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Eva Gonzalès, Le Réveil, 1877. Kunsthalle Bremen.
Culture
Portrait de l'auteur
Par Yasmina Comair
Publié oct. 11, 2026 - 03:41
Le Petit Palais consacre à Eva Gonzalès sa première grande rétrospective, depuis le 15 septembre et ce jusqu’au 24 janvier prochain, réunissant près de cent peintures, pastels et gravures. Unique élève d’Édouard Manet, contemporaine de Berthe Morisot et Mary Cassatt sans jamais véritablement appartenir au groupe impressionniste, elle fut surtout une femme qui sut se frayer un chemin dans un XIXe siècle qui en laissait peu aux artistes de son sexe. Remarquablement construite, l’exposition est aussi émouvante : derrière l’élève, le modèle, l’épouse et la mère, elle laisse apparaître, œuvre après œuvre, une artiste peintre qui conquiert sa liberté. Le Réveil, 1877. Il est des artistes que la postérité enferme dans une œuvre, d’autres dans une relation. Pour Eva Gonzalès, ce fut Manet. Elle fut son élève, la seule officiellement reconnue, ainsi que son modèle lorsqu’elle fut immortalisée par ce dernier en 1870 dans une longue robe blanche, assise devant son chevalet. Cette proximité essentielle aura pourtant longtemps laissé son travail dans l’ombre du maître. Le parcours du Petit Palais a l’intelligence d’expliciter cette case départ pour mieux nous en éloigner. Au fil des salles, les délicatesses héritées de Charles Chaplin rencontrent les noirs et la modernité de Manet, avant que la touche ne s’élargisse, que les fonds ne s’allègent et que l’air des plages normandes n’entre presque physiquement dans la toile. Ce que l’on regarde alors n’est plus seulement l’évolution d’une peinture, mais la conquête laborieuse d’une voix. Devenir peintre quand on naît femme Cette conquête commence bien avant Manet. Car avant de s’affranchir de ses maîtres, Eva Gonzalès dut se dégager de ce que son époque avait prévu pour elle. Née à Paris en 1847, fille de l’écrivain et journaliste Emmanuel Gonzalès et de la musicienne Célina Ragut, Eva grandit dans une bourgeoisie cultivée où les arts font naturellement partie de l’éducation. Elle joue elle-même plusieurs heures de piano par jour et aurait pu demeurer cette jeune femme accomplie à laquelle son milieu autorisait volontiers les arts, pourvu qu’ils restent un agrément. Mais Eva choisit la peinture comme une destinée. Or, au XIXe siècle, les portes de l’École des Beaux-Arts restent fermées aux femmes. Elles doivent apprendre ailleurs, dans des ateliers privés, et c’est auprès de Charles Chaplin qu’Eva se forme à partir de 1866. Le Petit Palais accompagne d’ailleurs son parcours d’un fil intitulé Une vie d’artiste au féminin, rappelant combien devenir peintre lorsque l’on était une femme supposait déjà de contourner les règles d’un monde pensé essentiellement par les hommes. Les premières œuvres en conservent une grâce presque poudrée. Dans La Demoiselle, comme dans Les Deux Sœurs ou La Toilette, les étoffes sont précieuses, les couleurs tendres, les gestes retenus. Une sœur arrange les cheveux de l’autre et, dans cette scène intime, apparaît déjà l’une des présences les plus constantes de l’œuvre de Gonzalès: Jeanne, sa cadette, qui sera tour à tour modèle, élève, confidente et presque double. Elle traverse sa peinture au fil des années, le visage penché ou le regard ailleurs, offrant à Eva un territoire familier où chercher, essayer et, peu à peu, s’inventer. Les Deux Sœurs ou La Toilette, vers 1866-1868. Dans l’ombre de Manet, trouver sa lumière Lorsque Gonzalès rencontre Manet en 1869, elle a vingt-deux ans et sa peinture change de respiration. Les délicatesses apprises chez Chaplin ne disparaissent pas tout à fait, mais elles rencontrent la profondeur des noirs, la franchise du trait et cette manière si moderne de laisser le pinceau exister sur la toile. Gonzalès regarde beaucoup son maître, bien sûr ; pourtant, à mesure que l’exposition avance, ce qui émeut est justement de la voir s’en éloigner, presque imperceptiblement, jusqu’à ce que l’influence cesse d’être une ombre pour devenir un héritage. Une Loge aux Italiens, vers 1874, en est l’un des plus beaux exemples. Jeanne y pose auprès d’Henri Guérard, futur mari d’Eva, dans l’obscurité veloutée d’une loge de théâtre. Refusé au Salon de 1874, le tableau est alors critiqué précisément pour ce que certains considèrent comme l’influence excessive de Manet. Gonzalès ne renonce pas : elle l’expose dans son atelier, le reprend, puis le présente de nouveau au Salon en 1879, où il est cette fois accepté. Il y a déjà, dans cette obstination tranquille, quelque chose de sa liberté : recevoir, transformer, essuyer le refus et revenir. Une Loge aux Italiens, vers 1874, musée d’Orsay. De Manet, il subsiste pourtant dans son œuvre quelque chose de plus délicat encore que les noirs, les cadrages ou la modernité des sujets: les violettes. Elles reviennent dans L’Indolence, puis dans Le Réveil, posées près du lit au milieu de la blancheur des draps. La fleur appartient à l’univers pictural de Manet et le parcours du Petit Palais invite précisément à lire ces bouquets comme un rappel du maître. Chez Gonzalès, ces petites touches mauves deviennent ainsi un écho discret : non plus une influence qui s’impose, mais une mémoire qui demeure. Quelques fleurs, presque rien ; comme si Manet pouvait rester présent sans désormais lui faire d’ombre. Quand la peinture prend l’air À Dieppe, Honfleur ou Grandcamp, la peinture s’ouvre alors à une autre lumière. Dans Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877- 1878, quelques herbes, un panier, deux enfants et un ciel suffisent. La matière devient plus rapide, presque inachevée par endroits, comme s’il fallait moins décrire le paysage que retenir l’instant avant que la lumière ne change. Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877-1878, National Gallery of Ireland. Gonzalès n’a jamais participé aux expositions impressionnistes et préféra, comme Manet, continuer à se confronter au Salon. Sa peinture rejoint pourtant ici naturellement certaines de leurs recherches, non par appartenance à un groupe, mais parce que l’air et la lumière semblent lui imposer une nouvelle manière de voir. Les contours se font moins sages, le geste plus libre ; quelque chose s’est défait du fini précieux de ses débuts sans jamais perdre cette douceur très particulière qui lui appartient. La transformation devient presque tangible. Ce n’est plus seulement une élève qui maîtrise ce qu’on lui a enseigné, mais un peintre qui commence à choisir ce qu’elle souhaite en conserver et ce dont elle peut désormais se passer. Ces femmes qui regardent ailleurs Dans La Promenade à âne, vers 1880-1882, Jeanne et Henri Guérard sont à nouveau réunis, mais nous sommes loin du raffinement contenu des premières années : les touches se sont élargies, le fond s’esquisse plus qu’il ne se décrit et la peinture ne ressent plus la nécessité de tout