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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
Opinion
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Par Youssef Mouawad
Publié sept. 5, 2026 - 13:25
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir « Make Turkey great again » n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de « proxies », n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
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Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 4, 2026 - 23:28
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De Hassan Rifaï, l’on garde l’image d’un juriste respecté, posé, une référence en droit administratif et constitutionnel, argumentant, d’une voix calme et chevrotante, pour pointer du doigt les écarts et les égarements des politiques vis-à-vis du régime démocratique parlementaire et de la Constitution. Pourtant, l’ancien député et ministre, disparu le 3 septembre 2025, était aussi un homme révolté. Un frondeur. Même à cent ans. Surtout à cent ans! Il l’avait été enfant, haranguant les foules à Baalbeck contre le Mandat, puis tout au long de sa carrière d’avocat et de parlementaire. À cent ans, tout à fait désabusé de la République et de ses flibustiers, sa douce colère ne s’était pas calmée. «Le Liban est un pays impossible!», disait-il à l’auteur de ces lignes dans un entretien réalisé quelques années avant sa mort et jamais publié. Mais attention. Hassan Rifaï n’était ni nihiliste ni négationniste. Il s’était battu toute sa vie pour une certaine idée du Liban. En l’occurrence le Grand Liban, uni et pluriel. Et il évaluait à sa juste valeur l’expérience libanaise, dans tout ce qu’elle avait de positif. Mais l’humain l’avait déçu. Or c’est précisément l’humain qu’il recherchait. Et il ne le trouva jamais sur la scène publique libanaise. En tout cas, pas au service de la République. Rifaï était un homme de droit, toujours élégant, irréprochable, tout ce que l’on attend d’un homme de sa stature morale et intellectuelle. Mais il était aussi intraitable. Impitoyable, même. Sans doute son attachement à son pays et à son régime démocratique l’avait-il conduit à ne se reconnaître qu’une seule fidélité: un certain code de valeurs et une certaine idée de la République. Aussi se montrait-il critique vis-à-vis de toutes les erreurs et de toutes les dérives, à commencer par celles que commettaient ses amis politiques. Il n’épargnait personne. Ni les communautés et les clans, ni les chefs religieux, lui qui était d’ailleurs laïc, et certainement pas les responsables politiques! Tout le monde y passait, et Rifaï se faisait un malin plaisir à déconstruire les mythes et les idées reçues qui faisaient de tel ou tel président de la République ou Premier ministre un dirigeant exceptionnel. Ses repères étaient objectifs: la cohérence des actes avec les principes démocratiques. De ce fait, personne ne trouvait réellement grâce à ses yeux. Le constat était terrible: aucun des dirigeants, dans l’histoire du pays, n’avait véritablement respecté la démocratie parlementaire libanaise. Aucun. Non qu’il plaçât tout le monde sur le même pied d’égalité. Il avait suffisamment de distance critique pour reconnaître les qualités et les défauts des uns et des autres. Il aimait citer Léon Duguit: «Le droit constitutionnel n’a de garde-fou que la bonne foi des hommes qui l’appliquent.» Il en avait presque fait son credo républicain. Et son verdict était sans merci: cette bonne foi, il ne l’avait tout simplement pas trouvée. Trop de politiciens, et pas suffisamment d’hommes d’État. Et, surtout, beaucoup de mensonge et d’hypocrisie. Ainsi, un jour, un grand responsable lui avait conseillé: «Ne construisez pas de routes aux gens. Sinon, ils cesseront de venir chez vous.» En dépit du respect qu’il portait à cet allié politique, la formule l’avait désemparé et choqué. Elle contenait à elle seule toute une conception du pouvoir: ne jamais résoudre définitivement le problème de celui que l’on prétend représenter, puisqu’on perdrait, avec son besoin, la raison même de sa dépendance. Le projet de l’État était ainsi renvoyé aux calendes grecques. Ou, en tout cas, s’il se trouvait des gens de bien, le système ne leur permettait pas d’arriver aux postes de responsabilité. Rifaï était un rebelle, oui, mais avec la rigueur et la précision d’un orfèvre du droit administratif et constitutionnel. Et c’est sans doute cela qui le distinguait au sein du landerneau politique libanais. Rebelle, il le fut suffisamment pour le payer cher. En août 1982, il fut victime d’une tentative d’assassinat après s’être opposé au diktat israélien. À Taëf, en 1989, il fut presque mis au ban pour avoir immédiatement discerné les contradictions présentes et les pièges ajoutés dans les réformes constitutionnelles. À partir de 1992, sous l’occupation syrienne, il connut l’ostracisme politique pour son opposition à l’appareil sécuritaire de la tutelle et à la politique de Rafic Hariri. Mais il était juste. Il pouvait s’opposer au confessionnalisme politique, tout en reconnaissant que son abolition à l’étape actuelle serait une catastrophe pour le Liban, et que la démocratie numérique sonnerait une bonne fois pour toutes le glas de la formule libanaise et de la présence chrétienne au Liban. Il pouvait s’associer à l’idée que les chrétiens avaient été lésés par les réformes constitutionnelles de Taëf, les sunnites aussi, soutenait-il, tout en rappelant les excès commis dans la pratique du pouvoir par les présidents de la République entre 1943 et 1990, et en mettant en garde contre une bouffée nostalgique de ces pratiques sous l’antienne du «droit des chrétiens». Une dérive vers un régime présidentiel ou semi-présidentiel constituait, selon lui, un danger pour les chrétiens. L’importance du régime parlementaire hérité de la IIIe République française résidait précisément dans le fait que le président de la République était politiquement irresponsable devant la Chambre des députés. Cela le plaçait, selon Rifaï, dans une position privilégiée. Au-dessus de la mêlée, il pouvait guider le navire de la République à bon port sans se retrouver embourbé dans les enjeux de pouvoir. Cette responsabilité morale de préserver la Constitution et la République était, à ses yeux, beaucoup plus importante que toute responsabilité politique. Mais encore fallait-il en convaincre les principaux concernés. Rifaï pouvait reconnaître l’importance d’une décentralisation administrative tout en refusant que cette revendication se transforme en slogan idéologique masquant une volonté séparatiste. Il rappelait, dans ce sens, que Beyrouth et le Mont-Liban avaient été privilégiés dans la construction du Grand Liban, alors que les régions périphériques, notamment la sienne, Baalbeck, avaient été méprisées. Cela avait contribué à affaiblir le sentiment national libanais, qui était tributaire, après tout, d’un bien-être fondé sur le respect de la dignité humaine. L’adhésion à la citoyenneté supposait que tout le monde fût logé à la même enseigne du point de vue du développement. Sans égalité entre les citoyens, la souveraineté ne pouvait que chanceler. C’était d’ailleurs le sens de sa première intervention au Parlement en 1968. Les événements qui suivirent donnèrent une singulière gravité à cet avertissement. Les déséquilibres économiques, sociaux et territoriaux contribuèrent à nourrir les revendications de la gauche et d’une partie de la rue musulmane, dans un pays déjà travaillé par les tensions communautaires, les ingérences extérieures et la montée en puissance des organisations armées. Ils participèrent ainsi à l’affaiblissement progressif de l’État, avant la guerre, les occupations successives et l’émergence de mouvances paraétatiques. En définitive, Hassan Rifaï incarne un peu ce modèle libanais de personnalité cosmopolite, complexe, située en dehors des tranchées communautaires et partisanes, respectée de manière quasi unanime, surtout hors des cercles politiques, mais uniquement consultée au besoin et de manière intéressée à l’intérieur de ces mêmes cercles. Le Liban n’aime pas les esprits trop indépendants et insoumis, même si son système comporte encore des failles qui permettent à ces derniers d’exister et de se faire entendre. Ils sont tolérés, mais doivent rester en marge. Il en va de la survie de l’État-zaamat et de l’État-jamaat, qui préfère se tourner invariablement vers des patrons étrangers que vers des hommes à même de générer, proposer et mettre en pratique des solutions à l’intérieur. Le système politique libanais et ses protagonistes détestent la notion de responsabilité, parfaitement anxiogène, et lui préfèrent la dépendance ou, pire encore, la servilité. Or, répétait Rifaï, citant une fois de plus Léon Duguit: «Là où est la responsabilité est le pouvoir.» Faut-il dès lors s’étonner qu’au Liban, là où la responsabilité n’est nulle part, le pouvoir ne soit nulle part non plus? Ou, plus exactement, qu’il soit toujours ailleurs?
