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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
Opinion
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Par Youssef Mouawad
Publié sept. 5, 2026 - 13:25
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir « Make Turkey great again » n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de « proxies », n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
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Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 4, 2026 - 23:28
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De Hassan Rifaï, l’on garde l’image d’un juriste respecté, posé, une référence en droit administratif et constitutionnel, argumentant, d’une voix calme et chevrotante, pour pointer du doigt les écarts et les égarements des politiques vis-à-vis du régime démocratique parlementaire et de la Constitution. Pourtant, l’ancien député et ministre, disparu le 3 septembre 2025, était aussi un homme révolté. Un frondeur. Même à cent ans. Surtout à cent ans! Il l’avait été enfant, haranguant les foules à Baalbeck contre le Mandat, puis tout au long de sa carrière d’avocat et de parlementaire. À cent ans, tout à fait désabusé de la République et de ses flibustiers, sa douce colère ne s’était pas calmée. «Le Liban est un pays impossible!», disait-il à l’auteur de ces lignes dans un entretien réalisé quelques années avant sa mort et jamais publié. Mais attention. Hassan Rifaï n’était ni nihiliste ni négationniste. Il s’était battu toute sa vie pour une certaine idée du Liban. En l’occurrence le Grand Liban, uni et pluriel. Et il évaluait à sa juste valeur l’expérience libanaise, dans tout ce qu’elle avait de positif. Mais l’humain l’avait déçu. Or c’est précisément l’humain qu’il recherchait. Et il ne le trouva jamais sur la scène publique libanaise. En tout cas, pas au service de la République. Rifaï était un homme de droit, toujours élégant, irréprochable, tout ce que l’on attend d’un homme de sa stature morale et intellectuelle. Mais il était aussi intraitable. Impitoyable, même. Sans doute son attachement à son pays et à son régime démocratique l’avait-il conduit à ne se reconnaître qu’une seule fidélité: un certain code de valeurs et une certaine idée de la République. Aussi se montrait-il critique vis-à-vis de toutes les erreurs et de toutes les dérives, à commencer par celles que commettaient ses amis politiques. Il n’épargnait personne. Ni les communautés et les clans, ni les chefs religieux, lui qui était d’ailleurs laïc, et certainement pas les responsables politiques! Tout le monde y passait, et Rifaï se faisait un malin plaisir à déconstruire les mythes et les idées reçues qui faisaient de tel ou tel président de la République ou Premier ministre un dirigeant exceptionnel. Ses repères étaient objectifs: la cohérence des actes avec les principes démocratiques. De ce fait, personne ne trouvait réellement grâce à ses yeux. Le constat était terrible: aucun des dirigeants, dans l’histoire du pays, n’avait véritablement respecté la démocratie parlementaire libanaise. Aucun. Non qu’il plaçât tout le monde sur le même pied d’égalité. Il avait suffisamment de distance critique pour reconnaître les qualités et les défauts des uns et des autres. Il aimait citer Léon Duguit: «Le droit constitutionnel n’a de garde-fou que la bonne foi des hommes qui l’appliquent.» Il en avait presque fait son credo républicain. Et son verdict était sans merci: cette bonne foi, il ne l’avait tout simplement pas trouvée. Trop de politiciens, et pas suffisamment d’hommes d’État. Et, surtout, beaucoup de mensonge et d’hypocrisie. Ainsi, un jour, un grand responsable lui avait conseillé: «Ne construisez pas de routes aux gens. Sinon, ils cesseront de venir chez vous.» En dépit du respect qu’il portait à cet allié politique, la formule l’avait désemparé et choqué. Elle contenait à elle seule toute une conception du pouvoir: ne jamais résoudre définitivement le problème de celui que l’on prétend représenter, puisqu’on perdrait, avec son besoin, la raison même de sa dépendance. Le projet de l’État était ainsi renvoyé aux calendes grecques. Ou, en tout cas, s’il se trouvait des gens de bien, le système ne leur permettait pas d’arriver aux postes de responsabilité. Rifaï était un rebelle, oui, mais avec la rigueur et la précision d’un orfèvre du droit administratif et constitutionnel. Et c’est sans doute cela qui le distinguait au sein du landerneau politique libanais. Rebelle, il le fut suffisamment pour le payer cher. En août 1982, il fut victime d’une tentative d’assassinat après s’être opposé au diktat israélien. À Taëf, en 1989, il fut presque mis au ban pour avoir immédiatement discerné les contradictions présentes et les pièges ajoutés dans les réformes constitutionnelles. À partir de 1992, sous l’occupation syrienne, il connut l’ostracisme politique pour son opposition à l’appareil sécuritaire de la tutelle et à la politique de Rafic Hariri. Mais il était juste. Il pouvait s’opposer au confessionnalisme politique, tout en reconnaissant que son abolition à l’étape actuelle serait une catastrophe pour le Liban, et que la démocratie numérique sonnerait une bonne fois pour toutes le glas de la formule libanaise et de la présence chrétienne au Liban. Il pouvait s’associer à l’idée que les chrétiens avaient été lésés par les réformes constitutionnelles de Taëf, les sunnites aussi, soutenait-il, tout en rappelant les excès commis dans la pratique du pouvoir par les présidents de la République entre 1943 et 1990, et en mettant en garde contre une bouffée nostalgique de ces pratiques sous l’antienne du «droit des chrétiens». Une dérive vers un régime présidentiel ou semi-présidentiel constituait, selon lui, un danger pour les chrétiens. L’importance du régime parlementaire hérité de la IIIe République française résidait précisément dans le fait que le président de la République était politiquement irresponsable devant la Chambre des députés. Cela le plaçait, selon Rifaï, dans une position privilégiée. Au-dessus de la mêlée, il pouvait guider le navire de la République à bon port sans se retrouver embourbé dans les enjeux de pouvoir. Cette responsabilité morale de préserver la Constitution et la République était, à ses yeux, beaucoup plus importante que toute responsabilité politique. Mais encore fallait-il en convaincre les principaux concernés. Rifaï pouvait reconnaître l’importance d’une décentralisation administrative tout en refusant que cette revendication se transforme en slogan idéologique masquant une volonté séparatiste. Il rappelait, dans ce sens, que Beyrouth et le Mont-Liban avaient été privilégiés dans la construction du Grand Liban, alors que les régions périphériques, notamment la sienne, Baalbeck, avaient été méprisées. Cela avait contribué à affaiblir le sentiment national libanais, qui était tributaire, après tout, d’un bien-être fondé sur le respect de la dignité humaine. L’adhésion à la citoyenneté supposait que tout le monde fût logé à la même enseigne du point de vue du développement. Sans égalité entre les citoyens, la souveraineté ne pouvait que chanceler. C’était d’ailleurs le sens de sa première intervention au Parlement en 1968. Les événements qui suivirent donnèrent une singulière gravité à cet avertissement. Les déséquilibres économiques, sociaux et territoriaux contribuèrent à nourrir les revendications de la gauche et d’une partie de la rue musulmane, dans un pays déjà travaillé par les tensions communautaires, les ingérences extérieures et la montée en puissance des organisations armées. Ils participèrent ainsi à l’affaiblissement progressif de l’État, avant la guerre, les occupations successives et l’émergence de mouvances paraétatiques. En définitive, Hassan Rifaï incarne un peu ce modèle libanais de personnalité cosmopolite, complexe, située en dehors des tranchées communautaires et partisanes, respectée de manière quasi unanime, surtout hors des cercles politiques, mais uniquement consultée au besoin et de manière intéressée à l’intérieur de ces mêmes cercles. Le Liban n’aime pas les esprits trop indépendants et insoumis, même si son système comporte encore des failles qui permettent à ces derniers d’exister et de se faire entendre. Ils sont tolérés, mais doivent rester en marge. Il en va de la survie de l’État-zaamat et de l’État-jamaat, qui préfère se tourner invariablement vers des patrons étrangers que vers des hommes à même de générer, proposer et mettre en pratique des solutions à l’intérieur. Le système politique libanais et ses protagonistes détestent la notion de responsabilité, parfaitement anxiogène, et lui préfèrent la dépendance ou, pire encore, la servilité. Or, répétait Rifaï, citant une fois de plus Léon Duguit: «Là où est la responsabilité est le pouvoir.» Faut-il dès lors s’étonner qu’au Liban, là où la responsabilité n’est nulle part, le pouvoir ne soit nulle part non plus? Ou, plus exactement, qu’il soit toujours ailleurs?
