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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
Opinion
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Par Youssef Mouawad
Publié sept. 5, 2026 - 13:25
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir « Make Turkey great again » n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de « proxies », n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
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Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 4, 2026 - 23:28
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De Hassan Rifaï, l’on garde l’image d’un juriste respecté, posé, une référence en droit administratif et constitutionnel, argumentant, d’une voix calme et chevrotante, pour pointer du doigt les écarts et les égarements des politiques vis-à-vis du régime démocratique parlementaire et de la Constitution. Pourtant, l’ancien député et ministre, disparu le 3 septembre 2025, était aussi un homme révolté. Un frondeur. Même à cent ans. Surtout à cent ans! Il l’avait été enfant, haranguant les foules à Baalbeck contre le Mandat, puis tout au long de sa carrière d’avocat et de parlementaire. À cent ans, tout à fait désabusé de la République et de ses flibustiers, sa douce colère ne s’était pas calmée. «Le Liban est un pays impossible!», disait-il à l’auteur de ces lignes dans un entretien réalisé quelques années avant sa mort et jamais publié. Mais attention. Hassan Rifaï n’était ni nihiliste ni négationniste. Il s’était battu toute sa vie pour une certaine idée du Liban. En l’occurrence le Grand Liban, uni et pluriel. Et il évaluait à sa juste valeur l’expérience libanaise, dans tout ce qu’elle avait de positif. Mais l’humain l’avait déçu. Or c’est précisément l’humain qu’il recherchait. Et il ne le trouva jamais sur la scène publique libanaise. En tout cas, pas au service de la République. Rifaï était un homme de droit, toujours élégant, irréprochable, tout ce que l’on attend d’un homme de sa stature morale et intellectuelle. Mais il était aussi intraitable. Impitoyable, même. Sans doute son attachement à son pays et à son régime démocratique l’avait-il conduit à ne se reconnaître qu’une seule fidélité: un certain code de valeurs et une certaine idée de la République. Aussi se montrait-il critique vis-à-vis de toutes les erreurs et de toutes les dérives, à commencer par celles que commettaient ses amis politiques. Il n’épargnait personne. Ni les communautés et les clans, ni les chefs religieux, lui qui était d’ailleurs laïc, et certainement pas les responsables politiques! Tout le monde y passait, et Rifaï se faisait un malin plaisir à déconstruire les mythes et les idées reçues qui faisaient de tel ou tel président de la République ou Premier ministre un dirigeant exceptionnel. Ses repères étaient objectifs: la cohérence des actes avec les principes démocratiques. De ce fait, personne ne trouvait réellement grâce à ses yeux. Le constat était terrible: aucun des dirigeants, dans l’histoire du pays, n’avait véritablement respecté la démocratie parlementaire libanaise. Aucun. Non qu’il plaçât tout le monde sur le même pied d’égalité. Il avait suffisamment de distance critique pour reconnaître les qualités et les défauts des uns et des autres. Il aimait citer Léon Duguit: «Le droit constitutionnel n’a de garde-fou que la bonne foi des hommes qui l’appliquent.» Il en avait presque fait son credo républicain. Et son verdict était sans merci: cette bonne foi, il ne l’avait tout simplement pas trouvée. Trop de politiciens, et pas suffisamment d’hommes d’État. Et, surtout, beaucoup de mensonge et d’hypocrisie. Ainsi, un jour, un grand responsable lui avait conseillé: «Ne construisez pas de routes aux gens. Sinon, ils cesseront de venir chez vous.» En dépit du respect qu’il portait à cet allié politique, la formule l’avait désemparé et choqué. Elle contenait à elle seule toute une conception du pouvoir: ne jamais résoudre définitivement le problème de celui que l’on prétend représenter, puisqu’on perdrait, avec son besoin, la raison même de sa dépendance. Le projet de l’État était ainsi renvoyé aux calendes grecques. Ou, en tout cas, s’il se trouvait des gens de bien, le système ne leur permettait pas d’arriver aux postes de responsabilité. Rifaï était un rebelle, oui, mais avec la rigueur et la précision d’un orfèvre du droit administratif et constitutionnel. Et c’est sans doute cela qui le distinguait au sein du landerneau politique