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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
Opinion
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Par Youssef Mouawad
Publié sept. 5, 2026 - 13:25
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir « Make Turkey great again » n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de « proxies », n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
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Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 4, 2026 - 23:28
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De Hassan Rifaï, l’on garde l’image d’un juriste respecté, posé, une référence en droit administratif et constitutionnel, argumentant, d’une voix calme et chevrotante, pour pointer du doigt les écarts et les égarements des politiques vis-à-vis du régime démocratique parlementaire et de la Constitution. Pourtant, l’ancien député et ministre, disparu le 3 septembre 2025, était aussi un homme révolté. Un frondeur. Même à cent ans. Surtout à cent ans! Il l’avait été enfant, haranguant les foules à Baalbeck contre le Mandat, puis tout au long de sa carrière d’avocat et de parlementaire. À cent ans, tout à fait désabusé de la République et de ses flibustiers, sa douce colère ne s’était pas calmée. «Le Liban est un pays impossible!», disait-il à l’auteur de ces lignes dans un entretien réalisé quelques années avant sa mort et jamais publié. Mais attention. Hassan Rifaï n’était ni nihiliste ni négationniste. Il s’était battu toute sa vie pour une certaine idée du Liban. En l’occurrence le Grand Liban, uni et pluriel. Et il évaluait à sa juste valeur l’expérience libanaise, dans tout ce qu’elle avait de positif. Mais l’humain l’avait déçu. Or c’est précisément l’humain qu’il recherchait. Et il ne le trouva jamais sur la scène publique libanaise. En tout cas, pas au service de la République. Rifaï était un homme de droit, toujours élégant, irréprochable, tout ce que l’on attend d’un homme de sa stature morale et intellectuelle. Mais il était aussi intraitable. Impitoyable, même. Sans doute son attachement à son pays et à son régime démocratique l’avait-il conduit à ne se reconnaître qu’une seule fidélité: un certain code de valeurs et une certaine idée de la République. Aussi se montrait-il critique vis-à-vis de toutes les erreurs et de toutes les dérives, à commencer par celles que commettaient ses amis politiques. Il n’épargnait personne. Ni les communautés et les clans, ni les chefs religieux, lui qui était d’ailleurs laïc, et certainement pas les responsables politiques! Tout le monde y passait, et Rifaï se faisait un malin plaisir à déconstruire les mythes et les idées reçues qui faisaient de tel ou tel président de la République ou Premier ministre un dirigeant exceptionnel. Ses repères étaient objectifs: la cohérence des actes avec les principes démocratiques. De ce fait, personne ne trouvait réellement grâce à ses yeux. Le constat était terrible: aucun des dirigeants, dans l’histoire du pays, n’avait véritablement respecté la démocratie parlementaire libanaise. Aucun. Non qu’il plaçât tout le monde sur le même pied d’égalité. Il avait suffisamment de distance critique pour reconnaître les qualités et les défauts des uns et des autres. Il aimait citer Léon Duguit: «Le droit constitutionnel n’a de garde-fou que la bonne foi des hommes qui l’appliquent.» Il en avait presque fait son credo républicain. Et son verdict était sans merci: cette bonne foi, il ne l’avait tout simplement pas trouvée. Trop de politiciens, et pas suffisamment d’hommes d’État. Et, surtout, beaucoup de mensonge et d’hypocrisie. Ainsi, un jour, un grand responsable lui avait conseillé: «Ne construisez pas de routes aux gens. Sinon, ils cesseront de venir chez vous.» En dépit du respect qu’il portait à cet allié politique, la formule l’avait désemparé et choqué. Elle contenait à elle seule toute une conception du pouvoir: ne jamais résoudre définitivement le problème de celui que l’on prétend représenter, puisqu’on perdrait, avec son besoin, la raison même de sa dépendance. Le projet de l’État était ainsi renvoyé aux calendes grecques. Ou, en tout cas, s’il se trouvait des gens de bien, le système ne leur permettait pas d’arriver aux postes de responsabilité. Rifaï était un rebelle, oui, mais avec la rigueur et la précision d’un orfèvre du droit administratif et constitutionnel. Et c’est sans doute cela qui le distinguait au sein du landerneau politique libanais. Rebelle, il le fut suffisamment pour le payer cher. En août 1982, il fut victime d’une tentative d’assassinat après s’être opposé au diktat israélien. À Taëf, en 1989, il fut presque mis au ban pour avoir immédiatement discerné les contradictions présentes et les pièges ajoutés dans les réformes constitutionnelles. À partir de 1992, sous l’occupation syrienne, il connut l’ostracisme politique pour son opposition à l’appareil sécuritaire de la tutelle et à la politique de Rafic Hariri. Mais il était juste. Il pouvait s’opposer au confessionnalisme politique, tout en reconnaissant que son abolition à l’étape actuelle serait une catastrophe pour le Liban, et que la démocratie numérique sonnerait une bonne fois pour toutes le glas de la formule libanaise et de la présence chrétienne au Liban. Il pouvait s’associer à l’idée que les chrétiens avaient été lésés par les réformes constitutionnelles de Taëf, les sunnites aussi, soutenait-il, tout en rappelant les excès commis dans la pratique du pouvoir par les présidents de la République entre 1943 et 1990, et en mettant en garde contre une bouffée nostalgique de ces pratiques sous l’antienne du «droit des chrétiens». Une dérive vers un régime présidentiel ou semi-présidentiel constituait, selon lui, un danger pour les chrétiens. L’importance du régime parlementaire hérité de la IIIe République française résidait précisément dans le fait que le président de la République était politiquement irresponsable devant la Chambre des députés. Cela le plaçait, selon Rifaï, dans une position privilégiée. Au-dessus de la mêlée, il pouvait guider le navire de la République à bon port sans se retrouver embourbé dans les enjeux de pouvoir. Cette responsabilité morale de préserver la Constitution et la République était, à ses yeux, beaucoup plus importante que toute responsabilité politique. Mais encore fallait-il en convaincre les principaux concernés. Rifaï pouvait reconnaître l’importance d’une décentralisation administrative tout en refusant que cette revendication se transforme en slogan idéologique masquant une volonté séparatiste. Il rappelait, dans ce sens, que Beyrouth et le Mont-Liban avaient été privilégiés dans la construction du Grand Liban, alors que les régions périphériques, notamment la sienne, Baalbeck, avaient été méprisées. Cela avait contribué à affaiblir le sentiment national libanais, qui était tributaire, après tout, d’un bien-être fondé sur le respect de la dignité humaine. L’adhésion à la citoyenneté supposait que tout le monde fût logé à la même enseigne du point de vue du développement. Sans égalité entre les citoyens, la souveraineté ne pouvait que chanceler. C’était d’ailleurs le sens de sa première intervention au Parlement en 1968. Les événements qui suivirent donnèrent une singulière gravité à cet avertissement. Les déséquilibres économiques, sociaux et territoriaux contribuèrent à nourrir les revendications de la gauche et d’une partie de la rue musulmane, dans un pays déjà travaillé par les tensions communautaires, les ingérences extérieures et la montée en puissance des organisations armées. Ils participèrent ainsi à l’affaiblissement progressif de l’État, avant la guerre, les occupations successives et l’émergence de mouvances paraétatiques. En définitive, Hassan Rifaï incarne un peu ce modèle libanais de personnalité cosmopolite, complexe, située en dehors des tranchées communautaires et partisanes, respectée de manière quasi unanime, surtout hors des cercles politiques, mais uniquement consultée au besoin et de manière intéressée à l’intérieur de ces mêmes cercles. Le Liban n’aime pas les esprits trop indépendants et insoumis, même si son système comporte encore des failles qui permettent à ces derniers d’exister et de se faire entendre. Ils sont tolérés, mais doivent rester en marge. Il en va de la survie de l’État-zaamat et de l’État-jamaat, qui préfère se tourner invariablement vers des patrons étrangers que vers des hommes à même de générer, proposer et mettre en pratique des solutions à l’intérieur. Le système politique libanais et ses protagonistes détestent la notion de responsabilité, parfaitement anxiogène, et lui préfèrent la dépendance ou, pire encore, la servilité. Or, répétait Rifaï, citant une fois de plus Léon Duguit: «Là où est la responsabilité est le pouvoir.» Faut-il dès lors s’étonner qu’au Liban, là où la responsabilité n’est nulle part, le pouvoir ne soit nulle part non plus? Ou, plus exactement, qu’il soit toujours ailleurs?