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L’Iran lance un «ultimatum» à Washington; Trump durcit encore le ton

La trêve de 60 jours durant laquelle Téhéran et Washington étaient supposés poursuivre leurs discussions en vue d’une paix durable a pris fin lundi sur une note belliqueuse et sans changement dans les positions des deux belligérants. Le ton est de nouveau monté entre les deux parties qui s’accordent sur un seul point: pas question de jeter du lest. Appliquant l’adage selon lequel la meilleure défense reste l’attaque, l’Iran a apparemment opté pour une stratégie «pleinement offensive», allant jusqu’à fixer un «ultimatum» (!) de «quelques semaines» à Washington pour «respecter les dispositions du mémorandum d’entente de juin dernier», a indiqué lundi l’agence internationale Reuters, citant un haut responsable iranien. Selon Reuters, Téhéran compte passer à l’action en cas d’échec des efforts diplomatiques avec les États-Unis. «Les entités iraniennes doivent se tenir prêtes à une escalade des tensions dans le détroit d’Ormuz et dans la région au sens large, car l’Iran sera prêt à prendre des décisions et à agir sur des choix difficiles», a affirmé ce responsable, ajoutant que son pays mènerait une attaque militaire «opportune et précise» pour briser le blocus naval américain. Allant de l’avant dans son arrogance et dans son comportement typique de celui du «vainqueur» qui impose ses conditions au vaincu (!), la République islamique «exige, dans le court délai de quelques semaines fixé, que les États-Unis mettent en œuvre toutes les dispositions de l’accord» de juin. «C’est une condition préalable à la poursuite des négociations avec Washington», a déclaré le responsable iranien à Reuters, ajoutant que les médiateurs communiqueraient la date butoir de Téhéran à Washington et aux États de la région. Cet «avertissement» illustre en réalité à quel point les sanctions économiques et le blocus naval américain étouffent un Iran soumis à d’importantes difficultés économiques et financières et qui est, de ce fait, prêt à tout pour s’en sortir. Il est intervenu quelques heures après une interview accordée par le président Donald Trump à Fox News, qui a réaffirmé sa volonté d’accentuer ces sanctions, rappelant l’objectif premier de la guerre: «Empêcher l’Iran de se doter d’une arme nucléaire.» Le locataire de la Maison Blanche a dit ne pas être «pressé par le temps», en allusion aux élections partielles de novembre. Il a cependant créé la surprise en menaçant Oman de frappes militaires au cas où il se mettrait «en travers» d’un accord sur le détroit d’Ormuz, un autre élément de conflit entre Téhéran et Washington. Un responsable iranien a signalé lundi, une nouvelle fois, que son pays est sur le point de sceller un accord avec Mascate au sujet de la navigation dans cette voie de passage maritime stratégique, mais les États-Unis redoutent que cet accord ne soit au détriment de la liberté de passage des navires à Ormuz, qui fait partie des eaux internationales. Dans son entretien téléphonique à Fox News, Donald Trump a cependant assuré qu’une issue diplomatique restait possible avec Téhéran, tout en relevant que «les Iraniens ne semblent pas vouloir pour l’heure d’une solution diplomatique». Il a quand même appelé Téhéran à «hisser le drapeau blanc de la capitulation», avant de réaffirmer l’existence d’un canal de communication indirect avec les Gardiens de la révolution islamique. Ces derniers se sont empressés de le démentir. Leur porte-parole, Hossein Mohammadi, a indiqué qu’il n’existe «aucune forme de contact» avec les Américains, accusant Trump de «divaguer». Selon Axios, c’est le leader kurde, Nechirvan Barzani, qui serait le trait d’union entre les Pasdaran et Washington et qui aurait œuvré pour organiser une rencontre entre les deux parties. Tensions sur le terrain L’escalade verbale, qui dure d’ailleurs depuis quelques jours, s’accompagne de tensions réelles sur le terrain, toutes provoquées par les alliés de l’Iran dans la région. C’est dans ce cadre qu’il faut situer les frappes quotidiennes – dont deux lundi – des Houthis contre des cibles saoudiennes ou encore l’attaque au drone explosif menée samedi par le Hezbollah, contre des militaires israéliens au Liban-Sud, laquelle a entraîné une violente riposte de l’armée israélienne. Dans la nuit de dimanche à lundi, deux drones piégés ont visé, sans faire de victimes, le bureau du Premier ministre du Kurdistan irakien, Masrour Barzani, ainsi que la résidence du chef des services de renseignement locaux, près d’Erbil. Téhéran a été immédiatement pointé du doigt mais n’a pas réagi à ces accusations. Le Kurdistan irakien, allié des États-Unis mais voisin de l’Iran, a été régulièrement attaqué depuis le début de la guerre régionale. Alors que le dossier iranien fait du surplace, ceux du Hamas à Gaza et du Hezbollah au Liban avancent à petits pas. En visite en Israël, l’émissaire du président Trump, Jared Kushner, a tenu une réunion avec le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, après s’être entretenu la veille avec des représentants du Hamas en Égypte. Au cœur des discussions: la deuxième phase du plan américain, qui prévoit notamment le désarmement du Hamas et le retrait des forces israéliennes de Gaza, mais que Tel Aviv conteste. Israël exige un désarmement «véritable» du Hamas, lequel réclame que ses armes soient consignées dans des dépôts. Israël insiste dans ce cadre pour que cette faction pro-iranienne n’ait aucun rôle dans l’enclave. Selon diverses sources concordantes, citées par des médias occidentaux et israéliens, Jared Kushner aurait obtenu un engagement en ce sens des représentants du Hamas et l’aurait relayé à Benjamin Netanyahu. Selon le Jerusalem Post , les armes du Hamas seraient remises aux Américains qui les détruiraient. Le Premier ministre israélien devait assurer devant son hôte qu’Israël se retirera de Gaza, une fois ce processus terminé, toujours selon le JP . Un signal qui renvoie au Liban où le Hezbollah refuse toujours le principe même de son désarmement alors que celui-ci devrait intervenir tôt ou tard, au vu des transformations dans la région. Quand et comment? Reste à voir comment les autorités libanaises vont gérer le dossier. Pour l’heure, Beyrouth souhaite une prolongation du mandat de la Finul, qui expire à la fin de l’année ou, du moins, la mise en place d’une force internationale qui prendrait le relais de celle de l’ONU. Le président libanais Joseph Aoun et le Premier ministre, Nawaf Salam, se sont fait l’écho de ce souhait, à la veille d’une réunion du Conseil de sécurité sur le Liban. Une pétition en ce sens, signée par 86 députés libanais, adressée au Conseil de sécurité, a été remise lundi à M. Salam. Enfin, dans un dossier distinct, Donald Trump a annoncé vouloir «réduire considérablement» la participation américaine aux exercices militaires conjoints avec la Corée du Sud. Ces manœuvres ont pourtant commencé comme prévu, lundi. Le président américain justifie cette décision par le coût des exercices et par sa «très bonne relation» avec Kim Jong-un.