achever. Jeanne, juchée sur l’animal, détourne le regard. La Promenade à âne (Henri et Jeanne) vers 1880-1882, Bristol Museums & Archives. Ce regard ailleurs pourrait presque devenir le fil secret de l’exposition, tant les femmes d’Eva Gonzalès semblent peu préoccupées par celui que l’on porte sur elles. Elles lisent, rêvent, se coiffent, s’éveillent, s’abandonnent dans un fauteuil ou sur un lit, contemplent ce qui se trouve hors du tableau. Elles sont élégantes sans être décoratives, présentes sans se donner tout à fait. Elles possèdent une intériorité à laquelle le spectateur n’a pas entièrement accès et c’est peut-être là, sans manifeste ni revendication, que la peinture de Gonzalès nous paraît aujourd’hui si moderne. Car sa liberté ne fut jamais spectaculaire. Eva Gonzalès ne vécut pas en marge de son monde : elle en connaissait les usages, épousa Henri Guérard en 1879 et devint mère. Mais elle continua à peindre, à exposer, à se confronter au jugement et au refus, dans un siècle où la carrière d’une femme artiste demeurait fragile. La présence, dans le parcours, du Goûter de Marie Bracquemond donne à cette réalité un relief particulier. Sa sœur Louise y est absorbée par sa lecture, dans un univers qui dialogue merveilleusement avec celui de Gonzalès. Pourtant, les trajectoires divergent : Bracquemond finira progressivement par renoncer à exposer, dans un contexte conjugal peu favorable à sa peinture. Le rapprochement, sans être appuyé, dit beaucoup. Pour une femme du XIXe siècle, apprendre à peindre était déjà une conquête ; continuer à peindre pouvait en être une autre. Eva Gonzalès, elle, continue. Non pas dans le fracas d’une rébellion, mais avec cette détermination silencieuse qui semble parcourir toute son œuvre. Sa liberté se construit à l’intérieur même des cadres de son époque : ceux de son sexe, de son milieu, du Salon, de ses maîtres. Elle ne les fracasse pas ; elle les déplace suffisamment pour s’y ménager son propre espace. Une liberté interrompue Le destin lui laissera pourtant peu de temps pour poursuivre cette conquête. Le 19 avril 1883, elle donne naissance à son fils Jean-Raimond. Manet meurt le 30 avril. Six jours plus tard, le 6 mai, Eva succombe à une embolie. Elle n’a que trente-six ans. Deux ans plus tard, une exposition posthume lui est consacrée dans les salons de La Vie moderne ; puis le temps fera lentement son travail d’effacement. Cette fin brutale donne aux dernières salles une émotion particulière. On vient de regarder une peinture s’ouvrir au moment même où l’on sait combien soudainement la vie va se refermer. Et c’est sans doute là que la construction de cette rétrospective trouve sa plus grande justesse : près de cent œuvres ne racontent pas seulement une carrière, elles rendent perceptible un mouvement, celui d’une femme qui apprend de Chaplin, admire Manet, conserve de l’un une certaine douceur, de l’autre la modernité du regard et quelques violettes, avant de trouver peu à peu sa propre lumière. On quitte ainsi le Petit Palais avec le sentiment d’avoir rencontré bien davantage que « l’unique élève de Manet ». Un peintre, bien sûr, mais aussi une femme qui, sans discours ni posture, aura refusé que les limites de son siècle deviennent les siennes. Eva Gonzalès ne s’est pas affranchie des carcans de son époque en les fracassant. Sa liberté fut plus subtile, et peut-être plus difficile : apprendre, toile après toile, à devenir elle-même à l’intérieur des limites que son époque avait tracées pour elle. Eva Gonzalès. Parcours d’une artiste libre, au Petit Palais, Paris jusqu’au 24 janvier 2027.
Un Œil sur l'évènement
Portrait de l'auteur
Par Hisham Dibsi - Publié oct. 10, 2026 - 16:38
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De «Tempête décisive» à «L’Aube du Yémen» La distance qui sépare «Tempête décisive» de «L’Aube du Yémen» ne se résume pas à onze années de guerre au Yémen. Elle représente un parcours politique et stratégique marqué par une accumulation d’échecs, des modifications des rapports de force et des transformations de la place du Yémen dans le conflit régional, jusqu’à cette situation où la sécurité de la mer Rouge et du détroit de Bab el-Mandeb est devenue partie intégrante des calculs de guerre et de ses possibles dénouements. Lorsque l’Arabie saoudite a lancé l’opération «Tempête décisive», en mars 2015, l’objectif affiché était de rétablir l’autorité reconnue par la communauté internationale et d’enrayer l’expansion des Houthis après leur prise de Sanaa et leur progression vers Aden. L’intervention apparaissait comme une tentative d’empêcher l’effondrement d’une configuration politique et sécuritaire dont Riyad jugeait le maintien indispensable pour protéger ses frontières méridionales et empêcher que le Yémen ne devienne une base d’influence hostile sur le flanc sud du royaume. Mais les années suivantes ont montré que la supériorité aérienne ne suffisait pas, à elle seule, à faire émerger un pouvoir politique stable, que la reconquête de positions ne signifiait pas nécessairement le rétablissement de l’État et que l’affaiblissement militaire d’un adversaire n’entraînait pas automatiquement la disparition de sa capacité à conduire le conflit. Les Houthis ont conservé le contrôle de Sanaa et de vastes régions du nord du Yémen, tandis que les forces qui leur étaient opposées souffraient de leurs divisions et de la multiplicité de leurs centres de décision. Parallèlement, la crise humanitaire et économique continuait d’épuiser la société yéménite. Le problème ne résidait pas seulement dans la dimension militaire, mais dans le fossé entre les objectifs déclarés de la guerre et la capacité à traduire les résultats obtenus sur le terrain en un règlement politique viable. C’est là que réside l’un des principaux enseignements de cette première expérience: on ne peut reconstruire un État par la seule reconquête du territoire lorsque le pouvoir demeure partagé entre des forces rivales et que les institutions restent tributaires des allégeances militaires et des calculs régionaux. C’est dans cette perspective qu’il convient d’examiner l’opération «L’Aube du Yémen», lancée par les forces gouvernementales yéménites en octobre 2026, avec le soutien de l’Arabie saoudite, dans un contexte d’intensification des affrontements sur la côte occidentale et dans des zones présentant une importance stratégique pour la navigation en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb. De la gestion de la guerre à la modification de ses paramètres Ce qui distingue la situation actuelle, c’est que la bataille ne se limite plus aux lignes de front à l’intérieur du Yémen. Le front yéménite est désormais étroitement lié à la sécurité de l’Arabie saoudite, aux intérêts du commerce international et aux rivalités régionales pour le contrôle des voies maritimes. Bab el-Mandeb n’est donc plus simplement un détroit bordé par les côtes yéménites. Il est devenu un point névralgique d’une