

On raconte qu’une nuit, alors que le sable traversé par les Rois mages semblait fatigué d’avoir vu tant de pas se croiser sans jamais se rencontrer, une nouvelle étoile se mit à briller plus fort que les autres. Les plus attentifs levèrent la tête et soupirèrent en scrutant le ciel, se disant que quelque chose de neuf et de mystérieux, venu du Grand Inconnu, manifestait sa présence.
L’étoile n’apparut pas dans un ciel intact. Elle brillait au-dessus d’un Moyen-Orient balafré de murs, de postes de contrôle, de ruines, de prières contradictoires et de milliers de morts, de veuves et d’orphelins.
Dans une ruelle de Bethléem, au même moment, une famille préparait une petite crèche devant sa maison. Rien de bien décoratif : de la toile de jute récupérée d’un sac de riz, quelques figurines en plastique abîmées, un enfant Jésus enveloppé dans un tissu jauni, des moutons sans bergers, une Vierge Marie et un saint Joseph aux couleurs passées. Un garçon demanda à son père :
— Papa, pourquoi on fait encore une crèche, ici ?
Le père répondit simplement :
— Parce qu’on est encore là mon fils.
Cette nuit-là, l’enfant vit la nouvelle étoile. Elle semblait avancer, lentement, comme si elle attendait qu’on la suive. Loin de là, un berger du désert de Judée rentrait ses bêtes avant la tombée de la nuit. Il avait fait de mauvaises rencontres et avait entendu trop de tirs ces derniers jours. Lui aussi leva les yeux. Et ailleurs encore, à Bagdad, à Gaza, à Amman, à Jérusalem-Est, des hommes et des femmes sentirent la même inquiétude mêlée d’un appel étrange : ne pas rester immobiles, espérer contre toute espérance.
Alors tous ces gens se mirent en route. Il y eut des bergers, qui laissèrent leurs troupeaux à d’autres bergers ; une institutrice qui voulait comprendre pourquoi « l’avenir avait plié bagage » ; un cordonnier de Nazareth, dont la boutique vivait surtout de réparations, parce que plus personne n’achetait du neuf ; deux frères séparés par un mur mais se parlant par téléphone ; un berger, qui connaissait les chemins sans panneaux; un évêque ; des cordonniers, les mains encore pleines de cuir, de glue et de poussière, qui se dirent que des pieds fatigués auraient bientôt besoin de bonnes sandales ; des adultes inquiets, portant des questions plus lourdes que leurs bagages.
Ils se rencontrèrent à des barrages, dans des bus trop pleins, dans des salles d’attente. Ils ne parlaient pas toujours la même langue, mais ils partageaient le même silence.
Sur la route, ils firent des rencontres inattendues. Ils croisèrent trois sages revenus de tout. Ils n’avaient ni la même langue, ni la même prière, ni les mêmes vêtements. Mais ils fixaient tous la même étoile.
À quelques kilomètres de là, dans des bâtiments climatisés, derrière des portes blindées, ils virent des responsables politiques entourés de gardes et de discours. Ils cherchaient une solution à une énigme remontant au premier Déluge.
- Que cherchez-vous ? demandèrent les enfants.
- La solution à deux Etats, répondirent les responsables.
Alors un homme âgé vêtu de blanc, avec un nom venu du XIIIe siècle, s’avança. A ses côtés marchait un sage venu d’Al-Azhar. Ils se parlaient par silences entendus. Enfin, tous arrivèrent à un lieu très simple. Pas une forteresse. Pas une citadelle. Une église endommagée du Liban-Sud. Une famille y logeait. Ils y virent une enfant nouvellement née que ses parents avaient nommée familièrement Espérance. Les bergers partagèrent le lait et le miel. Quelqu’un offrit des olives. Les généraux et les chefs d’État, pour une fois, se turent. On leur servit du café. Des paroles furent échangées par bouquets. Les voyageurs comprirent alors que Dieu se rencontre souvent là où personne ne pensait le trouver. Une journaliste couvrit l’événement et un metteur en scène s’intéressa à son histoire.
Quant à l’étoile, elle se divisa en milliards de petites lumières, une pour chaque personne réparant un tort. Et le monde, lentement, réapprit à marcher, comme un enfant qui fait ses premiers pas.