Le Prophète et le Philosophe (6/10)
Par
Wissam Saadé
Publié

En avril 2026, Wissam Saadé a donné quatre conférences à l’Université de Bologne. La première, prononcée à l’invitation du professeur Giovanni Giorgini et intitulée «The Prophet and the Philosopher: The Hierarchy of Knowledge between Avicenna’s Falsafa and al-Kirmānī’s Ismaili Neoplatonism», est présentée ici dans une version revue et augmentée, publiée sous la forme d’une série de dix articles. Cette série explore le paysage intellectuel du néoplatonisme islamique à travers une lecture comparée d’Avicenne et d’al-Kirmānī. Bien que les deux penseurs partagent un horizon largement néoplatonicien, façonné par une métaphysique de l’émanation, une hiérarchie de l’être et une synthèse des pensées aristotélicienne et platonicienne, ils développent des projets philosophiques distincts: Avicenne au sein de la tradition de la falsafa péripatéticienne, et al-Kirmānī dans le cadre de la théologie ismaélienne. Malgré ces contextes intellectuels différents, leurs systèmes demeurent engagés dans un dialogue constant autour de la nature du savoir, de la relation entre raison et révélation et de l’ascension de l’âme. Leurs projets respectifs incarnent également des conceptions contrastées du politique, qui éclairent différentes manières de penser la place de la philosophie face à l’autorité, à la loi et à l’organisation de la communauté. Cet article constitue le sixième volet de cette série en dix parties. VI - Islamiser Platonopolis, platoniser l’islam Al-Kirmānī et Ibn Sīnā s’inscrivent tous deux dans une longue tradition intellectuelle qui conçoit la philosophie non pas simplement comme une recherche théorique, mais comme une purification ( catharsis ). Dans cet horizon, la perfection de l’âme humaine et son ascension vers la félicité s’accomplissent par l’appréhension de la vérité. La finalité de la philosophie cesse ainsi d’être la simple compréhension du monde; elle devient plutôt un moyen de s’en détacher, en vue de l’union avec l’Absolu. Se dessine alors une synthèse dense dans laquelle aristotélisme, platonisme et islam s’entrelacent avec des motifs hermétiques et gnostiques résiduels, qui tous contribuent à structurer le savoir comme une forme de salut. Au sein de cette constellation plus vaste, le gnosticisme se manifeste sous des formes à la fois radicales et modérées. Dans son expression radicale, le monde est conçu comme une prison, et la libération s’obtient par le contact avec le Logos. Dans sa forme modérée, le monde est compris comme un domaine caractérisé par le mélange ou comme le lieu de la descente de l’âme, sans que la matière soit nécessairement posée comme intrinsèquement mauvaise. La pensée ismaélienne, en particulier, oscille entre ces deux pôles, entre radicalisme ascétique et modération métaphysique. Al-Kirmānī occupe une position décisive au sein de cette tension, cherchant à réguler l’ʿ irfān (gnose) afin que le bāṭin (ésotérique) ne dissolve pas le ẓāhir (exotérique). Son projet peut ainsi être décrit comme celui d’une intériorité maîtrisée, nourrie, implicitement, par la réactivation de motifs stoïciens tels que l’ ataraxia et l’ apatheia , c’est-à-dire l’accession à la sérénité par la maîtrise des passions. Dans ce cadre, le salut est à la fois gnostique et eschatologique. Pourtant, sa finalité ultime n’est pas l’excès spéculatif, mais l’accession à la rāḥat al- ʿ aql , le repos de l’intellect. Pour al-Kirmānī, l’intellect atteint précisément la paix lorsqu’il cesse de chercher à dépasser le rang qui lui est propre, reconnaissant l’impossibilité ontologique de comprendre directement l’Origine première. En reconnaissant ces limites, l’âme se garde de toute transgression et construit, par la synthèse du savoir et de l’action, un corps spirituel destiné à subsister au-delà de la dissolution du monde matériel. Dans l’au-delà, elle demeure dans la lumière des premiers intellects, franchissant tous les voiles dans un état de tranquillité ultime. Un principe structurel central, commun aux traditions ésotériques, est la doctrine du ẓāhir et du bāṭin . Tout texte révélé possède à la fois une surface extérieure et une profondeur intérieure; en termes islamiques, cette dualité correspond à celle de la sharī ʿ a et de la ḥaqīqa . Elle est encore renforcée par la notion de voilement divin: Dieu n’est pas absent, mais se dérobe derrière une succession de voiles ontologiques. L’existence même du monde présuppose médiation, hiérarchie et manifestation graduée. La lumière divine, dans son intensité, ne peut être reçue directement; elle doit être réfractée à travers des degrés successifs de l’être, sous peine d’anéantir celui qui la reçoit. Cette métaphysique de la médiation trouve souvent son expression dans des systèmes symboliques fondés sur le nombre et les correspondances. Les résonances pythagoriciennes sont particulièrement manifestes dans la numérologie ismaélienne, où les nombres acquièrent une signification cosmologique et hiérarchique. Les séquences numériques servent à cartographier la structure de l’univers, les degrés de l’autorité spirituelle et les étapes de l’émanation, depuis le Premier Intellect jusqu’au monde matériel. Le nombre devient ainsi un langage à travers lequel la métaphysique est tout à la fois exprimée et dissimulée. À ces conceptions sont étroitement liées les traditions de l’ʿ ilm al-jafr et du ḥisāb al-jummal . La première, souvent associée au savoir chiite ésotérique, désigne une science de l’interprétation symbolique dans laquelle des significations cachées sont extraites des textes sacrés, parfois au moyen de procédés cryptographiques ou combinatoires. La seconde renvoie à un système attribuant des valeurs numériques aux lettres de l’alphabet arabe, analogue à la guématria hébraïque, qui permet ainsi de lire les mots et les phrases comme des configurations numériques. Par ce procédé, le langage devient lui-même un champ de correspondances où se croisent lettres, nombres et réalités métaphysiques. Ces différentes traditions convergent vers une même conception: le cosmos est structuré comme un réseau de rapports intelligibles dans lequel lettres, nombres et êtres se reflètent les uns les autres à travers différents niveaux ontologiques. Le monde n’est donc pas un agrégat muet de choses, mais un ordre lisible, susceptible d’être déchiffré par ceux qui ont été initiés à sa grammaire symbolique. Cette idée trouve sa formulation la plus complète dans la notion de Lawḥ Maḥfūẓ (Table préservée), concept coranique désignant le registre divin dans lequel toute chose est inscrite. Le cosmos apparaît ici comme une sorte d’archive primordiale: tout événement, toute forme et tout être existent d’abord comme inscription intelligible dans une mémoire divine avant de se manifester dans le temps. Le monde est, en ce sens, le déploiement temporel d’un ordre intelligible préécrit, la transcription visible d’une écriture invisible. L’homme intelligible et la métaphysique de l’imamat Dans ce cadre, on peut discerner à la fois une récapitulation et une amplification de plusieurs motifs anthropologiques de l’Antiquité tardive et de la période hellénistique tardive, notamment la notion néoplatonicienne d’ anthrōpos noētos (l’homme intelligible). Dans le néoplatonisme, particulièrement chez Plotin, cette figure désigne un archétype intelligible situé dans le domaine du Nous , dont l’humanité empirique ne constitue qu’une réalisation amoindrie et dérivée. À cette tradition s’ajoute la conception hermétique de l’homme primordial ( Anthropos ), représenté comme un être lumineux qui descend dans le cosmos matériel, instituant ainsi la double condition de l’humanité, à la fois enracinée dans la transcendance et immergée dans la corporéité. Dans plusieurs systèmes gnostiques, cette même figure est reformulée sous les traits de l’«Homme primordial», dont la fragmentation explique la dispersion des étincelles divines à travers la structure du cosmos. De cette constellation plus vaste d’idées émerge, dans l’histoire intellectuelle islamique ultérieure, la doctrine de l’ insān al-kāmil , l’«homme parfait». Dans sa formulation la plus générale, cette figure désigne un microcosme reflétant le macrocosme, une image condensée et intégratrice de la totalité de l’univers. Dans le discours comparatif ultérieur, elle est souvent associée à la notion kabbalistique d’Adam Qadmon (אָדָם קַדְמוֹן), archétype primordial et lumineux de l’humanité. À travers ces traditions, l’être humain n’est donc pas conçu comme une simple composante partielle du cosmos, mais comme sa totalisation symbolique et sa récapitulation métaphysique. La tension inhérente à la pensée d’al-Kirmānī réside dans son effort pour intellectualiser systématiquement la figure de l’Imam tout en le présentant comme l’actualisation historique d’un Anthropos primordial et céleste. Son projet consistait à conceptualiser un médiateur philosophico-impérial, un souverain capable d’incarner la vérité métaphysique absolue dans une forme historique concrète. En définitive, le système d’al-Kirmānī cherche à unir la cosmologie et l’imamat dans une architecture unique et cohérente de sens. Dans ce cadre, les mondes supérieur et inférieur s’inscrivent dans une continuité structurelle; à chaque niveau métaphysique correspond un équivalent politique et historique. L’imamat devient ainsi le reflet terrestre de l’ordre cosmique, fondant la hiérarchie politique sur une nécessité métaphysique. Dans ce schéma, l’Intellect universel correspond au Prophète parlant, tandis que l’Âme universelle correspond à l’Imam fondateur. Le salut est redéfini comme la réalisation d’une «anthropologie lumineuse», dans laquelle l’Imam possède à la fois une présence corporelle et une forme subtile et rayonnante, inaccessible à la perception ordinaire. Pourtant, sous ce grand édifice métaphysique se cache une impulsion plus urgente et pragmatique: le besoin désespéré de donner un fondement philosophique à un imamat-califat en crise. L’intellectualisme élaboré d’al-Kirmānī faisait office de bouclier défensif, cherchant à fournir un fondement ontologique inébranlable à une autorité fatimide de plus en plus menacée par les dissensions internes et les pressions extérieures. Al-Kirmānī a tenté de résoudre sur le plan théorique un problème qui n’admet aucune solution théorique: la construction d’un empire néoplatonicien. Le projet qu’il cherchait à rationaliser systématiquement constituait, en définitive, une impossibilité ontologique. Envisager un «empire néoplatonicien», c’est tenter d’enfermer l’«Un» ou l’«Intellect universel» dans les contraintes du temps et de l’espace, en drapant l’Absolu dans les habits d’une institution impériale. Si al-Kirmānī affronta ce dilemme au moyen d’une architecture intellectuelle vertigineuse, celle-ci demeurait traversée de contradictions irréconciliables. En élevant l’imamat au rang de nécessité cosmique, sa solution théorique rendait l’empire toujours davantage prisonnier de son propre idéalisme. Chaque échec politique sur le terrain menaçait de déstabiliser la cohérence de cet édifice cosmique. Al-Kirmānī tentait, au fond, de «nationaliser» l’Invisible