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Le Liban a-t-il un seul gouvernement?
Par
Khairallah Khairallah
Publié

La question est d’une extrême simplicité. Le Liban a-t-il un seul gouvernement, présidé par Nawaf Salam, ou plusieurs gouvernements, chacun doté de son propre agenda et contrôlé par tel ou tel ministre? Il était naturel que Nawaf Salam tranche la question et empêche le ministre de la Défense, Michel Menassa, de prendre la parole lors de la séance parlementaire qui a vu le vote de la loi d’amnistie, avec ce qu’elle comporte de bon et de mauvais, et qui exprime mieux que tout l’état du Liban, avec toute sa décrépitude et ses tiraillements. Rien n’illustre davantage cette décrépitude libanaise que l’alliance entre le Hezbollah et le Courant patriotique libre, dirigé par Gebran Bassil, gendre de l’ancien président Michel Aoun. Cette alliance s’est opposée à la loi d’amnistie et s’est rangée aux côtés du ministre de la Défense, qui entendait exprimer devant le Parlement une position de l’armée libanaise sur cette loi. Cela revenait à faire voler en éclats le régime existant dans ses fondements mêmes, en présentant l’armée comme une entité autonome par rapport au Conseil des ministres. Autrement dit, l’armée aurait sa propre position, parallèlement à la décision du Conseil des ministres, lequel représente le pouvoir exécutif… du moins en principe. Si le ministre de la Défense avait pris la parole devant la Chambre des députés, cela aurait signifié que le Liban comptait désormais quatre pouvoirs: l’exécutif, le législatif, le judiciaire… et un quatrième, celui de l’armée libanaise, au lieu que cette armée soit placée sous l’autorité du pouvoir exécutif, représenté par le Conseil des ministres réuni en tant qu’institution et par la présidence de la République. Le pays a-t-il besoin d’un nouveau pouvoir à un moment qui peut, au minimum, être qualifié de décisif, puisqu’il déterminera si le Liban demeure ou non un pays viable? L’alliance entre le Hezbollah et le Courant patriotique libre, autrement dit le courant aouniste, n’a rien d’un hasard. Michel Aoun, dont le mandat présidentiel, entre 2016 et 2022, n’a été rien d’autre que le «mandat du Hezbollah», avait, avec son gendre Gebran Bassil, placé l’État libanais sous les ordres du Hezb, c’est-à-dire sous les ordres de l’Iran. Et cela alors même que le Hezb s’était toujours opposé à toute action de l’armée libanaise sur le territoire libanais. Sa première opposition concernait la présence même de l’armée au Liban-Sud. Qui se souvient de l’hélicoptère piloté par l’officier Samer Hanna, abattu au Liban-Sud par un combattant du Hezbollah, lequel fut ensuite remis en liberté? Qui se souvient que Michel Aoun avait justifié le meurtre du pilote en demandant: «Que faisait-il, Samer Hanna, au Liban-Sud?» Michel Aoun avait tenu ces propos avant de devenir président de la République. C’était à l’époque où il présentait ses lettres de créance au Hezbollah, une période qui allait durer dix ans à partir de 2006. Elle précéda son arrivée au palais de Baabda en tant que candidat du Hezbollah, un candidat qui ne s’opposait à aucune décision du Hezbollah. L’alliance entre les aounistes et le Hezbollah témoigne d’un opportunisme difficilement égalable. Elle révèle aussi un pari visant à saboter de l’intérieur le gouvernement de Nawaf Salam, avec un seul objectif: empêcher tout progrès dans les négociations en cours entre le Liban et Israël. Le président du Conseil a donc bien fait de barrer la route à Michel Menassa, qui n’est rien d’autre qu’un officier à la retraite animé de bonnes intentions, sans mesurer les dégâts que peut provoquer leur mauvais emploi, surtout lorsqu’elles sont exploitées par l’Iran, qui exerce un contrôle total sur le Hezbollah. En définitive, le Liban a une préoccupation autrement plus grave que la loi d’amnistie, avec toutes les failles qu’elle comporte. Il est confronté à une épreuve historique: savoir comment se débarrasser de l’occupation israélienne. Une occupation dont le Hezbollah souhaite la poursuite afin de justifier le maintien de ses armes, tournées avant tout contre les autres Libanais. Ce qu’a fait Nawaf Salam constitue un acte profondément national à un moment où le Liban ne dispose d’aucune autre option que celle de négociations directes avec un monstre israélien qui fait tout ce qui est en son pouvoir pour changer la physionomie du Liban-Sud en multipliant les destructions et les explosions dans les villages et localités de la région. Dans cette perspective, le Liban ne peut se permettre de se perdre dans les labyrinthes de la loi d’amnistie et autres questions du même genre. Le pays n’a, du moins pour l’instant, d’autre choix que de regarder la réalité en face: Israël est le seul bénéficiaire du maintien des armes du Hezbollah. Quiconque vole aujourd’hui au secours du parti et cherche à démanteler le gouvernement de Nawaf Salam se met au service d’Israël et de l’occupation. Tout le reste n’est que détail, et tous ces détails servent en définitive le projet porté par la «République islamique», qui vise notamment à transformer le Liban en otage iranien dans les négociations menées, directement ou indirectement, entre Washington et Téhéran. Il est honteux que les aounistes et leurs satellites se remettent une fois encore au service du Hezbollah et de l’Iran. En réalité, un tel comportement n’a rien de surprenant de la part d’un camp qui n’a jamais cessé de poignarder l’armée libanaise dans le dos. Michel Aoun n’a-t-il pas fui, en octobre 1990, vers l’ambassade de France à Baabda pendant que les officiers et les soldats de l’armée libanaise affrontaient avec courage l’armée syrienne qui avançait vers le palais présidentiel et le ministère de la Défense à Yarzé? Il est facile, pour celui qui a fait entrer l’armée syrienne au palais de Baabda et au ministère de la Défense en 1990, de servir en 2026 le projet iranien au Liban…

