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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
Opinion
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Par Youssef Mouawad
Publié sept. 5, 2026 - 13:25
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir « Make Turkey great again » n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de « proxies », n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
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Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 4, 2026 - 23:28
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De Hassan Rifaï, l’on garde l’image d’un juriste respecté, posé, une référence en droit administratif et constitutionnel, argumentant, d’une voix calme et chevrotante, pour pointer du doigt les écarts et les égarements des politiques vis-à-vis du régime démocratique parlementaire et de la Constitution. Pourtant, l’ancien député et ministre, disparu le 3 septembre 2025, était aussi un homme révolté. Un frondeur. Même à cent ans. Surtout à cent ans! Il l’avait été enfant, haranguant les foules à Baalbeck contre le Mandat, puis tout au long de sa carrière d’avocat et de parlementaire. À cent ans, tout à fait désabusé de la République et de ses flibustiers, sa douce colère ne s’était pas calmée. «Le Liban est un pays impossible!», disait-il à l’auteur de ces lignes dans un entretien réalisé quelques années avant sa mort et jamais publié. Mais attention. Hassan Rifaï n’était ni nihiliste ni négationniste. Il s’était battu toute sa vie pour une certaine idée du Liban. En l’occurrence le Grand Liban, uni et pluriel. Et il évaluait à sa juste valeur l’expérience libanaise, dans tout ce qu’elle avait de positif. Mais l’humain l’avait déçu. Or c’est précisément l’humain qu’il recherchait. Et il ne le trouva jamais sur la scène publique libanaise. En tout cas, pas au service de la République. Rifaï était un homme de droit, toujours élégant, irréprochable, tout ce que l’on attend d’un homme de sa stature morale et intellectuelle. Mais il était aussi intraitable. Impitoyable, même. Sans doute son attachement à son pays et à son régime démocratique l’avait-il conduit à ne se reconnaître qu’une seule fidélité: un certain code de valeurs et une certaine idée de la République. Aussi se montrait-il critique vis-à-vis de toutes les erreurs et de toutes les dérives, à commencer par celles que commettaient ses amis politiques. Il n’épargnait personne. Ni les communautés et les clans, ni les chefs religieux, lui qui était d’ailleurs laïc, et certainement pas les responsables politiques! Tout le monde y passait, et Rifaï se faisait un malin plaisir à déconstruire les mythes et les idées reçues qui faisaient de tel ou tel président de la République ou Premier ministre un dirigeant exceptionnel. Ses repères étaient objectifs: la cohérence des actes avec les principes démocratiques. De ce fait, personne ne trouvait réellement grâce à ses yeux. Le constat était terrible: aucun des dirigeants, dans l’histoire du pays, n’avait véritablement respecté la démocratie parlementaire libanaise. Aucun. Non qu’il plaçât tout le monde sur le même pied d’égalité. Il avait suffisamment de distance critique pour reconnaître les qualités et les défauts des uns et des autres. Il aimait citer Léon Duguit: «Le droit constitutionnel n’a de garde-fou que la bonne foi des hommes qui l’appliquent.» Il en avait presque fait son credo républicain. Et son verdict était sans merci: cette bonne foi, il ne l’avait tout simplement pas trouvée. Trop de politiciens, et pas suffisamment d’hommes d’État. Et, surtout, beaucoup de mensonge et d’hypocrisie. Ainsi, un jour, un grand responsable lui avait conseillé: «Ne construisez pas de routes aux gens. Sinon, ils cesseront de venir chez vous.» En dépit du respect qu’il portait à cet allié politique, la formule l’avait désemparé et choqué. Elle contenait à elle seule toute une conception du pouvoir: ne jamais résoudre définitivement le problème de celui que l’on prétend représenter, puisqu’on perdrait, avec son besoin, la raison même de sa dépendance. Le projet de l’État était ainsi renvoyé aux calendes grecques. Ou, en tout cas, s’il se trouvait des gens de bien, le système ne leur permettait pas d’arriver aux postes de responsabilité. Rifaï était un rebelle, oui, mais avec la rigueur et la précision d’un orfèvre du droit administratif et constitutionnel. Et c’est sans doute cela qui le distinguait au sein du landerneau politique