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Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer . Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
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Israël multiplie les assassinats de cadres; l’Iran étend ses tirs à l’Azerbaïdjan

L’offensive américano-israélienne lancée le 28 février dernier contre le régime des mollahs iraniens ainsi que la réouverture consécutive du front du Liban-Sud par le Hezbollah, dans la nuit du 1 er au 2 mars, ont pris une nouvelle tournure au cours des dernières quarante-huit heures. Alors que les raids aériens contre les positions du Hezbollah se poursuivent, notamment dans la banlieue-sud de Beyrouth et dans plusieurs villages de la région méridionale du pays, l’aviation de l’Etat hébreu multiplie les raids ciblés visant à éliminer des cadres supérieurs de la formation pro-iranienne et des organisations palestiniennes fondamentalistes. Mercredi 4 mars, et dans la journée de jeudi, 5 mars, des raids ont été menés à Aramoun, Saadiyate, Bchemoun, Choueifat, Saïda, Hazmieh, sur la route de l’aéroport de Beyrouth (deux cadres du Hezbollah assassinés), Zahlé et dans le camp palestinien de Baddaoui, au Liban-Nord, où un haut responsable du Hamas a été tué. Dans chacune de ces localités les cadres ont été tués par un tir de missile soit à leur domicile, soit pendant qu’ils circulaient en voiture. Parallèlement, le porte-parole arabophone de l’armée israélienne a réitéré son appel à tous les habitants du sud du Litani à évacuer leurs villages et à se rendre au nord du fleuve. Il a lancé un appel similaire aux habitants de la banlieue-sud, leur demandant de se replier sur Tripoli ou certains secteurs de la montagne. Selon l’une des chaines de télévision israélienne, Tsahal aurait l’intention de bombarder et de détruire « des dizaines d’immeubles dans la banlieue-sud ». Le front iranien Au niveau des opérations militaires en Iran, des missiles ont été lancés dans la matinée de jeudi contre Doha (Qatar), Manala (Bahreïn), et le Kurdistan irakien où le quartier général des forces kurdes iraniennes opposées au régime des mollahs a été visé. A noter sur ce plan que selon des responsables américains cités par Fox News et par le site Axios, des forces kurdes de l’opposition iranienne en poste en Irak ont lancé en début de semaine une offensive terrestre en direction du territoire iranien, avec l’appui, affirment ces mêmes sources, des Services américains et israéliens. La Maison Blanche a toutefois démenti vouloir apporter une aide aux opposants kurdes iraniens stationnés en Irak. Les Pasdaran, quant à eux, ont indiqué dans ce contexte avoir ouvert le feu contre « des éléments sécessionistes » qui tentaient de franchir la frontière avec l’Irak. En plus de cette tension à la frontière irano-irakienne, un grave développement est intervenu dans la matinée de jeudi. Les Pasdaran ont lancé deux missiles en direction d’un aéroport en Azerbaïdjan où, de surcroît, des concentrations de troupes ont été signalées à la frontière avec l’Iran, à en croire certaines informations. Au début de la semaine, rappelle-t-on, les Gardiens de la révolution avaient lancé des missiles en direction de Chypre, contre une base britannique, et de la Turquie où la défense anti-aérienne de l’OTAN a intercepté le missile. Il apparaît de ce fait évident que les Pasdaran s’emploient à étendre de plus en plus le conflit à de nouveaux pays et à de nouvelles zones géographiques, l’objectif étant pour la République islamique d’accroitre l’internationalisation du conflit afin de l’aggraver au maximum de manière à tenter de stopper l’offensive américano-israélienne. Face à la puissance de feu et à l’étendue de l’offensive américano-israélienne, le régime des mollahs, sans doute pris de panique, opte pour la fuite en avant et pour l’extension du conflit à de nouvelles zones géographiques de plus en plus étendues afin de briser son face-à-face avec les Etats-Unis et Israël. Sauf qu’une telle stratégie se retourne contre Téhéran et ne fait qu’accroitre son isolement, comme l’illustrent les prises de position internationales enregistrées ces dernières vingt-quatre heures. Le secrétaire général de l’OTAN a ainsi déclaré que l’écrasante majorité des pays de l’alliance atlantique appuient la position du président Donald Trump concernant le conflit iranien. Abondant dans le même sens, la commission européenne a stigmatisé le comportement du régime iranien, soulignant que la ligne de conduite de la République islamique constitue une menace pour la stabilité au Moyen-Orient et la sécurité en Europe. Dans ce cadre, le président Emmanuel Macron a indiqué jeudi qu’il avait proposé à l’Italie et à la Grève d’envoyer des troupes à Chypre pour renforcer les capacités de défense de l’île. La France à cet égard a pris la décision d’autoriser aux avions américains l’accès à ses bases militaires au Moyen-Orient. La Grande-Bretagne avait également ouvert ses bases en début de semaine à l’aviation US. De son côté, le Premier ministre canadien a déclaré jeudi qu’il n’excluait pas une participation de son pays à la guerre menée contre le régime iranien. Quant à l’Australie, elle a annoncé l’envoi de « potentiel militaire » dans la région. Signalons enfin que le Sénat US a rejeté une résolution présentée par des élus démocrates visant à limiter la liberté d’action du président Trump en Iran.