au service de l’Histoire, ambition qui, si brillante fût-elle sur le plan philosophique, portait en elle les germes de son propre échec historique. Il construisit une «Cité vertueuse» de concepts, mais la réalité impériale demeurait toujours trop étroite pour contenir une telle ingénierie de la transcendance. Plotin sans Plotin Le véritable prodige tient au fait que cet immense héritage néoplatonicien ne s’est pas déployé comme un simple exercice philosophique, mais comme une synthèse totalisante du philosophique, du religieux et de l’impérial, réalisée par des hommes qui n’avaient aucune connaissance directe et formelle du plus éminent des néoplatoniciens lui-même, Plotin. Paradoxalement, la figure de la tradition païenne de l’Antiquité tardive qui exerça la plus grande influence sur les philosophes musulmans demeura largement anonyme dans la transmission directe. Lorsqu’elle était explicitement distinguée, elle était souvent désignée simplement comme «le Sage grec» ( al-Shaykh al-Yūnānī ). Pourtant, c’est bien Plotin, transmis à travers les résumés de Porphyre et leurs remaniements ultérieurs, et malgré un filtrage conceptuel partiellement aristotélicien, qui exerça l’une des influences les plus profondes et les plus durables sur l’architecture de la philosophie arabo-islamique. Les Ennéades , notamment les livres IV à VI, réorganisées et reformulées dans la tradition arabe, circulèrent non sous le nom de Plotin, mais sous le titre trompeur de Théologie d’Aristote . Cette attribution erronée ne relevait pas d’une simple erreur de transmission; elle fut structurellement rendue possible par la stratégie de Porphyre consistant à exprimer la doctrine néoplatonicienne dans un langage conceptuel aristotélicien, mobilisant des notions telles que la substance, la puissance et l’acte, et la rendant ainsi intelligible dans le cadre du discours péripatéticien. Compte tenu de l’autorité accordée à Aristote en tant qu’ al-Mu ʿ allim al-Awwal («le Premier Maître»), la tradition philosophique islamique reçut ce texte comme un prolongement ésotérique de la métaphysique aristotélicienne. Il en résulta une remarquable ironie historique: le néoplatonisme plotinien fut assimilé comme la «couche la plus profonde» de la pensée d’Aristote lui-même. Aux côtés d’Aristote, Platon fut également élevé au sein de la falsafa , souvent qualifié de «divin Platon», formant ainsi un double canon dans lequel Platon fournissait la vision métaphysique et Aristote la rigueur méthodologique. La réception de Platon fut cependant extrêmement sélective et réfractée. Les philosophes musulmans privilégièrent notamment la République et les Lois comme modèles politiques, ainsi que le Timée comme fondement cosmologique. Dans cette configuration, Platon fut en quelque sorte reconstruit en penseur à la fois du gouvernement idéal et de l’ordre métaphysique. L’idéal platonicien du philosophe-roi fut réinterprété par al-Fārābī sous la figure du souverain vertueux ou du prophète-législateur, tandis que la tension entre politeia et nomos fut résolue à travers le concept d’un ordre politique fondé sur le divin, la Madīna al-Fāḍila . Le Timée , en particulier, devint le texte platonicien aux conséquences les plus importantes dans le monde islamique, quoique rarement sous sa forme philosophique originale. Souvent transmis par l’intermédiaire des résumés de Galien, il pénétra la culture intellectuelle arabe sous la forme d’un hybride de cosmologie, de médecine et de métaphysique. Les lectures physiologiques que Galien fit du dialogue contribuèrent à brouiller la frontière entre ordre cosmologique et structure corporelle, permettant de lire l’univers lui-même comme un organisme dont les proportions rationnelles trouvent leur reflet dans la physiologie humaine. Création, harmonie et synthèse grecque Le modèle platonicien du démiurge soulevait un autre problème théologique: comment concilier un monde façonné à partir d’un ordre préexistant avec la doctrine de la creatio ex nihilo ? Des philosophes tels qu’al-Kindī, puis Avicenne, réinterprétèrent le démiurge non comme un artisan agissant dans le temps, mais comme une métaphore de l’intellection divine, selon laquelle les formes éternelles résident dans la connaissance de Dieu et fondent l’intelligibilité de la création. Il en résulta une cosmologie mathématique et harmonique dans laquelle nécessité métaphysique et création monothéiste pouvaient coexister. Ce platonisme cosmologique fut encore développé dans des traditions telles que celle des Ikhwān al-Ṣafāʾ, qui élaborèrent la doctrine du macrocosme et du microcosme: l’univers comme «Grand Homme» et l’homme comme «petit univers». Dans ce cadre, les rapports harmoniques régissant le mouvement céleste furent étendus à l’éthique, à la médecine et à la musique, formant une vision unifiée de l’ordre cosmique. Aristote, en revanche, joua principalement le rôle de garant de la méthode. Son Organon fournit l’architecture logique de la démonstration, de la classification et de l’inférence, permettant au discours philosophique d’acquérir une rigueur démonstrative. Dans leur combinaison, Platon apportait la vision ontologique et cosmologique, tandis qu’Aristote fournissait la discipline épistémique. Au sein de cette synthèse, Plotin introduisit une intériorisation décisive de la métaphysique. Contrairement à la République de Platon, qui exige le retour du philosophe dans l’ordre civique, Plotin déplace le centre de gravité vers l’ascension intérieure de l’âme. La finalité de l’existence devient l’ henōsis , l’union avec l’Un, et la vie politique se trouve reléguée à un rang secondaire dans la hiérarchie de l’être. Son célèbre motif, le «vol du seul vers le Seul», exprime cette réorientation radicale vers la transcendance intérieure. Plotin ne rejette néanmoins pas entièrement la vertu civique. Dans les Ennéades , il distingue plusieurs niveaux de vertu: les vertus civiques qui règlent la vie incarnée, les vertus purificatrices qui détachent l’âme de la corporéité, et les vertus intellectuelles qui l’orientent vers l’intellect divin ( nous ). La politique devient ainsi préparatoire plutôt qu’ultime: nécessaire à l’ordre, mais non constitutive de la fin humaine la plus élevée. Une tradition anecdotique attribue même à Plotin un projet politique resté sans lendemain, la fondation de Platonopolis sous patronage impérial, ce qui laisse entrevoir au moins une tension entre retrait philosophique et aspiration civique. Qu’il soit historique ou symbolique, cet épisode met en lumière l’ambiguïté de sa position dans la philosophie politique ultérieure. La transmission du platonisme dans la falsafa fut encore compliquée par l’absence d’un accès direct au corpus de Platon, contrairement à la traduction relativement complète d’Aristote. Platon et Aristote furent dès lors souvent lus comme deux moments complémentaires d’une même tradition unifiée de sagesse. Ce «présupposé d’harmonie» trouva son expression la plus explicite dans le projet d’al-Fārābī visant à concilier les opinions de Platon et d’Aristote, qui présupposait leur accord fondamental. Les travaux modernes, notamment ceux de Peter Adamson, ont montré que la Théologie d’Aristote est loin d’être une restitution fidèle de Plotin. Il s’agit plutôt d’un texte profondément remanié, dans lequel la métaphysique plotinienne est systématiquement reformulée en termes aristotéliciens. Même les arguments critiques dirigés contre la psychologie d’Aristote y sont atténués ou réorientés afin de préserver la continuité doctrinale. En définitive, Aristote n’est pas réfuté, mais absorbé dans un cadre néoplatonicien. Cette transformation eut de profondes conséquences. La définition aristotélicienne de l’âme comme entelecheia (entéléchie) du corps, qui, dans sa formulation originelle, implique la mortalité, fut réinterprétée de manière à préserver sa compatibilité avec l’immortalité. L’âme fut ainsi repensée non comme une fonction corporelle, mais comme un principe transcendant de perfection. Au sein de cette constellation intellectuelle, la falsafa en vint à fonctionner sur ce que l’on pourrait qualifier de mythe fondateur: l’unité de la philosophie grecque. Platon, Aristote et Plotin furent intégrés dans une seule lignée cohérente de vérité, en dépit de leurs divergences historiques. L’ Harmonie des opinions des deux Sages d’al-Fārābī peut ainsi être lue comme l’articulation programmatique de cette vision synthétique. De la «Greek Theory» à Platonopolis En définitive, l’aboutissement métaphysique de cette tradition fut la reconfiguration de l’âme en une substance immatérielle, subsistant par elle-même et orientée vers l’Intellect actif. L’eschatologie elle-même fut réinterprétée dans un registre intellectualiste et imaginal: plutôt qu’une vie après la mort purement corporelle, le destin de l’âme se déploie dans un domaine immatériel (ʿ ālam al-mithāl ), où l’imagerie scripturaire est transposée sous une forme intelligible. De cette manière, la falsafa construisit une eschatologie philosophique capable d’assurer une médiation entre métaphysique démonstrative et description révélée. Les falāsifa ont en quelque sorte orchestré un «fantasme de consensus», traitant les voix discordantes de la tradition grecque comme une «Greek Theory» unique et monolithique. Ce phénomène rappelle la manière dont le monde universitaire américain du XXe siècle a condensé les tensions entre Foucault, Derrida et Lacan sous la bannière unifiée de la «French Theory». Si la «French Theory» américaine était souvent placée sous le signe de la déconstruction, la «Greek Theory» des falāsifa relevait, elle, de la reconstruction: l’édification d’un immense système métaphysique unifié capable de tout expliquer, des astres jusqu’à l’âme. Dans cette réinvention islamique de la «Greek Theory», la catharsis était axiomatique. Chez des penseurs tels qu’al-Kirmānī et Avicenne, cette tradition conçoit la philosophie non comme un simple exercice de recherche théorique, mais comme un processus transformateur de purification. Dans ce cadre, la perfection de l’âme humaine et son ascension vers la félicité suprême se réalisent par l’appréhension active de la vérité. La finalité de la philosophie se déplace alors: il ne s’agit plus simplement de comprendre le monde, mais de s’en purifier, en réalisant l’union avec l’Absolu tout en demeurant pleinement présent dans l’ordre temporel. Alors que Plotin envisageait Platonopolis comme une retraite en Campanie consacrée à la vie contemplative, Ibn Sīnā et al-Kirmānī visaient un Ordre total. Pour al-Kirmānī, cette Platonopolis devait presque se confondre avec la da ʿ wa fatimide, hiérarchie rigide et belle. De même que les cieux sont ordonnés par dix Intellects, l’État fatimide est structuré selon des degrés d’initiation. La cité fonctionne ici comme une machine pédagogique, où chaque rang de la hiérarchie religieuse correspond précisément à un rang dans le cosmos. Quant à la Platonopolis d’Avicenne, où le platonicien demeure dissimulé derrière la double aura d’Aristote et du Prophète, elle revêt un caractère bien plus insaisissable. (NDLR : Ce texte a été traduit de l’anglais.)

