Logo Levant Time

Articles

Image d'actualité
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
Image d'actualité
En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
Image d'actualité
Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
Plus d'articles
Trier par: RécentsAnciens
Chrétiens de Syrie: «désertification spirituelle» au berceau du christianisme (2/2)

Dans un premier article consacré à l’état des lieux des chrétiens d’Orient, nous avons rapidement présenté un tableau démographique et social en tous points déplorable des communautés chrétiennes en Syrie. Cette seconde partie en précise les enjeux de nature spirituelle, culturelle et historique. Commentant le rapport de L’Œuvre d’Orient sur les communautés chrétiennes de Syrie, achevé durant l’été 2025 (voir article précédent), Mgr Hugues de Woillemont, directeur de cette association, met en exergue le rôle vital que les institutions associatives et caritatives chrétiennes jouent pour l’ensemble de la société syrienne, notamment dans les domaines de la réconciliation, de l’autonomie des femmes et de l’éducation. Pour en revenir au rapport, il affirme : «Le pluralisme religieux et ethnique est l’une des richesses de la Syrie. Néanmoins, après un demi-siècle de dictature, quatorze années de guerre, auxquelles se sont ajoutées des violences communautaires dans la période post-Assad, il apparaît clairement que cette diversité religieuse et ethnique est considérablement fragilisée et menacée en Syrie.» «Du reste, l’enjeu crucial de protection des minorités pour assurer la stabilité et prévenir les conflits est rappelé dans de nombreux rapports onusiens, commente Mgr Woillemont. Or il s’avère que les aides et les instruments de protection actuels au niveau européen et international ne prennent pas suffisamment en compte la vulnérabilité et la fragilité de cet écosystème.» «Nous souhaitons en particulier, poursuit le directeur de L’Œuvre d’Orient, la création d’un fonds dédié à la diversité ethnique et religieuse et d’une plateforme nationale pour le dialogue intercommunautaire. Aussi, ces différents instruments nationaux ou internationaux pourraient-ils être soutenus par diverses agences des Nations unies et de l’Union européenne. Loin de pousser au communautarisme, ces initiatives permettraient de soutenir une transition politique et d’ancrer ces minorités au sein des sociétés dans lesquelles elles vivent, afin d’assurer la stabilité des pays tout en renforçant le respect des droits de l’Homme pour tous.» Diversité et mémoire culturelle «Cette question concerne l’équilibre, la diversité et la mémoire culturelle du Moyen-Orient, ajoute en substance le directeur de l’ONG. Elle engage aussi la responsabilité historique de l’Europe. La présence de ces communautés est un gage de pluralisme et de démocratie. Sans soutien massif, les écoles ferment, les jeunes émigrent, les familles se dispersent et la mosaïque religieuse s’effondre. Une Journée internationale permettrait de rendre visible une crise silencieuse, de soutenir concrètement les institutions éducatives et sanitaires, de recréer des ponts entre Orient et Occident». Pour Vincent Gelot, représentant de l’ONG au Liban, en Syrie et en Jordanie, cette baisse en nombre de chrétiens n’est pas une donnée démographique ordinaire, mais «une fracture historique et culturelle de dimension théologique». En d’autres termes, elle dit quelque chose de la présence de Dieu dans l’histoire. Pour utiliser une expression du pape Benoît XVI, il s’agit d’une «désertification spirituelle» du berceau du christianisme, de la substitution d’une vérité sur l’homme par une autre. Mais la disparition de Jésus à l’échelle sociale n’est pas une chose neutre. C’est la disparition de la façon particulière dont Dieu a aimé le monde en Jésus, et de la connaissance de soi impartie par ce Dieu à l’homme, et donc de toute une anthropologie. C’est le pendant oriental de la «mort de Dieu» en Occident, de la perte irréparable d’une vérité sur l’homme qu’aucune autre pensée ne peut remplacer. À cette menace qui pèse sur le pluralisme, les autorités religieuses chrétiennes sont particulièrement sensibles. «La diversité des religions et des groupes ethniques a toujours existé en Syrie, nous ne pouvons pas imaginer une nation qui ne ressemble pas à la nôtre», plaide Mgr Jacques Mourad, archevêque syriaque catholique de Homs, à l’appui de ces données. «Les Syriens n’ont jamais été attachés à un islam aussi traditionnel», résume l’archevêque, qui réfléchit sur l’impact de l’arrivée au pouvoir de l’organisation fondamentaliste Hay’at Tahrir el-Cham, le climat social et culturel dans lequel évoluaient les chrétiens, depuis des décades, ayant été modifié. Revenons sur terre «Revenons sur terre: 18 millions d’euros, pour un millier de projets, ce n’est pas beaucoup, souligne Vincent Gelot. Aujourd’hui, l’aide dépend presque exclusivement de donateurs occidentaux privés à travers les organisations réunies au sein de la ROACO*, c’est largement insuffisant.» «Il est grand temps que la communauté internationale prenne ses responsabilités et agisse concrètement pour les communautés ethniques ou religieuses de cette région du monde dont l’existence se joue aujourd’hui. Sans soutien massif, la mosaïque religieuse s’effondre. La présence de ces communautés est un gage de pluralisme et de démocratie pour notre monde. Une Journée internationale permettrait de rendre visible une crise silencieuse, de soutenir concrètement les institutions éducatives et sanitaires, de recréer des ponts entre Orient et Occident. Nous appelons à une mobilisation immédiate, non pour préserver un passé figé, mais pour maintenir vivante une présence qui participe depuis deux millénaires à l’équilibre du Moyen-Orient.» «Ces communautés chrétiennes sont des témoins irremplaçables du christianisme des origines, souligne encore Gelot. Les lieux saints, c’est ici: Jésus et ses Apôtres ont