Ce qu’il faut sauver
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

En réalité, nous ne savons rien, car la vérité est au fond de l'abîme Démocrite d’Abdère Messieurs les présidents, Dire que le Liban se trouve aujourd’hui face à une nouvelle crise existentielle majeure, résultat d’un streptocoque malicieux, le Hezbollah, qui n’a pas été – ou n’a pu être – traité à temps, relève quelque peu du truisme. Car ce qui se joue aujourd’hui dépasse la mécanique habituelle des crises libanaises. Il ne s’agit plus d’un énième réaménagement des équilibres confessionnels, ni même d’une nouvelle séquence de l’interminable guerre par procuration que d’autres ont menée sur notre sol. Ce qui vacille cette fois, plus que jamais, dans le fracas de l’invasion israélienne et l’effondrement du projet hégémonique iranien, c’est le substrat même du Grand Liban — cette idée fragile, souvent trahie, mais irremplaçable, qui a permis à des communautés antagonistes de cohabiter, de se disputer violemment et, parfois, de se reconnaître. Ce qui est, in fine, le propre de tout couple qui apprend à vivre ensemble. Dans son équipée décompensatoire, le Hezbollah achève à présent de s’achever lui-même – et, en s’achevant, achève aussi le Liban. Son suicide stratégique — gnostique dans sa logique d’immolation, impérial dans ses ambitions, sectaire dans son vertige — révèle moins une défaite militaire qu’une brisure ontologique profonde. Longtemps le Hezb a prétendu incarner une résistance, et ses partisans l’ont cru. Il n’a pourtant incarné, en définitive, qu’une servitude — à l’Iran, ses rêves de suprématie régionale, son projet théocratique exporté dans les veines d’un Liban qu’il a saigné jusqu’à l’os. Ce suprémacisme pro-iranien, dont la composante chiite du pays libaniste a en définitive le plus souffert, a décidé de se consumer – et personne ne peut rien pour lui. Mais le Hezbollah n’a pas métastasé seul. Il faut le dire sans faux-semblant: l’ensemble du corps politique, social et communautaire libanais l’a fait avec lui, chacun à sa manière, surtout pendant les longues années du mandat de Michel Aoun, avec ses turpitudes infinies et sa vassalité assumée à Téhéran et à la logique de l’alliance des minorités. Messieurs, Regardez l’état des communautés que vous représentez de facto au sein des institutions, de par vos fonctions respectives. Les chrétiens, même les plus souverainistes d’entre eux, ceux qui ont porté pendant des décennies l’idée d’un Liban pluraliste et indépendant dans la lignée du patriarche Nasrallah Sfeir, se replient aujourd’hui sur un particularisme défensif. L’idée fédéraliste, longtemps marginale, a le vent en poupe — comme si, au bout du désespoir, la partition devenait la seule possibilité de survie. C’est une régression tragique de la part de ceux qui furent les pionniers du Grand Liban, les architectes de l’idée même d’une vie commune institutionnalisée dans un État commun. Qu’ils la désertent maintenant constitue une défaite culturelle autant que politique. La communauté chiite, elle, traverse une détresse d’une profondeur que les discours triomphalistes d’un autre âge ne parviennent plus à masquer. Avoir cru à la résistance, lui avoir tout donné — des fils, des villages, des décennies — pour la voir se muer en machine de domination régionale au service d’une puissance étrangère: c’est un deuil immense, que peu d’observateurs extérieurs mesurent avec l’empathie qu’il mérite. Les chiites du Liban méritent infiniment mieux que ce que le Hezbollah leur a offert: la martyropathie. Ils méritent de survivre à ce cauchemar qui n’a que trop duré, sans se sentir écrasés. Les sunnites naviguent, eux, dans un vide politique douloureux. Non qu’ils aient renoncé au Liban — loin de là. Mais en l’absence de figures de référence et de projet fédérateur, certains regardent de nouveau vers la Syrie d’Ahmad el-Chareh et, au-delà, vers la Turquie d’Erdoğan. Cette tentation est certes compréhensible dans sa genèse, mais, néanmoins, elle serait dévastatrice dans ses effets. Diluer à nouveau la souveraineté libanaise dans un espace régional qui ne lui ressemble pas, au nom d’une solidarité civilisationnelle mal définie, ce serait répéter l’erreur arabe de 1958 — avec d’autres drapeaux, mais le même renoncement à soi. Le sang de Hassan Khaled et Rafic Hariri n’a pas été versé pour rien. Quant aux druzes — composante viscéralement ancrée dans l’idée du Grand Liban, celle qui en a payé le prix de sang avec le plus de constance —, ils se trouvent confrontés à une rivalité de leadership dont certaines déclinaisons, dans le Hauran voisin, lorgnent vers des alliances proprement inimaginables il y a dix ans encore. Non, le vertige du voisinage sioniste n’est pas une abstraction. Messieurs, Ce portrait n’est pas celui d’un pays en train de mourir d’un seul coup. C’est celui d’un pays qui se désintègre lentement, communauté par communauté, réflexe par réflexe, repli par repli — sans que les cartes du Levant soient géographiquement redessinées, sans même qu’il implose dans un paroxysme visible. Il suffit que le Liban perde son unité nationale pour qu’il disparaisse de lui-même, sans fonction propre, phagocyté par des intérêts qui le dépassent — Israël, la Syrie, la Turquie — et qui n’ont aucune raison de le ménager s’il ne sait plus se défendre par la cohérence de son projet. Nous avons presque toujours compté sur les autres par souci de nous délester de nos responsabilités. C’était plus confortable, plus facile. Le résultat, calamiteux, est visible à l’oeil nu tant le pays pue à présent la charogne. Or, et c’est ce que nous voulons vous dire ici, contrairement aux idées reçues qui ont longtemps empoisonné le débat public, le Grand Liban n’est pas un boulet hérité du colonialisme français ni un artifice dhimmi. Il fut conçu par ses pères fondateurs — de toutes confessions — comme un refuge, une garantie, un espace de pluralisme dans un