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La colline de Ali el-Taher et les Houthis au centre de l’actualité

Alors que les pourparlers irano-américains stagnent sur fond de propos virulents d’un côté comme de l’autre, c’est le front au sud du Liban entre Israël et le Hezbollah qui a connu cette semaine une escalade progressive ayant culminé samedi. Ce qui laisserait présager des développements imprévisibles dans les prochains jours. La semaine écoulée, entre le 10 et le 16 août 2026 a été synonyme, au Liban-Sud, d’une escalade qui a été crescendo jusqu’au samedi sanglant du 15 août. Une impression de déjà-vu, celle de déplacer le centre de gravité d’un conflit régional vers un petit pays, à un moment où, sur le front principal en Iran, la violence des mots entre belligérants iraniens et américains remplace celle des actes… pour le moment. Le sud du Liban a donc été le théâtre d’une escalade israélienne croissante à mesure que les jours passaient. C’est aussi la première fois depuis le cessez-le-feu tout relatif de juin dernier que les Israéliens font état d’opérations du Hezbollah contre leurs soldats, bien que celles-ci ne soient pas revendiquées par la milice chiite, qui continue de faire mine de respecter la trêve. Le ciblage de Ali el-Taher s’est donc poursuivi toute la semaine de manière très consistante de la part des Israéliens, jusqu’à la journée particulièrement sanglante de samedi. Ce jour-là, l’armée israélienne a affirmé avoir visé deux hauts commandants du Hezbollah, Ali Fakhreddine à Deir Zahrani, et Ali Hajj Hassan (de la force d’élite Radwane), tué avec toute sa famille dans un QG militaire du Hezbollah à Ansar (aux confins de Saïda, donc une position très avancée au sud). Les frappes de ce jour-là ont fait 11 morts dont des femmes et des enfants, et une vingtaine de blessés. Concernant ces frappes, l’armée israélienne a invoqué une opération contre ses soldats dans la zone jaune (celle qu’elle occupe au sud), dans la région de Ali el-Taher. Le Hezbollah n’a rien confirmé mais a publié, samedi, un communiqué comportant une menace de «riposte appropriée» au cas où les violations se poursuivraient. L’impression que la colline désormais célèbre de Ali el-Taher constitue un point névralgique du conflit a été confortée, samedi, par des propos du président du Parlement iranien Mohammad Ghalibaf, négociateur principal, qui a affirmé être « en contact avec les combattants en première ligne à Ali el-Taher ». Non seulement cette déclaration dénote une volonté iranienne de maintenir une mainmise sur le Liban via le Hezbollah, mais elle pousse à se demander s’il parle simplement de combattants libanais ou si ceux-ci sont épaulés par des officiers supérieurs des Pasdaran, comme l’indique la rumeur publique depuis le début de ce conflit. Jusqu’où l’Iran est-il prêt à aller pour soutenir le Hezbollah dans une confrontation aussi inégale avec Israël ? Escalade verbale entre le Hezb et les Etats-Unis Autre fait marquant de la semaine : l’escalade verbale entre divers hauts responsables américains et le Hezbollah. Cette escalade verbale a culminé avec une déclaration de l’ambassadeur américain Michel Issa, vendredi, qui a souligné, en réponse à une question d’un journaliste, que les destructions israéliennes ne s’arrêteraient que lorsque le Hezbollah aura remis ses armes. Dimanche, une source du département d’Etat américain a affirmé que le Hezbollah « est seul responsable » de la situation dans laquelle se trouve le pays. Les propos de Michel Issa ont attiré une réponse presque immédiate du secrétaire général de ce parti, Naïm Qassem, dans un virulent discours, vendredi, au cours duquel il a pris à partie les autorités libanaises, qu’il accuse de se faire « humilier » et de répondre aux diktats américains et israéliens. Il leur a demandé de « cesser d’accumuler les échecs », estimant que tous les rounds de négociations avec Israël n’ont amené aucun bénéfice au Liban. Il a recentré l’attention sur le rôle iranien, estimant que seul l’accord d’Islamabad (aujourd’hui en mort clinique) a apporté un cessez-le-feu au pays. Un communiqué publié par le Hezbollah samedi à la suite des deux frappes israéliennes meurtrières fait écho à ce discours, affirmant que parier sur les Américains et les garanties qu’ils promettent constitue « un échec certain ». La semaine écoulée s’est illustrée en outre par une polémique entre Israéliens et Américains au sujet du Liban. Celle-ci s’est principalement illustrée par une réaction américaine outrée à des propos du ministre israélien de la Défense, Israel Katz, qui avait affirmé que son armée « ne se retirerait pas » du sud du Liban. Washington a estimé que tels propos mettaient en péril les pourparlers entre le Liban et l’Etat hébreu. Il convient de signaler dans ce cadre que le président américain Donald Trump a dépêché son représentant (et gendre) Jared Kushner dans la région. Il devrait se rendre dans les tous prochains jours en Israël pour des entretiens axés sur Gaza, mais qui pourraient aborder aussi, en toute vraisemblance, la situation au Liban. La semaine écoulée a par ailleurs été marquée également par la tournée auprès de responsables libanais du lieutenant-général Joseph Clearfield, qui dirige le comité de surveillance du cessez-le-feu (de novembre 2024), présidé par les États-Unis. Il était accompagné de l'ambassadeur Issa. L’officier américain a abordé avec ses interlocuteurs les négociations tripartites, à la lumière d’une visite qu’il avait effectuée la semaine précédente en Israël. Sur l’autre front, le détroit d’Ormuz Sur le front du conflit américano-iranien, pas de développements majeurs cette semaine, ni au niveau de la confrontation armée ni sur le plan des négociations directes (toujours inexistantes), à quelques jours de l’expiration du délai de soixante jours, prévu dans l’accord-cadre signé entre les deux parties en juin à Islamabad. La semaine prochaine semble donc ouverte à