équation sécuritaire et économique qui dépasse le Yémen lui-même. C’est ainsi que l’on peut comprendre le déplacement du centre de gravité vers la côte occidentale et les régions environnant le détroit. La reconquête de ces positions ne vise pas seulement à réduire l’étendue des territoires contrôlés par les Houthis, mais aussi à limiter leur capacité à utiliser la géographie yéménite comme moyen de pression sur l’Arabie saoudite et la navigation internationale. Cette évolution soulève toutefois une question fondamentale: Riyad cherche-t-elle à reprendre le contrôle des positions stratégiques et à sécuriser ses frontières et ses voies maritimes, ou entend-elle remodeler les rapports de force au Yémen afin d’imposer un règlement politique à des conditions différentes? Ces trois objectifs peuvent s’inscrire dans une même stratégie, mais chacun répond à des exigences distinctes. La sécurisation d’un détroit maritime peut être obtenue au moyen d’une opération militaire relativement limitée. Mettre fin au contrôle des Houthis sur Sanaa nécessite, en revanche, une campagne plus vaste et plus complexe, tandis que la construction d’un règlement durable exige de surmonter les divisions yéménites, et non de se contenter de modifier les lignes de contrôle. Tel est le véritable défi de «L’Aube du Yémen»: l’opération parviendra-t-elle à établir un lien entre la force militaire, la légitimité politique et la reconstruction des institutions de l’État, ou verra-t-on se reproduire le fossé qui a marqué les années de guerre précédentes? Bab el-Mandeb: une géographie qui a bouleversé les calculs de guerre L’évolution des affrontements montre que le contrôle de la côte occidentale est devenu l’un des principaux enjeux de la bataille. Mais l’annonce de la reconquête de positions stratégiques ne suffit pas, à elle seule, à établir la réalité du contrôle sur le terrain, pas plus qu’elle ne garantit la capacité à conserver ces positions. Les sites côtiers nécessitent des forces capables de protéger les lignes d’approvisionnement et d’empêcher l’adversaire de les reprendre ou de les menacer depuis d’autres fronts. Les échanges d’attaques visant des installations saoudiennes ont également montré que les affrontements ne se déroulent pas à sens unique. Plus les objectifs militaires et économiques prennent de l’importance, plus la probabilité de représailles sur un espace géographique élargi augmente. La bataille pourrait ainsi passer d’une tentative de sécurisation de la navigation à une guerre d’usure réciproque, où les considérations militaires se mêleraient aux enjeux économiques, aériens et énergétiques. La question ne consiste donc pas seulement à savoir qui contrôle Bab el-Mandeb à un moment donné, mais qui dispose des moyens de garantir durablement sa sécurité et d’empêcher qu’il ne soit utilisé comme instrument de pression politique et militaire. Les Houthis et le dilemme des forces adverses On ne peut considérer les Houthis comme une force qui disparaîtrait à la seule perte de quelques positions. Au fil des années de guerre, ils ont accumulé une expérience militaire et organisationnelle, tiré parti de leur contrôle sur les institutions et de vastes territoires et développé des moyens de pression qui dépassent les fronts terrestres. Leurs liens avec l’Iran confèrent également une dimension régionale aux affrontements, même s’il serait erroné de réduire l’ensemble du mouvement yéménite à cette relation en négligeant ses racines locales. Le défi auquel sont confrontées les forces gouvernementales ne consiste pas uniquement à progresser vers des positions déterminées, mais à transformer ces avancées en une modification durable des rapports de force. Cela exige une coordination entre les différentes formations militaires, une unité de décision, une gestion politique des territoires reconquis et la prise en compte des intérêts locaux qui influent sur la poursuite ou l’arrêt des combats. C’est ici qu’apparaît le dilemme des forces opposées aux Houthis. Le gouvernement et le Conseil de direction présidentiel ne sont pas les seuls acteurs en présence. Il existe également des forces sudistes porteuses de leur propre projet politique, des formations militaires disposant d’assises et d’intérêts distincts, ainsi que des forces locales sur la côte occidentale, à Marib et à Taëz. Ces différents acteurs peuvent s’entendre sur la nécessité de combattre les Houthis, sans pour autant partager la même conception de l’État à venir ou de la répartition du pouvoir et des richesses. L’unification de ces forces n’est pas une simple question d’organisation secondaire, mais une condition politique et militaire de toute transformation durable. Une avancée sur le terrain qui ne reposerait pas sur un consensus concernant l’administration des territoires reconquis pourrait ouvrir la voie à de nouveaux conflits et reproduire les divisions sous d’autres formes. La leçon restée en suspens après «Tempête décisive» L’expérience a démontré que la guerre au Yémen ne se réduit ni à un affrontement entre l’Arabie saoudite et les Houthis, ni à une lutte entre influences arabe et iranienne. Elle est aussi une crise de l’État, l’effondrement d’une transition politique, une compétition pour le pouvoir et les ressources, ainsi qu’un conflit entre différentes conceptions de l’avenir du Yémen. C’est pourquoi la comparaison entre «Tempête décisive» et «L’Aube du Yémen» ne devrait pas porter sur l’ampleur des frappes aériennes ou le nombre de positions reconquises, mais sur les différences entre les objectifs, les circonstances et la capacité à transformer la puissance militaire en résultats politiques. La première expérience n’a pas réussi à mettre fin à la guerre ni à reconstruire un pouvoir central stable. Quant à la nouvelle opération, elle fait face à une épreuve encore plus complexe: reprendre l’initiative dans un contexte de divisions yéménites accumulées, de menaces transfrontalières et de voies maritimes devenues partie intégrante des calculs du conflit régional. Si «L’Aube du Yémen» constitue un véritable tournant, ce ne sera pas simplement parce qu’une opération militaire aura été lancée ou qu’un front aura progressé, mais parce que les rapports de force pourraient évoluer de manière à ouvrir une possibilité politique jusque-là inaccessible. En revanche, si les objectifs militaires demeurent dissociés d’un projet d’État, cette nouvelle phase pourrait se solder par une modification des lignes de front sans changement de la nature même de la crise. C’est ici que commencent les questions les plus difficiles, auxquelles sera consacrée la deuxième partie: que cherche réellement l’Arabie saoudite dans cette nouvelle guerre? Quelles sont les limites du rôle iranien? Les forces yéménites peuvent-elles construire un partenariat politique qui dépasse leurs divergences? Et quelle voie pourrait conduire à mettre fin à la guerre, plutôt qu’à la reconduire dans un nouveau cycle?