libanais. Rebelle, il le fut suffisamment pour le payer cher. En août 1982, il fut victime d’une tentative d’assassinat après s’être opposé au diktat israélien. À Taëf, en 1989, il fut presque mis au ban pour avoir immédiatement discerné les contradictions présentes et les pièges ajoutés dans les réformes constitutionnelles. À partir de 1992, sous l’occupation syrienne, il connut l’ostracisme politique pour son opposition à l’appareil sécuritaire de la tutelle et à la politique de Rafic Hariri. Mais il était juste. Il pouvait s’opposer au confessionnalisme politique, tout en reconnaissant que son abolition à l’étape actuelle serait une catastrophe pour le Liban, et que la démocratie numérique sonnerait une bonne fois pour toutes le glas de la formule libanaise et de la présence chrétienne au Liban. Il pouvait s’associer à l’idée que les chrétiens avaient été lésés par les réformes constitutionnelles de Taëf, les sunnites aussi, soutenait-il, tout en rappelant les excès commis dans la pratique du pouvoir par les présidents de la République entre 1943 et 1990, et en mettant en garde contre une bouffée nostalgique de ces pratiques sous l’antienne du «droit des chrétiens». Une dérive vers un régime présidentiel ou semi-présidentiel constituait, selon lui, un danger pour les chrétiens. L’importance du régime parlementaire hérité de la IIIe République française résidait précisément dans le fait que le président de la République était politiquement irresponsable devant la Chambre des députés. Cela le plaçait, selon Rifaï, dans une position privilégiée. Au-dessus de la mêlée, il pouvait guider le navire de la République à bon port sans se retrouver embourbé dans les enjeux de pouvoir. Cette responsabilité morale de préserver la Constitution et la République était, à ses yeux, beaucoup plus importante que toute responsabilité politique. Mais encore fallait-il en convaincre les principaux concernés. Rifaï pouvait reconnaître l’importance d’une décentralisation administrative tout en refusant que cette revendication se transforme en slogan idéologique masquant une volonté séparatiste. Il rappelait, dans ce sens, que Beyrouth et le Mont-Liban avaient été privilégiés dans la construction du Grand Liban, alors que les régions périphériques, notamment la sienne, Baalbeck, avaient été méprisées. Cela avait contribué à affaiblir le sentiment national libanais, qui était tributaire, après tout, d’un bien-être fondé sur le respect de la dignité humaine. L’adhésion à la citoyenneté supposait que tout le monde fût logé à la même enseigne du point de vue du développement. Sans égalité entre les citoyens, la souveraineté ne pouvait que chanceler. C’était d’ailleurs le sens de sa première intervention au Parlement en 1968. Les événements qui suivirent donnèrent une singulière gravité à cet avertissement. Les déséquilibres économiques, sociaux et territoriaux contribuèrent à nourrir les revendications de la gauche et d’une partie de la rue musulmane, dans un pays déjà travaillé par les tensions communautaires, les ingérences extérieures et la montée en puissance des organisations armées. Ils participèrent ainsi à l’affaiblissement progressif de l’État, avant la guerre, les occupations successives et l’émergence de mouvances paraétatiques. En définitive, Hassan Rifaï incarne un peu ce modèle libanais de personnalité cosmopolite, complexe, située en dehors des tranchées communautaires et partisanes, respectée de manière quasi unanime, surtout hors des cercles politiques, mais uniquement consultée au besoin et de manière intéressée à l’intérieur de ces mêmes cercles. Le Liban n’aime pas les esprits trop indépendants et insoumis, même si son système comporte encore des failles qui permettent à ces derniers d’exister et de se faire entendre. Ils sont tolérés, mais doivent rester en marge. Il en va de la survie de l’État-zaamat et de l’État-jamaat, qui préfère se tourner invariablement vers des patrons étrangers que vers des hommes à même de générer, proposer et mettre en pratique des solutions à l’intérieur. Le système politique libanais et ses protagonistes détestent la notion de responsabilité, parfaitement anxiogène, et lui préfèrent la dépendance ou, pire encore, la servilité. Or, répétait Rifaï, citant une fois de plus Léon Duguit: «Là où est la responsabilité est le pouvoir.» Faut-il dès lors s’étonner qu’au Liban, là où la responsabilité n’est nulle part, le pouvoir ne soit nulle part non plus? Ou, plus exactement, qu’il soit toujours ailleurs?