libanais. Rebelle, il le fut suffisamment pour le payer cher. En août 1982, il fut victime d’une tentative d’assassinat après s’être opposé au diktat israélien. À Taëf, en 1989, il fut presque mis au ban pour avoir immédiatement discerné les contradictions présentes et les pièges ajoutés dans les réformes constitutionnelles. À partir de 1992, sous l’occupation syrienne, il connut l’ostracisme politique pour son opposition à l’appareil sécuritaire de la tutelle et à la politique de Rafic Hariri. Mais il était juste. Il pouvait s’opposer au confessionnalisme politique, tout en reconnaissant que son abolition à l’étape actuelle serait une catastrophe pour le Liban, et que la démocratie numérique sonnerait une bonne fois pour toutes le glas de la formule libanaise et de la présence chrétienne au Liban. Il pouvait s’associer à l’idée que les chrétiens avaient été lésés par les réformes constitutionnelles de Taëf, les sunnites aussi, soutenait-il, tout en rappelant les excès commis dans la pratique du pouvoir par les présidents de la République entre 1943 et 1990, et en mettant en garde contre une bouffée nostalgique de ces pratiques sous l’antienne du «droit des chrétiens». Une dérive vers un régime présidentiel ou semi-présidentiel constituait, selon lui, un danger pour les chrétiens. L’importance du régime parlementaire hérité de la IIIe République française résidait précisément dans le fait que le président de la République était politiquement irresponsable devant la Chambre des députés. Cela le plaçait, selon Rifaï, dans une position privilégiée. Au-dessus de la mêlée, il pouvait guider le navire de la République à bon port sans se retrouver embourbé dans les enjeux de pouvoir. Cette responsabilité morale de préserver la Constitution et la République était, à ses yeux, beaucoup plus importante que toute responsabilité politique. Mais encore fallait-il en convaincre les principaux concernés. Rifaï pouvait reconnaître l’importance d’une décentralisation administrative tout en refusant que cette revendication se transforme en slogan idéologique masquant une volonté séparatiste. Il rappelait, dans ce sens, que Beyrouth et le Mont-Liban avaient été privilégiés dans la construction du Grand Liban, alors que les régions périphériques, notamment la sienne, Baalbeck, avaient été méprisées. Cela avait contribué à affaiblir le sentiment national libanais, qui était tributaire, après tout, d’un bien-être fondé sur le respect de la dignité humaine. L’adhésion à la citoyenneté supposait que tout le monde fût logé à la même enseigne du point de vue du développement. Sans égalité entre les citoyens, la souveraineté ne pouvait que chanceler. C’était d’ailleurs le sens de sa première intervention au Parlement en 1968. Les événements qui suivirent donnèrent une singulière gravité à cet avertissement. Les déséquilibres économiques, sociaux et territoriaux contribuèrent à nourrir les revendications de la gauche et d’une partie de la rue musulmane, dans un pays déjà travaillé par les tensions communautaires, les ingérences extérieures et la montée en puissance des organisations armées. Ils participèrent ainsi à l’affaiblissement progressif de l’État, avant la guerre, les occupations successives et l’émergence de mouvances paraétatiques. En définitive, Hassan Rifaï incarne un peu ce modèle libanais de personnalité cosmopolite, complexe, située en dehors des tranchées communautaires et partisanes, respectée de manière quasi unanime, surtout hors des cercles politiques, mais uniquement consultée au besoin et de manière intéressée à l’intérieur de ces mêmes cercles. Le Liban n’aime pas les esprits trop indépendants et insoumis, même si son système comporte encore des failles qui permettent à ces derniers d’exister et de se faire entendre. Ils sont tolérés, mais doivent rester en marge. Il en va de la survie de l’État-zaamat et de l’État-jamaat, qui préfère se tourner invariablement vers des patrons étrangers que vers des hommes à même de générer, proposer et mettre en pratique des solutions à l’intérieur. Le système politique libanais et ses protagonistes détestent la notion de responsabilité, parfaitement anxiogène, et lui préfèrent la dépendance ou, pire encore, la servilité. Or, répétait Rifaï, citant une fois de plus Léon Duguit: «Là où est la responsabilité est le pouvoir.» Faut-il dès lors s’étonner qu’au Liban, là où la responsabilité n’est nulle part, le pouvoir ne soit nulle part non plus? Ou, plus exactement, qu’il soit toujours ailleurs?
