains faisaient état de discussions portant sur une possible opération militaire de grande envergure. Bahreïn et le Koweït: une rare riposte du Golfe Depuis plusieurs semaines, l'Iran concentre ses frappes de représailles sur Bahreïn et le Koweït, deux pays qui accueillent des bases militaires américaines. Dotés de forces aériennes relativement modestes, équipées d'appareils américains et européens, ces deux États du Golfe ne souhaitent plus laisser Téhéran les frapper en toute impunité. Selon le Wall Street Journal de vendredi, Bahreïn et le Koweït ont secrètement envoyé des avions de chasse frapper des sites militaires en Iran, signant leur première riposte directe contre la République islamique. Menées au début du mois, ces opérations illustrent la prise de conscience des États arabes face à un conflit qui menace de les entraîner davantage. Les frappes auraient visé des dépôts de drones, des stocks de missiles ainsi que d'autres infrastructures militaires. Les Émirats arabes unis, qui avaient déjà participé à plusieurs opérations contre l'Iran au début du conflit, auraient fourni des renseignements sur les cibles ainsi qu'une couverture aérienne défensive, signe d'une coopération militaire arabe de plus en plus étroite face à Téhéran, selon les mêmes sources. En Iran, la répression se poursuit En dépit du cessez-le-feu conclu en avril, les exécutions de manifestants, de membres de groupes interdits et d'espions présumés se poursuivent en Iran. Il s'agit, selon les organisations de défense des droits humains, d'une tentative des autorités d'empêcher l'émergence d'un nouveau mouvement de contestation comparable à celui de janvier dernier. La récente reprise des hostilités inquiète davantage encore ces organisations, qui redoutent un durcissement supplémentaire de la répression afin de réduire toute contestation au silence. Les autorités iraniennes accusent les personnes exécutées d'avoir participé à des attaques meurtrières contre les forces de sécurité ou ciblé des bâtiments publics. Les ONG dénoncent toutefois des procès arbitraires et expéditifs, ainsi que des actes de torture. Ces affaires ne représenteraient que la partie émergée de l'iceberg. Selon Iran Human Rights (IHR), près de 400 personnes ont été exécutées depuis le début de l'année, principalement dans des affaires de meurtre ou de trafic de drogue. Avec 2150 exécutions recensées l'an dernier, l'Iran occupait une nouvelle fois la deuxième place mondiale derrière la Chine, selon Amnesty International. Les tensions gagnent de nouveaux fronts Les foyers de crise continuent ainsi de se déplacer à travers le Moyen-Orient, où demeure la crainte d'une reprise, à tout moment, de la guerre entre Washington et Téhéran. Les deux camps affirment être prêts à un nouveau cycle d'affrontements, tandis que les perspectives d'un retour au dialogue paraissent de plus en plus limitées au regard du durcissement de leurs positions respectives. Israël, pour sa part, affirme être prêt à reprendre ses frappes contre la République islamique en cas d'attaque iranienne contre son territoire ou si Washington donnait son feu vert à une opération militaire de grande ampleur. Dans ce contexte, la visite du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à Washington, au début de la semaine prochaine, revêt une importance particulière. Le bureau du chef du gouvernement israélien a annoncé vendredi que M. Netanyahu serait reçu mardi à la Maison Blanche par Donald Trump, mettant ainsi fin aux spéculations alimentées depuis plusieurs semaines sur une détérioration des relations entre les deux dirigeants. Cette rencontre devrait leur permettre d'examiner les différentes options susceptibles de mettre un terme à un conflit qui s'enlise, tout en empêchant Téhéran de reconstituer ses capacités militaires ou de reprendre l'initiative diplomatique en position de force. Autre signe de la possibilité d'une reprise des hostilités, l'ambassade des États-Unis en Israël a appelé les ressortissants américains présents dans le pays à «suivre de près l'évolution de la situation et à se préparer à une possible perturbation du trafic aérien». Affrontements meurtriers en Cisjordanie En Cisjordanie, les habitants du village palestinien de Tell ont enterré samedi quatre hommes tués la veille lors d'affrontements avec des colons israéliens. Les violences avaient éclaté vendredi après l'entrée dans le village d'une vingtaine de colons venus de l'implantation voisine de Havat Gilad. Selon l'armée israélienne, un Palestinien s'est emparé de l'arme d'un colon avant de tuer l'un d'eux. Des échanges de tirs ont ensuite éclaté, faisant quatre morts palestiniens et un deuxième mort israélien. Israël a immédiatement lancé une vaste opération de sécurité, bouclant le secteur et fermant les barrages routiers dans toute la Cisjordanie, territoire palestinien occupé depuis 1967. Les violences se sont fortement intensifiées en Cisjordanie depuis l'attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023. Les attaques de colons et les raids de l'armée israélienne contre les villages palestiniens sont devenus quasi quotidiens. Ces exactions sont régulièrement documentées par des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, parfois par leurs propres auteurs. Après ce qu'il a qualifié d'«attentat meurtrier» ayant coûté la vie à deux Israéliens, Benjamin Netanyahu a promis d'agir «avec fermeté» et annoncé «l'accélération de la légalisation d'avant-postes» de colonies. Ces avant-postes, constitués le plus souvent de quelques caravanes ou bâtiments préfabriqués construits sans autorisation officielle, visent à créer des faits accomplis sur le terrain. Deux sites inscrits en urgence au patrimoine en péril Signalons sur un autre plan, que les forteresses de Jabal Amel, dans le sud du Liban, ainsi que le site archéologique de Sébastia, en Cisjordanie, ont été inscrits vendredi en urgence à la fois sur la Liste du patrimoine mondial et sur celle du patrimoine mondial en péril, de l'Unesco. Les cinq forteresses de Jabal Amel sont situées dans une région du Liban-Sud régulièrement bombardée par Israël depuis le début du conflit. Les «éléments constitutifs» de ces ouvrages fortifiés, datant du XIIe siècle et construits sur des collines dominant les environs, ont subi des dommages et restent exposés à des menaces liées au conflit armé en cours, «suffisamment graves pour justifier le recours à une procédure d'urgence», souligne l'Unesco. Retour progressif à Zawtar el-Gharbiyé Au Liban, enfin, un timide signe d'accalmie est apparu dans le Sud. Les habitants de Zawtar el-Gharbiyé ont commencé à regagner progressivement leur village, sous la supervision de l'armée libanaise, qui s'y est déployée conformément à l'accord-cadre conclu le 26 juin entre Beyrouth et Israël. Ce retour laisse penser que la mise en œuvre de cet accord progresse, malgré la poursuite des opérations de dynamitage menées par l'armée israélienne dans d'autres secteurs du Liban-Sud. Le retrait progressif des forces israéliennes demeure toutefois conditionné au déploiement complet de l'armée libanaise et au démantèlement des infrastructures paramilitaires du Hezbollah. En Syrie, Guterres appelle à un soutien international Notons, sur le plan diplomatique, qu’en visite en Syrie pour la première fois, le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a appelé samedi la communauté internationale à soutenir ce pays engagé dans une phase de transition après plus d'une décennie de guerre civile et l'installation de nouvelles autorités. Aux côtés du président Ahmad al-Chareh, il a également plaidé pour le respect de la souveraineté syrienne, en référence aux incursions israéliennes dans le sud du pays. Cette visite constitue la première d'un secrétaire général de l'Onu en Syrie depuis celle de Ban Ki-moon en 2009. Elle intervient plus d'un an et demi après la chute, fin 2024, du président Bachar al-Assad, renversé par une coalition de groupes rebelles.

