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Eva Gonzalès, Le Réveil, 1877. Kunsthalle Bremen.
Culture
Portrait de l'auteur
Par Yasmina Comair
Publié oct. 11, 2026 - 03:41
Le Petit Palais consacre à Eva Gonzalès sa première grande rétrospective, depuis le 15 septembre et ce jusqu’au 24 janvier prochain, réunissant près de cent peintures, pastels et gravures. Unique élève d’Édouard Manet, contemporaine de Berthe Morisot et Mary Cassatt sans jamais véritablement appartenir au groupe impressionniste, elle fut surtout une femme qui sut se frayer un chemin dans un XIXe siècle qui en laissait peu aux artistes de son sexe. Remarquablement construite, l’exposition est aussi émouvante : derrière l’élève, le modèle, l’épouse et la mère, elle laisse apparaître, œuvre après œuvre, une artiste peintre qui conquiert sa liberté. Le Réveil, 1877. Il est des artistes que la postérité enferme dans une œuvre, d’autres dans une relation. Pour Eva Gonzalès, ce fut Manet. Elle fut son élève, la seule officiellement reconnue, ainsi que son modèle lorsqu’elle fut immortalisée par ce dernier en 1870 dans une longue robe blanche, assise devant son chevalet. Cette proximité essentielle aura pourtant longtemps laissé son travail dans l’ombre du maître. Le parcours du Petit Palais a l’intelligence d’expliciter cette case départ pour mieux nous en éloigner. Au fil des salles, les délicatesses héritées de Charles Chaplin rencontrent les noirs et la modernité de Manet, avant que la touche ne s’élargisse, que les fonds ne s’allègent et que l’air des plages normandes n’entre presque physiquement dans la toile. Ce que l’on regarde alors n’est plus seulement l’évolution d’une peinture, mais la conquête laborieuse d’une voix. Devenir peintre quand on naît femme Cette conquête commence bien avant Manet. Car avant de s’affranchir de ses maîtres, Eva Gonzalès dut se dégager de ce que son époque avait prévu pour elle. Née à Paris en 1847, fille de l’écrivain et journaliste Emmanuel Gonzalès et de la musicienne Célina Ragut, Eva grandit dans une bourgeoisie cultivée où les arts font naturellement partie de l’éducation. Elle joue elle-même plusieurs heures de piano par jour et aurait pu demeurer cette jeune femme accomplie à laquelle son milieu autorisait volontiers les arts, pourvu qu’ils restent un agrément. Mais Eva choisit la peinture comme une destinée. Or, au XIXe siècle, les portes de l’École des Beaux-Arts restent fermées aux femmes. Elles doivent apprendre ailleurs, dans des ateliers privés, et c’est auprès de Charles Chaplin qu’Eva se forme à partir de 1866. Le Petit Palais accompagne d’ailleurs son parcours d’un fil intitulé Une vie d’artiste au féminin, rappelant combien devenir peintre lorsque l’on était une femme supposait déjà de contourner les règles d’un monde pensé essentiellement par les hommes. Les premières œuvres en conservent une grâce presque poudrée. Dans La Demoiselle, comme dans Les Deux Sœurs ou La Toilette, les étoffes sont précieuses, les couleurs tendres, les gestes retenus. Une sœur arrange les cheveux de l’autre et, dans cette scène intime, apparaît déjà l’une des présences les plus constantes de l’œuvre de Gonzalès: Jeanne, sa cadette, qui sera tour à tour modèle, élève, confidente et presque double. Elle traverse sa peinture au fil des années, le visage penché ou le regard ailleurs, offrant à Eva un territoire familier où chercher, essayer et, peu à peu, s’inventer. Les Deux Sœurs ou La Toilette, vers 1866-1868. Dans l’ombre de Manet, trouver sa lumière Lorsque Gonzalès rencontre Manet en 1869, elle a vingt-deux ans et sa peinture change de respiration. Les délicatesses apprises chez Chaplin ne disparaissent pas tout à fait, mais elles rencontrent la profondeur des noirs, la franchise du trait et cette manière si moderne de laisser le pinceau exister sur la toile. Gonzalès regarde beaucoup son maître, bien sûr ; pourtant, à mesure que l’exposition avance, ce qui émeut est justement de la voir s’en éloigner, presque imperceptiblement, jusqu’à ce que l’influence cesse d’être une ombre pour devenir un héritage. Une Loge aux Italiens, vers 1874, en est l’un des plus beaux exemples. Jeanne y pose auprès d’Henri Guérard, futur mari d’Eva, dans l’obscurité veloutée d’une loge de théâtre. Refusé au Salon de 1874, le tableau est alors critiqué précisément pour ce que certains considèrent comme l’influence excessive de Manet. Gonzalès ne renonce pas : elle l’expose dans son atelier, le reprend, puis le présente de nouveau au Salon en 1879, où il est cette fois accepté. Il y a déjà, dans cette obstination tranquille, quelque chose de sa liberté : recevoir, transformer, essuyer le refus et revenir. Une Loge aux Italiens, vers 1874, musée d’Orsay. De Manet, il subsiste pourtant dans son œuvre quelque chose de plus délicat encore que les noirs, les cadrages ou la modernité des sujets: les violettes. Elles reviennent dans L’Indolence, puis dans Le Réveil, posées près du lit au milieu de la blancheur des draps. La fleur appartient à l’univers pictural de Manet et le parcours du Petit Palais invite précisément à lire ces bouquets comme un rappel du maître. Chez Gonzalès, ces petites touches mauves deviennent ainsi un écho discret : non plus une influence qui s’impose, mais une mémoire qui demeure. Quelques fleurs, presque rien ; comme si Manet pouvait rester présent sans désormais lui faire d’ombre. Quand la peinture prend l’air À Dieppe, Honfleur ou Grandcamp, la peinture s’ouvre alors à une autre lumière. Dans Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877- 1878, quelques herbes, un panier, deux enfants et un ciel suffisent. La matière devient plus rapide, presque inachevée par endroits, comme s’il fallait moins décrire le paysage que retenir l’instant avant que la lumière ne change. Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877-1878, National Gallery of Ireland. Gonzalès n’a jamais participé aux expositions impressionnistes et préféra, comme Manet, continuer à se confronter au Salon. Sa peinture rejoint pourtant ici naturellement certaines de leurs recherches, non par appartenance à un groupe, mais parce que l’air et la lumière semblent lui imposer une nouvelle manière de voir. Les contours se font moins sages, le geste plus libre ; quelque chose s’est défait du fini précieux de ses débuts sans jamais perdre cette douceur très particulière qui lui appartient. La transformation devient presque tangible. Ce n’est plus seulement une élève qui maîtrise ce qu’on lui a enseigné, mais un peintre qui commence à choisir ce qu’elle souhaite en conserver et ce dont elle peut désormais se passer. Ces femmes qui regardent ailleurs Dans La Promenade à âne, vers 1880-1882, Jeanne et Henri Guérard sont à nouveau réunis, mais nous sommes loin du raffinement contenu des premières années : les touches se sont élargies, le fond s’esquisse plus qu’il ne se décrit et la peinture ne ressent plus la nécessité de tout achever. Jeanne, juchée sur l’animal, détourne le regard. La Promenade à âne (Henri et Jeanne) vers 1880-1882, Bristol Museums & Archives. Ce regard ailleurs pourrait presque devenir le fil secret de l’exposition, tant les femmes d’Eva Gonzalès semblent peu préoccupées par celui que l’on porte sur elles. Elles lisent, rêvent, se coiffent, s’éveillent, s’abandonnent dans un fauteuil ou sur un lit, contemplent ce qui se trouve hors du tableau. Elles sont élégantes sans être décoratives, présentes sans se donner tout à fait. Elles possèdent une intériorité à laquelle le spectateur n’a pas entièrement accès et c’est peut-être là, sans manifeste ni revendication, que la peinture de Gonzalès