Tiraillements politiques persistants sur fond de stagnation militaire

Les dissensions entre Américains et Israéliens à propos du Liban se creusent de plus en plus, à mesure que les propos de responsables de l’Etat hébreu s’éloignent davantage des engagements pris au cours des pourparlers directs avec les Libanais, notamment depuis la signature de l’accord-cadre entre les deux parties en juin. Ainsi, des propos du ministre israélien de la Défense, Israel Katz, sur le fait que l’armée ne se retirerait pas de la partie occupée du Sud, ont attiré une réponse cinglante du département d’Etat jeudi, qui a estimé que ces déclarations n’étaient pas conformes aux engagements pris dans l’accord-cadre. Entre-temps, ce jeudi, les destructions israéliennes se sont poursuivies sans relâche au sud du Liban. Les Israéliens s’apprêteraient aussi, selon la MTV, à faire exploser les tunnels du Hezbollah dans la colline de Ali el-Taher où les Iraniens ont construit au fil des ans d’impressionnants tunnels souterrains s’étendant sur des centaines de kilomètres, parallèlement à des infrastructures militaires sophistiquées dont le but était de paver la voie à un assaut du Hezbollah contre la Galilée. Sur le plan politique, la journée de jeudi a été marquée par une déclaration du Premier ministre libanais Nawaf Salam, critiquant « l’attitude illogique » de l’Etat hébreu, malgré le début de l’application de l’accord-cadre sur le terrain. Il s’est par ailleurs plaint du fait qu’un premier message allant dans ce sens avait été supprimé de son compte X, et qu’il avait dû le republier. Cette attitude israélienne inflexible s’inscrit dans la perspective des élections d’octobre prochain. Et cette escalade sur le terrain ne se limite pas au Liban. Jeudi, un nouvel assassinat a eu lieu à Gaza, malgré les demandes américaines répétées en faveur d’une accalmie. Dans la bande, l’armée israélienne a tué deux Palestiniens, dont un chef de la police, près de Khan Younes, qualifiant la victime de « terroriste » qui représentait « une menace » pour ses soldats. Les troubles se poursuivent aussi en Cisjordanie, où un journaliste palestinien, Mohammad Awad, a été arrêté près de Ramallah, sous prétexte qu’il travaille pour le Hamas. Même l’ambassadeur américain en Israël, Mike Huckabee, a dénoncé « la terreur horrible » exercée par les colons israéliens en Cisjordanie. Propos violents et trêve fragile en Iran Sur le front iranien, une rhétorique excessivement violente continue d’entourer le contrôle du détroit d’Ormuz, devenu décidément le cœur de cette guerre irano-américaine. Si, sur le terrain, aucune escalade n’a encore été constatée entre les deux belligérants, la rhétorique s’est enflammée après les propos, la veille, du président américain Donald Trump, qui a indiqué que les Etats-Unis avaient « un contrôle total » du détroit, et maintenaient « un blocus hermétique » sur les ports iraniens. Cela a suffi pour déclencher un concert de réactions outrées de la part des Iraniens. L’armée iranienne a ainsi dénoncé jeudi « les mensonges » de Trump. « Les fausses affirmations des Etats-Unis selon lesquelles les navires traversent normalement le détroit d'Ormuz (...) ne sont rien d'autre que des mensonges et des inventions », a déclaré Ebrahim Zolfaghari, porte-parole du commandement central Khatam al-Anbiya, des propos rapportés par l’AFP. Selon lui, le détroit reste « sous la gestion et le contrôle total de la République islamique, et aucun navire commercial ou pétrolier n'a eu et n'aura la possibilité d'y naviguer en toute sécurité sans l'autorisation et la supervision des puissantes forces armées iraniennes ». Un autre haut responsable iranien avait également démenti plus tôt les déclarations du président américain. « Aujourd'hui, vous voyez que le détroit d'Ormuz est sous la gestion et le contrôle de la République islamique, et que notre pays poursuit sa trajectoire en toute sécurité », a affirmé Hossein Taeb, chef des forces paramilitaires du Bassidj, relevant des Gardiens de la Révolution. Pour sa part, le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi a écrit jeudi sur son compte X que les Etats-Unis ont fait de « mauvais calculs » liés à des défaillances du renseignement. Autre déclaration et nouvelle provocation : le député iranien Behnam Saeedi, membre de la commission de la sécurité nationale, a affirmé que les navires israéliens et les bâtiments militaires américains seraient interdits de passage dans le détroit. Il reste que rien n’indique au stade actuel que la trêve est sur le point d’être brisée. Une impression d’embourbement se dégage dorénavant de ce conflit. Et les Iraniens ne ratent pas une occasion de revendiquer des redevances pour tout passage dans le détroit, la dernière en date étant la marée noire au large d’Oman, causée de toute évidence par une frappe sur un pétrolier, et qui vient de frapper les côtes iraniennes. Les autorités de ce pays demandent dorénavant des indemnités à ce propos. Bien que le calme sur le front américano-iranien semble tenir, il n’en est pas de même pour les Houthis yéménites, alliés des Iraniens, qui ont revendiqué une frappe de drones sur une raffinerie saoudienne du géant Aramco en soirée. Toujours sans réaction américaine notable. A noter que, selon la chaine saoudienne al-Arabiya, le ministre saoudien de la Défense s’est entretenu jeudi avec une délégation irakienne des relations dans les domaines militaires et de la défense. Un lien possible avec l’accord passé entre l’Arabie, le Pakistan et la Turquie sur la défense commune, la semaine dernière ? Il s’agit dans tous les cas de la première réunion après des attaques menées contre le royaume à partir de l’Irak.