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Noël et le prix de la rédemption
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

Le sens de Noël nous interpelle plus que jamais, dans un monde de plus en plus éclaté, de plus en plus « nihiliste » - au sens existentiel. Au-delà du caractère commercial et festif, ou encore spirituel et religieux, Noël c’est en principe une main tendue à l’humain dans toutes ses tares, ses iniquités, ses imperfections. Sans distinctions. Il n’est pas question ici de faire de la morale de supermarché, ni du spiritualisme laïcisé, mais de s’interroger sincèrement sur ce que ce moment signifie, en dehors du vécu immédiat, de cette délicieuse synesthésie entre lumières, chants et saveurs, ou de la joie des cadeaux dans les yeux innocents des petits enfants. Noël n’est pas une fête de repli sur soi. Même si la fête ressuscite le cocon familial autour de la cheminée et du partage, autour d’une table ou d’un sapin, elle n’est pas synonyme d’enfermement, de retour au noyau grégaire. Au contraire. Depuis la nuit des temps, le solstice d’hiver était un événement attendu avec ferveur. L’on s’y préparait au printemps, en célébrant la flamme de la vie dans la noirceur des ténèbres. Une majestueuse lumière de vie, qui est d’abord dans le partage avec les autres, sans aucune différence. Tous les autres. Dans l’Antiquité, ce jour-là, les barrières sociales étaient abolies, dans un chant du cœur pour célébrer l’altruisme, et un retour à ce qui fait la spécificité de l’être humain - son sens du service social, de sa finalité dans la finalité de l’autre. Dans la réciprocité, loin de l’égoïsme. C’est pour cela que les convives s’installent à la même table. Pas seulement pour se retrouver. Mais pour se retrouver en l’autre, le prochain. C’est l’essence du lien social. Noël, en ce sens, est profondément « politique » en tant qu’acte de préservation de la société et de rituel de purification de soi à travers l’autre. C’est, en principe, un moment de trêve où la violence symbolique se suspend brièvement, révélant ce qui est devenu structurel le reste de l’année. En cette fin d’année 2025, marquée par un délitement de l’ordre mondial sans doute sans précédent depuis le siècle dernier, c’est le moment propice d’enterrer la haine et la vengeance et de renoncer à la violence, quelle qu’en soit la forme et l’objet. C’est dans cet entre-deux, entre l’ombre de l’hiver et la lumière-chaleur du feu, que la lutte intérieure la plus âpre, la plus difficile se déroule - à condition que l’on fasse le choix de ne pas l’anesthésier dans le solipsisme inerte ou le matérialisme épicurien. C’est le temps idéal à un examen de conscience, une réflexion sur notre mécanisme interne qui transforme des peurs en récits moraux, puis en identités closes ; qui confond sans cesse survie et justice ; qui légitime la vertu héroïque pour compenser l’irresponsabilité collective ; qui autorise le glissement progressif de la haine d’affect honteux à cause politique assumée… Noël est, en quelque sorte, une mise à nu de tout ce qui ne tient plus - de l’individuel au sociétal. Dans ce sens, ce n’est pas un hasard si Noël a lieu au fin fond des nuits glaciales, au moment où chacun, épuisé au terme d’une année de responsabilités, d’épreuves et de souffrances diverses, lutte pour sa survie. Les fardeaux sont parfois vides, mais ils n’en sont pas moins lourds, chantait Leonard Cohen. Noël est un refuge, une crèche, pour se recomposer loin du regard du monde, pour souffler, pour replonger au plus profond de soi, et s’interroger sur ce qui le définit. Le soleil a disparu, et c’est en chacun de soi qu’il faut le retrouver, en communion avec les autres, dans un élan d’espérance, de joie, de paix. Noël est le moment-épitomé de la rédemption - à condition de pouvoir ouvrir son cœur au triptyque liberté-responsabilité-réciprocité que suppose le mouvement vers l’autre. C’est l’instant de l’empathie par excellence. L’esprit de Noël, au-delà des religions, des communautés, de la spiritualité, et de la morale, c’est ainsi un choix de valeurs et de repères, et, par-delà même, un choix de société - celui de vivre-ensemble dans la différence et le respect des autres, et dans l’humilité. C’est le moment où il faut accepter de se dévêtir de l’égotisme conféré par la puissance et la certitude pour retourner au doute asymétrique qui fait de nous des humains, authentiques, capables encore de s’émerveiller, se livrer à une autocritique profonde, et d’exprimer de la gratitude pour ce qui nous a été donné, indifféremment, le bien comme le mal. Un 24-25 décembre, la colère, le ressentiment, le malheur, le jugement, le mal n’ont plus de sens. Ils ne s’estompent pas par magie, mais par prise de conscience. Que la renaissance, la rédemption sont à ce prix - et que nous sommes, malgré nos blessures, nos tourments, nos failles, nos peurs terrifiantes, invités à aimer, partager, et s’aimer sans se juger. Et, sans doute, la seule question fondamentale qui mérite encore d’être posée en ce début catastrophique de XXIe siècle, est de savoir ce qui, aujourd’hui, mérite encore d’être sauvé au-delà d’un dualisme profane-sacré qui s’est plus que jamais éloigné de ce mouvement bi-directionnel entre la transcendance et l’immanence humanistes. C’est à chacun de nous de trouver, au plus profond de lui, la réponse à cette question. Les mots, à ce stade, ne servent plus à rien.