nous paraît aujourd’hui si moderne. Car sa liberté ne fut jamais spectaculaire. Eva Gonzalès ne vécut pas en marge de son monde : elle en connaissait les usages, épousa Henri Guérard en 1879 et devint mère. Mais elle continua à peindre, à exposer, à se confronter au jugement et au refus, dans un siècle où la carrière d’une femme artiste demeurait fragile. La présence, dans le parcours, du Goûter de Marie Bracquemond donne à cette réalité un relief particulier. Sa sœur Louise y est absorbée par sa lecture, dans un univers qui dialogue merveilleusement avec celui de Gonzalès. Pourtant, les trajectoires divergent : Bracquemond finira progressivement par renoncer à exposer, dans un contexte conjugal peu favorable à sa peinture. Le rapprochement, sans être appuyé, dit beaucoup. Pour une femme du XIXe siècle, apprendre à peindre était déjà une conquête ; continuer à peindre pouvait en être une autre. Eva Gonzalès, elle, continue. Non pas dans le fracas d’une rébellion, mais avec cette détermination silencieuse qui semble parcourir toute son œuvre. Sa liberté se construit à l’intérieur même des cadres de son époque : ceux de son sexe, de son milieu, du Salon, de ses maîtres. Elle ne les fracasse pas ; elle les déplace suffisamment pour s’y ménager son propre espace. Une liberté interrompue Le destin lui laissera pourtant peu de temps pour poursuivre cette conquête. Le 19 avril 1883, elle donne naissance à son fils Jean-Raimond. Manet meurt le 30 avril. Six jours plus tard, le 6 mai, Eva succombe à une embolie. Elle n’a que trente-six ans. Deux ans plus tard, une exposition posthume lui est consacrée dans les salons de La Vie moderne ; puis le temps fera lentement son travail d’effacement. Cette fin brutale donne aux dernières salles une émotion particulière. On vient de regarder une peinture s’ouvrir au moment même où l’on sait combien soudainement la vie va se refermer. Et c’est sans doute là que la construction de cette rétrospective trouve sa plus grande justesse : près de cent œuvres ne racontent pas seulement une carrière, elles rendent perceptible un mouvement, celui d’une femme qui apprend de Chaplin, admire Manet, conserve de l’un une certaine douceur, de l’autre la modernité du regard et quelques violettes, avant de trouver peu à peu sa propre lumière. On quitte ainsi le Petit Palais avec le sentiment d’avoir rencontré bien davantage que « l’unique élève de Manet ». Un peintre, bien sûr, mais aussi une femme qui, sans discours ni posture, aura refusé que les limites de son siècle deviennent les siennes. Eva Gonzalès ne s’est pas affranchie des carcans de son époque en les fracassant. Sa liberté fut plus subtile, et peut-être plus difficile : apprendre, toile après toile, à devenir elle-même à l’intérieur des limites que son époque avait tracées pour elle. Eva Gonzalès. Parcours d’une artiste libre, au Petit Palais, Paris jusqu’au 24 janvier 2027.
Un Œil sur l'évènement
Portrait de l'auteur
Par Hisham Dibsi - Publié oct. 10, 2026 - 16:38
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De «Tempête décisive» à «L’Aube du Yémen» La distance qui sépare «Tempête décisive» de «L’Aube du Yémen» ne se résume pas à onze années de guerre au Yémen. Elle représente un parcours politique et stratégique marqué par une accumulation d’échecs, des modifications des rapports de force et des transformations de la place du Yémen dans le conflit régional, jusqu’à cette situation où la sécurité de la mer Rouge et du détroit de Bab el-Mandeb est devenue partie intégrante des calculs de guerre et de ses possibles dénouements. Lorsque l’Arabie saoudite a lancé l’opération «Tempête décisive», en mars 2015, l’objectif affiché était de rétablir l’autorité reconnue par la communauté internationale et d’enrayer l’expansion des Houthis après leur prise de Sanaa et leur progression vers Aden. L’intervention apparaissait comme une tentative d’empêcher l’effondrement d’une configuration politique et sécuritaire dont Riyad jugeait le maintien indispensable pour protéger ses frontières méridionales et empêcher que le Yémen ne devienne une base d’influence hostile sur le flanc sud du royaume. Mais les années suivantes ont montré que la supériorité aérienne ne suffisait pas, à elle seule, à faire émerger un pouvoir politique stable, que la reconquête de positions ne signifiait pas nécessairement le rétablissement de l’État et que l’affaiblissement militaire d’un adversaire n’entraînait pas automatiquement la disparition de sa capacité à conduire le conflit. Les Houthis ont conservé le contrôle de Sanaa et de vastes régions du nord du Yémen, tandis que les forces qui leur étaient opposées souffraient de leurs divisions et de la multiplicité de leurs centres de décision. Parallèlement, la crise humanitaire et économique continuait d’épuiser la société yéménite. Le problème ne résidait pas seulement dans la dimension militaire, mais dans le fossé entre les objectifs déclarés de la guerre et la capacité à traduire les résultats obtenus sur le terrain en un règlement politique viable. C’est là que réside l’un des principaux enseignements de cette première expérience: on ne peut reconstruire un État par la seule reconquête du territoire lorsque le pouvoir demeure partagé entre des forces rivales et que les institutions restent tributaires des allégeances militaires et des calculs régionaux. C’est dans cette perspective qu’il convient d’examiner l’opération «L’Aube du Yémen», lancée par les forces gouvernementales yéménites en octobre 2026, avec le soutien de l’Arabie saoudite, dans un contexte d’intensification des affrontements sur la côte occidentale et dans des zones présentant une importance stratégique pour la navigation en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb. De la gestion de la guerre à la modification de ses paramètres Ce qui distingue la situation actuelle, c’est que la bataille ne se limite plus aux lignes de front à l’intérieur du Yémen. Le front yéménite est désormais étroitement lié à la sécurité de l’Arabie saoudite, aux intérêts du commerce international et aux rivalités régionales pour le contrôle des voies maritimes. Bab el-Mandeb n’est donc plus simplement un détroit bordé par les côtes yéménites. Il est devenu un point névralgique d’une équation sécuritaire et économique qui dépasse le Yémen lui-même. C’est ainsi que l’on peut comprendre le déplacement du centre de gravité vers la côte occidentale et les régions environnant le détroit. La reconquête de ces positions ne vise pas seulement à réduire l’étendue des territoires contrôlés par les Houthis, mais aussi à limiter leur capacité à utiliser la géographie yéménite comme moyen de pression sur l’Arabie saoudite et la navigation internationale. Cette évolution soulève toutefois une question fondamentale: Riyad cherche-t-elle à reprendre le contrôle des positions stratégiques et à sécuriser ses frontières et ses voies maritimes, ou entend-elle remodeler les rapports de force au Yémen afin d’imposer un règlement politique à des conditions différentes? Ces trois objectifs peuvent s’inscrire dans une même stratégie, mais chacun répond à des exigences distinctes. La sécurisation d’un détroit maritime peut être obtenue au moyen d’une opération militaire relativement limitée. Mettre fin au contrôle des Houthis sur Sanaa nécessite, en revanche, une campagne plus vaste et plus complexe, tandis que la construction d’un règlement durable exige de surmonter les divisions yéménites, et non de se contenter de modifier les lignes de contrôle. Tel est le véritable défi de «L’Aube du Yémen»: l’opération parviendra-t-elle à établir un lien entre la force