Moyen-Orient qui n’en offrait guère. Pour les chrétiens, certes. Mais aussi pour les druzes, pour les chiites que la géographie et l’histoire avaient marginalisés dans l’espace ottoman, pour les sunnites qui ont fait le pari de la modernité libérale contre les tentations du panarabisme dissolvant. Le Grand Liban fut ainsi, dans sa vocation originelle, une nécessité pour tous. Des erreurs de gestion, des injustices dans la représentation, des ambitions régionales incompatibles avec sa taille et sa nature, des idéologies délirantes importées de l’extérieur ou fabriquées de l’intérieur, ou encore des fantasmes personnels grandiloquents, ont sérieusement ébranlé l’édifice. Mais un édifice ébranlé n’est pas un édifice condamné — à condition qu’on ait le courage de le réparer plutôt que de se disputer ses décombres. La bataille qui se joue aujourd’hui, face à l’arrogance du Hezbollah qui s’effondre et au vatenguerrisme infini de l’envahisseur israélien, dépasse la question du monopole de la violence légitime ou de l’arrêt d’une offensive militaire destructrice. Ces enjeux sont réels et urgents. Mais la question première est celle-ci: qui est-on, ensemble? Que veut continuer à être le Liban, pour lui-même et pour ses enfants? Encore une fois, le Hezbollah achève de trucider le Liban en s’auto-détruisant. Mais le Liban en général, et ses chiites en particulier, méritent de survivre à ce cauchemar qui n’a que trop duré. Vous êtes trois hommes que l’histoire a placé, à ce moment précis, à la tête de trois institutions pour répondre à cette question. Pas pour la contourner ou la reporter à l’après-crise — car il n’y aura pas d’après sans le travail du maintenant. Cela dit, si cette responsabilité est celle de tous sans exception, car le problème n’est pas chiite stricto sensu , et si l’exécutif libanais a péché par manque de fermeté face au Hezbollah depuis la fin de la catastrophe de 2024, votre responsabilité, M. Berry, reste la plus importante.Vous avez toujours été ambivalent, poussant loin l’art du funambulisme pour tirer votre épingle du jeu et satisfaire tout le monde – et vous-mêmes, aussi. Mais la ruse n’a plus de place à présent. Depuis trois décennies, le Liban mise sur une prise de position historique de votre part qui marquerait sans ambages un libanisme et un sens de l’État par rapport au Hezbollah. Jusqu’à présent, ce pari s’est avéré parfaitement inutile. Terminez votre carrière politique en beauté. Vous ne trahirez pas votre communauté ; vous la sauverez, là où la secte eschatologique est en train de la saigner à blanc. Et, avec elle, le Liban. Messieurs, Bien sûr, nous ne vous demandons pas de vous mettre d’accord sur tout. La démocratie libanaise, dans ce qu’elle a de plus beau, s’est toujours nourrie d’un désaccord vivant. Ce que nous vous appelons à faire, c’est de parler d’une seule voix sur l’essentiel: le Grand Liban vaut vraiment la peine d’être sauvé. Et sa survie exige, de la part de tous, un renoncement partiel à leurs calculs particuliers au profit d’un projet commun — le seul qui vaille, le seul qui dure, le seul qui ait du sens. Soyez clairs. Soyez fermes. Soyez responsables. Que l’État n’ait plus peur est très bien. Mais il ne doit plus se contenter de se dissocier et de prouver qu’il existe indépendamment du para-État. Il doit agir, fermement, en faisant usage de la force même pour enterrer définitivement les fantômes de 1969 et empêcher éventuellement que la métastase ne métastase à son tour en querelles de régions et de quartiers généralisées. Contrairement aux apparences, une déflagration interne ne sera évitée que si l’État se met à exister, sans accepter plus longtemps le fait accompli. Ce n’est pas une action de l’État qui jetterait le feu aux poudres, mais, au contraire, son inaction. Le secrétaire général du parti vous défie ouvertement et vous diabolise? Cette sinistre pitrerie n’a que trop duré. Les armes ont tout détruit. Le code pénal, et, au-delà, la Constitution, vous arrogent le pouvoir d’agir au forceps sans hésiter, avant que cette folie furieuse n’emporte encore plus d’innocents. Sinon, du reste, le prix d’un inévitable accord de paix sera plus cher à payer – si Israël consent, cette fois, à ne pas annexer de facto une partie du territoire libanais. Alors évitons la reddition, l’humiliation et la nouvelle occupation permanente dans lesquelles le Hezbollah nous entraîne! La seule voie de salut est de restaurer l’autorité et le prestige de l’État une bonne fois pour toutes. Et cela est dit sur le ton de la mesure et de la modération, voire d’une voix lasse… certainement pas avec fougue et enthousiasme… Messieurs, L’idée libanaise est belle. Elle est peut-être même la seule idée vraiment originale que ce coin du Levant ait offerte à la modernité politique: vivre ensemble sans se ressembler, se reconnaître sans se dissoudre. Alors ne passons pas un demi-siècle supplémentaire à pleurer ce que nous n’aurons pas su préserver par nous-mêmes, faute d’avoir honoré nos tâches politiques. Veuillez agréer, Messieurs les présidents, l’expression de mes sentiments les plus respectueux. Michel HAJJI GEORGIOU

Liban: entre passivité et guerre imposée, l’État face à la tempête Hezbollah