parcouru la région; Tyr et Sidon, aujourd’hui au Liban, sont cités dans les Évangiles; Saint-Paul a été converti sur le chemin de Damas; Saint-Pierre s’est rendu à Antioche; la Jordanie abrite le site où Jésus a été baptisé par Jean le précurseur. Or on voit les communautés chrétiennes de ces régions plier bagage. Partir, c’est inacceptable. Certes, le départ des chrétiens ne remet pas au cause la Résurrection du Christ, mais n’est-ce pas déjà une déchirure théologique pour ces communautés de ne pas avoir accès aux lieux saints? Du reste, leur départ n’est pas seulement une perte pour elles, mais aussi pour nous autres Occidentaux, parce qu’une partie de nos racines, de notre civilisation, de nos racines culturelles, civilisationnelles et religieuses, viennent d’ici. Elle l’est aussi pour les musulmans. Il faut aider les pays du Moyen-Orient à maintenir leur mosaïque.» Ancrer les minorités «Ainsi, conclut Vincent Gelot, L’Œuvre d’Orient recommande l’instauration rapide de mécanismes pour soutenir une réconciliation et une justice adaptée pour tous les Syriens. Elle recommande également la mise en place de mécanismes internationaux et de financement pour assurer une reconstruction inclusive, ainsi que la mobilisation durable de la communauté internationale afin de promouvoir la diversité ethnique et religieuse en Syrie.» Et M. Gelot de conclure: «Loin de pousser au communautarisme, ces initiatives permettraient de soutenir une transition politique et d’ancrer ces minorités au sein des sociétés dans lesquelles elles vivent afin d’assurer la stabilité des pays tout en renforçant le respect des droits de l’Homme pour tous.» * ROACO: Reunion of Aid Agencies for the Oriental Churches (Aide à l’Église en détresse-AED, Miséreor; Mission pontificale, L’Œuvre d’Orient…). Sur le même thème: «Désertification spirituelle» en Syrie: un état des lieux déplorable (1/2)

USA-Iran: les jalons de la conflagration annoncée

Le face-à-face Iran-Etats-Unis rappelle une citation du stratège militaire chinois Sun Tzu (4 e – 5 e siècle Av. J.C.) : « L'art suprême de la guerre est de soumettre l'ennemi sans combattre ». Le président Donald Trump semble adopter une stratégie basée sur cette citation, et il entretient volontairement l'ambiguïté afin de garder le secret sur ses objectifs stratégiques et sa réflexion militaire. Frappes, guerre d’envergure, menaces soutenues (de part et d’autre) qui risquent de dégénérer à tout moment … Les spéculations vont bon train. La concentration des moyens de guerre américains au Moyen-Orient est énorme et ne laisse planer aucun doute quant aux vastes dommages que ces moyens peuvent faire subir à l’Iran. A cet égard, et parlant de ses navires de guerre, le président Trump a déclaré la semaine dernière aux journalistes : « Ils doivent bien naviguer quelque part. Autant qu'ils naviguent près de l'Iran ». Toutefois, la stratégie du président Trump basée sur la citation de Sun Tzu ne saurait s’appliquer au cas de l’Iran où les mollahs et les Gardiens de la Révolution font prévaloir l’idéologie au détriment des données objectives. De plus, le régime fera tout pour survivre, quitte à provoquer la chute du temple sur lui et sur ses adversaires. Historiquement, l’Iran Khomeyniste n’a plié que deux fois et cela après des frappes douloureuses : la première, après la destruction d’une grande partie de la marine iranienne par l’US Navy, les très lourdes pertes subies face à l’armée irakienne, et après de fortes pressions économiques, Téhéran a fini par accepter la résolution 598 de juillet 1988, adoptée par le Conseil de Sécurité un an auparavant et stipulant un arrêt de la guerre avec l’Irak. La seconde fois est intervenue en juin 2025 après 12 jours de frappes israéliennes et un bombardement massif américain contre les installations nucléaires ; les mollahs ont alors immédiatement accepté un cessez-le-feu proposé par le président Trump via le Qatar. Les raids de l’aviation US La détermination iranienne à enrichir l’uranium radioactif et à poursuivre la fabrication de missiles balistiques ainsi que la présence de l’armada américaine dans la région mèneront fort probablement à une confrontation armée lourde de conséquences pour l’Iran, mais aussi avec des risques réels de pertes américaines. En effet, le 23 février courant, le Pentagone avait fait part au président Trump de ses inquiétudes quant aux risques d'une campagne militaire prolongée contre l'Iran, notamment pour ce qui a trait aux pertes en vies humaines. Cela n’a rien d’étonnant, mais est-ce qu’une frappe américaine contre l’Iran risque d’être longue ? Et que veux-t-on dire par « longue » ? Entre mars et mai 2025, au début de la première année du second mandat du président Trump, les Etats-Unis ont mené des frappes contre les Houthis qui n’ont cessé qu’avec l’arrêt de leurs attaques contre la navigation internationale. En juin 2025, les bombardiers B2 de l’US Air Force ont déversé sur l’Iran une douzaine de bombes de 10 tonnes chacune, causant des dégâts massifs aux sites nucléaires iraniens. Puis en décembre 2025, l’aviation américaine a riposté contre l’Etat Islamique en Syrie, ciblant 70 objectifs, et le même mois les missiles américains ont pris pour cible l’Etat Islamique au Nigéria. Début 2026, Maduro a été capturé et remis à la justice de New York, et depuis lors on dénombre des dizaines de frappes de l’US Navy contre l’Etat Islamique et l’organisation Al-Shabab en Somalie. Bilan : zéro mort américain et succès militaires et politiques incontestables pour Washington. Gagner du temps Le président Trump a jusque-là tenu ses promesses électorales : finies les guerres sans fin où les Etats-Unis s’enlisent. Il est certain qu’il tient à continuer à tenir ses promesses pour une multitude de raisons, dont les élections législatives de mi-mandat, sa réputation personnelle et sa volonté de préserver la suprématie des Etats-Unis non seulement sur le continent