militaire, la légitimité politique et la reconstruction des institutions de l’État, ou verra-t-on se reproduire le fossé qui a marqué les années de guerre précédentes? Bab el-Mandeb: une géographie qui a bouleversé les calculs de guerre L’évolution des affrontements montre que le contrôle de la côte occidentale est devenu l’un des principaux enjeux de la bataille. Mais l’annonce de la reconquête de positions stratégiques ne suffit pas, à elle seule, à établir la réalité du contrôle sur le terrain, pas plus qu’elle ne garantit la capacité à conserver ces positions. Les sites côtiers nécessitent des forces capables de protéger les lignes d’approvisionnement et d’empêcher l’adversaire de les reprendre ou de les menacer depuis d’autres fronts. Les échanges d’attaques visant des installations saoudiennes ont également montré que les affrontements ne se déroulent pas à sens unique. Plus les objectifs militaires et économiques prennent de l’importance, plus la probabilité de représailles sur un espace géographique élargi augmente. La bataille pourrait ainsi passer d’une tentative de sécurisation de la navigation à une guerre d’usure réciproque, où les considérations militaires se mêleraient aux enjeux économiques, aériens et énergétiques. La question ne consiste donc pas seulement à savoir qui contrôle Bab el-Mandeb à un moment donné, mais qui dispose des moyens de garantir durablement sa sécurité et d’empêcher qu’il ne soit utilisé comme instrument de pression politique et militaire. Les Houthis et le dilemme des forces adverses On ne peut considérer les Houthis comme une force qui disparaîtrait à la seule perte de quelques positions. Au fil des années de guerre, ils ont accumulé une expérience militaire et organisationnelle, tiré parti de leur contrôle sur les institutions et de vastes territoires et développé des moyens de pression qui dépassent les fronts terrestres. Leurs liens avec l’Iran confèrent également une dimension régionale aux affrontements, même s’il serait erroné de réduire l’ensemble du mouvement yéménite à cette relation en négligeant ses racines locales. Le défi auquel sont confrontées les forces gouvernementales ne consiste pas uniquement à progresser vers des positions déterminées, mais à transformer ces avancées en une modification durable des rapports de force. Cela exige une coordination entre les différentes formations militaires, une unité de décision, une gestion politique des territoires reconquis et la prise en compte des intérêts locaux qui influent sur la poursuite ou l’arrêt des combats. C’est ici qu’apparaît le dilemme des forces opposées aux Houthis. Le gouvernement et le Conseil de direction présidentiel ne sont pas les seuls acteurs en présence. Il existe également des forces sudistes porteuses de leur propre projet politique, des formations militaires disposant d’assises et d’intérêts distincts, ainsi que des forces locales sur la côte occidentale, à Marib et à Taëz. Ces différents acteurs peuvent s’entendre sur la nécessité de combattre les Houthis, sans pour autant partager la même conception de l’État à venir ou de la répartition du pouvoir et des richesses. L’unification de ces forces n’est pas une simple question d’organisation secondaire, mais une condition politique et militaire de toute transformation durable. Une avancée sur le terrain qui ne reposerait pas sur un consensus concernant l’administration des territoires reconquis pourrait ouvrir la voie à de nouveaux conflits et reproduire les divisions sous d’autres formes. La leçon restée en suspens après «Tempête décisive» L’expérience a démontré que la guerre au Yémen ne se réduit ni à un affrontement entre l’Arabie saoudite et les Houthis, ni à une lutte entre influences arabe et iranienne. Elle est aussi une crise de l’État, l’effondrement d’une transition politique, une compétition pour le pouvoir et les ressources, ainsi qu’un conflit entre différentes conceptions de l’avenir du Yémen. C’est pourquoi la comparaison entre «Tempête décisive» et «L’Aube du Yémen» ne devrait pas porter sur l’ampleur des frappes aériennes ou le nombre de positions reconquises, mais sur les différences entre les objectifs, les circonstances et la capacité à transformer la puissance militaire en résultats politiques. La première expérience n’a pas réussi à mettre fin à la guerre ni à reconstruire un pouvoir central stable. Quant à la nouvelle opération, elle fait face à une épreuve encore plus complexe: reprendre l’initiative dans un contexte de divisions yéménites accumulées, de menaces transfrontalières et de voies maritimes devenues partie intégrante des calculs du conflit régional. Si «L’Aube du Yémen» constitue un véritable tournant, ce ne sera pas simplement parce qu’une opération militaire aura été lancée ou qu’un front aura progressé, mais parce que les rapports de force pourraient évoluer de manière à ouvrir une possibilité politique jusque-là inaccessible. En revanche, si les objectifs militaires demeurent dissociés d’un projet d’État, cette nouvelle phase pourrait se solder par une modification des lignes de front sans changement de la nature même de la crise. C’est ici que commencent les questions les plus difficiles, auxquelles sera consacrée la deuxième partie: que cherche réellement l’Arabie saoudite dans cette nouvelle guerre? Quelles sont les limites du rôle iranien? Les forces yéménites peuvent-elles construire un partenariat politique qui dépasse leurs divergences? Et quelle voie pourrait conduire à mettre fin à la guerre, plutôt qu’à la reconduire dans un nouveau cycle?
Strategia
Portrait de l'auteur
Par Khalil Helou - Publié oct. 10, 2026 - 10:23
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Cette capture d’écran, tirée d’une vidéo diffusée par le Centre des médias d’Ansarullah le 7 octobre 2026, montre un combattant affilié aux autorités houthies tirant à la mitrailleuse lors d’une avancée contre les troupes gouvernementales yéménites soutenues par l’Arabie saoudite, dans le gouvernorat de Taëz, selon les médias houthis. (via AFP)
I. Résumé exécutif L'effondrement de la trêve de 2022 a entraîné une mutation du conflit yéménite en une guerre conventionnelle de haute intensité. Le lancement de l’«Opération Aube du Yémen» par le gouvernement yéménite internationalement reconnu et les forces qui lui sont alliées, soutenues par Ryad, vise à briser la double menace houthie, milice soutenue par l’Iran, sur le couloir maritime Bab el-Mandeb – mer Rouge, et sur les infrastructures pétrolières au Yémen même (Ma’rib) et en Arabie Saoudite. Ce conflit s'articule désormais autour de trois dynamiques majeures: la sanctuarisation du flanc ouest (côte Ouest du Yémen sur la mer Rouge), l'asphyxie des centres urbains (Taëz) et l'internationalisation directe du conflit par l'activation d'alliances militaires de tiers (Turquie, Pakistan). II. Analyse du théâtre militaire côtier et paysage topographique La stratégie de la coalition repose sur une approche méthodique de reconquête et de verrouillage des voies navigables internationales. Elle consiste à sanctuariser le détroit de Bab al-Mandeb et la ville portuaire de Mokha. Les forces interarmées progouvernementales (Brigades des Géants, Bouclier de la Nation, Résistance de la Tihama) ont déjà sécurisé l'aérodrome militaire de Dhubab au sud de Mokha, ce qui implique une ouverture d’une ligne logistique aérienne possible, et la ville de Mokha elle-même. L'objectif immédiat est de priver les Houthis de bases de projection de drones maritimes de surface, en termes militaires Improvised Maritime Explosive Devices (IMED), et de mines marines. Les IMED ont eu