Le Liban est aujourd’hui divisé suivant une ligne de fracture verticale, notamment depuis que le pouvoir exécutif a interdit toute activité militaire du Hezbollah, alors que la situation sur le terrain ne fait que s’aggraver, avec l’élargissement du conflit militaire entre Israël et le Hezbollah. L’ouverture du front sud et les réactions politiques et médiatiques du Hezbollah qui critique le Conseil des ministres, le président de la République et s’en prend au Liban tout entier, peuvent, au mieux, être qualifiées d’irresponsables, sinon de défiantes. Les premiers à en payer le prix sont les partisans du Hezbollah eux-mêmes, ensuite le Liban tout entier. Les partisans du Hezbollah et leurs familles fuyant les menaces et les bombardements israéliens en sont à leur cinquième exode depuis 1992. Rien ne garantit cependant que celui-ci soit encore une fois temporaire, surtout si, comme l’a affirmé le ministre de la Défense de l’État hébreu, Israël élargit son occupation au Liban-Sud, pour créer une zone tampon qui s’étendrait vers le nord. Contrairement à toute logique, nombreux partisans du Hezbollah acceptent cette situation, affirment leur confiance en leur leadership, leur allégeance à la République islamique d’Iran, se disent certains de leur victoire contre Israël, quoiqu’il arrive, et sont convaincus que leur destinée est de mourir pour venger la mort de Khamenei. Cette logique suicidaire est grave et l’inaction du pouvoir exécutif risque de prolonger un statu quo érosif. Depuis le cessez-le-feu de novembre 2024, Israël n’a jamais cessé de cibler les cadres et les infrastructures du Hezbollah, sans que ce dernier ne riposte. Dans le même temps, ce groupe continuait de refuser un rétablissement de la souveraineté de l’État, reniant ainsi les engagements pris en ce sens. Jusque-là, les frappes israéliennes étaient menées dans un cadre géographique bien précis et prévisible. Or depuis le 2 mars, le Liban a été entraîné dans une nouvelle «guerre de soutien» modèle 2023-2024, version 2.0, absolument inutile et sans aucune incidence sur la guerre qui oppose l’Iran aux États-Unis et à Israël. Il est de plus en plus clair que le Hezbollah ne changera jamais de position et fera toujours prévaloir l’idéologie sur le pragmatisme dont il s’est voulu le champion. Entre suicide et options assurant la sécurité de ses supporters, il a choisi le suicide qu’il ne peut cependant pas imposer aux autres Libanais qui ont opté pour l’État de droit, qui continuent à croire en l’État de droit et qui luttent, depuis cinquante ans, pour l’édification d’un tel État de droit. L’occupation syrienne du Liban, qui s’est étirée sur 30 ans, puis l’hégémonie du Hezbollah et du mouvement Amal, ont rongé l’État de l’intérieur. Elles ont favorisé l’installation de leurs partisans, ainsi que d’autres, relevant de seigneuries corrompues, dans ses administrations, son appareil judiciaire et ses institutions sécuritaires, s’acharnant à en saper méthodiquement leurs fondements. Sans la présence d’une poignée de vrais résistants, discrets mais actifs dans ces institutions, et il y en a suffisamment, l’État serait mort depuis longtemps. Passivité, la pire des options Le pouvoir exécutif et le président de la République ont ménagé le Hezbollah pendant les quatorze derniers mois, adoptant une position de passivité paralysante alors qu’une dynamique intense faisait bouger le Moyen-Orient. Machiavel considérait que la passivité est la pire des options. Si un pouvoir reste passif et neutre, il deviendra la proie du vainqueur. Le Liban ne peut s’aliéner les États-Unis où vivent plus d’un million de Libanais, titulaires de la double nationalité et d’Américains d’origine libanaise. Parmi eux figurent des sénateurs, des membres du Congrès, des membres de l’administration, tels que Thomas Barrack, Massaad Boulos, Darell Issa, Daren Lahoud et de nombreux autres qui œuvrent avec acharnement en faveur du Liban. Toujours en se basant sur Machiavel, et surtout en situation de belligérance, le Liban ne peut adopter une position passive entre Washington et Téhéran . Cette neutralité est devenue synonyme de ruine. Une nouvelle fois, Israël étend son occupation au Liban-Sud, et le Hezbollah et l’Iran sont totalement incapables de l’en empêcher ou de la dissuader. Ils contribuent, au contraire, à lui fournir les motifs pour occuper davantage de territoires libanais et déplacer leurs habitants. Certains observateurs affirment que l’exécution de la dernière décision du Conseil des ministres mènerait à une guerre civile ou à une confrontation armée entre l’armée et le Hezbollah. Ces arguments ne tiennent pas, car le Hezbollah ne peut pas se permettre, après tout ce qu’il a subi, un affrontement direct avec l’institution militaire ou le risque de s’aliéner davantage la majorité de Libanais. D’autres analystes sceptiques doutent des capacités de la Troupe à faire appliquer la décision du gouvernement. En un moment historique tel que celui-ci, seuls des hommes d’État, rares par les temps qui courent, feraient la différence, auraient une vision et un plan clairs pour cela, sans que le pays sombre dans une guerre civile ou une confrontation interne. À titre d’exemple, le Conseil supérieur de défense, qui comprend le président de la République, le Premier ministre, et les ministres de la Défense, de l’Intérieur, des Finances et de l’Économie, devrait se déclarer en session ouverte et superviser heure par heure la mission de désarmement du Hezbollah et non laisser l’armée se débattre seule face à une situation politique d’une rare complexité, qui traîne depuis quarante ans. Le Conseil supérieur de défense pourrait ainsi reprendre l’initiative et assumer pleinement ses responsabilités, car le pouvoir de décision lui appartient et ne revient pas aux militaires. Ce faisant, il affirmerait également la suprématie du pouvoir civil sur l’armée, lors d’une crise comme celle que nous traversons. Livrées à elles-mêmes, les actions des militaires peuvent avoir des conséquences politiques très lourdes. Partant de ce constat, l’armée devrait être politiquement sécurisée. Non seulement par une décision du Conseil des ministres, mais aussi grâce à un suivi, heure par heure, de la bonne mise en œuvre de cette décision. Par ailleurs, la commission parlementaire de la Défense brille par son absence. Il lui incombe pourtant de se réunir périodiquement et aussi fréquemment que l’exige la gravité de la situation, pour interroger, assumer, et, le cas échéant, légiférer, pour encadrer l’action menée et mettre tous les moyens nécessaires au service de l’armée pour la réussite de la mission dont elle est chargée.