toutes les éventualités. Au centre de toute l’attention, le détroit d’Ormuz. La semaine s’est terminée par les promesses d’accord irano-omanais sur sa gestion, qui tranchent avec les déclarations belliqueuses de part et d’autre. Le président américain a ainsi affirmé à plus d’une reprise que la zone est totalement sous contrôle américain et que le blocus sur les ports iraniens est hermétique. Les Iraniens ont multiplié de leur côté les propos provocateurs à l’encontre des Américains. La dernière déclaration en date, dimanche, a émané du ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, qui a estimé que son pays n’a aucune intention de reprendre pour le moment les négociations avec les Etats-Unis. Les Iraniens ne cessent ainsi d’agir en vainqueurs, poursuivant tranquillement leur répression sauvage interne par la multiplication des exécutions d’opposants, notamment de jeunes et même d’adolescents. Signalons, par ailleurs, que le guide suprême iranien Mojtaba Khamenei, toujours aussi invisible en public, a procédé, mardi, à six nominations majeures au sein de l'appareil militaire et sécuritaire iranien. Ces changements ont été considérés par les observateurs comme un renforcement de l'emprise des Gardiens de la révolution iranienne sur les postes clés de la défense, ce qui accentue l’impression d’un durcissement dans un contexte de tensions régionales persistantes. Enfin, il faut noter que le front des Houthis yéménites est resté très actif cette semaine. Outre plusieurs attaques des Houthis en mer Rouge (qui viennent s’ajouter à des attaques iraniennes sur des navires à Ormuz), des frappes majeures ont eu lieu contre la raffinerie du géant saoudien du pétrole Aramco, et sur un port contrôlé par les forces yéménites officielles, soutenues par l’Arabie saoudite.

Sanglante escalade au Liban-Sud
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LevantTime .
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La fête de l’Assomption, en ce samedi 15 août, a été marquée par une grave escalade au Liban-Sud, l’aviation israélienne ayant effectué des raids sanglants contre les localités d’El-Ansar et Deir Zahrani, dans le caza de Nabatiyeh, faisant au total 11 tués, dont un haut responsable militaire du Hezbollah, et une vingtaine de blessés. L’Etat hébreu a indiqué en fin de journée que ces raids ont été menés en représailles à une attaque perpétrée tard vendredi par la milice pro-iranienne contre une unité israélienne dans la zone de Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyeh. Trois soldats israéliens ont été blessés, dont deux grièvement. A la suite de cette opération, l’aviation israélienne a lancé à l’aube de samedi des raids intensifs contre les hauteurs de Ali el-Taher, mais l’attaque aérienne la plus meurtrière a eu lieu à El-Ansar où sept personnes ont été tuées. Dans un communiqué officiel, Tsahal a indiqué en fin de journée qu’un «commandant» de l’unité d’élite du Hezbollah, el-Radwane, Ali Samir Hajj Hassan, a été tué à el-Ansar. Le communiqué précise que le bâtiment visé était un centre de commandement de la milice pro-iranienne, d’où avait été donné l’ordre de lancer l’attaque contre les soldats en mission sur la colline de Ali el-Taher. Le communiqué indique que plusieurs adjoints du responsable hezbollahi ont été tués ainsi que des membres de sa famille qui étaient présents dans le centre de commandement. «Le responsable tué avait placé les membres de sa famille à ses côtés comme bouclier humain», affirme Tsahal. Plus tard dans la journée de samedi, un raid a été mené contre Deir Zahrani, faisant quatre tués et plusieurs blessés. Ces attaques aériennes ont été vivement stigmatisées par le président Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam. En soirée, la chaîne 12 israélienne a indiqué que Tsahal a informé les habitants du nord d’Israël de son intention de «mener des attaques au Liban-Sud dans la nuit de samedi, et de ce fait des explosions seront entendues» dans la région. L’accord sur Ormuz à nouveau en gestation Sur le plan régional, le ministère iranien des Affaires étrangères a souligné samedi en soirée qu’un accord avec le sultanat d’Oman devrait être annoncé sous peu en vue de délimiter les couloirs maritimes que seraient autorisés à emprunter les navires le long du détroit d’Ormuz. Notons dans ce cadre, que le ministère iranien des AE avait indiqué il y a quelques jours qu’un accord avec le sultanat d’Oman ne signifierait pas nécessairement que la libre circulation dans le détroit d’Ormuz serait assurée et sécurisée. Une source officielle à Téhéran a réaffirmé à ce propos samedi en fin de journée que «les Etats-Unis devaient satisfaire certaines conditions afin de garantir la sécurité dans le détroit» ! Il convient de relever sur ce plan que deux navires, dont l’un relevant d’une compagnie des Emirats arabes unis, ont été la cible d’attaques iraniennes dans cette zone au cours des dernières vingt quatre heures. Parallèlement à cette tension persistante dans cette région soumise aux attaques des Pasdaran, les opérations militaires et les bombardements se sont poursuivis samedi au Yémen entre la milice pro-iranienne des Houthis et les forces régulières yéménites, notamment dans la région de Ma’reb. Trois aviateurs iraniens tués au Qatar en mars Reste à signaler en conclusion que l’Iran a annoncé samedi que trois pilotes iraniens sont détenus au Qatar depuis mars dernier. Une source iranienne a affirmé qu’ils «avaient été faits prisonniers lorsque leurs avions avaient été abattus dans l’espace aérien qatari alors qu’ils tentaient d’effectuer des raids contre des bases américaines». Tard en soirée, samedi, le ministère qatari des Affaires étrangères a démenti détenir des aviateurs iraniens, précisant toutefois que les unités de secours étaient à la recherche des dépouilles des aviateurs. La source qatarie a indiqué sur ce plan que des contacts avaient été établis avec les autorités iraniennes afin de leur remettre la dépouille de l’un des aviateurs «mais l’Iran n’a pas donné suite à nos démarches», souligne le ministère des A.E. du Qatar…