Strategia
Portrait de l'auteur
Par Khalil Helou - Publié oct. 10, 2026 - 10:23
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Cette capture d’écran, tirée d’une vidéo diffusée par le Centre des médias d’Ansarullah le 7 octobre 2026, montre un combattant affilié aux autorités houthies tirant à la mitrailleuse lors d’une avancée contre les troupes gouvernementales yéménites soutenues par l’Arabie saoudite, dans le gouvernorat de Taëz, selon les médias houthis. (via AFP)
I. Résumé exécutif L'effondrement de la trêve de 2022 a entraîné une mutation du conflit yéménite en une guerre conventionnelle de haute intensité. Le lancement de l’«Opération Aube du Yémen» par le gouvernement yéménite internationalement reconnu et les forces qui lui sont alliées, soutenues par Ryad, vise à briser la double menace houthie, milice soutenue par l’Iran, sur le couloir maritime Bab el-Mandeb – mer Rouge, et sur les infrastructures pétrolières au Yémen même (Ma’rib) et en Arabie Saoudite. Ce conflit s'articule désormais autour de trois dynamiques majeures: la sanctuarisation du flanc ouest (côte Ouest du Yémen sur la mer Rouge), l'asphyxie des centres urbains (Taëz) et l'internationalisation directe du conflit par l'activation d'alliances militaires de tiers (Turquie, Pakistan). II. Analyse du théâtre militaire côtier et paysage topographique La stratégie de la coalition repose sur une approche méthodique de reconquête et de verrouillage des voies navigables internationales. Elle consiste à sanctuariser le détroit de Bab al-Mandeb et la ville portuaire de Mokha. Les forces interarmées progouvernementales (Brigades des Géants, Bouclier de la Nation, Résistance de la Tihama) ont déjà sécurisé l'aérodrome militaire de Dhubab au sud de Mokha, ce qui implique une ouverture d’une ligne logistique aérienne possible, et la ville de Mokha elle-même. L'objectif immédiat est de priver les Houthis de bases de projection de drones maritimes de surface, en termes militaires Improvised Maritime Explosive Devices (IMED), et de mines marines. Les IMED ont eu déjà des usages dévastateurs en Ukraine et avaient fait couler des bâtiments prestigieux de la marine russe, et en Iran par les Américains contre les ports iraniens abritant les vedettes rapides de la République islamique. Le paysage topographique se présente comme suit: le département (mohafazat) de Taëz est maritime et montagneux. Localisé au sud-ouest du Yémen, il englobe les villes de Dhubab (dont le nom fait référence à Bab El-Mandeb) et de Mokha. Dans ce département se situent de multiples sommets, dont certains dominent la plaine côtière partant de Bab El-Mandeb à Hodeidah (port maritime important toujours aux mains des Houthis) en passant par Dhubab et Mokha. Les hauteurs dominantes dans ce département, notamment les hauteurs de Hayfan et Kahbub, prennent leur importance aujourd’hui car elles dominent non seulement la plaine côtière ouest du Yémen mais aussi les lignes logistiques des forces gouvernementales qui partent d’Aden vers Bab El-Mandeb. Les forces gouvernementales ont consolidé leurs positions sur les monts al-Manzara, al-Ashari et Dhiban dans le secteur de Hayfan, sur une altitude de 1000 à 1500 mètres et à 50-60 km de la côte, et ont surtout occupé la chaîne stratégique du mont Kahbub, à 40 km de la côte, ce qui veut dire qu’avec une artillerie de longue portée placées sur cette colline, ou des missiles classiques, la côte Est à portée de tir, ce qui rend difficile aux Houthis de mener des contre-offensives. De plus, le contrôle de ces sommets ainsi que du Jabal Zalat (depuis le 22 septembre) ôte aux Houthis le contrôle de tir visuel sur la route côtière. Il sanctuarise le flanc oriental de l'axe logistique de la coalition, condition sine qua non pour la suite des opérations sur l’axe côtier sud-nord vers Hodeidah. Un miliciens houthi sur les hauteurs de Taez. Tout ce qui est décrit ci-dessus pourrait être placé dans le cadre de la préparation du dispositif de combat (offensif) sur Hodeidah. Cela est une exigence géopolitique sur laquelle convergent de multiples intérêts, notamment américains, européens, arabes, asiatiques et africains. Une rive Est de la mer Rouge ayant un port contrôlé par les Houthis est une carte aux mains de Téhéran, qu’il faut ôter. L’opération sur Hodeidah serait coûteuse, car les Houthis y renforcent leurs défenses au sud de la ville et dans la plaine environnante de Tihama, provoquant une alerte d'évacuation civile émise par le chef du Conseil de direction présidentiel, Rashad al-Alimi. Les forces loyalistes mettent en œuvre une manœuvre en « pincer » depuis des nœuds routiers, notamment ceux de Hays et Al-Khawkha. Déjà la marine saoudienne a bombardé le port de la ville pour détruire les stocks de mines et de drones navals. Les forces loyalistes seront certainement appuyées par l’aviation saoudienne, la plus puissante de la région, et surtout par le soutien en Renseignement du CENTCOM américain, qui fournit du renseignement tactique en temps réel. L'assaut du port d'Hodeïdah est donc en cours de préparation. Tout retard de l’opération sur Hodeïdah, ou son annulation, donnera aux Houthis le temps d’établir un dispositif de combat défensif solide et leur donne l’opportunité de frapper des cibles «molles» à Aden et en Arabie saoudite, notamment les aéroports, les installations pétrolières et les stations de désalinisation de l’eau de mer. III. Sécurisation intérieure et impasse stratégique : Taëz et Ma’rib Si la coalition progresse sur le littoral, les lignes intérieures subiront certainement une pression très grande. La ville de Taëz est défendue par 15000 à 20000 soldats de l’armée régulière yéménite (22e, 17e et 35e brigades), appuyés par des résistants locaux et des renforts extérieurs (Bouclier de la nation, Géants). Fortement implantés sur des hauteurs urbaines autour de la ville, ils opposent une résistance acharnée aux Houthis. Ces forces disposent d'artillerie légère et de systèmes anti-drones récents. Leur potentiel défensif en combat urbain est excellent. La ville subit depuis quelques jours un encerclement opérationnel complet. Les forces houthies ont coupé la route de Heyjat al-Abd, un col montagneux assurant la liaison avec Aden, coupant complètement l’artère d’approvisionnement. Les rebelles houthis qui assiègent la ville sont alimentés en flux continu depuis le nord par l'axe autoroutier Sanaa–Dhamar–Ibb soumis en continu aux frappes aériennes saoudiennes et yéménites. Face à cette situation les Houthis utilisent des réseaux secondaires de vallées permettant de contourner l'interdiction aérienne de la coalition. Le gouvernement tente de desserrer l'étau via de violents combats sur les verrous montagneux que les rebelles tiennent toujours. Ma’rib, tenue par les forces loyalistes, au nord-est du Yémen, revêt une importance stratégique majeure, car la région abrite des infrastructures pétrolières et gazières, constituant les principales ressources du gouvernement yéménite. Une double offensive gouvernementale dans ce secteur cible les fronts de Raghwan (nord du front de Ma’rib) et les zones sud pour protéger ces installations, qui sont des cibles « molles » prioritaires des contre-attaques houthies. Les pertes sont lourdes des deux côtés (dont un général loyaliste). Par ailleurs, le gouvernement a ouvert un axe offensif direct vers la capitale Sanaa et progresse au nord (Hajjah/Saada) à Haradh, en direction du bastion houthi de Haydan. Toutefois, il faudrait s’attendre à un enlisement et une guerre d’usure, car l’équilibre des forces terrestres reste en faveur des Houthis. Le point fort des forces gouvernementales est la supériorité aérienne et technologique grâce aux Saoudiens et aux Américains, alors que les Houthis, qui ont l’avantage du nombre, jouissent de moyens asymétriques importants, notamment les drones, en plus des missiles balistiques qu’ils n’hésitent pas à utiliser sur des cibles civiles. IV. Reconfiguration des alliances et projection régionale L'internationalisation du conflit marque un tournant géopolitique majeur. En effet, dans le cadre du Pacte de la Mecque, Islamabad a déjà déployé des capacités militaires de soutien sur le sol saoudien. Ce déploiement assure la défense de l'espace aérien, la reconnaissance et la coordination technologique, déchargeant les forces saoudiennes pour les opérations offensives au Yémen. Ankara attend, pour le faire, le feu vert de son Parlement, et on ne sait pas encore quelle sera la nature des troupes déployées, mais certainement qu’elles incluront des technologies de pointe. Les Emirats Arabes Unis ont retiré leurs parrainages directs au Yémen. Abou Dhabi réoriente sa stratégie vers le contrôle des infrastructures portuaires de la Corne de l'Afrique, notamment le Somaliland, l’Ethiopie et les Forces de Soutien Rapide (RSF) au Soudan … Toutefois, la marine émiratie tient à garder ouvert le passage de la mer Rouge malgré ses contradictions avec l’Arabie saoudite dans la Corne de l’Afrique. Le conflit yéménite pourrait donc déborder sur la rive africaine. L'Érythrée et l'Arabie Saoudite maintiennent leur soutien à l’armée soudanaise d’Abdel Fatah Al-Bourhane face aux RSF. Parallèlement, Ryad surveille de près les velléités d'accès à la mer Rouge de l'Éthiopie (soutenue par les EAU), susceptibles de déstabiliser son allié érythréen. V. Perspectives et évaluation des risques Le conflit yéménite risque de devenir l'épicentre d'une confrontation multi-acteurs pour le contrôle de la sécurité maritime et des flux énergétiques mondiaux. Une victoire rapide d'un camp étant exclue, le scénario le plus probable est une guerre d'usure violente et destructrice au cours des prochains mois.
