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Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer . Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
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Un débat américain inédit: Israël, allié ou fardeau stratégique?

Avec l'éclatement de la seconde guerre israélo-américano-iranienne, les questions et les observations se pressent autour de ce conflit majeur qui ne manquera pas, sans le moindre doute, de reconfigurer le visage de la région et du monde, laissant derrière lui de profondes répercussions sur l'avenir du Moyen-Orient et la nature des équilibres politiques qui le traversent. Voici ce qui semble en constituer les observations les plus saillantes: — Il apparaît clairement que cette guerre a été mal préparée. En dépit de l'élimination du Guide suprême, du ministre de la Défense iranien et du commandement supérieur dès les premières heures, la chaîne de commandement et de contrôle en Iran se révèle décentralisée — comme en témoigne la persistance des salves de missiles tirées dans toutes les directions. L'incapacité des États-Unis et d'Israël à neutraliser la capacité de frappe en second de l'Iran (Second Strike Capability) confirme cette impression. Par ailleurs, le pari sur un soulèvement populaire en Iran a échoué et ne saurait constituer un facteur fiable. Il ne faut pas non plus ignorer que le combattant iranien procède d'une doctrine religieuse où le martyre n'est pas redouté, mais recherché comme une fin et un gain. — En parallèle des lourdes pertes iraniennes, il serait imprudent de détourner le regard du fait que les missiles iraniens ont effectivement détruit l'ensemble des bases militaires américaines dans les pays du Golfe, selon un rapport saisissant du New York Times — ce qui soulève la question sérieuse et profonde de savoir si l'engagement américain dans cette guerre sert réellement «l'intérêt national des États-Unis». Les voix politiques s'accumulent pour dire qu'Israël a «entraîné» Washington dans cette bataille, en l'informant simplement de sa décision d'entrer en guerre, alors que les gouvernements israéliens cherchaient auparavant à obtenir une «couverture» et l'aval américain avant toute opération militaire d'envergure. Ce glissement interroge également le slogan de Trump, qui se vantait de mettre fin à toutes les guerres et de clore au moins huit conflits ouverts. — Cette guerre ne bénéficie d'aucune couverture politique ou juridique, ni sur le plan international — aucun passage devant l'ONU ni devant aucune de ses instances —, ni sur le plan intérieur américain, le président Donald Trump ayant délibérément contourné le Congrès, ignorant l'institution politique américaine et passant outre la Constitution. — Le débat s'élargit aux États-Unis sur les véritables objectifs de la guerre et sur la question de savoir si l'Iran représente réellement une menace pour la sécurité nationale américaine. Certes, Téhéran n'a jamais cessé d'agiter le slogan «Mort à l'Amérique» et est accusée de nombreuses attaques contre des forces américaines. Mais la discussion sérieuse porte sur le point de savoir si elle menace réellement la sécurité intérieure des États-Unis, et si la guerre constitue la réponse la plus appropriée au défi qu'elle pose. Ce débat en revient inévitablement à Israël: la menace vise Israël, non l'Amérique, et c'est Israël qui a entraîné les États-Unis dans ce conflit. Washington paie aujourd'hui un prix plus élevé qu'Israël lui-même. — Les bombardements iraniens sur les pays du Golfe devraient conduire les États-Unis à réfléchir en profondeur à leurs conséquences, et à opérer une comparaison qui s'impose : les pays du Golfe contribuent à l'économie américaine à hauteur de milliards de dollars à travers des contrats d'armement et d'autres transactions, tandis qu'Israël coûte à Washington des dizaines de milliards de dollars chaque année, et ce depuis la Nakba de 1948. N'y a-t-il pas là un sentiment croissant, dans les cercles américains, qu'Israël est devenu un «fardeau stratégique» davantage qu'un véritable «allié stratégique»? C'est un débat politique sérieux qui traverse de nombreux milieux aux États-Unis. Quoi qu'il en soit, la région s'ouvre sur toutes les possibilités. L'ambition israélienne de dominer la région et d'en grignoter les terres les unes après les autres risque de se heurter à de sérieuses résistances, à la lumière des profondes mutations que connaît le Moyen-Orient en ce moment. Sa politique fondée sur le refus de reconnaître les droits légitimes du peuple palestinien, sur la perpétuation de l'occupation des terres de 1967, sur l'indifférence constante à l'égard de toutes les initiatives de paix depuis des décennies, et sur le rejet de toutes les solutions proposées, ne peut pas se prolonger indéfiniment. Qui a dit que l'acceptation arabe — et non arabe — de l'emprise totale d'Israël sur la région serait une chose acquise, même si les performances arabes au fil des décennies passées ont été décevantes et insuffisantes face aux défis croissants que représente le projet israélien à chacune de ses étapes — depuis la création de l'État sioniste sur les terres de la Palestine historique, jusqu'au grignotage progressif d'autres terres arabes, en passant par le refus d'établir un État palestinien indépendant, l'empêchement du retour des réfugiés ou de tout arrangement sur Jérusalem, jusqu'à l'effondrement de tous les verrous politiques et moraux dans la dernière guerre de Gaza, où le nombre de martyrs frôle les soixante-dix mille civils et innocents? La région est entrée dans un travail douloureux, et en sortir sera infiniment plus difficile qu'y entrer. Les événements qui viennent en seront le témoin.

La fin d’une utopie
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

Le conflit est le père de toutes choses, le roi de toutes choses. Héraclite d’Éphèse Depuis que le Hezbollah s’est mis en tête de venger l’assassinat de Ali Khamenei, nombre de Libanais semblent découvrir la dépendance du parti à l’égard de Téhéran et son penchant net et manifeste pour le suicide. Penser qu’une éventuelle «libanisation», qu’un assagissement quelconque du Hezbollah était réellement possible, c’était ignorer la nature même du parti : organisation paramilitaire émanant des – et donc directement commandée par – les Gardiens de la révolution et le wali el-faqih ; et, surtout, secte gnostique millénariste animée par une mystique de la violence. En d’autres termes, une organisation milicienne ésotérique, semblable aux Assassins ismaéliens du XI-XIIIe siècle, et dont l’univers tout entier s’effondre en ce moment… mais qui restera sans doute dans le déni de sa démise jusqu’à son dernier souffle. C’est précisément par la destruction que tout commence et que tout finit. Le moteur de l’histoire version Hezbollah. De sa naissance, avec le double attentat de 1983, à ses assassinats de personnalités et ses expéditions miliciennes des années 2000 et 2010 au Liban et en Syrie, la violence, intrinsèque à son identité révolutionnaire millénariste et à son projet hégémonique, a présidé à l’ensemble de son parcours. Mais depuis l’opération maudite du 7 octobre 2023, l’histoire a pris comme un coup d’accélérateur tragique pour le Hezb, avec un effet boomerang en sus. Sa guerre de soutien à Gaza lui a coûté tout son directoire militaire, ainsi que l’assassinat de sa figure totémique, Hassan Nasrallah, le fragilisant comme jamais auparavant, au point de se retrouver face à une volonté locale et internationale proactive visant à le désarmer. Pourtant, il a continué à faire le bravache, mettant en sourdine les signes de son – impossible! – déclin. Et voilà que le 28 février 