La situation palestinienne… Pense aux autres

Ce texte n'est pas un article de plus sur une cause que l'on croit connue, mais une tentative de comprendre — de comprendre comment un peuple qui a porté son rêve pendant des décennies continue de le porter, sur une terre qui ne s'est jamais tue et ne se taira pas. Ce texte est l'introduction d'une étude en plusieurs parties sur la situation palestinienne, dans ses ramifications historiques, politiques et humaines. Parce que ce qui se passe ne supporte pas le raccourci. Et parce que le silence, lui aussi, est une prise de position. Quand tu prépares ton petit-déjeuner, pense aux autres. (N’oublie pas le grain aux colombes.) Quand tu mènes tes guerres, pense aux autres. (N’oublie pas ceux qui réclament la paix.) Quand tu rentres à la maison, ta maison, pense aux autres. (N’oublie pas le peuple des tentes.) Voilà ce que disait le poète Mahmoud Darwish à la fin du siècle dernier, après son retour dans sa patrie, en vertu de l'accord sur les principes fondamentaux d'une autonomie limitée dans les territoires palestiniens occupés en 1967 — lors de la guerre des Six Jours, comme l'appelle Israël, ou de la guerre de la « Naksa », comme la nomment les Arabes. Le poète, qui n'avait jamais déclaré son soutien aux accords d'Oslo conclus en 1993, pas plus qu'il n'avait proclamé son opposition à leur encontre, s'était contenté de démissionner de son rang éminent au sein du Comité exécutif de l'Organisation de libération de la Palestine — la plus haute autorité politique reconnue — comme s'il avait voulu éprouver les choses à sa façon, par le biais poétique, sur un terrain dont il avait été longtemps absent. Mais Darwish ne tarda pas à exprimer son étonnement et son admiration face aux célébrations populaires ininterrompues que manifestaient les habitants de Gaza et de Cisjordanie lors de l'accueil des exilés de retour, dans la vénération de l'architecte et artisan de l'accord, le symbole Yasser Arafat, et dans la joie débordante suscitée par les transformations profondes et radicales que cet accord avait apportées à la vie quotidienne des gens — le sentiment que la liberté était imminente, que la paix était proche, surtout lorsque l'armée israélienne se retira en premier lieu des grandes villes, et que l'étreinte directe de l'occupation se desserrait sur cinq millions de Palestiniens après plus d'un quart de siècle. Mais la scène décisive fut l'approbation de l'écrasante majorité du peuple et son vote en faveur du président Arafat lors des premières élections qu'ait jamais connues la terre de Palestine en 1996. Et si l'on revient à notre poète si sensible, devenu l'un des piliers de la nouvelle ère, jouissant d'un consensus élitaire et populaire que le président Yasser Arafat lui-même n'avait jamais connu, on peut se risquer à dire que son intuition profonde quant à la marche du processus de paix israélo-palestinien — avec tous les obstacles insurmontables qu'il rencontrait — l'avait rendue fragile et précaire, et nous rappelait à tous la possibilité de son effondrement, depuis que l'extrémisme israélien avait sorti son pistolet pour assassiner Yitzhak Rabin au sommet de sa gloire, lui qui était couronné en tant que «roi». Et les forces de l'extrémisme avaient également, par les urnes, renversé le chevronné Shimon Peres. Dans le même temps, l'extrémisme palestinien aiguisait ses poignards et libérait son énergie suicidaire pour faire exploser «l'accord de la trahison», comme le nomment les acteurs de l'axe de la «résistance et du refus». Et les voilà aujourd'hui qui fêtent leur «victoire» sur le processus de paix, sans se soucier un seul instant de ce qu'a vécu le peuple des tentes à Gaza, ni des habitants de Cisjordanie et de Jérusalem-Est. L'intuition du poète s'était avérée juste lorsqu'il appelait chacun à penser aux autres. Mais les extrémistes des deux bords ne s'en préoccupent guère. Le terrorisme Quelles que soient les intentions lorsqu'on pense à l'autre — qu'il s'agisse d'un frère, d'un ami, d'un adversaire ou d'un ennemi — et quelle que soit la finalité, coexistence, compromis, réconciliation ou vie commune, le bâtisseur de paix doit d'abord traiter l'extrémisme au sein de son propre environnement avant de pouvoir s'engager avec l'autre. Dans ce contexte, j'invite à renoncer au terme «terrorisme», dont les connotations ont dépassé de loin sa définition technique et linguistique, et qui est devenu un vocable politique que les terroristes eux-mêmes se renvoient comme une accusation toute faite, brandi par les États et les politiciens contre leurs adversaires et leurs ennemis les plus mesurés et les plus modérés — et le président palestinien Mahmoud Abbas en est l'exemple le plus frappant! C'est pourquoi j'estime que «l'arrogance nationale» des grandes puissances, le «fanatisme religieux» et «l'extrémisme politique» sont des termes bien plus objectifs pour décrire et qualifier ce à quoi l'humanité est confrontée que le vocable «terrorisme». Et en complément de ce qui a été dit dans le premier paragraphe, on peut affirmer que sa dimension éthique soulève des défis d'une nature tout à fait différente, qui appartiennent au cœur même des théories politiques contemporaines exprimant l'ordre international de l'après-Seconde Guerre mondiale — une époque qui a connu une ascension exceptionnelle dans les domaines des sciences, de la technologie, des sciences humaines et sociales, et une production des législations les plus avancées en bien des matières. Mais nous avons également été témoins de massacres et de tueries, de la guerre du Vietnam jusqu'à la guerre de génocide dans la bande de Gaza, selon la définition de la Cour internationale de justice. Nous avons également assisté à des actes d'épuration ethnique, des Balkans à la Birmanie en passant par le Haut-Karabakh, sans oublier les déplacements forcés de Syrie, du Soudan et d'autres pays. Et si nous évoquons particulièrement les guerres menées en Afghanistan, en Irak et en Somalie, c'est parce qu'elles ont été conduites dans le seul et unique but d'extirper le terrorisme et d'éliminer les terroristes! Mais le résultat fut la négociation avec ces mêmes terroristes, tandis que le seul accomplissement aura été la destruction des États, des nations et des peuples. Or, la guerre de génocide contre les habitants de Gaza s'est arrêtée sur décision du maître de la Maison-Blanche, alors que les tirs n'ont pas cessé un seul instant jusqu'à ce jour, et que les opérations visant à déplacer des millions de Palestiniens hors de leur terre n'ont pas reculé d'un pouce. Cette réalité appelle un traitement nouveau que l'on peut résumer ainsi: 1. La géographie de la Palestine historique et son peuple constituent un exemple vivant et continu jusqu'à ce moment même, révélant l'incapacité du droit international et des conventions afférentes à garantir les droits les plus élémentaires à la vie — l'eau, la nourriture, les médicaments — sans même parler d'assurer une simple tente... une tente, rien de plus! Qui peut croire que cela se passe à l'ère de la civilisation et des valeurs humaines?! 