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Eva Gonzalès, Le Réveil, 1877. Kunsthalle Bremen.
Culture
Portrait de l'auteur
Par Yasmina Comair
Publié oct. 11, 2026 - 03:41
Le Petit Palais consacre à Eva Gonzalès sa première grande rétrospective, depuis le 15 septembre et ce jusqu’au 24 janvier prochain, réunissant près de cent peintures, pastels et gravures. Unique élève d’Édouard Manet, contemporaine de Berthe Morisot et Mary Cassatt sans jamais véritablement appartenir au groupe impressionniste, elle fut surtout une femme qui sut se frayer un chemin dans un XIXe siècle qui en laissait peu aux artistes de son sexe. Remarquablement construite, l’exposition est aussi émouvante : derrière l’élève, le modèle, l’épouse et la mère, elle laisse apparaître, œuvre après œuvre, une artiste peintre qui conquiert sa liberté. Le Réveil, 1877. Il est des artistes que la postérité enferme dans une œuvre, d’autres dans une relation. Pour Eva Gonzalès, ce fut Manet. Elle fut son élève, la seule officiellement reconnue, ainsi que son modèle lorsqu’elle fut immortalisée par ce dernier en 1870 dans une longue robe blanche, assise devant son chevalet. Cette proximité essentielle aura pourtant longtemps laissé son travail dans l’ombre du maître. Le parcours du Petit Palais a l’intelligence d’expliciter cette case départ pour mieux nous en éloigner. Au fil des salles, les délicatesses héritées de Charles Chaplin rencontrent les noirs et la modernité de Manet, avant que la touche ne s’élargisse, que les fonds ne s’allègent et que l’air des plages normandes n’entre presque physiquement dans la toile. Ce que l’on regarde alors n’est plus seulement l’évolution d’une peinture, mais la conquête laborieuse d’une voix. Devenir peintre quand on naît femme Cette conquête commence bien avant Manet. Car avant de s’affranchir de ses maîtres, Eva Gonzalès dut se dégager de ce que son époque avait prévu pour elle. Née à Paris en 1847, fille de l’écrivain et journaliste Emmanuel Gonzalès et de la musicienne Célina Ragut, Eva grandit dans une bourgeoisie cultivée où les arts font naturellement partie de l’éducation. Elle joue elle-même plusieurs heures de piano par jour et aurait pu demeurer cette jeune femme accomplie à laquelle son milieu autorisait volontiers les arts, pourvu qu’ils restent un agrément. Mais Eva choisit la peinture comme une destinée. Or, au XIXe siècle, les portes de l’École des Beaux-Arts restent fermées aux femmes. Elles doivent apprendre ailleurs, dans des ateliers privés, et c’est auprès de Charles Chaplin qu’Eva se forme à partir de 1866. Le Petit Palais accompagne d’ailleurs son parcours d’un fil intitulé Une vie d’artiste au féminin, rappelant combien devenir peintre lorsque l’on était une femme supposait déjà de contourner les règles d’un monde pensé essentiellement par les hommes. Les premières œuvres en conservent une grâce presque poudrée. Dans La Demoiselle, comme dans Les Deux Sœurs ou La Toilette, les étoffes sont précieuses, les couleurs tendres, les gestes retenus. Une sœur arrange les cheveux de l’autre et, dans cette scène intime, apparaît déjà l’une des présences les plus constantes de l’œuvre de Gonzalès: Jeanne, sa cadette, qui sera tour à tour modèle, élève, confidente et presque double. Elle traverse sa peinture au fil des années, le visage penché ou le regard ailleurs, offrant à Eva un territoire familier où chercher, essayer et, peu à peu, s’inventer. Les Deux Sœurs ou La Toilette, vers 1866-1868. Dans l’ombre de Manet, trouver sa lumière Lorsque Gonzalès rencontre Manet en 1869, elle a vingt-deux ans et sa peinture change de respiration. Les délicatesses apprises chez Chaplin ne disparaissent pas tout à fait, mais elles rencontrent la profondeur des noirs, la franchise du trait et cette manière si moderne de laisser le pinceau exister sur la toile. Gonzalès regarde beaucoup son maître, bien sûr ; pourtant, à mesure que l’exposition avance, ce qui émeut est justement de la voir s’en éloigner, presque imperceptiblement, jusqu’à ce que l’influence cesse d’être une ombre pour devenir un héritage. Une Loge aux Italiens, vers 1874, en est l’un des plus beaux exemples. Jeanne y pose auprès d’Henri Guérard, futur mari d’Eva, dans l’obscurité veloutée d’une loge de théâtre. Refusé au Salon de 1874, le tableau est alors critiqué précisément pour ce que certains considèrent comme l’influence excessive de Manet. Gonzalès ne renonce pas : elle l’expose dans son atelier, le reprend, puis le présente de nouveau au Salon en 1879, où il est cette fois accepté. Il y a déjà, dans cette obstination tranquille, quelque chose de sa liberté : recevoir, transformer, essuyer le refus et revenir. Une Loge aux Italiens, vers 1874, musée d’Orsay. De Manet, il subsiste pourtant dans son œuvre quelque chose de plus délicat encore que les noirs, les cadrages ou la modernité des sujets: les violettes. Elles reviennent dans L’Indolence, puis dans Le Réveil, posées près du lit au milieu de la blancheur des draps. La fleur appartient à l’univers pictural de Manet et le parcours du Petit Palais invite précisément à lire ces bouquets comme un rappel du maître. Chez Gonzalès, ces petites touches mauves deviennent ainsi un écho discret : non plus une influence qui s’impose, mais une mémoire qui demeure. Quelques fleurs, presque rien ; comme si Manet pouvait rester présent sans désormais lui faire d’ombre. Quand la peinture prend l’air À Dieppe, Honfleur ou Grandcamp, la peinture s’ouvre alors à une autre lumière. Dans Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877- 1878, quelques herbes, un panier, deux enfants et un ciel suffisent. La matière devient plus rapide, presque inachevée par endroits, comme s’il fallait moins décrire le paysage que retenir l’instant avant que la lumière ne change. Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877-1878, National Gallery of Ireland. Gonzalès n’a jamais participé aux expositions impressionnistes et préféra, comme Manet, continuer à se confronter au Salon. Sa peinture rejoint pourtant ici naturellement certaines de leurs recherches, non par appartenance à un groupe, mais parce que l’air et la lumière semblent lui imposer une nouvelle manière de voir. Les contours se font moins sages, le geste plus libre ; quelque chose s’est défait du fini précieux de ses débuts sans jamais perdre cette douceur très particulière qui lui appartient. La transformation devient presque tangible. Ce n’est plus seulement une élève qui maîtrise ce qu’on lui a enseigné, mais un peintre qui commence à choisir ce qu’elle souhaite en conserver et ce dont elle peut désormais se passer. Ces femmes qui regardent ailleurs Dans La Promenade à âne, vers 1880-1882, Jeanne et Henri Guérard sont à nouveau réunis, mais nous sommes loin du raffinement contenu des premières années : les touches se sont élargies, le fond s’esquisse plus qu’il ne se décrit et la peinture ne ressent plus la nécessité de tout achever. Jeanne, juchée sur l’animal, détourne le regard. La Promenade à âne (Henri et Jeanne) vers 1880-1882, Bristol Museums & Archives. Ce regard ailleurs pourrait presque devenir le fil secret de l’exposition, tant les femmes d’Eva Gonzalès semblent peu préoccupées par celui que l’on porte sur elles. Elles lisent, rêvent, se coiffent, s’éveillent, s’abandonnent dans un fauteuil ou sur un lit, contemplent ce qui se trouve hors du tableau. Elles sont élégantes sans être décoratives, présentes sans se donner tout à fait. Elles possèdent une intériorité à laquelle le spectateur n’a pas entièrement accès et c’est peut-être là, sans manifeste ni revendication, que la peinture de Gonzalès