Al-Qard Al-Hassan aurait amorcé une phase de «post liquidation»

Sous l’effet des sanctions américaines, des restrictions imposées par la Banque du Liban et des pertes subies lors de la dernière guerre avec Israël, le Hezbollah a cherché à reconfigurer son principal bras financier, Al-Qard Al-Hassan. Ce « repositionnement », présenté comme « légal », vise à préserver son emprise sur l’économie parallèle et sa base sociale. Fondée en 1982, l’association Qard Al-Hassan opère en dehors du cadre légal bancaire. Les fonds iraniens ont initialement contribué au capital de l’association. Ils ont été complétés par des capitaux libanais, notamment d’entrepreneurs en Afrique, sur plusieurs années. Selon le département du Trésor américain, qui a inscrit Qard Al-Hassan en 2007 sur la liste des entités sanctionnées puis qui a renforcé ces sanctions en 2021, cette association gère des volumes financiers comparables à ceux d’une banque de taille moyenne, tout en échappant à toute supervision officielle. Les autorités américaines estiment que le réseau dessert plusieurs centaines de milliers de bénéficiaires à travers tout le Liban, s’appuyant sur des actifs tangibles importants, notamment des dépôts en or utilisés comme garanties, sans contrôle de la part des autorités financières libanaises. Depuis l’effondrement du système bancaire en 2019, Al-Qard Al-Hassan s’est imposée comme un substitut à un secteur qualifié de « profondément insolvable » par les institutions internationales, renforçant ainsi la dépendance économique de la base sociale du Hezbollah et consolidant son pouvoir financier et politique hors de toute structure étatique. Une légitimité symbolique La politique de restrictions sévères imposée depuis 2019 par la Banque du Liban – limitations sur les retraits, contrôle des transferts à l’étranger et encadrement des opérations de change – a créé un environnement propice à l’essor de structures financières non régulées. Dans ce contexte, Al-Qard Al-Hassan est apparue pour certains comme une alternative à l’Etat et au secteur bancaire, en raison de leur faillite. Le principe du Qard Al-Hassan, basé sur le prêt sans intérêt, confère à cette association une forte légitimité symbolique au sein de la communauté chiite. Le Hezbollah s’appuie sur cette référence pour présenter l’association comme une œuvre sociale. Selon le politologue Ali Hamadé, cette symbolique est également stratégique pour l’influence politique du parti : elle a permis de pénétrer des couches sociales au-delà de la communauté chiite, étendant ainsi son emprise économique et sociale. Mais en réalité, Al-Qard Al-Hassan fonctionne comme un réseau bancaire parallèle, manipulant d’importantes liquidités hors de tout contrôle étatique et en dehors de la supervision officielle de la Banque du Liban ou de la Commission de contrôle des banques. Ali Hamadé relève dans ce cadre que l’association a amorcé une phase dite de « post-liquidation », redistribuant certaines activités à d’autres entités affiliées au Hezbollah, notamment dans le secteur de l’or. Les opérations d’achat, de vente et de mise en gage de l’or sont désormais réalisées via Joud, une société commerciale disposant d’un numéro fiscal et d’une licence, dont le directeur général de la famille Karnib est sanctionné par les Etats-Unis. Les activités à caractère bancaire sont transférées progressivement vers d’autres structures légales, les opérations étant présentées comme de simples ventes de marchandises, contournant ainsi la surveillance financière. La fermeture serait inévitable Ali Hamadé souligne en outre que le timing de la fermeture ou du contrôle d’Al-Qard Al-Hassan relève de la présidence de la République et non du ministère de l’Intérieur. Cette responsabilité explique la prudence dans l’examen du dossier, dans le but notamment d’éviter des perturbations financières au niveau des déposants et de gérer l’impact symbolique d’un tel acte sur la communauté chiite et au-delà. Face à la pression internationale et américaine, la fermeture de l’association semble désormais inévitable, même si d’autres structures continuent de reprendre certaines de ses activités. Cette possible fermeture a été démentie par l’association qui affirme qu’elle « continue d’opérer sous son nom habituel, dans toutes ses agences au Liban ». Elle précise que les opérations d’achat et de vente d’or, en espèces ou à tempérament, sont réalisées exclusivement via des sociétés commerciales légales. Cette clarification illustre la complexité du transfert progressif des fonctions d’Al-Qard Al-Hassan vers des entités comme Joud, permettant de distinguer légalement les opérations commerciales des activités quasi-bancaires.

