Logo Levant Time

Articles

Image d'actualité
Photo AFP
Un Œil sur l'évènement
Portrait de l'auteur
Par Hisham Dibsi
Publié oct. 10, 2026 - 16:38
De «Tempête décisive» à «L’Aube du Yémen» La distance qui sépare «Tempête décisive» de «L’Aube du Yémen» ne se résume pas à onze années de guerre au Yémen. Elle représente un parcours politique et stratégique marqué par une accumulation d’échecs, des modifications des rapports de force et des transformations de la place du Yémen dans le conflit régional, jusqu’à cette situation où la sécurité de la mer Rouge et du détroit de Bab el-Mandeb est devenue partie intégrante des calculs de guerre et de ses possibles dénouements. Lorsque l’Arabie saoudite a lancé l’opération «Tempête décisive», en mars 2015, l’objectif affiché était de rétablir l’autorité reconnue par la communauté internationale et d’enrayer l’expansion des Houthis après leur prise de Sanaa et leur progression vers Aden. L’intervention apparaissait comme une tentative d’empêcher l’effondrement d’une configuration politique et sécuritaire dont Riyad jugeait le maintien indispensable pour protéger ses frontières méridionales et empêcher que le Yémen ne devienne une base d’influence hostile sur le flanc sud du royaume. Mais les années suivantes ont montré que la supériorité aérienne ne suffisait pas, à elle seule, à faire émerger un pouvoir politique stable, que la reconquête de positions ne signifiait pas nécessairement le rétablissement de l’État et que l’affaiblissement militaire d’un adversaire n’entraînait pas automatiquement la disparition de sa capacité à conduire le conflit. Les Houthis ont conservé le contrôle de Sanaa et de vastes régions du nord du Yémen, tandis que les forces qui leur étaient opposées souffraient de leurs divisions et de la multiplicité de leurs centres de décision. Parallèlement, la crise humanitaire et économique continuait d’épuiser la société yéménite. Le problème ne résidait pas seulement dans la dimension militaire, mais dans le fossé entre les objectifs déclarés de la guerre et la capacité à traduire les résultats obtenus sur le terrain en un règlement politique viable. C’est là que réside l’un des principaux enseignements de cette première expérience: on ne peut reconstruire un État par la seule reconquête du territoire lorsque le pouvoir demeure partagé entre des forces rivales et que les institutions restent tributaires des allégeances militaires et des calculs régionaux. C’est dans cette perspective qu’il convient d’examiner l’opération «L’Aube du Yémen», lancée par les forces gouvernementales yéménites en octobre 2026, avec le soutien de l’Arabie saoudite, dans un contexte d’intensification des affrontements sur la côte occidentale et dans des zones présentant une importance stratégique pour la navigation en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb. De la gestion de la guerre à la modification de ses paramètres Ce qui distingue la situation actuelle, c’est que la bataille ne se limite plus aux lignes de front à l’intérieur du Yémen. Le front yéménite est désormais étroitement lié à la sécurité de l’Arabie saoudite, aux intérêts du commerce international et aux rivalités régionales pour le contrôle des voies maritimes. Bab el-Mandeb n’est donc plus simplement un détroit bordé par les côtes yéménites. Il est devenu un point névralgique d’une équation sécuritaire et économique qui dépasse le Yémen lui-même. C’est ainsi que l’on peut comprendre le déplacement du centre de gravité vers la côte occidentale et les régions environnant le détroit. La reconquête de ces positions ne vise pas seulement à réduire l’étendue des territoires contrôlés par les Houthis, mais aussi à limiter leur capacité à utiliser la géographie yéménite comme moyen de pression sur l’Arabie saoudite et la navigation internationale. Cette évolution soulève toutefois une question fondamentale: Riyad cherche-t-elle à reprendre le contrôle des positions stratégiques et à sécuriser ses frontières et ses voies maritimes, ou entend-elle remodeler les rapports de force au Yémen afin d’imposer un règlement politique à des conditions différentes? Ces trois objectifs peuvent s’inscrire dans une même stratégie, mais chacun répond à des exigences distinctes. La sécurisation d’un détroit maritime peut être obtenue au moyen d’une opération militaire relativement limitée. Mettre fin au contrôle des Houthis sur Sanaa nécessite, en revanche, une campagne plus vaste et plus complexe, tandis que la construction d’un règlement durable exige de surmonter les divisions yéménites, et non de se contenter de modifier les lignes de contrôle. Tel est le véritable défi de «L’Aube du Yémen»: l’opération parviendra-t-elle à établir un lien entre la force militaire, la légitimité politique et la reconstruction des institutions de l’État, ou verra-t-on se reproduire le fossé qui a marqué les années de guerre précédentes? Bab el-Mandeb: une géographie qui a bouleversé les calculs de guerre L’évolution des affrontements montre que le contrôle de la côte occidentale est devenu l’un des principaux enjeux de la bataille. Mais l’annonce de la reconquête de positions stratégiques ne suffit pas, à elle seule, à établir la réalité du contrôle sur le terrain, pas plus qu’elle ne garantit la capacité à conserver ces positions. Les sites côtiers nécessitent des forces capables de protéger les lignes d’approvisionnement et d’empêcher l’adversaire de les reprendre ou de les menacer depuis d’autres fronts. Les échanges d’attaques visant des installations saoudiennes ont également montré que les affrontements ne se déroulent pas à sens unique. Plus les objectifs militaires et économiques prennent de l’importance, plus la probabilité de représailles sur un espace géographique élargi augmente. La bataille pourrait ainsi passer d’une tentative de sécurisation de la navigation à une guerre d’usure réciproque, où les considérations militaires se mêleraient aux enjeux économiques, aériens et énergétiques. La question ne consiste donc pas seulement à savoir qui contrôle Bab el-Mandeb à un moment donné, mais qui dispose des moyens de garantir durablement sa sécurité et d’empêcher qu’il ne soit utilisé comme instrument de pression politique et militaire. Les Houthis et le dilemme des forces adverses On ne peut considérer les Houthis comme une force qui disparaîtrait à la seule perte de quelques positions. Au fil des années de guerre, ils ont accumulé une expérience militaire et organisationnelle, tiré parti de leur contrôle sur les institutions et de vastes territoires et développé des moyens de pression qui dépassent les fronts terrestres. Leurs liens avec l’Iran confèrent également une dimension régionale aux affrontements, même s’il serait erroné de réduire l’ensemble du mouvement yéménite à cette relation en négligeant ses racines locales. Le défi auquel sont confrontées les forces gouvernementales ne consiste pas uniquement à progresser vers des positions déterminées, mais à transformer ces avancées en une modification durable des rapports de force. Cela exige une coordination entre les différentes formations militaires, une unité de décision, une gestion politique des territoires reconquis et la prise en compte des intérêts locaux qui influent sur la poursuite ou l’arrêt des combats. C’est ici qu’apparaît le dilemme des forces opposées aux Houthis. Le gouvernement et le Conseil de direction présidentiel ne sont pas les seuls acteurs en présence. Il existe également des forces sudistes porteuses de leur propre projet politique, des formations militaires disposant d’assises et d’intérêts distincts, ainsi que des forces locales sur la côte occidentale, à Marib et à Taëz. Ces différents acteurs peuvent s’entendre sur la nécessité de combattre les Houthis, sans pour autant partager la même conception de l’État à venir ou de la répartition du pouvoir et des richesses. L’unification de ces forces n’est pas une simple question d’organisation secondaire, mais une condition politique et militaire de toute transformation durable. Une avancée sur le terrain qui ne reposerait pas sur un consensus concernant l’administration des territoires reconquis pourrait ouvrir la voie à de nouveaux conflits et reproduire les divisions sous d’autres formes. La leçon restée en suspens après «Tempête décisive» L’expérience a démontré que la guerre au Yémen ne se réduit ni à un affrontement entre l’Arabie saoudite et les Houthis, ni à une lutte entre influences arabe et iranienne. Elle est aussi une crise de l’État, l’effondrement d’une transition politique, une compétition pour le pouvoir et les ressources, ainsi qu’un conflit entre différentes conceptions de l’avenir du Yémen. C’est pourquoi la comparaison entre «Tempête décisive» et «L’Aube du Yémen» ne devrait pas porter sur l’ampleur des frappes aériennes ou le nombre de positions reconquises, mais sur les différences entre les objectifs, les circonstances et la capacité à transformer la puissance militaire en résultats politiques. La première expérience n’a pas réussi à mettre fin à la guerre ni à reconstruire un pouvoir central stable. Quant à la nouvelle opération, elle fait face à une épreuve encore plus complexe: reprendre l’initiative dans un contexte de divisions yéménites accumulées, de menaces transfrontalières et de voies maritimes devenues partie intégrante des calculs du conflit régional. Si «L’Aube du Yémen» constitue un véritable tournant, ce ne sera pas simplement parce qu’une opération militaire aura été lancée ou qu’un front aura progressé, mais parce que les rapports de force pourraient évoluer de manière à ouvrir une possibilité politique jusque-là inaccessible. En revanche, si les objectifs militaires demeurent dissociés d’un projet d’État, cette nouvelle phase pourrait se solder par une modification des lignes de front sans changement de la nature même de la crise. C’est ici que commencent les questions les plus difficiles, auxquelles sera consacrée la deuxième partie: que cherche réellement l’Arabie saoudite dans cette nouvelle guerre? Quelles sont les limites du rôle iranien? Les forces yéménites peuvent-elles construire un partenariat politique qui dépasse leurs divergences? Et quelle voie pourrait conduire à mettre fin à la guerre, plutôt qu’à la reconduire dans un nouveau cycle?