déjà des usages dévastateurs en Ukraine et avaient fait couler des bâtiments prestigieux de la marine russe, et en Iran par les Américains contre les ports iraniens abritant les vedettes rapides de la République islamique. Le paysage topographique se présente comme suit: le département (mohafazat) de Taëz est maritime et montagneux. Localisé au sud-ouest du Yémen, il englobe les villes de Dhubab (dont le nom fait référence à Bab El-Mandeb) et de Mokha. Dans ce département se situent de multiples sommets, dont certains dominent la plaine côtière partant de Bab El-Mandeb à Hodeidah (port maritime important toujours aux mains des Houthis) en passant par Dhubab et Mokha. Les hauteurs dominantes dans ce département, notamment les hauteurs de Hayfan et Kahbub, prennent leur importance aujourd’hui car elles dominent non seulement la plaine côtière ouest du Yémen mais aussi les lignes logistiques des forces gouvernementales qui partent d’Aden vers Bab El-Mandeb. Les forces gouvernementales ont consolidé leurs positions sur les monts al-Manzara, al-Ashari et Dhiban dans le secteur de Hayfan, sur une altitude de 1000 à 1500 mètres et à 50-60 km de la côte, et ont surtout occupé la chaîne stratégique du mont Kahbub, à 40 km de la côte, ce qui veut dire qu’avec une artillerie de longue portée placées sur cette colline, ou des missiles classiques, la côte Est à portée de tir, ce qui rend difficile aux Houthis de mener des contre-offensives. De plus, le contrôle de ces sommets ainsi que du Jabal Zalat (depuis le 22 septembre) ôte aux Houthis le contrôle de tir visuel sur la route côtière. Il sanctuarise le flanc oriental de l'axe logistique de la coalition, condition sine qua non pour la suite des opérations sur l’axe côtier sud-nord vers Hodeidah. Un miliciens houthi sur les hauteurs de Taez. Tout ce qui est décrit ci-dessus pourrait être placé dans le cadre de la préparation du dispositif de combat (offensif) sur Hodeidah. Cela est une exigence géopolitique sur laquelle convergent de multiples intérêts, notamment américains, européens, arabes, asiatiques et africains. Une rive Est de la mer Rouge ayant un port contrôlé par les Houthis est une carte aux mains de Téhéran, qu’il faut ôter. L’opération sur Hodeidah serait coûteuse, car les Houthis y renforcent leurs défenses au sud de la ville et dans la plaine environnante de Tihama, provoquant une alerte d'évacuation civile émise par le chef du Conseil de direction présidentiel, Rashad al-Alimi. Les forces loyalistes mettent en œuvre une manœuvre en « pincer » depuis des nœuds routiers, notamment ceux de Hays et Al-Khawkha. Déjà la marine saoudienne a bombardé le port de la ville pour détruire les stocks de mines et de drones navals. Les forces loyalistes seront certainement appuyées par l’aviation saoudienne, la plus puissante de la région, et surtout par le soutien en Renseignement du CENTCOM américain, qui fournit du renseignement tactique en temps réel. L'assaut du port d'Hodeïdah est donc en cours de préparation. Tout retard de l’opération sur Hodeïdah, ou son annulation, donnera aux Houthis le temps d’établir un dispositif de combat défensif solide et leur donne l’opportunité de frapper des cibles «molles» à Aden et en Arabie saoudite, notamment les aéroports, les installations pétrolières et les stations de désalinisation de l’eau de mer. III. Sécurisation intérieure et impasse stratégique : Taëz et Ma’rib Si la coalition progresse sur le littoral, les lignes intérieures subiront certainement une pression très grande. La ville de Taëz est défendue par 15000 à 20000 soldats de l’armée régulière yéménite (22e, 17e et 35e brigades), appuyés par des résistants locaux et des renforts extérieurs (Bouclier de la nation, Géants). Fortement implantés sur des hauteurs urbaines autour de la ville, ils opposent une résistance acharnée aux Houthis. Ces forces disposent d'artillerie légère et de systèmes anti-drones récents. Leur potentiel défensif en combat urbain est excellent. La ville subit depuis quelques jours un encerclement opérationnel complet. Les forces houthies ont coupé la route de Heyjat al-Abd, un col montagneux assurant la liaison avec Aden, coupant complètement l’artère d’approvisionnement. Les rebelles houthis qui assiègent la ville sont alimentés en flux continu depuis le nord par l'axe autoroutier Sanaa–Dhamar–Ibb soumis en continu aux frappes aériennes saoudiennes et yéménites. Face à cette situation les Houthis utilisent des réseaux secondaires de vallées permettant de contourner l'interdiction aérienne de la coalition. Le gouvernement tente de desserrer l'étau via de violents combats sur les verrous montagneux que les rebelles tiennent toujours. Ma’rib, tenue par les forces loyalistes, au nord-est du Yémen, revêt une importance stratégique majeure, car la région abrite des infrastructures pétrolières et gazières, constituant les principales ressources du gouvernement yéménite. Une double offensive gouvernementale dans ce secteur cible les fronts de Raghwan (nord du front de Ma’rib) et les zones sud pour protéger ces installations, qui sont des cibles « molles » prioritaires des contre-attaques houthies. Les pertes sont lourdes des deux côtés (dont un général loyaliste). Par ailleurs, le gouvernement a ouvert un axe offensif direct vers la capitale Sanaa et progresse au nord (Hajjah/Saada) à Haradh, en direction du bastion houthi de Haydan. Toutefois, il faudrait s’attendre à un enlisement et une guerre d’usure, car l’équilibre des forces terrestres reste en faveur des Houthis. Le point fort des forces gouvernementales est la supériorité aérienne et technologique grâce aux Saoudiens et aux Américains, alors que les Houthis, qui ont l’avantage du nombre, jouissent de moyens asymétriques importants, notamment les drones, en plus des missiles balistiques qu’ils n’hésitent pas à utiliser sur des cibles civiles. IV. Reconfiguration des alliances et projection régionale L'internationalisation du conflit marque un tournant géopolitique majeur. En effet, dans le cadre du Pacte de la Mecque, Islamabad a déjà déployé des capacités militaires de soutien sur le sol saoudien. Ce déploiement assure la défense de l'espace aérien, la reconnaissance et la coordination technologique, déchargeant les forces saoudiennes pour les opérations offensives au Yémen. Ankara attend, pour le faire, le feu vert de son Parlement, et on ne sait pas encore quelle sera la nature des troupes déployées, mais certainement qu’elles incluront des technologies de pointe. Les Emirats Arabes Unis ont retiré leurs parrainages directs au Yémen. Abou Dhabi réoriente sa stratégie vers le contrôle des infrastructures portuaires de la Corne de l'Afrique, notamment le Somaliland, l’Ethiopie et les Forces de Soutien Rapide (RSF) au Soudan … Toutefois, la marine émiratie tient à garder ouvert le passage de la mer Rouge malgré ses contradictions avec l’Arabie saoudite dans la Corne de l’Afrique. Le conflit yéménite pourrait donc déborder sur la rive africaine. L'Érythrée et l'Arabie Saoudite maintiennent leur soutien à l’armée soudanaise d’Abdel Fatah Al-Bourhane face aux RSF. Parallèlement, Ryad surveille de près les velléités d'accès à la mer Rouge de l'Éthiopie (soutenue par les EAU), susceptibles de déstabiliser son allié érythréen. V. Perspectives et évaluation des risques Le conflit yéménite risque de devenir l'épicentre d'une confrontation multi-acteurs pour le contrôle de la sécurité maritime et des flux énergétiques mondiaux. Une victoire rapide d'un camp étant exclue, le scénario le plus probable est une guerre d'usure violente et destructrice au cours des prochains mois.