Le Prophète et le Philosophe (4/10)
Par
Wissam Saadé
Publié

En avril 2026, Wissam Saadé a donné quatre conférences à l’Université de Bologne. La première, à l’invitation du professeur Giovanni Giorgini, intitulée «Le Prophète et le Philosophe: la hiérarchie du savoir entre la falsafa d’Avicenne et le néoplatonisme ismaélien d’al-Kirmānī», est présentée ici dans une version remaniée et enrichie, publiée sous la forme d’une série de dix articles. Cette série explore le paysage intellectuel du néoplatonisme islamique à travers une lecture comparée d’Avicenne et d’al-Kirmānī. Si les deux penseurs partagent un horizon largement néoplatonicien, façonné par une métaphysique de l’émanation, une hiérarchie de l’être et une synthèse de la pensée aristotélicienne et platonicienne, ils développent néanmoins des projets philosophiques distincts: Avicenne s’inscrit dans la tradition de la falsafa péripatéticienne, tandis qu’al-Kirmānī s’inscrit dans le cadre de la théologie ismaélienne. Malgré ces contextes intellectuels différents, leurs systèmes demeurent engagés dans un dialogue continu sur la nature du savoir, les rapports entre la raison et la révélation, ainsi que sur l’ascension de l’âme. Leurs projets respectifs incarnent également des conceptions contrastées du politique, éclairant différentes manières de penser la place de la philosophie par rapport à l’autorité, à la loi et à l’organisation de la communauté. Cet article constitue le quatrième volet de cette série en dix parties. IV - Pas de place pour les boîtes noires: Avicenne et la sécularisation du projet ismaélien Avicenne grandit en écoutant les missionnaires ismaéliens ( dā ʿ īs ) qui fréquentaient la maison familiale à Boukhara. Son père comme son frère étaient des adeptes de la da ʿ wa ismaélienne et discutaient fréquemment de sa philosophie, en particulier de la version sijistānienne, centrée sur la dualité de l’Intellect et de l’Âme. Alors qu’al-Kirmānī cherchait à dépasser cette dualité en adaptant la Décade farabienne à sa conception d’un Dieu absolument transcendant et impénétrable, Avicenne entendait dépasser à la fois l’inconnaissabilité de Dieu et la dualité de l’Intellect et de l’Âme. Pour Avicenne, la logique constitue le principal vecteur du salut. Il pose que la perfection de l’âme réside dans la perfection de l’intellect: «intelliger» pleinement la structure de l’univers revient à atteindre la fin ultime de l’existence humaine. Il soutient que l’intellect en puissance peut parvenir à la conjonction ( ittiṣāl ) avec l’Intellect agent grâce à une combinaison de logique formelle et d’intuition intellectuelle ( ḥads ), sans qu’il soit nécessaire de recourir à un médiateur vivant tel que l’Imam. En outre, si Avicenne maintient que Dieu est simple et unique, il affirme que le Premier Intellect peut intelliger l’Originateur, et qu’il le fait effectivement. De fait, l’ensemble du processus d’émanation dans le système avicennien est déclenché par l’acte par lequel le Premier Intellect connaît sa Cause. Dans ce cadre, Dieu devient «intelligible», conception qu’al-Kirmānī aurait jugée dangereusement proche du shirk , dans la mesure où elle menace la transcendance absolue et insondable du Divin. Avicenne hérita largement du «projet philosophique ismaélien». L’idée selon laquelle l’existence n’est pas un chaos, mais une échelle ascendante d’Intellects, constitue l’un des piliers du projet ismaélien, en particulier chez al-Sijistānī et al-Nasafī. Avicenne reprit cette hiérarchie et transforma ce qui relevait de «rangs missionnaires» ( marātib da ʿ wiyya ) ou de «symboles gnostiques» en nécessités logiques. Chez lui, le système des Dix Intellects relève simultanément de la «science naturelle» et de la «métaphysique», à l’instar d’al-Kirmānī, pour qui la «nature» est elle-même «métaphysique». Le projet ismaélien est centré sur le «salut de l’âme» par le savoir, et Avicenne plaça cet axe au cœur même de sa philosophie. Son travail sur l’«Âme» ne relève pas seulement d’une investigation médicale ou biologique. Il constitue une étude de l’«aliénation de l’âme» et de sa lutte pour regagner son royaume céleste, telle qu’elle s’exprime dans sa célèbre Ode à l’âme . Cette «nostalgie cosmique» fait directement écho à la spiritualité ismaélienne dans laquelle il avait grandi. En définitive, Avicenne «sécularisa» le projet ismaélien. Il en reprit l’ossature métaphysique, les Intellects, les Âmes, les Sphères et les hiérarchies, pour la dépouiller du caractère secret et exclusif lié à l’Imam, et la rendit accessible à tout esprit humain doté d’intuition intellectuelle ( ḥads ) et de logique. Il substitua à l’interprétation ésotérique ( ta ʾ wīl ) la démonstration aristotélicienne ( burhān ). Ce faisant, toutefois, il fondait à sa manière une nouvelle «religion philosophique», plus assurée et stratégiquement mieux ancrée encore que celle d’al-Fārābī. Al-Fārābī envisageait le Prophète principalement sous un angle politique, l’identifiant au «Gouvernant suprême» qui recourt à la faculté d’imagination pour traduire des vérités philosophiques abstraites dans un langage accessible au plus grand nombre. Avicenne, à l’inverse, soutenait que le Prophète possède une extraordinaire «intuition intellectuelle» ( ḥads ), qui lui permet d’entrer instantanément en connexion avec l’Intellect agent, sans avoir à passer par l’étude discursive. En présentant la prophétie comme une faculté intellectuelle naturelle, quoique rare, Avicenne intégrait de fait la «religion» au domaine de la «science». La religion se trouvait ainsi reconfigurée en une branche spécialisée de la psychologie, le philosophe devenant l’arbitre ultime de sa validité. Dans ce cadre, celui-ci n’a plus besoin d’une politeia , comme chez al-Fārābī, ni d’une da ʿ wa impériale, comme dans l’ismaélisme, pour parvenir au salut. Celui-ci se transforme en un événement intérieur et cognitif: le «retour» de l’âme aliénée à sa source par la puissance autonome de l’ʿ aql . Pour Avicenne, si la philosophie devait remplacer l’Imam ou la da ʿ wa comme source de vérité ultime, elle devait se suffire à elle-même. Il entendait démontrer l’existence de Dieu par la seule logique, sans recourir aux «signes», à la «révélation», ni même au monde physique et à son mouvement. Le Dieu d’al-Kirmānī est un «mystère impénétrable» ( ghayb al-ghuyūb ), au-delà de l’existence et de la non-existence. Il en résulte un «hiatus» que seul un Imam ou un ta ʿ līm secret peut combler. Avicenne, au contraire, ne laisse aucune place aux boîtes noires: son univers est entièrement transparent à l’intellect. En démontrant l’existence de Dieu comme une nécessité logique, il rendait possible, en théorie, la compréhension par l’intellect humain de la totalité de la chaîne de l’être. Le Burhān al-Ṣiddīqīn Le Burhān al-Ṣiddīqīn (la «Preuve des Véridiques») est l’une des démonstrations de l’existence de Dieu les plus élaborées et les plus influentes de l’histoire de la philosophie islamique. Formulée et nommée par Avicenne dans ses Ishārāt wa-l-Tanbīhāt , elle se distingue explicitement des arguments théologiques antérieurs des mutakallimūn , fondés sur le