Strategia
Portrait de l'auteur
Par Khalil Helou - Publié oct. 10, 2026 - 10:23
Image d'actualité
Cette capture d’écran, tirée d’une vidéo diffusée par le Centre des médias d’Ansarullah le 7 octobre 2026, montre un combattant affilié aux autorités houthies tirant à la mitrailleuse lors d’une avancée contre les troupes gouvernementales yéménites soutenues par l’Arabie saoudite, dans le gouvernorat de Taëz, selon les médias houthis. (via AFP)
I. Résumé exécutif L'effondrement de la trêve de 2022 a entraîné une mutation du conflit yéménite en une guerre conventionnelle de haute intensité. Le lancement de l’«Opération Aube du Yémen» par le gouvernement yéménite internationalement reconnu et les forces qui lui sont alliées, soutenues par Ryad, vise à briser la double menace houthie, milice soutenue par l’Iran, sur le couloir maritime Bab el-Mandeb – mer Rouge, et sur les infrastructures pétrolières au Yémen même (Ma’rib) et en Arabie Saoudite. Ce conflit s'articule désormais autour de trois dynamiques majeures: la sanctuarisation du flanc ouest (côte Ouest du Yémen sur la mer Rouge), l'asphyxie des centres urbains (Taëz) et l'internationalisation directe du conflit par l'activation d'alliances militaires de tiers (Turquie, Pakistan). II. Analyse du théâtre militaire côtier et paysage topographique La stratégie de la coalition repose sur une approche méthodique de reconquête et de verrouillage des voies navigables internationales. Elle consiste à sanctuariser le détroit de Bab al-Mandeb et la ville portuaire de Mokha. Les forces interarmées progouvernementales (Brigades des Géants, Bouclier de la Nation, Résistance de la Tihama) ont déjà sécurisé l'aérodrome militaire de Dhubab au sud de Mokha, ce qui implique une ouverture d’une ligne logistique aérienne possible, et la ville de Mokha elle-même. L'objectif immédiat est de priver les Houthis de bases de projection de drones maritimes de surface, en termes militaires Improvised Maritime Explosive Devices (IMED), et de mines marines. Les IMED ont eu déjà des usages dévastateurs en Ukraine et avaient fait couler des bâtiments prestigieux de la marine russe, et en Iran par les Américains contre les ports iraniens abritant les vedettes rapides de la République islamique. Le paysage topographique se présente comme suit: le département (mohafazat) de Taëz est maritime et montagneux. Localisé au sud-ouest du Yémen, il englobe les villes de Dhubab (dont le nom fait référence à Bab El-Mandeb) et de Mokha. Dans ce département se situent de multiples sommets, dont certains dominent la plaine côtière partant de Bab El-Mandeb à Hodeidah (port maritime important toujours aux mains des Houthis) en passant par Dhubab et Mokha. Les hauteurs dominantes dans ce département, notamment les hauteurs de Hayfan et Kahbub, prennent leur importance aujourd’hui car elles dominent non seulement la plaine côtière ouest du Yémen mais aussi les lignes logistiques des forces gouvernementales qui partent d’Aden vers Bab El-Mandeb. Les forces gouvernementales ont consolidé leurs positions sur les monts al-Manzara, al-Ashari et Dhiban dans le secteur de Hayfan, sur une altitude de 1000 à 1500 mètres et à 50-60 km de la côte, et ont surtout occupé la chaîne stratégique du mont Kahbub, à 40 km de la côte, ce qui veut dire qu’avec une artillerie de longue portée placées sur cette colline, ou des missiles classiques, la côte Est à portée de tir, ce qui rend difficile aux Houthis de mener des contre-offensives. De plus, le contrôle de ces sommets ainsi que du Jabal Zalat (depuis le 22 septembre) ôte aux Houthis le contrôle de tir visuel sur la route côtière. Il sanctuarise le flanc oriental de l'axe logistique de la coalition, condition sine qua non pour la suite des opérations sur l’axe côtier sud-nord vers Hodeidah. Un miliciens houthi sur les hauteurs de Taez. Tout ce qui est décrit ci-dessus pourrait être placé dans le cadre de la préparation du dispositif de combat (offensif) sur Hodeidah. Cela est une exigence géopolitique sur laquelle convergent de multiples intérêts, notamment américains, européens, arabes, asiatiques et africains. Une rive Est de la mer Rouge ayant un port contrôlé par les Houthis est une carte aux mains de Téhéran, qu’il faut ôter. L’opération sur Hodeidah serait coûteuse, car les Houthis y renforcent leurs défenses au sud de la ville et dans la plaine environnante de Tihama, provoquant une alerte d'évacuation civile émise par le chef du Conseil de direction présidentiel, Rashad al-Alimi. Les forces loyalistes mettent en œuvre une manœuvre en « pincer » depuis des nœuds routiers, notamment ceux de Hays et Al-Khawkha. Déjà la marine saoudienne a bombardé le port de la ville pour détruire les stocks de mines et de drones navals. Les forces loyalistes seront certainement appuyées par l’aviation saoudienne, la plus puissante de la région, et surtout par le soutien en Renseignement du CENTCOM américain, qui fournit du renseignement tactique en temps réel. L'assaut du port d'Hodeïdah est donc en cours de préparation. Tout retard de l’opération sur Hodeïdah, ou son annulation, donnera aux Houthis le temps d’établir un dispositif de combat défensif solide et leur donne l’opportunité de frapper des cibles «molles» à Aden et en Arabie saoudite, notamment les aéroports, les installations pétrolières et les stations de désalinisation de l’eau de mer. III. Sécurisation intérieure et impasse stratégique : Taëz et Ma’rib Si la coalition progresse sur le littoral, les lignes intérieures subiront certainement une pression très grande. La ville de Taëz est défendue par 15000 à 20000 soldats de l’armée régulière yéménite (22e, 17e et 35e brigades), appuyés par des résistants locaux et des renforts extérieurs (Bouclier de la nation, Géants). Fortement implantés sur des hauteurs urbaines autour de la ville, ils opposent une résistance acharnée aux Houthis. Ces forces disposent d'artillerie légère et de systèmes anti-drones récents. Leur potentiel défensif en combat urbain est excellent. La ville subit depuis quelques jours un encerclement opérationnel complet. Les forces houthies ont coupé la route de Heyjat al-Abd, un col montagneux assurant la liaison avec Aden, coupant complètement l’artère d’approvisionnement. Les rebelles houthis qui assiègent la ville sont alimentés en flux continu depuis le nord par l'axe autoroutier Sanaa–Dhamar–Ibb soumis en continu aux frappes aériennes saoudiennes et yéménites. Face à cette situation les Houthis utilisent des réseaux secondaires de vallées permettant de contourner l'interdiction aérienne de la coalition. Le gouvernement tente de desserrer l'étau via de violents combats sur les verrous montagneux que les rebelles tiennent toujours. Ma’rib, tenue par les forces loyalistes, au nord-est du Yémen, revêt une importance stratégique majeure, car la région abrite des infrastructures pétrolières et gazières, constituant les principales ressources du gouvernement yéménite. Une double offensive gouvernementale dans ce secteur cible les fronts de Raghwan (nord du front de Ma’rib) et les zones sud pour protéger ces installations, qui sont des cibles « molles » prioritaires des contre-attaques houthies. Les pertes sont lourdes des deux côtés (dont un général loyaliste). Par ailleurs, le gouvernement a ouvert un axe offensif direct vers la capitale Sanaa et progresse au nord (Hajjah/Saada) à Haradh, en direction du bastion houthi de Haydan. Toutefois, il faudrait s’attendre à un enlisement et une guerre d’usure, car l’équilibre des forces terrestres reste en faveur des Houthis. Le point fort des forces gouvernementales est la supériorité aérienne et technologique grâce aux Saoudiens et aux Américains, alors que les Houthis, qui ont l’avantage du nombre, jouissent de moyens asymétriques importants, notamment les drones, en plus des missiles balistiques qu’ils n’hésitent pas à utiliser sur des cibles civiles. IV. Reconfiguration des alliances et projection régionale L'internationalisation du conflit marque un tournant géopolitique majeur. En effet, dans le cadre du Pacte de la Mecque, Islamabad a déjà déployé des capacités militaires de soutien sur le sol saoudien. Ce déploiement assure la défense de l'espace aérien, la reconnaissance et la coordination technologique, déchargeant les forces saoudiennes pour les opérations offensives au Yémen. Ankara attend, pour le faire, le feu vert de son Parlement, et on ne sait pas encore quelle sera la nature des troupes déployées, mais certainement qu’elles incluront des technologies de pointe. Les Emirats Arabes Unis ont retiré leurs parrainages directs au Yémen. Abou Dhabi réoriente sa stratégie vers le contrôle des infrastructures portuaires de la Corne de l'Afrique, notamment le Somaliland, l’Ethiopie et les Forces de Soutien Rapide (RSF) au Soudan … Toutefois, la marine émiratie tient à garder ouvert le passage de la mer Rouge malgré ses contradictions avec l’Arabie saoudite dans la Corne de l’Afrique. Le conflit yéménite pourrait donc déborder sur la rive africaine. L'Érythrée et l'Arabie Saoudite maintiennent leur soutien à l’armée soudanaise d’Abdel Fatah Al-Bourhane face aux RSF. Parallèlement, Ryad surveille de près les velléités d'accès à la mer Rouge de l'Éthiopie (soutenue par les EAU), susceptibles de déstabiliser son allié érythréen. V. Perspectives et évaluation des risques Le conflit yéménite risque de devenir l'épicentre d'une confrontation multi-acteurs pour le contrôle de la sécurité maritime et des flux énergétiques mondiaux. Une victoire rapide d'un camp étant exclue, le scénario le plus probable est une guerre d'usure violente et destructrice au cours des prochains mois.
L'Essentiel du jour