2. Ce qui se déroule sous nos yeux — un génocide lent, sans artillerie lourde — constitue en réalité une épreuve totale pour la crédibilité des concepts que les gouvernements occidentaux nous ont exportés avec une dose de condescendance et une dose de mépris. 3. La fonction du décret de cessez-le-feu émis par le maître de la Maison-Blanche est de protéger l'ordre politique international et ses mécanismes de fonctionnement selon la vision américaine, et d'empêcher l'érosion du statut de l'État d'Israël, selon les propres déclarations de Trump. Et pour protéger le gouvernement israélien, il a gracieusement accordé aux Palestiniens l'arrêt de la guerre génocidaire, tout en permettant la poursuite de la guerre d'usure. Ainsi la modernité, dans ses plus belles manifestations — à travers l'intelligence artificielle et par son biais également — a-t-elle permis la production du génocide, dont les effets se poursuivent, le gouvernement israélien n'ayant pas renoncé à ses objectifs déclarés d'épuration ethnique, d'annexion des terres et d'écrasement politique de l'entité palestinienne et du tissu sociétal historique. Tout cela émane d'un État moderne, parrainé par la plus grande démocratie laïque de la planète — et pourtant, avec une simplicité déconcertante, on peut bien abandonner la modernité et revenir au mythe biblique pour démontrer que ce qui se passe vise à accomplir la «promesse divine», comme l'a déclaré l'ambassadeur américain en Israël. Mais il ne nous a pas dit si cette promesse biblique avait été écrite avant le Big Bang, après, ou au moment même où il se produisait! L'attaque du 7 octobre L'attaque suicidaire du 7 octobre a provoqué un état d'hystérie collective en Israël. Du sommet de la pyramide politique, en passant par l'armée jusqu'aux colons — l'esprit israélien n'a pas pu assimiler cette chute soudaine des barrières militaires et sécuritaires érigées le long des frontières de la bande de Gaza, et en particulier, l'échec de la barrière électronique ultramoderne à déclencher l'alerte précoce! Il est bien connu que cet événement charnière a engendré un changement profond et qualitatif dans la nature des relations israélo-palestiniennes à tous les niveaux. Rien n'est resté en l'état : la colère, la haine et la volonté directe d'anéantir l'autre ont explosé. Telle est devenue l'équation entre les deux parties, et c'est ce que le monde entier a vu, filmé et documenté sur les écrans. Du côté palestinien, seule une poignée d'élites a condamné l'attaque du Hamas, car la grande majorité des gens y voyait un acte de représailles naturel face à la brutalité et aux sévices de l'armée d'occupation israélienne. D'autres encore y voyaient une confrontation entre le fanatisme religieux juif pratiqué par le gouvernement israélien et le fanatisme religieux islamique pratiqué par le mouvement Hamas. Dans ce débat, il me semble utile de faire la lumière sur la visite du secrétaire d'État américain Antony Blinken, sous l'administration du président Joe Biden, à Ramallah, et sa rencontre avec le président Mahmoud Abbas, où il s'empressa de lui demander de condamner et de dénoncer l'attaque, et de la qualifier de terrorisme… Mais le président Abbas, d'un ton acéré et d'une voix forte, répondit: «C'est vous qui avez créé le mouvement Hamas, c'est vous qui l'avez porté au pouvoir dans la bande de Gaza… La responsabilité vous incombe, et ne me demandez rien.» Après cet épisode, les médias américains et israéliens commencèrent à parler de corruption de l'Autorité, de la nécessité d'un changement, de la vieillesse et de l'incapacité de l'administration palestinienne… allant jusqu'à remettre en cause sa légitimité politique, sans s'arrêter sur la vérité qui révèle que la construction de la paix entre les peuples israélien et palestinien avait cessé depuis que l'équipe de Netanyahu avait pris le pouvoir en Israël sur les décombres du gouvernement Rabin-Peres, à la fin du siècle dernier. Et parce que les administrations américaines, après l'attaque du 11 septembre contre les Tours jumelles du World Trade Center, n'ont réussi qu'à élargir l'usage de la violence qui abolit la justice et consacre la domination par la force — tout en appelant cela «processus de paix» — nous récoltons aujourd'hui les fruits des politiques de cohabitation et d'instrumentalisation de l'islam politique dans ses deux versants sunnite et chiite, avec ce déferlement de violence que nous observons à nouveau sous des titres nouveaux-anciens qui annoncent le redessin de la carte du Grand Moyen-Orient. Et nous ne savons pas quand la guerre posera ses bagages après la liquidation de l'élite dirigeante en Iran, car il ne s'agit pas de savoir qui gouverne l'Iran, mais bien de qui tient les rênes du monde à la Maison-Blanche.

Israël et les USA se partagent la destruction des infrastructures du régime iranien

«Ils sont finis (…). Cette guerre est sept fois plus puissante que la précédente.» En peu de mots, le secrétaire américain à la Guerre, Pete Hegseth, a résumé la tournure prise, ou qu’a commencé à prendre, la guerre lancée le 28 février dernier par les États-Unis et Israël contre le régime des mollahs iraniens. Le ministre US a souligné que cette guerre en est encore à ses débuts, précisant que de nouveaux avions et de nouvelles forces armées seront acheminés prochainement au Moyen-Orient pour participer aux opérations militaires. Les déclarations du secrétaire à la Guerre reflètent clairement les développements en cours en Iran. Cette journée du 4 mars 2026 a été marquée principalement par les violents bombardements intensifs menés par l’aviation israélienne contre les bâtiments, les centres de commandement, et les infrastructures relevant du régime dans la région de Téhéran. Plus d’une centaine de centres des bassidjs (le bras armé répressif des Gardiens de la révolution islamique) ont notamment été la cible des bombardiers israéliens. «Aucun bâtiment des Gardiens de la révolution ne restera debout», a affirmé dans ce cadre une source officielle israélienne qui a précisé que les armées américaine et israélienne se partagent la tâche de la destruction des infrastructures militaires et civiles relevant du régime. Selon cette même source, l’aviation de l’État hébreu se concentre sur l’ouest de l’Iran afin de détruire les bâtiments, les centres de commandement et les infrastructures civiles du régime, tandis que les États-Unis prennent en charge le sud-ouest afin de détruire les sites nucléaires, les missiles balistiques, les rampes de lancement, les centres de production de missiles