nous paraît aujourd’hui si moderne. Car sa liberté ne fut jamais spectaculaire. Eva Gonzalès ne vécut pas en marge de son monde : elle en connaissait les usages, épousa Henri Guérard en 1879 et devint mère. Mais elle continua à peindre, à exposer, à se confronter au jugement et au refus, dans un siècle où la carrière d’une femme artiste demeurait fragile. La présence, dans le parcours, du Goûter de Marie Bracquemond donne à cette réalité un relief particulier. Sa sœur Louise y est absorbée par sa lecture, dans un univers qui dialogue merveilleusement avec celui de Gonzalès. Pourtant, les trajectoires divergent : Bracquemond finira progressivement par renoncer à exposer, dans un contexte conjugal peu favorable à sa peinture. Le rapprochement, sans être appuyé, dit beaucoup. Pour une femme du XIXe siècle, apprendre à peindre était déjà une conquête ; continuer à peindre pouvait en être une autre. Eva Gonzalès, elle, continue. Non pas dans le fracas d’une rébellion, mais avec cette détermination silencieuse qui semble parcourir toute son œuvre. Sa liberté se construit à l’intérieur même des cadres de son époque : ceux de son sexe, de son milieu, du Salon, de ses maîtres. Elle ne les fracasse pas ; elle les déplace suffisamment pour s’y ménager son propre espace. Une liberté interrompue Le destin lui laissera pourtant peu de temps pour poursuivre cette conquête. Le 19 avril 1883, elle donne naissance à son fils Jean-Raimond. Manet meurt le 30 avril. Six jours plus tard, le 6 mai, Eva succombe à une embolie. Elle n’a que trente-six ans. Deux ans plus tard, une exposition posthume lui est consacrée dans les salons de La Vie moderne ; puis le temps fera lentement son travail d’effacement. Cette fin brutale donne aux dernières salles une émotion particulière. On vient de regarder une peinture s’ouvrir au moment même où l’on sait combien soudainement la vie va se refermer. Et c’est sans doute là que la construction de cette rétrospective trouve sa plus grande justesse : près de cent œuvres ne racontent pas seulement une carrière, elles rendent perceptible un mouvement, celui d’une femme qui apprend de Chaplin, admire Manet, conserve de l’un une certaine douceur, de l’autre la modernité du regard et quelques violettes, avant de trouver peu à peu sa propre lumière. On quitte ainsi le Petit Palais avec le sentiment d’avoir rencontré bien davantage que « l’unique élève de Manet ». Un peintre, bien sûr, mais aussi une femme qui, sans discours ni posture, aura refusé que les limites de son siècle deviennent les siennes. Eva Gonzalès ne s’est pas affranchie des carcans de son époque en les fracassant. Sa liberté fut plus subtile, et peut-être plus difficile : apprendre, toile après toile, à devenir elle-même à l’intérieur des limites que son époque avait tracées pour elle. Eva Gonzalès. Parcours d’une artiste libre, au Petit Palais, Paris jusqu’au 24 janvier 2027.
Un Œil sur l'évènement
Portrait de l'auteur
Par Hisham Dibsi - Publié oct. 10, 2026 - 16:38
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De «Tempête décisive» à «L’Aube du Yémen» La distance qui sépare «Tempête décisive» de «L’Aube du Yémen» ne se résume pas à onze années de guerre au Yémen. Elle représente un parcours politique et stratégique marqué par une accumulation d’échecs, des modifications des rapports de force et des transformations de la place du Yémen dans le conflit régional, jusqu’à cette situation où la sécurité de la mer Rouge et du détroit de Bab el-Mandeb est devenue partie intégrante des calculs de guerre et de ses possibles dénouements. Lorsque l’Arabie saoudite a lancé l’opération «Tempête décisive», en mars 2015, l’objectif affiché était de rétablir l’autorité reconnue par la communauté internationale et d’enrayer l’expansion des Houthis après leur prise de Sanaa et leur progression vers Aden. L’intervention apparaissait comme une tentative d’empêcher l’effondrement d’une configuration politique et sécuritaire dont Riyad jugeait le maintien indispensable pour protéger ses frontières méridionales et empêcher que le Yémen ne devienne une base d’influence hostile sur le flanc sud du royaume. Mais les années suivantes ont montré que la supériorité aérienne ne suffisait pas, à elle seule, à faire émerger un pouvoir politique stable, que la reconquête de positions ne signifiait pas nécessairement le rétablissement de l’État et que l’affaiblissement militaire d’un adversaire n’entraînait pas automatiquement la disparition de sa capacité à conduire le conflit. Les Houthis ont conservé le contrôle de Sanaa et de vastes régions du nord du Yémen, tandis que les forces qui leur étaient opposées souffraient de leurs divisions et de la multiplicité de leurs centres de décision. Parallèlement, la crise humanitaire et économique continuait d’épuiser la société yéménite. Le problème ne résidait pas seulement dans la dimension militaire, mais dans le fossé entre les objectifs déclarés de la guerre et la capacité à traduire les résultats obtenus sur le terrain en un règlement politique viable. C’est là que réside l’un des principaux enseignements de cette première expérience: on ne peut reconstruire un État par la seule reconquête du territoire lorsque le pouvoir demeure partagé entre des forces rivales et que les institutions restent tributaires des allégeances militaires et des calculs régionaux. C’est dans cette perspective qu’il convient d’examiner l’opération «L’Aube du Yémen», lancée par les forces gouvernementales yéménites en octobre 2026, avec le soutien de l’Arabie saoudite, dans un contexte d’intensification des affrontements sur la côte occidentale et dans des zones présentant une importance stratégique pour la navigation en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb. De la gestion de la guerre à la modification de ses paramètres Ce qui distingue la situation actuelle, c’est que la bataille ne se limite plus aux lignes de front à l’intérieur du Yémen. Le front yéménite est désormais étroitement lié à la sécurité de l’Arabie saoudite, aux intérêts du commerce international et aux rivalités régionales pour le contrôle des voies maritimes. Bab el-Mandeb n’est donc plus simplement un détroit bordé par les côtes yéménites. Il est devenu un point névralgique d’une équation sécuritaire et économique qui dépasse le Yémen lui-même. C’est ainsi que l’on peut comprendre le déplacement du centre de gravité vers la côte occidentale et les régions environnant le détroit. La reconquête de ces positions ne vise pas seulement à réduire l’étendue des territoires contrôlés par les Houthis, mais aussi à limiter leur capacité à utiliser la géographie yéménite comme moyen de pression sur l’Arabie saoudite et la navigation internationale. Cette évolution soulève toutefois une question fondamentale: Riyad cherche-t-elle à reprendre le contrôle des positions stratégiques et à sécuriser ses frontières et ses voies maritimes, ou entend-elle remodeler les rapports de force au Yémen afin d’imposer un règlement politique à des conditions différentes? Ces trois objectifs peuvent s’inscrire dans une même stratégie, mais chacun répond à des exigences distinctes. La sécurisation d’un détroit maritime peut être obtenue au moyen d’une opération militaire relativement limitée. Mettre fin au contrôle des Houthis sur Sanaa nécessite, en revanche, une campagne plus vaste et plus complexe, tandis que la construction d’un règlement durable exige de surmonter les divisions yéménites, et non de se contenter de modifier les lignes de contrôle. Tel est le véritable défi de «L’Aube du Yémen»: l’opération parviendra-t-elle à établir un lien entre la force