Guerres iraniennes: qui paiera le prix?
Par
Rabih Dandachli
Publié

L’affrontement qui secoue aujourd’hui la région ne constitue plus simplement un nouveau chapitre du conflit entre l’Iran et ses adversaires, pas plus qu’il ne saurait être réduit à la confrontation entre Téhéran, les États-Unis et Israël. Les développements récents révèlent une réalité qui dépasse le cadre même de la guerre. Ils posent une question plus fondamentale: celle de la configuration de l’ordre régional qui émergera de cette confrontation, de la place qu’y occupera l’Iran et de l’avenir du réseau de groupes armés grâce auquel Téhéran a bâti une part essentielle de son influence dans le monde arabe. Pendant de longues années, la stratégie iranienne a reposé sur une équation relativement claire: protéger le territoire national tout en étendant son influence et sa capacité de dissuasion au-delà de ses frontières, grâce à un réseau d’alliés et de groupes armés s’étendant de l’Irak au Yémen, en passant par le Liban. Ce modèle a procuré à Téhéran ce qu’il considérait comme une «profondeur stratégique», lui permettant d’exercer une pression sur ses adversaires à partir de plusieurs théâtres d’opérations, sans que le territoire iranien ne devienne nécessairement le principal champ de bataille. Mais la guerre actuelle révèle les limites de cette équation et marque peut-être le début de son retournement contre ceux qui l’ont conçue. La question ne se limite plus à l’action des alliés de l’Iran. Les États voisins de l’Iran font désormais eux-mêmes partie intégrante du théâtre des opérations, tandis que plusieurs pays arabes ont été directement pris pour cible par des missiles et des drones iraniens. Le 28 février, le Koweït, le Qatar, les Émirats arabes unis et Bahreïn ont annoncé avoir intercepté des missiles iraniens, tandis que la Jordanie en a également intercepté après leur entrée dans son espace aérien. Au cours des semaines suivantes, les attaques et leurs répercussions se sont étendues à d’autres pays du Golfe. Le 11 mars, le Conseil de sécurité a adopté la résolution 2817, condamnant les attaques iraniennes contre des États de la région et exigeant de l’Iran qu’il y mette un terme. C’est ici qu’apparaît le premier paradoxe sur lequel il convient de s’arrêter: comment l’Iran peut-il exiger le respect de sa propre souveraineté tout en considérant celle de ses voisins comme une variable susceptible d’être ignorée chaque fois que ses calculs militaires l’exigent? Il ne fait aucun doute que l’Iran a lui-même subi d’importantes attaques militaires et qu’il a justifié sa riposte par le droit à la légitime défense. Cette réalité ne saurait être ignorée dans aucune analyse objective du conflit. Mais le droit d’un État à se défendre ne lui confère pas automatiquement celui de transformer d’autres pays en prolongement géographique du champ de bataille, en particulier lorsque ceux-ci s’efforcent de rester à l’écart du conflit ou de contenir l’escalade. De l’exportation de l’influence à l’exportation du coût de la guerre L’une des principales caractéristiques de la politique régionale de l’Iran est qu’au cours des dernières décennies, elle ne s’est pas contentée d’étendre son influence politique. Elle a également fait dépendre une partie de sa sécurité nationale de la construction d’une capacité militaire au-delà de ses frontières. Du point de vue iranien, l’idée était simple: affronter les adversaires loin du territoire iranien afin de disposer d’une plus grande marge de manœuvre et d’une capacité de dissuasion accrue. Mais cette stratégie possède un autre visage: celui du transfert du coût du conflit iranien vers d’autres États et d’autres sociétés . C’est ce qui confère aux développements actuels toute leur portée. Les États du Golfe, par exemple, ne sont plus aujourd’hui ceux qu’ils étaient il y a vingt ans. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, le Koweït, Oman et Bahreïn investissent désormais dans des modèles économiques fondés de plus en plus sur la stabilité, l’attraction des investissements, l’aviation, le tourisme, les technologies, les services logistiques et l’intégration de leurs économies aux marchés mondiaux. Pour ces pays, la sécurité ne se réduit plus à la protection des frontières. Elle est devenue l’un des fondements de leur modèle économique et de leur capacité à mettre en œuvre leurs projets d’avenir. Dès lors, lorsque leurs aéroports, leurs infrastructures vitales, leur espace aérien ou leurs voies maritimes deviennent une composante d’un affrontement opposant l’Iran à une tierce partie, il ne s’agit plus seulement d’un incident militaire ponctuel. C’est la notion même de souveraineté, censée régir les relations entre les États de la région, qui est directement remise en cause. Plus grave encore, cette politique ne s’exprime pas uniquement à travers l’État iranien. C’est ici que commence le deuxième aspect du problème: celui des relais et des alliés armés . Les houthis: quand un groupe armé décide des relations entre deux États Les derniers développements au Yémen offrent sans doute l’exemple le plus révélateur du dilemme auquel la région est aujourd’hui confrontée. Les houthis ont annoncé ce qu’ils ont qualifié de «blocus maritime» contre l’Arabie saoudite et menacé les navires liés aux ports saoudiens, portant ainsi la confrontation à un niveau qui dépasse largement le cadre du conflit interne yéménite. Ces menaces ont d’ailleurs conduit des pétroliers transportant du pétrole saoudien à modifier leurs itinéraires, démontrant que leurs conséquences ne se limitent pas aux déclarations politiques, mais touchent également le commerce, l’énergie et la navigation internationale. La question ne devrait pas seulement être: pourquoi les houthis agissent-ils ainsi? La question la plus importante est tout autre: qui a conféré à un groupe armé opérant au Yémen le pouvoir de prendre une décision susceptible de déterminer les relations entre ce pays et un État voisin de l’importance de l’Arabie saoudite, tout en exposant le Yémen lui-même à des conséquences militaires et économiques potentiellement considérables? Il ne s’agit pas uniquement d’une question yéménite. Elle touche au cœur même de la crise engendrée, dans plusieurs pays arabes, par le modèle des groupes armés opérant parallèlement à l’État. Car le problème ne réside plus seulement dans le fait que l’Iran dispose d’alliés armés dans la région. Certains de ces alliés sont désormais capables de redéfinir les relations de leur propre État avec ses voisins en dehors même des institutions étatiques. Et c’est là une différence fondamentale. Un parti politique est libre d’adopter la ligne régionale qu’il souhaite, de soutenir l’Iran ou de s’y opposer, d’exprimer sa position à l’égard des États-Unis, d’Israël ou de l’Arabie saoudite. C’est le jeu politique. Mais disposer d’une