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À Riyad, l’art partout et pour tous
Par
Micha Moussallem
Publié

La région du Golfe, et particulièrement l’Arabie Saoudite, connaît actuellement des transformations sociales et économiques majeures. Ces pays, autrefois principalement producteurs de pétrole, s’ouvrent à grande vitesse aux nouvelles technologies, à l’Intelligence artificielle (IA), aux évènements sportifs mondiaux, et surtout à l’art et à la culture. Du quartier culturel Jax à Riyad à l’oasis AlUla, l’Arabie Saoudite, plus grand pays du Moyen-Orient, investit d’importantes budgets afin de promouvoir l’art et la culture. Pour le gouvernement saoudien, dans une société en pleine transformation, l’art permet de préserver l’héritage culturel du pays, de transmettre les traditions et le savoir-faire ancestral tout en ouvrant les portes aux projets artistiques d’avant-garde. Parmi les projets ambitieux du gouvernement saoudien, Riyad Art occupe une place de choix. Lancé en 2019 par le roi Salmane ben Abdulaziz Al Saoud, il fait partie de la Vision 2030, le plan de développement pharaonique du prince héritier Mohammed Ben Salmane. Le projet a pour but d’embellir Riyad, d’enrichir son paysage culturel et de rendre les œuvres d’art accessibles à tous, en transformant la ville en galerie d’art à ciel ouvert. Depuis son lancement, Riyad Art a déjà présenté plus de 500 oeuvres artistiques, avec la participation de plus de 500 artistes locaux et internationaux, plus de 6 000 évènements, et diverses activités qui ont attiré plus de 6 millions de visiteurs. L'objectif du projet est d'installer, au final, plus de 1 000 œuvres emblématiques d’artistes mondialement connus dans tous les espaces publics de la ville : quartiers résidentiels, parcs, arrêts de bus et de métro, carrefours, ponts, entrées de la ville, sites touristiques...etc. Pour atteindre ce but, Riyad Art se décline en une multitude de projets qui méritent tous qu’on s’y arrête. Urban Art Lab vise, à titre d’exemple, à installer des galeries d’art sur les places publiques afin de présenter les œuvres d'artistes connus et de favoriser le dialogue entre ces derniers et les habitants. Jewels of Riyad, Art on the move et Art in transit préconisent, respectivement, l’installation d’œuvres d’art primées à proximité des attractions touristiques de la ville, aux principaux carrefours et dans les arrêts de bus et de métro. Parmi ces œuvres, on peut citer "Janey Waney" de l’ américain Alexander Calder, "Love" de l'artiste Robert Indiana, ou encore “Quand la lune est pleine” de l'artiste saoudien Zaman Jassim...etc. Quant à Riyad Icon, il a pour but d’encourager les artistes à créer un monument qui serait emblématique de la ville de Riyad à l’instar de la tour Eiffel à Paris, la statue de la liberté à New York ou le Christ Rédempteur à Rio. The Joyous Gardens confie, quant à lui, à des artistes célèbres la création d’aires de jeux dans les squares des quartiers, et Welcoming gateways vise à installer des portes au design unique et impressionnant aux différentes entrées de la ville. Garden city consiste à installer des œuvres d’art dans un jardin central de la ville alors que Urban Flow et Hidden River favorisent l’installation de passerelles et d'éclairages artistiques sur les ponts et les viaducs. L’État saoudien prévoit également l’organisation d’évènements culturels annuels, comme Noor Festival , un festival d’art interactif reposant sur les illuminations ou Tuwaiq Sculpture qui est à la fois un symposium international annuel et une exposition qui réunit des artistes du monde entier pour créer des œuvres de grande envergure dans un atelier en plein air. Ou encore l’organisation d’ Art week Riyad sous l’égide de la commission saoudienne des arts visuels, regroupant plus de 50 galeries locales et internationales, des institutions culturelles, des artistes, et des amateurs d’art du monde entier. Ce foisonnement de projets artistiques permet à l’État saoudien d’embellir la ville, de diversifier l’économie, d’attirer de nouveaux investissements et de transformer progressivement Riyad en une destination de choix pour les passionnés d'art du monde entier. Affaire à suivre.

