


Un couloir obscur, l’odeur d’humidité qui s’en dégage, un ascenseur en panne ou non alimenté, des escaliers sales, puis un autre couloir sombre, jonché de gobelets de café dont le marc a éclaboussé le sol, des bouteilles d’eau vides, des mégots écrasés… Là, dans un bureau plongé dans l’obscurité, un siège branlant attend son occupant, qui s’y installe en patientant jusqu’à ce que le générateur daigne éclairer les lieux. Puis la lumière fut et révèle la décrépitude.
Ce n’est pas le décor d’un film post-apocalyptique, mais bien celui du Palais de Justice de la ville que le poète Nonnos de Panopolis baptisa, au Ve siècle, garante de l’ordre et mère des lois : Berytus Nutrix Legum.
À deux kilomètres d’un palais présidentiel entretenu avec un soin remarquable (bien qu’il ait connu, ces dernières décennies, davantage de périodes de vacances que d’occupation) se dresse un autre Palais de Justice, la hantise de tous les juristes: celui de Baabda, auprès duquel le palais de la capitale fait figure de Versailles.
Toutes les sociétés modernes reposent sur un pilier fondamental : la Justice. L’ordre n’est pas l’absence de chaos, mais la présence d’une justice efficiente, d’un véritable troisième pouvoir qui fonctionne.
Or, dans notre pays, les deux premiers pouvoirs priment le troisième.
Pire encore, ils l’affaiblissent sciemment, avec préméditation.
La preuve ? Le projet de budget 2026.
Si, dans certains pays, les malfrats assassinent les juges à coups de voitures piégées ou par guet-apens, au Liban, l’arme du crime est économique, législative et exécutive à la fois.
Le budget 2026 alloue à la caisse mutuelle des juges, comptant neuf cents magistrats, dont trois cents à la retraite, 3,37 millions de dollars, contre 11,235 millions pour celle des parlementaires.
Pour les achats d’équipements et de fournitures de bureau, il est prévu 90 000 dollars pour la Justice, contre 382 000 pour l’Exécutif et 203 000 pour le Parlement. Quant aux frais de maintenance, le Parlement obtient 2,34 millions de dollars, le Conseil des ministres et la Présidence 2,05 millions… et la Justice, à peine 200 000 dollars. Il n’y a là aucune erreur.
Il convient de rappeler que, contrairement au Parlement, au Conseil des ministres et au Palais présidentiel, qui ne comptent chacun qu’une ou deux infrastructures, la Justice s’exerce au Liban à travers six Palais principaux et une trentaine de locaux abritant des tribunaux. Il n’est donc guère surprenant que les bâtiments dans lesquels la justice est censée être rendue soient dans un état de délabrement avancé. Deux cent mille dollars par an pour la maintenance: c’est le prix d’une voiture que certains parlementaires s’offrent, d’autant plus aisément qu’ils bénéficient, durant leur mandat, de ristournes fiscales sur les taxes douanières.
On demande pourtant aux juges de dire le droit et de faire respecter la loi, une loi souvent rédigée de manière nonchalante, maladroite, voire erronée par les députés, qui procèdent parfois à un panachage de législations étrangères, à un simple «copy/paste» de normes inadaptées à notre société. Et c’est ensuite au juge qu’il revient d’en trouver l’équilibre et la bonne application…
L’État ne se contente pas de priver les juges de moyens législatifs cohérents: il les prive aussi de moyens financiers. Le salaire moyen d’un juge est d’environ deux mille dollars, contre trois mille pour un parlementaire.
Mais la différence est ailleurs: à la retraite, le juge dépend d’une caisse mutuelle exsangue, incapable de couvrir ses besoins essentiels. Le député, lui, perçoit à vie entre 50 % et 75 % de son salaire, bénéficie d’une couverture médicale gratuite et, à son décès, son conjoint ou sa conjointe hérite de ces avantages.
Un magistrat est avant tout un être humain qui, par vocation, n’exerce qu’une seule fonction. À l’inverse, les parlementaires et ministres disposent généralement d’une activité professionnelle parallèle.
Demander à un juge d’accomplir sa mission dans des conditions aussi dégradantes (locaux insalubres, absence de matériel, etc.), sans compter les pressions politiques, et parfois même les menaces personnelles, relève tout simplement de l’inhumanité.
Thémis, déesse de la Justice, porte une longue robe blanche, a les yeux bandés et tient la balance dans sa main gauche, le glaive dans la droite. La Thémis libanaise n’a pas seulement les yeux bandés, elle a aussi les bras liés et la bouche bâillonnée.
Au Liban, on ne supprime pas la justice : on la laisse simplement sans lumière, sans budget et sans dignité, jusqu’à ce qu’elle cesse d’exister d’elle-même. C’est plus discret, plus propre, et surtout plus économique politiquement. Une mise à mort administrative, décidée et votée à main levée par ceux qui, ironie du sort, bénéficient d’une immunité judiciaire….