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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Le pillage du Musée d’Irak : un grand désastre culturel

Le pillage, en 2003, du Musée national d’Irak a entraîné la perte d’objets inestimables, avec un effet domino qui s’est manifesté par le pillage massif des sites archéologiques irakiens dans l’ensemble du pays. Ce qui a alimenté le trafic international d’antiquités et fortement entravé la recherche scientifique dans ce domaine. Ce pillage est devenu un cas emblématique de la responsabilité politique des forces d’occupation en temps de guerre, de la structuration d’une économie axée sur le trafic d’antiquités au service du crime organisé et du terrorisme, parallèlement à une « diplomatie de la traque » et de la collaboration internationale afin de restituer les objets volés. Le Musée national d’Irak est l’un des établissements archéologiques les plus importants au monde. Il conserve l’essentiel du patrimoine de la Mésopotamie décrite comme le « berceau de l’humanité ». Le musée a été fondé dans les années 1920, avec la naissance de l’État irakien moderne, par Gertrude Bell, écrivaine et archéologue anglaise. Elle voulait éviter que les trésors de la Mésopotamie ne soient sortis du pays. Le bâtiment principal, d’environ 45.000 m², couvre 5.000 à 7.000 ans d’histoire et abrite la collection la plus complète d’objets de la Mésopotamie, avec des collections issues des civilisations sumérienne, akkadienne, babylonienne, assyrienne, chaldéenne, ainsi que des périodes préislamiques et islamiques.​ On y trouve des pièces majeures (tablettes cunéiformes, sceaux-cylindres, statues royales, objets funéraires, etc.) qui constituent témoignages essentiels pour l’histoire de l’écriture, de l’État, du droit et de la religion au Proche-Orient. Parmi ces objets figurent le trésor d’or de Nimrud (bijoux et objets du IXᵉ siècle av. J.-C.) et les sculptures, reliefs et tablettes cunéiformes provenant d’Uruk et d’autres grands sites mésopotamiens. Le musée symbolise l’unité nationale du pays et la continuité entre Sumer, Akkad, Babylone, l’époque islamique et l’Irak contemporain. Il sert également de centre de recherche et de documentation pour les archéologues, avec des archives essentielles sur les fouilles menées à Ur, Uruk, Ninive, Nimrud. Le pillage de 2003 : enjeux géopolitiques Le seul mot qui décrit le pillage du musée en 2003 est « gâchis ». En effet, les troupes américaines avaient pour ordre de protéger le musée en priorité. Or la protection n’a été assurée qu’une semaine après l’entrée des troupes dans Bagdad. La semaine de trop, pendant laquelle le pillage a eu lieu. Entre le 10 et le 12 avril 2003, avant la sécurisation du site par les forces américaines et après le retrait du personnel du Musée, environ 15.000 objets ont disparu : vases rituels, ivoires assyriens, têtes de statues, amulettes, et plus de 5.000 cylindres-sceaux…etc. Ce pillage a choqué l’opinion mondiale. Il constitue un cas emblématique de destruction du patrimoine en temps de guerre. Mobilisation internationale Cet épisode a déclenché une mobilisation internationale (Interpol, universités, Unesco, missions spécialisées…) pour récupérer les œuvres d’art et renforcer la protection du patrimoine irakien. Quinze ans après les faits, les estimations étaient d’environ 7.000 objets récupérés sur les 15.000 volés. Ces objets ont été restitués via des programmes d’amnistie internes, de saisies douanières et d’opérations policières partout dans le monde. Pièces emblématiques récupérées Des pièces majeures comme le Vase et le masque de Warka, la statue en cuivre de Bassetki ou encore des objets du trésor de Nimrud ont été retrouvés, souvent enterrés ou cachés par des pilleurs qui n’avaient pas pu les écouler. Certaines statues royales sumériennes et objets de culte emblématiques ont été localisés à l’étranger, puis rapatriés grâce à la coopération entre Interpol, les services américains, les musées et les chercheurs. Malgré la réouverture du musée en 2015, et les efforts continus de restitution, des milliers d’objets restent sur le marché noir ou sont définitivement perdus. Ce qui réduit la compréhension de pans entiers de l’histoire mésopotamienne. Ce pillage de 2003 est désormais un cas d’école dans les débats sur la protection du patrimoine en temps de guerre, influençant les normes militaires, le droit international et les politiques de provenance des musées occidentaux. Il convient de noter que de nombreux cadres juridiques existent pour la protection du patrimoine en temps de guerre dont, entre autres, la Convention de La Haye de 1954 et ses protocoles additionnels de 1999, ainsi que la Convention de l’Unesco de 1970. D’autre part, la collaboration internationale a permis d’établir une cartographie des flux de pillages archéologiques (routes, plaques tournantes régionales, marchés finaux, etc.), ainsi que le rôle des acteurs économiques (intermédiaires, maisons de vente, collectionneurs) et leurs liens avec l’économie criminelle et terroriste. Cette collaboration internationale joue un rôle essentiel dans la mondialisation et la protection du patrimoine de manière à faciliter la récupération des objets volés.