Un Nobel de la paix pour sauver un droit international en péril

Le prestigieux prix accordé à la Sud-Africaine Navi Pillay, une infatigable défenseure des opprimés
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié oct. 9, 2026 - 20:37
Image d'actualité
Navi Pillay a reçu le prix Nobel de la paix 2026 dans la salle d’audience historique n° 600 du palais de justice de Nuremberg, dans le sud de l’Allemagne, la même où s’étaient tenus, en 1945-1946, les procès de Nuremberg contre les dirigeants de l’Allemagne nazie…
Le prix Nobel de la paix décerné à la juriste sud-africaine Navi Pillay intervient dans un contexte de remise en cause croissante du droit international, fragilisé par la multiplication des conflits et les attaques contre les institutions chargées de le faire respecter. Depuis plusieurs mois, rapports et déclarations d’organisations internationales se succèdent pour alerter sur les dangers qui menacent les droits humains et les fondements de l’ordre juridique mondial. Une situation qu’illustre la vive réaction d’Israël à cette distinction, ainsi que la nouvelle offensive américaine contre la Cour pénale internationale. Le prix Nobel de la paix a récompensé vendredi la juriste Navi Pillay, une Sud-Africaine de 85 ans qui a consacré une grande partie de sa vie à la défense du droit international. Mme Pillay a notamment présidé la commission d’enquête indépendante de l’ONU qui, l’an dernier, a accusé Israël de commettre un génocide dans la bande de Gaza. Tout au long de sa carrière, la Sud-Africaine, qui a grandi sous l’apartheid, a combattu les pires atrocités, du Rwanda au Proche-Orient. «Nous traversons une époque où le droit international et les droits humains font l’objet d’attaques politiques importantes», a-t-elle alerté vendredi, en dédiant son Nobel «à tous les survivants de crimes internationaux», lors d’une conférence de presse organisée à Nuremberg, dans une salle où avaient été jugés les principaux responsables nazis… Une infatigable défenseure des droits humains Avocate d’origine indienne, devenue juge puis Haute-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme (2008-2014), Mme Pillay est réputée pour son aptitude à traiter les dossiers les plus difficiles. Sa carrière l’a menée des tribunaux sud-africains, où elle a défendu les militants anti-apartheid, au Tribunal pénal international pour le Rwanda, en passant par la Cour pénale internationale (CPI). Le siège du CPI à La Haye, aux Pays Bas. Elle a acquis une renommée mondiale pour ses vives critiques de la répression exercée par plusieurs gouvernements contre les manifestations populaires dans le monde arabe, notamment en Libye et en Syrie. Née en 1941 dans la ville côtière de Durban, fille d’un chauffeur de bus et issue d’une famille d’origine tamoule, Navi Pillay a connu un parcours hors norme. Elle grandit dans un quartier pauvre de cette ville portuaire, étudie le droit, puis décroche un doctorat à la prestigieuse université américaine Harvard. Elle devient la première femme de couleur à ouvrir un cabinet d’avocats dans sa province du KwaZulu-Natal et défend avec acharnement les opposants à l’apartheid. «Pleurer ou se battre» Un an après l’élection de Nelson Mandela en 1994, elle devient la première femme de couleur nommée à la Haute Cour d’Afrique du Sud. La même année, avec l’appui de Mandela, elle rejoint le Tribunal pénal international pour le Rwanda. Elle fait partie des juges ayant rendu une décision historique conduisant à la reconnaissance du viol en tant qu’arme de génocide. «Nous avons subi les pires insultes et discriminations raciales, avons été maltraités et traités comme des moins que rien», racontait Mme Pillay à l’AFP lors d’un entretien en 2023. Sous l’apartheid, la communauté indienne était classée comme un groupe racial distinct et soumise à de nombreuses discriminations. Le choix était alors simple: être «faible et pleurer» ou «se battre à chaque match», soulignait-elle. «J’ai toujours su qui j’étais et comment combattre toute forme de discrimination. En osant prendre la parole et en la condamnant. C’est ce que j’ai fait à l’ONU», ajoutait-elle. Israël évoque… Goebbels En septembre 2025, la commission d’enquête placée sous sa présidence – qui ne s’exprime pas au nom de l’ONU – avait conclu qu’Israël commettait un génocide à Gaza depuis le début de la guerre déclenchée par l’attaque sans précédent du Hamas, le 7 octobre 2023. Israël avait catégoriquement rejeté ce rapport, le qualifiant de «biaisé et mensonger» et accusant ses auteurs de parti pris antisémite. Des affiches à Paris. Le Nobel décerné à Mme Pillay légitime «la haine anti-Israël», a réagi vendredi le ministère israélien des Affaires étrangères sur X, estimant que le chef de la propagande nazie, Joseph Goebbels, devait «applaudir depuis l’enfer». En 2024, la Cour pénale internationale avait également émis des mandats d’arrêt, toujours inexécutés, contre Benjamin Netanyahu et son ancien ministre de la Défense, Yoav Gallant, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité dans la bande de Gaza. En réponse, Donald Trump avait déjà sanctionné plusieurs juges, procureurs et membres du personnel de la CPI. Le mois dernier, il était allé plus loin en appelant les États membres à quitter cette institution, qu’il avait qualifiée de «malfaisante». «Tribunal voyou» Vendredi, quelques heures après l’annonce du prix Nobel, le gouvernement américain a rempilé en annonçant de nouvelles sanctions contre la Cour, justifiant ces mesures par sa volonté de «défendre la souveraineté américaine». «Ils veulent plus de pouvoir et le veulent à nos dépens», a insisté le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, qualifiant au passage la CPI de «tribunal voyou». «Nous espérons voir nos alliés calmer les ardeurs de la Cour. Dans le cas contraire, les États-Unis continueront de démanteler la CPI, brique par brique, jusqu’à ce que les Américains ne puissent plus être menacés», a-t-il ajouté. Benjamin Netanyahu a salué les sanctions américaines, qualifiant le CPI de «péril mortel pour les démocraties respectueuses du droit». «La CPI n’est pas un tribunal. C’est une entité politique», a dénoncé M. Netanyahu. Sur X, le Premier ministre israélien a également qualifié Mme Pillay de personne «sectaire» qui «diabolise les Juifs».
Plus d'articles
Trier par: RécentsAnciens
Le Levant dans la tourmente : l’Iran pris dans la tornade (3/3)