américain, comme le stipule sa stratégie nationale de 2025 conformément à la doctrine « Monroe », mais de par le monde. L’Iran khomeyniste pour sa part a vu huit présidents se succéder à Washington, dont trois se sont affrontés à Téhéran : Carter, Reagan et Trump. Les autres se sont suffis des sanctions qui n’ont pas empêché l’Iran de développer sa formidable force militaire, de soutenir ses milices alliées et de s’étendre dans la région, ce qui indique des brèches béantes dans ces sanctions, surtout côté exportation de pétrole. Les mollahs ont toujours adopté la stratégie visant à gagner du temps, à exploiter la diplomatie pour avancer dans leurs programmes nucléaire et balistique, et faire trainer en longueur toute négociation. Les huit présidents américains étaient fort occupés chez eux et dans le monde pour se concentrer sur l’Iran. La crise actuelle est différente. Même si Washington souhaite achever le conflit par un accord selon ses propres conditions – ce qui est peu probable – la concentration de forces militaires, la position iranienne intraitable sur l’enrichissement des matières fissiles et la fabrication de missiles, avec en parallèle des discours enflammés de part et d’autre, mènent droit à une confrontation. Face à ce risque, et selon Nate Swanson dans Foreign Affairs du 24 février courant, « la Maison Blanche affiche une confiance généralisée dans la capacité du président Donald Trump à gérer les conséquences d'une telle confrontation. Cette confiance s'inscrit dans une tendance qui, depuis des années, façonne la pensée de Trump ». Ceci dit, les jours et les semaines qui viennent mettront fin aux spéculations, et plusieurs indices montrent qu’une fort probable frappe américaine sera « limitée », ce terme étant très relatif. Il est certain, vu les menaces iraniennes de représailles contre la douzaine de bases militaires américaines dans les pays du Golfe ainsi que contre les ambassades des Etats-Unis, les menaces de minage du détroit d’Ormuz et l’usage de missiles antinavires supersoniques par les Gardiens de la Révolution iraniens, la frappe ou la guerre américaine visera dès les premières heures la marine iranienne pour sécuriser Ormuz, les batteries antiaériennes pour assurer la maitrise du ciel, les sites de missiles anti navires terre-mer pour sécuriser les manœuvres navales, et surtout les postes de commandement, sans compter la mise en œuvre des moyens cybernétiques et électromagnétiques pour aveugler les radars de veille iraniens. Si cette frappe semble énorme pour certains, elle est relativement limitée vu que l’Iran compte 90 millions d’habitants et s’étend sur 1,6 million de km². Une riposte/escalade iranienne ? Un enlisement américain ? Peut-être ! Mais nous sommes loin de la guerre du Vietnam, et de la guerre d’Irak. Pas de troupes américaines au sol en Iran, cela est certain, sauf pour des opérations très précises et de durée éclair, ce qui évite l’exposition à une guérilla. Les moyens asymétriques de l’Iran et de leurs alliés dans la région ne feront pas le poids dans le contexte actuel, et ils ont fait preuve de fugacité dans la guerre contre Israël. Il reste que quelle que soit l’issue, guerre ou pas guerre, chute du régime ou pas, l’Iran n’est plus ce qu’il était au cours des deux dernières décennies.

«Désertification spirituelle» en Syrie: un état des lieux déplorable (1/2)

Quelque chose de grave se passe silencieusement au Moyen-Orient, berceau du Christianisme. Il se vide de ses chrétiens. Ce processus avait été observé en Irak, après l’invasion américaine de 2003, et en Terre sainte. C’est désormais chose faite, aussi, en Syrie. «La rupture est existentielle», affirme Vincent Gelot, représentant au Liban, en Syrie et en Jordanie de L’Œuvre d’Orient, une association apolitique liée à l’Église de France, qui mène campagne en ce moment pour l’instauration d’une Journée internationale des chrétiens d’Orient. Prenant la Syrie en exemple, Vincent Gelot affirme: «En quatorze ans de guerre (2011-2025), le pays a perdu près de 80% de sa population chrétienne.» Selon des estimations fiables, entre 300 et 400.000 chrétiens syriens vivraient encore en Syrie, dont la population est estimée à quelque 26 à 27 millions d’habitants, assure le représentant de L’Œuvre d’Orient. À Alep, il ne resterait plus qu’un sixième des chrétiens présents avant la guerre de 2011. À Deir Ez-Zor, détruite à 75%, les chrétiens ne seraient plus que… 4, contre 7.000 avant la guerre. Certes, le chiffre global avancé est basé sur des estimations, et non un recensement. Selon une source fiable du secrétariat de l’Église grecque-orthodoxe, majoritaire en Syrie, il s’agit d’une sous-estimation. Aucun chiffre n’est toutefois avancé par cette instance. En tout état de cause, estime-t-on dans les milieux ecclésiastiques maronites, l’hémorragie humaine se poursuivra tant que la stabilité politique ne sera pas revenue et qu’une solide reprise économique ne se dessinera pas. L’ensemble des communautés chrétiennes constituait environ 15% de la population du pays en 1905, soit quelque trois millions de personnes, contre 10% des Syriens avant le début du conflit en 2011. Sur base du chiffre avancé par L’Œuvre d’Orient, il est aujourd’hui inférieur à 1%. «C’est un déclin brutal que l’on ne peut comparer qu’à des épisodes de génocide ou d’épuration ethnique, souligne le responsable de L’Œuvre d’Orient. C’est très rare de perdre une communauté autochtone locale, en l’occurrence chrétienne, mais en si peu de temps, de façon aussi brutale!» Et d’ajouter: «Parmi les 20% de chrétiens qui restent, on est face à une communauté qui est plutôt âgée. Plus de 50% des membres de cette communauté ont plus de 50 ans. Donc, on est en face d’une pyramide des âges inversée, avec une descente en flèche du nombre de jeunes en proportion des personnes âgées.» Une communauté «abandonnée» «Les chrétiens de Syrie ont subi la guerre comme l’ensemble de