2026, c’est l'Iran, le cœur vibrant du monde spirituel et politique pour le parti, qui se retrouve en ligne de mire. L’impensable se produit même d’emblée: Khamenei est tué — Khamenei, le wali el-faqih en personne, le Guide suprême, l'imam de substitution, la présence divine autorisée dans l'ordre politique du monde, celui que le Hezbollah érigeait en garant transcendant de sa propre existence… Et, avec lui, les cadres supérieurs des Pasdaran, la garde théologique et prétorienne de l’empire, bras armé et cerveau doctrinal de la révolution khomeyniste depuis quarante ans. Choc traumatique sans précédent. Que fait le Hezbollah en réponse à la catastrophe? Il «choisit» (obédience iranienne oblige) précisément la fuite en avant et ouvre, comme en 2024, les hostilités, comme si chaque désastre appelait une mise plus haute, et si l'anéantissement n'était jamais qu'une nouvelle épreuve sur le chemin vers Malakût , ce monde intermédiaire… Le Hezbollah expose ainsi, par idéologie et sens de la hiérarchie, l’ensemble de ses régions aux représailles israéliennes massives. Tel-Aviv enjoint aux Libanais d'évacuer complètement le Liban-Sud jusqu'au Litani, ainsi que certains villages de la Békaa-Ouest et, surtout la banlieue sud de Beyrouth — le bastion symbolique du chiisme militant dans l'hémisphère arabe. Le rouleau compresseur de destruction est une fois de plus en marche. Une deuxième invasion du Sud a commencé. Le foyer révolutionnaire est progressivement réduit à l’état de ruines. Il y a dans ce fait quelque chose qui dépasse la simple défaite stratégique ou militaire, qui ressemble à la réfutation pourtant la plus irréfutable qu'un système de croyance puisse subir dans le temps des hommes. Et pourtant ce système tient, suffisamment pour reproduire encore le sacrifice et produire des martyrs au moment même où la cause pour laquelle ils meurent est objectivement réduite en poussière. La raison de ce phénomène appartient plus au domaine de la sociologie du sacré, voire de la psychanalyse des institutions, que de la géopolitique: comment un mouvement peut-il survivre à la réfutation de son propre monde? Par quel mécanisme l'invulnérabilité persiste-t-elle face à l'évidence éclatante de la vulnérabilité? Et surtout cette invulnérabilité est-elle de l'ordre du calcul, de la propagande et de la manipulation consciente, ou bien sincère, profonde, et structurelle, parce qu’inscrite dans l'architecture même de la croyance? La réponse est claire: le Hezbollah a cru, et croit encore, en plein milieu du désastre, à son invincibilité – alimentée, du reste, par la mégalomanie contagieuse de ses supérieurs en Iran. Et c'est précisément pour cela que la tragédie est aussi immense pour le Liban – et plus spécifiquement la communauté chiite –, qui paient le prix de ce délire de grandeur depuis plus de trois décennies. Un temps qui ne connaît pas la défaite Le suicide du Hezbollah était de tout temps inscrit dans ses gènes. Sa bataille politique n’a jamais été «matérielle», en ce sens. Elle a toujours visé quelque chose de plus profond, d'ordre conceptuel et imaginaire, au-delà des institutions et des structures de pouvoirs: les représentations mêmes du temps, de la justice et de la réalité. Ce que l'Iran et le Hezbollah ont toujours cherché à renverser, ce n’est pas tant le mulk al-siyassi , le domaine du pouvoir, même si c'en était l'enjeu apparent — que le temps lui-même: le temps chronologique, rationnel, historique, occidental, ce temps qui mesure les victoires et les défaites, qui date les événements et les inscrit dans une chaîne causale. Le temps héritier de Hegel et de la philosophie de l'histoire. Ce temps-là, le Hezbollah voulait le contrôler pour l'abolir, ou du moins le suspendre, et lui substituer un autre temps, celui de Malakût . Mais qu’est donc Malakût ? Il s’agit du monde intermédiaire dans la cosmologie islamique ésotérique, l'isthme entre le sensible et l'intelligible pur, le barzakh de l'âme et de l'événement — ce que Henry Corbin, suivant Sohravardi, appelait le zaman al-latif , le temps subtil, le temps entre les temps , hors du calendrier et hors de l'histoire. Le lieu véritable de tout Grand Événement. Pour Sohravardi, le théoricien de l'Ishraq, de la philosophie de l'illumination, l'aurore intérieure de l'Orient révèle la vanité de la réalité sensible occidentale, qu'il nomme «le piège, la fiction». C'est dans Malakût que l'imam caché, le Mahdi, demeure dans son Occultation, attendant le moment de sa réapparition. C'est là que le vrai événement a lieu, celui qui n'est pas mesurable par les historiens, celui que l'ennemi ne peut ni voir ni comprendre ni atteindre. Or le Hezbollah vit dans ce temps-là. Pas métaphoriquement. Ontologiquement. Il n’a que faire des pertes et des gains mesurés en kilomètres ou en cadavres d'officiers supérieurs. Son calendrier à lui est eschatologique, et chaque événement y est relu à la lumière de Karbala, le martyre fondateur de 680 ap. J.-C. qui a transformé, une fois pour toutes dans la mémoire chiite, la défaite militaire la plus cuisante en victoire spirituelle absolue. Partant, dans l’espace mental du Hezbollah, rien n’est ce qu’il semble vraiment être. Perdre n'est pas vraiment perdre, mais accomplir ; mourir n'est pas mourir, mais témoigner ; et, surtout, être anéanti n'est pas être anéanti, mais être purifié en vue de la réapparition prochaine. Voilà pourquoi la mort de Khamenei, la destruction de la banlieue sud et l'effondrement de l'axe de résistance ne constituent pas, dans la logique interne du Hezbollah, des arguments contre sa propre légitimité. Ils en constituent, au contraire, la confirmation la plus éclatante. L'imam n'est pas mort. Il est plus caché encore. Et il reviendra, au-delà de la violence, de la destruction et du chaos. Par ce truchement, même. C’est la promesse de l’éternel retour et de la victoire sur la vie matérielle par le martyre. La gnose comme armure : ce que l'ennemi ne peut pas voir Pour comprendre l'architecture psychique de cette invulnérabilité, il faut remonter aux sources avec Mohammad Ali Amir-Moezzi, dont les travaux sur le chiisme originel constituent sans doute l'excavation la plus rigoureuse jamais menée dans les strates fondatrices de cet islam ésotérique. Ce qu'il montre, à partir des textes sacrés fondamentaux rédigés entre le IXe et le Xe siècle, c'est que la figure de l'imam n'a pas été, dès l'origine, celle d'un guide politique ou même spirituel au sens ordinaire du terme. L'imam des premières communautés chiites est un maître de sagesse, nimbé de pouvoirs occultes et magiques, alpha et oméga de l'enseignement et manifestation terrestre du Dieu caché. La wilaya — la dévotion à cet imam — est le fondement indispensable de la foi chiite. Ainsi, une religion privée de wilaya est mutilée dans ce qu'elle a d'essentiel. Elle n'est plus qu'une coquille vide. Dès lors, l’on comprend mieux la rapidité avec laquelle l’Assemblée des experts iraniens cherche à remplacer Khamenei. La réalité, sans le wali el-faqih , est suspendue, rendue caduque. Ce substrat gnostique — car c'en est un, nourri des courants ésotériques de l'Antiquité tardive circulant dans l'espace sassanide-mésopotamien, amalgame syncrétiste de docétisme, de manichéisme et d'hermétisme qui a irrigué l'islam chiite naissant —, ce substrat a une conséquence directe sur la construction de l'identité collective du mouvement. Le vrai croyant chiite possède un 'ilm bâtin , une science des réalités cachées, une connaissance intérieure à laquelle l'adversaire n'a pas accès. Il voit ce que l'autre ne voit pas. Il sait ce que l'autre ne sait pas. Il est, par définition, au-delà de l'histoire visible, dans cet espace entre