militaire, la légitimité politique et la reconstruction des institutions de l’État, ou verra-t-on se reproduire le fossé qui a marqué les années de guerre précédentes? Bab el-Mandeb: une géographie qui a bouleversé les calculs de guerre L’évolution des affrontements montre que le contrôle de la côte occidentale est devenu l’un des principaux enjeux de la bataille. Mais l’annonce de la reconquête de positions stratégiques ne suffit pas, à elle seule, à établir la réalité du contrôle sur le terrain, pas plus qu’elle ne garantit la capacité à conserver ces positions. Les sites côtiers nécessitent des forces capables de protéger les lignes d’approvisionnement et d’empêcher l’adversaire de les reprendre ou de les menacer depuis d’autres fronts. Les échanges d’attaques visant des installations saoudiennes ont également montré que les affrontements ne se déroulent pas à sens unique. Plus les objectifs militaires et économiques prennent de l’importance, plus la probabilité de représailles sur un espace géographique élargi augmente. La bataille pourrait ainsi passer d’une tentative de sécurisation de la navigation à une guerre d’usure réciproque, où les considérations militaires se mêleraient aux enjeux économiques, aériens et énergétiques. La question ne consiste donc pas seulement à savoir qui contrôle Bab el-Mandeb à un moment donné, mais qui dispose des moyens de garantir durablement sa sécurité et d’empêcher qu’il ne soit utilisé comme instrument de pression politique et militaire. Les Houthis et le dilemme des forces adverses On ne peut considérer les Houthis comme une force qui disparaîtrait à la seule perte de quelques positions. Au fil des années de guerre, ils ont accumulé une expérience militaire et organisationnelle, tiré parti de leur contrôle sur les institutions et de vastes territoires et développé des moyens de pression qui dépassent les fronts terrestres. Leurs liens avec l’Iran confèrent également une dimension régionale aux affrontements, même s’il serait erroné de réduire l’ensemble du mouvement yéménite à cette relation en négligeant ses racines locales. Le défi auquel sont confrontées les forces gouvernementales ne consiste pas uniquement à progresser vers des positions déterminées, mais à transformer ces avancées en une modification durable des rapports de force. Cela exige une coordination entre les différentes formations militaires, une unité de décision, une gestion politique des territoires reconquis et la prise en compte des intérêts locaux qui influent sur la poursuite ou l’arrêt des combats. C’est ici qu’apparaît le dilemme des forces opposées aux Houthis. Le gouvernement et le Conseil de direction présidentiel ne sont pas les seuls acteurs en présence. Il existe également des forces sudistes porteuses de leur propre projet politique, des formations militaires disposant d’assises et d’intérêts distincts, ainsi que des forces locales sur la côte occidentale, à Marib et à Taëz. Ces différents acteurs peuvent s’entendre sur la nécessité de combattre les Houthis, sans pour autant partager la même conception de l’État à venir ou de la répartition du pouvoir et des richesses. L’unification de ces forces n’est pas une simple question d’organisation secondaire, mais une condition politique et militaire de toute transformation durable. Une avancée sur le terrain qui ne reposerait pas sur un consensus concernant l’administration des territoires reconquis pourrait ouvrir la voie à de nouveaux conflits et reproduire les divisions sous d’autres formes. La leçon restée en suspens après «Tempête décisive» L’expérience a démontré que la guerre au Yémen ne se réduit ni à un affrontement entre l’Arabie saoudite et les Houthis, ni à une lutte entre influences arabe et iranienne. Elle est aussi une crise de l’État, l’effondrement d’une transition politique, une compétition pour le pouvoir et les ressources, ainsi qu’un conflit entre différentes conceptions de l’avenir du Yémen. C’est pourquoi la comparaison entre «Tempête décisive» et «L’Aube du Yémen» ne devrait pas porter sur l’ampleur des frappes aériennes ou le nombre de positions reconquises, mais sur les différences entre les objectifs, les circonstances et la capacité à transformer la puissance militaire en résultats politiques. La première expérience n’a pas réussi à mettre fin à la guerre ni à reconstruire un pouvoir central stable. Quant à la nouvelle opération, elle fait face à une épreuve encore plus complexe: reprendre l’initiative dans un contexte de divisions yéménites accumulées, de menaces transfrontalières et de voies maritimes devenues partie intégrante des calculs du conflit régional. Si «L’Aube du Yémen» constitue un véritable tournant, ce ne sera pas simplement parce qu’une opération militaire aura été lancée ou qu’un front aura progressé, mais parce que les rapports de force pourraient évoluer de manière à ouvrir une possibilité politique jusque-là inaccessible. En revanche, si les objectifs militaires demeurent dissociés d’un projet d’État, cette nouvelle phase pourrait se solder par une modification des lignes de front sans changement de la nature même de la crise. C’est ici que commencent les questions les plus difficiles, auxquelles sera consacrée la deuxième partie: que cherche réellement l’Arabie saoudite dans cette nouvelle guerre? Quelles sont les limites du rôle iranien? Les forces yéménites peuvent-elles construire un partenariat politique qui dépasse leurs divergences? Et quelle voie pourrait conduire à mettre fin à la guerre, plutôt qu’à la reconduire dans un nouveau cycle?
Strategia
Portrait de l'auteur
Par Khalil Helou - Publié oct. 10, 2026 - 10:23
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Cette capture d’écran, tirée d’une vidéo diffusée par le Centre des médias d’Ansarullah le 7 octobre 2026, montre un combattant affilié aux autorités houthies tirant à la mitrailleuse lors d’une avancée contre les troupes gouvernementales yéménites soutenues par l’Arabie saoudite, dans le gouvernorat de Taëz, selon les médias houthis. (via AFP)
I. Résumé exécutif L'effondrement de la trêve de 2022 a entraîné une mutation du conflit yéménite en une guerre conventionnelle de haute intensité. Le lancement de l’«Opération Aube du Yémen» par le gouvernement yéménite internationalement reconnu et les forces qui lui sont alliées, soutenues par Ryad, vise à briser la double menace houthie, milice soutenue par l’Iran, sur le couloir maritime Bab el-Mandeb – mer Rouge, et sur les infrastructures pétrolières au Yémen même (Ma’rib) et en Arabie Saoudite. Ce conflit s'articule désormais autour de trois dynamiques majeures: la sanctuarisation du flanc ouest (côte Ouest du Yémen sur la mer Rouge), l'asphyxie des centres urbains (Taëz) et l'internationalisation directe du conflit par l'activation d'alliances militaires de tiers (Turquie, Pakistan). II. Analyse du théâtre militaire côtier et paysage topographique La stratégie de la coalition repose sur une approche méthodique de reconquête et de verrouillage des voies navigables internationales. Elle consiste à sanctuariser le détroit de Bab al-Mandeb et la ville portuaire de Mokha. Les forces interarmées progouvernementales (Brigades des Géants, Bouclier de la Nation, Résistance de la Tihama) ont déjà sécurisé l'aérodrome militaire de Dhubab au sud de Mokha, ce qui implique une ouverture d’une ligne logistique aérienne possible, et la ville de Mokha elle-même. L'objectif immédiat est de priver les Houthis de bases de projection de drones maritimes de surface, en termes militaires Improvised Maritime Explosive Devices (IMED), et de mines marines. Les IMED ont eu