caractère créé du monde ( ḥudūth al- ʿ ālam ), ainsi que de ceux des philosophes de la nature, qui reposent sur le mouvement et la causalité physique. L’ambition d’Avicenne était de construire une démonstration partant non du monde considéré comme effet, mais de l’existence elle-même en tant que telle. L’horizon coranique de cet argument est souvent associé au verset: «Nous leur montrerons Nos signes dans les horizons et en eux-mêmes, jusqu’à ce qu’il leur apparaisse clairement que c’est la Vérité» (Coran 41:53): سَنُرِيهِمْ آيَاتِنَا فِي الْآفَاقِ وَفِي أَنفُسِهِمْ حَتَّىٰ يَتَبَيَّنَ لَهُمْ أَنَّهُ الْحَقُّ ainsi qu’à l’affirmation selon laquelle le témoignage divin suffit comme preuve. Les interprétations classiques distinguent deux modes de démonstration: le burhān al-āfāq (argument à partir du monde extérieur), qui infère le Créateur à partir des choses créées, et le burhān al-ṣiddīqīn , qui procède directement de l’existence elle-même jusqu’à l’Existant nécessaire ( wājib al-wujūd ), sans passer par les êtres contingents ni par le mouvement cosmologique. Existence nécessaire et existence possible Au cœur de l’argument d’Avicenne se trouve la distinction ontologique entre existence nécessaire et existence possible. Les êtres que nous observons sont contingents: ils viennent à l’existence et disparaissent, ce qui indique que leur existence ne se suffit pas à elle-même, mais requiert un déterminant qui fasse pencher la balance entre l’être et le non-être. Si tout être contingent nécessitait un autre être contingent ad infinitum , aucune existence effective ne pourrait jamais être assurée. Une régression infinie des causes est donc impossible en tant que structure explicative. La chaîne de la contingence doit s’achever dans un être dont l’existence est nécessaire en soi, dont l’essence est identique à l’existence. Cet être est l’Existant nécessaire, Dieu. Ce mouvement métaphysique est renforcé par la célèbre thèse d’Avicenne selon laquelle l’existence est un accident (ʿ araḍ ) qui survient à l’essence. Dans le cas des êtres contingents, les essences sont en elles-mêmes indifférentes à l’existence ou à la non-existence. L’existence est donc quelque chose qui leur est conféré de l’extérieur. Cette distinction conceptuelle permet à Avicenne d’articuler une forme radicale de dépendance ontologique: les essences «reçoivent» l’existence de l’Existant nécessaire, qui seul existe par lui-même. Le monde se compose ainsi de quiddités en attente d’existence, tandis que Dieu est existence pure sans quiddité. Dans ce cadre, Dieu est le dispensateur de l’être ( wāhib al-wujūd ), et l’existence devient un «débordement» métaphysique, ou une émanation, conféré à des essences qui, autrement, demeureraient plongées dans le non-être. Cette doctrine fut toutefois vivement critiquée par Averroès (Ibn Rushd), qui rejetait l’idée selon laquelle l’existence serait un accident ajouté à l’essence. Pour lui, une telle séparation est purement conceptuelle et ne possède aucune réalité hors de l’esprit. Se demander comment l’existence «s’attache» à une essence constitue, à ses yeux, une erreur de catégorie: rien n’existe avant l’existence de telle sorte que celle-ci puisse venir s’y ajouter. Contre Avicenne, Averroès affirme que l’être d’une chose est, dans la réalité, identique à son essence. Sa critique de l’«accidentalisation» avicennienne de l’existence constitue ainsi une défense de l’unité ontologique contre ce qu’il considérait comme une abstraction inutile. L’émanation et la hiérarchie des Intellects Le débat se prolonge sur le terrain cosmologique à travers la doctrine de l’émanation, qu’Avicenne et Averroès interprètent différemment. Avicenne formule le principe selon lequel «de l’Un ne peut procéder que l’un». De l’Existant nécessaire émane le Premier Intellect, qui produit à son tour une structure triadique par son intellection de lui-même: connaissance du Premier Principe, connaissance de lui-même comme nécessaire et connaissance de lui-même comme contingent. Cette cascade se poursuit à travers une hiérarchie de dix Intellects, culminant dans l’Intellect agent ( al- ʿ aql al-fa ʿʿ āl ), qui gouverne le monde sublunaire. Cette architecture cosmologique intègre la métaphysique à l’astronomie: à chaque sphère céleste correspondent un intellect et une âme. L’âme de chaque sphère est responsable de son mouvement, conçu non pas mécaniquement, mais comme une forme de désir ou d’aspiration à la perfection. Le cosmos tout entier devient ainsi une hiérarchie intelligible d’intellects, d’âmes et de corps. Averroès, à l’inverse, réoriente ce système métaphysique vers un cadre plus strictement aristotélicien. Il rejette la nécessité d’une multiplicité d’intellects intermédiaires et réaffirme la primauté du mouvement physique comme point de départ de la démonstration. Ses preuves de l’existence de Dieu sont enracinées dans la nature elle-même: l’argument de la providence ( dalīl al- ʿ ināya ), qui observe l’ordonnancement du monde et son adéquation à la vie, et l’argument de l’invention ( dalīl al-ikhtirā ʿ), qui renvoie à la complexité structurée des êtres vivants, laquelle ne saurait s’expliquer par le seul hasard. La cause ultime est le Premier Moteur immobile, inféré à partir de la réalité du mouvement éternel des cieux. Cosmologies avicennienne et ismaélienne Dans ce paysage intellectuel plus vaste, la doctrine des dix Intellects devient une structure à la fois commune et disputée entre la pensée avicennienne et la pensée ismaélienne. Les deux systèmes présupposent que la transcendance divine exige une médiation: Dieu ne gouverne pas directement le monde, mais par l’intermédiaire d’une hiérarchie d’intellects immatériels. Tous deux associent également le nombre dix à une architecture cosmologique complète, dans laquelle le dixième intellect, l’Intellect agent, gouverne le domaine sublunaire. En ce sens, la cosmologie est simultanément métaphysique et épistémologique: elle explique à la fois la structure de l’univers et les conditions de la connaissance humaine. Une autre convergence apparaît dans le rôle de l’Intellect agent comme médiateur entre l’intelligible et la cognition humaine. Il est la source des formes, le principe qui actualise l’intellect humain et la condition du savoir philosophique. Chez Avicenne, l’accès à cet Intellect demeure ouvert au philosophe par l’intuition intellectuelle. Dans la pensée ismaélienne, en particulier chez Ḥamīd al-Dīn al-Kirmānī, il se trouve structurellement lié à la figure de l’Imam, qui en incarne et en transmet le sens au sein d’un ordre hiérarchique du savoir. Ce qui se dégage de ce cadre comparatif n’est donc pas simplement un désaccord sur les preuves de l’existence de Dieu, mais une divergence plus profonde quant à la structure même de la réalité: l’existence est-elle fondamentalement analogique ou identique? La médiation constitue-t-elle une nécessité métaphysique ou une construction interprétative? Et la philosophie culmine-t-elle dans une intuition intellectuelle autonome ou dans un ordre hiérarchiquement organisé du sens révélé? (NDLR : Ce texte a été traduit de l’anglais.)