« L’empire iranien » : Israël et l’alliance des minorités, une stabilité paradoxale (5/5)

Il paraît nécessaire de s’attarder un moment sur le jeu sournois pratiqué par Israël, en maître de marionnettes, dans le contexte des ambitions géostratégiques de la République islamique iranienne. Pendant un demi-siècle, Tel-Aviv a trouvé dans l’«alliance des minorités» (alaouites, chrétiens, druzes, chiites du Liban, Kurdes) un tampon géopolitique à l’hinterland sunnite. La doctrine israélienne de la « périphérie » (années 1950-70) reposait en effet sur un axiome : s’allier aux minorités pour briser l’encerclement sunnite. Dans ce contexte, les régimes alaouites à Damas — Hafez puis Bachar el-Assad — étaient des ennemis déclarés mais prévisibles ; idéologiquement stables ; obsédés par leur survie interne ; et parfaitement dissuadables. Israël préférait un Assad cynique et rationnel à une Syrie sunnite nationaliste ou islamiste. Et le monde occidental, États-Unis comme pays européens, a emboîté le pas à l’État hébreu, par utilitarisme pur. Les sbires du régime Assad ont rendu tant de bons et loyaux services aux services de renseignements européens au cours des quatre dernières décennies… pourquoi se débarrasser d’un ennemi si accommodant ? Et, comble du ridicule, plusieurs décennies après les massacres de Homs et de Hama, ce n’est qu’aujourd’hui que ces pays saluent la démise d’un régime inhumain qu’ils ont sans cesse légitimé, même lorsqu’il massacrait résolument des opposants civils en 2011 et livrait le pays à Daech en amnistiant les islamistes, pour ensuite mieux crier au loup… Le Hezbollah, au Liban, a éliminé tous les cadres du Front de la résistance nationale à Israël, formé de la gauche, à partir des années 1980. Ce que l’État hébreu ne faisait pas, le parti pro-iranien le complétait. Jusqu’à devenir un garde-frontière parfait pour empêcher toute velléité palestinienne de s’enraciner au Liban-Sud. En échange, Israël a fait l’impasse sur la mainmise syrienne sur le Liban en 1990 et sur la conquête de l’État libanais par le Hezb à partir de 2006. Comme du reste, il a profité de la querelle Hamas-Fateh pour affaiblir le front intérieur palestinien… Entretenir la rivalité mimétique Avec la chute d’Assad et l’arrivée d’Ahmed al-Chareh, Israël se retrouve face à un paradoxe géostratégique : à court terme, l’Iran — dont il était temps, dans la logique sioniste, de rabaisser l’ivresse impérialiste démesurée — perd son pont levantin. À moyen terme, une Syrie sunnite recomposée réapparaît — avec tout ce que cela implique comme inconnues doctrinales, tribal-militaires et régionales. Il faut comprendre qu’Israël a sans cesse cherché à entretenir la rivalité mimétique qui existe déjà entre les communautés du Levant sur fond d’angoisses existentielles. Jouer, partant, les chrétiens contre les sunnites, les sunnites contre les chiites, les alaouites contre les sunnites, selon la pure logique machiavélique… en restaurant les équilibres lorsqu’ils viennent à se rompre. La fonction de cette stratégie est évidente : garantir la survie de l’État hébreu en exploitant les faiblesses, les craintes et les contradictions des autres, ainsi que la fragilité du pluralisme des sociétés levantines. Et, conséquemment, éliminer toute possibilité d’émergence d’une résistance palestinienne crédible et la naissance d’un État palestinien viable, souverain, et disposant d’une légitimité internationale. Certes, le régime Chareh brise totalement l’influence iranienne, ferme les routes d’armes vers le Hezbollah, se rapproche de Riyad et de Washington ; tente une « normalisation conservatrice » pour exorciser son passé jihadiste et constitue une occasion d’étendre les accords d’Abraham à la Syrie avec une légitimée sunnite. Mais pour Israël, cette recomposition reste ambiguë : un ancien groupe jihadiste devenu pouvoir d’État est moins lisible qu’une dictature alaouite stable et un pouvoir sunnite peut servir d’appoint à la cause palestinienne. Si le dialogue avec lui pour le pousser à la paix est nécessaire, la pression sur le régime doit se maintenir pour le maintenir en état de fragilité et de dépendance, que ce soit en neutralisant ses capacités militaires, en agitant des factions au sein des minorités, ou en créant une zone tampon à l’intérieur du territoire syrien. Pour Israël, toute la dichotomie est là : l’Empire iranien s’effondre, mais avec lui la logique confortable de « l’alliance des minorités ». Tel-Aviv perd un « ennemi intime » (dont il a retardé autant que possible la chute) avec Bachar — la « vieille paire de chaussettes », pour reprendre la formule d’un responsable israélien en 2011 au sujet du président syrien — pour un voisin imprévisible, mais qui peut lui garantir une paix durable, à condition de la maintenir sous un contrôle politico-économique occidental et militaire israélien étroit. L’empire en fragments Ce qui reste à l’Iran, fin 2025, n’est plus un axe, mais les morceaux d’une étoile implosée : Bab el-Mandeb et les Houthis, Gaza en ruine et le Hamas, un Hezbollah isolé qui tente tant bien que mal de se reconstituer, un Irak sous contrôle, mais victime de tiraillements, et une Syrie définitivement perdue. Même le cœur de l’empire gémit à présent sous le poids des sanctions et des pénuries. La stratégie impériale de