capacité militaire autonome permettant à ce parti ou à cette organisation de transformer sa position politique en une guerre dans laquelle se trouve entraîné l’ensemble de l’État relève d’une tout autre réalité. Du Yémen au Liban et à l’Irak Ce que révèle aujourd’hui l’exemple yéménite n’est pas sans rappeler ce que le Liban a lui-même connu, même si les circonstances et les contextes diffèrent. Au cours des dernières années, les Libanais ont fait l’expérience de ce que signifie voir la décision de guerre échapper aux institutions de l’État et dépendre de calculs qui les dépassent, transformant un pays déjà frappé par une profonde crise économique et politique en l’un des théâtres d’une confrontation régionale plus vaste. Le débat ne porte donc pas uniquement sur la position des Libanais à l’égard d’Israël, ni sur la légitimité de la résistance à l’occupation à certaines périodes de l’histoire. Il soulève une question bien plus précise: qui détient aujourd’hui la décision d’engager le Liban dans une guerre? L’État ou une organisation au sein de l’État? En Irak, le dilemme est comparable, bien qu’il prenne une forme différente. Bagdad s’efforce de préserver ses relations avec l’Iran d’un côté, et avec les pays arabes, les États-Unis et la communauté internationale de l’autre, alors même que les initiatives de certaines factions armées peuvent placer l’État devant les conséquences de décisions que le gouvernement n’a jamais prises. La confrontation actuelle a également montré que les calculs de certaines factions armées irakiennes ne coïncident pas nécessairement, dans tous les cas, avec ceux de Téhéran. Selon plusieurs informations, des groupes avec lesquels l’Iran a construit des relations au fil des années ont exprimé des réserves quant à leur implication dans une guerre de grande ampleur dont l’Irak serait le premier à faire les frais. Voilà une évolution qui mérite toute l’attention. Car la question qui commence à émerger dans ces milieux n’est peut-être plus: sommes-nous avec l’Iran ou contre lui? Elle est tout autre: L’intérêt de l’Iran dans cette guerre correspond-il nécessairement à celui de l’Irak, du Liban ou du Yémen? Les milices: de la «profondeur stratégique» au fardeau stratégique C’est peut-être ici que réside le plus grand paradoxe de la stratégie iranienne. Pendant des décennies, Téhéran a investi dans la construction d’un réseau de relations avec des groupes armés à travers la région, considérant ce réseau comme un élément essentiel de sa capacité de dissuasion et de la protection de sa sécurité nationale. Mais ce qui fut longtemps perçu comme une profondeur stratégique pourrait bien, dans le nouvel environnement régional, se transformer en fardeau stratégique . Chaque fois qu’un groupe armé utilise le territoire d’un État arabe pour menacer un autre État, la pression s’accroît, non seulement sur ce groupe, mais aussi sur le pays depuis lequel il opère. Et à mesure que missiles, drones et voies maritimes deviennent des instruments utilisés par des acteurs extérieurs aux institutions officielles, il devient de plus en plus difficile de considérer les armes de ces groupes comme une simple affaire intérieure relevant de l’État où ils sont implantés. L’Iran et ses alliés pourraient commettre ici une erreur stratégique majeure s’ils partent du principe que le Moyen-Orient issu de la guerre actuelle acceptera les mêmes règles que celles qui prévalaient auparavant. La région change… et les règles du jeu aussi Une transformation plus profonde est en cours au Moyen-Orient. L’Arabie saoudite et les États du Golfe redéfinissent leurs priorités. D’autres pays arabes tentent de reconstruire leurs institutions après des années de guerres et de divisions. On observe une tendance croissante à considérer que la stabilité économique, la sécurité régionale et la souveraineté nationale ne constituent plus des dossiers distincts, mais des intérêts étroitement liés. Dans ce contexte, il devient difficile d’imaginer un ordre régional stable acceptant durablement l’existence d’organisations armées capables de prendre, de manière autonome, des décisions militaires contre d’autres États. Un État ne peut exiger de ses voisins qu’ils respectent sa souveraineté s’il ne détient pas, à l’intérieur de ses propres frontières, le monopole des armes et de la décision de guerre. Et une organisation armée ne peut prétendre faire partie du système politique lorsque cela lui convient, puis agir comme un État indépendant dès lors qu’il est question de guerre et de paix. Cette équation peut demeurer viable tant que le coût des affrontements reste limité. Mais elle devient beaucoup plus fragile lorsqu’un seul drone ou un seul missile est capable de frapper une infrastructure vitale, de paralyser un aéroport, de menacer une voie maritime ou d’entraîner deux États dans une confrontation plus vaste. C’est pourquoi ce qui se joue aujourd’hui pourrait aller bien au-delà d’un simple redécoupage des rapports de force entre l’Iran et ses adversaires. Il pourrait conduire à redéfinir ce qui sera désormais considéré comme acceptable ou inacceptable au sein même du système de sécurité régional . La plus grande erreur de l’Iran La plus grande erreur de calcul de Téhéran aujourd’hui est peut-être de croire qu’élargir le champ de la confrontation renforce systématiquement sa capacité de dissuasion. Cela peut être vrai, d’un point de vue militaire, à un moment donné. Mais une stratégie ne se mesure pas seulement au nombre de fronts qu’un acteur est capable d’ouvrir. Elle se juge également à l’ordre politique et sécuritaire que ces fronts feront naître une fois la guerre terminée. Si les initiatives iraniennes et les menaces proférées par les forces qui lui sont alliées conduisent l’Arabie saoudite, les États du Golfe, la Jordanie et d’autres pays à approfondir leur coopération en matière de défense, à accroître la pression internationale sur les groupes armés opérant en dehors de l’État, et à renforcer au Liban, en Irak et au Yémen les revendications internes en faveur d’un monopole des institutions légitimes sur les décisions de guerre et de paix, alors l’Iran pourrait découvrir que la guerre par laquelle il entendait démontrer l’étendue de son influence aura contribué à saper l’environnement même qui avait permis à cette influence de se développer. Cette hypothèse ne doit pas être sous-estimée. Car la puissance régionale de l’Iran ne s’est pas construite uniquement sur ses missiles, son programme nucléaire ou ses capacités militaires conventionnelles. Une part essentielle de cette puissance reposait sur la faculté de Téhéran d’agir dans les zones grises de l’État arabe: un État qui existe, sans détenir le monopole de la force ; un gouvernement en place, sans détenir le monopole de la décision militaire ; des frontières reconnues, mais incapables d’empêcher