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In Memoriam

L'histoire de Salma Merchak, qui a attendu 5 ans la justice pour son fils Lokman

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La journaliste libanaise Dima Sadek recevant le prix Lokman Slim de la main de Salma Mershak lors d'une cérémonie marquant le deuxième anniversaire de l'assassinat du militant et intellectuel libanais. (Anwar Amro/AFP)
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Par Élie Hajj
Publié févr. 24, 2026 - 13:06

Ce que le temps est avare.

 

Le Liban et l’Orient ont connu peu de femmes semblables à Salma Merchak Slim, mère du penseur-martyr Lokman, qui s’en est allée hier, impatiente de le retrouver, sans avoir vu la justice des hommes frapper ses assassins.

 

Salma Merchak survécut exactement cinq années à son fils, ses larmes coulant au-dedans, dans un cœur vaste et saturé de tristesse, ne mouillant que rarement ses joues. Elle demeura présente, droite, inentamée, aux côtés de sa fille Rasha el-Ameer, de Monika Bergmann et des compagnons de son fils, fidèle à la défense des valeurs du dialogue, de l’acceptation de l’autre, du savoir, de la culture et des Lumières.

 

Cette mère, chercheuse et intellectuelle, n’accusa personne. Et pourtant, son fils Lokman avait nommé ses tueurs avant même qu’ils ne commettent leur crime. Dans un texte écrit, il avait tenu personnellement pour responsable le patron du Hezbollah de tout préjudice qui pourrait l’atteindre, lui, sa maison ou sa famille, après qu’un groupe du parti eut manifesté dans le jardin de la demeure de son arrière-grand-père à Haret Hreik. Il avait toutefois refusé de quitter cette maison, tout comme sa mère Salma avant lui, fidèle à la recommandation de son époux, le député Mohsen Slim, qui lui avait demandé d’en préserver la mémoire et la présence. Les manifestants avaient accroché sur le mur du jardin ces mots sinistres : « Gloire au pistolet silencieux. » Ce à quoi Lokman avait répondu : « Ils ne nous feront pas taire. »

Six mois après que Beyrouth elle-même eut été assassinée par l’explosion du port, Lokman fut assassiné à son tour. Il est probable que son crime fut d’avoir osé dévoiler les responsables, et d’avoir mis en lumière, par des faits et un récit cohérent, les rôles du régime Assad et de ses alliés au Liban. Le gouvernement, alors réuni sous la présidence de Michel Aoun, promit une enquête transparente dans un délai de cinq jours et l’identification des responsables de cette catastrophe, qui avait fait près de 230 morts, 7 000 blessés et ravagé des quartiers entiers de la capitale et de ses environs. Mais le Hezbollah paralysa l’enquête avec une arrogance désormais proverbiale. Lokman, lui, s’empressa d’annoncer les vérités telles qu’il les avait rassemblées et comprises, avant d’aller au martyre.

 

Dans son ouvrage publié par Dar al-Jadeed, la maison dirigée par Rasha el-Ameer après l’assassinat de son frère et intitulé dans sa version arabe « Par l’âme et par le sang… le nassérisme et ses héritages, le journaliste Alex Rowell rapporte que Salma fut la première à remarquer les similitudes frappantes entre l’assassinat de son fils et celui de Kamel Mroué, fondateur du journal Al-Hayat, tué en 1966. Malgré la différence d’âge, Kamel et Lokman partageaient une même hostilité aux régimes totalitaires. Tous deux furent la cible de campagnes méthodiques les accusant de trahison et d’allégeance à l’Occident et à Israël, dans une presse experte en meurtre moral. Tous deux étaient des Libanais chiites convaincus de la nécessité du pluralisme et de l’ouverture. Tous deux furent abattus par des balles tirées à bout portant, signature privilégiée d’organismes agissant sur ordre d’États étrangers, et qui dissipe, ce faisant, le moindre doute sur leur implication.

Cruelle ironie du destin : la famille de Kamel Mroué avait confié sa défense au père de Lokman, le défunt Mohsen Slim, avocat pénaliste et député pour un seul mandat de la deuxième circonscription de Beyrouth, afin qu’il la soutienne et réclame ses droits. Deux des meurtriers avaient alors été arrêtés. Lorsque Mohsen Slim accepta de défendre la famille Mroué, il fut à son tour menacé de mort. Des décennies avant que son fils ne soit visé, une bombe explosa devant l’entrée de sa demeure, destinée à le réduire au silence, voire à l’éliminer.