Pour un retour au legs politique de Mohammed Mehdi Chamseddine

Le Liban et, plus spécifiquement, la communauté chiite ont commémoré il y a quelques jours le 25e anniversaire du décès, le 10 janvier 2001, de l’ancien président du Conseil supérieur chiite (CSC), l’imam Mohammed Mehdi Chamseddine. Celui qui fut pendant plus de deux décennies le chef spirituel de la communauté chiite libanaise, succédant à l’imam Moussa Sadr – mystérieusement disparu lors d’une visite en Libye en 1978 – a laissé derrière lui un « testament » politique dont de nombreux Libanais et étrangers, notamment dans les milieux universitaires et journalistiques, ignorent (ou occultent…) l'existence et la véritable portée. La dimension historique et véritablement existentielle de ce legs est mise en relief par les développements dramatiques dont le Liban et la région sont actuellement le théâtre. Plus que jamais, le pays du Cèdre et le Levant ont besoin de l’apport dans la vie publique d’une personnalité combinant, à l’instar de l’imam Chamseddine, autorité morale, ouverture d’esprit et vision lucide des réalités socio-politiques du moment. A la fin de sa vie, et bien qu’affaibli par la maladie, il avait enregistré sur cassette ses mémoires et des recommandations quant à la ligne de conduite que devraient adopter les chiites du Liban et de la région. Il avait notamment exhorté ses coreligionnaires à ne pas avoir de « projet politique propre aux chiites » et à mener la lutte pour acquérir leurs droits « en s’intégrant à la société au sein de laquelle ils évoluent ». En clair, il rejetait d’une manière à peine voilée le principe de l’exportation de la Révolution islamique iranienne initié par les Pasdaran au lendemain de l’accession de Khomeiny au pouvoir en 1979. Il contestait surtout dans ce cadre le système mis en place par Khomeiny, fondé sur l’autorité du walih el-faqih, à savoir le Guide suprême de la révolution islamique iranienne – en l’occurrence lui-même et ses successeurs – doté, en sa qualité de descendant direct du Prophète, d’un pouvoir décisionnel absolu et sans appel pour les questions d’ordre stratégique, dont notamment la décision de guerre et de paix. En instaurant un tel système politique, l’ayatollah Khomeiny avait semé les germes d’une déstabilisation régionale chronique, fruit du comportement d’un pouvoir autocratique qui plongera l’ensemble du Moyen-Orient dans le chaos pendant plus de quatre décennies. Et pour cause : la wilayat el-faqih avait été conçue pour être une autorité de référence absolue non seulement pour les Iraniens, mais également pour tous les chiites. Sur le plan de la pratique religieuse, tout groupement ou individu chiite se doit en effet d’opter pour le chef spirituel de son choix. Or en s’octroyant un pouvoir fondé sur une « légitimité » divine (donc non discutable), le nouveau Guide de la République islamique (Khomeiny puis Khamenei, actuellement) se plaçait au-dessus de toute autre autorité religieuse, au service, de surcroît – et c’est là que le bât blesse – d’un projet politique transnational, expansionniste, hégémonique, répressif, sacralisant la violence comme mode d’action. Cette « greffe » khomeyniste opérée sur le corps socio-politico-religieux chiite ne pouvait être qu’une source de tension et de conflits dans le monde arabe, sous le poids de « l’exportation de la Révolution islamique » et du pouvoir divin octroyé au Guide suprême. En bon visionnaire, cheikh Mohammed Mehdi Chamseddine avait vu le danger poindre à l’horizon, prenant clairement ses distances à l’égard des fondements de la wilayet el-faqih et des ambitions expansionnistes des Pasdaran, à l’instar d’ailleurs du chef spirituel de la communauté chiite en Irak, l’ayatollah Sistani, de l’imam Moussa Sadr et même de cheikh Mohammed Hussein Fadlallah, que nombre d’observateurs occidentaux qualifiaient à tort de « guide spirituel du Hezbollah », alors que bien au contraire il contestait le pouvoir divin du walih el-faqih et exprimait, de ce fait, des réserves au sujet de la ligne de conduite du Hezbollah au Liban. Plus de vingt-cinq ans plus tard les événements ont illustré le caractère visionnaire du legs politique de cheikh Chamseddine. De fait, c’est sur base du « projet (transnational) propre aux chiites », dénoncé par l’ancien président du CSC, que le pouvoir iranien a eu recours à des miliciens de pays arabes pour réprimer sauvagement dans le sang, il y a quelques jours, son propre peuple. Le slogan « Ni Gaza, ni Hezbollah, nous donnons notre vie à l’Iran », lancé par les révolutionnaires iraniens, résume à lui seul toute la dimension historique et existentielle de la vision exprimée par l’imam Chamseddine. Il reflète surtout dans ce cadre le grave ressentiment à l’égard des populations arabes manifesté par une large partie de l’opinion iranienne qui ne comprend pas comment l’aile radicale du régime iranien a pu dépenser des dizaines de milliards de dollars pour entretenir des proxys dans les pays arabes alors que l’Iran fait face à une lourde crise socio-économique sans précédent. C’est également sur cette même base du « projet (transnational) propre aux chiites » que le secrétaire général du Hezbollah, cheikh Naïm Kassem, ne cesse de faire prévaloir l’intérêt supérieur du régime iranien au détriment des impératifs de l’édification d’un Etat libanais fort et souverain. Il ira jusqu’à proférer des menaces contre le ministre des Affaires étrangères Joe Raggi (jugé trop souverainiste !), sans oublier au passage de brandir le spectre de troubles internes si le gouvernement venait à mettre à exécution sa décision de désarmer le Hezbollah… Lors de l’une de ses récentes interventions publiques, le président Joseph Aoun a appelé le Hezbollah à « la raison », ce qui a ouvertement déplu à Naïm Kassem (intérêt supérieur de l’Iran des mollahs oblige !). Pour stopper une telle dérive suicidaire de la part de la formation pro-iranienne, une démarche impérative s’impose aujourd’hui, en toute urgence : l’alignement sur les recommandations, sur le legs politique prophétique, de Mohammed Mehdi Chamseddine. Même si cela doit passer inéluctablement – il faudra qu’ils l’admettent un jour – par une véritable « révolution culturelle » pour remodeler leur doctrine politique élaborée au milieu des années 1980…