le passage des armes et la propagation du conflit. Si ces zones grises commencent à se réduire, c’est l’une des principales sources de l’influence iranienne qui sera confrontée à un défi majeur. Les guerres de l’Iran et de ses relais: qui en paiera le prix? L’issue de la confrontation actuelle demeure ouverte à de multiples scénarios. Il est encore impossible de déterminer avec certitude la forme que prendra l’ordre régional qui en émergera. Mais une réalité s’impose déjà: une région soumise à un tel degré de menace et d’instabilité ne reviendra pas simplement à la situation qui prévalait avant la guerre. Les États réévalueront leurs alliances, leurs dispositifs de défense, leurs frontières et leurs relations avec l’Iran. Ils repenseront également leur manière d’appréhender les groupes armés capables de les menacer depuis le territoire d’autres États. Les alliés de l’Iran eux-mêmes devraient alors se poser une question peut-être plus importante encore que celle de la victoire ou de la défaite dans le conflit actuel: Que leur restera-t-il, à eux et à leurs États, lorsque la guerre prendra fin? Les houthis peuvent menacer l’Arabie saoudite, mais le Yémen sera le premier à subir les conséquences d’une nouvelle guerre. Les factions armées irakiennes peuvent s’engager dans une confrontation régionale, mais c’est l’Irak qui en supportera les répercussions économiques, sécuritaires et politiques. Au Liban, une organisation armée peut se considérer comme partie intégrante d’une équation régionale plus vaste. Mais lorsque les combats cesseront, ce sont les Libanais qui resteront seuls face à la nécessité de reconstruire leur économie, leur État et leurs institutions. Quant à l’Iran, il peut étendre les théâtres de confrontation et démontrer sa capacité à frapper ses adversaires au-delà de ses frontières. Mais ce faisant, il prend aussi le risque de transformer la crainte qu’inspire son influence en fondement d’un nouvel ordre régional construit précisément pour la contenir. C’est là que réside le grand paradoxe. Ce que l’Iran a construit pendant des décennies comme une profondeur stratégique pourrait, par un usage excessif de cet instrument, devenir la raison même qui pousserait la région à rechercher un nouveau système de sécurité dont l’objectif serait d’empêcher tout État ou tout groupe armé de disposer du pouvoir de décider du destin d’autres États. Dès lors, la véritable question n’est plus de savoir si l’Iran et ses relais sont capables d’ouvrir de nouveaux fronts. Ils ont déjà démontré qu’ils en avaient les moyens. La question la plus difficile est de savoir s’ils mesurent que chaque nouveau front peut accélérer l’émergence d’un Moyen-Orient qui ne sera plus disposé à accepter les règles ayant permis à ces relais de naître et de perdurer. Les guerres de l’Iran trouvent peut-être leur origine dans les calculs de Téhéran. Mais les États et les peuples transformés en champs de bataille en seront souvent les premiers à en payer le prix. Et dans le Moyen-Orient qui est en train de prendre forme, le monopole de l’État sur la décision de guerre et de paix pourrait ne plus être seulement une exigence de souveraineté intérieure, mais devenir l’une des conditions fondamentales de tout ordre régional viable.

À Ormuz, diplomatie coercitive et «madman theory»!

Tenez-vous bien! En bombardant l’Iran pour la énième nuit consécutive, les États-Unis n’auraient cherché qu’à communiquer avec Téhéran. Chaque frappe d’un objectif militaire ou civil comme chaque destruction de radar, de rampe de lancement ou de raffinerie d’hydrocarbure ne devrait compter que comme message à l’adversaire. Ce ne serait qu’un appel du pied pour reprendre ou poursuivre les pourparlers à certaines conditions! C’est ce qu’aurait prétendu Thomas Schelling, lauréat du prix Nobel d’économie en 2005. À son idée, c’est surtout quand le canon tonne ou que le feu tombe du ciel que les belligérants échangent des messages et communiquent entre eux, la guerre n’étant qu’une forme de négociation menée par d’autres moyens. L’embardée américaine Dans son ouvrage The strategy of conflict , l’essayiste américain part d’une distinction entre la stratégie de dissuasion (deterrence) et celle de la coercition (compellence) et l’exploite jusqu’à ses limites extrêmes. Aussi aurait-on été dans le registre de la dissuasion tant que les porte-avions US paradaient dans les mers chaudes mais s’interdisaient d’appuyer sur la gâchette. Puis il y eut une escalade suivie d’un cessez-le-feu. Les bons offices d’Islamabad allaient définir le 17 juin dernier les contours du fameux MOU (Memorandum of Undestanding) . De l’avis général, l’habileté et la résilience de la diplomatie iranienne ayant brouillé les cartes, Trump dut revoir ses expectatives à la baisse: il n’allait plus exiger le changement de régime des mollahs, mais se contenter du libre accès au détroit d’Ormuz. Aux yeux du monde, les Américains avaient manqué de crédibilité et de fortitude en passant de la dissuasion à la coercition, puis à la négociation. Or, Trump n’avait pas dit son dernier mot. Ulcéré par les manigances des plénipotentiaires persans, et par la lecture biaisée que ces derniers faisaient de l’article 5 dudit MOU, il se saisit du prétexte d’une agression mineure pour remettre la guerre au goût du jour. Et revoilà le golfe Persique sous le feu roulant américain (1). Le précédent vietnamien On a ressassé que l’attitude du président américain était erratique, que sa stratégie était fluctuante et que sa conduite des opérations était décousue, tant ses objectifs n’étaient pas clairement définis! Mais n’était-ce pas sauter trop vite aux conclusions pour accabler un président atypique? Certes, et à moins d’y être acculé, le locataire de la Maison blanche n’aime pas recourir à la violence armée; ce n’est pas un va-t-en-guerre comme Netanyahu, ni un jusqu’au-boutiste comme les pasdarans. En revanche, il s’adapte au terrain et peut comme d’autres acteurs politiques tirer le meilleur parti d’un affrontement, la guerre étant par essence protéiforme. Et si quelquefois il esquisse un retrait, c’est pour revenir à la charge aussitôt après, quand on l’y attend le moins. Et puis l’histoire américaine nous a donné ne serait-ce qu’un exemple de pourparlers menés sous haute pression! Avec Lyndon B. Johnson, les États-Unis s’étaient embourbés en ex-Indochine française. En application de la théorie du «containment» du péril communiste, l’appui militaire américain passa de la contre-insurrection à la guerre d’usure. Élu président, Richard Nixon n’avait qu’un souci: ramener les boys dans leurs foyers, sans trop perdre la face. Le secrétaire d’État Henry Kissinger se chargea de la liquidation du legs sanglant. À Paris, furent entamées les négociations entre parties prenantes, dont les Américains et les Nord-Vietnamiens. Or, comme ces derniers