Les deux années qui ont suivi l’attaque du 7 octobre 2023 du Hamas contre Israël ont constitué un véritable point d’inflexion, non seulement pour la zone du Levant, mais également pour l’ensemble du Moyen-Orient. Dans cette tourmente régionale, qui ne s’est pas encore résorbée, l’Iran n’a pas été épargné et a même été frappé durement. Dans un contexte géopolitique en pleine ébullition, la République islamique iranienne est aujourd’hui confrontée à un double défi : redorer son blason au niveau international et se restructurer sur le plan interne, pour être en mesure de faire face aux différents scénarios qui pourraient rapidement poindre à l’horizon. Les rodomontades à l’extérieur ne sont plus de mise. Le double soutien aux Houthis et au Hezbollah, notamment, doit être mesuré à l’aune des risques encourus, émanant, au premier chef, de celui (le président Donald Trump) qui, pour un temps encore, reste le leader le plus puissant de la scène internationale. Que la Chine, son compétiteur principal, lui impose de ne se consacrer qu’à une lutte entre eux, qui serait féroce, on verrait alors le président Trump régler à sa façon tout différend qui nuirait à sa notoriété et à sa quasi-invulnérabilité. La Chine n’a nulle envie de s’ingérer dans une poudrière moyen-orientale. Elle attend de pouvoir tirer les marrons du feu à son profit lorsqu’elle le jugera possible et opportun. Quant au plan interne, l’Iran doit prendre les mesures préventives nécessaires pour affronter tous les scénarios qui pourraient se présenter en cas de décès du guide suprême, Ali Khamenei. Trois scénarios peuvent se produire. Premier cas de figure – Le pouvoir religieux trouve rapidement un successeur au guide suprême, et l’Iran reste ce qu’il est depuis 1979. Mais les Pasdaran n’ont-ils pas d’autre ambition que d’être aux ordres – apparemment – des guides suprêmes ? Certains n’auraient-ils pas l’ambition, après avoir joué le rôle d’un État dans l’État, de devenir les véritables dirigeants de l’État iranien ? Que feraient-ils si, profitant d’une vacance (même transitoire) au niveau du pouvoir religieux, la population (les jeunes et les femmes en particulier) prenait l’initiative de lancer une fronde, voire un soulèvement populaire, ou tout au moins les prémices d’une telle action, afin de faire valoir les aspirations des Iraniens à la liberté ? Deuxième cas de figure – Le pouvoir civil prend les rênes du pouvoir. Les choix et l’attitude du président de la République islamiste, depuis son accession à cette fonction, montrent sans doute qu’il attend son heure. En témoignent la création récente d’un Conseil de défense nationale (CDN) puis la nomination, approuvée en plus haut lieu, au Conseil suprême de sécurité nationale (CSSN) de Ali Larijani, un modéré. Cela serait-il une position transitoire, en vue d’une intervention rapide pour prendre le pouvoir ? Sans doute, le président Massoud Pezeshkian présume que la population, notamment la jeunesse et les forces vives du pays, appuierait son intervention. Les circonstances dans lesquelles son prédécesseur est mort accidentellement, lui permettant d’accéder à la présidence, suscitent le trouble. Elles incitent à se poser la question de savoir s’il n’y avait pas une réelle volonté de désigner l’actuel président pour ouvrir la voie à davantage de modération. Troisième cas de figure – La population manifesterait d’emblée, fermement, si ce n’est violemment, son désir d’évolution dans la gouvernance du pays, qui n’en peut plus sous l’effet des sanctions de plus en plus insoutenables infligées à l’Iran. Le ras-le-bol de la population est accentué, notamment, par les erreurs commises par le régime vis-à-vis des femmes et des jeunes. Il s’exprime, entre autres, par une action clandestine, bien réelle, menée par des Iraniens expatriés ou réfugiés politiques par le biais des réseaux sociaux. Cette situation risque d’aboutir à une guerre civile, dont l’issue ne peut être qu’incertaine et inquiétante. Le deuxième cas de figure serait, à n’en point douter, le plus souhaitable, mais il présente le risque de déboucher sur des affrontements entre le pouvoir et les chefs des Pasdaran. L’attitude de l’armée régulière, qui n’est pas la plus forte face aux Pasdaran, et des troupes formant la base des Gardiens de la révolution, sera certes déterminante, à l’instar de l’éventuelle sagesse et de la possible vision d’avenir que pourraient avoir les chefs des Pasdaran. Quant au troisième cas de figure, personne ne le souhaite, ni dans la région, ni en Occident ; pas même la Chine. Néanmoins, un mouvement populaire de grande ampleur pourrait être récupéré par le président de la République, ce qui nous ramènerait au deuxième cas. Le pire n’est pas nécessairement inévitable. Pour l’heure, le Guide suprême demeure aux commandes. Il essaie de renforcer et de consolider le sentiment national, sans lâcher prise, mais en agissant de façon rationnelle. La politique de la main de fer dans un gant de velours pourrait-elle être maintenue, tout en réalisant l’objectif de la sauvegarde d’une nation forte et unie ? À l’ombre d’une telle conjoncture, sur le double plan iranien et régional, les sujets de préoccupation des ténors du régime sont-ils aujourd’hui, en priorité, les Houthis et le Hezbollah, alors que Ali Khamenei est affaibli aux niveaux politique et personnel, et fait l’objet de menaces israéliennes ? Probablement pas. Dans cette hypothèse, l’heure du Hamas et du Hezbollah aura sonné.