Progressisme vs conservatisme
Par
Amine Jules Iskandar
Publié

Rarement dans l’histoire de l’humanité, l’assaut progressiste fut aussi prépondérant qu’aujourd’hui. Durant les pires heures du marxisme, les goulags et le terrorisme intellectuel se limitaient à certains pays ou à certains empires sans pouvoir soumettre le reste de l’Occident. L’empire soviétique n’a pu interdire la foi chrétienne, la liberté de pensée et l’héritage culturel que sur les territoires qu’il contrôlait directement ou par des vassaux interposés. Aujourd’hui, le délire progressiste embrase les âmes dans ce que Leo Strauss définirait comme un nihilisme dévastateur. C’est une pléthore de pseudo-intellectuels qui cherchent à déconstruire l’humain par une savante remise en question de toutes les valeurs qui le distinguent. Il s’agit de transformer la personne humaine en un individu démuni de tout ce qui le compose socialement et culturellement. Cet homme nouveau, dépouillé de ses repères, est placé seul face à la loi, elle-même dépourvue de tout sens de discernement. Le lexique progressiste L’identité est diabolisée, l’héritage est uniformisé, l’histoire est livrée à l’historicisme fossoyeur, et la vérité est relativisée. L’incertitude généralisée mène ainsi inexorablement au nihilisme. Le mode d’emploi de cet intellectualisme de gauche consiste en une intimidation systématique destinée à anticiper et à empêcher d’emblée les discours non conformes à l’idéologie mondialiste. Son arme consiste en un lexique spécialement affûté pour avorter toute tentative de débat sur les sujets érigés en dogme du globalisme. L’identitaire est alors assimilé au fasciste refusant l’altérité et dépourvu d’humanité. Il est affublé d’attributs répétés inlassablement et revenant mécaniquement en boucle. Il est nécessaire de dénoncer ce lexique pernicieux afin de le démasquer. Les expressions qui reviennent le plus souvent sont celles de renfermement identitaire, comportement tribal, fétichisme racial, identitarisme religieux et identitarisme ethnique. Les termes confession, clan, tribu et même nation sont employés dans un sens toujours péjoratif et humiliant. On leur oppose des notions séduisantes, mais vidées de leur sens, puisque détachées de la réalité. Celles-ci reviennent également en boucle : le vivre-ensemble, la coexistence, l’inclusivité et l’altérité. La nation, assimilée au mal, est à dissoudre, avec ses notions de frontières, d’histoire et d’identité. La religion chrétienne, qui a fondé l’altérité par excellence, est perçue comme une ennemie et un obstacle à cette altérité. L’homme est désacralisé et la vie quotidienne est déspiritualisée. La personne sacrée est remplacée par l’individu consommateur et contribuable. L’homme nouveau, l’idéal du progressisme woke et libéral, n’a plus de dimension transcendantale ; il n’est évalué que par rapport à son rendement et à ses besoins matériels et calorifiques. L’eugénisme Le wokisme n’est que la manifestation extrême de cette idéologie. Après avoir renié la famille, la commune, le pays, la foi, la tradition et l’héritage, il pousse jusqu’à la négation de l’évidence sexuelle. C’est le rejet de la création divine et même de la nature comme manifestation du divin. Il s’agit de la contestation de la création, selon Fiodor Dostoïevski. C’est ainsi qu’après avoir tué Dieu, nous dit Martin Heidegger, le nihiliste cherche la « mort de l’homme ». Le lexique de la bien-pensance progressiste continue de s’enrichir. Récemment, sur les réseaux sociaux d’un pseudo-historien, les conservateurs, identitaires et fédéralistes ont été accusés d’eugénisme. Là encore, le court-circuit intellectuel relève plus du discours idéologique que scientifique. Car l’eugénisme est avant tout le produit du progressisme. Il refuse la création avec ses défauts ; il veut la parfaire. L’homme nouveau doit être sélectionné jusque dans ses gènes. Rien n’est plus opposé à cette pratique que le conservatisme chrétien. Celui-ci protège la vie, proscrit l’avortement et la sélection artificielle. Le christianisme voit dans le malade, le visage-même du Christ et sa présence manifestée par l’absolue altérité. Les isolationnistes Il ne s’agit pas de la première fois que les progressistes projettent leurs vices sur les conservateurs. N’avaient-ils pas, depuis 1975, taxé les conservateurs chrétiens d’isolationnistes ? Ils les ont combattus militairement et idéologiquement. Et pourtant, le Liban desdits isolationnistes était ouvert sur le monde entier et sur toutes les cultures ; celui des progressistes fut mis au ban de la communauté internationale, et isolé autant de l’Occident que des pays arabes du Golfe. Enfin, les progressistes se veulent enracinés dans ce qu’ils appellent l’Orient arabe. Ils se veulent arabistes et ouverts sur leur environnement naturel. Ils taxent les conservateurs d’utopistes tournés artificiellement vers l’Occident. Là encore, il conviendrait de faire appel au discernement. Car dans les faits, les conservateurs sont attachés à leur terre libanaise, à leur appartenance levantine et à leur héritage chrétien oriental, antiochien et syriaque. Ce sont, en revanche, les progressistes qui sont les plus profondément occidentalisés, comme le dévoile leur adoption intégrale de l’idéologie occidentale par excellence, qu’est le wokisme ou le libéralisme radical. Ce rejet de l’héritage, ainsi que la haine de soi, sont des caractéristiques introuvables ailleurs que dans la civilisation occidentale actuelle. Ni le monde musulman, ni l’Extrême-Orient n’expérimentent une telle forme de suicide civilisationnel. Cette idéologie constitue donc la preuve empirique de l’appartenance de la gauche libanaise (qui se prétend arabe) à l’Occident avec ses qualités et ses vices. Il règne ici, en Occident, nous dit Benoît XVI, une forme d'auto-détestation... Et on ne peut que la qualifier de pathologique… Et cette pathologie sévit sur tout l’Occident en y emportant le littoral levantin. Devant cet affligeant manque de discernement, Sa Sainteté nous rappelle que l’unification de l’humanité n’est pas une tâche politique mais un espoir eschatologique, et qu’ignorer l’identité des peuples pour les fusionner en un mélange global est un péché d’orgueil, semblable au péché biblique de la tour de Babel.