les mondes où la vérité véritable — la vérité de Malakût — réside seule. La doctrine de la wilayat el-faqih forgée par Khomeini est la transposition politique de cette gnose. En proclamant que le Guide suprême iranien est le représentant temporaire de l'imam caché — son lieutenant dans le monde sensible —, Khomeini ne faisait pas que légitimer une théocratie: il transférait sur une institution politique l'invulnérabilité ontologique propre à l'imam. S'attaquer au Hezbollah devient dès lors, par définition, une offense à la divinité — ce que Hassan Nasrallah répétait mot pour mot, refusant d'entendre la distinction que même les grandes autorités de référence chiites libanaises, telles que Mohammad Mahdi Chamseddine ou Mohammad Hassan el-Amine par exemple, avaient toujours maintenue entre une doctrine juridique discutable et un credo religieux intangible. Khomeini avait créé un univers mental dans lequel la politique et le sacré avaient fusionné jusqu'à l'indiscernabilité, et au sein duquel il était le démiurge absolu, maître du temporel et du spirituel. Ce qui s'est produit en 2024, avec la neutralisation systématique des structures du Hezbollah par les renseignements israéliens — la percée des communications cryptées, l'explosion simultanée des bipeurs, l'élimination de Nasrallah dans un bunker que l'on croyait impénétrable —, peut se lire, à cette lumière, comme quelque chose de plus qu'une victoire tactique. C'est une violation gnostique d'une profondeur existentielle inouïe. Ce qui devait, par définition doctrinale, rester invisible — le réseau souterrain, les dépôts secrets, la chaîne de commandement, la connaissance cachée — a été vu. Symboliquement, l'ennemi a pénétré dans Malakût . L'armure ontologique a été percée. Et cette blessure-là est sans doute plus déchirante, pour un mouvement construit sur l'irréductibilité du bâtin que n'importe quelle perte militaire. C'est peut-être elle, plus que la perte territoriale ou humaine, qui explique la décision de mars 2026 suivant l’inconcevable disparition du guide: une fuite en avant eschatologique, dernier recours d'un système de croyance qui préfère sans hésiter l'anéantissement à la révision. La martyropathie, la spirale qui dévore ses propres cendres Le sociologue et anthropologue iranien Farhad Khosrokhavar, spécialiste de l’islamisme, a forgé, dans ses travaux sur la martyrologie islamique contemporaine, un concept dont la pertinence à la lecture de ces années semble presque cruelle tant elle est précise, et qui colle à merveille au Hezbollah et à son univers: la martyropathie. Le terme ne désigne pas uniquement la valorisation du martyre dans une culture ou une doctrine. La martyropathie, c’est une économie psychique et collective où la mort est le moteur premier, la structure organisatrice de l'action et de l'existence. Dans la martyropathie accomplie, le mouvement n'accepte plus d'être vaincu, parce qu'il a transformé la défaite en catégorie spirituelle positive. C'est l'échec du jihad, dit Khosrokhavar, qui assure la légitimité du martyre. La mort du martyr ne vient donc pas clore un combat perdu mais, au contraire, le fonde rétrospectivement comme saint, comme juste, comme nécessaire. Le chiisme originel portait en lui un dolorisme quiétiste, une méditation mélancolique sur le deuil de Karbala, que rien n'invitait nécessairement à la mobilisation politique. C'est Khomeini — et avant lui Ali Shariati, l'idéologue de la révolution culturelle islamique — qui a opéré la transmutation décisive: convertir ce dolorisme en force de mobilisation, transformer la mémoire du martyre en programme d'action et faire de la mort volontaire non plus l'exception héroïque mais la norme structurante de la résistance. Le résultat est une spirale que Khosrokhavar décrit en termes qui empruntent autant à la psychanalyse qu'à la sociologie: plus les martyrs luttent contre l'ennemi, plus ils prouvent par cette lutte même la supériorité de cet ennemi, et plus il leur faut redoubler de sacrifices pour compenser cette preuve. La martyropathie s'auto-alimente. Elle est irréfutable par construction, parce qu'elle a intégré la défaite dans sa propre logique comme confirmation. Il y a là quelque chose qui, vu de l'extérieur, ressemble à de la folie mais qui, vu de l'intérieur, possède une cohérence redoutable. Redoutable et – il faut le dire sans détours – cliniquement identifiable. Les psychanalystes reconnaissent dans les structures marquées par l'omnipotence défensive le recours à une toute-puissance fantasmée, rigide et compulsive, servant à conjurer une angoisse d'annihilation que le sujet — individuel ou collectif — ne peut pas tolérer consciemment. Le moi qui ne supporte pas la représentation de sa propre vulnérabilité produit une conviction compensatoire d'invulnérabilité, laquelle devient d'autant plus inflexible que la vulnérabilité réelle est grande. Transposée à l'échelle d'une institution, cette structure devient doctrine, rituel, architecture symbolique entière — comme en témoigne la place du corps du martyr dans la culture du Hezbollah: non lavé selon le rite ordinaire, déjà sanctifié avant la mort, passage direct vers la présence divine, corps qui n'est pas un corps défait mais un corps accompli. Ce monde dans lequel on ne peut pas perdre, le Hezbollah l'a construit pierre par pierre pendant quarante ans. Et quand le monde réel lui a présenté ses bilans, ce dernier a été simplement déclaré illusoire. Le problème est que les bombes, elles, ne savent pas qu'elles tombent sur une fiction. Ou, peut-être, le savent-elles. Après tout, ne proviennent-elles pas d’un autre délire de toute-puissance qui fonde sa légitimité sur une prétendue parole donnée par Dieu à Abraham il y a près de 4000 ans…? On entend presque les soupirs d’outre-tombe de René Girard face à cette violence mimétique fondée sur une mythologie ésotérique pour asseoir un projet politique essentialiste, intégriste, sur les corps de tous ceux qui n’appartiennent pas aux «élus»… Et l’inévitable, apocalyptique, montée aux extrêmes qui s’ensuit… L’irrésistible tentation totalitaire Dans Les Origines du totalitarisme , Hannah Arendt décrit quelque chose qu'elle appelait la logique d'une idée — une idée qui se détache de son rapport ordinaire au réel et cesse d'être un outil de compréhension pour devenir un monde clos, imperméable aux démentis que l'expérience pourrait lui opposer, parce qu'elle a développé sa propre logique interne qui intègre tout événement comme confirmation. Cette idéologie n'est pas simplement fausse — une simple erreur peut se corriger: elle est structurée pour ne pas pouvoir être corrigée. Et son axiome central n'est pas, comme dans le nihilisme ordinaire, que tout est permis, mais, bien plus dangereusement, que tout est possible — que rien, dans le cours des événements humains, ne peut faire obstacle au libre déploiement des lois supérieures auxquelles le Mouvement obéit. À titre d’exemple: les lois de la Race chez Hitler ; les lois de l'Histoire chez Staline… ou encore, dirait-on, les lois de Dieu et de l'imam occulte chez Khomeini et ses héritiers… Ce qui frappe dans l'analyse d'Arendt, c'est l'impossibilité pour un tel mouvement de s'arrêter. Un mouvement totalitaire qui s'arrêterait sur un territoire précis, accepterait les limites d'un régime stable et reconnaîtrait une hiérarchie et des structures fixes, se trahirait lui-même, parce qu'il cesserait d'être un mouvement et deviendrait une institution. Or une institution peut perdre ; un mouvement habité par les lois supérieures de l'univers, non. C'est exactement ce qui explique que le Hezbollah — dont tout le monde, dans les cercles informés, savait en octobre 2023 qu'il