Lettre ouverte à Léon XIV : reprendre le flambeau de François

Très Saint Père, au moment où vous vous apprêtez à fouler la terre du Liban et de la Turquie, au seuil de ce Levant meurtri qui fut pourtant l’un des berceaux de l’humanité croyante, nous osons vous écrire. L’objectif n’est pas d’ajouter une voix de plus au concert des discours protocolaires. Cela n’a absolument aucun intérêt. Des formules creuses, rutilantes, mais sans âme, vous en entendrez plein durant votre déplacement. Cette lettre vise à vous demander une chose à la fois simple et vertigineuse : reprendre le flambeau. Le flambeau de François. Celui d’un humanisme intégral qui a tenté, envers et contre tout, de ressaisir l’Évangile dans ce qu’il a de plus nu : la dignité de tout être humain, la fraternité comme unique horizon possible de la politique, la religion délivrée des idoles identitaires. Au-delà des mots, votre prédécesseur a posé des actes qui, vus d’ici, ont la densité des tournants historiques : – le congrès d’al-Azhar sur la citoyenneté et le vivre-ensemble ; – la Déclaration d’Abou Dhabi, véritable « préambule au préambule » des droits de l’homme, où Dieu et la dignité humaine cessent d’être mis en concurrence ; – la visite à Najaf, chez l’ayatollah Sistani, geste d’une portée immense dans un chiisme que l’Iran avait tenté de confisquer au service d’un projet impérial ; – l’encyclique Fratelli Tutti , qui oppose à la mondialisation de la haine une civilisation de la fraternité. Tout cela, Très Saint Père, compose déjà une « Sainte Alliance » nouvelle, comme le soulignait l’immense professeur Antoine Courban. Pas celle des trônes et des canons, certes, mais celle des consciences qui refusent les guerres saintes, qu’elles soient menées au nom de Dieu ou de ces « religions politiques » qui déifient la nation, la race, la tribu, le parti. Votre voyage au Liban et en Turquie s’inscrit dans cet héritage. Mais il survient à un moment où le monde, et singulièrement notre région, semble basculer dans l’exact contraire : le temps des murs, des frontières et des fractures identitaires, des populismes qui se nourrissent de la peur de l’autre. Des Poutine, des Orbán, Le Pen, J.D. Vance et de leurs imitateurs plus ou moins avoués, qui manipulent la croix comme un étendard de séparation, qui se moquent de la culture de la médiation et des ponts construits pour aller vers l’autre. Et, malheureusement, ils font actuellement recette. ` La haine a toujours été un moteur puissant de l’Histoire. C’est ici que le Liban entre en scène. Jean-Paul II l’avait dit d’une formule devenue presque cliché, donc presque inaudible : « Le Liban n’est pas seulement un pays, c’est un message. » Or ce message n’est pas mystique ; il est politique au sens le plus noble. Il dit qu’il est possible d’organiser une cité où l’on ne demande pas d’abord à l’autre qui il est, de quel rite, de quelle confession, de quelle tribu, mais comment il peut participer, avec tous les autres, à un même espace public. Comme l’esprit de convivance de l’Andalousie de naguère. Au siècle dernier, ce pari a pris chair dans ce qu’on a appelé le « Grand Liban ». Ce fut une audace. Certainement pas une « erreur historique », comme le prétendent aujourd’hui les chantres opportunistes de la partition. Une promesse fragile, et certainement pas une anomalie à corriger. Loin d’être la cause de nos drames, le pluralisme libanais en a été la victime, lorsque la culture du lien a été remplacée par la culture de l’exclusion, lorsque la citoyenneté a été trahie par les seigneurs de la guerre, leurs milices, leurs parrains étrangers. Il faut relire, plus que jamais, Samir Frangié, le seul véritable visionnaire des deux décennies écoulées, et qui aima le Liban en pleine connaissance de ce qui le rendait unique dans ce monde : son vivre-ensemble, et son désir profond de rayonnement et de paix. Ce n’était pas un choix politique. Samir voyait dans le Liban un modèle humain de civilisation contre la barbarie. Aujourd’hui, certains, au sein même de la communauté chrétienne, voudraient solder ce pari. Fatigués, blessés, terrorisés par les guerres, les occupations, la crise économique, ils ne voient plus, dans le Liban, qu’une « erreur historique », et dans le christianisme, qu’une identité à bunkeriser. Ils rêvent de fédéralismes sectaires, de cantons homogènes, d’alliances de minorités sous la protection de nouveaux tsars « défenseurs des valeurs chrétiennes ». À l’heure où l’alliance des minorités est elle-même en pleine agonie, désubstantialisée, réduite à ce qu’elle a toujours été : les ruines d’un projet hégémonique et d’un asservissement collectif à la tyrannie au nom d’une protection illusoire et fallacieuse. Ils ont oublié que chaque fois que les chrétiens du Liban se sont enfermés derrière des murs, ils ont perdu ; et que chaque fois qu’ils se sont engagés dans un projet plus vaste qu’eux, ils ont pesé bien au-delà de leur nombre. Youakim Moubarak, Nasrallah Sfeir, Youssef Béchara, Michel Hayek, Samir Frangié, et tant d’autres encore, ont porté une autre vision : celle d’une « Église des Arabes » dialoguant avec l’islam pour rénover ensemble l’Orient, celle d’un Liban-message où le rôle des chrétiens n’est pas de se faire protéger comme minorité apeurée, mais de garantir l’espace commun, de « tisser et retisser les liens » entre les composantes du pays et de la région. Très Saint Père, si nous vous écrivons, ce n’est pas pour que vous veniez flatter nos nostalgies ou bénir nos peurs. C’est pour que vous nous aidiez, par votre parole, à les désarmer. Nous avons besoin que, depuis Beyrouth comme depuis Istanbul, vous redisiez clairement que l’avenir des chrétiens d’Orient ne se trouve ni dans les bras de nouveaux César, ni dans les fantasmes de forteresse, ni dans les rêves de ghettos autonomes, mais dans le combat pour un État unitaire, civil, fondé sur la citoyenneté, garant des libertés de tous. D’un Moyen-Orient enfin uni dans la paix des frères, celle qui est capable de soulever des montagnes. Nous avons besoin que vous rappeliez, avec la force tranquille de François, que : – parler de « minorités » plutôt que de citoyens, c’est déjà accepter le fractionnement de la communauté politique ; – sacraliser l’identité contre l’égalité en droits, c’est trahir à la fois l’Évangile et l’héritage des droits de l’homme ; – invoquer le Christ pour nourrir l’hostilité à l’étranger, au réfugié, au différent, c’est profaner la croix, pas la défendre. Nous avons besoin que vous montriez, par des gestes et des mots, que Bucarest, Budapest ou Moscou - voire Washington dans son état actuel - et Tel-Aviv ! - ne peuvent pas devenir, pour les chrétiens du Levant, des substituts à Rome ; que le christianisme identitaire, fermé, xénophobe, n’est pas une variante acceptable du christianisme, mais sa caricature mortifère. Votre passage au Liban peut être, pour nous, un examen de conscience. Vous trouverez un pays exsangue, un État démembré en quête d’une reconstruction jusqu’à l’heure improbable, sinon impossible à l’ombre de la milice et des appétits politiciens ; une société tentée par le cynisme ou le désespoir. Vous trouverez des chrétiens divisés, certains fascinés par les sirènes d’un protectionnisme sectaire, d’autres lassés au point de vouloir partir. Mais vous trouverez aussi, parfois dans l’ombre, une multitude de femmes et d’hommes qui continuent, au quotidien, à incarner la culture du lien : enseignants, médecins, militants, prêtres, imams, journalistes, simples citoyens qui, sans grandes phrases, vivent le vivre-ensemble comme on respire. Ce sont eux qu’il faut confirmer. Très Saint Père, nous vous demandons de reprendre les idées posées à travers al-Azhar et Abou Dhabi, prolongées par Fratelli Tutti , et de les appliquer explicitement au Liban ; de dire que ce pays n’est pas une «réserve de chrétiens» à sauver de justesse, mais un laboratoire fragile de citoyenneté à sauver pour tous ; que l’on ne peut pas défendre les chrétiens du Levant en sacrifiant ce qui, précisément, justifie leur présence : un certain art de vivre avec l’autre. Nous ne vous demandons pas de prendre parti pour tel camp ou telle faction. Nous vous demandons de prendre parti pour le seul clivage qui vaille : la culture du lien contre la culture de l’exclusion ; l’humanisme intégral contre les nihilismes identitaires ; le Liban-message contre le Liban-ghetto. Si, du haut de votre ministère, vous confirmiez ce choix, vous donneriez aux chrétiens du Liban – et, avec eux, à leurs concitoyens musulmans –, au-delà du simple réconfort, une responsabilité renouvelée. Celle de redevenir, non pas les gardiens apeurés d’un enclos, mais les artisans d’un espace commun où, enfin, « tous les peuples forment une seule communauté », non par effacement des différences, mais parce que chacun accepte que la dignité de l’autre limite sa propre peur. Alors, peut-être, dans ce Levant ravagé, votre visite pourrait être l’un de ces moments rares où l’histoire hésite, où l’on choisit entre la tentation de la citadelle et le risque du pont. C’est ce risque-là que nous vous supplions d’encourager. Du Liban, dans la nuit lourde de notre temps, nous vous écrivons avec cette seule certitude : ou bien nous serons des frères, ou bien nous serons, les uns pour les autres, la tentation permanente de l’ennemi, et les artisans de notre propre disparition.