Le golfe Persique, un théâtre de dupes
Par
Youssef Mouawad
Publié

Un maître du suspense que ce Donald Trump ! Dans les eaux chaudes du Golfe comme dans les terres gelées du Groenland, le président américain agit suivant le même pattern : susciter un événement renversant pour ensuite rafler la mise sous les regards médusés des protagonistes. Et l’on aurait tort d’ignorer le côté histrionique du personnage qui cherche à accaparer l’attention et à se faire prier pour accorder ses bonnes grâces. Le 13 janvier, il appelait les manifestants iraniens à prendre le contrôle des institutions et leur assurait que l’aide était « en route ». Mais cette promesse n’était qu’un pétard mouillé. Le président américain allait se rétracter trois jours plus tard en se saisissant d’un prétexte qui sonne creux: « Je respecte grandement le fait que toutes les pendaisons prévues qui devaient avoir lieu hier ont été annulées par les dirigeants de l’Iran. Merci ! » Et de fait, il avait gagné son pari: un fleuron ajouté à son tableau de chasse ou à son CV de candidat au prix Nobel de la paix. S’il avait sauvé des vies par la simple menace ou le bluff, pourquoi alors mettre d’autres vies en péril en lançant un raid? Un scénario bien ficelé Sacré Donald, il a bien roulé son monde! Et il est d’autant plus fort que les observateurs ébahis continuent de croire qu’il a rétropédalé à la suggestion de ses conseillers militaires et sur l’insistance d’Israël, de l’Arabie Saoudite et autres pays du Golfe. Comme si les stratèges de la Maison-Blanche n’avaient pas d’ores et déjà soupesé les tenants et aboutissants d’un bombardement sélectif au pays des ayatollahs. Les interventions in extremis ne furent, en réalité, que des faux-fuyants dont Donald Trump allait se servir pour ne pas passer à l’action, Netanyahu et MBS lui ayant tendu la perche et l’ayant tiré d’embarras. D’ailleurs, pourquoi s’en étonner: ce président, n’a-t-il pas lui-même déclaré à une journaliste: « Personne ne m’a convaincu, je me suis convaincu tout seul » ? À vrai dire, dans sa constance, Donald Trump ne s’est point départi de l’idée qu’il ne faut jamais se laisser embourber dans une guerre. Ce qui ne l’empêche pas de poursuivre sa course aux armements et de se faire craindre de tous. Frappera, frappera pas? En somme, Donald Trump n’aura recours à la force brutale que très rarement, et à moins que ses troupes ne soient prises pour cible. Ce qui n’est pas le cas en l’espèce, les Iraniens n’étant pas suicidaires! Et si, lors la dernière escalade, la Maison-Blanche a pu ordonner l’évacuation de certaines bases US dans le Golfe, ce fut pour donner le change. Rien qu’une rouerie comme l’ordre donné au porte-avions Abraham Lincoln de se diriger vers le golfe Persique. D’ailleurs, comme l’a précisé une source de la Marine américaine, «alors que la présence de ce porte-avions n’est pas indispensable à une action offensive, il n’en demeure pas moins qu’elle constitue un signe fort de dissuasion et de disponibilité aussi bien à l’adresse des alliés que des adversaires». L’humeur n’est pas à l’agression, et pourtant une ingérence à ce niveau pourrait se justifier et être considérée comme une intervention humanitaire à l’heure où les civils désarmés sont abattus sans pitié. Et nous Libanais, alors ? Pas plus que les insurgés iraniens n’ont pu compter sur une frappe américaine, nous, Libanais libres, ne pouvons compter sur une chute du régime des mollahs pour desserrer l’emprise du Hezb sur le pays. Alors comme c’est bien à nous de reconquérir l’espace perdu de nos libertés, prenons exemple sur l’héroïsme des insurgés de Téhéran, d’Ispahan et d’ailleurs. Maintenant que la peur a changé de camp et que les langues se délient !