balistiques, les défenses anti-aériennes et les forces navales. La Turquie, cible d’un missile iranien… Le fait marquant de cette journée du 4 mars aura été le lancement d’un missile balistique iranien en direction de… la Turquie! Le missile a toutefois été intercepté par une unité de l’OTAN. Conséquence pratique: la Turquie n’a pas épargné ses critiques à l’égard du comportement du régime iranien et a été jusqu’à qualifier de «grave erreur» les tirs de missiles iraniens contre les pays du Golfe. Autre fait marquant de la journée: l’annonce par le Qatar du démantèlement d’une cellule subversive implantée par les Gardiens de la révolution iranienne afin de se livrer à des opérations d’espionnage et de sabotage au Qatar. Après Chypre et le Golfe (qui ont été, et qui continuent d’être, la cible des missiles iraniens), la tentative d’agression contre la Turquie reflète à n’en point douter la volonté des Gardiens de la révolution d’étendre de plus en plus le champ du conflit dans l’espoir de susciter une mobilisation internationale visant à stopper l’offensive américaine et israélienne. Autre fait marquant des dernières vingt-quatre heures: l’entrée en jeu des bombardiers américains B-52. Ce développement signifie, dans la pratique, que les avions américains et israéliens contrôlent désormais totalement l’espace aérien iranien (notamment au sud de l’Iran et dans la zone de Téhéran), ce que le secrétaire à la Guerre a confirmé mercredi au cours d’une conférence de presse. Les avions B-52, relève-t-on à ce sujet, sont des bombardiers lourds, donc relativement lents, qui peuvent être facilement détectés par les radars et qui représentent, de ce fait, des cibles faciles. Si l’état-major américain a lancé les B-52 dans la bataille c’est que, effectivement, l’espace aérien est pratiquement totalement sous le contrôle des aviations américaine et israélienne. L’entrée en jeu des B-52 revêt une importance certaine dans le déroulement des opérations militaires car ces appareils peuvent transporter et larguer avec une grande précision des bombes de très gros calibres. Le front libanais Sur le plan des opérations militaires sur le front libanais, l’aviation israélienne a intensifié et étendu à de nouvelles zones ses raids menés contre les infrastructures, les dépôts de munition et les stocks de missiles et de drones. Au cours de la matinée de ce mercredi 4 mars, de violents raids intensifs ont été menés contre la banlieue-sud. Les dernières vingt-quatre heures ont été en outre marqués par une extension de la zone englobée dans les attaques aériennes. Pour la première fois, le secteur de Hazmieh a été visé par l’aviation israélienne qui a effectué un raid contre l’hôtel Comfort où, selon certaines informations, un diplomate iranien avait trouvé refuge. Aucune information n’a filtré sur le sort du diplomate en question. Parallèlement, de nouvelles régions ont été bombardées par l’aviation de Tsahal, notamment Saadiyate (sur la route du Sud), Bchemoun et Aramoun où un responsable de la branche militaire des Frères musulmans aurait été tué. À Baalbeck, un édifice de quatre étages a été entièrement détruit par un raid qui a fait plusieurs tués. Sur le terrain, les forces israéliennes ont poursuivi ce mercredi leur déploiement, encore limité, à l’intérieur du territoire libanais et ont atteint l’importante localité de Khiam, située à six kilomètres de la frontière. Dans le même temps, les unités d’artillerie israéliennes ont sensiblement renforcé leur présence le long de la frontière. Alors que les raids aériens se poursuivent ainsi dans plus d’une région, un grave développement est intervenu durant cette journée de mercredi: l’armée israélienne a demandé à la population de l’ensemble de la région située au sud du Litani de quitter leurs villages et de se replier au nord du Litani. Cet appel augmente les appréhensions du pouvoir et des milieux locaux qui mettent en garde contre les velléités israéliennes d’établir une large zone tampon qui pourrait permettre à l’État hébreu, dans une étape ultérieure, d’imposer des conditions politiques et sécuritaires allant bien au-delà des dispositions de la résolution 1701 du Conseil de sécurité et de l’accord de cessez-le-feu de novembre 2024. En prenant l’initiative suicidaire de rouvrir le front du Liban-Sud, à l’instigation des Gardiens de la révolution iranienne, le Hezbollah aura ainsi offert à Israël, sur un plateau d’argent, le prétexte en or lui permettant d’imposer à brève échéance à l’État libanais des accords stratégiques à ses propres conditions…

Pour que l’erreur de 2005 ne se répète pas
Par
Tilda Abou Rizk
Publié

La décision du gouvernement Salam d’interdire les activités militaires et sécuritaires du Hezbollah et d’en sanctionner les auteurs est certes historique, mais elle reste insuffisante au vu de la plongée en enfer dans laquelle la formation pro-iranienne a, une fois encore, entraîné le Liban. Historique, parce qu’elle rompt avec une longue tradition libanaise d’effacement et de complaisance politiques, motivés tantôt par la crainte de troubles internes, tantôt par un opportunisme politicien, à l’égard de ce groupe qui, au fil des années, a réussi à imposer sa mainmise sur le pays et à bâtir une structure sécuritaire et militaire plus importante que celle de l’État libanais. Insuffisante, parce qu’elle ne permet pas aux autorités de soustraire le pays et sa population au danger que représente cette formation, dont les chefs et les membres ne font que donner la preuve qu’ils n’ont de Libanais que la mention sur leur carte d’identité. Car le Hezbollah est, et demeure, l’un des principaux instruments paramilitaires transfrontaliers du régime des mollahs en Iran. Preuve en est, s’il en fallait encore une, son implication, prévisible, dans la guerre entre l’Iran et la coalition Israël-États-Unis, ainsi que sa réaction aux décisions du gouvernement d’interdire ses activités militaires. Ses chefs sont rapidement montés au créneau. Le vice-président de la formation, le député Mohammad Raad, a dénoncé des «mesures d’intimidation» et des «décisions téméraires». S’il a concédé à l’État son droit de décider de la guerre et de la paix, il a accusé le gouvernement Salam de «s’en prendre à ceux qui rejettent l’occupation israélienne». Le vice-président du conseil politique hezbollahi, Mahmoud Comaty, a reproché au gouvernement de «se taire face à l’occupation», de «vouloir affaiblir le Hezb, qui est la force du Liban», et d’«enfreindre le droit international qui autorise les peuples à lutter contre l’occupation». Sauf que cette rhétorique ne dupe plus personne. Pas plus que les motivations et les objectifs du Hezbollah. La guerre-suicide dans laquelle ce groupe est aujourd’hui engagé, et dont il ne peut sortir indemne, s’inscrit strictement dans le cadre des représailles