Bachar el-Assad rôde encore à Damas
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

Il y a un an jour pour jour, Bachar el-Assad s’est effondré, emportant avec lui un demi-siècle de tyrannie familiale, maquillée en « laïcité » moderniste et en rempart contre le chaos. Bon débarras. Bon débarras d’un régime qui a fait des Syriens la matière première d’une ingénierie de la terreur, au nom d’un pseudo-arabisme greffé sur « l’alliance des minorités », livré tour à tour à l’Iran et à la Russie, et si commode, au fond, pour Israël. Bon débarras d’un pouvoir qui a transformé la communauté alaouite en bouclier humain et en fond de commerce, et qui n’a tenu qu’en incarcérant « Dieu lui-même » dans les oubliettes de Saydnaya. Bon débarras, aussi, de cette fiction confortable selon laquelle la barbarie serait le prix à payer pour éviter pire encore : le chaos, l’islamisme, la guerre de tous contre tous. La Syrie a payé le prix fort pour démontrer que le pire, c’était lui. L’ouverture des geôles, la mise à nu des « oubliettes » du régime ont agi comme un électrochoc tardif. Beaucoup, qui jouaient encore la carte du déni ou de la nuance intéressée, ont enfin vu la nature monstrueuse de ce système - à moins qu’ils n’aient souffert de cécité morale, et c’est malheureusement un fléau transversal aux époques et aux cultures. La Syrie a découvert qu’elle n’avait pas simplement vécu sous une dictature, mais dans un univers concentrationnaire assumé, où la peur n’était pas qu’un instrument exceptionnel, mais la grammaire même du pouvoir. Les familles des disparus ont reçu, en même temps que les preuves de l’horreur, la confirmation atroce de ce qu’elles savaient déjà : leurs morts n’étaient pas des « dommages collatéraux », mais le combustible d’un régime. Personne ne pleurera Assad. Même pas ses alliés, qui l’ont délaissé avant même sa chute. Même pas son armée, qui n’a rien fait pour le protéger. Assad appartient à la fosse commune de l’Histoire — pour ne pas dire au dépotoir de détritus. Dans ce vide, un autre nom s’est imposé : Ahmad el-Chareh. L’ancien chef de guerre, ex-Joulani rebrandé pour les chancelleries, est devenu en un temps record le visage de la Syrie post-Assad. Il a troqué le treillis pour le costume, le lexique de la fatwa pour celui de la « reconstruction » et du « pacte national », raccourci la barbe et adopté la cravate, mais sans jamais pouvoir effacer totalement la mémoire de ce qu’il fut - malgré tous ses efforts. Pour la communauté internationale, la transition de Joulani en Chareh a permis d’opérer un tour de passe-passe: on ne traitait plus avec un paria génocidaire, mais avec un président « présentable ». Le problème n’était plus de savoir ce qu’il représentait pour les Syriens, mais ce qu’il permettait de solder pour les autres. Dans le même mouvement, la Syrie s’est rouverte au monde après un demi-siècle d’autarcie au service d’une famille de mafieux travestie sous les oripeaux de la communauté alaouite et d’un arabisme de façade. Tant mieux, à ce niveau. La levée progressive des sanctions économiques, le retour des investissements, l’ouverture de Damas au libéralisme, tout cela représente un pas énorme. Pour un pays exsangue, ruiné par la guerre, la corruption et les prédations croisées des milices et des parrains étrangers, le simple fait de voir revenir des capitaux, de rouvrir des lignes aériennes, d’apercevoir des grues au loin est une révolution silencieuse. Mais c’est une révolution économique qui reste suspendue à, long terme, à une question politique : qui profite de cette ouverture, et à quelles conditions ? L’on ne peut qu’espérer que ce sera, pour une fois, le peuple syrien. Mais il y une ombre triste au tableau. Plus, même : sinistre. Car l’ouverture au monde n’a pas été accompagnée d’une vraie transition démocratique. Ni la nouvelle Constitution, bricolée pour assurer la pérennité du nouveau pouvoir, ni le traitement sanglant réservé sur le terrain aux minorités alaouite, druze et kurde, ne traduisent une rupture nette avec la logique du passé. La façade a changé, le vocabulaire a évolué, mais les vieux réflexes demeurent. Chareh n’a pas « su » — et c’est le moins qu’on puisse dire — jusqu’ici, gérer la question de l’unité du territoire syrien et celle du pluralisme autrement qu’en répétant le vieux réflexe : la force brutale. Les appareils sécuritaires n’ont pas été véritablement désossés, la justice transitionnelle reste un slogan, les lignes rouges non dites continuent d’encadrer étroitement la parole politique et la liberté d’organisation. Et des milices sévissent impunément, là où l’on veut restaurer la souveraineté. Les chabbiha ont juste changé de camp. Certes, la transition est difficile. Chareh n’a pas hérité d’un État, mais d’un champ de ruines : zones sous influence étrangère, enclaves autonomes de facto, mosaïque de milices qui n’ont pas toutes rendu les armes, économie informelle hypertrophiée, société épuisée, traumatisée. Il a été avalisé par la communauté internationale en échange sans doute d’une adhésion plus ou moins assumée aux Accords d’Abraham — ce qu’Assad ne pouvait offrir au grand jour, mais pratiquait sous la table. Le message implicite est clair : on te reconnaît à condition que tu entres dans le dispositif régional tel qu’il est, avec ses compromissions, ses hypocrisies et ses lignes rouges. À l’Iran et la Russie, le nouveau maître de la Syrie a substitué un parapluie sunnite saoudien-turque, chapeauté par la communauté internationale, et, surtout, par Washington. Est-ce une bonne nouvelle ou pas ? L’avenir le dira. En tout cas, une fois de plus, personne ne pleurera les vestiges meurtriers laissés par Khamenei et Poutine en territoire syrien. En priant que l’histoire ne se répète pas dans le nouveau contexte géopolitique syrien. Israël, de son côté, se méfie d’un régime sunnite fort qui pourrait, un jour, ressusciter la cause palestinienne : l’ennemi, dans cette grille de lecture, c’est d’abord le sunnite. Les autres minorités, on les rabaisse quand il le faut, on les instrumentalise quand il le faut. Du machiavélisme primaire. Tel-Aviv prend les devants en forçant la création d’une zone tampon de facto en Syrie, en exploitant une partie de la minorité druze, en s’assurant que le nouvel État syrien ne pourra jamais devenir un pôle de résistance structuré – et pour inciter le nouveau régime à céder et à conclure la paix. Mais tout cela n’exonère en rien le régime des massacres perpétrés contre des civils innocents sur base communautaire, pas plus que cela ne justifie les règlements de comptes ethno-confessionnels sur le littoral. On ne lave pas un demi-siècle de crimes en produisant, à son tour, une nouvelle cohorte de martyrs. Un test crucial attend Chareh : réussir à tourner définitivement la page sanglante du régime Assad en respectant, malgré les défis colossaux et les pièges de toutes parts, les libertés, la démocratie, le pluralisme, les droits de l’homme, la dignité et la finalité de la personne humaine, le droit à la vie. Rompre avec la logique de l’ennemi intérieur permanent ; comprendre que la sécurité ne se construit pas contre la société, mais avec elle ; accepter que les communautés alaouite, druze et kurde ne soient ni un bouc émissaire, ni un corps étranger à punir, mais une composante à part entière du pacte national. Or jusqu’à présent, force est de constater que, un an plus tard, Chareh n’a pas entièrement réussi à effacer ni l’Assad qui est en lui… ni le Joulani. Et c’est là que réside le drame. L’on pense tout naturellement à la mise en garde de Hannah Arendt concernant le piège le plus profond de toute sortie de la tyrannie : on renverse le tyran, mais l’on ne renverse pas d’un seul geste la structure mentale qu’il a patiemment façonnée. Le totalitarisme n’est pas seulement un appareil d’État. Nous sommes face à ce que le psychanalyste Chawki Azouri appelle le « syndrome Pinochet », c’est-à-dire l’intégration des pratiques archaïques du régime, dans la psyché des gens sur un demi-siècle. Au-delà de l’État de barbarie, la régression à l’état de barbarie - en dépit de l’élan révolutionnaire, étouffé et écrasé par le régime avec ses symboles de la dynamique civile. Assad a réussi à instaurer tout un mode de perception du monde, toute une pédagogie de la peur, comme le Big Brother d’Orwell. Il a inculqué, année après année, l’idée que l’autre était une menace, que le désaccord est une subversion, que l’ordre ne se maintient que par la force. Et la société a fini par absorber ces schèmes comme une seconde nature, au point que la chute du maître ne suffit pas à les effacer. La Syrie, un an après Bachar, en porte encore les stigmates. La méfiance circule comme un vieux réflexe musculaire ; la tentation de l’ennemi intérieur demeure le raccourci mental le plus accessible ; l’obsession de la sécurité l’emporte sur la prise de risque politique ; et l’idée même d’un pluralisme authentique continue d’effrayer une société dressée depuis cinquante ans à considérer la différence comme une brèche. Le tyran est parti, mais la tyrannie, elle, n’a pas encore déménagé : elle habite les gestes, les silences, les habitudes, les réflexes de survie. C’est là, au fond, le véritable défi qui attend Chareh — mais encore faut-il qu’il en soit capable et, mieux encore, convaincu : non pas seulement gérer l’après-Assad, mais guérir l’intérieur d’une société contaminée par des décennies de terreur, réapprendre à un peuple que la liberté n’est pas un péril et que l’État n’est pas un prédateur. Arendt l’aurait dit autrement, mais l’idée est la même : on ne sort réellement d’un régime totalitaire que lorsque la peur cesse d’être la langue maternelle du politique. Tant que cette grammaire-là demeure intacte, le pays risque moins de retomber dans l’ancien ordre que de le reproduire sous un autre nom. On n’abat pas un camp de concentration pour en construire un autre.