L’anthropologie devant son miroir
Par
Yakzan Takki
Publié

Les anthropologues n’ont guère apprécié de voir leur discipline présentée comme un foyer de «mauvaise pensée politique de groupe», ni de lire que la «neutralité scientifique» serait, au mieux, une illusion et, au pire, une injonction politique. Ils se sont vivement indignés du Report on the State of Scholarship in the Humanities and the Humanistic Social Sciences , commandité par l’Université Vanderbilt et l’Université Washington de Saint-Louis et préparé par dix universitaires. Récemment rendu public, ce rapport présente l’anthropologie comme l’exemple d’une discipline connaissant une dégradation généralisée des normes scientifiques, accompagnée d’un climat intellectuel délétère dans lequel les divergences raisonnables sur des sujets politiquement controversés seraient réprimées et sanctionnées. Que reste-t-il alors de la science lorsque le désaccord sur la méthode elle-même se trouve soumis à des pressions politiques, morales et identitaires? L’anthropologie est une discipline relativement récente, mais elle compte parmi les domaines qui occupent une place croissante dans la recherche contemporaine, notamment à l’intersection de l’histoire, de la politique, de la société et de la culture. L’anthropologie politique, en particulier, a élargi son champ, passant de l’étude du pouvoir et des institutions à celle de l’État, du nationalisme, de l’identité, de la citoyenneté, de la violence, de la mémoire collective, de la religion et des pratiques quotidiennes du pouvoir. Elle s’est également davantage ouverte à l’histoire, aux sciences politiques et à la philosophie politique. Des institutions et programmes universitaires contemporains présentent ainsi l’anthropologie et la politique comme un champ interdisciplinaire permettant de comprendre les cultures, les politiques et les affaires internationales dans leurs dimensions historiques, sociales et culturelles, à travers la collecte et l’interprétation de faits provenant des différentes régions du monde. En 2023, l’American Anthropological Association et la Canadian Anthropology Society ont annulé une session intitulée Let’s Talk About Sex, Baby: Why Biological Sex Remains a Necessary Analytic Category in Anthropology . Les deux associations ont justifié leur décision au nom de la sécurité et de la dignité de leurs membres ainsi que de «l’intégrité scientifique» du programme. Elles ont estimé que la session reposait sur des présupposés présentant de manière simpliste le sexe et le genre comme binaires. Mais cette décision a elle-même suscité les objections d’organisations engagées dans la défense de la liberté académique, notamment PEN America et FIRE, qui ont considéré que l’annulation d’une session au motif du «préjudice» qu’elle pourrait causer soulevait un problème de liberté du débat. Une institution scientifique peut-elle refuser qu’une question scientifique soit posée parce qu’elle estime que certaines réponses susceptibles d’y être apportées seraient préjudiciables? Et peut-elle le faire sur la base de jugements qui risquent eux-mêmes de ne pas prendre en compte toute la complexité physique, biologique et anthropologique du problème? Cette préoccupation pour un savoir encore largement conjectural a ravivé, en 2026, de vifs débats qui s’inscrivent dans une crise plus générale touchant à la politisation, aux normes scientifiques et à leur recomposition, dans un contexte marqué par de nombreuses ruptures théoriques avec la philosophie du siècle précédent. Ces attaques viennent notamment de forces politiques qui appellent à une lecture biologique du monde. D’autres discours politiques mobilisent eux aussi des arguments biologiques et sociaux pour présenter les différences humaines comme des données naturelles et immuables: les milliardaires seraient des génies qui méritent leur fortune, tandis que les pauvres seraient des êtres faibles, nés pour demeurer pauvres. Ces discours remettent en question nombre d’acquis des sciences sociales concernant la race, le genre, la classe et le pouvoir. Le problème n’est pas de savoir si les sciences sociales sont «de gauche» ou «de droite», mais de constater que les limites de ce qui peut faire l’objet d’une interrogation scientifique sont parfois fixées avant même que la recherche ne soit menée. Or l’anthropologie est précisément née pour déconstruire ce qui paraît naturel et évident. Elle risque pourtant aujourd’hui de transformer certaines de ses conclusions théoriques en postulats qu’il ne serait plus permis d’interroger. Autrement dit, elle pourrait passer de la critique des évidences à la production de nouvelles évidences. Les sciences sociales viennent précisément ébranler l’ordre établi des relations sociales et des distinctions, et bousculer les discours du pouvoir. Faut-il pour autant les réduire au silence? Elles peuvent aussi contribuer à la justice sociale. Mais que se passe-t-il lorsque la justice sociale devient elle-même un critère d’acceptation de la connaissance? Un rapport annonce une crise des sciences humaines et sociales, et l’anthropologie devient emblématique du conflit. L’annulation de la session consacrée au sexe biologique humain en fournit un exemple. La question est donc la suivante: assistons-nous à une politisation de la science ou à une correction scientifique légitime? La tâche paraît ardue. Revendiquer une neutralité scientifique peut, pour le chercheur, revenir à nier sa propre relation au monde, voire constituer une forme de mauvaise foi. Mais, d’un autre côté, l’objectivité demeure un principe fondamental de la science, qui doit être constamment renforcé par des procédures et des principes permettant la recherche de la vérité. Aux États-Unis, les attaques ont d’abord visé les sciences sociales avant de s’étendre aux sciences du climat, à la microbiologie et même aux vaccins. En Europe, les études de genre sont depuis longtemps prises pour cible dans des pays comme la Hongrie. En France, l’intervention de la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal, en 2021, avait conduit à demander une enquête sur certains courants des études critiques. Il paraît dès lors essentiel de mettre en lumière les protocoles et les principes qui régissent le travail scientifique, lequel ne repose pas sur la neutralité du chercheur, mais sur l’objectivité de sa méthode, ainsi que les conditions dans lesquelles la science peut remettre en cause ce qui paraît évident, c’est-à-dire être véritablement critique. La politique ne devrait pas déterminer ce qui est scientifiquement vrai, pas plus que la science ne devrait prétendre vivre hors de la politique et de la société. Carolyn Rouse, professeure d’anthropologie à Princeton et présidente de l’American Anthropological Association, reproche notamment aux auteurs du rapport d’avoir utilisé l’intelligence artificielle pour analyser de vastes corpus de textes, alors même que cette méthode est de plus en plus courante dans de nombreuses sciences sociales. Elle affirme par ailleurs que contraindre les anthropologues biologiques à enseigner qu’il n’existe que deux sexes reviendrait «à transformer un département d’astronomie en département d’astrologie». Cette lecture divergente intervient au moment où le monde universitaire fait face à une offensive sans précédent. Il aurait besoin d’experts en communication capables d’expliquer au grand public la valeur de l’enseignement supérieur. Or la plupart des universitaires continuent de faire et de dire des choses qui demeurent largement incompréhensibles hors de leur univers. Il en va de même des présidents d’université qui trébuchent lors de leurs auditions, des experts en santé publique dont les déclarations se contredisent, ou encore des centres de réflexion qui tentent de reconstruire la confiance et d’ordonner les objections