promises par les Pasdarans après la confirmation, le 1er mars, de la mort du Guide suprême iranien, Ali Khamenei, tué lors de raids israélo-américains d’envergure contre son quartier général à Téhéran, le 28 février. Elle s’inscrit également dans le prolongement des menaces répétées de l’Iran contre les États-Unis, selon lesquelles toute attaque visant la République islamique embraserait la région. Téhéran a tenu parole et se sert de ses relais régionaux pour multiplier les fronts indirects et transformer une opération ciblée en affrontement généralisé. Comment expliquer autrement, sinon, l’attaque au drone contre une base militaire britannique à Chypre dans la nuit de dimanche à lundi? Les deux engins, de fabrication iranienne, auraient été lancés depuis le Liban, ont rapporté des médias occidentaux, citant un responsable chypriote, alors que Londres venait d’autoriser Washington à utiliser ses bases sur l’île méditerranéenne dans le cadre de son offensive contre l’Iran. Il faut dire que c’est bien la première fois que le Hezb – qui n’a ni confirmé ni infirmé ces accusations – attaque Chypre. Mais ce n’est pas la première fois qu’il la menace. En juin 2024, l’ancien secrétaire général de cette formation, Hassan Nasrallah, assassiné en septembre de la même année par Israël, avait menacé Nicosie de représailles si l’île permettait à Tel-Aviv d’utiliser ses aéroports ou ses bases militaires pour attaquer le Liban. Aujourd’hui, ni Israël n’a attaqué le Liban à partir de Chypre, ni Nicosie n’a ouvert ses bases à l’État hébreu. Le Hezbollah venait, une fois de plus, de confirmer sa qualité de vassal iranien. Consolider les décisions de lundi L’État a-t-il les moyens concrets d’empêcher le Hezbollah de mener des activités guerrières? La réponse est non. Il peut les entraver, en procédant par exemple à l’arrestation de lanceurs de roquettes, mais non les empêcher totalement, en raison des moyens considérables mis par l’Iran à la disposition de son protégé et de la structure même de cette organisation, qui dispose d’un nombre important de combattants. Et, surtout, parce que le Liban n’est pas encore prêt à mener une opération d’envergure pour démanteler toute la structure paramilitaire du Hezb. Il peut, en revanche, consolider les décisions prises lundi par d’autres mesures politiques, susceptibles de leur conférer davantage de crédibilité aux yeux des Libanais sceptiques et de la communauté internationale, qui attend toujours que Beyrouth honore son engagement d’affirmer sa souveraineté sur l’ensemble du territoire. Pour cela, il faut cependant qu’il ait le courage de ses décisions et qu’il arrête de tolérer le terrorisme, même verbal, pratiqué par le Hezb à l’encontre de l’État et des Libanais qui ne partagent pas ses orientations. Les activités du Hezb et les déclarations belliqueuses de ses responsables, sous prétexte de défendre le Liban contre une occupation qu’ils ont eux-mêmes provoquée, tombent sous le coup de la loi, du fait qu’elles ne sont pas autorisées par l’État. La responsabilité première de celui-ci est de protéger ses citoyens, non un groupe paramilitaire qui continue de s’arroger le droit d’entraîner le Liban et son peuple dans des guerres destructrices, qui se considère depuis longtemps au-dessus des lois et qui bénéficie d’une impunité révoltante. Inverser la donne Les autorités libanaises disposent d’un éventail de moyens pour inverser la donne: – Juridiques, d’abord: qu’est-ce qui empêcherait l’ouverture d’une procédure judiciaire face aux menaces régulièrement proférées par le secrétaire général du Hezb, Naïm Qassem, ou par les cadres supérieurs de la formation pour s’opposer à son désarmement? Au Liban, la Cour de justice, tribunal d’exception dont les décisions sont rendues en dernier ressort et sont sans appel, a été établie pour traiter les affaires liées aux atteintes criminelles contre la sûreté de l’État. Y a-t-il atteinte plus grave que celle infligée, depuis des années, aux Libanais par une milice dont la raison d’être est de servir les intérêts de l’Iran? Est-il normal que le pays soit entraîné dans des guerres destructrices qu’il rejette, par un groupe prêtant allégeance à un État étranger? – Politiques, ensuite. Il est primordial, aujourd’hui, pour l’État libanais, de ne pas répéter l’erreur monumentale de 2005. À l’époque, après l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri et le retrait des forces syriennes, la structure politico-sécuritaire pro-syrienne, dont le Hezbollah faisait partie, n’avait pas été démantelée. L’opposition avait accordé la priorité aux législatives, qui devaient se tenir quelques mois plus tard, encouragée par la communauté internationale. Le Liban venait de rater un momentum. Les conséquences de cette erreur de calcul ont été dévastatrices. Une vague d’attentats et d’assassinats politiques (dont les enquêtes n’ont jamais abouti et dans lesquels le Hezb a été pointé du doigt) a ciblé des figures de l’opposition. Sous prétexte d’assurer la stabilité, une alliance électorale dite «accord quadripartite» a été conclue entre le Courant du futur du chef sunnite, Saad Hariri, le PSP du leader druze Walid Joumblatt, le Hezbollah et son allié chiite, Amal. Si elle a volé en éclats un an plus tard, elle a entre-temps permis au Hezb de s’imposer en force au Parlement et, pour la première fois, de faire son entrée au gouvernement. Avec le départ des Syriens, la stratégie du Hezbollah a shifté. Soucieux de préserver l’emprise sur le pays de l’axe auquel il appartient, il ne se contentait plus d’une représentation indirecte au gouvernement via les ministres d’Amal. Il voulait devenir un partenaire à part entière au sein de l’exécutif. Il a obtenu ce qu’il voulait, mais pour le Liban et les Libanais, c’était la fin d’un espoir et le début d’une nouvelle descente aux enfers. Aujourd’hui, une nouvelle dynamique régionale se dessine, différente et plus déterminante encore que celle de 2005. Mais, comme en 2005, elle risque d’être coûteuse pour le Hezb et pourrait s’avérer salvatrice pour le Liban. Les autorités sauront-elles saisir cette occasion et se libérer de la crainte des réactions du Hezbollah, pour affranchir le pays de l’influence destructrice iranienne? On ne leur demande pas de déclarer la guerre à une milice qui n’hésitera pas à tourner ses armes en direction des Libanais, comme elle l’avait fait en 2008. On leur demande simplement de cesser de chercher à gagner du temps en espérant que le problème sera réglé de lui-même. Au cours des derniers mois, la déception des Libanais – qui avaient cru aux promesses du président Joseph Aoun et du chef du gouvernement Nawaf Salam quant au désarmement des milices et au rétablissement de la souveraineté dans le cadre d’un État de droit – a été à la mesure de l’espoir qu’ils avaient placé en eux.