n’avaient pas l’air de se rendre à ses arguments, le «dear Henry» combina, avec une habileté consommée, négociations intensives et violente escalade militaire, «selon le principe de la diplomatie coercitive (coercive diplomacy) et de la théorie du fou (madman theory) déjà esquissée par Richard Nixon» (2). Et les accords de Paris furent dès lors signés en janvier 1973. Ormuz et le Jabal Amel Un schéma identique se reproduit présentement autour d’Ormuz, maintenant que Trump a compris que la dissuasion à elle seule ne suffisait pas pour régler la question et qu’il ne pouvait se permettre une guerre d’usure, l’adversaire iranien s’étant révélé plus coriace qu’il ne le croyait! Les observateurs avertis peuvent se rassurer ; ce sera désormais la logique de «compellence» qui battra la mesure. La force brutale que les Américains ont déployée plus de douze nuits d’affilée, ne vise pas à détruire les forces armées iraniennes mais à contraindre Téhéran à changer de comportement. C’est en lui rendant «le coût politique, militaire et économique de la guerre suffisamment élevé» que les États-Unis vont contraindre le pays des mollahs à se montrer raisonnable à la table des négociations, négociations qui n’ont pas été réellement interrompues en dépit des déclarations et des rodomontades. En somme, les frappes aériennes serviraient de levier diplomatique. La morale de la fable À la lumière de cette catégorisation, considérons ce qui nous attend dans le Sud libanais: Israël va poursuivre sa guerre de coercition tant que le parti de Dieu n’aura pas capitulé. La politique de la terre brûlée et de la destruction systématique, levier diplomatique à nul autre pareil, va se poursuivre devant nos yeux. Face à l’inéluctable, Arafat s’était bien retiré avec armes et bagages de Beyrouth: c’était en 1982. À la requête des notabilités sunnites, il renonça à faire de notre capitale un autre Stalingrad. Grâces lui en soient rendues ! Cela dit, pouvons-nous espérer autant de compréhension de la part de Téhéran? Cette capitale récalcitrante, ce laboratoire de la subversion khomeyniste, a d’autres projets en tête: elle compte se battre jusqu’au dernier des chiites. Libanais, ainsi va le monde! Et l’histoire dira que l’Iranien n’a pas fait preuve de la même empathie que le Palestinien! 1- Comme preuve de la pertinence de la théorie des échanges, le fait que les aéronefs US saccagent les installations iraniennes depuis le 7 juillet dernier, alors que Téhéran ne riposte qu’en frappant le Koweït, le Qatar, le Bahreïn, Oman et la Jordanie, au prétexte que ces pays hébergent des bases US. C’est en effet surprenant de voir les cibles exclusivement américaines, comme les porte-avions, jusque-là épargnées! 2- La théorie ou la stratégie du fou (madman theory) désigne une approche de la politique étrangère conçue par le président Richard Nixon. Elle laissait entendre à ses adversaires qu’ils avaient en face d’eux un dirigeant au comportement imprévisible et disposant d’une énorme capacité de destruction.

Guerre en Ukraine: fautes stratégiques russes et maladresse occidentale (3/5)

La guerre d’Ukraine continue d’être au centre d’un vaste débat entretenu, entre autres, par des bombardements quasi quotidiens qui visent de part et d’autre des centres névralgiques et, plus spécifiquement, les capitales russe et ukrainienne. Afin de mieux comprendre les différentes dimensions de ce vieux conflit, il est nécessaire de revenir sur les prolégomènes et la genèse de ce qui a abouti à cette guerre (fratricide?), en exposant les motivations et les aspirations des différentes parties concernées, dont notamment l’Occident (États-Unis et Europe, élargie à tous les pays de l’Otan, à l’exception de la Turquie), et en rappelant aussi les débuts de l’offensive russe et les échecs des tentatives d’aboutir à une paix, ou tout au moins à des négociations, sachant que les responsabilités dans ce contexte sont multiples. Pour bien cerner les tenants et les aboutissants des divers aspects de la guerre en Ukraine, certaines questions de base devraient être soulevées, d’entrée de jeu. Que représentent ainsi la Russie et l’Ukraine pour l’Occident? Quelles pourraient être les retombées concrètes d’une éventuelle victoire nette de l’un des deux protagonistes? Et par le fait même, quelles seraient les conséquences pour l’Occident et le Proche-Orient? Dans une série de cinq articles, Jean-Patrick Dayras , contre-amiral dans la marine française, expose sa vision et son analyse de la question. L’Ukraine aurait pu être un Etat associé à l’Europe sans en être membre, ni candidat, encore moins appartenir à l’Otan. On peut incriminer à cet égard les Etats-Unis et l’Europe, sans oublier la Grande Bretagne. Au niveau de l’Ukraine, des erreurs regrettables ont été commises à l’encontre de la population russophone et dans les régions Est. Une grande fermeté faisant apparaitre une position constructive avec la Russie et le souhait de rester proche de ce pays où vivent de nombreux ukrainiens auraient pu arrondir les angles et aboutir à un partenariat avec l’Europe et la Russie. Cela n’est pas certain, mais cela aurait dû être tenté. Les Européens, les Etats-Unis, la Russie et l’Ukraine ont une part de responsabilité et ont tous perdu. Pourquoi un tel accord n’aurait pas pu aboutir? Pour l’Occident, son attitude a renforcé les BRICS+ et tous les pays qui se tournent vers cette association d’Etats plutôt que vers les démocraties qui veulent imposer de force leur façon de gouverner, et de gouverner le monde. Au fil du temps, trois points méritent d’être retenus dans la liste des fautes (non pas des erreurs mais des fautes, donc une culpabilité): Les accords de Minsk 1 et 2 qui n’ont pas été mis en œuvre Angela Merkel et François Hollande assument une bonne part de responsabilité sur ce plan. Après l'invasion russe, Angela Merkel et François Hollande ont déclaré, dans des interviews, que les accords de Minsk n’avaient pas, à leurs yeux, pour vocation d’être appliqués mais ils avaient permis de donner le temps à l'Ukraine de renforcer son armée . Ces déclarations ont suscité une vive controverse. Pour la Russie, elles ont été présentées comme la preuve que les accords n'avaient jamais été négociés de bonne foi. Merkel et Hollande ont répondu que leur objectif était d'éviter une guerre plus large en 2014-2015 et que le renforcement des capacités ukrainiennes était devenu une conséquence de l'absence de règlement durable, non l'unique but des accords. Il est difficile d'attribuer la non-application de Minsk à Hollande ou Merkel seuls. Leur responsabilité est généralement analysée comme celle de médiateurs qui n'ont pas réussi à faire appliquer les accords, plutôt que comme celle des principaux décideurs. Les responsabilités les plus souvent mises en évidence concernent les parties directement engagées dans le