déjà des usages dévastateurs en Ukraine et avaient fait couler des bâtiments prestigieux de la marine russe, et en Iran par les Américains contre les ports iraniens abritant les vedettes rapides de la République islamique. Le paysage topographique se présente comme suit: le département (mohafazat) de Taëz est maritime et montagneux. Localisé au sud-ouest du Yémen, il englobe les villes de Dhubab (dont le nom fait référence à Bab El-Mandeb) et de Mokha. Dans ce département se situent de multiples sommets, dont certains dominent la plaine côtière partant de Bab El-Mandeb à Hodeidah (port maritime important toujours aux mains des Houthis) en passant par Dhubab et Mokha. Les hauteurs dominantes dans ce département, notamment les hauteurs de Hayfan et Kahbub, prennent leur importance aujourd’hui car elles dominent non seulement la plaine côtière ouest du Yémen mais aussi les lignes logistiques des forces gouvernementales qui partent d’Aden vers Bab El-Mandeb. Les forces gouvernementales ont consolidé leurs positions sur les monts al-Manzara, al-Ashari et Dhiban dans le secteur de Hayfan, sur une altitude de 1000 à 1500 mètres et à 50-60 km de la côte, et ont surtout occupé la chaîne stratégique du mont Kahbub, à 40 km de la côte, ce qui veut dire qu’avec une artillerie de longue portée placées sur cette colline, ou des missiles classiques, la côte Est à portée de tir, ce qui rend difficile aux Houthis de mener des contre-offensives. De plus, le contrôle de ces sommets ainsi que du Jabal Zalat (depuis le 22 septembre) ôte aux Houthis le contrôle de tir visuel sur la route côtière. Il sanctuarise le flanc oriental de l'axe logistique de la coalition, condition sine qua non pour la suite des opérations sur l’axe côtier sud-nord vers Hodeidah. Un miliciens houthi sur les hauteurs de Taez. Tout ce qui est décrit ci-dessus pourrait être placé dans le cadre de la préparation du dispositif de combat (offensif) sur Hodeidah. Cela est une exigence géopolitique sur laquelle convergent de multiples intérêts, notamment américains, européens, arabes, asiatiques et africains. Une rive Est de la mer Rouge ayant un port contrôlé par les Houthis est une carte aux mains de Téhéran, qu’il faut ôter. L’opération sur Hodeidah serait coûteuse, car les Houthis y renforcent leurs défenses au sud de la ville et dans la plaine environnante de Tihama, provoquant une alerte d'évacuation civile émise par le chef du Conseil de direction présidentiel, Rashad al-Alimi. Les forces loyalistes mettent en œuvre une manœuvre en « pincer » depuis des nœuds routiers, notamment ceux de Hays et Al-Khawkha. Déjà la marine saoudienne a bombardé le port de la ville pour détruire les stocks de mines et de drones navals. Les forces loyalistes seront certainement appuyées par l’aviation saoudienne, la plus puissante de la région, et surtout par le soutien en Renseignement du CENTCOM américain, qui fournit du renseignement tactique en temps réel. L'assaut du port d'Hodeïdah est donc en cours de préparation. Tout retard de l’opération sur Hodeïdah, ou son annulation, donnera aux Houthis le temps d’établir un dispositif de combat défensif solide et leur donne l’opportunité de frapper des cibles «molles» à Aden et en Arabie saoudite, notamment les aéroports, les installations pétrolières et les stations de désalinisation de l’eau de mer. III. Sécurisation intérieure et impasse stratégique : Taëz et Ma’rib Si la coalition progresse sur le littoral, les lignes intérieures subiront certainement une pression très grande. La ville de Taëz est défendue par 15000 à 20000 soldats de l’armée régulière yéménite (22e, 17e et 35e brigades), appuyés par des résistants locaux et des renforts extérieurs (Bouclier de la nation, Géants). Fortement implantés sur des hauteurs urbaines autour de la ville, ils opposent une résistance acharnée aux Houthis. Ces forces disposent d'artillerie légère et de systèmes anti-drones récents. Leur potentiel défensif en combat urbain est excellent. La ville subit depuis quelques jours un encerclement opérationnel complet. Les forces houthies ont coupé la route de Heyjat al-Abd, un col montagneux assurant la liaison avec Aden, coupant complètement l’artère d’approvisionnement. Les rebelles houthis qui assiègent la ville sont alimentés en flux continu depuis le nord par l'axe autoroutier Sanaa–Dhamar–Ibb soumis en continu aux frappes aériennes saoudiennes et yéménites. Face à cette situation les Houthis utilisent des réseaux secondaires de vallées permettant de contourner l'interdiction aérienne de la coalition. Le gouvernement tente de desserrer l'étau via de violents combats sur les verrous montagneux que les rebelles tiennent toujours. Ma’rib, tenue par les forces loyalistes, au nord-est du Yémen, revêt une importance stratégique majeure, car la région abrite des infrastructures pétrolières et gazières, constituant les principales ressources du gouvernement yéménite. Une double offensive gouvernementale dans ce secteur cible les fronts de Raghwan (nord du front de Ma’rib) et les zones sud pour protéger ces installations, qui sont des cibles « molles » prioritaires des contre-attaques houthies. Les pertes sont lourdes des deux côtés (dont un général loyaliste). Par ailleurs, le gouvernement a ouvert un axe offensif direct vers la capitale Sanaa et progresse au nord (Hajjah/Saada) à Haradh, en direction du bastion houthi de Haydan. Toutefois, il faudrait s’attendre à un enlisement et une guerre d’usure, car l’équilibre des forces terrestres reste en faveur des Houthis. Le point fort des forces gouvernementales est la supériorité aérienne et technologique grâce aux Saoudiens et aux Américains, alors que les Houthis, qui ont l’avantage du nombre, jouissent de moyens asymétriques importants, notamment les drones, en plus des missiles balistiques qu’ils n’hésitent pas à utiliser sur des cibles civiles. IV. Reconfiguration des alliances et projection régionale L'internationalisation du conflit marque un tournant géopolitique majeur. En effet, dans le cadre du Pacte de la Mecque, Islamabad a déjà déployé des capacités militaires de soutien sur le sol saoudien. Ce déploiement assure la défense de l'espace aérien, la reconnaissance et la coordination technologique, déchargeant les forces saoudiennes pour les opérations offensives au Yémen. Ankara attend, pour le faire, le feu vert de son Parlement, et on ne sait pas encore quelle sera la nature des troupes déployées, mais certainement qu’elles incluront des technologies de pointe. Les Emirats Arabes Unis ont retiré leurs parrainages directs au Yémen. Abou Dhabi réoriente sa stratégie vers le contrôle des infrastructures portuaires de la Corne de l'Afrique, notamment le Somaliland, l’Ethiopie et les Forces de Soutien Rapide (RSF) au Soudan … Toutefois, la marine émiratie tient à garder ouvert le passage de la mer Rouge malgré ses contradictions avec l’Arabie saoudite dans la Corne de l’Afrique. Le conflit yéménite pourrait donc déborder sur la rive africaine. L'Érythrée et l'Arabie Saoudite maintiennent leur soutien à l’armée soudanaise d’Abdel Fatah Al-Bourhane face aux RSF. Parallèlement, Ryad surveille de près les velléités d'accès à la mer Rouge de l'Éthiopie (soutenue par les EAU), susceptibles de déstabiliser son allié érythréen. V. Perspectives et évaluation des risques Le conflit yéménite risque de devenir l'épicentre d'une confrontation multi-acteurs pour le contrôle de la sécurité maritime et des flux énergétiques mondiaux. Une victoire rapide d'un camp étant exclue, le scénario le plus probable est une guerre d'usure violente et destructrice au cours des prochains mois.