Le Prophète et le Philosophe (5/10)
Par
Wissam Saadé
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En avril 2026, Wissam Saadé a donné quatre conférences à l’Université de Bologne. La première, à l’invitation du professeur Giovanni Giorgini, intitulée «The Prophet and the Philosopher: The Hierarchy of Knowledge between Avicenna’s Falsafa and al-Kirmānī’s Ismaʿili Neoplatonism», est présentée ici dans une version revue et augmentée, publiée sous la forme d’une série de dix articles. Cette série explore le paysage intellectuel du néoplatonisme islamique à travers une lecture comparée d’Avicenne et d’al-Kirmānī. Bien que les deux penseurs partagent un horizon largement néoplatonicien, façonné par une métaphysique de l’émanation, une hiérarchie de l’être et une synthèse des pensées aristotélicienne et platonicienne, ils développent des projets philosophiques distincts: Avicenne au sein de la tradition de la falsafa péripatéticienne, et al-Kirmānī dans le cadre de la théologie ismaélienne. Malgré ces contextes intellectuels différents, leurs systèmes demeurent engagés dans un dialogue constant sur la nature du savoir, la relation entre raison et révélation et l’ascension de l’âme. Leurs projets respectifs incarnent également des conceptions contrastées du politique, éclairant différentes manières de comprendre la place de la philosophie par rapport à l’autorité, à la loi et à l’organisation de la communauté. Cet article constitue le cinquième volet de cette série en dix parties. V - Entre ineffabilité et nécessité: la crise du Caire et le tournant ontologique L’arrivée de Ḥamīd al-Dīn al-Kirmānī au Caire doit être comprise dans le contexte de l’une des crises théologiques et politiques les plus intenses de l’histoire de la da ʿ wa ismaélienne fatimide: les dernières années du règne d’al-Ḥākim bi-Amr Allāh (r. 996-1021). Cette crise culmina avec la «dissidence druze». Elle eut pour cause première la proclamation, par certains agitateurs, que le calife-imam al-Ḥākim n’était pas seulement la «Preuve de Dieu» ( Ḥujjat Allāh ) ou un «Pilier du Plérôme», mais la manifestation absolue de la Divinité elle-même. Historiquement, l’attitude d’al-Ḥākim envers ces figures demeura fluctuante, une position changeante qui ne fit qu’alimenter davantage l’élan antinomiste du mouvement. Ces dissidents soutenaient que, puisque la «Fin des temps» et la «Vérité ultime» s’étaient réalisées en la personne d’al-Ḥākim, la loi religieuse extérieure ( ẓāhir ), notamment la prière, le jeûne et le pèlerinage, était devenue obsolète. À leurs yeux, la médiation de la Loi n’était plus nécessaire face à une présence radicale et immédiate. Du point de vue de la da ʿ wa fatimide officielle, cette évolution constituait une dangereuse déviation. La doctrine ismaélienne traditionnelle maintenait une distinction métaphysique stricte: Dieu est absolument transcendant et au-delà de toute prédication, tandis que l’imam est un être humain spécialement choisi qui fait autorité en tant qu’interprète ( mu ʾ awwil ) de la révélation divine. Tout effacement de cette distinction au profit de notions d’incarnation ( ḥulūl ) ou de manifestation divine menaçait la structure même du monothéisme ismaélien. C’est dans ce contexte de rupture doctrinale qu’al-Kirmānī fut appelé au Caire par l’institution centrale de la da ʿ wa fatimide. Comptant parmi les philosophes ismaéliens les plus sophistiqués intellectuellement de son temps, il était particulièrement bien placé pour répondre à cette crise. Face aux tendances émergentes à la divinisation d’al-Ḥākim, al-Kirmānī réaffirme une cosmologie strictement hiérarchisée. Dans son système, Dieu demeure absolument transcendant; de Lui procède le Premier Intellect par origination divine ( ibdā ʿ), suivi d’une hiérarchie structurée d’intellects et de principes cosmiques. Dans cette architecture, aucune figure humaine, pas même l’imam, ne peut accéder au rang de la divinité ou de l’incarnation. L’imam demeure une autorité épistémique et herméneutique essentielle, mais strictement à l’intérieur de l’ordre créé. La pensée d’al-Kirmānī est indissociable d’une triple tâche et d’une tension qui se déploie sur trois plans. Premièrement, il cherchait à établir l’ismaélisme fatimide comme un islam institutionnalisé, enraciné dans une tradition savante de jurisprudence, projet profondément façonné par l’œuvre d’al-Qāḍī al-Nuʿmān. Deuxièmement, il entendait faire de l’ismaélisme à la fois un mouvement prosélyte ( da ʿ wa ), actif à l’intérieur comme au-delà des frontières de l’empire, et une religion impériale. Troisièmement, il entendait présenter l’ismaélisme comme une religion philosophique et, selon les critères de l’époque, scientifique, profondément enracinée dans la cosmologie et l’astronomie de son temps. Tout cela soulève une question centrale: comment une doctrine ésotérique peut-elle gouverner un État exotérique et, inversement, comment un empire visible peut-il être fondé sur une métaphysique invisible? Pour un penseur comme al-Kirmānī, la réponse réside dans la théorie de la correspondance entre les ordres céleste et terrestre: tout ce qui existe dans le monde supérieur possède son analogue dans le monde inférieur. La structure de l’imamat reflète ainsi la hiérarchie cosmique. La quiétude de l’intellect En rectifiant le modèle néoplatonicien antérieur hérité d’al-Sijistānī, al-Kirmānī élimina jusqu’aux moindres imperfections du monde supérieur. Ce faisant, il cherchait à mettre la vie terrestre en accord avec une forme de concordia , une harmonie fondée sur la «Quiétude de l’intellect». Cet état est atteint lorsque l’intellect comprend que le Premier Intellect est le premier à avoir été originé et le premier existant; que son origination provient d’une Source éternellement et infiniment voilée; que toute interrogation