« L’Empire iranien » : Le corridor terrestre et l’ambition de l’Empire levantin (3/5)

La stratégie iranienne n’est pas uniquement maritime. Elle s’est bâtie, avec une patience quasi romaine, autour d’un arc terrestre : Téhéran – Bagdad – Damas – Beyrouth. Vingt ans durant, Téhéran a patiemment construit un « croissant chiite » reliant l’Iran à la Méditerranée, sous le contrôle du vilayet e-faqih , le guide spirituel iranien. Ainsi a-t-il sanctuarisé les milices chiites et pris le contrôle des zones-frontière en Irak ; il a pris un ascendant décisionnel, à partir de 2012, dans son partenariat avec le régime Assad, avec l’intervention des Pasdaran et du Hezbollah pour protéger le régime Assad (partagé ensuite avec Moscou lors de l’intervention russe à partir de septembre 2015 ; et, surtout, avec l’acmé, à partir de 2008, du Hezbollah au Liban en tant que force expéditionnaire et outil de projection stratégique). Cet axe avait une fonction double. D’abord, créer une profondeur stratégique face à Israël. Le Hezbollah, fort de dizaines de milliers de roquettes, faisait du Liban sud une plate-forme de dissuasion avancée. La Syrie, elle, servait de matrice logistique : dépôts, bases, corridors d’armes, passages frontaliers permettant de transférer missiles et technologies. Ensuite, projeter une présence iranienne jusqu’à la Méditerranée, ce vieux rêve des empires perse et ottoman : disposer de débouchés maritimes, contrôler les routes vers l’Europe, et intégrer les ports syriens (Tartous, Lattaquié) dans une géopolitique des infrastructures. L’Iran ne cherchait pas à devenir une puissance navale méditerranéenne au sens classique du terme, mais à interdire la Méditerranée à ses adversaires, en l’occurrence Israël et les États-Unis, à travers un système de proxies. Cela, l’Europe ne l’a compris que trop tard. Beyrouth était déjà exsangue, et les révolutionnaires syriens de 2011, abandonnés à eux-mêmes, ont été littéralement pulvérisés par Assad, dans l’indifférence totale du monde occidental. Obama n’a fait que mettre en 2015 le dernier clou dans le cercueil du Levant. En résumé, entièrement sanctuarisée, la route Téhéran–Bagdad–Damas–Beyrouth permettra ainsi à l’Iran, pendant deux décennies, d’assurer le transfert d’armes et de technologies vers le Hezbollah ; de projeter la puissance iranienne jusqu’à la rive orientale de la Méditerranée ; de contourner le dispositif américain ; et de constituer une menace permanente sur Israël par le nord. Tout cela s’est effondré comme un château de cartes entre fin 2024 et mi-2025. Le Hamas entraîne le Hezbollah dans la spirale suicidaire et, conséquence de l’affaiblissement considérable de la milice chiite, devenue garde prétorienne du régime Assad, Damas tombe aux mains d’Ahmad el-Chareh, issu de l’ex-HTS. Téhéran s’éclipse au profit d’un nouveau pouvoir arrimé à Ankara et Riyad, désireux de se légitimer internationalement, obsédé par la liquidation complète de l’influence iranienne en Syrie et suffisamment pragmatique pour normaliser les relations avec Israël. Assad, en tant que minorité, ne pouvait pas accorder une légitimité à un accord formel avec Tel-Aviv. Un vieil arrangement ancestral faisait, cyniquement, du régime une sorte de Hagana de l’État hébreu – invasion du Liban, mainmise sur le pouvoir à Beyrouth, mise au pas des Palestiniens, containment du Hezbollah au Liban-Sud sous sa tutelle, et, surtout, fermeture du front du Golan syrien depuis 1973… L’avènement de Chareh à Damas a une autre conséquence désastreuse pour Téhéran : les dépôts iraniens sont saisis, les passages frontaliers verrouillés, les réseaux de milices coupés de leur logistique. Puis, en juin 2025, les infrastructures militaires iraniennes sont frappées en profondeur par l’aviation israélienne. L’appareil stratégique est secoué. Tissé patiemment, fil par fil, comme une toile d’araignée gigantesque ou un tapis persan, l’Empire iranien vole en éclats. Le Hezbollah, dont les responsables militaires sont décimés au quotidien par l’aviation israélienne, survit, mais isolé, privé de sa colonne vertébrale syrienne. Et ses bravades sont surtout dirigées – chassez le naturel, il revient au galop – contre l’État libanais et sa volonté de recouvrer le monopole de la violence légitime et d’éviter, en négociant avec Israël, encore plus de suicide stratégique intérieur, avec son lot de destructions et de victimes innocentes. Résultat pratique : le rêve iranien du continuum territorial vers la Méditerranée, ce Levant perse de Darius III fantasmé par Khamenei – c’est fini. Prochain article - L’Irak : colonne vertébrale et blessure ouverte Lire sur le même thème « L’Empire iranien » : anatomie d’une chute (1/5) « L’Empire iranien » : Au Yémen, le pari houthi (2/5)

Comme le levain dans la pâte…
Par
Fady Noun
Publié