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« L’empire iranien » : Israël et l’alliance des minorités, une stabilité paradoxale (5/5)

Il paraît nécessaire de s’attarder un moment sur le jeu sournois pratiqué par Israël, en maître de marionnettes, dans le contexte des ambitions géostratégiques de la République islamique iranienne. Pendant un demi-siècle, Tel-Aviv a trouvé dans l’«alliance des minorités» (alaouites, chrétiens, druzes, chiites du Liban, Kurdes) un tampon géopolitique à l’hinterland sunnite. La doctrine israélienne de la « périphérie » (années 1950-70) reposait en effet sur un axiome : s’allier aux minorités pour briser l’encerclement sunnite. Dans ce contexte, les régimes alaouites à Damas — Hafez puis Bachar el-Assad — étaient des ennemis déclarés mais prévisibles ; idéologiquement stables ; obsédés par leur survie interne ; et parfaitement dissuadables. Israël préférait un Assad cynique et rationnel à une Syrie sunnite nationaliste ou islamiste. Et le monde occidental, États-Unis comme pays européens, a emboîté le pas à l’État hébreu, par utilitarisme pur. Les sbires du régime Assad ont rendu tant de bons et loyaux services aux services de renseignements européens au cours des quatre dernières décennies… pourquoi se débarrasser d’un ennemi si accommodant ? Et, comble du ridicule, plusieurs décennies après les massacres de Homs et de Hama, ce n’est qu’aujourd’hui que ces pays saluent la démise d’un régime inhumain qu’ils ont sans cesse légitimé, même lorsqu’il massacrait résolument des opposants civils en 2011 et livrait le pays à Daech en amnistiant les islamistes, pour ensuite mieux crier au loup… Le Hezbollah, au Liban, a éliminé tous les cadres du Front de la résistance nationale à Israël, formé de la gauche, à partir des années 1980. Ce que l’État hébreu ne faisait pas, le parti pro-iranien le complétait. Jusqu’à devenir un garde-frontière parfait pour empêcher toute velléité palestinienne de s’enraciner au Liban-Sud. En échange, Israël a fait l’impasse sur la mainmise syrienne sur le Liban en 1990 et sur la conquête de l’État libanais par le Hezb à partir de 2006. Comme du reste, il a profité de la querelle Hamas-Fateh pour affaiblir le front intérieur palestinien… Entretenir la rivalité mimétique Avec la chute d’Assad et l’arrivée d’Ahmed al-Chareh, Israël se retrouve face à un paradoxe géostratégique : à court terme, l’Iran — dont il était temps, dans la logique sioniste, de rabaisser l’ivresse impérialiste démesurée — perd son pont levantin. À moyen terme, une Syrie sunnite recomposée réapparaît — avec tout ce que cela implique comme inconnues doctrinales, tribal-militaires et régionales. Il faut comprendre qu’Israël a sans cesse cherché à entretenir la rivalité mimétique qui existe déjà entre les communautés du Levant sur fond d’angoisses existentielles. Jouer, partant, les chrétiens contre les sunnites, les sunnites contre les chiites, les alaouites contre les sunnites, selon la pure logique machiavélique… en restaurant les équilibres lorsqu’ils viennent à se rompre. La fonction de cette stratégie est évidente : garantir la survie de l’État hébreu en exploitant les faiblesses, les craintes et les contradictions des autres, ainsi que la fragilité du pluralisme des sociétés levantines. Et, conséquemment, éliminer toute possibilité d’émergence d’une résistance palestinienne crédible et la naissance d’un État palestinien viable, souverain, et disposant d’une légitimité internationale. Certes, le régime Chareh brise totalement l’influence iranienne, ferme les routes d’armes vers le Hezbollah, se rapproche de Riyad et de Washington ; tente une « normalisation conservatrice » pour exorciser son passé jihadiste et constitue une occasion d’étendre les accords d’Abraham à la Syrie avec une légitimée sunnite. Mais pour Israël, cette recomposition reste ambiguë : un ancien groupe jihadiste devenu pouvoir d’État est moins lisible qu’une dictature alaouite stable et un pouvoir sunnite peut servir d’appoint à la cause palestinienne. Si le dialogue avec lui pour le pousser à la paix est nécessaire, la pression sur le régime doit se maintenir pour le maintenir en état de fragilité et de dépendance, que ce soit en neutralisant ses capacités militaires, en agitant des factions au sein des minorités, ou en créant une zone tampon à l’intérieur du territoire syrien. Pour Israël, toute la dichotomie est là : l’Empire iranien s’effondre, mais avec lui la logique confortable de « l’alliance des minorités ». Tel-Aviv perd un « ennemi intime » (dont il a retardé autant que possible la chute) avec Bachar — la « vieille paire de chaussettes », pour reprendre la formule d’un responsable israélien en 2011 au sujet du président syrien — pour un voisin imprévisible, mais qui peut lui garantir une paix durable, à condition de la maintenir sous un contrôle politico-économique occidental et militaire israélien étroit. L’empire en fragments Ce qui reste à l’Iran, fin 2025, n’est plus un axe, mais les morceaux d’une étoile implosée : Bab el-Mandeb et les Houthis, Gaza en ruine et le Hamas, un Hezbollah isolé qui tente tant bien que mal de se reconstituer, un Irak sous contrôle, mais victime de tiraillements, et une Syrie définitivement perdue. Même le cœur de l’empire gémit à présent sous le poids des sanctions et des pénuries. La stratégie impériale de Téhéran n’a pas disparu ; elle a été brisée, victime, en partie, de son hubris impérialiste, à vouloir jouer au plus fin avec plus puissant qu’elle. Comme Saddam après l’invasion du Koweït. « S’il s’abaisse, je le vante ; s’il se vante, je l’abaisse », conseillait Machiavel. La grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf, écrivait La Fontaine. Darius III a été assassiné par les siens après sa défaite contre Alexandre et la chute de l’empire. Le directoire iranien actuel subira-t-il le même sort ? Peut-être. À la différence qu’Alexandre avait pleuré Darius III. Personne — absolument personne — ne versera des larmes sur les ruines du vilayet el-faqih. Lire sur le même thème « L’Empire iranien » : anatomie d’une chute (1/5) « L’Empire iranien » : Au Yémen, le pari houthi (2/5) « L’Empire iranien » : Le corridor terrestre et l’ambition de l’Empire levantin (3/5) « L’empire iranien » : l’Irak, blessure ouverte ; Gaza, profondeur palestinienne (4/5)

Sharjah, pionnière de la culture aux Emirats