conflit — l'Ukraine, la Russie et les autorités séparatistes — qui avaient des interprétations incompatibles de l'ordre dans lequel les engagements devaient être mis en œuvre. Les historiens et spécialistes ne s'accordent pas tous sur l'interprétation de ces propos. En revanche, ils s'accordent généralement sur le fait que les accords de Minsk étaient extrêmement difficiles à mettre sur les rails , car les deux parties divergeaient sur leur séquence d'application : l'Ukraine voulait d'abord la sécurité et le contrôle de la frontière, tandis que la Russie insistait d'abord sur les réformes politiques et le statut du Donbass. L’attitude de Boris Johnson n’était pas honorable Rassurer les Ukrainiens en leur garantissant un soutien total ainsi que la fourniture d’armes et de munitions leur garantissant un succès rapide est un acte coupable, meurtrier même. La négociation est bien meilleure que la guerre, moins coûteuse en vies humaines, en vies brisées, en destructions, en coût et en haine farouche ensuite entre deux peuples intimement liés. Cela était prévisible puisque ces conséquences avaient déjà été bien visibles dans les Balkans. Les fautes stratégiques russes . La Russie a fait visiblement ce que l’on nomme dans les écoles de géostratégie ou écoles de guerre des présuppositions sur l’ennemi. Présuppositions erronées, dans le cas présent. L’entrée en Ukraine, sans déclaration de guerre, a été fédératrice pour l’ensemble du peuple ukrainien dont l’attitude est à citer en exemple. Certainement, M. Poutine pensait que le gouvernement serait renversé ou tomberait de lui-même, lui permettant ensuite de faire de l’Ukraine une autre Biélorussie inféodée à Moscou. M. Poutine s’est trompé de guerre. Cette guerre ne répondait à aucune stratégie militaire. Il s’agissait de stratégie politique, mauvaise, puisque fondée sur de fausses hypothèses : faire tomber un pouvoir réputé faible, dirigé par un homme de communication sans grande envergure. La suite prouve qu’effectivement M. Zelensky était bien dans les mains des Américains. Au plan tactique, ce n’est pas plus brillant. L’arrivée massive de chars exigeait du ravitaillement en carburant et en munitions. Visiblement, ces besoins n’étaient pas au rendez-vous. C’est le fameux «la logistique suivra». Non, elle doit au moins accompagner, et si possible précéder. Les Etats-Unis l’ont bien compris et l’ont montré, en particulier, lors de la guerre de libération du Koweït. La menace des drones a été sous-estimée, voire ignorée. Les Russes se battaient contre un pays envahi mais très industrialisé, avec des gens formés et ingénieux. Ils l’ont montré. Il ne s’agissait plus de la grande guerre patriotique qui a été largement médiatisée pendant des décennies et inculquée aux jeunes russes, dès le plus jeune âge. Il s’agissait d’une autre guerre qui n’avait plus rien de patriotique. Pour les Ukrainiens il s’agissait bien de cela, d’une guerre patriotique : leur pays était envahi, leur territoire, leurs champs occupés, leurs maisons et leurs villes détruites, leurs femmes violées, blessées ou tuées, ainsi que leurs enfants. Ils se battaient chez eux, pour leur patrie, leur pays et pour les leurs. Le gouvernement n’est pas tombé, il est encore là, même s’il n’est pas le mieux placé pour entamer des négociations de paix. Il serait temps de penser à avoir pour l’Ukraine un homme nouveau et une équipe nouvelle, avec une vision de leur avenir différente, tout en étant fermement déterminés à négocier pied à pied contre M. Poutine. Les préalables à l’entrée dans une négociation sont très souvent des blocages assurés, amenant à l’échec. C’est le cas. Autres responsabilités qui entrainent une prolongation de la guerre : Les manœuvres politiques très (trop) actives des Etats baltes et de la Pologne principalement - même si cette dernière revoit depuis peu sa positon – à destination des pays européens et de la Commission européenne sous les «ordres» d’une femme qui n’a pas la valeur attendue dans cette fonction, Mme Von Der Leyen. Le financement de l’Ukraine (dont une partie est peut-être détournée de la destination voulue) par les Etats-Unis et par l’Europe, et de plus en plus par cette dernière avec la désaffection des USA pour le règlement de ce conflit, alimente la poursuite de la guerre et la résistance des Ukrainiens, donc leurs exigences. M. Zelensky tire les chefs d’Etat et de gouvernements européens par la manche, avec parfois un ton comminatoire pour recueillir des prébendes de plus en plus coûteuses pour l’Europe, et la France. Ce qui n’est pas évoqué: Les politiques, en Europe comme ailleurs, n’apprécient pas vraiment de voir leurs faiblesses ou leurs abus de pouvoir et d’influence sur la conscience de leurs concitoyens, dénoncés. Dès Maïdan, il fallait être pour l’Ukraine, ces pauvres Ukrainiens qui souffraient sous le joug russe, surtout la jeunesse. Quel bon argument de vente que de dire que les jeunes sont opprimés par un pouvoir, comme si le fait d’être jeune donnait un label d’intelligence et de compréhension du monde. En France, nous pourrions rappeler le triste et désolant épisode de mai 1968, si lourd de conséquences, jusqu’à aujourd’hui: le début de la déliquescence de l’Etat, de l’autorité, surtout paternelle, de la famille ensuite ; bien sûr, de l’Ecole, au passage, et du travail. Malheureusement, les politiques occidentaux, surtout en Europe de l’Ouest, flattent les sentiments et le sentimentalisme. Tout ce qui arrive doit être interprété, vu et apprécié à travers le prisme des sentiments. En 2014, plus encore en 2022, et aujourd’hui plus que jamais il faut avoir comme mantra : «J’aime l’Ukraine ; j’aime les Ukrainiens. Les Russes sont des sauvages, des violeurs des tueurs ». Comme si toutes les guerres, toutes les armées n’avaient pas des traits semblables, à des degrés divers, naturellement. Les Français doivent aimer Zelensky? Ils l’aiment, parait-il. Les politiques, les stratèges de plateau de télévision, les médias «main stream» le disent et le répètent. Qu’a-t-il d’aimable M. Zelensky? Lui plus que Poutine ? Non, il ne faut aimer ni M. Poutine (bien sûr), ni les Russes (pourquoi sont-ils proscrits?). Ils sont tous corrompus. Faut-il rappeler qu’en 2014 l’Ukraine était considérée comme un des pays les plus corrompus au monde et que le mal est loin d’avoir été éradiqué. Alors, il faut aimer ceux à qui l’Occident permet de vivre mais qui détournent une partie des dons. D’autres ont émigré en Europe et attendent la fin des hostilités pour retourner en Ukraine, une fois la paix assurée ? L’Occident fait de la géopolitique avec des sentiments, du moins ceux de leur population. Mais ce n’est pas un mode de raisonnement, de réflexion et d’analyse pertinent. Ce n’est pas ainsi que les rapports entre les pays doivent être élaborés. Les pays n’ont pas d’amis, seulement des intérêts. C’est à l’aune de cela que nos gouvernants doivent décider de leur position et des rapports avec leurs homologues. L’Occident fait de la géopolitique avec des sentiments. Il est certain que Poutine n’en fait pas montre, ni Zelenski d’ailleurs. Celui-ci s’est souvent comporté avec autoritarisme et exigence vis-à-vis de l’Europe et des pays européens qui doivent satisfaire ses exigences. Prochain article L’impact d’une victoire de l’Ukraine ou de la Russie (4/5) A lire aussi sur le même thème Comment l’Occident a choisi l’Ukraine (1/5) Guerre en Ukraine: l’échec des premiers efforts de paix (2/5)