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Les activités d’Al-Qard Al-Hassan face au droit libanais

Al-Qard Al-Hassan est présentée comme une association à vocation sociale. Elle s’est toutefois inscrite progressivement dans un paysage financier parallèle, à mesure que la crise déclenchée à l’automne 2019 s’aggravait. L’effondrement du secteur bancaire et la perte de confiance des déposants ont créé un vide institutionnel que l’association a su exploiter. Cette dynamique, si elle répond à un besoin réel dans un contexte de défaillance généralisée, ne dissipe en rien les nombreuses interrogations juridiques qu’elle soulève. Elle met en évidence les limites du cadre légal libanais et les risques systémiques qui pèsent tant sur les déposants que sur l’économie nationale. Rappelons dans ce cadre qu’Al-Qard Al-Hassan a été créée dans le contexte de l’invasion israélienne de 1982. En 1987, elle obtient un avis d’enregistrement auprès du ministère de l’Intérieur sous le numéro 218 A.D. A l’origine, sa vocation était strictement sociale et solidaire. Elle demeure juridiquement soumise à la loi ottomane sur les associations de 1909, qui limite les activités aux organismes à but non lucratif et interdit toute opération financière excédant l’objet déclaré. Or l’octroi régulier de crédits et la gestion de garanties en or dépassent clairement ce cadre, créant une contradiction structurelle entre le statut légal de l’entité et la réalité de ses activités. Prêts garantis par de l’or : un modèle juridique complexe L’association accorde principalement des prêts en dollars garantis par des dépôts en or dont la valeur est estimée à l’avance, assortie d’une marge couvrant les risques. Depuis 2020, des distributeurs automatiques permettent des retraits en livres libanaises ou en devises étrangères. Ces pratiques échappent aux règles prudentielles applicables aux banques et soulèvent des questions relatives à la législation sur le change et aux restrictions encadrant la circulation des devises hors supervision officielle. Le Code de la monnaie et du crédit de 1963 encadre strictement l’activité bancaire. Les articles 70 et 71 réservent la réception de fonds, l’octroi de crédits et la gestion des moyens de paiement aux établissements agréés par la Banque du Liban. Les articles 2 et 4 définissent la monnaie légale et les modalités de règlement. En collectant des fonds et en octroyant des prêts, Al-Qard Al-Hassan exerce de facto des fonctions bancaires sans agrément, en violation directe du cadre légal en vigueur. Cette situation a conduit la Banque du Liban à publier la circulaire n°170 en 2021, interdisant explicitement aux établissements financiers et banques opérant au Liban toute interaction directe ou indirecte avec Al-Qard Al-Hassan, notamment l’ouverture de comptes, l’exécution de transferts, la fourniture de services de paiement ou toute opération assimilée. Par cette circulaire, la Banque centrale reconnaît de facto l’existence d’un acteur financier parallèle présentant des risques systémiques, tout en ne lui conférant aucun statut bancaire officiel. Cette démarche traduit une approche prudente mais juridiquement ambivalente : l’institution est jugée suffisamment active pour justifier une mesure spécifique, mais reste hors du champ de supervision et de régulation. Pour l'annuler complètement, le ministère de l'Intérieur doit retirer la licence d'Al-Qard Al-Hassan par application de la loi de parallélisme des formes L’émergence de l’entité « Joud » s’inscrit directement dans cette zone grise créée par la circulaire 170. En fragmentant juridiquement les structures et en multipliant les dénominations, cette reconfiguration complique l’application pratique de la circulaire et renforce les risques pour les déposants. Une activité échappant à toute supervision institutionnelle La Banque du Liban détient une compétence exclusive en matière de régulation monétaire et financière. L’article 13 du Code de la monnaie et du crédit lui confère ce pouvoir, tandis que les articles 174 à 178 organisent les mécanismes de contrôle et de sanction. Ces dispositifs ne s’appliquent pas à Al-Qard Al-Hassan ni à « Joud », qui échappent également aux circulaires et directives de la Banque centrale relatives aux crédits et aux opérations en devises. Cette absence de supervision expose les déposants à des risques significatifs et fragilise l’ordre monétaire national. Dans ce contexte de vide réglementaire, l’évolution récente d’Al-Qard Al-Hassan accentue les interrogations juridiques. Après la guerre dite de « soutien », l’association a opté pour une reconfiguration de sa façade juridique afin de se prémunir contre toute tentative de mise sous contrôle ou de reddition des comptes. Cette stratégie s’est matérialisée par l’adoption d’une nouvelle dénomination, « Joud », permettant la poursuite des mêmes activités financières sous une entité distincte, en dehors de toute supervision bancaire effective et sous un régime de contraintes juridiques potentiellement atténué. « Joud » est le fruit d’une réflexion interne menée par des employés d’Al-Qard Al-Hassan à partir du 7 avril 2025. Le choix de ce nom, à connotation arabo-islamique, s’inscrit dans une logique de continuité symbolique tout en opérant une rupture formelle sur le plan juridique. L’entité a été enregistrée au registre du commerce de Baabda sous le numéro 2078233, avec une première implantation dans la banlieue sud de Beyrouth, puis au registre du commerce de Nabatiyé sous le numéro 6007003 en tant que second établissement, au mois de novembre. Cette restructuration ne modifie ni la nature des activités exercées ni les risques encourus par les utilisateurs, mais elle tend à fragmenter la responsabilité juridique et à compliquer toute action judiciaire visant l’entité initiale. Le changement de dénomination apparaît ainsi comme une mesure de protection préventive, anticipant d’éventuelles poursuites contre Al-Qard Al-Hassan tout en maintenant opérationnel un dispositif financier parallèle. Par ailleurs, les comptes bancaires de cette nouvelle entité seraient ouverts auprès de la banque Saderat Iran au Liban. Exigences du Code de la monnaie et du crédit Le Code de la monnaie et du crédit impose aux institutions financières des obligations strictes. Les articles 121 et 125 exigent notamment une forme de société anonyme et un capital minimum, tandis que les articles 178 et 181 prévoient une autorisation préalable et une supervision continue par la Banque du Liban. Al-Qard Al-Hassan, tout comme sa déclinaison sous l’appellation « Joud », ne satisfait à aucune de ces exigences, rendant leur statut juridique fondamentalement incompatible avec l’activité exercée. L’absence d’agrément exclut ces entités du champ d’application de la loi n° 318/2001, modifiée par la loi n° 44/2015, relative à la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Les obligations de vigilance, d’identification des clients et de déclaration des opérations suspectes, placées sous la supervision de la Commission spéciale d’investigation, ne s’y appliquent pas, créant un vide réglementaire préoccupant. Un constat clair et technique En guise de conclusion à caractère juridique, le constat est sans appel : le monopole bancaire n’est pas respecté ; la supervision de la Banque du Liban fait défaut ; le statut associatif est inadapté ; les obligations de transparence et de lutte contre le blanchiment ne s’appliquent pas ; la protection des déposants est inexistante. Cette analyse, strictement juridique et technique, indépendante de toute lecture politique, illustre la manière dont un acteur financier parallèle peut se développer dans un contexte institutionnel fragile et souligne l’urgence de renforcer le cadre légal afin de protéger l’épargne et préserver la stabilité du système financier libanais.