adressées aux fondements théoriques d’une anthropologie qui se veut en constante évolution. La notion de «neutralité» dans la recherche est souvent associée à Max Weber. La fameuse «neutralité axiologique» renvoie cependant à une question plus complexe: celle de la distinction entre le rapport aux valeurs, inévitable dans le choix et la construction d’un objet de recherche, et le jugement de valeur porté par le chercheur. La traduction française de deux conférences de Weber, réunies sous le titre Le Savant et le Politique , paraît chez Plon en 1959 dans une traduction de Julien Freund, précédée d’une introduction de Raymond Aron. La traduction même de Wertfreiheit par «neutralité axiologique» a depuis fait l’objet de discussions, certains lui préférant l’idée de «non-imposition des valeurs». Une autre théorie importante dans la construction de cette objectivité scientifique est celle de la réflexivité de Pierre Bourdieu (1930-2002), qui souligne que le chercheur en sciences sociales est lui-même exposé à des biais. L’anthropologie n’a jamais été une science «neutre» au sens où pourraient l’être la physique ou les mathématiques. Le chercheur arrive sur son terrain avec sa culture, sa langue, sa position sociale et ses interrogations préalables. L’une des raisons les plus fréquemment invoquées pour expliquer la défiance envers le monde universitaire est son «agenda politique», immédiatement suivie par le coût des études et par l’idée que les diplômes ne préparent plus suffisamment les étudiants au marché du travail. Pendant des années, les universitaires ont prêté la crédibilité de leurs institutions à des projets politiques de toutes sortes. Ils se retrouvent désormais en faillite sur le plan de la réputation. S’ils ne réparent pas les dégâts, nombre de leurs institutions risquent également de se retrouver en faillite financière. Car la science objective ne saurait être dissociée d’une société démocratique soumise aux mêmes exigences critiques d’objectivité et de contextualisation. La science est une entreprise collective et, pour définir ce qui peut être considéré comme un savoir, elle requiert une certaine forme de démocratie. L’une des critiques actuellement adressées aux universités affirme que la liberté d’expression y serait menacée. Mais ces accusations visent parfois à remettre en cause un libéralisme intellectuel qui n’a pas conduit à la censure, mais à l’établissement de limites encadrées par le droit, notamment face aux propos antidémocratiques, racistes ou misogynes que certains de ces critiques voudraient de nouveau légitimer. Ce sont pourtant parfois les mêmes qui, sans craindre la contradiction, s’en prennent aux libertés académiques à travers des politiques visant à contrôler ou à réduire au silence les chercheurs, ainsi que tous ceux qui œuvrent à la défense des libertés et des droits dans les domaines de la justice, de la presse ou d’une culture émancipatrice, au service de l’intérêt général et du bien commun, afin de rendre le monde vivable pour le plus grand nombre. Car la science ne meurt pas lorsqu’elle est politisée. Elle meurt lorsqu’elle devient impossible à corriger.

Alternative chiite: et si notre point de départ n’était pas le bon?

Une idée tend aujourd’hui à s’imposer comme une évidence dans la vie politique libanaise. Chaque fois qu’il est question de rétablir l’État, de l’avenir du Hezbollah ou de rétablir les équilibres nationaux, le débat finit, tôt ou tard, par revenir à la même question: comment construire une dynamique chiite indépendante? Il est difficile de contester cette question. Elle paraît logique, voire évidente. Il est naturel que tout projet national ait besoin d’une présence chiite indépendante et qu’il faille mettre fin au monopole exercé par une seule force sur la représentation de toute une communauté. Mais les idées les plus dangereuses ne sont pas celles qui paraissent fausses. Ce sont celles qui semblent si évidentes que nous cessons de les interroger. Et si le problème résidait dans la question elle-même? Et si le chemin vers l’État ne passait pas par la construction d’une dynamique chiite, mais exactement par le chemin inverse? Et si cette dynamique chiite indépendante, avec toute la diversité et l’autonomie qu’elle représente, n’était pas le point de départ, mais l’un des résultats naturels de la réussite d’un véritable projet national? Lorsque la priorité devient de faire émerger des personnalités chiites, de les rassembler, d’investir en elles ou d’en faire l’emblème de cette nouvelle étape, le centre de gravité se déplace, presque à notre insu, de l’État vers la communauté. La politique redevient alors une tentative de réorganiser les équilibres au sein d’une seule communauté, au lieu de redéfinir la relation entre l’ensemble des Libanais et leur État. C’est là que réside un paradoxe qui mérite réflexion. Nous affirmons vouloir dépasser le système confessionnel, mais nous faisons partir notre projet politique de l’intérieur d’une communauté. Nous affirmons vouloir construire un État de citoyens, mais nous commençons par chercher des représentants des communautés. Nous affirmons vouloir sortir les Libanais de la logique communautaire, mais nous demandons à chaque communauté de produire son nouveau représentant avant même que le projet national ne commence. Ce paradoxe n’est peut-être pas intentionnel, mais il mérite d’être réexaminé. Le Hezbollah n’est pas devenu ce qu’il est simplement parce qu’il a monopolisé la représentation politique de la communauté chiite. Au fil des décennies, il a édifié un système intégré reposant sur la puissance militaire, les services sociaux, les institutions, un récit religieux et des relations régionales. Or, ce système ne peut être affronté par la création d’un autre système confessionnel, plus modéré, mais par la construction d’un État qui devienne la référence naturelle en matière de sécurité, de services, d’économie, de justice et d’appartenance. La question n’est donc pas de savoir si nous avons besoin de personnalités chiites indépendantes. Nous en avons assurément besoin. La question est plutôt: où les situer? Au cœur d’un nouveau projet chiite? Ou au cœur d’un nouveau projet libanais? La différence entre ces deux options n’est pas formelle. Dans la première, ces personnalités se retrouvent investies de la responsabilité de transformer une communauté tout entière, un fardeau que nul ne peut porter. Dans la seconde, elles deviennent partenaires dans la construction d’un espace national capable d’attirer tous les Libanais, parmi lesquels les chiites. C’est peut-être là que réside l’erreur la plus courante dans la manière d’aborder cette nouvelle étape. Au lieu d’investir dans le milieu qui fait émerger les dirigeants, nous investissons dans les dirigeants eux-mêmes. Au lieu de bâtir des institutions, des organisations, des réseaux locaux, des universités, des syndicats et des municipalités, nous cherchons les visages susceptibles de résumer à eux seuls tout ce long travail. Mais la politique ne fonctionne pas ainsi. Les dirigeants ne sont pas à l’origine des projets, ils en sont l’un des résultats. Tant qu’il n’existe pas de milieu susceptible de leur conférer la légitimité et les moyens de durer, ces personnalités demeurent sans assise à la mesure de leur stature, sans instruments à la hauteur de leurs ambitions et sans capacité d’obtenir les résultats que l’on attend d’elles. Dès lors, la question la plus urgente n’est plus: comment construire une dynamique chiite indépendante? La question essentielle devient: comment construire un projet national dans lequel le citoyen chiite, tout comme le citoyen sunnite, chrétien ou druze, reconnaisse son espace politique naturel? Lorsque nous y parviendrons, nous n’aurons plus besoin de fabriquer des personnalités chiites. Elles émergeront d’elles-mêmes.