Par
Micha Moussallem
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Depuis plusieurs décennies déjà, Sharjah s’affirme comme la capitale culturelle du monde arabe, titre que lui a, d’ailleurs, décerné (entre autres) l’UNESCO en 1998 pour sa contribution à la promotion de la culture arabe. Sous l’impulsion du Cheikh Sultan bin Mohammed Al-Qasimi, qui règne sur l’émirat depuis 1972, Sharjah a su créer un écosystème artistique unique au Moyen-Orient, et il s’est imposé comme une destination incontournable pour les amateurs et professionnels de l’art et de la culture. L’histoire récente de l’art à Sharjah est intimement liée à la création en 2009 de la Sharjah Art Foundation , dirigée par Sheikha Hoor Al Qasimi. Cette institution multidisciplinaire vise à soutenir la création artistique tant locale que régionale, et à tisser des liens avec des artistes internationaux. La fondation organise régulièrement d’importantes expositions et propose avec ses partenaires des ateliers dédiés aux artistes ainsi que des bourses de recherche, des programmes de mentorat et de soutien aux jeunes artistes, aux femmes, et à tous les porteurs de projets innovants. La fondation organise également la célèbre Biennale de Sharjah qui, depuis 1993, attire des milliers de visiteurs et met en avant des œuvres engagées qui reflètent les évolutions artistiques et sociales du monde arabe et même au-delà. Ainsi, la denière édition en 2025 de la Biennale, intitulée « To Carry », s’est distinguée par une participation de plus de 200 artistes de tous les horizons qui ont exploré les enjeux et les défis de notre époque, et ont établi un dialogue interculturel entre leurs différents univers. D’autre part, L’Émirat a su préserver et valoriser son riche patrimoine architectural. Ainsi, le quartier Al Mareijah , dans le cœur historique de Sharjah, abrite plusieurs musées et espaces artistiques répartis dans d’anciennes bâtisses restaurées. Les visiteurs sont appelés à découvrir des oeuvres contemporaines tout en explorant l'architecture historique typique du pays. Quant au Sharjah Art Museum , ce n’est pas seulement l’un des plus grands musées du Golfe mais c’est un lieu culturel ouvert à tous. L’entrée y est gratuite et on y propose des expositions variées, allant de la peinture arabe classique à la photographie contemporaine. Outre la Sharjah Art Foundation , l’Émirat compte de nombreuses institutions emblématiques comme la Barjeel Art Foundation , créée pour valoriser la collection privée du Sultan Sooud Al Qassemi, le Maraya Art Centre dédié à l’art visuel et numérique ou encore le Sharjah Museum of Islamic Civilization , qui met à l’honneur l’art islamique traditionnel. En parallèle, des dizaines de galeries et d’ateliers indépendants enrichissent le paysage artistique local, favorisant la rencontre entre créateurs, curateurs et public. Les événements et appels à projets se multiplient, conséquence d’une politique culturelle active de soutien à l’innovation, à la formation et à l’expérimentation artistique. Cette politique à Sharjah vise à démocratiser l’accès à l’art et à créer une société à la fois ouverte et engagée. Les évènements artistiques dans l‘émirat sont souvent accompagnés de conférences, de concerts et de projections de films, de grandes rétrospectives autour d’artistes arabes connus comme Tarek Al Ghoussein ou Hassan Sharif, tout en accueillant régulièrement des artistes européens, américains et asiatiques. Si l’art à Sharjah s’enracine dans les traditions locales et arabes, il rayonne également à l’international. La collaboration étroite avec des institutions culturelles internationales dont l’UNESCO ainsi que la participation d’artistes de la diaspora arabe renforcent l’impact du message culturel de Sharjah. Par exemple, le Prix UNESCO-Sharjah pour la culture arabe, créé en 1998, récompense chaque année deux personnalités, groupes ou institutions ayant apporté une contribution exceptionnelle à la diffusion et à la promotion de l'art et de la culture arabes. Entre tradition et modernité, entre Orient et Occident, Sharjah a su relever le défi grâce à une programmation artistique exigeante et créative, la volonté de célébrer la diversité tout en préservant son propre patrimoine et une collaboration étroite avec les artistes et les institutions internationales concernées.

« L’empire iranien »: l’Irak, blessure ouverte; Gaza, profondeur palestinienne (4/5)

L’Irak fut longtemps la pièce maîtresse des manœuvres et des ambitions géostratégiques de la République islamique iranienne. Sans l’Irak, rien ne tient : ni le corridor terrestre vers la Syrie, ni l’économie de contournement des sanctions, ni le réseau de milices qui assuraient à l’Iran une profondeur stratégique dans le Golfe. Les puissantes milices chiites (PMF), financées, entraînées et encadrées par les Gardiens de la révolution, ont contrôlé durant des années les zones frontalières de Al-Qaim/Boukamal, par où transitaient armes, hommes et technologies vers la Syrie et le Liban. Le gouvernement irakien, hésitant, oscillait en permanence entre Washington et Téhéran, mais les leviers iraniens demeuraient massifs. Aujourd’hui, l’Irak est devenu un champ de contradictions : les pressions américaines vont croissantes pour sanctionner les réseaux pro-iraniens ; les milices sont fragilisées après la désorganisation du front syrien ; la récente dispute interne sur la classification du Hezbollah et des Houthis, inscrits puis retirés des listes terroristes en quelques jours, montre clairement une confusion ; et, last but not least, un nationalisme irakien qui refuse autant l’ingérence iranienne que l’emprise américaine, se met en place. Bagdad joue désormais l’équilibriste entre Washington, Téhéran et Riyad. Téhéran y conserve une influence réelle et essentielle, mais plus du tout le « corridor » qui faisait de l’Irak une extension naturelle de son architecture défensive. Le maillon irakien existe encore ; mais il n’organise plus l’espace régional Gaza, ou la profondeur palestinienne de l’axe iranien Il reste Gaza. Pourquoi cet attachement géopolitique à la carte palestinienne, en dehors de l’acquis politique qu’elle constituait depuis 2006 – à savoir une extension sunnite de l’Iran et une carte de négociation avec l’Occident sur le nucléaire, parce qu’outil de pression sur Israël ? Pour comprendre Gaza dans le