La liquidité, le carburant qui a alimenté les marchés en 2025 (3/3)

Si l’intelligence artificielle a fourni le carburant narratif de la performance extraordinaire des marchés en 2025, la liquidité en a fourni l’oxygène. Et si l’attention s’est largement portée sur les politiques des banques centrales occidentales, la source la plus persistante — et finalement la plus déstabilisante — de liquidité mondiale est venue d’ailleurs : du Japon. Pendant des décennies, le Japon a été perçu comme une anomalie — une économie enfermée dans la déflation, opérant selon sa propre logique monétaire et largement déconnectée des cycles mondiaux. En 2025, cette perception s’est révélée dangereusement dépassée. Le Japon n’est pas resté simplement accommodant ; il est devenu l’un des principaux facilitateurs de la prise de risque mondiale. Pendant des années, la Banque du Japon a accumulé des milliers de milliards de dollars d’obligations et d’actions à son bilan tout en maintenant des taux d’intérêt proches de zéro. Les taux ultra-bas japonais et un yen en dépréciation constante ont ravivé et amplifié le carry trade mondial. Les capitaux empruntés à faible coût en yen ont afflué vers des actifs à rendement plus élevé dans le monde entier — actions, crédit, marchés privés et investissements spéculatifs — renforçant l’appétit pour le risque bien au-delà des frontières japonaises. De fait, le Japon a exporté de la liquidité vers le système financier mondial à un moment où d’autres banques centrales tentaient, prudemment et de manière incohérente, de la retirer. Le carry trade en yen est devenu l’un des vecteurs les plus puissants de la hausse des prix des actifs en 2025, alimentant simultanément des valorisations boursières plus élevées et un levier accru dans l’ensemble du système financier. Mais le Japon est entré en 2025 contraint par ses propres réalités structurelles. Avec une dette publique dépassant 235 % du PIB, un système financier dépendant de taux ultra-bas et un marché obligataire domestique fragile, le retour de l’inflation et la perspective d’une croissance économique durable ont imposé un changement stratégique. En septembre 2025, la Banque du Japon a formalisé sa décision de cesser ses achats d’actifs et est devenue vendeuse nette d’obligations et d’actions. En décembre, elle a de nouveau relevé ses taux d’intérêt, propulsant les rendements des obligations à très longue maturité à des niveaux records. Les implications ont été immédiates et mondiales : le carry trade en yen s’est trouvé en grave danger — et, par extension, les actifs risqués dans le monde entier. Alors que la liquidité continuait de gonfler les marchés financiers, l’économie réelle envoyait un signal très différent. Les matières premières — expression la plus tangible de l’offre, de la rareté et des tensions géopolitiques — ont bondi sur l’ensemble du spectre. L’énergie, les métaux industriels et les ressources stratégiques ont tous fortement progressé, reflétant des années de sous-investissement, la fragmentation des chaînes d’approvisionnement et les coûts croissants de la démondialisation. Cette hausse des matières premières n’est pas une exubérance cyclique ; c’est une tension structurelle. Contrairement aux actifs financiers, les matières premières répondent à des contraintes physiques. Elles intègrent la géologie, la géopolitique, l’intensité énergétique et le temps. Le monde est entré en 2025 avec des stocks épuisés, des chaînes d’approvisionnement fragmentées et une concurrence stratégique accrue pour les ressources — des métaux critiques à l’alimentation et à l’énergie. Dans cet environnement, une liquidité persistante est entrée en collision avec une offre limitée. L’implication est cruciale : le risque inflationniste n’a pas disparu — il augmente. Pourtant, tout au long de 2025, les marchés ont largement intégré un retour à la désinflation et à l’assouplissement des politiques, alors même que les coûts des intrants, les prix des matières premières et les pressions sur les ressources stratégiques augmentaient. Cette contradiction — un assouplissement des conditions financières face à des contraintes croissantes dans l’économie réelle — est intrinsèquement instable. Elle place les banques centrales dans une position impossible : tolérer l’inflation ou risquer de déstabiliser des marchés devenus dépendants de la liquidité. Les marchés obligataires pourraient bien imposer ce choix en 2026. Le rôle du Japon amplifie ce risque. Un nouvel affaiblissement du yen renforcerait l’inflation via la hausse des prix des importations et des matières premières. À l’inverse, toute appréciation significative risquerait de provoquer un dénouement brutal des carry trades, déstabilisant les prix des actifs mondiaux. Les deux scénarios comportent des conséquences que les marchés n’ont pas encore pleinement intégrées. L’intelligence artificielle et la liquidité ont soutenu le rallye de 2025. Les matières premières en interrogent désormais la soutenabilité. La sphère crypto — expression la plus pure de l’excès spéculatif — a déjà amorcé un retournement, le Bitcoin ayant chuté de plus de 35 % par rapport à son pic d’octobre. L’histoire offre peu d’exemples où une distorsion monétaire prolongée, un levier croissant et un durcissement des contraintes physiques se résolvent sans volatilité. La trajectoire extraordinaire des marchés financiers en 2025 pourrait finalement révéler moins la naissance d’une nouvelle ère disruptive que l’optimisme excessif qui caractérise les bulles d’investissement.

Le Liban après les fêtes: guerre reportée ou paix suspendue?

Les fêtes terminées, l'angoisse revient hanter les Libanais, une question devenue existentielle se posant : le Liban se dirige-t-il vers une nouvelle guerre, ou restera-t-il dans une trêve fragile qui pourrait s'effondrer à tout moment ? Cette question, aussi importante soit-elle, ne suffit plus à elle seule. Derrière elle se profile une question plus profonde et plus dangereuse : si l'initiative militaire vient d'Israël et que le Hezbollah n'a pas réagi depuis le cessez-le-feu, est-ce de la faiblesse ou une décision délibérée ? Et qui, en réalité, a le droit de décider de la guerre et de la paix au Liban ? Le Liban n'est pas aujourd'hui en proie à une guerre ouverte, mais il ne jouit pas non plus d'une paix véritable. Il est enlisé dans une zone grise dangereuse, où le calme n'est pas synonyme de stabilité et où l'escalade n'atteint pas le point de rupture. Cette zone grise, à laquelle les Libanais se sont habitués, épuise silencieusement le pays et le maintien dans une attente perpétuelle de ce qui pourrait venir de l'étranger. Sur le terrain, force est de constater que le Sud-Liban demeure un champ de bataille à ciel ouvert. Les violations israéliennes se poursuivent sous diverses formes, allant de frappes localisées à des démonstrations de force militaires et sécuritaires calculées. Dans ce contexte, Israël ne mène pas une guerre à grande échelle, mais teste la capacité de riposte de l'adversaire, les limites de sa patience et la possibilité d'imposer de nouvelles règles d'engagement au moment opportun. À l'inverse, la retenue du Hezbollah face à une riposte d'envergure depuis le cessez-le-feu est devenue un élément clé du débat public. Certains interprètent ce comportement comme une faiblesse ou une impuissance, mais cette interprétation reste simpliste, voire trompeuse. En termes de capacités militaires et organisationnelles, le parti a-t-il soudainement perdu sa capacité de riposte ou d'initiative ? Sa structure s'est-elle désintégrée ? Son arsenal est-il détruit ? Et son dispositif militaire est-il toujours opérationnel ? Par conséquent, la situation ne saurait se réduire à une simple impuissance militaire au regard de ces questions. La différence fondamentale réside entre la capacité et la décision. La guerre n'est pas une question technique, elle est avant tout un choix politique. La décision du Hezbollah, à ce stade, est présentée comme une attitude de retenue, et non de confrontation. Cette retenue est dictée par des facteurs régionaux évidents. Le Hezbollah fait partie d'un axe plus large mené par l'Iran, et cet axe ne voit aucun intérêt à embraser le front libanais actuellement. La priorité, jusqu'à nouvel ordre, est de gérer le conflit, et non de l'aggraver ; de contenir les affrontements, et non de les déclencher ; et d'utiliser les champs de bataille comme un outil de pression politique, et non comme des arènes de résolution militaire. Outre le facteur régional, il existe un facteur interne libanais, non moins important. Toute guerre de grande ampleur aurait des conséquences désastreuses pour un pays déjà au bord de l'effondrement : une économie paralysée, un État absent, des institutions fragmentées et une société épuisée au point d'être paralysée. Le Hezbollah, quels que soient ses calculs régionaux, comprend qu'une nouvelle guerre l'opposerait non seulement à Israël, mais aussi à une réalité libanaise incapable de supporter de nouvelles destructions, et peut-être même à sa propre base électorale. Inversement, cette retenue ne saurait être ignorée, car elle a un coût politique et moral. La poursuite des frappes israéliennes sans riposte claire soulève de sérieuses questions quant au concept de dissuasion et fragilise le discours sur « l'équilibre de la terreur ». Elle renforce également le sentiment, au sein de la population libanaise, que les décisions militaires sont indépendantes de l'État et ne font l'objet d'aucune responsabilité nationale. Quant aux discours sur la paix, ils méritent eux aussi un examen attentif. La paix que connaît le Liban n'est pas le fruit d'un règlement ou d'un accord, mais une paix de nécessité. Il s'agit d'une trêve imposée par les rapports de force régionaux et internationaux, et non par la volonté souveraine du peuple libanais. Ce type de paix est intrinsèquement fragile, car il est tributaire des calculs d'autrui, et non des intérêts ou de la stabilité de l'État libanais. C’est là que réside le dilemme fondamental : le Liban n’est pas un acteur décisif en temps de guerre ou de paix. Il est une arène où se déroulent les conflits, non un État qui participe aux prises de décision. Il est incapable d’imposer ses conditions, ni de se protéger politiquement, et encore moins militairement. Cette absence constitue le véritable danger et explique pourquoi la question de la guerre ou de la paix reste incomplète si elle n’est pas liée à la reconstruction de l’État et de son rôle. Après les fêtes, il est fort probable que nous n’assisterons ni à une guerre d’envergure, ni à une paix durable. Nous resterons dans cette même zone grise : aucune guerre n’est gagnée, aucune paix n’est instaurée. Israël teste et exerce des pressions, le Hezbollah « retient son souffle et attend », et le Liban en paie le prix. La question n’est pas de savoir si le Hezbollah peut riposter ou non, ni si Israël va intensifier les hostilités aujourd’hui ou demain. La question fondamentale est : combien de temps encore la décision de guerre et de paix restera-t-elle hors du champ de compétence de l’État libanais ? Sans un État capable, le Liban restera suspendu entre une guerre reportée et une paix fragile, pris en otage par des équilibres qu'il ne peut contrôler, et une société qui espère simplement « que le pire n'arrive pas », au lieu d'aspirer à un avenir sûr et stable.