Les Pasdaran affirment vouloir passer à «l’offensive»

Nous sommes loin des déclarations (faussement) optimistes des hauts responsables pakistanais ou même des dirigeants américains qui faisaient état régulièrement de «contacts positifs» avec les négociations iraniennes et, souvent aussi, de l’imminence d’un accord entre les deux protagonistes du conflit iranien. Le président Donald Trump a, certes, mis en mode «pause» les bombardements aériens contre les positions, les infrastructures et les entrepôts des Gardiens de la révolution islamique. Mais ce n’est nullement le cas du régime des mollahs qui, à l’évidence, met à profit cette accalmie pour reprendre son souffle, réorganiser ses troupes et reconstituer, autant que faire se peut, son arsenal offensif, tout en transposant le «front» et les opérations militaires sur le territoire d’une partie tierce, celui du Yémen. Dans ce cadre, la milice yéménite des Houthis, inféodée à Téhéran, a poursuivi au cours des dernières vingt-quatre heures ses attaques contre l’Arabie saoudite et les positions ou centres névralgiques tenus par le gouvernement yéménite, appuyé par Riyad et reconnu par la communauté internationale. Dans la matinée et le début d’après-midi de ce mercredi 12 août, les Houthis ont ainsi pilonné une nouvelle fois le port Mokha, tenu par l’armée yéménite, et d’autres positions loyalistes. À titre de représailles, les forces gouvernementales yéménites ont bombardé à l’artillerie lourde les centres et les points de rassemblement des Houthis sur le front de Maarib, tandis que des drones attaquaient les véhicules militaires et les fortifications de la milice pro-iranienne à Taez. Un haut responsable yéménite a indiqué mercredi après-midi que «des dizaines de miliciens houthis ont été tués ou blessés au cours de ces opérations, sur plusieurs fronts». La chaîne panarabe al-Hadath rapporte que «84 miliciens houthis ont été tués en six jours, dont vingt-huit hauts responsables». Notons que tard mardi soir, les Houthis ont lancé des missiles balistiques et des drones contre des forces saoudiennes à Maarib. La milice pro-iranienne a affirmé, en outre, avoir attaqué des dépôts de munitions et d’armes ainsi que des centres de commandement saoudiens. Une guerre psychologique D’une manière concomitante à la transposition de la tension militaire sur le terrain yéménite, une sorte de guerre psychologique semble aller crescendo entre les deux protagonistes du conflit. Le président Donal Trump a ainsi qualifié une fois de plus les dirigeants iraniens de «menteurs» et de personnages «fourbes», soulignant qu’il n’avait pas confiance dans le régime des mollahs. Le président Trump a affirmé par ailleurs que «les Gardiens de la révolution sont à bout de souffle, ils sont décimés et en fuite». Et le chef de la Maison Blanche d’ajouter qu’il est exclu que la République islamique puisse «jouer les trouble-fête au Moyen-Orient». «L’Iran n’est plus le tyran du Moyen-Orient», a-t-il affirmé. Les Gardiens de la révolution, de leur côté, ont été plus agressifs et belliqueux dans leurs déclarations. Ils ont d’abord indiqué qu’aucune discussion n’était en cours avec les Américains au sujet d’une prolongation du cessez-le-feu, ajoutant qu’en réalité «il n’existe pas de cessez-le-feu pour qu’il soit question de sa prolongation». Le conseiller du commandant des Pasdaran a été plus explicite au niveau des intentions iraniennes sur ce plan. Reflétant sans doute la radicalisation du directoire de la République islamique après les récentes nominations de six officiers supérieurs à des postes-clés militaires et sécuritaires, il a ainsi souligné très explicitement que le corps des Gardiens de la révolution islamique est passé d’une «doctrine défensive à une doctrine offensive et doit se préparer à mener des opérations sur un terrain étranger». Et d’ajouter en clarifiant encore plus la nouvelle posture des Pasdaran: «L’une des voies qui pourrait être suivie est de prolonger cette guerre jusqu’à arriver au prochain mandat présidentiel (aux États-Unis), de manière à les avoir à l’usure (…). Les intérêts économiques dans le monde peuvent être facilement détruits.» Et de préciser en outre que «le nombre de missiles que nous produisons quotidiennement est supérieur au nombre de missiles que nous lançons par jour». L’UE et vingt-six États demandent l’arrêt des exécutions en Iran Alors que ce haut responsable des Pasdaran faisait état d’une nouvelle «stratégie offensive», le ministère koweïtien de l’Intérieur a indiqué mercredi après-midi que le département de la Sécurité de l’État a déjoué «un complot terroriste qui visait des infrastructures vitales dans le pays». Parallèlement, et dans le même registre de la transposition de la tension sur le territoire d’autrui, le commandant de la «Brigade de Jérusalem» (relevant des Pasdaran), Ismaïl Qaani, en visite à Bagdad, a déclaré mercredi que la décision du nouveau gouvernement irakien portant sur le monopole des armes aux mains de l’État «constitue un coup de poignard assené dans le dos de l’Iran». Le responsable iranien aurait demandé aux milices irakiennes inféodées à la République islamique de s’opposer à cette politique de monopole des armes suivie par le pouvoir en place à Bagdad. Reste à signaler que l’Union européenne et vingt-six autres États ont publié un communiqué conjoint demandant au régime des mollahs de mettre un terme immédiatement aux exécutions de jeunes et de ressortissants iraniens ayant participé aux dernières manifestations dans plusieurs régions de la République islamique.