Le parti de Dieu doit être désarmé, mais surtout «déhezbollahisé»

Même écrasés sous les bombes, même poursuivis par la Némésis syrienne ou la justice internationale, les affiliés au parti de Dieu ne voudront jamais se fondre dans le creuset national ; ils ne joueront pas le jeu comme le ferait le mouvement Amal, si libanais par ses travers, sa rhétorique et ses accommodements. Et pour cause ! Il est dans notre histoire contemporaine un précédent qui laisse dubitatif. Nul n’a oublié le sort réservé aux Forces libanaises qui s’étaient ralliées à l’Accord de Taëf et qui avaient désarmé. Bien mal leur en avait pris : elles virent leur chef jeté en prison et leurs cadres persécutés et assassinés. Certes, ni leurs convictions ne furent reniées, ni leur nombre n’accusa de réduction significative. On loua leur résilience qui fut mise sur le compte de leur endoctrinement, un endoctrinement qui n’allait pas les empêcher de se fondre dans la vie civile sécularisée. Cela dit, on peut légitimement se demander si la doctrine de wilayat al-faqih et son rapport au sacré sont assimilables par un État de droit qui, rappelons-le, puise sa source dans les libertés individuelles et la laïcité de principe. Naïveté et cécité Entretemps, les bonnes âmes n’arrêtent de seriner à qui de droit le leitmotiv « rendez vos armes, retrouvez l’enclos de l’État, vous y occuperez la place qui vous revient de droit ». Or, avant d’être une milice aux dimensions d’une armée, le Hezbollah est depuis son éclosion le fruit d’une vague de fond multiséculaire relevant du théologico-politique. Vouloir en faire un parti politique comme les autres, mais ce serait le dénaturer ! Et le Hezb n’a nulle envie de s’autodissoudre. À supposer qu’il veuille rendre les armes, le parti iranien n’est pas près de lâcher cette prise qu’est le Liban. N’est-ce pas que les mollahs ont noyauté notre administration à telle enseigne que leurs réseaux parallèles y détiennent un pouvoir décisionnel ? Et pas uniquement un pouvoir de blocage ! Toujours est-il que notre État profond que le Hezb a investi se révèle par « un pouvoir invisible, non détectable parmi les institutions légales et légitimes de la République, mais qui pèse sur les grandes décisions politiques et le fonctionnement sociétal ». D’ailleurs, les délégués américains, qui se relaient à notre chevet, s’égosillent à nous le rappeler, alors que le pouvoir exécutif récuse le fait avéré et se complaît dans une attitude de confortable déni. L’exemple allemand de la dénazification La Deuxième Guerre mondiale ayant touché à sa fin, les Alliés occidentaux prirent sur eux d’éradiquer le nazisme en zones occupées. Ils procédèrent à des enquêtes dans les divers corps de l’Éducation nationale comme dans les professions juridiques, financières, journalistiques, etc. Le processus, pour démocratique qu’il fût, allait donner peu de résultats. En revanche, de l’autre côté du rideau de fer, les troupes soviétiques n’allaient pas s’encombrer de procédures : ce furent des purges de pans entiers de la société, sinon des exécutions sommaires des suspects ou des one way ticket pour le goulag. Comment « déhezbollahiser » la fonction publique ? Mais revenons au Liban qui est dans l’impasse. Il ne peut se réformer en s’accommodant de la situation qui prévaut. À quoi rimerait de confirmer dans leurs postes des individus acquis à l’étranger et relevant des officines de Téhéran ? Pour sortir notre pays de l’ornière, il en faut plus. Et beaucoup plus qu’une démilitarisation du parti des ayatollahs !

La Syrie, entre défis et opportunités : sécurité, reconstruction et réintégration (2/4)