Téhéran n’a pas disparu ; elle a été brisée, victime, en partie, de son hubris impérialiste, à vouloir jouer au plus fin avec plus puissant qu’elle. Comme Saddam après l’invasion du Koweït. « S’il s’abaisse, je le vante ; s’il se vante, je l’abaisse », conseillait Machiavel. La grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf, écrivait La Fontaine. Darius III a été assassiné par les siens après sa défaite contre Alexandre et la chute de l’empire. Le directoire iranien actuel subira-t-il le même sort ? Peut-être. À la différence qu’Alexandre avait pleuré Darius III. Personne — absolument personne — ne versera des larmes sur les ruines du vilayet el-faqih. Lire sur le même thème « L’Empire iranien » : anatomie d’une chute (1/5) « L’Empire iranien » : Au Yémen, le pari houthi (2/5) « L’Empire iranien » : Le corridor terrestre et l’ambition de l’Empire levantin (3/5) « L’empire iranien » : l’Irak, blessure ouverte ; Gaza, profondeur palestinienne (4/5)

Sharjah, pionnière de la culture aux Emirats
Par
Micha Moussallem
Publié

Depuis plusieurs décennies déjà, Sharjah s’affirme comme la capitale culturelle du monde arabe, titre que lui a, d’ailleurs, décerné (entre autres) l’UNESCO en 1998 pour sa contribution à la promotion de la culture arabe. Sous l’impulsion du Cheikh Sultan bin Mohammed Al-Qasimi, qui règne sur l’émirat depuis 1972, Sharjah a su créer un écosystème artistique unique au Moyen-Orient, et il s’est imposé comme une destination incontournable pour les amateurs et professionnels de l’art et de la culture. L’histoire récente de l’art à Sharjah est intimement liée à la création en 2009 de la Sharjah Art Foundation , dirigée par Sheikha Hoor Al Qasimi. Cette institution multidisciplinaire vise à soutenir la création artistique tant locale que régionale, et à tisser des liens avec des artistes internationaux. La fondation organise régulièrement d’importantes expositions et propose avec ses partenaires des ateliers dédiés aux artistes ainsi que des bourses de recherche, des programmes de mentorat et de soutien aux jeunes artistes, aux femmes, et à tous les porteurs de projets innovants. La fondation organise également la célèbre Biennale de Sharjah qui, depuis 1993, attire des milliers de visiteurs et met en avant des œuvres engagées qui reflètent les évolutions artistiques et sociales du monde arabe et même au-delà. Ainsi, la denière édition en 2025 de la Biennale, intitulée « To Carry », s’est distinguée par une participation de plus de 200 artistes de tous les horizons qui ont exploré les enjeux et les défis de notre époque, et ont établi un dialogue interculturel entre leurs différents univers. D’autre part, L’Émirat a su préserver et valoriser son riche patrimoine architectural. Ainsi, le quartier Al Mareijah , dans le cœur historique de Sharjah, abrite plusieurs musées et espaces artistiques répartis dans d’anciennes bâtisses restaurées. Les visiteurs sont appelés à découvrir des oeuvres contemporaines tout en explorant l'architecture historique typique du pays. Quant au Sharjah Art Museum , ce n’est pas seulement l’un des plus grands musées du Golfe mais c’est un lieu culturel ouvert à tous. L’entrée y est gratuite et on y propose des expositions variées, allant de la peinture arabe classique à la photographie contemporaine. Outre la Sharjah Art Foundation , l’Émirat compte de nombreuses institutions emblématiques comme la Barjeel Art Foundation , créée pour valoriser la collection privée du Sultan Sooud Al Qassemi, le Maraya Art Centre dédié à l’art visuel et numérique ou encore le Sharjah Museum of Islamic Civilization , qui met à l’honneur l’art islamique traditionnel. En parallèle, des dizaines de galeries et d’ateliers indépendants enrichissent le paysage artistique local, favorisant la rencontre entre créateurs, curateurs et public. Les événements et appels à projets se multiplient, conséquence d’une politique culturelle active de soutien à l’innovation, à la formation et à l’expérimentation artistique. Cette politique à Sharjah vise à démocratiser l’accès à l’art et à créer une société à la fois ouverte et engagée. Les évènements artistiques dans l‘émirat sont souvent accompagnés de conférences, de concerts et de projections de films, de grandes rétrospectives autour d’artistes arabes connus comme Tarek Al Ghoussein ou Hassan Sharif, tout en accueillant régulièrement des artistes européens, américains et asiatiques. Si l’art à Sharjah s’enracine dans les traditions locales et arabes, il rayonne également à l’international. La collaboration étroite avec des institutions culturelles internationales dont l’UNESCO ainsi que la participation d’artistes de la diaspora arabe renforcent l’impact du message culturel de Sharjah. Par exemple, le Prix UNESCO-Sharjah pour la culture arabe, créé en 1998, récompense chaque année deux personnalités, groupes ou institutions ayant apporté une contribution exceptionnelle à la diffusion et à la promotion de l'art et de la culture arabes. Entre tradition et modernité, entre Orient et Occident, Sharjah a su relever le défi grâce à une programmation artistique exigeante et créative, la volonté de célébrer la diversité tout en préservant son propre patrimoine et une collaboration étroite avec les artistes et les institutions internationales concernées.