Le sommet de Washington: entre espoirs et illusions

La scène était impeccablement chorégraphiée dans le Bureau ovale ce mardi 21 juillet 2026. D’un côté, Donald Trump, promettant une aide militaire et offrant une fenêtre économique spectaculaire en levant un embargo aérien vieux de quarante ans. De l’autre, le président libanais Joseph Aoun, brandissant un document officiel présenté comme la feuille de route définitive pour désarmer le Hezbollah. Pour les observateurs occidentaux, le troc a une apparence parfaite: l’extension de la souveraineté de l’État libanais en échange d’un parrainage américain pour chasser définitivement l’influence iranienne du Levant. Pourtant, derrière les sourires de circonstance, les poignées de mains, les accolades et les traits d’esprit, ce sommet, bien que très prometteur, risque d’être une nouvelle illusion diplomatique. L’enthousiasme affiché à Washington omet volontairement trois angles morts structurels qui apportent un bémol à cet optimisme: les limites de la pression américaine sur Israël; l’absence de crédibilité de l’État libanais lorsqu’il s’agit de toucher aux armes de la milice pro-iranienne; et le facteur iranien lui-même. L’équation soumise par Joseph Aoun repose sur un principe de conditionnalité stricte, à savoir que le désarmement du Hezbollah est conditionné à un retrait total et définitif des forces israéliennes du Sud-Liban. C’est une posture classique, annoncée à plusieurs reprises déjà par Aoun, et cette annonce à la Maison Blanche calme la tempête politique à Beyrouth qui a précédé ce sommet, mais Washington dispose d’un levier limité quand il s’agit de la sécurité d’Israël vue sous l’angle de l’Etat hébreu. Donald Trump a affirmé qu'Israël est «en train de se retirer», démontrant une attitude flexible vis-à-vis de Tel Aviv et de Beyrouth, et aucun calendrier contraignant n’a été annoncé. L’armée israélienne n’obéit qu’à sa propre doctrine de sécurité nationale, qui exige un droit de regard et d’ingérence militaire immédiat en cas de menace pressentie. Cette exigence d'une souveraineté partagée ou violée est intrinsèquement incompatible avec le plan défendu par la présidence libanaise. Les coups de semonce tirés par les Israéliens contre notre armée à Zawtar al-Gharbiya, quelques heures à peine avant le sommet, sont venus rappeler que sur la Ligne bleue, c'est l’armée israélienne qui dicte le tempo, et non les communiqués du Département d'État. Donald Trump, dont le soutien à Israël reste le socle de sa politique moyen-orientale, ne risquera jamais une rupture frontale avec son allié. Sans une garantie absolue d'éradication des armes du Hezbollah, la pression américaine restera superficielle et le retrait israélien se figera. Sur ce même chapitre, le doute plane sur la crédibilité du pouvoir exécutif libanais. La communauté internationale accorde peu de crédit à un plan de désarmement, qui est une répétition du même plan élaboré en août 2025 lorsqu’Israël s’était retiré du territoire libanais, sauf de cinq points adjacents à la frontière. De plus, au vu des vingt dernières années, la mémoire politique universelle impose le scepticisme. Des promesses creuses du dialogue national de 2006 aux accords de Doha en 2008, jusqu'à la déclaration de Baabda en 2012, en passant par les retraits israéliens de 2006 et 2025, conformément à la résolution 1701, chaque texte censé placer les armes sous l'unique contrôle de l'État a fini dans les corbeilles de l'histoire. Le plan présenté par Aoun à Trump risque fort de ne pas échapper pas à la règle: il a été rédigé, semble-t-il, sans le consentement des partis armés chiites, Hezbollah et Amal, qui contrôlent une part non négligeable de la décision politique à Beyrouth. De surcroît, le président Aoun a laissé entendre à la Maison Blanche que Berri est favorable à l’arrêt de la guerre. Cela entretient l’ambiguïté diplomatique. Toujours est-il, que ce sommet était plus que nécessaire, d’autant qu’il maintient un processus en marche, le seul à assurer un minimum de calme au Sud. L’armée libanaise, que Washington perçoit comme une potentielle force de substitution, est une institution respectée, mais elle ne s’engagera pas dans un conflit frontal pour saisir les missiles du Hezbollah au nord du Litani. Cela est clairement la volonté du président Joseph Aoun, car selon les calculs de son équipe, une telle décision risque de dégénérer en une instabilité socio-politique, bien que les habitants du sud sont a priori enthousiastes de voir la troupe se déployer dans leurs villages, et bien que le Hezbollah montre des signes évidents d’affaiblissement. Dès lors, ce plan de désarmement du Hezbollah fuité à Washington, ressemble plus à une stratégie de communication qu’à un plan solide, ou à une stratégie qui contribue au maintien de la stabilité. Le Hezbollah, quant à lui, dispose d'un pouvoir de nuisance qu'il n'hésitera pas à utiliser malgré son affaiblissement. La milice pro-iranienne, avec son allié Nabih Berri, peut paralyser l'État de l'intérieur ou provoquer des incidents armés calculés dans les fameuses «zones pilotes» du Sud ou en dehors de ces zones, pour pousser Israël à la riposte, démontrant ainsi au monde l’impuissance de l’armée libanaise. A part l’optimisme engendré par ce sommet, portant sur l’appui de Washington à l’armée et les pressions visant à rétablir la stabilité, et malgré les obstacles de poids face au plan de Joseph Aoun, la véritable surprise réside dans la réouverture des lignes aériennes directes avec les États-Unis. Si la mesure apporte un baume économique et psychologique indéniable à la diaspora et au tourisme, elle doit être lue également comme une mesure politique signalant que l'aéroport de Beyrouth est désormais bien surveillé par l’armée libanaise, ce qui est extrêmement positif. Pour le reste, à moyen terme, l'horizon libanais jusqu’à fin 2026 est loin d'être celui d’une normalisation pacifique ou d’un désarmement ordonné, mais plutôt celui d'un statu quo armé, sous surveillance internationale, avec beaucoup d’espoir de réussite au niveau des zones-pilotes afin qu’elles soient un tremplin à des mesures plus larges. Le Liban va ainsi continuer à naviguer à vue, dans un environnement géopolitique en pleine mutation.