2025 : l’année où le Maroc a tranché
Par
Khairallah Khairallah
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L’année 2025 a été marocaine par excellence. Elle a marqué la victoire du Maroc dans la guerre à laquelle il a été soumis pendant un demi-siècle, depuis qu’il a récupéré, pacifiquement, ses provinces sahariennes de l’ancien colonisateur espagnol. Pourquoi cette guerre ? Et pourquoi s’est-elle prolongée pendant un demi-siècle ? Pourquoi le régime algérien n’a-t-il jamais été capable de reconnaître que la guerre d’usure qu’il a menée contre le Maroc, à travers son instrument, le Polisario, n’était rien d’autre qu’une guerre à visage découvert, destinée tôt ou tard à se retourner contre lui ? Une série de questions révèle, entre autres choses, la résilience du Maroc face aux défis auxquels il a été confronté, ainsi que le fait que la question du Sahara a toujours été une cause nationale touchant chaque citoyen du Royaume au plus profond. La victoire du Maroc, consacrée par l’année 2025 en tant qu’année marocaine, s’est matérialisée par une décision du Conseil de sécurité portant le numéro 2797. Cette décision a confirmé ce qui était déjà acquis. Elle a affirmé la « marocanité du Sahara », la souveraineté du Maroc sur celui-ci, et a établi que l’initiative d’autonomie proposée par le roi Mohammed VI en 2007 constitue « la base » de toute négociation concernant le Sahara. Elle a également souligné que la véritable partie adverse dans ce conflit artificiel est l’Algérie, laquelle ne peut plus se dissimuler derrière le Polisario, malgré toutes les tentatives visant à nier cette réalité. Les États du Golfe arabe ont, dès le départ, adopté une position claire sur la question du Sahara et sur sa marocanité. Le dernier sommet du Conseil de coopération du Golfe est venu consolider le lien entre la sécurité arabe et la marocanité du Sahara. Le communiqué final du sommet tenu à Manama a affirmé « la marocanité du Sahara et le soutien à l’initiative d’autonomie pour résoudre la question du Sahara marocain ». Le Conseil a salué, dans sa déclaration finale, la résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée le 31 octobre 2025, considérant cette initiative comme « une étape importante vers une solution réaliste et applicable ». Il a également salué la décision du roi Mohammed VI de soumettre cette initiative au Conseil de sécurité et de faire du 31 octobre de chaque année une fête nationale baptisée « Fête de l’Unité ». Les États du Conseil de coopération du Golfe ont très tôt soutenu le Maroc et sa cause nationale. Un sentiment profond prévaut au sein du Conseil selon lequel l’unité territoriale du Maroc constitue une composante indissociable de la sécurité arabe dans son ensemble, d’autant plus que toutes les tentatives visant à porter atteinte à la marocanité du Sahara visaient à créer un environnement propice à l’intensification des activités des organisations terroristes et extrémistes, sous toutes leurs formes, dans la région du Sahel s’étendant des côtes de la Mauritanie jusqu’au sud du Soudan. Le communiqué final du dernier sommet du Golfe n’est pas le premier du genre. D’autres communiqués avaient précédemment adopté la même orientation. Ce qui distingue cependant ce texte, c’est sa référence explicite à la résolution 2797 du Conseil de sécurité et à la consécration de la date de son adoption comme fête nationale marocaine. Cela consacre la profondeur des relations entre le Maroc et les États du Golfe arabe, ainsi qu’une conscience aiguë de l’importance de barrer la route à toute organisation, y compris le Hezbollah libanais soutenu par l’Iran, qui chercherait à exploiter le front du Polisario. Il n’était un secret pour personne que des éléments du Polisario avaient été formés au Liban et en Syrie à l’utilisation de drones, durant la période précédant la chute du régime de Bachar el-Assad et l’effondrement du Hezb. Il ne s’agit pas seulement des succès enregistrés par le Maroc sur tous les plans depuis la « Marche verte » de novembre 1975, mais aussi de l’existence d’une politique marocaine constante, cohérente dans ses différentes phases. Cette politique a commencé par la sécurisation du Sahara à travers la construction d’une série de murs et de barrières naturelles, permettant à ses habitants de vivre en sécurité. Cette politique a été couronnée en 2025 par l’adoption de la résolution 2797, à laquelle ni la Russie ni la Chine ne se sont opposées. Cela reflète les réseaux de relations que Mohammed VI a su tisser à l’échelle mondiale. Des pays comme la Russie et la Chine ne sont pas des organisations caritatives ; ce sont des États guidés par leurs intérêts. Si deux pays disposant du droit de veto au Conseil de sécurité se sont abstenus de voter, c’est qu’ils ont chacun des intérêts réels au Maroc. Le Maroc est parvenu à s’imposer comme un acteur régional et international. Parmi les initiatives majeures prises par Mohammed VI figure la réalisation de percées africaines. Celles-ci ne se sont pas limitées aux pays africains francophones : le Maroc a également pénétré des pays africains anglophones. On ne saurait sous-estimer la nature des investissements marocains sur le continent africain ; ce sont des investissements fondés sur des bénéfices mutuels, incluant notamment des usines de production d’engrais chimiques grâce au phosphate marocain, la construction d’écoles et d’hôpitaux, ainsi que la diffusion d’un islam modéré. Le Maroc a développé le Sahara afin qu’il devienne la façade atlantique du continent africain. Il convient, à cet égard, de souligner le rôle croissant du port de Dakhla, qui se prépare à jouer un rôle majeur dans la connexion entre l’Afrique et le continent américain. De plus, aucun observateur impartial ne peut ignorer l’importance du projet de pipeline pétrolier et gazier en cours de construction, traversant plusieurs pays à partir du Nigeria. La question essentielle demeure : quel est le secret de la victoire marocaine ? Il réside dans la relation entre le Trône et le peuple, une relation fondée sur une confiance mutuelle qui a permis au Maroc de défendre son Sahara tout en poursuivant son édification. Le Maroc dispose désormais d’infrastructures avancées, notamment le réseau ferroviaire reliant les villes et les régions. L’essentiel est qu’il n’existe pas de tabous au Maroc. Cela signifie qu’il n’y a aucun mal à parler publiquement des problèmes susceptibles de surgir, tels que les crises de l’éducation ou de la santé, et qui peuvent donner lieu à des mouvements de protestation. En somme, le Maroc est un pays réconcilié avec lui-même, ce qui lui permet d’affronter les défis, y compris ceux imposés par la nature, comme la sécheresse ou les tremblements de terre. Tout cela se fait loin de la démagogie et des surenchères, à travers la poursuite d’un processus de développement et de reconstruction dans un pays doté d’une vision claire : celle du roi Mohammed VI, fondée sur l’investissement dans l’être humain marocain, qui demeure la véritable richesse du pays.