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Le Musée National de Beyrouth, contre vents et marées

La survie du Musée national libanais relève du miracle. Situé sur la ligne de démarcation qui divisait la capitale entre les parties belligérantes, le bâtiment a été la cible des tirs et des obus. Mais le principal musée archéologique du pays, qui abrite des collections exceptionnelles allant de la préhistoire à la période mamelouk, a pu renaître juste après la guerre. La construction du Musée L’idée du Musée naît au début du XXe siècle afin de réunir dans un même lieu la collection de Raymond Weill, un officier français en poste au Liban. Le bâtiment voit le jour entre 1930 et 1937 à l’époque du mandat français grâce au comité des amis du Musée dirigé par Béchara El Khoury, alors Premier ministre et ministre de l’Education. Il fut officiellement inauguré le 27 mai 1942, sur base des plans des architectes Antoine Nahas et Pierre Leprince Ringuet, dans un style monumental en pierre ocre, inspiré des temples antiques. Le Musée durant la guerre Le Musée National de Beyrouth est situé sur ce qui était, durant la guerre, une ligne de démarcation, dans une région où les combats faisaient rage. Il fallait donc sauver les collections à la fois du pillage et des bombes. C’est ce que l’Émir Maurice Chéhab, alors conservateur en chef du Musée, va s’employer à faire. Il commença tout d’abord par mettre à l’abri dans des coffres-forts les collections transportables. Quant aux pièces monumentales, il décida de les protéger avec des sacs de sable, et même de les couler dans du béton armé, allant jusqu’à murer certaines parties du Musée. Ceci n’est pas sans rappeler Jacques Jaujard qui avait sauvé les trésors du Louvre durant la Seconde Guerre mondiale. Il suffit parfois d’un seul homme pour contourner l’inéluctable… Après la guerre, à partir de 1993, une vaste campagne de réhabilitation du Musée fut lancée et il put rouvrir ses portes en 1997 grâce à des mécènes passionnés, dont Mona Hraoui, alors Première Dame et présidente de la Fondation Nationale du Patrimoine. Depuis lors, la modernisation de sa muséographie ne s’est plus arrêtée. Collections et pièces majeures Le Musée conserve environ 100000 objets, dont 1300 exposés chronologiquement, du Paléolithique à la période mamelouk. Parmi les pièces iconiques, le sarcophage d’Ahiram, roi de Byblos. C’est un chef-d’œuvre artistique et épigraphique dont l’inscription est l’un des plus anciens textes connus en alphabet phénicien. Parmi les ensembles impressionnants, figurent les 31 sarcophages phéniciens anthropomorphes de la « collection Ford ». Alignés comme une véritable « armée de morts », les cercueils de pierre reprennent les modèles égyptiens et grecs tout en restant typiquement phéniciens.​ A l’entrée du hall central trônent les magnifiques mosaïques gréco-romaines et byzantines dont certaines ont été malheureusement endommagées durant la guerre et qui en ont gardé des stigmates. Elles illustrent parfaitement ce que fut cet art prospère au Liban durant les périodes romaine et byzantine. Les thèmes qui y sont traités proviennent de la mythologie grecque, de la Bible, des croyances populaires mais aussi de la philosophie. C’est notamment le cas de la mosaïque dite des « Sept Sages » qui nous montre sept philosophes, dont Socrate, ou celle du « Bon Pasteur » ou encore la mosaïque d’« Europe enlevée par Zeus » , ou aussi celle qui célèbre la naissance d’Alexandre Le Grand . Le sol libanais regorge d’ailleurs de mosaïques qui sont de véritables chefs-d’œuvre. Les fouilles au centre-ville de Beyrouth ont mis à jour plus de 1000 m² de mosaïques qui auront peut-être un jour leur musée… Quant au sous-sol, réhabilité récemment, il est consacré à l’art funéraire et à des expositions thématiques. Pour les Phéniciens, le tombeau servait à la fois de demeure éternelle pour le défunt et de support matériel de la mémoire familiale et dynastique. Les niveaux supérieurs complètent ce récit avec des objets plus petits (statuettes, bijoux, monnaies, céramiques) qui éclairent sur la vie quotidienne, l’économie et les cultes des différentes périodes. De nombreuses figurines féminines en terre cuite y sont exposées, provenant des temples, notamment de Baalat Gebal et Astarté. Elles renvoient toutes à un idéal de beauté lié à la fertilité et au statut social (attributs féminins, bijoux, coiffures élaborées…) où la femme joue un rôle central et apparaît comme l’incarnation de la divinité. Bien que le Musée National de Beyrouth soit un antre du passé, il est également tourné vers l’avenir. Preuve en est la nouvelle annexe du musée, le Centre Nuhad Es Said pour la Culture .

Palestine : une paix confisquée par les extrêmes
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

Contrairement aux idées reçues, la question palestinienne n’est pas enfermée dans une impasse par fatalité historique, ni par une haine atavique irréductible. Elle est méthodiquement neutralisée par une convergence d’intérêts entre des extrêmes qui, tout en s’affrontant dans le sang, ont en commun une obsession : empêcher l’émergence d’une solution politique fondée sur la reconnaissance mutuelle et l’égalité des droits. D’un côté, un pouvoir israélien captif d’une logique sécuritaire absolue, transformée au fil des ans en idéologie de gouvernement. De l’autre, des mouvements islamistes qui prospèrent sur l’effondrement du politique, la sacralisation de la violence et la confiscation de la cause palestinienne au profit d’agendas régionaux. Entre les deux, une population prise en otage, et une perspective de paix délibérément sabotée. Il faut partir de là : la radicalisation n’est pas la cause première du conflit ; elle en est le symptôme. Comme l’ont montré de longue date les grandes figures intellectuelles palestiniennes et arabes critiques du nationalisme fermé et de l’islamisme armé, l’extrémisme se nourrit avant tout de l’absence d’horizon politique crédible. Là où la souveraineté est rendue impossible, la violence devient langage de substitution. Un travail similaire a été engagé chez des esprits éclairés en Israël. Or, depuis plus de deux décennies, la stratégie de la droite israélienne dure a consisté à vider de sa substance toute solution fondée sur l’existence de deux États. Non pas en la rejetant frontalement — ce qui aurait un coût diplomatique — mais en la rendant matériellement irréalisable : colonisation continue, fragmentation territoriale, destruction méthodique de toute continuité politique palestinienne. Cette stratégie a un corollaire, en l’occurrence de maintenir les Palestiniens dans une alternative binaire et mortifère — la soumission sans droits ou la résistance sans avenir. Dans les deux cas, l’État palestinien disparaît comme projet réel. Et avec lui, la possibilité d’un leadership politique modéré, responsable, capable de gouverner, de négocier et de répondre aux aspirations de son peuple autrement que par la sacralisation du sacrifice. C’est ici que la symétrie des extrêmes devient évidente, pour reprendre les schèmes développés par René Girard. Les mouvements islamistes palestiniens ne constituent pas une rupture avec cette logique : ils en sont le produit et, paradoxalement, l’un de ses meilleurs alibis. En se posant comme seule force de résistance, ils confisquent la cause palestinienne, délégitiment toute alternative politique et offrent au camp israélien le prétexte idéal pour assimiler toute revendication nationale palestinienne au terrorisme. La tragédie palestinienne contemporaine tient en cela : chaque camp extrême a besoin de l’autre pour survivre politiquement. L’un justifie la perpétuation de l’occupation et de la domination, l’autre justifie la perpétuation de la guerre au nom d’une libération sans contours ni échéance. La paix, elle, devient l’ennemi commun. Dans ce jeu de miroirs, les figures de la paix — celles qui ont tenté de penser la reconnaissance mutuelle comme une nécessité historique et non comme une concession morale — ont été éliminées, marginalisées ou discréditées. L’assassinat politique et symbolique de cette génération a laissé le champ libre à une gouvernance par la peur, le ressentiment et la radicalité identitaire. Or il faut le dire clairement : la poursuite de cette logique mène à une impasse stratégique totale. Aucun peuple ne disparaît sous la pression militaire, aucune identité nationale ne se dissout par décret, et aucune sécurité durable ne peut être fondée sur l’effacement programmé de l’autre. La question palestinienne n’est pas un problème humanitaire à gérer, encore moins une anomalie sécuritaire à contenir. Elle est un problème politique non résolu. Et tant qu’elle sera traitée comme telle, sous-traitée à des logiques de