n'était pas prêt pour une guerre totale — ait quand même choisi d'y entrer, et qu'il ait en mars 2026 fait de même. Sans doute, encore une fois, y a-t-il une part de calcul répondant à des enjeux propres à la stratégie iranienne dans la région, comme en 2006 et en 2024 – et que Téhéran, comme à chaque fois, a donné le signal à ses spadassins de courir au martyre. Mais s’abstenir eût aussi été admettre qu'il existe des situations où la prudence politique l'emporte sur la loi divine. Or une telle admission, dans la psyché Hezbollah, est tout bonnement impensable. Plus que l'instrument d'un régime qui veut se maintenir, la terreur, dans le système arendtien, constitue l'essence, la loi même qui régit la conduite des hommes lorsque la possibilité d'un agir libre et spontané a été structurellement éradiquée. Dans une organisation gouvernée par la wilayat el-faqih , il n'existe pas d'espace politique où un cadre pourrait se lever et dire: nous sommes en train de perdre, le Liban est en train de mourir, changeons de cap. Cet espace a été supprimé doctrinalement —parce que la doctrine elle-même a rendu cet espace impensable. Il n'y a pas de cap à changer quand on obéit aux lois de l'imam caché ; seulement à avancer, jusqu'à l'anéantissement, qui sera vécu dans le cadre de Malakût comme accomplissement de la promesse divine. La terreur, dans ce sens-là, finit par se retourner contre ceux qui l'exercent autant que contre ceux qui la subissent. Elle élimine les individus pour le bien de la Cause. Elle sacrifie le Liban pour le bien de la Révolution. Et elle le fait avec une bonne conscience absolue, parce que le Liban réel — ce pays pluriel, fragmenté, irréductible à tout projet unique — est juste une plateforme, un territoire de déploiement dans le cadre d’un espace plus global, celui de l’empire iranien. Il n’est pas, n’a pas été et ne sera jamais une fin en soi. Le Liban comme objet sacrifié Il faut maintenant poser la question la plus difficile, celle qui préoccupe vraiment les Libanais: pourquoi le Hezbollah a-t-il pu conduire ce pays à l'abîme, à trois reprises au moins, sans que cela produise en lui la moindre remise en question de sa légitimité propre? La réponse n'est pas cynique, même si le cynisme serait tentant, et même si la tentation est grande de réduire cette histoire à une manipulation calculée d'une communauté par ses dirigeants. La réponse est structurelle, et à ce titre bien plus troublante. Le Liban tel qu'il s'est construit — dans son pluralisme, ses contradictions, son refus de se laisser définir par une seule identité, son rapport vertigineux à l'Occident et à l'Orient qui fait sa singularité dans la région — ce Liban-là est ontologiquement incompatible avec la logique du « Malakût sur terre » que le Hezbollah veut imposer. Un pays qui négocie, compromet, admet le pluralisme de la vérité, reconnaît que la justice peut être une valeur laïque universelle, que l'Occident n'est pas le Mal incarné, que la justice internationale est un pouvoir légitime et non une émanation de la machine infernale des temps modernes — un tel pays contredit à chaque instant l'image fantasmatique que le Hezbollah s'en fait, imprégnée de philosophie mystique syncrétiste et de révolution islamique à l'iranienne. Encore une fois, le coup d'État progressif mené par le Hezbollah à partir de 2005-2006 ne visait pas seulement à réduire les corps à l'impuissance, mais aussi l'âme et la pensée. Ce que le Hezb et son idéologue Naïm Kassem souhaitaient — dans le sillage de Sohravardi retourné en programme politique —, c'était faire triompher l'aurore intérieure de l'Orient sur la réalité sensible de l'Occident, perçue comme piège et fiction. Ce qui était visé, c'était une sortie définitive de l'exil libanais, l'exil des valeurs occidentales et de la rationalité, pour retrouver ce qu'ils considèrent comme la vision pure de l'Orient. Ce qui était visé, c'était Malakût . Et Malakût ne laisse pas de place, par définition, à ce que le Liban a d'irréductiblement lui-même. Il y a dans cette histoire un double-lien d'une perversité tragique. Le Hezbollah a présenté pendant quarante ans sa présence armée comme la seule protection du Liban contre l'ennemi extérieur. Mais l'ennemi extérieur était en partie convoqué, entretenu, parfois délibérément provoqué — par les tirs sur la Galilée, par le soutien à Gaza, par la participation aux guerres régionales de l'axe de résistance —, pour justifier et pérenniser cette domination. C'est la structure du double-lien parfait et sans issue: le Hezbollah protège le Liban de la guerre qu'il a lui-même rendue inévitable. Et lorsque la guerre arrive — en 2006, en 2024, en 2026 —, elle prouve simultanément la nécessité de sa présence armée et son indifférence absolue au sort du pays qu'il prétend défendre. Encore une fois: le Liban est parfaitement dispensable. Ce que le Hezb laisse derrière lui En mars 2026, le foyer révolutionnaire est en train d’être réduit en cendres et le délire d'invulnérabilité n'a plus de foyer. L'imam de substitution est mort. Le corps des Pasdarans est décapité. La banlieue sud brûle pour la deuxième fois. Le Sud est envahi pour la troisième fois. Le déplacement de masse de la population a de vraies allures de déportation. Et pourtant, le Hezbollah continue — parce qu'un mouvement construit sur la martyropathie et la logique totalitaire ne peut pas s'arrêter, ne sait pas s'arrêter. Parce que s'arrêter serait admettre que tout son édifice psychique est une lubie, que le zaman al-latif n'a pas suspendu le temps des bombes, et que les lois de l'imam caché ne valent pas mieux, dans le monde des faits, que les lois de la physique et de la guerre. Il y a dans ce moment quelque chose d'une réfutation absolue — et pourtant, la martyropathie ne saurait la reconnaître. Aussi la transforme-t-elle, l’ingérant pour en faire du carburant pour le prochain sacrifice. C'est cela, précisément, la folie lucide du Mouvement — cette lucidité retournée contre elle-même, la capacité à voir la défaite et à la métaboliser instantanément en confirmation de la vérité qu'on défend. Sohravardi — qu'il faut peut-être arracher une fois pour toutes aux mains de ceux qui ont fait de sa philosophie un manuel de révolution violente — disait que l'aurore intérieure ne triomphe pas par la force des armes mais par l'illumination, cette lumière qui traverse les formes sans les détruire. Mais ce n'est pas le Sohravardi, relayé par l’islamologue Henry Corbin, que Khomeini a retenu. Et ce n'est certainement pas celui que le Hezbollah a mis en pratique. Mais c'est peut-être, dans les décombres de ce printemps catastrophique, le seul qui puisse encore dire quelque chose d'utile à ceux qui survivent. La question qu’il faudra se poser une fois la désolation passée sera de savoir si quelque chose peut naître dans ces ruines qui ne soit pas une nouvelle version du même délire, une martyropathie de la défaite appelant une martyropathie de la vengeance appelant une martyropathie de la vengeance de la vengeance — à l'infini, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien à détruire au Liban. Si des communautés humaines, mises à nu par la catastrophe, peuvent trouver le chemin d'un récit fondé non plus sur l'invulnérabilité fantasmée mais sur la vulnérabilité reconnue. Si ce pays — ce pays qui a pour vocation fragile et magnifique de n'être réductible à rien, ni à l'Orient ni à l'Occident, ni à l'islam ni au christianisme, ni à la résistance ni à la collaboration, ni au Malakût-sur-terre tel que fantasmé par le Hezb, ni à la modernité, mais à lui-même, à sa propre et irréductible complexité —, si ce pays peut survivre à ce qu'on a voulu faire de lui: le territoire