sur ce qui se trouve «au-delà» de lui est rigoureusement exclue; que ce qui se trouve «en deçà» de lui est à la fois intelligeant (ʿ āqil ) et intelligible ( ma ʿ qūl ); que l’imamat est l’image terrestre de ce système d’Intellects; et que l’imamat constitue le lien avec la lumière de ces Intellects, plutôt qu’une manifestation du Voilé, qui jamais ne se manifeste. Al-Kirmānī associa à cela une tentative visant à exclure toute forme d’indépendance intellectuelle dans laquelle l’intellect pourrait affirmer son autosuffisance, plutôt que de s’humilier pour recevoir les enseignements de l’imam, seul détenteur de la clé de l’interprétation ésotérique ( ta ʾ wīl ). Il insista en outre sur un équilibre rigoureux entre l’ésotérique ( bāṭin ) et l’exotérique ( ẓāhir ), entre la gnose philosophique (ʿ irfān ) et la jurisprudence ( fiqh ), ainsi qu’entre les deux formes de culte: intellectuelle et pratique. Du Caire à Alamut La période d’al-Ḥākim bi-Amr Allāh (386-411 AH / 996-1021) représente le moment «critique» ou «dramatique» de l’histoire ismaélienne. Elle mit au jour les fractures latentes entre les multiples dimensions du projet ismaélien. Lorsqu’al-Ḥākim bi-Amr Allāh disparut mystérieusement une nuit de l’année 411 AH, le «pont» qu’al-Kirmānī tentait de consolider s’effondra. Une partie de la da ʿ wa , notamment au Levant, refusa de croire à la mort d’al-Ḥākim. Ses membres considérèrent sa disparition comme une «Occultation» ( ghayba ). Ce processus conduisit à l’émergence de la foi druze, qui rompit entièrement avec le cadre impérial fatimide. Cela démontra que la dimension «impériale» ne pouvait plus contenir la vocation «révolutionnaire». Les califes qui succédèrent à al-Ḥākim, al-Ẓāhir puis al-Mustanṣir, furent contraints d’adopter une ligne très conservatrice afin de préserver le trône. Ils marginalisèrent les dimensions cosmiques et philosophiques «dangereuses» qui avaient failli détruire l’État, pour se concentrer sur les formes traditionnelles du gouvernement impérial. Un peu plus tard, les missionnaires de Perse et du Khorasan, tels que Nāṣir-i Khusraw (1004-v. 1088), se trouvèrent confrontés à un immense fossé. Alors qu’ils prêchaient un Imam cosmique appelé à transformer l’histoire, ils voyaient la cour du Caire s’enliser dans les luttes mesquines entre vizirs et gardes du palais. Cette tension finit par conduire au Grand Schisme: le conflit entre Nizārīs et Mustaʿlīs. La rupture définitive intervint avec l’ascension de Ḥasan-i Ṣabbāḥ et l’établissement de l’État d’Alamut. Considérant que le centre fatimide du Caire avait échangé son âme révolutionnaire contre les attributs d’un empire stagnant, les Ismaéliens orientaux, les Nizārīs, rompirent leurs liens avec le califat du Caire. Dans les montagnes escarpées de Perse, la «vocation révolutionnaire» fut finalement dissociée de la «dimension impériale». Alamut transforma le projet ismaélien en un réseau décentralisé et militant de forteresses, substituant à la jurisprudence formelle du Caire la doctrine du ta ʿ līm , l’enseignement faisant autorité de l’imam. Ce basculement marqua le triomphe ultime de l’esprit du «Hādī», militant, secret et philosophiquement intense, sur les structures politiques compromises qu’al-Kirmānī avait autrefois espéré sauver. De l’ineffabilité à la nécessité La trajectoire intellectuelle de la da ʿ wa ismaélienne présente un paradoxe saisissant: le passage du Caire à Alamut fut marqué par un déplacement de l’apophatisme radical vers un cadre ontologique avicennien. Les premiers penseurs fatimides, tels al-Sijistānī et al-Kirmānī, défendaient une théologie strictement apophatique. Ils soutenaient que l’Originateur ( al-Mubdi ʿ) était si radicalement «Autre», dans sa transcendance, qu’Il se situait au-delà de l’existence et de la non-existence. Cette «double négation» visait à préserver le tawḥīd de toute association humaine ou matérielle, en plaçant le Divin hors d’atteinte du langage et de la logique. À l’inverse, la pensée de la période d’Alamut, marquée par la proclamation de la Qiyāma , événement transformateur proclamé à Alamut en 1164 qui accordait la primauté à l’essence spirituelle de la ḥaqīqa sur les exigences formelles de la sharī ʿ a , et ultérieurement approfondie par Naṣīr al-Dīn al-Ṭūsī (1201-1274), intégra le langage du wājib al-wujūd , l’Être nécessaire. À mesure que la métaphysique avicennienne s’imposait comme référence de la haute philosophie aux XIIe et XIIIe siècles, les penseurs d’Alamut adoptèrent ces catégories afin d’assurer la rigueur intellectuelle de leur système. Alors que le néoplatonisme d’al-Kirmānī constituait un système dense et élitiste, l’État assiégé d’Alamut avait besoin d’un ancrage métaphysique plus direct. En adoptant l’«Être nécessaire», la théologie d’Alamut arrima plus fermement l’ordre cosmique à l’enseignement faisant autorité ( ta ʿ līm ) de l’imam, fournissant ainsi un fondement ontologique stable à une communauté en état de révolution permanente. Lorsque les Mongols de Hülegü Khan détruisirent Alamut en 1256, al-Ṭūsī se rendit avec le dernier imam, Rukn al-Dīn Khurshāh. Il devint peu après l’un des principaux conseillers de Hülegü et contribua à la fondation de l’observatoire de Maragha. À partir de ce moment, les écrits publics d’al-Ṭūsī s’orientèrent vers le chiisme duodécimain. Il écrivit le Tajrīd al-I ʿ tiqād ( La Purification de la croyance ), qui devint un texte fondamental de la théologie duodécimaine. Paradoxalement, la systématisation du monde intelligible entreprise par al-Kirmānī dans son œuvre maîtresse, Rāḥat al- ʿ Aql , exerça probablement une influence plus profonde sur les Unitaires druzes que sur tout autre groupe. Bien que sa mission au Caire ait initialement visé à réfuter les pères fondateurs de cette communauté, la rigueur de sa cosmologie devint le fondement intellectuel même sur lequel ils édifièrent leur propre construction doctrinale. (NDLR : Ce texte a été traduit de l’anglais.)