la population, mais ont aussi été spécifiquement visés par Daech. Non armée structurellement, sans appui confessionnel régional, la communauté a été abandonnée, et cela explique qu’elle soit partie de façon aussi brutale», reprend Vincent Gelot. L’attentat du 23 juin 2025 contre l’église grecque-orthodoxe Saint-Élie à Damas, qui a fait au moins 25 morts et plus de 60 blessés, illustre tragiquement cette vulnérabilité. L’exode des chrétiens a été aggravé par trois causes additionnelles: les conséquences du tremblement de terre en 2023; les sanctions internationales pesant sur le régime d’Assad; le service militaire qui a touché tous les jeunes Syriens jusqu’à la chute du régime. Installé au Liban depuis dix ans, avec son épouse, père de quatre enfants, Vincent Gelot, 37 ans, dirige un millier de projets qui irriguent le tissu social des trois pays de la région dont il a la charge. Il n’est pas arrivé au Moyen-Orient en costume-cravate. «À 23 ans, avec trois sous en poche, il grimpait dans une 4L, seul, à la rencontre d’un monde chrétien en voie d’extinction. De la plaine de Ninive aux confins de l’Afghanistan, son périple a duré deux ans. Cette aventure fut comme une conversion», écrit la journaliste Guyonne de Montjou, qui lui a consacré un portrait sur le site Aleteia. Depuis, il a pris du galon et, au sein de L’Œuvre d’Orient, chaque année, il accorde près de 18 millions d’euros dans la région dont il est responsable, pour maintenir à flot des hôpitaux, des écoles, des dispensaires, des centres d’accueil de réfugiés, des groupes de parole et des pépinières pour étudiants. Rôle central des institutions chrétiennes Le nombre de chrétiens en Syrie n’est pas à comparer avec leur impact social et culturel et les établissements animés par des congrégations chrétiennes ne servent pas uniquement les chrétiens: ils constituent des lieux de dialogue intercommunautaire et de cohésion nationale. Leur disparition affaiblirait énormément l’ensemble du tissu social, ainsi que son ouverture à la modernité. Un rapport de L’Œuvre d’Orient datant de l’été 2025 souligne le «profond déclassement marqué par la peur et par une insécurité permanente» des chrétiens de Syrie, et adresse des recommandations à la communauté internationale. «Malgré leur situation fragile, les chrétiens continuent de servir les autres communautés sans relâche. À travers leurs quatre grands hôpitaux, leurs 57 écoles disséminées dans le pays et leur secteur associatif dynamique, ils contribuent à soutenir la population et le retour à l’emploi», affirme-t-on dans ce rapport.

La confrontation États-Unis – Iran à travers le prisme de la théorie des jeux

En février 2026, la température dans le Golfe persique approche du point d’ébullition. La Cinquième Flotte américaine a achevé un déploiement militaire rarement observé depuis la Guerre froide. Des escadrilles de bombardiers stratégiques se relaient sur des bases avancées. Tel-Aviv subit des brouillages intermittents de signaux GPS. Les flux d’information oscillent entre les prédictions d’une «Troisième Guerre mondiale» et les récits dramatiques d’une «alliance sino-russe prête à défendre Téhéran jusqu’au bout». Le monde fixe les écrans radar, attendant l’étincelle. Pourtant, si l’on écarte le bruit médiatique, cette confrontation mérite d’être analysée à travers un cadre bien plus sobre: la théorie des jeux. La théorie des jeux – branche des mathématiques appliquées – étudie les interactions stratégiques dans lesquelles le résultat pour chaque acteur dépend des décisions des autres. Il ne s’agit ni de morale ni de rhétorique. Il s’agit d’incitations, de contraintes, d’équilibres. Et une fois ce prisme appliqué, la crise apparaît moins comme un chaos que comme un ajustement systémique forcé. Le bilan géopolitique L’activation de la machine militaire constitue la manière la plus spectaculaire de régler des créances géopolitiques douteuses. «Frapper ou ne pas frapper» n’est, au fond, qu’un choix de méthode de liquidation – cinétique ou négociée. Mais cela pourrait ne pas modifier le bilan géopolitique final. Pour comprendre vers quel équilibre le système tend, il faut d’abord identifier ce qui est réellement en jeu pour chacun des acteurs. États-Unis Les objectifs de Washington sont clairs: – Éliminer la capacité de seuil nucléaire de l’Iran. – Démanteler les capacités balistiques offensives à moyenne et longue portée. – Dégrader ou rompre les réseaux de proxys régionaux de Téhéran. Les États-Unis peuvent coexister avec le régime des mollahs – à condition qu’il cesse sa politique de déstabilisation régionale et qu’il supprime la menace existentielle pesant sur Israël. Les récents déploiements au Moyen-Orient ont coûté des centaines de millions de dollars. La crédibilité dissuasive doit désormais être convertie en résultats stratégiques tangibles. Washington cherche à sécuriser les corridors énergétiques et à libérer de la bande passante stratégique pour l’Indo-Pacifique. Israël Pour Israël, l’équation est existentielle. Le programme nucléaire iranien et son infrastructure balistique constituent une ligne rouge. Toute capacité résiduelle de seuil nucléaire invalide la dissuasion à long terme. L’objectif d’Israël n’est pas un endiguement symbolique – mais le démantèlement physique des capacités susceptibles de permettre une annihilation. Les États arabes régionaux Pour les monarchies du Golfe et les États arabes de la région, la priorité est la stabilité. Leurs économies dépendent d’exportations énergétiques ininterrompues et de la sécurité du commerce maritime à travers le détroit d’Ormuz. Une guerre mettrait en péril des infrastructures critiques – terminaux pétroliers, installations de dessalement, centres financiers. Leur objectif est simple: éviter l’embrasement systémique. Chine et Russie Pékin et Moscou poursuivent des objectifs plus nuancés. Ils ne souhaitent pas que les États-Unis prennent le contrôle direct