La vocation de l’Eglise, de toute Eglise et de toutes les Eglises, est tracée par le Christ. Cette vocation est à la fois d’être universelle et inclusive dans le but de bannir toute discrimination. Elle est d'être le levain dans la pâte et /ou le sel sans lequel toute nourriture s’affadit et devient immangeable. En d’autres termes, comme le sel est fait pour les aliments, nous ne sommes pas faits pour nous-mêmes, nous sommes « des êtres pour autrui ». Cette vocation est aussi de proclamer, par nos paroles et nos actes, la « bonne nouvelle » du Christ. « Le socle d’une histoire nationale a minima » et d’un début de cristallisation d’une identité nationale, constatée par l’historienne Candice Raymond, est ce que nous avons de plus précieux à offrir à nos compatriotes – et l’on doit indistinctement en parler comme maronites et comme Libanais. Ce socle est notre fierté : il est l’amorce d’une identité stable et définie que nous devons protéger de tout ce qui pourrait la défigurer. C’est en particulier ce que nous pouvons offrir de plus précieux à une communauté aliénée de ce Liban par une utopie politico-religieuse de nature « millénariste », au sens où elle doit s’accomplir à l’intérieur de l’Histoire, et dans ce cas précis, conclure l’Histoire. L’Eglise est passée par là. Elle a condamné le « millénarisme » chrétien, et l’on ne sait que trop, et d’expérience, combien toute utopie engendre la terreur. Mais il vaut mieux, en lieu et place de cette démonstration qui pourrait se prolonger, parler de ce que les maronites du Liban peuvent offrir de plus digne à leurs compatriotes : l’altruisme. Voici comment : Nul texte apologétique mieux que la Lettre à Diognète, un manuscrit des temps apostoliques découvert à Constantinople vers 1436, dans une poissonnerie où il servait de papier d'emballage, ne le dit : « Car les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. Ils n'habitent pas de villes qui leur soient propres, ils ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n'a rien de singulier. (...) Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s'acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers. (...) Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n'abandonnent pas leurs nouveau-nés. (...) Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies et leur manière de vivre l'emporte en perfection sur les lois. (...) En un mot, ce que l'âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L'âme est répandue dans tous les membres du corps comme les chrétiens dans les cités du monde. » La Lettre à Diognète est une illustration par excellence de ce que doit être la citoyenneté ; la plupart de ses critères peuvent être repris à leur compte par tout homme, toute femme. Il en va de même pour bien d’autres textes doctrinaux que l’Eglise met à notre disposition, dont la Doctrine sociale de l’Eglise. Pour cette doctrine, les notions de dignité de la personne humaine, de bien commun, de destination universelle des biens, de subsidiarité dans la prise de décision, de solidarité, sont des articulations essentielles de rapports sociaux, lieu par excellence où se joue la piété et la fidélité à Dieu. A la limite, il s’agit même de textes areligieux, dans le sens qu’il n’est point besoin d’être chrétien pour y puiser ; c’est un buffet ouvert au monde entier. L’encyclique sociale Fratelli Tutti du pape François fait partie de ces textes abordables par tous, sans distinction d’appartenance religieuse. Ce texte est un développement de la Déclaration d’Abou Dhabi sur la fraternité humaine cosignée par François et le grand imam d’al-Azhar, Ahmad el-Tayyeb (2019). De l’aveu même du Pape, cette déclaration est née dans ses grandes lignes autour d’un repas auquel il avait informellement convié le dignitaire sunnite, à la sortie d’une réunion de travail à la bibliothèque du Vatican. Le pape François y met en évidence le concept d’amitié sociale, qui est en fait le complément nécessaire du concept de citoyenneté. Ces éléments de doctrine chrétienne sont adossés à des valeurs et principes universels qui transcendent les cultures et les époques. Quand Jean-Paul II disait du Liban qu’il « est bien plus qu’un pays : c’est un message de liberté et un exemple de pluralisme pour l’Orient et l’Occident », c’est ce qu’il voulait dire : les valeurs incarnées et assumées par le Liban dont nous parlons, et inscrites dans notre Constitution, sont valables pour tous, y compris le monde occidental, dont une partie est engagée sur la pente glissante de l’humanisme athée, autoréférentiel. Les paroles de Jean-Paul II soulignent, une fois pour toutes, la mission particulière, profonde, irremplaçable du pays du cèdre : celle d’être un modèle de convivialité entre les différentes communautés religieuses qui la composent, en particulier entre le christianisme et l’islam. Or comme l’affirme aussi Jean-Paul II, « l’homme n’est pas la vérité, il est à la recherche de la vérité ». C’est le postulat philosophique inébranlable sur lequel repose le Liban. C’est la fondation même de ce pluralisme qui en fait la richesse, et qui est en fait la vocation de toute société démocratique. C’est aussi le « chaînon manquant » dont l’existence permettrait au principe de laïcité en France, qui nous est si proche culturellement et politiquement, d'éviter l'intolérance, de rester mesuré. Non que l’Eglise ne soit le corps mystique de Celui qui a dit « Je suis la Vérité », comme le croit tout Catholique. Mais l'Eglise sait aussi, en particulier depuis Vatican II, que « l’Esprit de vérité », Dieu Lui-même, agit aussi « en-dehors des frontières visibles de l’Eglise », et qu'il conduit au salut ceux qui, « sans faute de leur part », et pour diverses raisons, n’ont pas connu le Christ comme les chrétiens le connaissent.

