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Éditorial

Merci d’oublier

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Par Jawad Pakradouni
Publié déc. 21, 2025 - 21:37

L’oubli est un mécanisme qui permet à beaucoup de surmonter les épreuves. Mais il est aussi le moyen, voire le but, auquel aspirent tous les malfaisants pour effacer leurs traces.

Une population dotée d’une mémoire de poisson rouge est le fantasme de tous les pêcheurs: un Alzheimer collectif qui leur garantit une vie paisible, comme un long fleuve tranquille. Et le Liban en est l’exemple le plus frappant.

Récemment, certains établissements financiers promettent, pour tout dépôt en espèces, de recouvrer les fonds avec un taux d’intérêt. Un terme que nous n’avions plus croisé depuis 2019 et qui, pour beaucoup, est pire que la pomme du jardin d’Eden: Adam et Ève étaient nus avant d’y croquer, alors que nous avons cédé face à ces taux créditeurs usuriers, qui nous ont menés à l’usure et à l’érosion.


Ces publicités choquent, insinuant qu’avant 2019, nous aurions dû être plus vigilants face aux investissements hasardeux décidés sans notre consentement par les banques elles-mêmes. Celles qui, autrefois, nous vantaient la quiétude d’esprit, un avenir radieux, des slogans encore plus mielleux que ceux du régime soviétique.


Et pourtant, et même s’il est vrai que l’Etat est le principal trou noir, certains médias, trouvent le moyen d’exonérer totalement les banques de toute responsabilité, comme si leurs propriétaires étaient au-dessus de tout soupçon. Curieusement, tous ces banquiers ont placé leurs deniers à l’étranger. Philip Morris, lui au moins, avait la décence de fumer sa propre marchandise, même s’il en est mort.

Grâce au syndrome du poisson rouge qui fait de nous, Libanais, les dindons de la farce, les dirigeants politiques et les banques s’activent pour effacer tout le passé et ouvrir une nouvelle page.

Si les établissements bancaires étaient cohérents, ils auraient intenté depuis des années des actions contre l’État. Mais dans cet échangisme politico-financier chaotique, impossible de séparer le vrai du faux, et la vérité reste enfouie dans les maisons closes des chiffres.

On nous demande de tout recommencer, une nouvelle version du “If” de Kipling, basée sur le fait que, nous, Libanais, en avons vu d’autres.

Et cette farce fonctionne à merveille grâce à deux facteurs : l’indécence et l’indifférence.
L’indécence caractérise ceux qui nous ont spoliés et dépensent ouvertement le fruit de notre labeur. Plus ces criminels sont méprisants, plus leur cortège d’idiots utiles et d’arrivistes s’agrandit. Certains ont tout transféré à l’étranger pendant la crise, d’autres raturent les dettes publiques d’un coup de crayon, autrement dit nos épargnes.

Tout cela survient dans une indifférence quasi générale, alimentée par une bêtise appelée résilience. Cette faculté, plus puissante que n’importe quel sédatif, efface la mémoire de ceux qui n’ont plus qu’une obsession: vivre comme si rien ne s’était passé, un carpe diem permanent.

Indécence et indifférence, les deux mamelles de cette république bananière appelée Liban, qui doit rester immuable, surtout pendant les fêtes ou périodes estivales.
Si Kipling avait été témoin de ces événements, il aurait été atterré par notre faculté à oublier et aurait peut-être écrit: 

“Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie

Et sans dire un seul mot, parce que c’est honteux, te mettre à rebâtir;

Voir tes deniers volés sans honte ni alibi,

Et parler d’avenir sur fond de sunset et daiquiri;

Si tu peux reconstruire ta demeure, 

dévastée un 4 Août,

Te taire et payer sans émettre le moindre doute;

Sachant que l’État, tel un pique sous,

Reviendra demain se servir et te tenir au cou ;

Si tu peux tout perdre sans jamais dire non,

Prendre ta servitude pour une force tranquille,

Et te remettre à recommencer, sans sourciller, pensant être un résilient,

Alors tu connaîtras vraiment le Liban,

Et tu seras, hélas, un vrai con, mon fils”….


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