des réserves énergétiques iraniennes. Ils ne veulent pas non plus d’un Iran totalement neutralisé et intégré dans une sphère occidentale. L’Iran fonctionne comme un nœud géopolitique: – Il absorbe l’attention militaire américaine. – Il fournit du pétrole à prix réduit à la Chine. – Il ancre un levier multipolaire dans la région. Un Iran pleinement pacifié et aligné sur l’Occident permettrait aux États-Unis de pivoter résolument vers l’Indo-Pacifique. Un scénario que Pékin cherche à éviter. Le régime iranien et le CGRI Pour le régime des mollahs et le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI), l’objectif est la survie. Le programme nucléaire et les capacités balistiques ne sont pas de simples instruments stratégiques – ce sont des actifs de légitimité. Ils justifient la monopolisation des ressources économiques et du pouvoir politique par le CGRI. Une capitulation inconditionnelle fracturerait l’architecture interne du pouvoir et risquerait de provoquer une mutinerie au sein des Gardiens. Les proxys régionaux Le Hezbollah, les Houthis et les autres groupes alignés font face à une réalité plus brutale: survivre sous attrition. Sans soutien logistique et militaire continu, ils se dégradent, passant de forces semi-conventionnelles à des milices fragmentées. Leur levier stratégique diminue rapidement en l’absence de continuité des chaînes d’approvisionnement. Pourquoi un «grand compromis» n’existe pas En surface, une formule simple pourrait sembler possible: désarmement contre normalisation économique. Mais une modélisation rigoureuse des incitations rend un consensus sans friction hautement improbable. – Khamenei ne peut signer un document qui «arrache toutes ses dents» sans déclencher une oppositiondes Gardiens de la Révolution. – La Chine et la Russie ne bénéficient pas d’un Iran totalement pacifié par les USA, qui libérerait les forces américaines pour l’Asie. – Le CGRI ne peut accepter le désarmement sans compensation. L’équilibre ne peut donc être une paix absolue. Il doit être calibré. L’équilibre ciselé La solution de convergence la plus plausible n’est pas une reddition totale, mais une excision stratégique de haute précision – une amputation contrôlée de certaines capacités tout en en préservant d’autres. Le système se stabilise autour de trois paramètres. 1 - Neutralisation du seuil nucléaire Aucune ambiguïté. Aucun scénario «59,9%» à la Schrödinger. Les centrifugeuses de haute performance sont démantelées. Les stocks enrichis sont retirés du territoire. Les mécanismes de vérification sont intrusifs et irréversibles. Israël et les États-Unis obtiennent une sécurité physique. L’Iran conserve le narratif d’un usage nucléaire civil et pacifique. 2 - Verrouillage des portées balistiques stratégiques Les missiles balistiques à moyenne et longue portée capables d’atteindre Israël et l’Europe sont détruits. En revanche, les missiles de croisière anti-navires côtiers sont maintenus. Cela préserve le levier défensif tactique de l’Iran sur le détroit d’Ormuz – et garantit que la Cinquième Flotte américaine ne puisse quitter simplement le théâtre d’opérations. La Chine et la Russie conservent ainsi un ancrage stratégique maintenant partiellement l’attention américaine dans le Golfe. 3 - Dégradation des réseaux de proxys Les chaînes d’approvisionnement en munitions de précision et les liens financiers sont coupés. Le Hezbollah et les autres acteurs passent du statut de forces stratégiques régionales à celui d’entités localisées de faible intensité. Israël obtient une sécurité frontalière substantielle. Téhéran conserve une influence rhétorique à travers le récit de «l’Axe de la Résistance». Pourquoi les Gardiens de la Révolution accepteraient-il? La réponse réside dans la substitution d’intérêts internes. Les régimes autoritaires fonctionnent par mécanismes de compensation. Lorsque l’expansion géopolitique externe est forcée de s’arrêter, l’extraction interne de rente s’accroît. En échange de l’abandon des ambitions nucléaires et des réseaux de proxys, le CGRI pourrait obtenir: – Le contrôle des fonds débloqués. – Des droits d’allocation sur les quotas d’exportation de pétrole. – L’extension de ses monopoles économiques domestiques. La transformation serait nette: de seigneur de guerre géopolitique à gardien oligarchique interne. L’allègement des sanctions et les revenus énergétiques achèteraient l’adhésion des élites. L’équilibre zombie Le règlement final de cette crise ne ressemblera ni à une victoire ni à une défaite. Il prendra la forme d’un arrangement structurellement stable mais moralement ambigu – un équilibre zombie. – Les États-Unis et Israël éliminent le risque nucléaire existentiel. – La Chine et la Russie préservent un nœud énergétique non occidental. – Le régime iranien survit, recentré sur l’intérieur et économiquement transactionnel. L’Iran cesse d’être un acteur révisionniste cherchant à remodeler le Moyen-Orient. Il devient un simple connecteur énergétique calibré au sein d’un système multipolaire. Ses «dents» – seuil nucléaire, missiles stratégiques, réseaux de frappe périphériques – sont extraites. Ses «griffes» – appareil sécuritaire interne et capacité de déni maritime – demeurent. Le jeu systémique a atteint son socle de consensus. À ce stade, les avions de chasse décollant des ponts de porte-avions servent peut-être moins à modifier l’issue qu’à façonner le levier de négociation. La question centrale n’est pas de savoir si la pression forcera un changement structurel. Elle est de savoir si l’idéologie sera échangée contre la survie, en gardant à l’esprit que la situation économique et financière actuelle de l’Iran conduira, à plus long terme, à l’affaiblissement puis à la disparition du régime. C’est pourquoi les négociations sont longues, tendues et minutieusement mises en scène. Car dans ce jeu, l’équilibre est déjà mathématiquement visible, même s’il demeure politiquement inexprimé.