Comment le Hezb se défausse sur l’État libanais ?

La veine jugulaire qui l’alimentait en armes et munitions a été tranchée. Et pourtant, le Hezb refuse de se plier aux engagements pris en son nom par Nabih Berri interposé. Parce qu’il ne croit pas avoir été défait et que le terreau fertile du Sud où il a pris ses racines ne veut pas le démentir. Car, pour tout vous avouer, ce ne sont pas quelques voix chiites dissonantes et réconfortantes qui seraient en mesure de lui faire entendre raison. Si le parti des mollahs a pris une raclée, il ne renonce pas pour autant au combat : il se terre pour préserver l’essentiel de ses forces. Et à en croire certaines sources, il a reconstitué ses capacités militaires. Il se rétablit donc. Alors que par ailleurs, c’est à l’usure qu’il a eu la diplomatie occidentale, qui lui est franchement hostile. Il peut savourer sa victoire. Jouant de la « patience stratégique », apprise à bonne école, il a créé une telle embrouille diplomatique que la France s’est à nouveau portée au chevet de notre pays. Pour démêler l’écheveau ! Un « second mécanisme » de surveillance du désarmement serait en cours d’élaboration, a déclaré Jean-Noël Barrot, ministre français des Affaires étrangères. Pour éviter l’escalade, poursuit-il ! Ces messieurs du Quai d’Orsay se sont-ils jamais demandés combien les empathies libanaises leur brouillent entendement ? La patience stratégique et le prix à payer Pris dans une souricière, le Hezbollah a perdu, dans les villages du Sud et depuis octobre dernier, une quarantaine de combattants. Et ce n’est pas tout. Tsahal a abattu plus de quatre cents de ses partisans depuis le cessez-le-feu de novembre 2024. C’est le prix fort mais qu’importent ces sacrifices aux yeux de la Résistance : c’est le tarif minimum de cette même « patience stratégique » que lui ont inculquée ses mentors iraniens. En fait, le parti de Dieu s’est défaussé sur l’État libanais des obligations qui pèsent sur lui, et principalement celles relatives à son désarmement. Il procrastine ; il retarde les échéances. Il fait dans la dentelle et se permet un distinguo subtil entre le Nord et le Sud du fleuve Litani. Et qui est-ce qui subit les pressions incessantes et l’ire américaine, dont les imprécations d’un Tom Barrack ou d’un Tom Harb ? Je vous le laisse deviner. Constat d’impuissance Le Hezb a grippé le « char de l’État », et c’est l’armée libanaise qui morfle et écope les coups. On menace de lui couper les aides et autres allocations, on annule la visite de son commandant en chef aux États-Unis, on lui fait des misères à tout propos. Dans son bunker, cheikh Naïm Qassem doit se frotter les mains : pas un sou à l’État libanais sans désarmement préalable. Et voilà, que l’incontournable secrétaire général, planqué qui plus est, a mis l’exécutif libanais et ses membres dans l’embarras. D’ailleurs, « these people cannot deliver », glissent perfidement des observateurs outre-Atlantique. Aussi, peut-on prétendre que le Hezb n’a pas perdu sa « bataille du Liban». Certes, il y en aura d’autres, et ce n’est qu’à la dernière que sa dissolution sera actée !