d'un absolu qui n'était pas le sien. Le Malakût terrestre du Hezb est en ruines. Où est la victoire promise, ailleurs que dans le malheur et la destruction? Comment déprogrammer et ramener au réel des hommes qui veulent rester dans la psychose? L’invincibilité du Hezb n’est plus – et elle n’aura sans doute jamais été que le résultat de la faillibilité des autres, une métastase née de la chétivité de l’État libanais et du sens de conservation de soi d’une élite politique trop préoccupée par ses propres intérêts et sa corruption endémique pour regarder le monstre dans ses yeux. Qui, au sein de cette élite, aura l’intelligence, le courage de – et le savoir-faire pour – tendre la main, une fois la Nakba achevée, aux victimes civiles des fantasmes du Hezb, de les prendre dans ses bras et de les serrer contre son coeur, pour briser le mécanisme obsessionnel de la violence, dans un geste fondamental de réconciliation avec l’esprit et l’être du Liban? Un geste anti-hallali par excellence, visant à casser la malédiction de l ’ihbât , ce mélange de frustration, d’effondrement psychique, de chute édénique, et de désespoir existentiel qui a irrémédiablement frappé, une à une, chaque communauté libanaise à l’issue de la chute de son délire hégémonique et suprémaciste? Pour cela, il faut des alternatives politiques – et des hommes. Nous les cherchons encore, désespérement. Références Amir-Moezzi, Mohammad Ali — Le Guide divin dans le shî'isme originel (Verdier, 1992) ; La Religion discrète (Vrin, 2006) ; Qu'est-ce que le shî'isme ? (avec Ch. Jambet, Fayard, 2004) Arendt, Hannah — Les Origines du totalitarisme (Gallimard Quarto) ; La Nature du totalitarisme (Payot) Corbin, Henry — En Islam iranien ( Gallimard, 4 vol.) ; Corps spirituel et Terre céleste (Buchet-Chastel) Khosrokhavar, Farhad — L'Islamisme et la Mort (L'Harmattan, 1995) ; Les Nouveaux martyrs d'Allah (Flammarion, 2002) Sohravardi — L'Archange empourpré (trad. H. Corbin, Fayard, 1976)

Paris aurait présenté un projet de solution définitive

Le gouvernement libanais a entrepris vendredi 6 mars une intense activité diplomatique afin de tenter de mettre un terme à la dégradation galopante qui secoue le pays, suite à la réouverture du front du Liban-Sud par le Hezbollah, dans la nuit du 1 er au 2 mars, faisant fi de toutes les mises en garde qui ont été adressées au Liban sur ce plan au cours des dernières semaines. Face à cette nouvelle aventure suicidaire de la formation alliée aux Pasdaran, les activités paramilitaires et sécuritaires du parti pro-iranien ont été interdites lundi par le gouvernement de Nawaf Salam. Mais le Hezbollah demeure totalement sourd aux injonctions officielles et reste profondément engagé, sur instruction de la République islamique iranienne, dans une guerre régionale à laquelle le Liban est totalement étranger. L’issue du bras de fer entre l’État et le Hezb sera déterminante pour le sort d’un Liban qui vit, depuis jeudi, sous la menace d’une intensification des raids menés par Tel-Aviv contre plusieurs régions du pays, en représailles aux attaques du groupe pro-iranien contre le nord d’Israël. Le Premier ministre, Nawaf Salam, qui a reçu dans la matinée de vendredi les ambassadeurs occidentaux et arabes accrédités à Beyrouth, a réaffirmé la détermination de son gouvernement à détenir la décision de guerre et de paix et à mettre en œuvre sa décision d’imposer le monopole des armes. Il leur a exposé les mesures officielles prises à cette fin et les a priés de demander à leur gouvernement respectif d’intervenir auprès d’Israël afin qu’il épargne notamment les infrastructures civiles, en insistant sur le fait que le Liban a été entraîné dans cette guerre contre son gré. Alors que des dizaines de milliers de déplacés du Liban-Sud et de la banlieue sud de la capitale demeurent sans abri, après avoir été sommés jeudi par Israël d’évacuer les secteurs où ils vivent, Nawaf Salam a averti ses interlocuteurs de la gravité de «la catastrophe humanitaire» qui se profile à l’horizon. Parallèlement, le ministre libanais des Affaires étrangères, Joe Raggi, a entrepris des contacts diplomatiques intensifs pour tenter de freiner une éventuelle offensive israélienne d’envergure. Dans le même temps, un porte-parole officieux du Hezbollah, le mufti jaafari, Ahmad Kabalan, critiquait implicitement l’État pour «son défaitisme», l’appelant à «assumer ses responsabilités nationales» face à la guerre avec Israël. Un projet français Dans ce contexte, la chaîne panarabe Al-Hadath a rapporté vendredi matin des informations selon lesquelles la France a transmis au Liban un projet de solution définitive fondé sur les points suivants: l’annonce par le Hezbollah qu’il cesse le combat et dépose les armes; déploiement de l’armée dans la banlieue-sud et dans les bastions du Hezbollah au Sud et dans la Békaa afin de saisir les armes de la formation dans un délai de deux semaines au maximum; l’opération de ramassage des armes se ferait sous la supervision des États-Unis; l’État libanais annoncerait officiellement qu’il est disposé à entamer des négociations de paix avec Israël. Selon la chaine panarabe, Tel-Aviv a donné au pouvoir libanais jusqu’à la fin de la semaine pour donner une réponse à ce projet de solution, faute de quoi les attaques contre le Hezbollah seraient intensifiées. Il reste que des sources de la formation pro-iranienne, citées par la chaîne Al-Hadath, affirment que le Hezb «réagira à toute descente de l’armée libanaise dans ses caches d’armes, comme s’il s’agissait d’une attaque israélienne». La pression israélienne reste forte Du côté israélien, la pression militaire reste cependant forte. Les forces aériennes israéliennes, qui ont mené dans la nuit de jeudi à vendredi une série de violents raids contre la banlieue sud ainsi que contre plusieurs régions de la Békaa et du sud du pays, ont ciblé vendredi dans la journée la ville de Saïda, à majorité sunnite, et l’autoroute internationale de Dahr el-Baydar. Ces frappes ont fait quatre morts à Saïda, où des chefs du Hamas ont été ciblés. Le Hezbollah avait auparavant lancé plusieurs salves de roquettes contre le nord d’Israël. Face à ce schéma, le Liban officiel réussira-t-il à soustraire le pays à une catastrophe rendue inévitable par la vassalisation outrancière du Hezbollah à Téhéran? L’issue de la course contre la montre dans laquelle les autorités se sont engagées demeure incertaine. Par la voix de son ministre de la Défense, Tel-Aviv a fait savoir qu’il poursuivra son opération militaire au Liban «jusqu’à ce que la bataille avec le Hezbollah soit tranchée». En d’autres termes, jusqu’à ce que l’Iran soit mis à genoux. Selon les médias israéliens, citant des officiers de l’armée, Tel-Aviv a constaté une diminution de la fréquence des tirs de missiles balistiques contre le territoire israélien. «C’est une bonne chose, mais nous ne devons pas nous en satisfaire. Beaucoup de travail reste à faire», aurait commenté un responsable sécuritaire israélien, cité par Kan. Le président américain, Donald Trump, s’est également dit satisfait de l’évolution de l’offensive militaire contre l’Iran, estimant qu’elle se déroule «mieux que prévu par le calendrier initial». Selon lui, l’opération devrait encore durer «quelques semaines», en dépit d’une opposition intérieure aux États-Unis à la guerre contre l’Iran. La majorité au Sénat et à la Chambre des représentants reste toutefois favorable à cette guerre, comme l’a montré le vote de jeudi. La Chambre américaine des représentants a ainsi rejeté un projet de résolution visant à limiter les pouvoirs du président Trump et à l’empêcher de poursuivre la guerre contre l’Iran sans l’approbation du Congrès.