force, elle ne produira mécaniquement que de la violence, des cycles de radicalisation et des explosions régionales. La seule alternative crédible repose sur un retour au politique. Cela signifie reconnaître que la sécurité d’Israël ne peut être durable sans la souveraineté palestinienne, et que la souveraineté palestinienne ne peut émerger que débarrassée des logiques de milices, de tutelles régionales et de messianismes armés. Cela implique un choix clair : celui d’une solution fondée sur deux États, non comme slogan diplomatique, mais comme architecture politique concrète. Un État palestinien viable, continu, souverain, reconnu internationalement, dirigé par des forces politiques capables de gouverner, de rendre des comptes et de rompre avec la logique de la guerre perpétuelle. Ce choix n’est pas une concession faite aux Palestiniens au détriment d’Israël. Il est une condition de survie politique pour les deux peuples. L’alternative est connue : soit un régime d’inégalités structurelles, de domination permanente et de violence chronique, soit une reconnaissance mutuelle imparfaite, fragile, mais ouverte sur un avenir possible. La responsabilité internationale est ici centrale. La répétition incantatoire du droit international, sans mécanisme contraignant, a vidé ce droit de sa crédibilité. L’inaction n’est pas une neutralité : elle est une forme de complicité passive avec la logique des extrêmes. Enfin, il faut rompre avec une illusion dangereuse, selon laquelle le temps jouerait en faveur du statu quo. L’expérience historique montre l’inverse : plus un conflit est gelé dans l’injustice, plus il se radicalise, plus il déborde, plus il empoisonne l’ensemble de son environnement régional et mondial. La paix n’est pas un idéal naïf. Elle est un choix politique courageux, toujours minoritaire à court terme, mais seul capable d’éviter l’effondrement général à long terme. En Palestine comme ailleurs, elle commence par une vérité simple : aucun avenir ne se construit sur la négation de l’autre. La solution des deux États, réitérée par l’initiative arabe de Beyrouth 2002, est le seul cadre d’avenir non toxique, non seulement pour le Moyen-Orient, mais pour le monde entier, tant les conséquences du conflit suscitent les passions identitaires et religieuses au sein de chaque société. La logique qui considérait en effet que le conflit était « ailleurs » géographiquement, donc pouvant être traité comme une question politique, diplomatique, sécuritaire ou humanitaire détachée des options stratégiques vitales de tel ou tel pays, ne fonctionne plus. La question israélo-palestinienne opère désormais comme une tumeur maligne à l’intérieur des frontières nationales. Il existe un danger réel d’implosion, qui n’est plus cantonné, comme dans les années 1970-1980, à des attentats terroristes. Il y va de l’enjeu et de la sécurité d’un monde qui glisse lui-même de plus en plus dans la montée aux extrêmes. Tant que cette vérité restera inassumable pour les dirigeants captifs de ces extrêmes, la région restera prisonnière d’une guerre sans fin, et le monde entier sera ébranlé par ses conséquences, comme le montre le dernier massacre de Bondi Beach, à Sydney. Des accords de paix arrachés au forceps par l’État hébreu ne résoudront rien au problème de fond. Le feu et le sang ne garantissent aucune paix durable. Au contraire, ils ne sont que le moteur d’une prolongation infinie du conflit. Il est temps de rompre le cycle de la violence et de poser des actes fondateurs de paix. Un premier pas dans le bon sens, attendu depuis des décennies, a été fait en marge de la 80e Assemblée générale des Nations unies à New York, le 22 septembre 2025. Mais il doit être accompagné d’effets, ce qui passe par le fait de couper définitivement la voie à l’influence de l’Iran dans la région, mais aussi, et c’est là où le bât blesse réellement, cesser de considérer Israël comme un État privilégié, au-dessus du droit international, jouissant d’une impunité totale au mépris de toutes les conventions et principes généraux, d’un titre de propriété naturel fantasmatique à « une terre promise » et d’un droit de vie ou de mort sur les Palestiniens. Il y a un choix historique et stratégique à faire contre la haine et la culture de l’exclusion et de la mort. Il est grand temps de le faire, même avec 77 ans de retard. Des centaines de milliers de vies humaines dans la région et à travers le globe ont déjà payé le prix de ce conflit. Ce bain de sang inutile doit prendre fin, avant qu’il n’emporte tout le monde. N’est-ce pas à travers de véritables actes de paix, loin des trophées et des prix- colifichets, que s’affirme le véritable leadership mondial ?

La solution à deux Etats et l’étoile Espérance

On raconte qu’une nuit, alors que le sable traversé par les Rois mages semblait fatigué d’avoir vu tant de pas se croiser sans jamais se rencontrer, une nouvelle étoile se mit à briller plus fort que les autres. Les plus attentifs levèrent la tête et soupirèrent en scrutant le ciel, se disant que quelque chose de neuf et de mystérieux, venu du Grand Inconnu, manifestait sa présence. L’étoile n’apparut pas dans un ciel intact. Elle brillait au-dessus d’un Moyen-Orient balafré de murs, de postes de contrôle, de ruines, de prières contradictoires et de milliers de morts, de veuves et d’orphelins. Dans une ruelle de Bethléem, au même moment, une famille préparait une petite crèche devant sa maison. Rien de bien décoratif : de la toile de jute récupérée d’un sac de riz, quelques figurines en plastique abîmées, un enfant Jésus enveloppé dans un tissu jauni, des moutons sans bergers, une Vierge Marie et un saint Joseph aux couleurs passées. Un garçon demanda à son père : — Papa, pourquoi on fait encore une crèche, ici ? Le père répondit simplement : — Parce qu’on est encore là mon fils. Cette nuit-là, l’enfant vit la nouvelle étoile. Elle semblait avancer, lentement, comme si elle attendait qu’on la suive. Loin de là, un berger du désert de Judée rentrait ses bêtes avant la tombée de la nuit. Il avait fait de mauvaises rencontres et avait entendu trop de tirs ces derniers jours. Lui aussi leva les yeux. Et ailleurs encore, à Bagdad, à Gaza, à Amman, à Jérusalem-Est, des hommes et des femmes sentirent la même inquiétude mêlée d’un appel étrange : ne pas rester immobiles, espérer contre toute espérance. Alors tous ces gens se mirent en route. Il y eut des bergers, qui laissèrent leurs troupeaux à d’autres bergers ; une institutrice qui voulait comprendre pourquoi « l’avenir avait plié bagage » ; un cordonnier de Nazareth, dont la boutique vivait surtout de réparations, parce que plus personne n’achetait du neuf ; deux frères séparés par un mur mais se parlant par téléphone ; un berger, qui connaissait les chemins sans panneaux; un évêque ; des cordonniers, les mains encore pleines de cuir, de glue et de poussière, qui se dirent que des pieds fatigués auraient bientôt besoin de bonnes sandales ; des adultes inquiets, portant des questions plus lourdes que leurs bagages. Ils se rencontrèrent à des barrages, dans des bus trop pleins, dans des salles d’attente. Ils ne parlaient pas toujours la même langue, mais ils partageaient le même silence. Sur la route, ils firent des rencontres inattendues. Ils croisèrent trois sages revenus de tout. Ils n’avaient ni la même langue, ni la même prière, ni les mêmes vêtements. Mais ils fixaient tous la même étoile. À quelques kilomètres de là, dans des bâtiments climatisés, derrière des portes blindées, ils virent des responsables politiques entourés de gardes et de discours. Ils cherchaient une solution à une énigme remontant au premier Déluge. - Que cherchez-vous ? demandèrent les enfants. - La solution à deux Etats, répondirent les responsables. Alors un homme âgé vêtu de blanc, avec un nom venu du XIIIe siècle, s’avança. A ses côtés marchait un sage venu d’Al-Azhar. Ils se parlaient par silences entendus. Enfin, tous arrivèrent à un lieu très simple. Pas une forteresse. Pas une citadelle. Une église endommagée du Liban-Sud. Une famille y logeait. Ils y virent une enfant nouvellement née que ses parents avaient nommée familièrement Espérance. Les bergers partagèrent le lait et le miel. Quelqu’un offrit des olives. Les généraux et les chefs d’État, pour une fois, se turent. On leur servit du café. Des paroles furent échangées par bouquets. Les voyageurs comprirent alors que Dieu se rencontre souvent là où personne ne pensait le trouver. Une journaliste couvrit l’événement et un metteur en scène s’intéressa à son histoire. Quant à l’étoile, elle se divisa en milliards de petites lumières, une pour chaque personne réparant un tort. Et le monde, lentement, réapprit à marcher, comme un enfant qui fait ses premiers pas.