«Tous les chemins mènent à Rome»...
Par
Rabih Dandachli
Publié

L’expression «Tous les chemins mènent à Rome» est l’une des plus célèbres de l’histoire politique et des civilisations. Loin d’être uniquement une métaphore littéraire, elle décrivait une réalité de l’Empire romain, qui avait construit un vaste réseau routier faisant de Rome son centre politique, militaire et économique, de sorte que les principales routes y aboutissaient. À partir du Moyen Âge, l’expression devint un proverbe signifiant que la diversité des moyens ne change pas nécessairement l’issue finale et que des chemins différents peuvent conduire au même destin. Le Liban offre peut-être aujourd’hui une illustration politique contemporaine de cette formule. Depuis la fin de la dernière guerre, les discours et les slogans se sont multipliés, tout comme les options avancées. Mais une seule question demeure: le Liban dispose-t-il réellement de plusieurs choix stratégiques, ou bien tous finissent-ils, d’une manière ou d’une autre, par conduire à la table des négociations? Dans cet article, il ne s’agit ni de plaider en faveur de la négociation ni de s’y opposer, encore moins de justifier un choix politique particulier. Il s’agit simplement de lire la réalité telle qu’elle est, loin des slogans et des réactions passionnelles, afin de poser une question élémentaire: reste-t-il au Liban une autre option stratégique qui ne passe pas, en fin de compte, par la négociation? De la guerre à la politique Dans les relations internationales, les guerres ne constituent pas une fin en soi. Elles sont souvent un moyen de modifier les rapports de force en préparation d’une négociation. Il est rare qu’une guerre s’achève par une victoire absolue. Ses résultats sont le plus souvent traduits à la table des négociations, qu’elles soient directes ou indirectes. Dans le cas libanais, la dernière guerre a fait émerger une nouvelle réalité reposant sur plusieurs données: la réoccupation par Israël de certaines parties du territoire libanais; des pressions internationales croissantes en faveur de l’application de la résolution 1701 et des autres résolutions internationales pertinentes; le lien établi entre le processus de reconstruction et un nouveau processus politique et sécuritaire lié à la question des armes échappant à l’autorité de l’État; de profondes transformations régionales ayant redessiné les rapports de force et ébranlé nombre des certitudes qui avaient façonné la région au cours des deux dernières décennies. Tout cela place le Liban face à une échéance qu’il n’est plus possible de différer. Quels sont les choix dont dispose le Liban? En apparence, ils sont nombreux. Mais lorsqu’on les examine de plus près, ils se révèlent beaucoup moins diversifiés qu’il n’y paraît. Premièrement: l’option de la résistance militaire Une partie des Libanais considère que la poursuite de l’action militaire constitue une alternative à toute voie de négociation. Cette option se heurte toutefois à plusieurs réalités: un déséquilibre manifeste des rapports de force; un coût humain et économique que le Liban peut difficilement supporter; l’absence de soutien international à une confrontation ouverte; la nécessité, sur le plan intérieur, de reconstruire l’État et ses institutions. La poursuite de l’affrontement ne supprime donc pas la négociation. Elle ne fait que la retarder ou en modifier les conditions. Deuxièmement: l’attente D’autres misent sur des transformations régionales ou internationales susceptibles d’offrir ultérieurement au Liban de meilleures conditions. Mais l’attente n’est pas une politique en soi. Elle revient à suspendre la décision. Or, pendant ce temps, les réalités continuent d’évoluer, les rapports de force se modifient et de nouveaux faits accomplis se consolident, avant de devenir à leur tour des éléments de toute future solution. Troisièmement: l’internationalisation de la crise Certains appellent à transférer entièrement le dossier aux Nations unies ou aux grandes puissances internationales. Pourtant, même les conflits les plus internationalisés n’ont jamais été réglés par les seules résolutions internationales. Leur mise en œuvre et leur traduction dans la réalité ont toujours nécessité, en définitive, des négociations entre les parties concernées. Quatrièmement: la négociation indirecte C’est un modèle que le Liban a connu à plusieurs reprises, qu’il s’agisse de l’accord d’armistice, des négociations sur la délimitation de la frontière maritime ou des médiations américaines et internationales. Cette formule permet de parvenir à des arrangements sans que l’une ou l’autre partie ait à assumer le coût politique d’un contact direct avec l’autre. Cinquièmement: la négociation directe C’est l’option politiquement la plus sensible. Elle demeure néanmoins une possibilité si les parties en viennent à considérer que les médiations ne suffisent plus à atteindre les objectifs recherchés. Les négociations que tous refusent d’admettre Les acteurs qui refusent le plus catégoriquement de parler de négociations semblent, en réalité, être parmi ceux qui sont le plus étroitement liés à leurs résultats. Le Hezbollah, qui refuse toute discussion sur des négociations directes entre le Liban et Israël, est désormais intégré à une équation régionale qui dépasse largement les frontières libanaises. Une grande partie de ses choix stratégiques paraît aujourd’hui liée à l’issue des négociations entre l’Iran et les États-Unis. L’avenir des sanctions, le programme nucléaire et le rôle régional de l’Iran sont autant de facteurs qui ont, directement ou indirectement, des répercussions sur la position et les choix du parti. Cela signifie que le Hezbollah, même s’il n’est pas assis à la table des négociations, en attend les résultats et fonde une part importante de ses calculs sur leur issue. Refuser la négociation à Beyrouth ne signifie donc pas rejeter toute négociation. Cela signifie simplement que celle-ci s’est déplacée dans une autre capitale et porte sur un autre dossier. Israël , de son côté, se retrouve malgré sa supériorité militaire devant un dilemme comparable. La force peut détruire ou affaiblir les capacités militaires de l’adversaire, mais elle ne suffit pas, à elle seule, à produire une stabilité durable sur la frontière nord. Israël a besoin, en définitive, de dispositifs capables d’assurer la sécurité de ses colonies du Nord, le retour de leurs habitants et la prévention d’une résurgence de la menace. Quels que soient les termes employés pour les désigner, ces dispositifs ne pourront résulter de la seule force. Ils passeront nécessairement par des arrangements politiques ou sécuritaires, directs ou indirects, avec l’État libanais ou par l’intermédiaire d’une médiation internationale. Autrement dit, les deux parties, en dépit de discours divergents, évoluent dans un même espace de négociation, même si elles ne sont pas assises à la même table. Le Hezbollah attend l’issue des négociations irano-américaines, tandis qu’Israël cherche des arrangements négociés susceptibles de sécuriser son front nord. Tous deux savent que la guerre, à elle seule, ne peut produire une situation durable. Existe-t-il une véritable alternative à la négociation? C’est là que réside le principal paradoxe. Après avoir examiné les différents scénarios, on constate que la véritable ligne de partage ne se situe pas entre négociation et absence de négociation , mais entre les différentes formes qu’elle peut prendre, son calendrier et son niveau . La guerre peut servir à améliorer les conditions d’une négociation. La dissuasion est elle aussi un instrument de négociation. La médiation est une forme de négociation. Les résolutions internationales nécessitent une négociation pour être appliquées. Et l’attente ne constitue, au fond, qu’un report de la négociation. Même la poursuite de l’occupation ou le maintien d’affrontements limités ne peuvent constituer une solution durable. Il ne s’agit que d’une phase transitoire qui débouche, tôt ou tard, sur une forme de règlement. Dès lors, la véritable question n’est plus: y aura-t-il des négociations? Mais plutôt: quelles négociations? Qui y représentera le Liban? Et de quels atouts disposera-t-il? Qu’est-ce que cela signifie pour le Liban? Le problème essentiel ne réside pas dans le principe même de la négociation, mais dans la capacité de l’État libanais à s’y préparer. La force d’un État ne se mesure pas uniquement à sa capacité à entrer en négociation, mais à sa capacité à définir ses objectifs avant de s’asseoir à la table. Que veut récupérer le Liban? Quelles sont ses priorités? Que peut-il accepter? Et sur quoi ne peut-il transiger? Ce sont les réponses à ces questions qui détermineront les résultats de toute négociation, et non le simple fait qu’elle ait lieu. Un État qui entre en négociation uni et capable d’arrêter une position nationale devient un acteur de la construction du règlement. Un État divisé se transforme, lui, en arène où se déploient les arrangements conçus par les autres. Peut-être l’expression «Tous les chemins mènent à Rome» n’est-elle plus seulement une évocation du réseau routier de l’Empire romain, mais une description particulièrement juste de la situation libanaise. Les chemins diffèrent, les slogans changent, les discours évoluent, mais l’issue semble demeurer la même. Le Hezbollah, malgré son refus de négocier avec Israël, attend les résultats d’autres négociations dont dépend une grande partie de son avenir. Israël, en dépit de sa supériorité militaire, cherche lui aussi des arrangements négociés capables de lui apporter la sécurité que la force n’a pu, à elle seule, garantir. Quant à l’État libanais, il aura beau tenter de différer l’échéance, il finira par se retrouver devant la même question. La question n’est donc plus: le Liban négociera-t-il? Elle est désormais: comment négociera-t-il? Qui négociera en son nom? Sur la base de quelle vision nationale? Et entrera-t-il dans ces négociations en tant qu’État maître de sa décision, ou comme une arène où se croisent les négociations des autres? Car en politique comme dans l’histoire, l’enjeu n’est pas seulement que tous les chemins mènent à Rome. Il est de savoir pourquoi l’on emprunte tel chemin, et d’avoir la capacité et le courage de fixer soi-même sa destination avant que d’autres ne le fassent à sa place.