Révoltes, ambitions géopolitiques, sanctions, théocratie… le régime iranien vacille

L’Iran et le monde ont les yeux braqués depuis le 28 décembre sur le mouvement de révolte déclenché à Téhéran par des commerçants du Bazar et des milliers de jeunes et de moins jeunes contre la détérioration fulgurante de la situation socio-économique. Les manifestations, qui se sont rapidement étendues à de nombreuses villes et localités, ont atteint une ampleur sans précédent dès le 8 janvier, défiant ouvertement le régime islamique, avant d'être violemment réprimées dans le sang. A une coupure nationale des liaisons internet, qui a permis, selon des organisations des droits de l’homme, de masquer la répression, sont venues s’ajouter les menaces d’infliger de lourdes sanctions aux manifestants, qualifiés « d’émeutiers agissant pour le compte de puissances étrangères ». Le Haut-Commissaire des droits de l'homme des Nations unies, Volker Türk, parle de répression "sans précédent". Il a rapporté vendredi dernier que les forces de sécurité avaient tiré avec des "munitions réelles" sur les manifestants, déplorant la mort de "milliers" de personnes, dont des enfants. Les autorités iraniennes font état de la mort de plus de 3000 personnes, affirmant que la majorité des victimes « sont des martyrs », soit des membres des forces de sécurité ou des passants, et non des "émeutiers". Human Rights Activists News Agency (HRANA), dont le siège est aux Etats-Unis, parle de 5002 morts, principalement des manifestants, et d'au moins 26 852 arrestations. De son côté, l'ONG Iran Human Rights (IHR), qui siège en Norvège, a confirmé que 3428 manifestants avaient péri mais a craint que le bilan final s’élève à 25 000 morts. En visant le pouvoir dirigé par le Guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei, les manifestants défient comme jamais auparavant la République islamique, mais l'ampleur du mouvement est-elle suffisante pour renverser le pouvoir théocratique ? Assistons-nous à la fin du régime des mollahs ? Changement de régime ? Les analystes restent très prudents sur l'issue de la contestation et font état de plusieurs dimensions à la crise, pouvant avoir diverses conséquences. Ces analystes s’accordent à dire que la suite des évènements peut être très fortement dictée par une action extérieure. Interrogé par Levant Time, Josef Kraus, professeur à l’Université Masaryk de Prague et expert de l’Iran, nous livre son éclairage sur le sujet. M. Kraus commence par rappeler le caractère pluridimensionnel de la crise iranienne. Il relève les facteurs internes – inflation, crise économique, corruption – auxquels s’ajoutent des problèmes externes qui ébranlent le pouvoir : échec de la politique impérialiste de la République islamique au Moyen-Orient et perte de plusieurs vecteurs de sa puissance, perte d’alliés lointains également, avec la chute de Maduro au Venezuela, offensive conjuguée israélo-US, etc. Les dimensions intérieure, régionale et internationale, sont étroitement liées. Elles viennent s’ajouter aux lourdes sanctions imposées par l’étranger. Selon M. Kraus, « nous sommes encore loin de la fin du régime, à moins d'un élément extérieur imprévisible et imprévu ». Il note dans ce cadre que « si l'on se concentre sur les questions intérieures et la résolution des problèmes internes, il est presque certain que le régime ne sera pas renversé ». « Mais si l'on considère la dynamique régionale, voire mondiale, la situation pourrait être très différente, précise-t-il. A titre d’exemple, une intervention massive des Israéliens ou des Américains pourrait fortement déséquilibrer la situation en Iran ». Le professeur Kraus, qui entretient des contacts en Iran en raison de ses interventions dans des universités iraniennes, affirme qu’une « part importante de la société iranienne s'attend à une intervention américaine ou israélienne susceptible de provoquer l'effondrement du régime ». « Tout le monde s'attend à une seconde phase de ce qu'ils appellent la ‘Guerre des Douze jours’ entre Israël et l'Iran ». Pour M. Kraus, « si les Américains interviennent d’une manière plus musclée, la stabilité du régime pourrait être gravement menacée ». « Certains réclament même une intervention à Téhéran similaire à celle menée à Caracas, c’est à dire déployer la Delta Force, kidnapper Khamenei, etc. ! », souligne-t-il. Citée par l’AFP, Nicole Grajewski, professeure au Centre de recherches internationales de Sciences Po., "des manifestations de masse, aussi soutenues soient-elles, ont peu de chances d'être déterminantes". Même analyse de la part de Arash Azizi, de l'université américaine Yale : "Il est possible que sous la pression conjuguée des protestations internes et des menaces étrangères des Etats-Unis et d'Israël, des membres du régime entreprennent une action de type coup d'Etat et modifient les politiques et structures fondamentales du régime". Perte de légitimité M. Kraus revient sur les échecs cuisants de la politique extérieure iranienne. Il affirme que le régime tire sa légitimité de l'idéologie : le Velayat el-Faqih, la Révolution islamique et l'héritage qui en découle. « Mais franchement, plus grand monde n'y croit », affirme-t-il, avant d’ajouter : « Je ferais un parallèle frappant entre le régime iranien actuel et, par exemple, les régimes d'Europe de l'Est des années 1980, comme la Tchécoslovaquie. Plus personne ne croyait au communisme. Ceux qui participaient et restaient