La guerre des deux récits ou «l’heure sunnite a sonné»

«Ça suffit!» se sont écriés trois pays qui s’étaient retrouvés à La Mecque le 7 août dernier. La Turquie, le Pakistan et l’Arabie saoudite, trois puissances complémentaires, viennent de constituer un Otan sunnite auquel ne manquerait pas de se joindre d’autres États en quête de protection militaire ou d’un parapluie diplomatique. L’annonce de la signature dudit pacte a fait naturellement l’effet d’un coup de tonnerre. Et rien qu’à suivre la presse saoudienne de ces derniers jours, on se rend compte de son changement de ton vis-à-vis des mollahs de Téhéran. Finie l’époque où Riyad, capitale du Royaume saoudien, avalait les couleuvres, encaissait stoïquement les provocations iraniennes, et optait pour la résolution pacifique des conflits avec ses agresseurs. L’argument-massue! Téhéran n’aurait pu poursuivre dans cette voie malveillante et arrogante à l’égard de ses voisins, les États arabes, n’était-ce la cause palestinienne qu’elle portait à bout de bras, une cause sacro-sainte qui longtemps lui a assuré une certaine immunité. Car ce sont bien l’Iran et son proxy le Hezbollah qui ont poursuivi inlassablement la lutte contre Israël et son projet expansionniste. Qui peut le nier alors que les pays arabes, sunnites de surcroît, n’ont fait qu’enchaîner sur le terrain les défaites de 1948, de 1956, de 1967 et ainsi de suite ? Et même que ces derniers n’auraient pas mieux demandé que de normaliser leurs relations avec Tel-Aviv, si cette capitale avait bien voulu faire quelques concessions, c’est-à-dire leur assurer de quoi sauver la face. Tout à leur opposé, se tient le monde chiite en Iran comme dans le Bilad ash-Sham . Hassan Nasrallah ne fut-il pas acclamé en 2006 tel un nouveau Saladin par une «rue arabe» qui allait de la Mésopotamie à l’océan Atlantique? N’avait-il pas soi-disant fait reculer l’armée israélienne? C’était lui, et nul autre, qui avait relevé la tête de l’islam. Et, ce faisant, il rédigeait, en versant le sang de ses combattants, un contre-récit qui réhabilitait sa communauté chiite. Le récit des Croisades et le discours de la «muqawama» L’histoire médiévale n’est jamais prescrite de la mémoire de nos peuples. Rappelons que la vulgate arabe, s’appuyant sur les chroniqueurs Ibn al-Athir, Ibn al-Qalanisi et Ibn al-ᶜArabi, tient les Fatimides chiites pour responsables de la chute de la Terre Sainte et de Jérusalem entre les mains des Croisés à la fin du XIe siècle (1). Cette tradition ancrée dans les esprits reproche à demi-mot auxdits Fatimides d’avoir cherché à tirer profit de l’invasion franque pour affaiblir les Turcs seldjoukides (2). Dans la foulée, ces trois historiens n’ont pas manqué pas de souligner que c’est la réaction sunnite qui, sous la conduite de chefs comme Zengi, Nour al-Din, Saladin et enfin les mamelouks, allait faire tomber au XIIIe siècle les dernières places franques aux mains de l’islam ! Ce fut ce récit qui allait prévaloir, relayé quatre siècles durant par l’idéologie ottomane, puis par le nationaliste arabe, comme un narratif fédérateur. Jusqu’à ce qu’un jour le khomeynisme fit son apparition sur la scène du Proche-Orient et proclama qu’Israël était à éradiquer de la surface de la terre ! La wilayat al-faqih allait engager une lutte implacable, ponctuée de certains succès, avec l’Israélien, et ne cesser de s’en prévaloir ! Deux récits rivaux donc, le dernier cherchant à démentir le précédent. Au passé peu glorieux, le « fatimisme politique » (al-Fatimiya al-siassiya) allait pouvoir opposer un présent radieux tissé d’héroïsme et de sacrifice ! Et le Hezbollah, épaulé par les autorités iraniennes, allait en faire son leitmotiv sur les ondes. Un pacte à La Mecque! Oui, mais qu’en tirer? La rue arabe doit toujours être prise au sérieux, d’autant plus qu’elle se berce aisément d’illusions. En ce moment, elle doit se féliciter d’une résurgence sunnite car depuis Abdel Nasser, Yasser Arafat et Saddam Hussein elle n’a pas bénéficié d’un chef galvanisant les foules. L’image du héros lui a manqué alors que la branche chiite pouvait égrener une liste de martyrs de la cause, allant de Qassem Soleimani à Hassan Nasrallah. Ainsi donc, cette rue sunnite, qu’on sait vibrante, a connu sur des décennies une perte de vitesse. Et puis, voilà que ce 7 août allaient se dessiner à La Mecque de nouveaux rapports de force, maintenant que la Syrie a échappé à l’axe de la moumana’a et que l’Égypte est restée à l’écart et peut-être dans l’expectative. Mais un pacte signé à La Mecque, la ville la plus sainte de l’islam, va-t-il rester lettre morte à l’instar de tant d’alliances sans lendemain qui ont émaillé notre histoire contemporaine? Avant de répondre à telle question, un observateur a précisé qu’il ne s’agit pas là de la reconstitution d’un « front sunnite religieux mais plutôt de la réaffirmation de puissances sunnites nationales qui cherchent à reprendre l’initiative stratégique face à l’Iran », comme face à Israël. Certes, si tout va comme convenu, on assistera à une entreprise de « reconfessionnalisation », qui ne sera cependant que de l’ordre géopolitique. Car, même si le sunnisme va assurer la profondeur historique et sociologique à cette alliance d’États souverains, les intérêts bien compris desdits États prévaudront toujours sur l’idéologie religieuse et la solidarité que commande celle-ci. À quoi donc s’attendre ? Probablement à un nouveau récit de la même vieille discorde entre les tenants de l’orthodoxie sunnite et ceux de la contestation chiite ! (3) 1-Une accusation qui, à la réflexion, devrait être tempérée. 2- À la veille de l’arrivée des Croisés, se déroulait, entre les Seldjoukides sunnites et les Fatimides chiites, une lutte acharnée pour la domination de la sphère arabo-islamique. 3-Hichem Djaït, La grande discorde, Religion et politique dans l’Islam des origines, Gallimard, 1989.

D’Ormuz au Liban, les inconnues persistent

La trêve de 60 jours entre les États-Unis et l’Iran prendra fin dans trois jours, sans qu’aucune indication officielle sur les intentions des deux parties n’ait été fournie. Les canaux de communication entre Téhéran et Washington restent interrompus mais il semble que les médiateurs, notamment le Pakistan, s’activent pour obtenir une prolongation du cessez-le-feu prévu par le mémorandum d’entente américano-iranien, conclu à la mi-juin. Les deux belligérants semblent disposés à prolonger la trêve, sans qu’une éventuelle rallonge soit, à ce stade, assortie de conditions particulières, selon diverses sources médiatiques concordantes. La statu quo régional est ainsi appelé à durer, sans qu’il ne soit possible de déterminer, au vu du durcissement de ton des deux côtés, ce qui pourrait les amener à reprendre le dialogue. Washington considère que le blocus naval qu’il impose à la République islamique est en train de produire son effet et Téhéran estime de son côté qu’en continuant de perturber le trafic maritime international sur le détroit d’Ormuz, il pourra contraindre les États-Unis à revoir à la baisse les conditions qu’ils imposent à la République islamique, menacée cependant de nouvelles sanctions économiques. Celles-ci devraient être annoncées la semaine prochaine, selon le secrétaire américain au Trésor Scott Bessent, et «viendraient s’ajouter au blocus naval imposé». «Ce sera une combinaison d'un isolement économique comme le monde n'en a jamais vu et de la