Ce qu’il faut sauver
Par
Michel Hajji Georgiou
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Lettre ouverte à Joseph Aoun, Nawaf Salam et Nabih Berry En réalité, nous ne savons rien, car la vérité est au fond de l'abîme Démocrite d’Abdère Messieurs les présidents, Dire que le Liban se trouve aujourd’hui face à une nouvelle crise existentielle majeure, résultat d’un streptocoque malicieux, le Hezbollah, qui n’a pas été – ou n’a pu être – traité à temps, relève quelque peu du truisme. Car ce qui se joue aujourd’hui dépasse la mécanique habituelle des crises libanaises. Il ne s’agit plus d’un énième réaménagement des équilibres confessionnels, ni même d’une nouvelle séquence de l’interminable guerre par procuration que d’autres ont menée sur notre sol. Ce qui vacille cette fois, plus que jamais, dans le fracas de l’invasion israélienne et l’effondrement du projet hégémonique iranien, c’est le substrat même du Grand Liban — cette idée fragile, souvent trahie, mais irremplaçable, qui a permis à des communautés antagonistes de cohabiter, de se disputer violemment et, parfois, de se reconnaître. Ce qui est, in fine, le propre de tout couple qui apprend à vivre ensemble. Dans son équipée décompensatoire, le Hezbollah achève à présent de s’achever lui-même – et, en s’achevant, achève aussi le Liban. Son suicide stratégique — gnostique dans sa logique d’immolation, impérial dans ses ambitions, sectaire dans son vertige — révèle moins une défaite militaire qu’une brisure ontologique profonde. Longtemps le Hezb a prétendu incarner une résistance, et ses partisans l’ont cru. Il n’a pourtant incarné, en définitive, qu’une servitude — à l’Iran, ses rêves de suprématie régionale, son projet théocratique exporté dans les veines d’un Liban qu’il a saigné jusqu’à l’os. Ce suprémacisme pro-iranien, dont la composante chiite du pays libaniste a en définitive le plus souffert, a décidé de se consumer – et personne ne peut rien pour lui. Mais le Hezbollah n’a pas métastasé seul. Il faut le dire sans faux-semblant: l’ensemble du corps politique, social et communautaire libanais l’a fait avec lui, chacun à sa manière, surtout pendant les longues années du mandat de Michel Aoun, avec ses turpitudes infinies et sa vassalité assumée à Téhéran et à la logique de l’alliance des minorités. Messieurs, Regardez l’état des communautés que vous représentez de facto au sein des institutions, de par vos fonctions respectives. Les chrétiens, même les plus souverainistes d’entre eux, ceux qui ont porté pendant des décennies l’idée d’un Liban pluraliste et indépendant dans la lignée du patriarche Nasrallah Sfeir, se replient aujourd’hui sur un particularisme défensif. L’idée fédéraliste, longtemps marginale, a le vent en poupe — comme si, au bout du désespoir, la partition devenait la seule possibilité de survie. C’est une régression tragique de la part de ceux qui furent les pionniers du Grand Liban, les architectes de l’idée même d’une vie commune institutionnalisée dans un État commun. Qu’ils la désertent maintenant constitue une défaite culturelle autant que politique. La communauté chiite, elle, traverse une détresse d’une profondeur que les discours triomphalistes d’un autre âge ne parviennent plus à masquer. Avoir cru à la résistance, lui avoir tout donné — des fils, des villages, des décennies — pour la voir se muer en machine de domination régionale au service d’une puissance étrangère: c’est un deuil immense, que peu d’observateurs extérieurs mesurent avec l’empathie qu’il mérite. Les chiites du Liban méritent infiniment mieux que ce que le Hezbollah leur a offert: la martyropathie. Ils méritent de survivre à ce cauchemar qui n’a que trop duré, sans se sentir écrasés. Les sunnites naviguent, eux, dans un vide politique douloureux. Non qu’ils aient renoncé au Liban — loin de là. Mais en l’absence de figures de référence et de projet fédérateur, certains regardent de nouveau vers la Syrie d’Ahmad el-Chareh et, au-delà, vers la Turquie d’Erdoğan. Cette tentation est certes compréhensible dans sa genèse, mais, néanmoins, elle serait dévastatrice dans ses effets. Diluer à nouveau la souveraineté libanaise dans un espace régional qui ne lui ressemble pas, au nom d’une solidarité civilisationnelle mal définie, ce serait répéter l’erreur arabe de 1958 — avec d’autres drapeaux, mais le même renoncement à soi. Le sang de Hassan Khaled et Rafic Hariri n’a pas été versé pour rien. Quant aux druzes — composante viscéralement ancrée dans l’idée du Grand Liban, celle qui en a payé le prix de sang avec le plus de constance —, ils se trouvent confrontés à une rivalité de leadership dont certaines déclinaisons, dans le Hauran voisin, lorgnent vers des alliances proprement inimaginables il y a dix ans encore. Non, le vertige du voisinage sioniste n’est pas une abstraction. Messieurs, Ce portrait n’est pas celui d’un pays en train de mourir d’un seul coup. C’est celui d’un pays qui se désintègre lentement, communauté par communauté, réflexe par réflexe, repli par repli — sans que les cartes du Levant soient géographiquement redessinées, sans même qu’il implose dans un paroxysme visible. Il suffit que le Liban perde son unité nationale pour qu’il disparaisse de lui-même, sans fonction propre, phagocyté par des intérêts qui le dépassent — Israël, la Syrie, la Turquie — et qui n’ont aucune raison de le ménager s’il ne sait plus se défendre par la cohérence de son projet. Nous avons presque toujours compté sur les autres par souci de nous délester de nos responsabilités. C’était plus confortable, plus facile. Le résultat, calamiteux, est visible à l’oeil nu tant le pays pue à présent la charogne. Or, et c’est ce que nous voulons vous dire ici, contrairement aux idées reçues qui ont longtemps empoisonné le débat public, le Grand Liban n’est pas un boulet hérité du colonialisme français ni un artifice dhimmi. Il fut conçu par ses pères fondateurs — de toutes confessions — comme un refuge, une garantie, un espace de pluralisme dans un Moyen-Orient qui n’en offrait guère. Pour les chrétiens, certes. Mais aussi pour les druzes, pour les chiites que la géographie et l’histoire avaient marginalisés dans l’espace ottoman, pour les sunnites qui ont fait le pari de la modernité libérale contre les tentations du panarabisme dissolvant. Le Grand Liban fut ainsi, dans sa vocation originelle, une nécessité pour tous. Des erreurs de gestion, des injustices dans la représentation, des ambitions régionales incompatibles avec sa taille et sa nature, des idéologies délirantes importées de l’extérieur ou fabriquées de l’intérieur, ou encore des fantasmes personnels grandiloquents, ont sérieusement ébranlé l’édifice. Mais un édifice ébranlé n’est pas un édifice condamné — à condition qu’on ait le courage de le réparer plutôt que de se disputer ses décombres. La bataille qui se joue aujourd’hui, face à l’arrogance du Hezbollah qui s’effondre et au vatenguerrisme infini de l’envahisseur israélien, dépasse la question du monopole de la violence légitime ou de l’arrêt d’une offensive militaire destructrice. Ces enjeux sont réels et urgents. Mais la question première est celle-ci: qui est-on, ensemble? Que veut continuer à être le Liban, pour lui-même et pour ses enfants? Encore une fois, le Hezbollah achève de trucider