dispositif iranien, il faut défaire le mythe : Hamas n’est pas une créature iranienne. Hamas est l’émanation palestinienne des Frères musulmans, et son installation a nettement été facilitée par Israël pour créer un contrepoids au Fateh, l’Autorité palestinienne, pour scinder les rangs palestiniens, et justifier la poursuite du conflit israélo-palestinien au nom de l’existence d’un extrême terroriste. Entre 1990 et l’an 2000, le Hamas s’est rapproché progressivement de l’Iran et du Hezbollah, sur fond de refus d’Oslo. En 2007, la prise de Gaza aux dépens du Fateh a accru la dépendance croissante au soutien iranien à tous les niveaux. Certes, le Hamas n’est pas le Hezbollah — qui est une émanation directe des Pasdaran via des Libanais. Il conserve une autonomie idéologique et tactique — mais il est pleinement enchâssé dans la stratégie iranienne. Pour Téhéran, Gaza sert trois fonctions. D’abord, elle constitue un front intérieur permanent contre Israël. La bande de Gaza est incontournable pour Tel-Aviv : enclavée, explosive, elle est impossible à neutraliser politiquement sans un coût humain et militaire colossal. La destruction systématique de l’enclave et la liquidation méthodique de ses habitants depuis octobre 2023 n’ont pas réussi à terrasser le Hamas. Le conflit fixe une partie de l’armée israélienne, empêche Israël de se projeter librement dans la région, et ouvre une brèche permanente dans la sécurité intérieure israélienne… mais, paradoxalement, il permet à Benjamin Netanyahu de rester au pouvoir en dépit des accusations de corruption dirigées contre lui. Ensuite, Gaza assure une légitimité palestinienne au récit iranien — fonction également assurée par le discours du Hezbollah. Sans Gaza, l’Iran ne peut prétendre être le champion de la cause palestinienne. Avec Gaza, le récit de la « résistance » prend chair — les roquettes sur Tel-Aviv et Ashkelon offrant l’iconographie nécessaire aux élucubrations iraniennes. C’est le divertissement parfait pour détourner les populations arabes de l’essentiel : la mainmise du vilayet el-faqih sur le Proche-Orient au nom de la restauration d’un âge d’or mythique impérialiste. Prochain article - Israël et l’alliance des minorités : une stabilité paradoxale Lire sur le même thème « L’Empire iranien » : anatomie d’une chute (1/5) « L’Empire iranien » : Au Yémen, le pari houthi (2/5) « L’Empire iranien » : Le corridor terrestre et l’ambition de l’Empire levantin (3/5)

Merci d’oublier
Par
Jawad Pakradouni
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L’oubli est un mécanisme qui permet à beaucoup de surmonter les épreuves. Mais il est aussi le moyen, voire le but, auquel aspirent tous les malfaisants pour effacer leurs traces. Une population dotée d’une mémoire de poisson rouge est le fantasme de tous les pêcheurs: un Alzheimer collectif qui leur garantit une vie paisible, comme un long fleuve tranquille. Et le Liban en est l’exemple le plus frappant. Récemment, certains établissements financiers promettent, pour tout dépôt en espèces, de recouvrer les fonds avec un taux d’intérêt. Un terme que nous n’avions plus croisé depuis 2019 et qui, pour beaucoup, est pire que la pomme du jardin d’Eden: Adam et Ève étaient nus avant d’y croquer, alors que nous avons cédé face à ces taux créditeurs usuriers, qui nous ont menés à l’usure et à l’érosion. Ces publicités choquent, insinuant qu’avant 2019, nous aurions dû être plus vigilants face aux investissements hasardeux décidés sans notre consentement par les banques elles-mêmes. Celles qui, autrefois, nous vantaient la quiétude d’esprit, un avenir radieux, des slogans encore plus mielleux que ceux du régime soviétique. Et pourtant, et même s’il est vrai que l’Etat est le principal trou noir, certains médias, trouvent le moyen d’exonérer totalement les banques de toute responsabilité, comme si leurs propriétaires étaient au-dessus de tout soupçon. Curieusement, tous ces banquiers ont placé leurs deniers à l’étranger. Philip Morris, lui au moins, avait la décence de fumer sa propre marchandise, même s’il en est mort. Grâce au syndrome du poisson rouge qui fait de nous, Libanais, les dindons de la farce, les dirigeants politiques et les banques s’activent pour effacer tout le passé et ouvrir une nouvelle page. Si les établissements bancaires étaient cohérents, ils auraient intenté depuis des années des actions contre l’État. Mais dans cet échangisme politico-financier chaotique, impossible de séparer le vrai du faux, et la vérité reste enfouie dans les maisons closes des chiffres. On nous demande de tout recommencer, une nouvelle version du “If” de Kipling, basée sur le fait que, nous, Libanais, en avons vu d’autres. Et cette farce fonctionne à merveille grâce à deux facteurs : l’indécence et l’indifférence. L’indécence caractérise ceux qui nous ont spoliés et dépensent ouvertement le fruit de notre labeur. Plus ces criminels sont méprisants, plus leur cortège d’idiots utiles et d’arrivistes s’agrandit. Certains ont tout transféré à l’étranger pendant la crise, d’autres raturent les dettes publiques d’un coup de crayon, autrement dit nos épargnes. Tout cela survient dans une indifférence quasi générale, alimentée par une bêtise appelée résilience. Cette faculté, plus puissante que n’importe quel sédatif, efface la mémoire de ceux qui n’ont plus qu’une obsession: vivre comme si rien ne s’était passé, un carpe diem permanent. Indécence et indifférence, les deux mamelles de cette république bananière appelée Liban, qui doit rester immuable, surtout pendant les fêtes ou périodes estivales. Si Kipling avait été témoin de ces événements, il aurait été atterré par notre faculté à oublier et aurait peut-être écrit: “Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie Et sans dire un seul mot, parce que c’est honteux, te mettre à rebâtir; Voir tes deniers volés sans honte ni alibi, Et parler d’avenir sur fond de sunset et daiquiri; Si tu peux reconstruire ta demeure, dévastée un 4 Août, Te taire et payer sans émettre le moindre doute; Sachant que l’État, tel un pique sous, Reviendra demain se servir et te tenir au cou ; Si tu peux tout perdre sans jamais dire non, Prendre ta servitude pour une force tranquille, Et te remettre à recommencer, sans sourciller, pensant être un résilient, Alors tu connaîtras vraiment le Liban, Et tu seras, hélas, un vrai con, mon fils”….