« L’empire iranien » : au Yémen, le pari houthi (2/5)

La politique régionale de Téhéran a obéi au cours des vingt-cinq dernières années à une logique claire: s’installer sur les goulots et les corridors du Moyen-Orient, transformer les détroits, les routes terrestres et les enclaves en instruments de chantage stratégique et bâtir autour de l’Iran une profondeur défensive faite de milices et de régimes inféodés. Dans le cadre de cette politique, le Yémen et les Houthis ont joué un rôle central. Le Yémen, éclaté, failli, constituait le terrain idéal pour la République islamique iranienne en vue d’installer ce « jumeau occidental ». Le mouvement houthi, adossé à une matrice zaïdite et à une grammaire anti-impérialiste malléable, offrait à Téhéran un proxy capable de: tenir la capitale Sanaa ; contrôler une large portion de la côte de la mer Rouge ; et menacer Bab el-Mandeb avec des missiles, drones, embarcations piégées. Bab el-Mandeb devient ainsi un levier stratégique, une variable que l’Iran peut activer selon les pressions qu’il subit: sanctions, escalade israélienne, tensions avec Riyad, confrontation avec Washington. Le message de Téhéran est le suivant, invariable : si vous touchez à l’Iran, vous en subirez les conséquences au niveau de votre commerce mondial. En ce sens, les attaques houthies de 2023-2024, réactivées en 2025 sous le prétexte de Gaza, étaient loin d’être des actes isolés : elles traduisaient la doctrine iranienne selon laquelle Bab el-Mandeb est l’extension maritime de son système de dissuasion. Le point de bascule en faveur de Téhéran a été sans doute l’assassinat de Ali Abdallah Saleh, en 2017, lorsque les Houthis éliminèrent froidement l’ancien président qui s’apprêtait à renouer avec Riyad. Sa mort a fermé la porte à une solution politique nationale. Elle a largement profité aux Houthis — et donc à l’Iran — à court terme., comme du reste, l’assassinat de Rafic Hariri, l’exécution de Saddam Hussein et la disparition de Yasser Arafat. La mort de Saleh a ruiné la possibilité d’un Yémen unifié et a enfermé Téhéran dans une alliance avec un mouvement radical et chaotique — voire presque caricatural — impossible à insérer dans un compromis régional. Mais le front anti-Houthi s’est fragmenté avec : la montée du Conseil de transition du Sud, soutenu par Abou Dhabi ; le retrait militaire saoudien après son offensive désastreuse de 2015 et le début d’un dialogue avec Téhéran ; l’effondrement de la fiction d’un État unifié ; et la pression internationale accrue sur les Houthis, notamment via les frappes israéliennes et américaines et les sanctions internationales. Qu’à cela ne tienne… Quoiqu’ébranlés, les proxys de Téhéran tiennent encore debout : le Nord du pays reste sous leur contrôle, leur appareil sécuritaire fonctionne, leur capacité de nuisance demeure intacte, et ils restent sur le plan rhétorique un maillon entre l’Iran et la mer Rouge. Le gouvernement internationalement reconnu, lui, est réduit à une fiction. L’accord irano-saoudien de 2023, négocié sous parapluie chinois, a mis fin à sept ans de rupture. Il ne visait pas tant à réconcilier deux puissances existentiellement rivales, mais à geler un front que ni l’un ni l’autre n’étaient en mesure de gagner. Riyad voulait sortir du bourbier yéménite, réduire les frappes de drones sur ses infrastructures, protéger la Vision 2030 de Mohammad ben Salman. Téhéran voulait obtenir une reconnaissance implicite de ses gains au Yémen et en Irak, réduire son isolement et éviter une escalade américaine. Mais la trêve n’a rien réglé. Elle encadre la nuisance houthie sans y mettre fin, limite les ambitions iraniennes sans les désarmer et crée un équilibre instable. Elle préserve surtout l’Arabie de rétorsions iraniennes sur son territoire dans le cadre d’un conflit israélo-iranien. Du reste, Riyad n’a aucun intérêt à rouvrir une guerre au Yémen dont il est sorti exsangue, et l’Iran, affaibli par les frappes israéliennes, n’a pas les moyens d’élargir l’incendie. Le Yémen devient ainsi une zone de tension contrôlée, utile mais contenue, que les deux capitales préfèrent maintenir à basse intensité. Prochain article : Le corridor terrestre et l’ambition de l’Empire levantin Article lié « L’Empire iranien » : anatomie d’une chute

Réancrer les chiites au projet libanais
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