« L’empire iranien »: l’Irak, blessure ouverte; Gaza, profondeur palestinienne (4/5)

L’Irak fut longtemps la pièce maîtresse des manœuvres et des ambitions géostratégiques de la République islamique iranienne. Sans l’Irak, rien ne tient : ni le corridor terrestre vers la Syrie, ni l’économie de contournement des sanctions, ni le réseau de milices qui assuraient à l’Iran une profondeur stratégique dans le Golfe. Les puissantes milices chiites (PMF), financées, entraînées et encadrées par les Gardiens de la révolution, ont contrôlé durant des années les zones frontalières de Al-Qaim/Boukamal, par où transitaient armes, hommes et technologies vers la Syrie et le Liban. Le gouvernement irakien, hésitant, oscillait en permanence entre Washington et Téhéran, mais les leviers iraniens demeuraient massifs. Aujourd’hui, l’Irak est devenu un champ de contradictions : les pressions américaines vont croissantes pour sanctionner les réseaux pro-iraniens ; les milices sont fragilisées après la désorganisation du front syrien ; la récente dispute interne sur la classification du Hezbollah et des Houthis, inscrits puis retirés des listes terroristes en quelques jours, montre clairement une confusion ; et, last but not least, un nationalisme irakien qui refuse autant l’ingérence iranienne que l’emprise américaine, se met en place. Bagdad joue désormais l’équilibriste entre Washington, Téhéran et Riyad. Téhéran y conserve une influence réelle et essentielle, mais plus du tout le « corridor » qui faisait de l’Irak une extension naturelle de son architecture défensive. Le maillon irakien existe encore ; mais il n’organise plus l’espace régional Gaza, ou la profondeur palestinienne de l’axe iranien Il reste Gaza. Pourquoi cet attachement géopolitique à la carte palestinienne, en dehors de l’acquis politique qu’elle constituait depuis 2006 – à savoir une extension sunnite de l’Iran et une carte de négociation avec l’Occident sur le nucléaire, parce qu’outil de pression sur Israël ? Pour comprendre Gaza dans le dispositif iranien, il faut défaire le mythe : Hamas n’est pas une créature iranienne. Hamas est l’émanation palestinienne des Frères musulmans, et son installation a nettement été facilitée par Israël pour créer un contrepoids au Fateh, l’Autorité palestinienne, pour scinder les rangs palestiniens, et justifier la poursuite du conflit israélo-palestinien au nom de l’existence d’un extrême terroriste. Entre 1990 et l’an 2000, le Hamas s’est rapproché progressivement de l’Iran et du Hezbollah, sur fond de refus d’Oslo. En 2007, la prise de Gaza aux dépens du Fateh a accru la dépendance croissante au soutien iranien à tous les niveaux. Certes, le Hamas n’est pas le Hezbollah — qui est une émanation directe des Pasdaran via des Libanais. Il conserve une autonomie idéologique et tactique — mais il est pleinement enchâssé dans la stratégie iranienne. Pour Téhéran, Gaza sert trois fonctions. D’abord, elle constitue un front intérieur permanent contre Israël. La bande de Gaza est incontournable pour Tel-Aviv : enclavée, explosive, elle est impossible à neutraliser politiquement sans un coût humain et militaire colossal. La destruction systématique de l’enclave et la liquidation méthodique de ses habitants depuis octobre 2023 n’ont pas réussi à terrasser le Hamas. Le conflit fixe une partie de l’armée israélienne, empêche Israël de se projeter librement dans la région, et ouvre une brèche permanente dans la sécurité intérieure israélienne… mais, paradoxalement, il permet à Benjamin Netanyahu de rester au pouvoir en dépit des accusations de corruption dirigées contre lui. Ensuite, Gaza assure une légitimité palestinienne au récit iranien — fonction également assurée par le discours du Hezbollah. Sans Gaza, l’Iran ne peut prétendre être le champion de la cause palestinienne. Avec Gaza, le récit de la « résistance » prend chair — les roquettes sur Tel-Aviv et Ashkelon offrant l’iconographie nécessaire aux élucubrations iraniennes. C’est le divertissement parfait pour détourner les populations arabes de l’essentiel : la mainmise du vilayet el-faqih sur le Proche-Orient au nom de la restauration d’un âge d’or mythique impérialiste. Prochain article - Israël et l’alliance des minorités : une stabilité paradoxale Lire sur le même thème « L’Empire iranien » : anatomie d’une chute (1/5) « L’Empire iranien » : Au Yémen, le pari houthi (2/5) « L’Empire iranien » : Le corridor terrestre et l’ambition de l’Empire levantin (3/5)