poursuite du blocus dans le détroit d'Ormuz, qui empêchera quoi que ce soit d'entrer ou de sortir des ports iraniens», a-t-il annoncé dans une interview télévisée sans donner davantage de précisions sur les mesures envisagées. Cette pression s’explique notamment par la poursuite des attaques des Gardiens de la révolution contre les navires qui traversent le couloir sécurisé par les Américains à, Ormuz, ainsi que par les attaques continues des Houthis pro-iraniens contre des structures saoudiennes. Dans le même temps, les États-Unis restent très présents sur le terrain. Le porte-avions USS George Washington, basé dans le Pacifique, est en route pour le Moyen-Orient, où il prendrait le relais de l’USS Abraham Lincoln, déployé depuis fin janvier. L’information a été fournie par l’agence Associated Press, qui reprend un communiqué des forces navales américaines et qui explique ce redéploiement par les informations relatives à des problèmes de santé mentale et d’approvisionnement auxquels sont confrontés les militaires à bord de l’USS Abraham Lincoln. Incertitude au Liban Au Liban, la journée a été surtout marquée par une déclaration de l’ambassadeur des États-Unis, Michel Issa, au sujet de la présence israélienne au Liban-Sud. Au terme d’un entretien avec le président de la Chambre, Nabih Berry, le diplomate a sans détours souligné, en réponse à une question, que les opérations militaires israéliennes, dont le dynamitage d’habitations et d’infrastructures civiles, ne prendront fin que lorsque le Hezbollah aura rendu ses armes. Engagé dans des négociations directes avec Israël, le Liban pose comme condition principale pour faire avancer ces pourparlers la fin des démolitions en cours (stigmatisées jeudi par le Premier ministre, Nawaf Salam) et un retrait israélien progressif du sud du pays. La date du huitième round n’a toujours pas été fixée. Michel Issa l’a confirmé, tout en assurant que celui-ci aura lieu. La date du 2 septembre avait été avancée après le septième round qui a eu lieu à Rome, mais elle devait être confirmée. D’autres éléments compliquent la poursuite du dialogue, comme la question des zones pilotes qui fait toujours l’objet de discussions, notamment avec les responsables du Centcom et le responsable du comité de surveillance de la trêve, le général Joseph Clearfield. Ce dernier poursuit depuis mercredi des entretiens officiels au Liban. Avec M. Issa, il s’était rendu auprès de Nabih Berry, puis auprès de Nawaf Salam. Selon l’ambassadeur américain, des échanges sont toujours en cours pour déterminer l’État qui sera désigné - parmi ceux qui avaient été retenus à Rome - pour vérifier que le travail mené par l’armée libanaise dans les zones pilotes est conforme aux dispositions de l’accord libano-israélien de juin dernier. Il semble toutefois que les tractations vont bon train pour assurer une reprise des négociations libano-israéliennes, dans les délais. Si Michel Issa s’est félicité des progrès réalisés jusque-là, le Hezbollah continue de s’y opposer. Son chef, Naïm Qassem, toujours déconnecté de la réalité, a repris ses attaques vendredi contre les autorités, dans un discours prononcé pour célébrer la «victoire» (!) de sa formation lors de la guerre, dévastatrice pour le Liban, de 2006. Dans ce discours-rengaine, il s’est permis encore une fois de menacer l’État, en affirmant que «la colère» de son groupe «peut à tout moment exploser»…

Entre l’alliance de La Mecque et l’axe Inde–Émirats–Israël: où se situe le Liban arabe?

Le Moyen-Orient ne traverse plus seulement une phase de recomposition des alliances. Il semble entrer dans une période où la notion même de sécurité régionale est en train d’être redéfinie. Après des décennies durant lesquelles le système arabe évoluait, même de manière fragile, dans des cadres communs tels que la Ligue arabe et le Conseil de coopération du Golfe, de nouveaux dispositifs sécuritaires et économiques commencent aujourd’hui à émerger. Ils dépassent les frontières du monde arabe et réunissent des États arabes et musulmans à des puissances régionales et internationales sur la base d’intérêts stratégiques, et non plus seulement d’une identité commune. C’est dans ce contexte qu’apparaît ce qui a été appelé l’«accord de La Mecque», signé le 7 août 2026 par l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan. Il repose sur le principe selon lequel toute agression contre l’un des trois États est considérée comme une agression contre l’ensemble d’entre eux. Dans sa formulation, ce principe se rapproche de celui de la défense collective prévu par l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord, même s’il est encore beaucoup trop tôt pour parler d’un véritable «OTAN islamique». L’importance de cet accord ne tient pas seulement aux trois pays qui l’ont signé, mais aussi à ce qu’ils représentent: l’Arabie saoudite par son poids arabe, islamique et économique; la Turquie par sa puissance militaire et son appartenance à l’OTAN; et le Pakistan en tant que puissance nucléaire. C’est cette dimension nucléaire qui confère à l’accord, du moins en théorie, une portée stratégique dépassant la simple coopération militaire conventionnelle. Pour autant, la relation entre cet accord et l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord ne relève ni de l’intégration ni de la dépendance. La Turquie demeure membre de l’OTAN, tandis que l’Alliance elle-même a réaffirmé, lors de son sommet d’Ankara en juillet dernier, son engagement en faveur de la défense collective conformément à l’article 5. Parallèlement, elle développe une coopération sécuritaire croissante avec plusieurs États du Golfe, notamment les Émirats arabes unis, le Qatar, Bahreïn et le Koweït. C’est ici que le tableau se complexifie davantage. De l’autre côté se dessine un réseau différent de relations réunissant les Émirats arabes unis, l’Inde et Israël, avec des prolongements vers la Grèce et Chypre. Il faut toutefois être précis: il n’existe à ce jour aucune alliance militaire quadripartite officielle réunissant les Émirats, l’Inde, Israël et la Grèce au sens traditionnel du terme. Ce qui existe, c’est un réseau croissant de partenariats stratégiques, économiques et sécuritaires, auquel s’ajoutent des projets israéliens publiquement évoqués visant à bâtir un axe allant de l’Inde à la Grèce et à Chypre en passant par les Émirats. L’importance de cet axe tient au fait qu’il ne repose ni sur la religion ni sur l’identité, mais sur les intérêts: commerce, technologie, sécurité, énergie, routes maritimes et interconnexion entre l’Inde, le Moyen-Orient et l’Europe. C’est également dans cette perspective qu’il faut comprendre la compétition autour du corridor économique Inde–Moyen-Orient–Europe, ou IMEC, qui devait relier l’Inde au Golfe, puis à Israël et à l’Europe. Les guerres et les divisions régionales ont toutefois rendu l’avenir de ce projet plus complexe, tandis que l’Arabie saoudite a commencé à explorer des itinéraires susceptibles de contourner Israël. Sommes-nous face à une division arabe? Oui, mais pas au sens traditionnel du terme. Il serait plus juste de dire que nous assistons au passage d’un système arabe unique, même s’il n’existait parfois que formellement, à un ensemble d’axes concurrents et imbriqués. L’Arabie saoudite ne veut plus dépendre d’un seul parapluie sécuritaire. Les Émirats arabes unis ont choisi, depuis plusieurs années, de développer de