L’histoire du chiisme libanais est trop souvent racontée à l’envers, ou pire, écrasée sous une lecture téléologique qui ferait du Hezbollah l’aboutissement naturel d’un long continuum religieux et politique. Rien n’est plus faux. Les travaux sur les ulémas du Jabal Amel permettent au contraire de restituer une généalogie bien différente, faite de pluralisme doctrinal, de rapport assumé à l’État, et d’une conception non théocratique de l’autorité religieuse. C’est précisément cette tradition qui a été brisée. Le chiisme amélite s’est historiquement inscrit dans la logique de la wilayat al-umma , c’est-à-dire d’une communauté de croyants dotée d’une autonomie morale et spirituelle, mais non d’un projet de domination politique. Le choix de la marja‘iyya y était libre, pluriel, souvent tourné vers Najaf, dans une relation délibérément distanciée entre clercs et pouvoir. Cette tradition reconnaissait la diversité des autorités religieuses, refusait la centralisation doctrinale et, surtout, ne prétendait pas gouverner la société au nom du sacré. La rupture intervient avec l’invention par Khomeini de la wilayat al-faqih : une construction radicalement nouvelle, qui ne relève pas d’un simple débat théologique, mais d’un basculement politique majeur. En substituant à la pluralité des marja‘iyyat l’autorité exclusive d’un Guide suprême, en transformant le clerc en souverain, et la religion en idéologie d’État, l’Iran révolutionnaire rompt avec Najaf et impose Qom comme centre impérial. Le chiisme cesse alors d’être une tradition religieuse diverse pour devenir un instrument de projection géopolitique. Au Liban, cette greffe ne s’est pas faite sur un terrain vierge. Les chiites libanais ont toujours adhéré au projet de l’État, dans la logique amélite d’inscription dans un espace national donné. Mais depuis l’indépendance, et même bien avant, ils ont été marginalisés socialement et économiquement, maintenus à la périphérie du développement, et soumis à des seigneuries locales qui parlaient en leur nom sans jamais les émanciper. Cette marginalisation structurelle explique en partie pourquoi une frange de la communauté s’est tournée, dès les années 1950 et 1960, vers des partis laïcs et hostiles au système confessionnel, comme le Parti communiste libanais et ses ramifications syndicales et intellectuelles. L’irruption de l’imam Moussa Sadr marque une rupture décisive. Il incarne un soulèvement contre l’injustice sociale et la marginalisation, mais sans rompre avec l’État comme horizon ultime. Son projet est profondément libaniste — au sens large, non idéologique du terme — même lorsqu’il s’ouvre aux dynamiques régionales. Il ne cherche ni à islamiser le Liban, ni à l’arracher à sa pluralité, mais à y inscrire pleinement les chiites comme citoyens à part entière. C’est précisément cette position — ni soumise, ni instrumentalisable — qui explique sa disparition, au moment où émerge un autre projet, radicalement antagoniste : celui de l’alliance des minorités, adossée à des logiques autoritaires régionales. Après lui, le mouvement Amal bascule progressivement, sous Nabih Berry, dans l’orbite alaouite par son alignement sur le régime Assad. Le Hezbollah, dès le début des années 1980, va plus loin encore : il entraîne les chiites libanais à contrepied de leur histoire amélite, les arrache à la logique de l’État et du territoire, et les inscrit dans celle de la wilayat al-faqih , faisant du Liban un simple espace fonctionnel au service d’un projet iranien. La communauté est ainsi satellisée, non représentée. Les chiites laïcs, libéraux ou simplement libanistes sont alors systématiquement marginalisés : par des lois électorales taillées sur mesure, par l’intimidation, par l’exil forcé ou par l’assassinat — de Mahdi Amel à Lokman Slim. Cette domination s’est exercée sous occupations syrienne puis iranienne, et elle a été acceptée, realpolitik oblige, par une communauté internationale qui, dès les années 1990, a composé sans difficulté avec le Hezbollah, malgré son passé, ses activités et sa nature profonde. Face à cette hégémonie, le projet chiite libaniste n’a survécu que de manière isolée, porté par quelques figures intellectuelles et religieuses majeures : Mohammad Mahdi Chamseddine, Hani Fahs, Mohammad Hassan el-Amine, entre autres. Tous ont défendu une vision claire : le Liban comme patrie définitive, l’État comme finalité, le vivre-ensemble comme horizon, et le refus de toute fixation identitaire fondée sur la majorité ou la communauté privilégiée. Cette école a été trop longtemps marginalisée. Il est temps de cesser de vouloir ménager ou sauver le Hezbollah. L’enjeu n’est plus tactique, il est stratégique. Il faut permettre l’émergence d’une nouvelle élite chiite, moderne, non traditionnelle, affranchie des tutelles extérieures, ayant fait allégeance au Liban — et au Liban seul — et renoncé à toute logique de pouvoir sur les autres communautés. Mais cette exigence ne peut être unilatérale. On ne peut pas demander aux chiites de cesser de se comporter en tribu en quête d’assurances et de privilèges si les autres communautés ne font pas, elles aussi, leur propre ménage. La question chiite n’est pas exclusivement chiite. Au Liban, les affaires de chaque communauté sont les affaires de tous. Il n’existe pas de zones exclusives ni de périmètres de sécurité partiels. Il n’y a qu’un seul périmètre de sécurité national : le Liban, dans ses frontières, dans son projet et dans sa vocation. La solution à la question chiite est libanaise. Elle passe par des partis et des mouvements transversaux, capables de briser le périmètre communautaire, sectaire et tribal, sans obédience extérieure. Encore faut-il accepter de penser en termes stratégiques, et non plus en termes de gains électoraux immédiats, dans un pays obsédé par les échéances et les rapports de force, au détriment de son avenir.