Merci d’oublier
Par
Jawad Pakradouni
Publié

L’oubli est un mécanisme qui permet à beaucoup de surmonter les épreuves. Mais il est aussi le moyen, voire le but, auquel aspirent tous les malfaisants pour effacer leurs traces. Une population dotée d’une mémoire de poisson rouge est le fantasme de tous les pêcheurs: un Alzheimer collectif qui leur garantit une vie paisible, comme un long fleuve tranquille. Et le Liban en est l’exemple le plus frappant. Récemment, certains établissements financiers promettent, pour tout dépôt en espèces, de recouvrer les fonds avec un taux d’intérêt. Un terme que nous n’avions plus croisé depuis 2019 et qui, pour beaucoup, est pire que la pomme du jardin d’Eden: Adam et Ève étaient nus avant d’y croquer, alors que nous avons cédé face à ces taux créditeurs usuriers, qui nous ont menés à l’usure et à l’érosion. Ces publicités choquent, insinuant qu’avant 2019, nous aurions dû être plus vigilants face aux investissements hasardeux décidés sans notre consentement par les banques elles-mêmes. Celles qui, autrefois, nous vantaient la quiétude d’esprit, un avenir radieux, des slogans encore plus mielleux que ceux du régime soviétique. Et pourtant, et même s’il est vrai que l’Etat est le principal trou noir, certains médias, trouvent le moyen d’exonérer totalement les banques de toute responsabilité, comme si leurs propriétaires étaient au-dessus de tout soupçon. Curieusement, tous ces banquiers ont placé leurs deniers à l’étranger. Philip Morris, lui au moins, avait la décence de fumer sa propre marchandise, même s’il en est mort. Grâce au syndrome du poisson rouge qui fait de nous, Libanais, les dindons de la farce, les dirigeants politiques et les banques s’activent pour effacer tout le passé et ouvrir une nouvelle page. Si les établissements bancaires étaient cohérents, ils auraient intenté depuis des années des actions contre l’État. Mais dans cet échangisme politico-financier chaotique, impossible de séparer le vrai du faux, et la vérité reste enfouie dans les maisons closes des chiffres. On nous demande de tout recommencer, une nouvelle version du “If” de Kipling, basée sur le fait que, nous, Libanais, en avons vu d’autres. Et cette farce fonctionne à merveille grâce à deux facteurs : l’indécence et l’indifférence. L’indécence caractérise ceux qui nous ont spoliés et dépensent ouvertement le fruit de notre labeur. Plus ces criminels sont méprisants, plus leur cortège d’idiots utiles et d’arrivistes s’agrandit. Certains ont tout transféré à l’étranger pendant la crise, d’autres raturent les dettes publiques d’un coup de crayon, autrement dit nos épargnes. Tout cela survient dans une indifférence quasi générale, alimentée par une bêtise appelée résilience. Cette faculté, plus puissante que n’importe quel sédatif, efface la mémoire de ceux qui n’ont plus qu’une obsession: vivre comme si rien ne s’était passé, un carpe diem permanent. Indécence et indifférence, les deux mamelles de cette république bananière appelée Liban, qui doit rester immuable, surtout pendant les fêtes ou périodes estivales. Si Kipling avait été témoin de ces événements, il aurait été atterré par notre faculté à oublier et aurait peut-être écrit: “Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie Et sans dire un seul mot, parce que c’est honteux, te mettre à rebâtir; Voir tes deniers volés sans honte ni alibi, Et parler d’avenir sur fond de sunset et daiquiri; Si tu peux reconstruire ta demeure, dévastée un 4 Août, Te taire et payer sans émettre le moindre doute; Sachant que l’État, tel un pique sous, Reviendra demain se servir et te tenir au cou ; Si tu peux tout perdre sans jamais dire non, Prendre ta servitude pour une force tranquille, Et te remettre à recommencer, sans sourciller, pensant être un résilient, Alors tu connaîtras vraiment le Liban, Et tu seras, hélas, un vrai con, mon fils”….