L’Irak met l’Iran à nu
Par
Khairallah Khairallah
Publié

Rien ne révèle davantage le commencement de la fin du régime en place en Iran que la situation en Irak. En Irak, la République islamique a échoué à imposer une personnalité qui lui soit dévouée au poste de Premier ministre. Il a suffi que le président Donald Trump oppose son veto au retour de Nouri al-Maliki à la tête du gouvernement pour que le sort de ce dernier se retrouve suspendu. C’est depuis l’Irak qu’a pris son nouvel élan le projet expansionniste iranien, après que l’administration de George W. Bush eut renversé le régime baassiste et clanique de Saddam Hussein. C’est aussi depuis l’Irak que ce même projet semble aujourd’hui s’approcher de son terme. Plus encore, l’incapacité de l’Iran à installer Maliki au poste de Premier ministre met à nu la crise profonde que traverse le système irakien né après 2003. Peu à peu s’impose l’évidence : l’Irak est confronté à une crise de régime, un régime voué à l’impasse. Ce qui est édifié sur le faux ne peut perdurer, surtout dans un pays traversé par une diversité de religions, de confessions et de composantes nationales. La République islamique d’Iran a voulu exporter en Irak sa propre expérience, pourtant défaillante. Si le système fondé sur la théorie du wilayat el-faqih a échoué en Iran même, comment aurait-il pu réussir dans le pays voisin qu’est l’Irak ? Il faut toujours se souvenir que la guerre américaine contre l’Irak est intervenue directement après celle menée en Afghanistan, à la suite de la catastrophe du 11 septembre 2001. Ce jour-là, l’organisation terroriste Al-Qaïda, dirigée par Oussama ben Laden, lança ses deux « raids » contre Washington et New York. Il fallait d’abord renverser le régime des Talibans en Afghanistan, qui offrait refuge à Ben Laden et à son réseau. L’administration Bush fils, dominée par les néoconservateurs, fit tomber les Talibans. Mais on ignore encore pourquoi le président américain décida ensuite d’en finir avec Saddam Hussein alors que l’armée américaine était toujours engagée au cœur de la guerre afghane. Les Américains se rendirent en Irak sans plan clair et sans véritable allié régional, hormis la République islamique d’Iran, qui joua un rôle central dans l’unification de l’opposition irakienne afin de renverser le régime de Bagdad et d’en hériter. Ils arrivèrent avec des idées naïves, telles que celle selon laquelle les chiites d’Irak étaient d’abord arabes et que leur référence religieuse se trouvait à Najaf et non à Qom. Il n’y eut aucune véritable compréhension américaine du poids des milices chiites irakiennes que les Iraniens introduisirent à Bagdad sur les chars de l’occupant américain. J’ai vu de mes propres yeux la coordination américano-iranienne lors de la conférence de l’opposition irakienne tenue à Londres en décembre 2002. La plupart des figures de l’opposition, chiites et kurdes, arrivèrent à Londres dans un même avion en provenance de Téhéran. Les instructions iraniennes adressées aux dirigeants chiites, représentés alors par le défunt Abdel Aziz al-Hakim, étaient claires : approuver la proposition américaine lors de la conférence. Plus encore, le communiqué final de la conférence de Londres évoqua pour la première fois la « majorité chiite » en Irak et décrivit le futur État comme « fédéral ». L’insertion du terme « fédéral », aux interprétations multiples, visait à rassurer les Kurdes, notamment Massoud Barzani, alors attentif au paysage qui se dessinait devant lui. Barzani participait à la conférence. Selon ses propres mots, le train du renversement de Saddam Hussein « était parti » et il n’y aurait pas de place dans le nouvel Irak pour ceux qui ne monteraient pas à bord. Son discours fut le plus marquant de la conférence : il mit en garde contre la « vengeance », tout en rappelant les crimes du régime de Saddam contre les Kurdes et contre sa propre famille. Le seul bénéficiaire de ce qui s’est produit en Irak depuis 2003 fut l’Iran. Ce fut un séisme qui bouleversa les équilibres régionaux, l’Irak se retrouvant dans la poche de la République islamique. Khomeiny avait échoué, durant huit années, entre 1980 et 1988, à phagocyter l’Irak. Les Américains réalisèrent son rêve en 2003, menant de facto une guerre au service des intérêts iraniens. Aujourd’hui, le président Donald Trump tente, à travers ses avertissements adressés aux responsables irakiens, de corriger une erreur stratégique vieille de près d’un quart de siècle. L’erreur commença avec la décision de mener la guerre en Irak avant d’en finir avec l’Afghanistan, et avec la conviction qu’il existait une différence entre le terrorisme sunnite et celui incarné par les organisations chiites pro-iraniennes déployées à travers toute la région, y compris en Irak. L’expérience a démontré l’échec du régime instauré en Irak en 2003. Bagdad n’est pas en mesure d’imposer Nouri al-Maliki comme Premier ministre, surtout face à la menace de sanctions américaines en cas de défi aux volontés de Donald Trump. De plus, rien n’indique, à ce stade, qu’il soit possible d’élire un nouveau président de la République. Quant au fédéralisme, il demeure sujet à des interprétations divergentes. L’Irak doit désormais rechercher un nouveau système politique, affranchi de l’hégémonie iranienne. Beaucoup dépendra de l’issue de la confrontation entre la République islamique d’un côté, et les États-Unis et Israël de l’autre. Mais la question qui demeure centrale est celle de l’Iran lui-même, qui s’est étendu dans la région à partir de l’Irak — cet Irak qui symbolise aujourd’hui le déclin du projet expansionniste de la République islamique.