Dans notre précédent article, nous avons exploré les différents atouts économiques de la Syrie. Grâce à la richesse de son sol et à son emplacement géographique, Damas présente un potentiel économique majeur, mais inexploité. De plus, la chute du régime de Bachar al-Assad, en décembre 2024, et l’ascension d’Ahmad el-Chareh à la tête du pouvoir, la levée des sanctions américaines et européennes, ainsi que la tenue, en juillet 2025, d’un sommet syro-saoudien ont enclenché une dynamique de reconstruction, ainsi qu’une réintégration dans le giron arabe et le commerce international. Sauf que tout n’est pas rose dans la Syrie post-Bachar al-Assad, et de nombreux défis restent à relever. La sécurité Le premier défi du nouveau pouvoir reste, encore et toujours, la sécurité. Après plus de 13 ans de guerre civile au cours de laquelle des factions communautaires et ethniques se sont livré une guerre sans merci, le pays est toujours en proie à des troubles sécuritaires à caractère sectaire, notamment sur le littoral et à Soueida. À cela s’ajoutent les nombreux accrochages à la frontière libanaise avec des groupes inféodés au Hezbollah libanais, ainsi que les bombardements israéliens. Le gouvernement consolide, pas à pas, son pouvoir et s’efforce de rétablir l’ordre et la sécurité sur l’ensemble du territoire. Le chemin est encore long et le gouvernement devra poursuivre ses efforts pour pérenniser la sécurité du pays, sans quoi de nombreux investisseurs verront leurs ardeurs refroidies. Tout est à reconstruire Le FMI estime que près de 50% des logements syriens ont été détruits ou ont un besoin drastique de rénovation. De plus, près de la moitié de la population se trouve en dehors du pays. Avec le retour des déplacés, la demande de logement ne fera qu’augmenter. Parallèlement, une bonne partie de l’infrastructure du pays a été détruite, notamment les usines, les hôpitaux, les stations de pompage d’eau, les centrales électriques, les puits, les raffineries d’hydrocarbures, etc. Autant d’installations essentielles à l’effort de reconstruction. Les investissements des pays du Golfe visent à pallier ce manque d’infrastructures et à aider à remettre le pays sur pied. Mais plusieurs années sont nécessaires avant que ces nouveaux moyens de production soient opérationnels. Dans l’attente, l’effort de reconstruction devrait générer près de 200.000 emplois selon la Banque mondiale et verrait plusieurs milliards de dollars affluer dans le pays, renforçant ainsi les réserves en devises de la banque centrale syrienne. Des défis économiques structurels majeurs Après plus de 13 ans de guerre civile, l’économie syrienne est en lambeaux. Le PIB est passé de près de 60 milliards de dollars en 2010 à un peu plus de 20 milliards en 2022. En 2018, l’ONU a reclassifié la Syrie de pays en voie de développement (comme l’Inde, le Mexique ou l’Indonésie) à pays à faible revenu (tels que l’Afghanistan, le Burkina Faso ou encore l’Angola). Toujours selon l’ONU, près de 90% de la population vit sous le seuil de pauvreté, avec moins de deux dollars par jour. La livre syrienne a perdu près de 99% de sa valeur. En effet, en 2010 le dollar US valait 47 livres contre près de 22.000 livres à l’automne 2024. Depuis la chute du régime de Bachar al-Assad, sa valeur est repassée à près de 11.000 livres. Cependant, la banque centrale ne possède que 200 millions de réserves en devises étrangères et il lui serait très difficile de faire face à un nouveau choc monétaire. D’un autre côté, la banque centrale syrienne détiendrait près de 26 tonnes d’or, soit près de 3 milliards de dollars (chiffre évalué sur la base du prix de l’once d’or à 3.700 USD). Cet or pourrait être mis en gage, permettant ainsi de libérer des lignes de crédit vitales pour le pays. Notons dans ce cadre que le gouvernement syrien doit près de 23 milliards de dollars à différents créanciers, représentant près de 115% du PIB. La majeure partie est due à l’Iran (17 milliards) et à la Russie (1,2 milliard). Le service de cette dette accapare près de 30% du budget de l’État, somme qui aurait pu être allouée à la reconstruction ou aux services publics. Le régime actuel envisage de ne pas rembourser sa dette envers l’Iran et la Russie, jugée par le gouvernement de « dette odieuse », c’est-à-dire une dette contractée sans le consentement ou sans le bénéfice du peuple. Cependant, bien que cette dette ait été contractée par le régime Assad pour l’achat d’armes et de carburants pour combattre sa propre population, le droit international ne prévoit pas un schéma d’application pour le traitement des dettes odieuses des États. Un défaut de paiement sur tout ou une partie de la dette va à l’encontre du principe de la « succession d’États » en droit international. Un nouveau gouvernement hérite de tous les avoirs et droits, mais également de toutes les obligations d’un gouvernement précédent. Nécessité d’un cadre institutionnel robuste La réforme des institutions publiques, la lutte contre la corruption et l’amélioration de la gouvernance et de la transparence sont indispensables pour restaurer la confiance des citoyens et des investisseurs. Sans un État de droit fiable, toutes les initiatives économiques risquent d’être compromises. Le renforcement des institutions judiciaires, administratives et économiques est une condition sine qua non pour inscrire la Syrie dans une trajectoire de croissance durable. D’autre part, il est essentiel d’introduire des réformes visant la privatisation de l’économie. En effet, le régime de Bachar al-Assad contrôlait une majeure partie des moyens de production et détenait un contrôle direct sur l’économie. Il est donc essentiel de privatiser les secteurs clés et de permettre à un plus grand nombre d’entreprises de se disputer le marché, faisant ainsi jouer la concurrence et poussant ces entreprises à innover. Réintégration sociale et gestion des flux migratoires Des millions de Syriens se sont déplacés à l’intérieur du pays ou se sont réfugiés à l’étranger. Leur retour est un enjeu social et économique, mais doit être accompagné de programmes d’intégration. Faute de quoi, cela mènerait à des fractures sociales, des tensions communautaires et à une précarité prolongée, qui freinerait dangereusement la dynamique de développement et de reconstruction. Les défis qui attendent la Syrie sont nombreux et complexes, mais ils ne sont pas insurmontables. La sécurité, la reconstruction des infrastructures, la stabilité économique, la réintégration sociale et les réformes institutionnelles doivent être abordées de manière coordonnée pour créer un cadre stable et attractif. En relevant ces défis, la Syrie pourrait instaurer une paix durable et ainsi profiter de son formidable potentiel économique pour le plus grand bien du peuple syrien et de toute la région.

Les États arabes du Golfe face à leur essor culturel

Un regard rapide sur le paysage culturel et artistique qui se développe dans les pays du Golfe permet de mettre en relief les moyens colossaux consacrés à un large éventail de projets, souvent somptueux et d’avant-garde, visant à promouvoir l’art et la culture, sur des bases qui peuvent varier d’un pays à l’autre. Un même engouement se manifeste globalement dans ce cadre, reflétant un désir partagé d’ouverture et d’échange avec le monde de la culture et de l’art. L’ensemble de ces projets servent, à n’en point douter, à promouvoir une sorte de « diplomatie culturelle » – si l’on peut dire – et à stimuler le rayonnement culturel de ces pays à l’échelle internationale. Il serait toutefois erroné de réduire les réalisations accomplies et celles qui sont déjà prévues à une simple opération de marketing. Au-delà de l’aspect quelque peu « pharaonique » des projets en cours, d’autres motivations beaucoup plus importantes sont en jeu. Dans les sociétés qui sont le théâtre de profonds bouleversements, l’art et la culture sont des vecteurs de transformations sociales et politiques. Mais ils sont aussi, en même temps, un moyen de protéger et de transmettre le savoir-faire, les traditions et l’héritage culturel d’un pays. Ils contribuent fortement à renforcer la fierté nationale et à cimenter le sentiment d’appartenance. Les dirigeants des pays du Golfe en sont parfaitement conscients. Et leur souci de préserver cette identité culturelle et de la mettre en valeur est parfaitement clair dans tous les projets mis en œuvre ou en gestation. Au-delà, des enjeux qui pourraient être qualifiés, par extension, de géopolitiques, l’art, dans les sociétés en devenir, est un gardien de la mémoire. Il permet également un changement en douceur et en profondeur de la société. Il est le fil d’Ariane qui relie le passé au présent et à l’avenir. A cette fin, les dirigeants encouragent, d’un côté, les projets artistiques et culturels d’avant-garde, tout en insistant, d’un autre côté, sur la préservation et la mise en valeur de l’héritage culturel, des traditions et des savoir-faire ancestraux. Dans une série d’articles consacrés à ce domaine, Levant Time s’est penché sur les principaux projets qui reflètent clairement une volonté de transformer les pays du Golfe en un hub culturel et artistique mondial et un lieu d’échanges entre les différents acteurs culturels dans des domaines aussi variés que la peinture, la musique, la danse, le cinéma, ou même la littérature etc. Ces projets sont ambitieux et multiples, mais l’enjeu est tout aussi grand. Dans le contexte actuel qui prévaut dans cette partie du monde ainsi qu’à l’échelle internationale, ces sociétés en pleine mutation vont-elles réussir à trouver un équilibre adéquat entre l’héritage islamo-arabe, d’une part, et les réalités du 21e siècle, d’autre part ? Vont-elles pouvoir effectuer une entrée fracassante dans le monde de demain et initier une ère de renaissance artistique et culturelle à l’instar de la Renaissance italienne, à titre d’exemple ? Vont-elles réussir leur transformation sans perdre en cours de route leur identité et leur âme ? Autant de questions auxquelles Levant Time tentera d’apporter quelques éléments de réponse dans la série d’articles consacrés aux grands projets à caractère culturel et artistique dans les différents pays du Golfe. Prochain article : Le « Royal Opera House » de Mascate