Les dieux rendent fous ceux qu’ils veulent perdre!

Qui peut croire que la communauté chiite, principalement celle du Sud, va tenir le coup de cette perfide guerre d’usure ? Jour après jour, les frappes israéliennes la narguent, la mettent au défi de riposter et lui imposent un train d’enfer. Si, au départ, la retenue du Hezbollah fut synonyme de maîtrise de soi, ce n’est plus le cas. Et le parti de Dieu ne peut plus prétendre exercer la self-discipline au bout d’un an de provocation. D’où la question de savoir s’il va enfin choisir la voie de la confrontation ou céder aux exigences du désarmement ? La persévérance de l’armée israélienne aurait-elle raison de la patience légendaire des civils ? Car la grogne monte dans une population duodécimaine exacerbée. Chauffée à blanc, cette dernière ne voit pas d’issue à ce conflit, pas plus qu’elle n’y voit d’intérêt. Et qui pourrait encore la leurrer tant l’évidence est manifeste : au lendemain du 7 octobre, elle fut sacrifiée sur l’autel de la Palestine, et voilà qu’un an après, elle doit se faire immoler sur l’autel du nucléaire iranien. Le Hezbollah aura à s’expliquer devant les siens qui ne lui ont pas manqué dans les heures difficiles. Il devra rendre compte tôt ou tard. Puisque après tout, en acceptant les termes du cessez-le-feu, il a rétropédalé. Il ne peut plus prétendre à la résistance, tant il est dans le repli et la contraction. “Per un pugno di dollari” Cette guerre de basse intensité, au long cours toutefois, est épuisante ne serait-ce que pour la santé mentale des populations civiles. Désarroi et anxiété des uns et des autres face au déséquilibre des prestations engagées ! C’est quasiment le tir aux pigeons d’argile où l’agresseur ne risque rien, alors que les victimes tombent à une cadence régulière et que les voies de communication du Sud sont impraticables vu la menace qui vient du ciel. Croyez-vous qu’il y aurait encore longtemps des recrues qui iraient au casse-pipe « per un pugno di dollari » en fin de mois ? Parce que c’est exactement ce qui se passe. Israël peut frapper le Liban sans craindre des représailles sur Naharia, Metulla ou Kiryat Shmona. En ce sens, c’est le parti de Dieu, en personne, qui l’assure de l’impunité tout en envoyant ses combattants à une mort certaine dans les zones périlleuses. Et tout cela, au prétexte de reconstituer son arsenal et ses capacités guerrières ! À quand le grand soir ? Cette situation ne saurait se prolonger. Grogne et rouspétance en milieu chiite commencent à se médiatiser. Ismaïl al-Najjar, youtubeur connu pour ses coups de gueule, s’est exclamé tout dernièrement : qu’attend le Hezb pour relever le gant qu’Israël lui jette à la figure ? S’il recule encore devant l’affrontement, on n’aura plus qu’à « lire la fatiha sur lui » **. En d’autres termes, c’en est fait de sa popularité. Et dans sa jactance, l’imprécateur qu’il est de poursuivre : c’est trop d’humiliation ! Qu’importent donc l’embrasement général et une fin catastrophique ? Alors vivement le Crépuscule des dieux et que le feu ravageur dévaste la région dans son ensemble! Cela dit, il est fort possible que certaines mentalités se prêtent à une vision apocalyptique de la fin des temps, une vision qui hâterait l’éclosion d’un monde régénéré, une catharsis qui porterait la promesse d’une rédemption collective. Cela se conçoit pour des adeptes du millénarisme ! Mais comme nous sommes des compatriotes, et que nous partageons quelque peu le même destin libanais, permettez-nous une brève interruption: Nous n’avons pas signé un pacte faustien avec Méphisto, pas plus qu’avec un pasdaran ou un Houthi. Alors, de grâce, ne nous entraînez pas dans votre chute ! Les dieux rendent fous ceux qu’ils veulent perdre: Sophocle dixit **Ce qui équivaut à l’absoute pour les défunts en un rite chrétien

L’IA : la révolution technologique qui a porté les marchés en 2025 (2/3)

Aucune force n’a façonné la trajectoire des marchés financiers en 2025 de manière aussi décisive que l’intelligence artificielle. L’IA est devenue le récit dominant permettant aux investisseurs de justifier des valorisations élevées, une concentration extrême et une prise de risque croissante. Elle a offert une vision de l’avenir suffisamment puissante pour neutraliser les inquiétudes liées au ralentissement de la croissance, à l’endettement croissant et à la fragmentation géopolitique. Fondamentalement, l’IA constitue une véritable révolution technologique — un saut de productivité comparable à l’électrification ou à Internet — et elle transforme déjà des secteurs entiers. Mais les marchés financiers ne valorisent pas les bénéfices sociétaux de long terme ; ils valorisent des réalités microéconomiques : flux de trésorerie des entreprises, intensité capitalistique et soutenabilité. C’est à ce niveau qu’un décalage croissant est apparu. En 2025, l’écosystème de l’IA était bien davantage défini par les dépenses d’investissement que par les profits. L’entraînement de modèles à grande échelle, la construction de centres de données, la sécurisation de puces avancées et l’alimentation d’infrastructures très énergivores ont exigé des investissements d’une ampleur rarement observée hors de l’industrie lourde ou des programmes d’infrastructures nationales. Il en a résulté une explosion sans précédent des dépenses en capital chez les hyperscalers et les fournisseurs de plateformes d’IA. L’ascension fulgurante de NVIDIA — colonne vertébrale matérielle incontestée du boom de l’IA — vers une valorisation proche de 5 000 milliards de dollars reflétait non seulement un leadership technologique, mais aussi une course mondiale à l’investissement. Entreprises et gouvernements se sont empressés de sécuriser des capacités de calcul, engageant souvent des capitaux bien avant que la demande finale ne soit démontrée. Pour beaucoup, ces investissements relevaient moins de rendements immédiats que de positionnement stratégique : acheter aujourd’hui pour ne pas être laissé pour compte demain. À mesure que l’année avançait, les marchés ont commencé à s’interroger sur la soutenabilité de ce cycle d’investissement — et, plus encore, sur la nature circulaire de son financement. Ce qui est resté largement ignoré, en revanche, c’est la question de la rentabilité finale. Les valorisations intégraient de plus en plus un avenir de croissance hyper-soutenue, sans réel souci du rendement du capital investi ni du risque de saturation. Les premières données suggèrent désormais que seule une faible fraction des projets liés à l’IA atteindra une rentabilité significative, faisant planer la perspective que près de 1 500 milliards de dollars d’investissements prévus puissent finalement être dépréciés. Le profil financier du secteur illustrait clairement ce déséquilibre. OpenAI, largement perçue comme l’avant-garde technologique de la révolution de l’IA, devrait générer environ 19 milliards de dollars de revenus tout en enregistrant près de 13 milliards de dollars de pertes — une illustration frappante du retard de la monétisation par rapport à l’investissement. En ce sens, l’IA en 2025 a davantage fonctionné comme un système de croyance que comme un moteur de croissance traditionnel. Elle a permis aux investisseurs de rationaliser des valorisations extrêmes et une concentration historique. À la fin de l’année, seulement dix actions fortement surévaluées représentaient environ 45 % de la capitalisation du Nasdaq-100 et 34 % de celle du S&P 500 — une configuration précaire si les attentes de croissance venaient à ne pas se matérialiser.