Le Liban entre les feux du dedans et du dehors

Au moment où les pays de la région cherchent à mettre en place des mécanismes et des alliances susceptibles de réduire leur dépendance sécuritaire totale à l’égard des États-Unis, voire de s’affranchir complètement de leur tutelle, à commencer par l’alliance turco-saoudo-pakistanaise, qui constitue un exemple clair de cette orientation, le Liban officiel s’engage au contraire dans une dépendance toujours plus étroite à l’égard de Washington pour la plupart des dossiers relevant de sa politique étrangère. Cela ne concerne pas uniquement la question des négociations directes libano-israéliennes, qui ont débuté à Washington et se poursuivent à Rome, et non à Paris par exemple, ce qui n’est pas un hasard. Naturellement, le Liban ne peut comparer sa position, sa présence et son rôle à ceux des trois grandes puissances régionales, ni adopter des approches similaires aux leurs, compte tenu des moyens politiques, économiques et militaires dont elles disposent. Nul ne peut d’ailleurs affirmer que le Liban serait capable de prendre ses distances avec Washington ou qu’il disposerait d’autres options lui permettant de le faire. Rien n’indique non plus qu’une telle démarche soit souhaitable, compte tenu du rôle considérable des États-Unis aux niveaux international et régional. Si certains considèrent que ce sont, dans les faits, les négociations politiques directes qui ont mis fin à la guerre, ce qui comporte assurément une part de vérité, le Liban doit néanmoins définir une politique étrangère plus active et plus efficace, qui lui permette de mobiliser le soutien international en faveur de sa juste cause et de réclamer avec insistance le retrait militaire israélien complet jusqu’aux frontières internationales reconnues. Celles-ci avaient été consacrées par l’accord d’armistice conclu entre le Liban et Israël en 1949, mais ont été totalement occultées lors des dernières négociations. Il est vrai que Washington n’acceptera pas que quiconque vienne concurrencer son rôle retrouvé au Liban et qu’elle entend conserver l’exclusivité de la scène libanaise afin de s’en servir pour engranger un succès politique à l’échelle régionale, notamment au regard de l’impasse dans laquelle se trouve le dossier iranien, ballotté entre bombardements et négociations sans qu’aucune des deux voies ne soit parvenue à imposer une issue décisive. Mais il est tout aussi vrai qu’un alignement exclusif sur une seule puissance internationale, quelle que soit sa force, ne produit pas nécessairement les résultats escomptés. L’exemple le plus frappant en est sans doute la marginalisation du rôle français, réduit à sa plus simple expression, ce qui est inhabituel au regard des relations «historiques» entre le Liban et la France. Tout en reconnaissant le caractère incontournable du rôle américain au vu des circonstances actuelles et des rapports de force engendrés par les guerres qui ont fait rage au cours des deux dernières années, il reste naturellement à espérer que Washington exerce davantage de pression sur son alliée privilégiée afin d’obtenir le retrait et de contenir les appétits d’Israël dans le sud du Liban, qu’illustrent notamment la publication de cartes suspectes, l’ouverture de routes et l’installation de positions militaires dans les zones occupées. Tant que les États-Unis ne seront pas convaincus que l’édification de l’État au Liban sert la stabilité intérieure et régionale, et tant que cette conviction ne se traduira pas par des positions concrètes produisant des résultats tangibles dans le sud du Liban, la situation continuera de tourner en rond dans un cercle vicieux: les armes avant le retrait, ou le retrait avant les armes? Au demeurant, ce choix, celui de l’édification de l’État au Liban, ne sert pas nécessairement les intérêts d’Israël. Il est même probable que ce ne soit pas le cas, car la faiblesse de l’État lui permet de déverser sa haine historique sur un Liban pluriel, à l’opposé de son identité univoque, elle-même engagée dans une radicalisation croissante. L’édification de l’État au Liban, dont le point de départ est la concentration des armes entre les seules mains de l’État, et non leur désarmement, constitue la seule voie juste pour sortir de la réalité dans laquelle nous vivons. Elle permettrait aux habitants du Sud d’avoir confiance dans l’existence d’un État capable de les protéger, de les accueillir et de leur assurer les conditions d’une vie digne, loin des discours sur la marginalisation et l’abandon, que viennent renforcer des rhétoriques confessionnelles détestables, drapées dans des slogans malsains et empreintes d’une haine susceptible de préparer le terrain à des conflits civils que la majorité des Libanais pensait définitivement révolus. Dans une société pluraliste et diverse comme le Liban, l’État ne peut se construire sur le principe du gouvernement par le glaive, même si un excès de faiblesse est fatal au projet étatique. Il se construit en créant des espaces d’intérêt commun qu’incarne l’État et qu’aucune partie, quelle que soit sa puissance, ne peut remplacer. C’est ce qu’ont démontré les évolutions qu’a connues le Liban au fil des années, après que l’excès de puissance eut circulé successivement d’une communauté à l’autre. Il revient donc à l’État libanais d’entreprendre lui-même les démarches nécessaires à sa propre construction et de ne pas exclure le dialogue avec qui que ce soit, à l’intérieur comme à l’extérieur, afin d’atteindre cet objectif, même si cela suppose d’ouvrir un dialogue avec les acteurs qui soutiennent certaines forces au Liban plutôt que l’État lui-même. Pourquoi l’État ne chercherait-il pas à élaborer des ententes régionales sous couverture internationale, qui lui donneraient les moyens de traduire concrètement son projet au Liban: le projet de l’État? Est-ce au-dessus de ses capacités? Peut-être. Mais il faut au moins tenter l’expérience. Enfin, si l’appel à un dialogue à l’extérieur apparaît nécessaire pour sortir de l’impasse, le besoin d’un dialogue à l’intérieur n’est pas moins pressant. Il ne saurait s’agir d’un dialogue folklorique dont les résultats se limiteraient à des ententes verbales sans traduction concrète, mais d’un dialogue visant sérieusement à établir les lignes rouges nécessaires sur le plan intérieur: aucun recul sur le projet d’édification de l’État, dont le point de départ est la concentration des armes entre les seules mains de l’État, et aucune alimentation du sentiment de marginalisation et d’abandon chez une partie des Libanais. Entre ces deux impératifs, il faudra bien parvenir à créer un espace commun, quelles que soient les difficultés.