 

Alex Rowell écrit encore : « Depuis le balcon du premier étage de la « maison blanche » familiale, Salma, veuve de Mohsen et mère de Lokman, me montre l’endroit exact où l’explosion eut lieu plus d’un demi-siècle auparavant.

« Cet après-midi d’octobre 2021, étouffant de chaleur et d’humidité, sa fille Rasha était assise avec nous et faisait circuler des verres de vin glacé. "À l’époque de l’explosion, nos portails étaient en bois", dit Salma. Après l’attentat, son mari les remplaça par ces lourdes grilles de fer que l’on voit aujourd’hui. Elle prit une longue inspiration, puis soupira : "Combien de menaces avons-nous reçues."

 

« Salma, à l’instar de son époux et de son fils, semblait avoir appris à vivre au seuil du danger.

« C’était une femme hors du commun. Lorsque je la rencontrai, elle entrait dans sa dixième décennie et se souvenait avec une précision intacte de son enfance dans l’Égypte britannique et monarchique des années trente et quarante. Après avoir étudié à l’American College for Girls du Caire, devenue aujourd’hui le Ramses College, elle avait fait des études de journalisme à l’Université américaine du Caire, où elle avait été formée par Wilton Wynn, que l’agence Reuters décrivit, le jour de sa mort, comme "l’un des plus grands journalistes américains du XXe siècle". Elle avait également l’élève de Samir Souki, correspondant de Newsweek au Caire, qui lui proposa, durant sa dernière année d’études, un stage au sein du magazine. Ce stage lui avait ouvert, après l’obtention de son diplôme en 1956, les portes d’un engagement à plein temps.

 

« Cette même année éclata la guerre de Suez. Les officiers révolutionnaires récemment installés au pouvoir en Égypte commencèrent à restreindre la presse étrangère et les libertés publiques. En 1957, la censure atteignit son paroxysme ; Newsweek ferma son bureau du Caire, et Salma rejoignit son nouveau poste à Beyrouth, aux côtés de son directeur, dans le quartier de Kantari, cette "Paris de l’Orient" libre et séduisante, entre mer et montagne, selon les récits optimistes.

« À peine arrivée, les événements de 1958 éclatèrent, faisant des centaines de morts au fil des mois. Dans la stabilité relative qui suivit, Salma obtint une maîtrise à l’Université américaine de Beyrouth et suivit les enseignements de figures brillantes, parmi lesquelles le professeur Malcolm Kerr, assassiné sur le campus en 1984. Après son mariage avec l’avocat prospère Mohsen, élu député en 1960, elle s’intégra à la vie sociale de l’élite beyrouthine ; et c’est dans ces cercles réputés qu’elle rencontra Kamel Mroué.

 

« Avec un accent cairote resté intact malgré des décennies passées à Beyrouth, elle disait de lui qu’il était un homme affable et attachant, avec lequel il faisait bon converser et débattre.

 

« Lorsqu’elle quitta Le Caire pour dire "non" à la dictature militaire, Salma Merchak Slim crut s’être sauvée. Elle crut que l’engagement de son mari, accusant les assassins de Kamel Mroué, les instigateurs des événements de 1958 et les auteurs de l’attentat contre sa propre maison, éloignerait d’elle la coupe amère. C’était sans compter le coup du destin… appelé, dans ce contexte, Nasser. »

 

Malgré la brûlure intense ravageant son cœur au lendemain de l’assassinat de Lokman, elle transmit jusqu’au bout le message du dialogue et de la rencontre avec l’autre. Elle maintint ainsi le flambeau avant de tirer sa révérence avec la dignité et le courage des intellectuels éclairés.

                                                          ***

Un office pour le repos de son âme sera célébré le jeudi 26 février 2026 à 11 heures à l’Église évangélique nationale de Beyrouth, face au Grand Sérail.

Les condoléances seront reçues le jeudi de 10 heures à 18 heures et le vendredi de 11 heures à 18 heures dans le salon de l’église.

 

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