Les marchés financiers en 2025: Une année qui défie la gravité économique (1/3)

Alors que le Père Noël s’apprête à descendre comme chaque année dans les cheminées du monde entier et que 2025 touche à sa fin, les marchés financiers mondiaux offrent un tableau qui aurait semblé invraisemblable — voire carrément impossible — au début de l’année. La plupart des grands indices boursiers terminent l’année à des niveaux records, ou proches de leurs plus hauts historiques, marquant une troisième année consécutive de performances exceptionnelles. Aux États-Unis, l’indice de référence S&P 500 affiche une hausse d’environ 17 % au moment de la rédaction, après des gains de 23 % en 2024 et de 24 % en 2023. Cela représente une progression cumulée d’environ 77 % sur trois ans — et une envolée extraordinaire de plus de 1 000 % depuis le début du marché haussier structurel de mars 2009. Les marchés européens, malgré une croissance stagnante, une instabilité politique et des tensions géopolitiques croissantes, ont suivi la même trajectoire. En Allemagne, l’indice DAX est en hausse de 22 % depuis le début de l’année 2025. Le FTSE 100 britannique a progressé de près de 30 %, signant l’une de ses meilleures performances annuelles jamais enregistrées. L’IBEX 35 espagnol affiche une hausse spectaculaire de 48 % cette année, défiant à la fois les contraintes budgétaires et l’incertitude politique. Au Japon, le Nikkei 225 continue de « flotter » à des sommets historiques, avec une progression de 26 % en 2025. Les actions chinoises ont également surpris à la hausse : les marchés domestiques progressent d’environ 17 %, tandis que les titres cotés à Hong Kong gagnent plus de 23 %. Même les marchés émergents — longtemps considérés comme les plus vulnérables à la hausse des taux d’intérêt et au resserrement de la liquidité mondiale — ont affiché un enthousiasme que peu anticipaient. Le KOSPI sud-coréen, par exemple, est en hausse stupéfiante de 71 % depuis le début de l’année. Dans le même temps, les actifs traditionnellement perçus comme des couvertures contre l’instabilité ont atteint des sommets historiques. L’or a franchi de manière décisive des niveaux autrefois jugés psychologiquement et structurellement infranchissables, enregistrant un gain remarquable de 71 % cette année. L’argent a fait encore mieux, avec une hausse d’environ 149 % depuis le début de l’année. Un large éventail de matières premières — de l’énergie aux métaux industriels — a également enregistré de fortes progressions, reflétant à la fois la ferveur spéculative et des tensions structurelles plus profondes. L’immobilier raconte une histoire similaire. Aux États-Unis, au Japon et dans une grande partie de l’Europe, les prix de l’immobilier atteignent des niveaux records, souvent bien supérieurs à leurs sommets d’avant 2007. Ces valorisations supposent un environnement de taux d’intérêt durablement bas et de liquidité abondante — une hypothèse de plus en plus en décalage avec la réalité. Dans de nombreuses grandes villes mondiales, les prix restent largement supérieurs à leurs niveaux d’avant la pandémie, malgré des coûts d’emprunt plus élevés, une accessibilité en baisse et un affaiblissement des bilans des ménages. En résumé, 2025 a été une année exceptionnelle pour les preneurs de risques, se terminant avec presque tout à des prix élevés — souvent extraordinairement élevés. Et pourtant, selon la plupart des critères économiques traditionnels, le contexte mondial n’a rien de rassurant. Le monde a traversé l’un des environnements géopolitiques les plus tendus depuis des décennies. La croissance a ralenti dans une grande partie du monde développé. Les niveaux de dette publique et privée ont atteint des sommets historiques. Les risques géopolitiques se sont multipliés au lieu de reculer — du Moyen-Orient à l’Europe de l’Est, de la rivalité stratégique entre grandes puissances au retour des tensions sur le continent américain. La politique monétaire, autrefois force stabilisatrice de l’ère post-2008, est désormais contrainte par les réalités politiques et les excès budgétaires. C’est là le paradoxe central de 2025 : une année durant laquelle les marchés financiers ont prospéré tandis que les fondations économiques, politiques et sociales sous-jacentes semblaient de plus en plus fragiles. Ce n’est pas une année marquée par des percées de productivité, une croissance généralisée des revenus ou une nouvelle expansion du commerce mondial. Elle a plutôt été façonnée par la liquidité, les récits et la concentration — une année durant laquelle le capital ne s’est pas dirigé vers la sécurité ou la valeur, mais vers les actifs semblant les plus déconnectés de la réalité. Tout ce qui n’aurait pas dû fonctionner a fonctionné La trajectoire extraordinaire des marchés financiers en 2025 n’est pas le fruit du hasard. Elle est le produit d’un optimisme collectif, de promesses technologiques et d’espoirs renouvelés de renaissance économique. À mesure que les signaux économiques s’affaiblissaient et que les risques géopolitiques s’intensifiaient, les marchés n’ont pas réévalué le risque de manière traditionnelle. Ils se sont projetés dans des récits — ceux, séduisants, de l’intelligence artificielle, de la robotique humanoïde et de technologies transformatrices encore largement non éprouvées à grande échelle. Parallèlement, les investisseurs se sont ancrés dans la conviction que les banques centrales finiraient toujours par protéger les marchés contre des baisses significatives, en assouplissant les conditions monétaires dès que des tensions apparaîtraient. Cette combinaison puissante de conviction narrative et de réassurance politique a permis à la prise de risque de prospérer, même lorsque les fondamentaux se détérioraient. La prudence a progressivement cédé la place à la spéculation, les marchés devenant moins attentifs à la réalité économique et davantage dépendants des anticipations et des croyances. Jamais dans l’histoire la participation des investisseurs particuliers n’a été aussi élevée, jamais la concentration sur un petit nombre de titres n’a été aussi forte, jamais l’effet de levier n’a été aussi important, jamais les valorisations n’ont été aussi élevées, et jamais l’écart entre les « nantis » et les « démunis » n’a été aussi extrême. L’histoire suggère que de tels moments signalent une transition — de l’expansion à la fragilité, de l’enthousiasme à la vulnérabilité.