fidèles au régime le faisaient pour des avantages économiques et sociaux : meilleurs emplois, appartements, privilèges, etc. » Et d’ajouter : « La situation est très similaire en Iran. Pourtant, une partie importante de la société fait encore confiance au régime. Elle souhaite son maintien. Elle continue de croire en la Révolution islamique, aux gardiens de la doctrine, les « fuqaha ». Mais avec la situation catastrophique de l’économie, même ceux qui croyaient en l'héritage de la Révolution islamique sont fortement perturbés. Ils préfèrent penser que le système en lui-même n'est pas mauvais, mais ils mettent en cause les dirigeants pour leur mauvaise gestion des affaires », ajoute M. Kraus. Cette méfiance dépasse le cadre économique, affirme M. Kraus, et la grogne porte également sur la sécurité, intérieure et régionale. La sécurité intérieure est primordiale pour le régime. En effet, lorsque la classe moyenne réalisera qu'elle n'a rien à perdre à risquer une révolution, elle renversera le régime. Mais elle ne le fera pas tant que la stabilité et la sécurité sont assurées. « Le régime le sait et en tire profit, relève M. Kraus. En substance, il leur dit : ‘Voulez-vous renverser ceux qui vous garantissent la sécurité ? Regardez l'Irak, l'Afghanistan, le Yémen, la Syrie. Voulez-vous que cela se produise aussi en Iran ? Si non, soyez loyaux. ». De fait, la menace d'une guerre civile est forte dans un pays multiethnique. Toute déstabilisation du pouvoir central pourrait facilement mobiliser les Kurdes, les Baloutches, les Arabes du Khouzistan, les Azéris, les Turkmènes etc. Pour l’instant, cette menace est surexploitée par le régime et fonctionne à merveille. En même temps, il joue la carte de la sécurité extérieure : « Vous voulez être menacés par Israël ? Vous voulez être bombardés par les Américains ? Sinon, nous sommes là pour assurer la sécurité grâce à nos alliés, nos proxys, notre armée puissante et nos Gardiens de la révolution ». Mais cette légitimité a disparu : il est vrai que l'Iran n'a pas été vaincu directement par l'aviation israélienne, mais il n'a pas non plus remporté de victoire ! La supériorité militaire de l’Etat hébreu a permis à ses bombardiers de s’imposer dans l’espace aérien de l’Iran. Désormais, la majorité de la population iranienne réclame des comptes, du fait que le régime a détourné pendant des décennies des sommes colossales pour l’armement, les Gardiens et l’entretien des milices dans d’autres pays. Changement de dirigeants ? Revenant sur la question de la succession de Khamenei, M. Kraus rappelle plusieurs éléments : la Constitution iranienne stipule que tout nouveau pouvoir doit être incarné par une seule et même personne. Or jusqu'à présent, personne ne correspond à ce profil. D’aucuns parlent du fils du Guide, Mujtaba Khamenei : il détient le pouvoir politique et économique et entretient d'excellentes relations avec les forces armées. Mais il ne peut s’octroyer le pouvoir seul, car la succession de père en fils est une tradition royale, la légitimité même de la Révolution islamique, antiroyaliste par définition, serait donc ébranlée. Une direction collégiale, un triumvirat et peut-être même cinq personnes, est donc une idée qui prend tout son sens. Mais qui en ferait partie pour avoir la légitimité nécessaire ? Ce corps collégial aurait besoin du soutien populaire. Cela implique la présence de personnalités diverses au sein de cette instance. En conciliant les profils, cela pourrait fonctionner. Il faudrait à la fois satisfaire les traditionalistes, la droite dure, avec Mojtaba d'un côté, les réformateurs de l'autre, mais aussi les libéraux et la gauche. Pour M. Kraus, « il se trame quelque chose de très important en coulisses ». « Nous n'en avons absolument aucune idée, car il ne s'agit pas seulement du système constitutionnel, des élections ou des différentes stratégies, indique-t-il. Il s'agit aussi de familles, il y a les Rafsanjani, les Larijani, les Khamenei, les Khomeini… Ces clans se disputent l'accès aux centres de décision et au pouvoir. Ils pourraient se partager le pouvoir d'une manière ou d'une autre, comme la famille Larijani le partage actuellement avec la famille Khamenei. Ali Larijani est en train de devenir la figure sécuritaire la plus importante du pays, alors qu’il y a cinq ans, on croyait que sa carrière politique était finie ». Historiquement, la politique iranienne a toujours été faite ainsi. Avant le Chah, la fonction politique était tributaire de clans et même des tribus. De nos jours, se sont les familles des grands dignitaires religieux qui s’érigent en nouvelles dynasties, se livrant à un remake de « Game of Thrones » Les sanctions, un élément central Si la situation économique en Iran a atteint un état si catastrophique, ce n’est pas uniquement à cause des sanctions : « Le pays est très mal géré, affirme M. Kraus, à cela s'ajoutent la corruption, le népotisme, et bien sûr, la région elle-même qui est très déstabilisée depuis plusieurs années. Cela n'arrange rien. De plus, les sanctions sont en place depuis quatre décennies. Cela signifie que depuis plus de vingt ans, l'Iran subit une importante fuite des cerveaux. » « Si vous discutez avec les locaux, ceux qui ont les compétences pour faire des affaires, les intellectuels, les universitaires, les professionnels du secteur des hautes technologies, tous veulent quitter le pays, souligne M. Kraus. Et ils le font plutôt bien. Cette