le Liban en s’auto-détruisant. Mais le Liban en général, et ses chiites en particulier, méritent de survivre à ce cauchemar qui n’a que trop duré. Vous êtes trois hommes que l’histoire a placé, à ce moment précis, à la tête de trois institutions pour répondre à cette question. Pas pour la contourner ou la reporter à l’après-crise — car il n’y aura pas d’après sans le travail du maintenant. Cela dit, si cette responsabilité est celle de tous sans exception, car le problème n’est pas chiite stricto sensu , et si l’exécutif libanais a péché par manque de fermeté face au Hezbollah depuis la fin de la catastrophe de 2024, votre responsabilité, M. Berry, reste la plus importante.Vous avez toujours été ambivalent, poussant loin l’art du funambulisme pour tirer votre épingle du jeu et satisfaire tout le monde – et vous-mêmes, aussi. Mais la ruse n’a plus de place à présent. Depuis trois décennies, le Liban mise sur une prise de position historique de votre part qui marquerait sans ambages un libanisme et un sens de l’État par rapport au Hezbollah. Jusqu’à présent, ce pari s’est avéré parfaitement inutile. Terminez votre carrière politique en beauté. Vous ne trahirez pas votre communauté ; vous la sauverez, là où la secte eschatologique est en train de la saigner à blanc. Et, avec elle, le Liban. Messieurs, Bien sûr, nous ne vous demandons pas de vous mettre d’accord sur tout. La démocratie libanaise, dans ce qu’elle a de plus beau, s’est toujours nourrie d’un désaccord vivant. Ce que nous vous appelons à faire, c’est de parler d’une seule voix sur l’essentiel: le Grand Liban vaut vraiment la peine d’être sauvé. Et sa survie exige, de la part de tous, un renoncement partiel à leurs calculs particuliers au profit d’un projet commun — le seul qui vaille, le seul qui dure, le seul qui ait du sens. Soyez clairs. Soyez fermes. Soyez responsables. Que l’État n’ait plus peur est très bien. Mais il ne doit plus se contenter de se dissocier et de prouver qu’il existe indépendamment du para-État. Il doit agir, fermement, en faisant usage de la force même pour enterrer définitivement les fantômes de 1969 et empêcher éventuellement que la métastase ne métastase à son tour en querelles de régions et de quartiers généralisées. Contrairement aux apparences, une déflagration interne ne sera évitée que si l’État se met à exister, sans accepter plus longtemps le fait accompli. Ce n’est pas une action de l’État qui jetterait le feu aux poudres, mais, au contraire, son inaction. Le secrétaire général du parti vous défie ouvertement et vous diabolise? Cette sinistre pitrerie n’a que trop duré. Les armes ont tout détruit. Le code pénal, et, au-delà, la Constitution, vous arrogent le pouvoir d’agir au forceps sans hésiter, avant que cette folie furieuse n’emporte encore plus d’innocents. Sinon, du reste, le prix d’un inévitable accord de paix sera plus cher à payer – si Israël consent, cette fois, à ne pas annexer de facto une partie du territoire libanais. Alors évitons la reddition, l’humiliation et la nouvelle occupation permanente dans lesquelles le Hezbollah nous entraîne! La seule voie de salut est de restaurer l’autorité et le prestige de l’État une bonne fois pour toutes. Et cela est dit sur le ton de la mesure et de la modération, voire d’une voix lasse… certainement pas avec fougue et enthousiasme… Messieurs, L’idée libanaise est belle. Elle est peut-être même la seule idée vraiment originale que ce coin du Levant ait offerte à la modernité politique: vivre ensemble sans se ressembler, se reconnaître sans se dissoudre. Alors ne passons pas un demi-siècle supplémentaire à pleurer ce que nous n’aurons pas su préserver par nous-mêmes, faute d’avoir honoré nos tâches politiques. Veuillez agréer, Messieurs les présidents, l’expression de mes sentiments les plus respectueux. Michel HAJJI GEORGIOU

Naïm Kassem est un menteur
Par
Makram Rabah
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Dans sa dernière allocution, Naïm Kassem a tenté de présenter la décision du Hezbollah de lancer des roquettes et d'élargir la guerre comme un acte défensif contraint, imposé par les violations israéliennes. Selon son récit, le Hezbollah a fait preuve de patience pendant quinze mois après le cessez-le-feu de novembre 2024, a laissé la diplomatie suivre son cours, et n'a finalement agi que lorsqu'il est devenu évident qu'Israël ne cesserait pas de violer la souveraineté du Liban. Cet argument ne mérite pas d'être sérieusement débattu, car il est bâti sur un mensonge. Kassem ne se trompe pas. Il n'est pas mal informé et ne présente pas une interprétation alternative des événements. Il ment. Les faits ne sont ni compliqués ni ambigus, et la chronologie elle-même expose la malhonnêteté de sa thèse. Le Hezbollah n'a pas soudainement découvert les violations israéliennes après quinze mois de silence, pas plus qu'il n'a décidé que la souveraineté libanaise avait finalement atteint son point de rupture. L'organisation a choisi son moment avec beaucoup de soin, et elle l'a fait immédiatement après l'assassinat d'Ali Khamenei. Ce seul calendrier suffit à démanteler l'ensemble du récit. Si la guerre du Hezbollah était vraiment une affaire libanaise, elle aurait dû commencer bien avant. Kassem lui-même a consacré une part considérable de son discours à énumérer des milliers de violations israéliennes présumées au cours de l'année écoulée — incursions dans l'espace aérien, attaques frontalières, destructions de biens et victimes civiles. Selon sa propre logique, ces violations étaient graves et constantes. Pourtant, malgré cette situation prétendument insupportable, le Hezbollah a répété à plusieurs reprises qu'il resterait patient et que l'État libanais devait poursuivre la voie diplomatique. Pendant quinze mois, le Hezbollah a attendu. Puis soudainement, après l'assassinat du Guide suprême iranien, des roquettes ont été tirées depuis le Liban-sud et le pays a été une fois de plus entraîné au bord de la guerre. Kassem aimerait faire croire au public libanais que cet enchaînement d'événements est purement fortuit, que le Hezbollah a simplement atteint la limite de sa patience au moment précis où la direction iranienne était frappée. Aucun observateur sérieux ne peut accepter une telle affirmation. Le Hezbollah n'a pas agi parce que la souveraineté libanaise avait été violée, mais parce que l'Iran avait été touché. La direction de l'organisation peut tenter d'envelopper cette décision dans le langage de la résistance, du martyre et de la défense nationale, mais la réalité sous-jacente demeure inchangée. La boussole stratégique du Hezbollah ne pointe pas vers Beyrouth. Elle pointe vers Téhéran. En fait, Kassem lui-même a involontairement révélé la vérité lorsqu'il a évoqué dans son discours le ciblage de Khamenei comme faisant partie du contexte de la confrontation. Cette référence n'était pas accidentelle. Elle a exposé le centre émotionnel et idéologique de la réaction du Hezbollah. Lorsque la direction iranienne a été frappée, le Hezbollah s'est senti contraint de répondre — non pas en acteur politique libanais défendant un intérêt national, mais en composante loyale de l'axe régional iranien. C'est pourquoi traiter le discours de Kassem comme s'il constituait un argument politique légitime revient