«Charité bien ordonnée…» ou les mésaventures du Grand Liban

«Charité bien ordonnée commence par soi-même» est un dicton bien utile pour décrire les égarements du Grand-Liban, tels que rendus par la phrase cinglante et lucide lancée par Georges Naccache: «Deux négations ne font pas une nation.» Une phrase qui révèle les tragiques insuffisances de la première génération de Libanais devant un Grand Liban en mal d’affirmation. D’origine augustinienne, «charité bien ordonnée commence par soi-même» signifie tout simplement qu’il faut s’assurer de répondre à ses propres besoins et obligations avant de chercher à aider les autres. Ce concept est parfois détourné pour justifier un comportement individualiste, un manque de générosité ou le fait de faire passer ses intérêts personnels avant une cause collective. En fait, il découle de la théologie de saint Augustin (IVe siècle) et découle de la notion d’ ordo caritatis (l’ordre de la charité). Selon saint Augustin, la charité (l’amour divin) doit suivre une hiérarchie logique: on doit d’abord aimer Dieu, puis s’aimer soi-même de manière saine ou encore «ordonnée» (pour le salut de son âme), avant de pouvoir aimer son prochain. Inspirée d’Augustin, la formule latine caritas bene ordinata incipit a se ipso est ensuite née de manière très pragmatique sous la plume de juristes du Moyen Âge. Les commentateurs utilisaient cette maxime pour trancher en particulier des conflits de voisinage liés à l’eau. Le cas classique était le suivant: un propriétaire possédant une source d’eau sur sa terre n’était pas tenu d’irriguer les champs de ses voisins si cela risquait de tarir son propre domaine. Le droit justifiait ainsi la priorité de son propre intérêt vital. Au fil des siècles, la maxime s’est détachée des tribunaux et des traités de théologie pour entrer dans le langage courant. Dès le XVIe siècle, elle est devenue un proverbe populaire utilisé pour rappeler qu’il est naturel de penser à sa propre sécurité matérielle et morale avant celle des autres. La tragédie libanaise Ce principe s’applique parfaitement à l’histoire du Liban. Dans un premier temps, on pourrait penser que ce proverbe résume la tragédie d’un système où chaque communauté au Liban a historiquement privilégié sa propre survie et sa sécurité à celle de l’État central. Mais une autre perspective est possible, et c’est à travers elle que se dessine la véritable «tragédie» libanaise. Elle montre comment, en préférant d’autres causes à celle du Grand Liban tel que pensé et voulu par ses fondateurs – comme la Palestine, l’unité arabe, la grande Syrie ou le panislamisme –, on est sorti de «la charité bien ordonnée» qui aurait consisté à aimer «d’abord» la croissance bien ordonnée de son propre État-nation. Cette analyse saisit en effet le point de bascule de l’histoire moderne du Liban. Elle met le doigt sur la seconde facette du proverbe: le fait que l’excès inverse – le fait d’embrasser des causes universelles ou régionales avant d’avoir consolidé ses propres fondations – a mené le pays à la ruine. En choisissant de faire du Liban la «caisse de résonance» des conflits du Moyen-Orient évoqués plus haut, une grande partie de la classe politique et de la population est passée en effet à côté d’une croissance interne saine. Cette «entorse» au principe de la charité bien ordonnée se résume bien par le concept de syndrome de «l’altruisme sacrificiel». En théologie comme en logique, on ne peut pas donner ce que l’on ne possède pas. Le Liban, État jeune et fragile issu de 1920 et 1943, n’avait pas encore solidifié ses institutions ni créé une identité nationale unifiée. Ainsi, en s’investissant massivement dans des causes transnationales dès les années 1950 et 1960 (le nassérisme, puis le soutien armé à la cause palestinienne via les Accords du Caire en 1969), le Liban a agi comme un organisme faible qui tente l’impossible: porter le fardeau des autres. Ce choix a brisé le compromis fragile du pacte national et a déclenché la guerre civile en 1975. La dilution du «soi» national Pour qu’il y ait une «charité bien ordonnée», il aurait fallu d’abord qu’il y ait un «soi» clairement défini et accepté, ce que les élites libanaises avaient manqué de faire, ou même de vouloir. En préférant l’idéal de la Grande Syrie (porté par le PSNS) ou de l’unité arabe, une partie des Libanais continuait à considérer le Liban comme une entité artificielle ou une simple province à fondre dans un ensemble plus grand. À l’inverse, en préférant des agendas théocratiques ou des axes régionaux (comme l’axe pro-iranien), d’autres factions ont délocalisé le centre de décision hors des frontières et se sont aliénés leurs propres compatriotes. Résultat: Le Liban n’a jamais pu s’aimer lui-même en tant qu’État-nation souverain. Le patriotisme libanais a longtemps été perçu par ses détracteurs comme une forme de trahison envers les «grandes causes», et ses partisans ont même été taxés «d’isolationnistes». Une croissance bien ordonnée aurait exigé de donner la priorité absolue au développement des infrastructures libanaises, à l’éducation civique unifiée, à la sécurisation des frontières et à l’économie locale. En important les guerres des autres sur son propre territoire, le Liban a dilapidé ses richesses, provoqué l’exode de ses élites et détruit son tissu social. Le pays est devenu le terrain de jeu des puissances régionales qui y mènent, depuis des décennies, des guerres par procuration, confirmant que lorsque l’on ne s’occupe pas de sa propre maison en priorité, ce sont les voisins qui viennent la piller ou la diriger. C’est là tout le paradoxe libanais: l’histoire du pays balance constamment entre un égoïsme communautaire interne (le repli sur sa confession au détriment de l’État) et un altruisme idéologique externe (la préférence pour des causes régionales au détriment de la patrie). Dans les deux cas, c’est le projet d’un État libanais moderne, fort et prospère qui a été sacrifié.

Harcèlement, intimidations: les femmes, cibles privilégiées de l’IA

Images truquées, sexualisation, campagnes de dénigrement et accusations de trahison: au Liban, l’intelligence artificielle offre de nouveaux outils au harcèlement visant les femmes exposées dans l’espace public. Le cas d’une ministre et les témoignages de deux journalistes illustrent un phénomène mondial qui progresse plus vite que les moyens juridiques et techniques destinés à l’endiguer. Un diable rouge, cornu, tenant un trident, mais doté d’un visage familier: lunettes de vue, cheveux courts décolorés et boucles d’oreilles circulaires. Il ne s’agissait pas d’une simple caricature, mais de l’une des dizaines d’images générées par intelligence artificielle qui ont envahi les plateformes en ciblant la ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Rima Karamé. Son insistance affichée à maintenir les examens officiels malgré le climat sécuritaire tendu qui accompagnait la guerre avait suscité une vaste vague de colère. Les personnes en colère n’ont pas débattu de la décision éducative à l’aide d’arguments pédagogiques. À la place, des comptes portant une version détournée et moqueuse de son nom sont apparus, ainsi que des pages haineuses spécialement créées contre la ministre. Les images la représentant sous les traits d’un démon, d’une sorcière ou d’une «méchante» se sont multipliées. L’une d’elles greffait notamment son visage sur le corps de Gargamel, le célèbre méchant du dessin animé Les Schtroumpfs. Soumises à l’outil de détection Hive Moderation , les deux images ont été évaluées comme ayant chacune 99,9 % de probabilités d’avoir été générées par intelligence artificielle. L’outil a estimé, avec un degré de certitude nettement inférieur — 75,7 % — que le modèle utilisé pourrait être Gemini 3. Deuxième image diffusée: l’analyse de Hive Moderation a estimé à 99,9 % la probabilité qu’elle ait été générée par intelligence artificielle. Il convient de rappeler que les détecteurs de contenus générés par IA sont des outils probabilistes susceptibles de produire aussi bien des faux positifs que des faux négatifs. Le même schéma s’est reproduit avec des femmes bénéficiant d’une protection moindre que celle d’une ministre. Maya*, jeune journaliste libanaise, a publié pendant la guerre une vidéo tournée sur le terrain qui a connu une large diffusion. Selon son témoignage à l’auteure de cette enquête, sa seule «récompense» fut de voir apparaître un compte anonyme diffusant de fausses images à caractère sexuel la représentant, générées par intelligence artificielle et accompagnées de formules telles que «Israël aime Maya». Une double tentative de porter atteinte à son corps et de mettre en doute sa loyauté. Cet épisode n’a toutefois pas pu, à ce jour, être corroboré par une source indépendante. Quant à la journaliste Lynn*, elle a découvert qu’une photographie d’elle prise lors d’un reportage sur le terrain avait été modifiée pour la faire apparaître entre deux soldats israéliens pointant leurs armes sur elle. L’image avait été publiée par un compte étranger suivi par des dizaines de milliers de personnes. Après avoir subi une agression physique alors qu’elle filmait à Beyrouth, elle a elle-même recensé 148 commentaires sous une publication relatant l’agression: critiques de son apparence, insinuations sexuelles et accusations de collaboration avec l’ennemi. « Les commentaires m’ont fait plus de mal que l’agression elle-même. Avec la personne qui m’a agressée, je me suis disputée et l’affaire s’est arrêtée là. Mais ces propos que je lisais, écrits par des gens cachés derrière de faux comptes, étaient beaucoup plus durs », raconte-t-elle. La version du ministère: une campagne organisée, pas un débat éducatif Une source proche de la ministre de l’Éducation affirme que cette dernière et son ministère avaient connaissance de la campagne dès son lancement et que celle-ci est progressivement passée de la diffusion de fausses informations aux attaques personnelles, avant de devenir une véritable «tendance» sur les réseaux