fuite des cerveaux dure depuis 20 ans, vers l'Occident en général, l'Europe occidentale, le Canada, les États-Unis ou ailleurs, elle a un impact négatif sur l’économie et la productivité ». Ainsi, l'élément essentiel de la politique étrangère iranienne est étroitement lié à la levée des sanctions. Les Iraniens sont prêts à tout pour se débarrasser des sanctions. « Ils sont même prêts à conclure un accord nucléaire 2.0 avec les États-Unis pour obtenir la levée des sanctions, car le régime ne souhaite qu'une chose : survivre, poursuit M. Kraus. Et il ne pourra survivre que si les sanctions sont levées, car cela permettrait de relancer l'économie, et la majorité de la population se contenterait, d'une certaine manière, du maintien du régime. La levée des sanctions est donc la priorité absolue, l'objectif numéro un du régime, car sa survie est en jeu ». Quel avenir pour le Hezbollah ? Quel est l’impact de la situation actuelle sur le sort du Hezbollah ? M. Kraus estime que deux points de vue se dégagent à ce sujet : « ezbollahle Le premier est que l'Iran, en réalité, est prêt à sacrifier le Hezbollah s'il obtient un accord avec les Américains. L'idée est que le régime a tellement besoin de survivre, et qu'il est dans une situation si désespérée, que si les Américains arrivaient et disaient : « Voici l'accord nucléaire, voici l'allègement des sanctions », tout en laissant le Hezbollah se désarmer, les Iraniens accepteraient cette situation car ils n'auraient pas d'autres options. » Et d’ajouter : « Mais il existe aussi une autre vision. La mentalité iranienne est très proche de celle du Hezbollah dans la mesure où elle est liée à la religion, à l'idéologie et au sens du sacrifice. Il ne s'agit pas seulement de calculs et de rapports de force, mais aussi d'émotions. Mais l'Iran est bien sûr un acteur pragmatique et rationnel sur la scène internationale. Ce n'est pas une société fondamentaliste et fanatique. C'est un pays parfaitement rationnel. Il reste que le calcul des dirigeants iraniens pourrait être différent. Ce calcul repose sur le constat que le régime islamique est au pouvoir depuis plus de 40 ans, quasiment sans changement, toujours aussi prestigieux, selon eux, survivant à tout ». « En face, si l'on observe la politique israélienne ou la politique américaine, on constate qu’il y a des cycles, comme dans tout régime démocratique, relève M. Kraus. Il reste trois ans à Trump, sans compter M. Netanyahu, qui est très controversé dans son propre pays ». La tactique actuelle des Iraniens est de geler les choses et attendre des jours meilleurs. Entre temps, ils demandent au Hezbollah de réduire leur provocation envers Israël, de ne pas intervenir en cas d’agression israélienne », ce que le Hezb fait actuellement, en attendant, là aussi, des jours meilleurs. Pendant ce temps, c’est le Liban qui paye le prix…

Nouri al-Maliki : retour d’un homme ou régression d’un projet ?

Le retour de Nouri al-Maliki au pouvoir — ou même à une position clé au sein du centre de décision irakien — ne peut être perçu comme un simple événement politique, ni comme la réhabilitation d’une figure du passé. Du fait de ce qu’il incarne et du bilan de son action, l’homme est devenu le symbole d’un modèle de gouvernance exhaustive à part entière, associé à une phase charnière de l’histoire de l’Irak post-2003, avec son lot d’échecs, de divisions et de transformations structurelles de l’État. Dès lors, toute éventuelle réapparition de M. al-Maliki signifie, dans les faits, le retour d’une orientation politique globale — sur les plans intérieur, régional et international — avec toutes les répercussions que cela implique. Sur le plan intérieur – le retour de « l’État politisé » 1. Centralisation accrue et érosion des équilibres Durant ses deux mandats, entre 2006 et 2014, Nouri al-Maliki a été associé à la prééminence du pouvoir exécutif sur les autres institutions, sous les slogans du « rétablissement de l’autorité de l’État » et de la « lutte contre le terrorisme ». Dans la pratique, cela s’est traduit par une politisation progressive des rouages de l’État, de la justice aux appareils sécuritaires, jusqu’aux médias publics. Cette approche a vidé de sa substance le principe de la séparation des pouvoirs, transformant l’État en instrument au service de l’autorité politique plutôt que d’être un cadre régulateur de l’autorité politique. Toute perspective de retour d’al-Maliki est aujourd’hui perçue comme la reproduction de ce modèle : centralisation rigide, restriction de l’action de l’opposition et affaiblissement systématique de tout contre-pouvoir susceptible de limiter l’emprise de l’exécutif. Dans un pays aux identités multiples comme l’Irak, cette centralisation ne produit pas la stabilité, mais accumule les tensions latentes. 2. Aggravation des divisions confessionnelles Malgré un discours nationaliste affiché à certaines étapes de son pouvoir, l’expérience d’al-Maliki a été concrètement marquée par la détérioration des relations entre les composantes irakiennes, en particulier avec les sunnites et les Kurdes. Les politiques d’exclusion, le recours excessif aux outils sécuritaires, les arrestations et les poursuites judiciaires ont largement contribué à saper la confiance entre l’État et de larges factions de la société. Ces choix n’étaient pas marginaux : ils ont constitué l’un des facteurs structurels ayant conduit à l’explosion de la crise avec l’expansion de l’organisation « État islamique » en 2014. Dans ce contexte, un retour d’al-Maliki ravive le souvenir de cette étape et ouvre la voie à une relance des divisions plutôt qu’à leur résorption, à un moment où le tissu national demeure fragile. 