vastes relations stratégiques avec les États-Unis, l’Inde et Israël. La Turquie agit simultanément à l’intérieur et à l’extérieur de l’OTAN, tout en cherchant à se construire un rôle régional autonome. Le Pakistan apporte à l’équation son poids militaire et nucléaire. Quant à l’Inde, elle agit selon la logique d’une grande puissance en quête de sa place dans le nouvel ordre mondial. Cela signifie que les États arabes n’agissent plus nécessairement comme un bloc unique. Le plus dangereux serait toutefois que cette pluralité d’alliances se transforme en un alignement arabe contre arabe, au point que les Arabes deviennent les composantes de blocs antagonistes au lieu d’être les porteurs d’un projet régional autonome. Et c’est ici que la question libanaise devient plus pressante. Où est le Liban? Le Liban n’est ni l’Arabie saoudite, ni les Émirats, ni la Turquie, ni l’Inde. C’est un petit État, situé dans un environnement géographique extrêmement sensible, doté d’une société multiconfessionnelle et d’une économie qui a besoin à la fois du monde arabe et de l’Occident. Dès lors, la question «À quelle alliance le Liban doit-il appartenir?» est peut-être mal posée. La vraie question est plutôt la suivante: comment le Liban peut-il préserver son identité et ses intérêts nationaux dans un monde où les alliances se transforment en réseaux imbriqués? La Constitution libanaise fournit une première réponse. Son préambule affirme clairement que le Liban est «arabe dans son identité et son appartenance», qu’il est membre fondateur et actif de la Ligue des États arabes et qu’il respecte ses pactes. Il affirme également son appartenance aux mondes arabe et international. Il ne s’agit pas d’une formule poétique inscrite dans le préambule de la Constitution. Elle fait partie de l’identité même de l’État. Mais l’«arabité du Liban» ne signifie pas que celui-ci doive devenir partie prenante de n’importe quel axe arabe, quelles que soient ses politiques. De même, l’appartenance au monde arabe n’implique pas d’entrer en confrontation avec la Turquie, l’Iran, l’Occident ou quelque autre État. L’arabité libanaise doit constituer un cadre d’appartenance, et non un instrument d’alignement militaire. C’est précisément pourquoi le Liban a aujourd’hui besoin d’une autre politique: ni politique des axes, ni politique d’isolement, mais une politique de neutralité positive et d’ouverture équilibrée. Est-il trop tôt pour définir une position? Oui. Il est encore trop tôt pour que le Liban annonce son adhésion à un nouvel axe sécuritaire. Ce serait même une erreur de le faire aujourd’hui. Car l’«accord de La Mecque» lui-même en est encore à sa phase de fondation, et les modalités de son application, les mécanismes de défense commune ainsi que la possibilité de le voir évoluer vers un dispositif militaire intégré ne sont pas encore clairement définis. Quant à l’axe opposé, il ne constitue pas encore une alliance militaire officielle, mais plutôt un réseau de partenariats et d’intérêts stratégiques. Si le Liban adoptait dès maintenant une position définitive, il pourrait donc se retrouver, dans quelques mois ou quelques années, dans une configuration qui ne correspondrait plus à ses intérêts. Surtout, le Liban n’a pas le luxe de participer à une course entre les axes. Il cherche encore à surmonter ses crises internes, à restaurer la confiance arabe et internationale, à reconstruire son économie et à renforcer l’armée ainsi que les institutions légitimes. Que doit faire le Liban? Premièrement, il doit affirmer clairement que sa décision en matière de sécurité et de défense relève exclusivement de l’État libanais. Le Liban ne peut être un État souverain si ses choix sécuritaires sont déterminés en dehors de ses institutions constitutionnelles. Deuxièmement, il doit préserver ses relations arabes, en particulier avec l’Arabie saoudite et les pays du Golfe, sans que cela se transforme en engagement au sein d’un axe militaire. Troisièmement, il doit maintenir ses relations avec la Turquie, l’Europe, les États-Unis, l’Inde et les pays du Golfe, et refuser de se laisser enfermer dans un choix entre «l’un ou l’autre». Quatrièmement, il doit redéfinir la «neutralité» de manière concrète. La neutralité ne signifie pas que le Liban doive être dépourvu de position sur les causes arabes, la question palestinienne ou le droit international. Elle signifie qu’il ne doit être ni un champ de bataille ni une plateforme militaire au service d’un quelconque axe régional. Cinquièmement, le Liban doit retrouver sa place dans le monde arabe à travers l’État, et non à travers les partis ou les organisations armées. C’est là que réside l’enjeu essentiel. Si le Liban veut réellement s’en tenir au principe selon lequel il est «arabe dans son identité et son appartenance», il doit reconstruire sa relation avec le monde arabe par la porte de l’État libanais, et non par celle d’une communauté ou d’un parti. Le Liban n’a pas besoin d’une nouvelle alliance La plus grande erreur que le Liban pourrait commettre au cours de la prochaine phase serait peut-être de chercher un «parapluie extérieur» pour le protéger. Le Liban a d’abord besoin d’un parapluie intérieur: la Constitution, l’armée, les institutions, la justice et la légitimité. Ce n’est qu’ensuite qu’il pourra bâtir un vaste réseau de relations extérieures. Car les alliances régionales changent. L’Arabie saoudite peut aujourd’hui se rapprocher de la Turquie et du Pakistan, tandis que les Émirats peuvent approfondir leur partenariat avec l’Inde et Israël. Demain, ces alignements pourront encore évoluer. Mais si le Liban lie son avenir à un seul axe, il paiera le prix de ces recompositions. La nouvelle règle de la politique libanaise devrait donc être la suivante: Nous sommes arabes, mais nous ne faisons pas partie d’un conflit arabe contre arabe. Nous sommes ouverts à l’Orient comme à l’Occident, mais nous ne sommes les satellites d’aucun axe. Nous sommes favorables à la sécurité régionale, mais la sécurité du Liban doit être décidée par le Liban. Le monde arabe lui-même est en train de changer. Peut-être la Ligue des États arabes n’est-elle plus, à elle seule, en mesure de produire une architecture de sécurité régionale. La prochaine phase pourrait être celle d’alliances multiples: arabes, islamiques, économiques, maritimes, technologiques et sécuritaires. Mais au milieu de ces transformations, le Liban peut jouer un autre rôle: être un pont plutôt qu’une tranchée, un État de dialogue plutôt qu’un État de confrontation, et un membre arabe indépendant plutôt que le satellite d’un axe. C’est là le véritable sens de l’expression «le Liban est arabe dans son identité et son appartenance». Il ne s’agit pas d’un appel à choisir un axe contre un autre, mais d’une invitation à rendre au Liban sa place naturelle: celle d’un État arabe souverain, ouvert à tous, et qui ne permet à personne de décider à sa place où il doit se situer, quand il doit entrer en guerre et pourquoi. À une époque où les alliances se recomposent, la position la plus forte que le Liban puisse adopter est peut-être de ne pas se précipiter pour en choisir une, mais de choisir d’abord l’État. Puis, lorsque la nouvelle carte de la région se sera clarifiée, le Liban pourra définir ses partenariats en fonction, d’abord, de son intérêt national, ensuite de son arabité, et avec sa souveraineté au-dessus de toute autre considération.