Salma Merchak, la résistance par les Lumières   
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

C’était le 4 février 2021, par un morne matin d’hiver. Le corps de Lokman Slim, archétype de l’intellectuel engagé, venait d’être retrouvé dans sa voiture, criblé de balles. Un clou de plus dans le cercueil d’un Liban pourri et rongé jusqu’à la moelle par l’hybris criminel du Hezbollah. Certes, l’enlèvement de Lokman la veille, puis son assassinat s’inscrivait dans une logique familière. Au Liban, depuis plus d’un demi-siècle, chaque personne qui ose remettre en question l’ordre totalitaire du moment devient potentiellement une cible à abattre. Surtout lorsqu’il s’agit des intellectuels: leur disparition, dans le monde arabe, ne fait jamais grand bruit. Ils ne remuent pas la fibre nationale, communautaire, localiste ou clanique dans la mesure où ils n’ont pas de hordes de fidèles derrière eux. Ils constituent, en ce sens, des cibles faciles, et donc privilégiées. Or depuis un certain temps, Lokman Slim réunissait en lui toutes les qualités qui dérangeait les tueurs à gage du parti pro-iranien. Du cœur de la banlieue sud, qu’il refusait d’abandonner, il défiait la toute-puissance du Hezbollah en maniant le verbe et la plume comme un fleuret à la pointe acérée. En dépit des menaces de morts qu’il recevait de manière cyclique, il avait brisé l’omerta autour de l’explosion au port de Beyrouth, le 4 août 2020, pointant ouvertement du doigt la responsabilité du Hezb et du régime syrien dans l’acte criminel, à l’heure où la version officielle relayée partout soutenait qu’il s’agissait d’un incident due à une négligence mafieuse. Il en paya le prix de sa vie quelques jours plus tard. C’est au milieu de cette tragédie que la majorité des Libanais découvrit Selma Merchak, telle une figure issue des Troyennes d’Euripide – une sorte d’Hécube moderne, proclamant à son tour, mais sans volonté de vengeance et avec une retenue, une grâce extraordinaire, que « la mort d’un enfant n’a pas de mesure humaine. » Sans doute l’ordre et la continuité du monde se brisèrent-il, ce jour-là, pour la mère de Lokman Slim, qui perdit une part d’elle-même dans cette douleur maternelle qu’aucun esprit ne peut comprendre. « Il y a des douleurs qui ne pleurent pas », écrivait Victor Hugo au sujet de sa fille Léopoldine. Pourtant, armée d’un courage exemplaire, fidèle à un patrimoine d’une richesse culturelle exceptionnelle, Salma Merchak – avec son mélange d’anglais et d’arabe égyptien désarmant et cette douceur-sagesse ferme des gens nobles qui ne craignent pas de fixer la mort dans les yeux et qui luttent contre la violence par la force de la sérénité – transmuta sa douleur en résistance intellectuelle. Telle mère, tel fils. Rarement la perte d’un enfant - et pas n’importe quel enfant ! – aura été portée avec autant de pudeur et de dignité. Face à l’inhumanité bête et brutale des meurtriers, Salma Merchak opposait une culture de vie, transcendant, par le caractère radieux de sa richesse intérieure, l’abysse de l’innommable. Une mère-modèle « Icônisée » par la force des événements en mater dolorosa , Salma Merchak Slim constitua sans doute un modèle d’éthique et de connaissance pour ses enfants. En ce sens, elle fut sans doute une médiatrice, une passeuse, gardienne d’une continuité levantine entre deux rives, et témoin d’un Liban qui, même du fond du gouffre, persistait à parler la langue de la culture, du lien, et de la liberté. Née en Égypte, issue d’un père d’origine syrienne (de la région de Nabk, dans le Qalamoun) et d’une mère libanaise originaire de Joun, au Chouf, Merchak avait grandi entre deux appartenances complémentaires. Elle avait ensuite fait des études en journalisme à l’Université américaine du Caire, où, parmi ses maîtres, l’écrivain, journaliste et traducteur Wadih Filastin, avait été l’un des plus marquants. Filastin, grand érudit et self made man , et qui avait fait de la prison sous Nasser, était en quelque sorte un héritier de la pensée nahdawie . Sans doute inocula-t-il le virus de la liberté et le goût de la culture à la jeune Salma. Lors d’une visite estivale au Liban, Salma Merchak tomba sous le charme de Mohsen Slim, un pénaliste brillant, engagé au sein du Bloc national auprès de Raymond Eddé, adversaire du nassérisme, et farouche défenseur des libertés et de la Constitution. Un homme courageux, irréductible et irrémédiablement libre, qui multipliait les batailles contre l’injustice des grands seigneurs, dédaignait systématiquement les honneurs et refusait de se laisser enfermer dans le carcan communautaire de sa communauté. De cette union, naquit trois enfants terribles, eux-mêmes férus de culture et de justice, Hadi, Rasha et Lokman. Penser pour ne pas mourir Pendant que son mari bataillait sur tous les fronts ; défendait Kamel Mroué contre la férule d’Abdel Hamid Ghaleb, ou encore Jamil Daaboul et Farouk Mokaddem ; se livrait à des duels épiques avec Sélim el-Laouzi et faisait de la résistance à Jbeil et Beyrouth contre le chéhabisme, Salma Merchak, elle, devint ce qu’elle était : une érudite. Dès 1973, elle se livra ainsi à un travail universitaire sur la migration des « Shawam » vers l’Égypte, cette diaspora levantine qui irrigua, de la fin du XIXe au milieu du XXe siècle, la presse, les lettres, les idées, et une part essentielle de la modernité arabe. Son projet d’autrice et de chercheuse se cristallisa par ailleurs autour de figures souvent reléguées à la marge des grands récits: Nicola Haddad et Ibrahim al-Masri, deux noms emblématiques du lien entre Égypte et Levant, et de la capacité des intellectuels « shami » à créer des ponts durables entre sociétés, langues et sensibilités. Elle devint ainsi une gardienne de la mémoire de cette relation entre deux mondes étroitement reliés, avec cette conscience aiguë qu’il ne fallait pas céder à la patine du temps et à l’oubli, mais continuer de transmettre l’héritage nahdawi en dépit du malheur arabe si bien décrit par Samir Kassir. Aussi n’est-ce pas un hasard si Lokman a fini par fonder