3. Affaiblissement du processus de réforme et torpillage des revendications de changement Les manifestations d’octobre 2019 ont marqué un tournant dans la conscience politique irakienne. Elles ont exprimé un rejet transcommunautaire du système de gouvernance en place et elles ont appelé à un État fondé sur la citoyenneté, à une lutte sérieuse contre la corruption et à la fin de la logique du partage confessionnel du pouvoir et des armes hors contrôle. Dans ce cadre, le retour d’al-Maliki est perçu comme un message diamétralement opposé : la victoire de l’ancien système sur les aspirations au changement, et le recyclage de la même élite que la rue tient pour responsable de l’effondrement politique et économique. Sur le plan sécuritaire – la prépondérance de « l’État parallèle » 1. Renforcement de l’influence des factions armées Nouri al-Maliki est largement considéré comme l’une des principales couvertures politiques des Hachd al-Chaabi et des factions qui leur sont liées. Durant son mandat, aucun projet réel n’a été avancé pour intégrer ces forces dans les institutions de l’État, selon le principe du monopole de la violence légitime ; au contraire, la dualité de la décision sécuritaire a été consacrée. Son retour signifierait, de facto, l’enracinement de cette dualité : un État officiel aux capacités limitées, face à une force armée parallèle dotée d’une influence politique, sécuritaire et économique. Un tel modèle ne produit pas un État fort, mais un État affaibli entouré de forces plus puissantes que lui. 2. Tensions avec l’institution militaire L’expérience passée d’al-Maliki a mis en évidence une instrumentalisation politique directe de l’institution militaire, que ce soit à travers les nominations ou la gestion des opérations sécuritaires. Cette approche a affaibli le professionnalisme militaire et créé des loyautés croisées au sein de l’armée. Dans tout scénario de retour au pouvoir, la crainte est de voir se répéter cette dynamique, sapant l’idée d’une armée nationale unificatrice, la transformant en un outil dans un conflit politique plus large. Sur le plan régional – le retour de l’axe iranien 1. Un signal clair d’allégeance à Téhéran Al-Maliki n’est pas un allié conjoncturel de l’Iran, mais l’une des figures politiques irakiennes les plus constantes dans ce choix stratégique. Son retour signifie, du point de vue régional, la réintégration de l’Irak dans une position avancée dans le projet d’influence iranien, à un moment où la région tente de redéfinir ses équilibres. Ce positionnement ne se limite pas à la politique étrangère : il se reflète à l’intérieur du pays par le renforcement des forces liées à l’axe de Téhéran au détriment de la logique de l’État national. 2. Escalade potentielle avec le Golfe Depuis 2021, l’Irak a amorcé une ouverture progressive vers son environnement arabe, notamment le Golfe, dans une tentative de rééquilibrage de ses relations régionales. Le retour d’al-Maliki menace ce processus, tant par le discours politique que par les politiques du fait accompli, ce qui pourrait entraîner un refroidissement, voire un recul, dans les relations arabes. 3. Répercussions libanaises L’impact d’un retour d’al-Maliki dépasse les frontières irakiennes. Il offre un modèle renouvelé de « l’État faible face à la milice forte », un schéma sur lequel s’appuient des forces alliées à l’Iran au Liban pour justifier le maintien des armes en dehors du cadre étatique. Ainsi, toute consolidation de ce modèle à Bagdad se traduit par un renforcement d’une rhétorique similaire à Beyrouth. Sur le plan international – isolement et pressions 1. Tensions avec Washington et l’Occident Les capitales occidentales, à commencer par Washington, gardent un souvenir négatif de l’expérience d’al-Maliki, que ce soit en matière de gouvernance, de gestion du dossier sécuritaire ou de relations avec les factions armées. Son retour n’est pas perçu comme un facteur positif, mais comme une source d’inquiétude, même s’il devait être abordé avec pragmatisme. 2. Inquiétude des investisseurs et recul de la confiance À l’heure de la reconstruction et de la diversification économique, l’Irak a besoin d’un environnement stable et de règles claires. Or le retour du modèle de gouvernance associé à al-Maliki affaiblit la confiance dans la stabilité politique et juridique, ce qui affecte directement les investissements et maintient l’économie prisonnière de la rente et de la corruption. Retour à l’avant-2014 En définitive, le retour de Nouri al-Maliki — ou même le renforcement de son rôle — équivaut à un retour de l’Irak à la situation d’avant 2014 : un État moins équilibré, une influence régionale plus lourde, des armes hors du contrôle de l’État et un processus de réforme paralysé. Il ne s’agit pas du retour d’un homme, mais de celui d’un modèle de gouvernance qui a démontré, par expérience, son incapacité à bâtir un État inclusif et efficace. Entre une stabilité sécuritaire fragile et un cumul des tensions politiques, la question demeure ouverte : l’Irak peut-il supporter le coût de la répétition de la même expérience, ou bien l’élan de changement exprimé par les protestations reste-t-il latent, dans l’attente d’une nouvelle occasion ?