à passer à côté de l'essentiel. Ce discours n'était pas une tentative honnête d'expliquer les événements ; c'était une tentative de les dissimuler. La direction du Hezbollah sait très bien qu'admettre ouvertement la véritable raison de son escalade exposerait la mesure dans laquelle le Liban est traité comme un champ de bataille pour la guerre d'autrui. Le comportement de la direction du Hezbollah ressemble aujourd'hui à quelque chose de bien moins noble que l'image héroïque qu'elle cherche à projeter. Ce qui reste de la direction de l'organisation ressemble de plus en plus à un groupe de pyromanes qui prennent plaisir à allumer des incendies à travers le Liban, parfaitement conscients que ce sont les maisons des Libanais ordinaires qui brûleront en premier. Ils déclenchent des guerres, célèbrent le sacrifice et invoquent le martyre depuis la sécurité de leurs discours politiques, tandis que la destruction se répand à travers des villages et des quartiers qui n'ont jamais choisi cette confrontation. Leur réaction à l'assassinat du Guide suprême iranien révèle cette mentalité avec une clarté troublante. Au lieu de traiter le moment avec retenue, le Hezbollah s'est précipité pour démontrer sa loyauté par l'escalade, transformant effectivement le Liban en une arène symbolique de deuil et de vengeance. Ce faisant, ils ont demandé aux civils libanais de payer le prix de la mort d'un homme qui a passé sa vie à gouverner l'Iran par la répression et à exporter la violence à travers la région. Ali Khamenei n'a pas défendu le Liban, n'a pas répondu devant le peuple libanais, et n'a rien sacrifié pour le pays dont le Hezbollah place maintenant le territoire en première ligne des représailles. Pourtant, la direction du Hezbollah s'attend à ce que les citoyens libanais acceptent cette guerre comme si elle était la leur. La contradiction est flagrante. Kassem parle sans cesse de souveraineté tout en rejetant l'autorité de l'État libanais chaque fois que celui-ci tente de réguler les armes du Hezbollah. Il parle de défendre le Liban tout en réservant au Hezbollah le droit exclusif de décider quand le Liban entre en guerre. Il appelle à l'unité nationale tout en accusant ses critiques de trahir la résistance. Mais la souveraineté ne peut exister dans un pays où une milice décide du sort de la nation, et l'unité ne peut se bâtir sur un mensonge. Le Liban mérite une honnêteté sur les raisons pour lesquelles il est sans cesse entraîné dans des guerres qui dévastent ses villes et déplacent son peuple. Ce qu'il a reçu à la place, c'est un nouveau discours conçu pour obscurcir la vérité derrière des slogans idéologiques et des appels émotionnels. Kassem espère peut-être qu'en répétant le langage de la résistance, il finira par convaincre le public que le Hezbollah agit dans l'intérêt du Liban. Pourtant, le calendrier de cette guerre, la structure des alliances du Hezbollah et le contenu même de son discours révèlent quelque chose de bien différent. Ce n'est pas la guerre du Liban. C'est la guerre d'une organisation qui continue de traiter le Liban comme la scène sur laquelle elle prouve sa loyauté à une cause étrangère, quand bien même les incendies qu'elle allume consument le pays qu'elle prétend défendre.

Le cabinet Salam lance la chasse aux Pasdaran

Le Conseil des ministres réuni jeudi au Grand Sérail a adopté plusieurs mesures visant à empêcher toute activité et toute présence des Gardiens de la révolution islamique iranienne au Liban, dans ce qui est perçu comme une véritable chasse aux Pasdaran dans le pays. Le gouvernement a demandé aux ministères concernés (Défense et Intérieur) ainsi qu’aux municipalités et aux différents services de sécurité de prendre toutes les mesures qui s’imposent afin d’empêcher toute activité militaire et sécuritaire des Gardiens de la révolution sur le territoire libanais. Les autorités concernées ont été chargées de déceler la présence de Pasdaran dans le pays, de les arrêter et de les expulser. Par ailleurs, sur proposition du ministre des Affaires étrangères, Joe Raggi, le gouvernement a décidé d’imposer l’obtention d’un visa d’entrée à tout ressortissant iranien désireux de se rendre au Liban. Notons qu’au début de la réunion du Conseil des ministres, le chef du gouvernement a vivement stigmatisé ceux qui ont « commis le péché d’entrainer le Liban dans des aventures dont on aurait bien pu, nous tous, se passer ». M. Salam a déploré l’attitude de ceux qui ont agi de la sorte « en faisant fi des conséquences catastrophiques de leur comportement sur le pays, pour servir des intérêts étrangers contraires à l’intérêt du Liban ». Sur un autre plan, les rues et les entrées de Beyrouth ont été le théâtre jeudi après-midi d’un vaste mouvement de panique et d’un blocage de la circulation après l’appel de l’armée israélienne à évacuer sans tarder plusieurs quartiers de la banlieue-sud. Des dizaines de milliers d’habitants ont quitté en catastrophe leur domicile, la plupart ne sachant pas où aller. Cet exode massif a provoqué des embouteillages inextricables dans les rues de la capitale. Rappelons que l’armée israélienne a également demandé mercredi l’évacuation de toute la région méridionale située au sud du Litani. Selon diverses sources, l’armée israélienne aurait l’intention de raser purement et simplement plusieurs quartiers de la banlieue-sud, fief du Hebollah. Le ministre israélien des Finances a déclaré jeudi sans ambages que la banlieue-sud de Beyrouth subira le même sort que Khan Younes, à Gaza, c’est-à-dire une destruction totale. Notons dans ce cadre que le président Joseph Aoun est entré en contact avec le président Emmanuel Macron pour lui demander d’intervenir auprès du gouvernement israélien afin d’épargner la banlieue-sud. Rappelons dans ce contexte qu’au cours des derniers mois l’Administration Trump avait exhorté à plusieurs reprises le pouvoir libanais à mettre en application dans les plus brefs délais la teneur de la résolution 1701 du Conseil de Sécurité ainsi que les dispositions de l’accord de cessez-le-feu de novembre 2024 concernant la remise de l’arsenal militaire du Hezbollah à l’armée libanaise. A défaut, soulignaient les dirigeants américains, l’armée israélienne se chargerait de désarmer la milice pro-iranienne. Les démarches US sur ce plan sont toutefois restées lettre morte. Dans le même temps, l’Administration Trump avait mis en garde ces dernières semaines contre toute tentative du Hezbollah d’entrainer le Liban dans une nouvelle aventure guerrière, dans le sillage du conflit avec la République islamique iranienne. Washington avait averti à plusieurs reprises le pouvoir qu’une implication du Hezbollah dans le conflit avec l’Iran aurait des conséquences désastreuses et dramatiques pour le Liban. Là aussi, les avertissements US sont restés lettre morte… Joumblatt s’élève contre « la folie de certaines parties au Liban » Notons dans ce cadre qu’à l’issue d’un entretien jeudi soir avec le président Joseph Aoun, le leader du Parti socialiste progressiste, le député Taymour Joumblatt, a déclaré que « les habitants du Sud payent le prix de la folie de certaines parties au Liban et à l’étranger ». M. Joumblatt a souligné à cet égard que la décision de guerre et de paix devrait être entre les mains de l’Etat central.