lui-même un excellent centre de recherches sur la mémoire de la guerre civile, ou à documenter les sévices subis par les prisonniers dans les geôles syriennes. Toute l’œuvre de Salma Merchak, dans ce sens, est une résistance par la pensée à la mort. Cette mort qui, tapie dans l’ombre, guettait insidieusement le moyen de lui faire payer ce sacrilège. Les Lumières et la Nuit de Haret Hreik Dans les portraits de Lokman Slim effectués par les journalistes, il est souvent question de son attachement à la pensée de Lumières et de la Nahda, et de sa volonté de résister à l’obscurantisme à partir de la maison paternelle de Haret Hreik, en plein cœur des ténèbres hezbollahi. Lokman est le digne héritier à cet égard de la bravoure de son père, mais aussi du savoir de sa mère. Le domicile familial a constitué ainsi un centre de résistance politique, au sens le plus large du terme, à la terreur et à l’obscurantisme. Chez Salma Merchak, la « maison » est perçue comme un espace civil, un lieu de débat, de lecture, de discussions, de réflexion, même si la nuit est longue et que les loups se rassemblent, féroces, tout autour de la maison. Son attachement à sa bibliothèque était particulièrement révélateur dans ce sens - comme une manière d’invalider, de neutraliser toute victoire acquise à la brutalité. Comme l’écrit Makram Rabah, compagnon de route de Lokman, il y a, dans la figure de Salma, quelque chose qui touche à la symbolique libanaise la plus profonde : la maison comme dernier bastion, comme dernier État. Le pays s’effondre, les institutions se décomposent, la justice bégaie, l’histoire se falsifie, mais la maison, quand elle est habitée par une conscience, peut devenir une république miniature: bibliothèque, salon, jardin, tombe, lieu de mémoire, lieu de parole. Elle agit métaphoriquement comme un « incubateur » d’intellectuels et d’amitiés, d’un réseau de penseurs, d’écrivains, de visiteurs, qui passent par cette maison et par cette atmosphère. Cette notion de résistance culturelle et intellectuelle à la Nuit par les Lumières, à la barbarie par la civilité, n’est pas sans rappeler l’esprit défendu par Sélim Abou durant l’occupation syrienne, à savoir que toute résistance politique reste incomplète sans une ossature culturelle reposant sur la connaissance, la liberté et les droits de l’homme. C’est ce que nombre d’adversaires de Lokman n’ont pas compris chez lui. Il était cohérent avec lui-même. Pas un autre tartuffe politique, négociant des compromis par volonté de survie. L’homme fonctionnait sur base d’une échelle de valeurs claires, celles de l’humanisme universel et de la Nahda, qu’il avait héritées de ses parents. Ainsi, Lokman avait repris le flambeau, établissant une continuité dans la posture morale et intellectuelle de son père frondeur et de sa mère discrète, mais en traçant son propre chemin, par ses propres forces, ses propres combats. « La pensée ne se tue pas par les balles …» Or, ironie cinglante, c’est l’assassinat de Lokman qui fait entrer Salma Merchak, malgré elle, dans la lumière publique. Et ce que les Libanais découvrent alors, c’est précisément, au-delà de la tristesse, de la douleur, de la fureur, c’est une posture morale, faite de sagesse, de sérénité et de paix, mais aussi de volonté et de détermination. D’emblée, Salma Merchak, comme Ghassan Tuéni après l’assassinat de son fils Gebran, refuse le vocabulaire de la vengeance. Elle ne cède pas à l’injonction libanaise de « faire clan » autour du sang. Elle demande, au contraire, presque avec une sobriété biblique: A quoi cela a-t-il servi? qu’ont-ils gagné? Ces questions dénudent le Hezbollah – et, par-delà, tous ceux pour qui la violence est un mode de résolution des conflits –, qui est renvoyé, dans le fond, à l’impuissance de sa puissance . Il peut semer le chaos et annihiler toute opposition, mais c’est peine perdue, il ne peut pas se sauver de la contagion de la connaissance et de la liberté. Ce n’est qu’une question de temps. Mais c’est perdu d’avance. Alea jacta est . La civilisation finit toujours par l’emporter sur la barbarie. « La pensée ne se tue pas par les balles », répétait-elle. Et Dieu, comme elle avait raison. Oui, avec l’assassinat de Lokman, l’ordre du monde s’est brisé pour sa mère. Comme, avant elle, pour Jean et Laila Kassir, Ghassan Tuéni, Amine et Joyce Gemayel, Mahmoud et Samir Eid, et tant d’autres parents qui ont vu – ou qui n’ont même pas eu cette piètre consolation, comme Tuéni ! – le corps sans vie de leur fils sous leurs yeux… Sans doute l’acte de résistance le plus fort de Salma Merchak et sa famille est d’avoir refusé de céder à la terreur du Hezbollah, en ne désertant pas Haret Hreik après le meurtre de Lokman. Abandonner le lieu, c’était laisser le récit aux autres. Il fallait poursuivre sur la même voie que Lokman pour honorer sa mémoire : écrire, parler sans peur, tenir les institutions et les héritages auxquels il avait donné sa vie, notamment l’esprit de la mémoire et la persévérance d’UMAM. Pas question de donner la moindre once de satisfaction aux assassins. Ainsi, le jardin de la maison devint tout au contraire la sépulture de la victime, érigée en symbole de résistance à l’oppression. Pensant triompher de son ennemi, le Hezbollah a créé un héros immortel, dont le sanctuaire est ancré dans la banlieue sud. Lorsqu’au gré des rapports de force, la milice pro-iranienne aura cessé d’exister depuis belle lurette, la tombe de Lokman, elle, continuera de fleurir dans son jardin. « On ne se remet pas de la mort d’un enfant. On apprend seulement à respirer autrement », écrivait Françoise Dolto. En dépit de ses larmes retenues, et dans la souffrance et les avanies d’un pouvoir qui lui a refusé jusqu’au bout une vérité et une justice connue de tous, Salma Merchak a fait bien plus que respirer. Elle a respiré pour deux. Jusqu’à son dernier souffle. Un souffle de résistance, d’humanisme, de civilité, de culture du lien, de connaissance et de paix. La voilà déjà partie par la forêt, par la montagne, ne pouvant demeurer loin de Lokman plus longtemps .