sociaux. Selon cette source, le ministère a tenté en parallèle d’expliquer sa position et de publier des études et des chiffres sur le nombre d’élèves et de déplacés ainsi que sur le programme scolaire. «Mais ces messages ne passaient pas, ou avaient une portée bien moindre que la campagne menée contre elle.» La source décrit une campagne «violente, dans laquelle tous les moyens ont été utilisés», entre attaques personnelles et insultes. Certains jours, le téléphone de la ministre recevait entre 700 et 1 000 messages sur de courtes périodes, provenant de ce qu’elle qualifie de «trolls électroniques organisés», utilisant des numéros fictifs et parfois réels, dont certains appartenaient à des élèves. La campagne s’est également transformée, selon cette source, en moyen de gagner en visibilité: «Tous ceux qui voulaient se montrer, susciter la sympathie ou se mettre en avant se sont mis à publier des contenus sur la ministre, jusqu’à ce que le débat sur les examens et l’éducation disparaisse au profit d’attaques contre sa personne: tantôt ses cheveux, tantôt ses accessoires, tantôt la couleur de sa jupe.» Malgré cela, la ministre n’a déposé aucune plainte en justice, une attitude que la source explique par sa volonté de «ne pas personnaliser la question». «Elle parlait en s’appuyant sur la science et les chiffres ; elle n’est donc pas allée intenter personnellement un procès à qui que ce soit.» Concernant les solutions, la source évoque un plan de «cohésion sociale» sur lequel travaille le ministère dans le cadre des programmes scolaires, en coordination avec les ministères de la Culture, de l’Information ainsi que de la Jeunesse et des Sports. L’encadrement juridique des comportements sur les réseaux sociaux demeure, pour sa part, à l’étude au ministère de l’Information. Au-delà du harcèlement: une cyberintimidation systématique Ce qui rapproche le cas de la ministre de ceux des deux journalistes dépasse le simple «harcèlement numérique» au sens strict. Il s’agit d’un cyberharcèlement systématique visant spécifiquement les femmes présentes dans l’espace public: détournement de leur image, diabolisation, dérision et remise en cause de leurs compétences, sans qu’une seule de leurs décisions ou idées soit réellement discutée. Les chiffres internationaux montrent que ce qui se passe au Liban s’inscrit dans un phénomène mondial en pleine aggravation. Selon l’enquête Tipping Point , publiée en décembre 2025 par ONU Femmes et la Commission européenne, en coopération avec l’UNESCO et l’ICFJ et avec la participation de chercheurs de City St George’s, University of London, dans 119 pays, 70 % des femmes travaillant dans la sphère publique ont subi des violences numériques dans le cadre de leur activité. 41 % ont déclaré avoir également subi des préjudices dans le monde réel en lien avec ces violences, tandis que cette proportion atteint 75 % chez les journalistes. Au Liban, les dernières statistiques des Forces de sécurité intérieure, citées par ONU Femmes, indiquent que 80 % des victimes des violences numériques signalées sont des femmes. Lorsque l’intelligence artificielle entre en jeu, les chiffres deviennent encore plus alarmants. Selon l’étude State of Deepfakes , publiée en 2023, 98 % des vidéos deepfake disponibles en ligne sont de nature pornographique et 99 % de leurs victimes sont des femmes. L’étude faisait également état d’une augmentation de 550 % du nombre de ces vidéos entre 2019 et 2023. La deuxième partie de Tipping Point , publiée en avril 2026, révèle par ailleurs que 6 % des femmes présentes dans la sphère publique ont déjà été victimes de deepfakes, tandis que 12 % ont subi la diffusion d’images intimes sans leur consentement. Une femme sur quatre a été diagnostiquée comme souffrant d’anxiété ou de dépression en lien avec la violence numérique, tandis que 41 % pratiquent une forme d’autocensure dans leurs publications afin d’éviter les attaques. Comment ces contenus sont-ils fabriqués et comment les détecter? Produire de tels contenus n’exige désormais plus de compétences techniques particulières. Une seule photographie disponible publiquement suffit pour générer, en quelques minutes, des dizaines de versions dégradantes à l’aide de modèles de génération d’images. Et, comme le souligne Lynn, «dix secondes de votre voix suffisent pour fabriquer toute une conversation que vous n’avez jamais eue». À l’inverse, des outils de détection tels que Hive permettent d’estimer la probabilité qu’un contenu ait été généré artificiellement et de tenter d’identifier le modèle utilisé. C’est cet outil qui a servi, dans le cadre de cette enquête, à examiner les images et vidéos visant la ministre Karamé. Mais la détection reste plus lente que la propagation. Lorsque le résultat de l’analyse est disponible, l’image a parfois déjà atteint des milliers d’écrans. Et puisque ces contenus sont «fabriqués de manière professionnelle», explique la journaliste, «les gens vont les croire, car plus personne n’est réellement capable de faire la différence». Le problème réside dans la société avant de résider dans l’outil «Avec le développement de l’intelligence artificielle, le harcèlement numérique a changé non seulement d’intensité, mais aussi de nature. Nous voyons désormais de fausses informations fabriquées à partir d’images et de vidéos, et elles sont toujours plus dangereuses pour les femmes que pour les hommes», explique Abed Qataya, directeur du contenu numérique de SMEX, une organisation spécialisée dans les droits numériques. Qataya constate que les campagnes s’intensifient lors des moments politiques importants : lorsqu’une femme se porte candidate ou lorsqu’elle prend une décision controversée, comme dans le cas de la ministre Karamé. «L’insulte est souvent utilisée contre les femmes qui travaillent dans la sphère publique, et elle devient personnelle ; ils n’essaient même pas de discuter de politique ou des faits», explique-t-il. Et d’ajouter: «Le danger ne provient pas uniquement des outils d’intelligence artificielle désormais disponibles, mais aussi de la manière dont la société pense et considère les femmes.» Sur le plan juridique, le Liban semble en retard sur la rapidité avec laquelle évolue la menace. Qataya explique: «Au Liban, nous ne disposons pas de lois directement consacrées au domaine numérique. Nous avons le Code pénal, la loi de 2018 sur les transactions électroniques et les données à caractère personnel et la loi de 2020 criminalisant le harcèlement», mais aucun texte ne traite spécifiquement des contenus falsifiés ou de la violence numérique fondée sur le genre. «Nous n’avons pas de plan national, ni même de commission nationale consacrée à cette question», ajoute-t-il. Lynn partage ce constat à partir de sa propre expérience: «La première chose dont nous avons besoin, ce sont de vraies lois qui permettent réellement de demander des comptes. Contre qui vais-je porter plainte ? Contre X ?» Elle estime également que les autorités elles-mêmes ne prennent pas suffisamment au sérieux la violence numérique: «Elles considèrent que ce n’est pas une véritable violence. Pour elles, la vraie violence, c’est lorsque quelqu’un vient vous frapper.» De la législation aux plateformes: quatre niveaux d’action Les trois situations examinées dans cette enquête — une ministre diabolisée en raison d’une décision éducative, une journaliste dont de fausses images à caractère sexuel ont été fabriquées et une troisième placée numériquement entre les armes de deux soldats israéliens — imposent une action à quatre niveaux qui ne peut plus être différée. Les législateurs doivent adopter un cadre juridique criminalisant explicitement la production et la diffusion de contenus falsifiés à caractère malveillant, renforcer les sanctions contre le chantage sexuel et financier et créer la commission nationale réclamée par les défenseurs des droits numériques. Les médias et les institutions publiques doivent adopter des protocoles de protection clairs, allant de la gestion des commentaires abusifs à l’assistance juridique et psychologique, plutôt que de laisser les femmes visées affronter seules des centaines de messages. Les plateformes numériques doivent accélérer le traitement des signalements et améliorer l’identification des contenus générés par intelligence artificielle. Quant aux femmes présentes dans la sphère publique et à leurs équipes, Qataya leur recommande d’investir dans les compétences liées à la sécurité numérique, aussi bien sur le plan technique que psychologique. En attendant, la première ligne de défense reste entre les mains du public lui-même: avant de partager une image «compromettante» ou «choquante» d’une femme de la vie publique, une question devrait précéder toutes les autres: qui l’a fabriquée, et pourquoi ? * «Maya» et «Lynn» sont des pseudonymes utilisés, à leur demande, afin de protéger l’identité des deux journalistes. Ce reportage a été réalisé avec le soutien de l’Union européenne et du gouvernement néerlandais, dans le cadre de la bourse consacrée à l’intelligence artificielle dans les médias pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord. Son contenu ne reflète pas nécessairement les points de vue de l’Union européenne ou du gouvernement néerlandais. Des outils d’intelligence artificielle générative — Claude d’Anthropic et ChatGPT d’OpenAI — ont été utilisés pour la recherche de sources et la restructuration de celles-ci dans le cadre de la préparation de ce travail. L’outil Hive a, quant à lui, été utilisé exclusivement pour vérifier les contenus soupçonnés d’avoir été générés par IA, et non pour produire du contenu. L’ensemble du contenu a été relu et l’exactitude de chaque information et de chaque source mentionnée a été vérifiée avant publication. Tous les efforts possibles ont également été déployés afin d’éliminer des résultats tout biais éventuel, qu’il concerne le langage, la présentation des événements ou la sélection des sources. L’entière responsabilité éditoriale de ce travail incombe à son auteur.