À Riyad, l’art partout et pour tous
Par
Micha Moussallem
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La région du Golfe, et particulièrement l’Arabie Saoudite, connaît actuellement des transformations sociales et économiques majeures. Ces pays, autrefois principalement producteurs de pétrole, s’ouvrent à grande vitesse aux nouvelles technologies, à l’Intelligence artificielle (IA), aux évènements sportifs mondiaux, et surtout à l’art et à la culture. Du quartier culturel Jax à Riyad à l’oasis AlUla, l’Arabie Saoudite, plus grand pays du Moyen-Orient, investit d’importantes budgets afin de promouvoir l’art et la culture. Pour le gouvernement saoudien, dans une société en pleine transformation, l’art permet de préserver l’héritage culturel du pays, de transmettre les traditions et le savoir-faire ancestral tout en ouvrant les portes aux projets artistiques d’avant-garde. Parmi les projets ambitieux du gouvernement saoudien, Riyad Art occupe une place de choix. Lancé en 2019 par le roi Salmane ben Abdulaziz Al Saoud, il fait partie de la Vision 2030, le plan de développement pharaonique du prince héritier Mohammed Ben Salmane. Le projet a pour but d’embellir Riyad, d’enrichir son paysage culturel et de rendre les œuvres d’art accessibles à tous, en transformant la ville en galerie d’art à ciel ouvert. Depuis son lancement, Riyad Art a déjà présenté plus de 500 oeuvres artistiques, avec la participation de plus de 500 artistes locaux et internationaux, plus de 6 000 évènements, et diverses activités qui ont attiré plus de 6 millions de visiteurs. L'objectif du projet est d'installer, au final, plus de 1 000 œuvres emblématiques d’artistes mondialement connus dans tous les espaces publics de la ville : quartiers résidentiels, parcs, arrêts de bus et de métro, carrefours, ponts, entrées de la ville, sites touristiques...etc. Pour atteindre ce but, Riyad Art se décline en une multitude de projets qui méritent tous qu’on s’y arrête. Urban Art Lab vise, à titre d’exemple, à installer des galeries d’art sur les places publiques afin de présenter les œuvres d'artistes connus et de favoriser le dialogue entre ces derniers et les habitants. Jewels of Riyad, Art on the move et Art in transit préconisent, respectivement, l’installation d’œuvres d’art primées à proximité des attractions touristiques de la ville, aux principaux carrefours et dans les arrêts de bus et de métro. Parmi ces œuvres, on peut citer "Janey Waney" de l’ américain Alexander Calder, "Love" de l'artiste Robert Indiana, ou encore “Quand la lune est pleine” de l'artiste saoudien Zaman Jassim...etc. Quant à Riyad Icon, il a pour but d’encourager les artistes à créer un monument qui serait emblématique de la ville de Riyad à l’instar de la tour Eiffel à Paris, la statue de la liberté à New York ou le Christ Rédempteur à Rio. The Joyous Gardens confie, quant à lui, à des artistes célèbres la création d’aires de jeux dans les squares des quartiers, et Welcoming gateways vise à installer des portes au design unique et impressionnant aux différentes entrées de la ville. Garden city consiste à installer des œuvres d’art dans un jardin central de la ville alors que Urban Flow et Hidden River favorisent l’installation de passerelles et d'éclairages artistiques sur les ponts et les viaducs. L’État saoudien prévoit également l’organisation d’évènements culturels annuels, comme Noor Festival , un festival d’art interactif reposant sur les illuminations ou Tuwaiq Sculpture qui est à la fois un symposium international annuel et une exposition qui réunit des artistes du monde entier pour créer des œuvres de grande envergure dans un atelier en plein air. Ou encore l’organisation d’ Art week Riyad sous l’égide de la commission saoudienne des arts visuels, regroupant plus de 50 galeries locales et internationales, des institutions culturelles, des artistes, et des amateurs d’art du monde entier. Ce foisonnement de projets artistiques permet à l’État saoudien d’embellir la ville, de diversifier l’économie, d’attirer de nouveaux investissements et de transformer progressivement Riyad en une destination de choix pour les passionnés d'art du monde entier. Affaire à suivre.

« L’Empire iranien » : Le corridor terrestre et l’ambition de l’Empire levantin (3/5)

La stratégie iranienne n’est pas uniquement maritime. Elle s’est bâtie, avec une patience quasi romaine, autour d’un arc terrestre : Téhéran – Bagdad – Damas – Beyrouth. Vingt ans durant, Téhéran a patiemment construit un « croissant chiite » reliant l’Iran à la Méditerranée, sous le contrôle du vilayet e-faqih , le guide spirituel iranien. Ainsi a-t-il sanctuarisé les milices chiites et pris le contrôle des zones-frontière en Irak ; il a pris un ascendant décisionnel, à partir de 2012, dans son partenariat avec le régime Assad, avec l’intervention des Pasdaran et du Hezbollah pour protéger le régime Assad (partagé ensuite avec Moscou lors de l’intervention russe à partir de septembre 2015 ; et, surtout, avec l’acmé, à partir de 2008, du Hezbollah au Liban en tant que force expéditionnaire et outil de projection stratégique). Cet axe avait une fonction double. D’abord, créer une profondeur stratégique face à Israël. Le Hezbollah, fort de dizaines de milliers de roquettes, faisait du Liban sud une plate-forme de dissuasion avancée. La Syrie, elle, servait de matrice logistique : dépôts, bases, corridors d’armes, passages frontaliers permettant de transférer missiles et technologies. Ensuite, projeter une présence iranienne jusqu’à la Méditerranée, ce vieux rêve des empires perse et ottoman : disposer de débouchés maritimes, contrôler les routes vers l’Europe, et intégrer les ports syriens (Tartous, Lattaquié) dans une géopolitique des infrastructures. L’Iran ne cherchait pas à devenir une puissance navale méditerranéenne au sens classique du terme, mais à interdire la Méditerranée à ses adversaires, en l’occurrence Israël et les États-Unis, à travers un système de proxies. Cela, l’Europe ne l’a compris que trop tard. Beyrouth était déjà exsangue, et les révolutionnaires syriens de 2011, abandonnés à eux-mêmes, ont été littéralement pulvérisés par Assad, dans l’indifférence totale du monde occidental. Obama n’a fait que mettre en 2015 le dernier clou dans le cercueil du Levant. En résumé, entièrement sanctuarisée, la route Téhéran–Bagdad–Damas–Beyrouth permettra ainsi à l’Iran, pendant deux décennies, d’assurer le transfert d’armes et de technologies vers le Hezbollah ; de projeter la puissance iranienne jusqu’à la rive orientale de la Méditerranée ; de contourner le dispositif américain ; et de constituer une menace permanente sur Israël par le nord. Tout cela s’est effondré comme un château de cartes entre fin 2024 et mi-2025. Le Hamas entraîne le Hezbollah dans la spirale suicidaire et, conséquence de l’affaiblissement considérable de la milice chiite, devenue garde prétorienne du régime Assad, Damas tombe aux mains d’Ahmad el-Chareh, issu de l’ex-HTS. Téhéran s’éclipse au profit d’un nouveau pouvoir arrimé à Ankara et Riyad, désireux de se légitimer internationalement, obsédé par la liquidation complète de l’influence iranienne en Syrie et suffisamment pragmatique pour normaliser les relations avec Israël. Assad, en tant que minorité, ne pouvait pas accorder une légitimité à un accord formel avec Tel-Aviv. Un vieil arrangement ancestral faisait, cyniquement, du régime une sorte de Hagana de l’État hébreu – invasion du Liban, mainmise sur le pouvoir à Beyrouth, mise au pas des Palestiniens, containment du Hezbollah au Liban-Sud sous sa tutelle, et, surtout, fermeture du front du Golan syrien depuis 1973… L’avènement de Chareh à Damas a une autre conséquence désastreuse pour Téhéran : les dépôts iraniens sont saisis, les passages frontaliers verrouillés, les réseaux de milices coupés de leur logistique. Puis, en juin 2025, les infrastructures militaires iraniennes sont frappées en profondeur par l’aviation israélienne. L’appareil stratégique est secoué. Tissé patiemment, fil par fil, comme une toile d’araignée gigantesque ou un tapis persan, l’Empire iranien vole en éclats. Le Hezbollah, dont les responsables militaires sont décimés au quotidien par l’aviation israélienne, survit, mais isolé, privé de sa colonne vertébrale syrienne. Et ses bravades sont surtout dirigées – chassez le naturel, il revient au galop – contre l’État libanais et sa volonté de recouvrer le monopole de la violence légitime et d’éviter, en négociant avec Israël, encore plus de suicide stratégique intérieur, avec son lot de destructions et de victimes innocentes. Résultat pratique : le rêve iranien du continuum territorial vers la Méditerranée, ce Levant perse de Darius III fantasmé par Khamenei – c’est fini. Prochain article - L’Irak : colonne vertébrale et blessure ouverte Lire sur le même thème « L’Empire iranien » : anatomie d’une chute (1/5) « L’Empire iranien » : Au Yémen, le pari houthi (2/5)