Sévère mise en garde de Trump contre l’Iran et les Houthis

L’escalade se poursuit et s’intensifie sur le front iranien, d’autant que l’armée américaine bombarde depuis douze jours, sans interruption, les positions et les infrastructures des Gardiens de la révolution dans plusieurs régions de l’Iran. L’entrée en scène des Houthis au Yémen se confirme également. Tôt jeudi, la milice pro-iranienne des Houthis a annoncé avoir atteint deux pétroliers saoudiens dans la mer Rouge, dans le cadre du blocus maritime qu’elle affirme imposer à l’Arabie saoudite. L’activation du front yéménite n’est pas restée sans réponse du côté américain. Le président Donald Trump a ainsi lancé une sévère mise en garde contre le régime iranien et les Houthis. Stigmatisant l’attaque contre les deux tankers saoudiens, le chef de la Maison Blanche a clairement indiqué que si une telle agression se réitère, il en fera assumer la responsabilité à la République islamique «puisque c’est elle qui manipule la milice des Houthis». Le président US a souligné que si une telle attaque se reproduit il infligera «une sévère punition à l’Iran, ainsi d’ailleurs qu’aux Houthis». De son côté, le secrétaire d’Etat Marco Rubio a déclaré jeudi que les Houthis ont fait le mauvais choix en se laissant entrainer dans la bataille en cours. Il a lancé ainsi, non sans ironie, qu’ils se sont «fait avoir» quand ils ont décidé d’entrer en guerre aux côtés de l’Iran. Et le chef de la diplomatie US d’ajouter que le régime iranien continuera à payer le prix fort, «qui sera chaque nuit plus élevé», jusqu’à ce qu’il «retrouve la raison». Il convient de noter dans ce contexte que le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, interrogé, dans le cadre d’une interview, sur le Guide suprême Mojtaba Khamenei, a affirmé ne pas l’avoir rencontré dernièrement, indiquant que très peu de personnes ont accès à lui. Autres signes inquiétants d’escalade : le Royaume-Uni et la France ont fermé leur ambassade à Téhéran. Les Iraniens reprochent aux Britanniques d’avoir permis aux bombardiers américains B-1 de décoller de leurs bases pour bombarder l’Iran. D’autre part, les députés américains ont approuvé, à une courte majorité, un plan de 95 milliards de dollars pour financer la guerre en Iran, mais le texte devrait encore être soumis au vote du Sénat. Ce vote intervient alors que le baril de pétrole vient de franchir à nouveau la barre des 100 dollars. Notons enfin la visite du Premier ministre irakien Ali el-Zaidi à Téhéran ce jeudi, où il a été reçu par le président iranien Massoud Pezechkian. Selon l’agence iranienne Irna, « plusieurs accords bilatéraux ont été signés ». Le jeune politicien irakien, qui venait d’être reçu en grande pompe il y a quelques jours à Washington par Donald Trump, et qui a signé plusieurs accords avec les Etats-Unis, chercherait ainsi à ménager son voisin, qui reste puissant, quoiqu’affaibli. Le deal nucléaire avec l’Arabie Le développement le plus marquant de ce jeudi aura été sans doute une annonce faite par le ministre américain de l’Energie Chris Wright, concernant un futur accord sur le développement du nucléaire civil en Arabie saoudite. Le ministre américain évoque, selon l’AFP, la possibilité d’exporter des technologies américaines et de créer des emplois en vue de la construction de centrales nucléaires pour remplacer les centrales au pétrole et au gaz. Il convient d’indiquer dans ce contexte que le président Trump a tenu à relever, jeudi, que l’accord sur le nucléaire en gestation avec l’Arabie saoudite «est lié à la reconnaissance d’Israël et à la ratification des accords d’Abraham» (que plusieurs Etats du Golfe, notamment les Emirats arabes unis, ont déjà signés avec Israël). Jusque-là, Riyad avait refusé d’envisager une reconnaissance de l’Etat hébreu sans création d’un Etat palestinien. Si la réaction saoudienne se fait attendre, celle du Premier ministre Benjamin Netanyahu n’a pas tardé, après l’annonce de Trump. Le bureau de M. Netanyahu a qualifié une éventuelle signature des accords d’Abraham par les Saoudiens « d’avancée historique ». Sur le terrain, la situation s’envenime entre Israéliens et Palestiniens. Le ministre d’extrême-droite Itamar Ben-Gvir a effectué une visite très controversée à l’esplanade des Mosquées, saluant les juifs qui y priaient. Une visite décriée, notamment par la Jordanie qui a le contrôle de ce site majeur de l’Islam, puisque selon l’arrangement en vigueur, les juifs ont le droit de visiter le lieu mais pas d’y prier. Pendant ce temps, les incidents entre colons et Palestiniens en Cisjordanie se poursuivent : jeudi, deux Palestiniens ont été tués à coups de couteau lors d’une altercation avec un colon, qui a été blessé. Au Liban, le Hezbollah fulmine Au Liban, les commentaires se multiplient au sujet du bilan de la visite du président Joseph Aoun à Washington et son entretien avec le président Trump mardi. Alors qu’une majeure partie de la classe politique a salué le succès de la visite à Washington, le Hezbollah a déployé une panoplie d’efforts pour décrédibiliser le président, mais aussi le Premier ministre Nawaf Salam. Dans un communiqué, le bloc du Hezbollah a affirmé que la visite présidentielle «n’a pas réussi à obtenir la réalisation de la moindre revendication nationale souverainiste, et n’a pas abouti à un engagement américain concernant un retrait israélien». Le texte de la formation pro-iranienne estime que les dirigeants libanais mènent le pays « vers une nouvelle tutelle étrangère ». Notons que le président du Parlement et chef d’Amal, Nabih Berry (principal allié du Hezbollah), a appelé le président à son retour à Baabda, alors que les relations entre les deux hommes étaient plutôt distantes ces dernières semaines.