Noël et le prix de la rédemption
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

Le sens de Noël nous interpelle plus que jamais, dans un monde de plus en plus éclaté, de plus en plus « nihiliste » - au sens existentiel. Au-delà du caractère commercial et festif, ou encore spirituel et religieux, Noël c’est en principe une main tendue à l’humain dans toutes ses tares, ses iniquités, ses imperfections. Sans distinctions. Il n’est pas question ici de faire de la morale de supermarché, ni du spiritualisme laïcisé, mais de s’interroger sincèrement sur ce que ce moment signifie, en dehors du vécu immédiat, de cette délicieuse synesthésie entre lumières, chants et saveurs, ou de la joie des cadeaux dans les yeux innocents des petits enfants. Noël n’est pas une fête de repli sur soi. Même si la fête ressuscite le cocon familial autour de la cheminée et du partage, autour d’une table ou d’un sapin, elle n’est pas synonyme d’enfermement, de retour au noyau grégaire. Au contraire. Depuis la nuit des temps, le solstice d’hiver était un événement attendu avec ferveur. L’on s’y préparait au printemps, en célébrant la flamme de la vie dans la noirceur des ténèbres. Une majestueuse lumière de vie, qui est d’abord dans le partage avec les autres, sans aucune différence. Tous les autres. Dans l’Antiquité, ce jour-là, les barrières sociales étaient abolies, dans un chant du cœur pour célébrer l’altruisme, et un retour à ce qui fait la spécificité de l’être humain - son sens du service social, de sa finalité dans la finalité de l’autre. Dans la réciprocité, loin de l’égoïsme. C’est pour cela que les convives s’installent à la même table. Pas seulement pour se retrouver. Mais pour se retrouver en l’autre, le prochain. C’est l’essence du lien social. Noël, en ce sens, est profondément « politique » en tant qu’acte de préservation de la société et de rituel de purification de soi à travers l’autre. C’est, en principe, un moment de trêve où la violence symbolique se suspend brièvement, révélant ce qui est devenu structurel le reste de l’année. En cette fin d’année 2025, marquée par un délitement de l’ordre mondial sans doute sans précédent depuis le siècle dernier, c’est le moment propice d’enterrer la haine et la vengeance et de renoncer à la violence, quelle qu’en soit la forme et l’objet. C’est dans cet entre-deux, entre l’ombre de l’hiver et la lumière-chaleur du feu, que la lutte intérieure la plus âpre, la plus difficile se déroule - à condition que l’on fasse le choix de ne pas l’anesthésier dans le solipsisme inerte ou le matérialisme épicurien. C’est le temps idéal à un examen de conscience, une réflexion sur notre mécanisme interne qui transforme des peurs en récits moraux, puis en identités closes ; qui confond sans cesse survie et justice ; qui légitime la vertu héroïque pour compenser l’irresponsabilité collective ; qui autorise le glissement progressif de la haine d’affect honteux à cause politique assumée… Noël est, en quelque sorte, une mise à nu de tout ce qui ne tient plus - de l’individuel au sociétal. Dans ce sens, ce n’est pas un hasard si Noël a lieu au fin fond des nuits glaciales, au moment où chacun, épuisé au terme d’une année de responsabilités, d’épreuves et de souffrances diverses, lutte pour sa survie. Les fardeaux sont parfois vides, mais ils n’en sont pas moins lourds, chantait Leonard Cohen. Noël est un refuge, une crèche, pour se recomposer loin du regard du monde, pour souffler, pour replonger au plus profond de soi, et s’interroger sur ce qui le définit. Le soleil a disparu, et c’est en chacun de soi qu’il faut le retrouver, en communion avec les autres, dans un élan d’espérance, de joie, de paix. Noël est le moment-épitomé de la rédemption - à condition de pouvoir ouvrir son cœur au triptyque liberté-responsabilité-réciprocité que suppose le mouvement vers l’autre. C’est l’instant de l’empathie par excellence. L’esprit de Noël, au-delà des religions, des communautés, de la spiritualité, et de la morale, c’est ainsi un choix de valeurs et de repères, et, par-delà même, un choix de société - celui de vivre-ensemble dans la différence et le respect des autres, et dans l’humilité. C’est le moment où il faut accepter de se dévêtir de l’égotisme conféré par la puissance et la certitude pour retourner au doute asymétrique qui fait de nous des humains, authentiques, capables encore de s’émerveiller, se livrer à une autocritique profonde, et d’exprimer de la gratitude pour ce qui nous a été donné, indifféremment, le bien comme le mal. Un 24-25 décembre, la colère, le ressentiment, le malheur, le jugement, le mal n’ont plus de sens. Ils ne s’estompent pas par magie, mais par prise de conscience. Que la renaissance, la rédemption sont à ce prix - et que nous sommes, malgré nos blessures, nos tourments, nos failles, nos peurs terrifiantes, invités à aimer, partager, et s’aimer sans se juger. Et, sans doute, la seule question fondamentale qui mérite encore d’être posée en ce début catastrophique de XXIe siècle, est de savoir ce qui, aujourd’hui, mérite encore d’être sauvé au-delà d’un dualisme profane-sacré qui s’est plus que jamais éloigné de ce mouvement bi-directionnel entre la transcendance et l’immanence humanistes. C’est à chacun de nous de trouver, au plus profond de lui, la réponse à cette question. Les mots, à ce stade, ne servent plus à rien.

Al-Qard Al-Hassan aurait amorcé une phase de «post liquidation»

Sous l’effet des sanctions américaines, des restrictions imposées par la Banque du Liban et des pertes subies lors de la dernière guerre avec Israël, le Hezbollah a cherché à reconfigurer son principal bras financier, Al-Qard Al-Hassan. Ce « repositionnement », présenté comme « légal », vise à préserver son emprise sur l’économie parallèle et sa base sociale. Fondée en 1982, l’association Qard Al-Hassan opère en dehors du cadre légal bancaire. Les fonds iraniens ont initialement contribué au capital de l’association. Ils ont été complétés par des capitaux libanais, notamment d’entrepreneurs en Afrique, sur plusieurs années. Selon le département du Trésor américain, qui a inscrit Qard Al-Hassan en 2007 sur la liste des entités sanctionnées puis qui a renforcé ces sanctions en 2021, cette association gère des volumes financiers comparables à ceux d’une banque de taille moyenne, tout en échappant à toute supervision officielle. Les autorités américaines estiment que le réseau dessert plusieurs centaines de milliers de bénéficiaires à travers tout le Liban, s’appuyant sur des actifs tangibles importants, notamment des dépôts en or utilisés comme garanties, sans contrôle de la part des autorités financières libanaises. Depuis l’effondrement du système bancaire en 2019, Al-Qard Al-Hassan s’est imposée comme un substitut à un secteur qualifié de « profondément insolvable » par les institutions internationales, renforçant ainsi la dépendance économique de la base sociale du Hezbollah et consolidant son pouvoir financier et politique hors de toute structure étatique. Une légitimité symbolique La politique de restrictions sévères imposée depuis 2019 par la Banque du Liban – limitations sur les retraits, contrôle des transferts à l’étranger et encadrement des opérations de change – a créé un environnement propice à l’essor de structures financières non régulées. Dans ce contexte, Al-Qard Al-Hassan est apparue pour certains comme une alternative à l’Etat et au secteur bancaire, en raison de leur faillite. Le principe du Qard Al-Hassan, basé sur le prêt sans intérêt, confère à cette association une forte légitimité symbolique au sein de la communauté chiite. Le Hezbollah s’appuie sur cette référence pour présenter l’association comme une œuvre sociale. Selon le politologue Ali Hamadé, cette symbolique est également stratégique pour l’influence politique du parti : elle a permis de pénétrer des couches sociales au-delà de la communauté chiite, étendant ainsi son emprise économique et sociale. Mais en réalité, Al-Qard Al-Hassan fonctionne comme un réseau bancaire parallèle, manipulant d’importantes liquidités hors de tout contrôle étatique et en dehors de la supervision officielle de la Banque du Liban ou de la Commission de contrôle des banques. Ali Hamadé relève dans ce cadre que l’association a amorcé une phase dite de « post-liquidation », redistribuant certaines activités à d’autres entités affiliées au Hezbollah, notamment dans le secteur de l’or. Les opérations d’achat, de vente et de mise en gage de l’or sont désormais réalisées via Joud, une société commerciale disposant d’un numéro fiscal et d’une licence, dont le directeur général de la famille Karnib est sanctionné par les Etats-Unis. Les activités à caractère bancaire sont transférées progressivement vers d’autres structures légales, les opérations étant présentées comme de simples ventes de marchandises, contournant ainsi la surveillance financière. La fermeture serait inévitable Ali Hamadé souligne en outre que le timing de la fermeture ou du contrôle d’Al-Qard Al-Hassan relève de la présidence de la République et non du ministère de l’Intérieur. Cette responsabilité explique la prudence dans l’examen du dossier, dans le but notamment d’éviter des perturbations financières au niveau des déposants et de gérer l’impact symbolique d’un tel acte sur la communauté chiite et au-delà. Face à la pression internationale et américaine, la fermeture de l’association semble désormais inévitable, même si d’autres structures continuent de reprendre certaines de ses activités. Cette possible fermeture a été démentie par l’association qui affirme qu’elle « continue d’opérer sous son nom habituel, dans toutes ses agences au Liban ». Elle précise que les opérations d’achat et de vente d’or, en espèces ou à tempérament, sont réalisées exclusivement via des sociétés commerciales légales. Cette clarification illustre la complexité du transfert progressif des fonctions d’Al-Qard Al-Hassan vers des entités comme Joud, permettant de distinguer légalement les opérations commerciales des activités quasi-bancaires.